‹ A quoi tient l'amour fantaisies parisiennesChapitre 5 sur 11 · UN BIENFAITEUR ET SA VICTIME · texte numérisé non relu

UN BIENFAITEUR ET SA VICTIME

durs ^ que les rentrées se faisaient mal. Les huissiers recommencèrent leurs manœuvres homicides, et le tribunal de commerce décréta la prise de corps contre l'infortuné débiteur.

Nous touchons au dénoûment. Hélas ! le voici en deux mots:

Marcel alla trouver un agent de remplacement militaire; il se vendit onze cents francs, remboursa son bienfaiteur et partit pour l’Algérie, où les fièvres l’ont tué.

Quant à M. Laribière, rien ne manque à sa gloire. Son terre-neuve ayant fini par pêcher un baigneur qui se noyait dans la Seine, on a décoré le philanthrope d’une médaille de sauvetage qu’il porte à sa boutonnière avec un juste orgueil.

Au beau milieu des Champs-Élysées, dans l’espace compris entre l’allée des Veuves et l’allée d’Antin, on rencontre un terrain vague et d’une assez grande étendue, que l’édilité parisienne a baptisé du nom de quartier François I er .

Contrairement à ce qui se pratique dans le reste de la ville, où la monomanie de la bâtisse est arrivée à son période le plus enragé, le quartier François I er est, à peu de chose près, aujourd’hui, ce qu’il était il y a vingt ans. Partout ailleurs, observez-le, à peine se rencontre-t-il quelques mètres de terrain sans destination, un spéculateur surgit aussitôt qui sème

deux douzaines de Limousins, et qui, trois mois après, récolte une maison à cinq étages. Là, au contraire, les constructions en très-petit nombre sont séparées par des champs incultes, par des manières de jardins piteux et délabrés, où croissent en pleine liberté les ronces, les orties, les chardons et toute l’envahissante famille des herbes folles.

Les architectes du département de la Seine ontls mis cet endroit à l’index ? Se sont-ils engagés, par des serments terribles , sous peine de dédits considérables, à ne le point embellir ? Toutes les suppositions sont possibles; je constate seulement que c’est bien moins un quartier qu’un projet de quartier, avec des ombres de places, des apparences de rues, un fantôme de fontaine et des mirages de trottoirs.

Et cependant le quartier François I er possède un établissement unique en son genre, je ne dirai pas à Paris, ce ne serait pas assez dire, mais sans doute dans l’univers entier. Je parle du gymnase Amoros, ainsi appelé du nom de son fondateur, le colonel Amoros , un brave soldat , un excellent homme , qui prétendait arriver à la régénération morale de l’humanité par l’exercice de la gymnastique.

Il fallait l’entendre développer sa thèse favorite,

tandis que ses nombreux élèves faisaient le saut de carpe, grimpaient à des cordages flottants, couraient sur des poutrelles, se balançaient à des trapèzes, tout en chantant des chants héroïques dont il avait composé les paroles et dont, je crois, Dieu me pardonne, qu’il avait également composé la musique ! A l’en croire, avant cinquante ans, et pour peu que le gouvernement rendît sa méthode obligatoire dans toute la France, les bagnes seraient détruits, rasées les prisons, démolis les pénitenciers; les juges d’instruction deviendraient une superfétation , et les gendarmes une institution sans raison d’être. Plus d’hommes fourbes, cupides, avares, ambitieux, ivrognes et menteurs; plus de femmes coquettes, jalouses, bavardes et gourmandes. On avait dit autrefois l’âge d’or; on disait à présent l’âge de fer; on dirait désormais l’âge de la gymnastique, une ère prodigieuse de grandeur, de noblesse, de prospérité, de vertu !

Au demeurant, le colonel Amoros se peignait tout entier dans les inscriptions diverses qui ornaient et qui ornent encore la devanture de son établissement, car ses successeurs les ont respectueusement conservées. Cet établissement, dont la façade ne ressemble pas mal à celle d’un petit théâtre de société.

est bâti en plâtre, badigeonné de jaune, et couronné d'une miniature de fronton soutenu par quatre colonnes, d’un ordre qui n’est assurément ni l’ionique, ni le Dorique, ni le Corinthien. Sur les bascôtés de ce fronloniscule, un grand artiste, resté inconnu, a représenté, dans une suite de bas-reliefs aussi naïfs qu’ingénieux, les traits principaux de dévouement que peut inspirer à un citoyen courageux le désir magnanime d’arracher son semblable aux horreurs de l’inondation et aux périls de l’incendie. De petits messieurs jouflus et vêtus de feuilles de vignes emportent sur leurs dos et dans leurs bras de petites dames non moins jouflues et revêtues du même costume.

Le milieu du fronton est occupé par cette légende:

« Le but principal de la gymnastique est la bienfaisance. — Charité. — Morale. »

J’ai parlé de quatre colonnes; sur la première on lit :

« Force. — Fermeté. — Résistance.— -Courage. » Sur la seconde :

a Agilité. — Vélocité.— Adresse. — Énergie. »

Sur la troisième :

« Régularité. — Sagesse. — Constance. — Héroïsme. »

Sur la quatrième :

« Grâce. — Santé. — Beauté. — Bonté. »

Et enfin, au-dessus de la porte d’entrée (un peu de latin ne fait pas mal ) :

« Mens sam incorpore sano. »

Voilà un échantillon des fruits excellents, qu’au dire de ce brave colonel Amoros, le culte de la gymnastique devait faire éclore forcément dans le cœur des jeunes gens et dans l’âme des jeunes personnes confiés à ses soins.

Je dis un échantillon, parce qu’il ne doutait pas que l’étude assidue de la gymnastique ne produisît à la longue de bien autres merveilles. Malheureusement le peu de largeur de la façade, en l’empêchant de multiplier les colonnes, ne lui avait point permis de développer à sa guise les séductions de son prospectus. C’était un des chagrins sérieux de sa vie. 11 est mort aujourd’hui; mais son nom respecté vit encore dans la mémoire de ses amis.

Or, il y a douze ou quinze ans environ, — la date précise importe peu à l’histoire , — chaque jour , à l’heure où la foule des promeneurs et des voitures tourbillonne dans la grande avenue des Champs- Elysées, un petit coupé bleu dont les stores en soie

rose étaient strictement baissés se dirigeait au trot

rapide d’un beau cheval alezan vers l’allée d’Antin, et s’arrêtait court à l’angle de la rue Goujon, immobile, cloué sur place, jusqu’au moment où la porte du gymnase Amoros se fermait sur le dernier élève.

Ce petit coupé, tapissé de satin broché bouton d’or, comme la chambre à coucher d’une danseuse, contenait dans ses flancs soyeux et capitonnés un Anglais long, mince, excentrique, veuf et blond.

Son nom : sir Archibald Thornton.

Son âge : quarante ans.

Sa profession : millionnaire ennuyé.

Sir Archibald Thornton nourrissait une idée fixe, celle d’épouser une Française.

—Parbleu ! pensera le lecteur, voilà un caprice qu’un homme veuf et millionnaire peut réaliser sans peine. Assurément il ne manque pas de filles à marier dans notre beau pays de France ; il s’en trouve un assortiment complet, pour tous les goûts, dans tous les prix et de toutes les couleurs ; depuis quinze ans jusqu’à cinquante-sept, blondes ou brunes, maigres ou grasses, tapant sur le piano ou pinçant de la harpe, faisant des vers ou des confitures, mélancoliques ou rieuses, timides comme des gazelles ou hardies comme des pages. Pendant l’hiver, au bal, au spectacle, au concert, au sermon, on les rencontre

DE SIR ARCHIBALD THORNTON. 75 par milliers. Durant l’été, au bois, à la promenade, aux eaux, sur les grandes routes, elles se coudoient, elles se pressent, elles fourmillent, semblables aux épis dans les plaines de la Beauce, plus nombreuses que les jasmins et les roses dans les champs bénis de Cannes et de Grasse. — « Un Anglais millionnaire qui cherche une femme, et une femme française, dites-vous? Où loge-t-il? où se cache-t-jl? où le trouver? où l’apercevoir? où l’aborder? Voici ma fille aînée qui danse comme la Cerrito, ma fille cadette qui écrit comme M me Cottin. Voici nos tantes, nos sœurs, nos nièces, nos pupilles et nos cousines. Parlez! demandez! faites-vous servir! »

Le malheur est que les choses n’étaient point aussi faciles qu’on les eût supposées au premier abord. Lorsqu’un Anglais millionnaire se mêle d’être excentrique, il l’est à sa façon, entièrement, carrément, absolument , britanniquepient, ce qui est , en cette matière, l’adverbe le plus fort que je connaisse.

Sir Archibald Thornton — avait-il ou n’avait-il pas eu des désagréments domestiques aux temps de son premier mariage?— Sjr Archibald, le fait est certain, entendait n’épouser qu’une femme accomplie sous tous les rapports, belle, spirituelle, vertueuse surtout, et bien portante, Quant à la question d’argent,

attendu qu’il était riche pour deux, il ne s’en préoccupait guère, en quoi je l’approuve fort.

Or, un jour que sir Archibald Thornton promenait aux Champs-Élysées ses grandes mélancolies dans son petit coupé bleu à stores roses, son cocher s’endormit profondément sur le siège. Livré à lui-même, le cheval enfila l’allée d’Antin, tourna la rue Jean- Goujon et s’arrêta devant un tas de pavés en face du gymnase Amoros. Sir Archibald mit le nez à la portière et tout aussitôt son regard fasciné tomba sur les inscriptions que nous avons reproduites ci-dessus.

— Ho ! s’écria-t-il (les Anglais ont une façon particulière de prononcer cette exclamation qui vaut à elle seule un long poëme). Ho! je te salue, monument sacré, asile de toutes les grâces, école de toutes les vertus publiques et privées ! Depuis longtemps je cherche une femme parfaite ; j’ai visité toutes les pensions de Paris et je n’avais pas songé au gymnase Amoros. Si la vertu est bannie du reste de la terre, elle doit s’être réfugiée dans la rue Jean-Goujon. Bénie sois-tu, ô gymnastique, toi dont le but principal est la bienfaisance, la charité et la morale! toi qui enseignes la force, la fermeté, la résistance et le courage ! toi qui habitues à l’agilité, à la vélocité, à l’adresse, à l’énergie 1 toi qui inculques la

régularité, la sagesse, la constance et l’héroïsme î toi, source intarissable de grâce, de santé, de beauté et de bonté! ioi, enfin, qui résous ce problème précieux non moins qu’ardu : Mens sana in corpore sano ! Ma compagne future fréquente évidemment ce séjour; je ne la connais pas encore, mais déjà elle m’est chère. Évidemment, c’est la Providence qui a tout fait, c’est la Providence qui a endormi mon cocher, qui a poussé mon cheval dans ce quartier solitaire, qui a entassé ces pavés sur ma route. J’obéirai, ô Providence ! à des intentions si claires, si palpables, si nettement démontrées : j’épouserai l’une des jeunes filles accomplies qui suivent le cours du colonel Amoros.

Sir Archibald resta en faction jusqu’à six heures; il vit sortir un grand nombre de pompiers, beaucoup de jeunes gens, plusieurs petites filles de huit à douze ans, et trois jeunes personnes soigneusement encapuchonnées et voilées.

—Laquelle sera ma femme ? se demanda-t-il en les contemplant d’un œil tout à la fois avide et attendri.

Il revint le lendemain et les jours qui suivirent. Embusqué derrière les stores roses de son petit coupé bleu, sir Archibald épiait l’instant de la sortie.

Une semaine de ce manège lui donna le torticolis en même temps que cette conviction douloureuse : les trois jeunes personnes étaient contrefaites* Hélas I leurs parents ne les envoyaient point rue Jean-Goujon apprendre la sagesse, la régularité, la constance, la vélocité et l'héroïsme : on espérait tout simple* ment, à l’aide de la gymnastique, remédier à l’infiN mité de ces pauvres enfants.

Cette découverte, il faut bien en convenir, refroi-* dit sensiblement l’enthousiasme de sir Thornton.

— La Providence m’aurait-elle donc condamné à ne point convoler en secondes noces? se dit-il. Mais avant que je renonce à mes projets, je reverrai M. Amoros, je l’interrogerai et saurai de sa bouche véridique si je dois espérer encore.

Le colonel, sous une apparence de rondeur et de bonhomie, cachait beaucoup de pénétration et une remarquable finesse. Cinq minutes d’entretien aveo

sir Archibald lui suffirent à toiser le personnage.

— Vous êtes veuf, Milord? dit-il au gentleman.

— Oui, colonel.

— Votre première union a été heureuse, j’imagine? L’Anglais ne répondit pas.

— Et il vous plaît de vous remarier?

— Aux conditions que je vous ai dites, c’est mon

vœu le plus cher. O compagne inconnue ! ô femme belle, gracieuse, bonne, constante, sage, héroïque, régulière, forte, résistante, courageuse, bienfaisante, charitable, adroite, énergique et véloce, où te cachestu ? s’écria sir Archibald, transformant ainsi en autant d’adjectifs tous les substantifs de la façade.

— Vous jouez de bonheur. Milord, reprit le colonel.

— Que voulez-vous dire?

— Parbleu ! je dis que j’ai votre affaire.

— Une telle merveille existerait, colonel?

—Parfaitement.

— En peinture?

— En réalité.

— Vous parlez sérieusement?

— Sans contredit.

— Elle suit vos cours ?

— Depuis longtemps.

— Vous l’avez élevée?

— Moi-même.

— Elle est jeune?

— Vingt-deux printemps, comme nous disonsdans le langage poétique.

— Jolie ?

— Vous jugerez.

— Et... droite? demanda sir Archibald, de qui la voix trembla.

— Comme un peuplier.

— D’où vient que je ne l’ai pas aperçue?

—Elle est à la campagne.

— Quand revient-elle?

— Demain.

— Et je pourrai la contempler?

—Trouvez-vous à six heures au bout de la rue; elle passera devant votre voiture.

—Comment la reconnaîtrai-je?

— A la simplicité de sa toilette : bonnet de tulle, robe sombre, un petit châle de rien du tout sur les épaules. Hélas ! Milord, la Vertu est comme sa sœur la Vérité, — assez mal couverte.

Sir Archibald sourit, ce qui ne lui était pas arrivé depuis onze ans.

— Je la revêtirai de brocart et la broderai de perles fines ! s’écria-t-il sans songer que les figures de cire ont seules le droit de s'habiller ainsi. Je vous salue, colonel.

— Au revoir. Milord.

M. Amoros sortit aussitôt et se dirigea vers le passage Gautrain, aussi vite que son gros ventre et ses petites jambes le lui permirent. Tout en marchant,

il se frottait les mains et faisait claquer joyeusement sa langue dans son palais.

Le passage Gautrain, qui relie l’allée des Veuves (aujourd’hui avenue Montaigne) à la rue Marbeuf, est une des curiosités les plus vraiment curieuses qui soient à Paris. 11 est à déplorer que l’auteur de la Comédie humaine n’ait pas soupçonné l’existence de ce passage. A coup sûr il en eût fait le théâtre d’un de ses drames les plus mystérieux, les plus terribles, et je ne doute pas qu’il n’eût caché dans cette retraite impénétrable son baron Hulot, alors que, sous le nom de père Vibert, ce cynique vieillard enterre ses désordres et ses hontes dans les plus sombres terriers de la grande cité.

Parvenu au but de sa course, M. Amoros entra dans une petite maison, monta quelques marches d’un escalier obscur et frappa trois coups à une porte dont les planches mal jointes laissaient filtrer la lumière.

— Entrez ! répondirent deux voix de femme, l'une cassée et chevrotante, l’autre claire, sonore, richement timbrée, une vraie musique.

' M. Amoros entra.

— Bonjour, colonel, dit une vieille femme assise près de la fenêtre où elle tricotait.

— Bonjour, mon bon ami, s’écria une jeune fille qui se leva et courut vers M. Amoros, à qui elle tendit ses deux joues rosées. Quel bon vêtit vous amène?

Le colonel s’assit entre les deux femmes, dans un vieux fauteuil éventré dont les crins effarés, rebelles ot mal peignés sortaient de toutes parts,

1 — Bonjour, ma bonne Madame Pichot, dit-il ; salut à ma belle Éveline. Vous allez bien depuis ma dernière visite? Madame Pichot, je viens vous demander un service.

-—A moi ?

—A Vous.

—Tout ce que je possède est à vous* colonel.

— J’ai besoin de votre fille; voulez-vous me la prêter?

—A une condition, dit la vieille dame.

— Quelle condition?

— Vous ne lui apprendrez pas votre affreuse gymnastique. D’ailleurs vous me l’avez juré.

—Vous en voulez donc toujours à ma méthode?

—Puis-je oublier que mon mari* un ancien soldat de votre régiment, est mort des suites d’une chute qu’il a faite au gymnase où il enseignait sous vos ordres ?

—Pauvre Pichot I murmura M. Amoros.

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—Oh ! ce n’est pas pour vous le reprocher, poursuivit la vieille dame. Dieu sait comme vous avez été bon pour nous depuis ce fatal événement. Qui a payé l’éducation de ma fille, une éducation de princesse du sang? Vous. Qui pourvoit à tous nos besoins? Vous. A qui devons-nous de n’être pas mortes de faim? A vous seul, colonel.

— C’est bien > c’est bien , interrompit l’excellent homme. Pourquoi revenir sans cesse sur ce chapitre? J’ai fait mon devoir, rien de plus, rien de moins . Ainsi, c’est entendu, vous me prêtez Éveline.

—Sans doute. Quand vous la faut-il ?

—Demain.

—Mc la garderez- vous longtemps?

—Je ne le suppose pas; mais rassurez-vous, on vous la rendra chaque jour à six heures. 11 s’agit de grands travaux d’aiguille urgents à la maison. Quant à cette malheureuse gymnastique, il n’en sera point question entre nous.

Le colonel se retira, non sans avoir, d’une main discrète, glissé sur la cheminée de la veuve deux pièces d’or enveloppées dans un fragment de journal.

Si, le lendemain venu, sir Archibald Thornton fut exact au rendez-vous, est-il besoin de le dire ? Long-

temps avant l’heure fixée, son petit coupé bleu stationnait devant le Gymnase. Les stores roses étaient clos plus hermétiquement que de. coutume; mais grâce à deux invisibles trous percés dans la soie, le spectacle de la rue apparaissait tout entier à l’impatient gentleman.

Les dernières vibrations de six heures retentissaient encore, lorsque la porte s’ouvrit, et la belle Éveline apparut sur le seuil. Ainsi que M. Amoros l’avait annoncé, elle était vêtue avec une extrême simplicité; mais qu’elle était charmante! Les rayons du soleil couchant se jouaient dans les tresses touffues de son opulente chevelure blonde qui débordait de son bonnet comme un fleuve d’or. Les finesses de sa taille se dessinaient sous un humble châle retenu par une pauvre épingle en fil de laiton. Ses grands yeux, d’un bleu vif comme le ciel de la Provence, étaient ombragés par une double rangée de fils soyeux et recourbés; un doux sourire mettait en lumière ses dents blanches, ses lèvres d’un rouge vif et deux fossettes mignonnes qui se perdaient dans le fin duvet de ses joues. Elle était gantée, elle était chaussée avec un soin minutieux ; elle marchait avec la grâce et la dextérité d’une Parisienne, ce qui est dire beaucoup en un seul mot.

— J'épouserai cette jeune fille ou je me brûlerai la cervelle ! pensa sir Archibald lorsqu'elle eut disparu. Et vite, courons chez le colonel.

— Colonel, dit-il, excusez-moi si je viens...

— Vous excuser? Pourquoi? Je vous attendais.

Vous l'avez vue?

— Oui, murmura sir Archibald.

— Eh bien?

L’Anglais garda le silence; il prit la main du colonel et la posa sur son cœur.

— Ou vous êtes amoureux, ou vous avez un anévrisme ! s’écria le créateur de la gymnastique.

— Je suis amoureux, soupira sir Thornton.

—Déjà?

— Oui.

— Et à ce degré?

— Bien plus encore que je ne saurais vous le dire.

— Mais c’est un coup de baguette !

—Dites un coup de tonnerre! comment se nommet-elle?

— Éveline.

— Ho ! ce n’est pas pas un nom...

— Comment, ce n’est pas un nom ?

— C’est une mélodie! Son père?...

— Voilà dix ans qu’il est mort.

— Très-bien! pensa sir Archibald; un beau-père ne saurait être mort depuis un trop grand nombre d’années. Et sa mère?

— Sa mère est une vieille femme qui languit dans la misère.

— Tant mieux!

— Vous dites, Milord?

— Tant mieux ! je l’enrichirai. Et vous laconnaissez depuis longtemps, mon Éveline?

— Depuis qu’elle est au monde.

— Vous l’avez élevée?

— Oui.

— Elle est bonne, constante, sage et héroïque?

— Oui, Milord.

— Régulière, forte, résistante, courageuse, bienfaisante et charitable?

— Oui, Milord.

— Agile, adroite, énergique et véloce?

— Oui, Milord.

—Enfin, elle remplit toutes les promesses de votre façade ?

—Et toutes celles que le défaut d’espace m’a empêché d’y inscrire. C’est un ange !

— Je l’épouse. Où demeure-t-elle ?

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-^-Permettez, interrompit M. Amoros ; je n’ai pas, moi, l’honneur de vous connaître.

— C’est juste. Sir Archibald Thornton, Esq. Moralité : voir, faubourg Saint-Honoré, à l’ambassade anglaise. Solvabilité : voir, rue Laffitte, chez MM. de Rothschild frères. Cela vous plaît-il, colonel?

— Parfaitement, Milord.

— Et je reviendrai ?

— Dans huit jours.

—Dans huit jours ! s’écria sir Archibald; vous n’y songez pas; c’est huit siècles! J’en mourrais!

— Eh bien! venez...

— Quand?

— Après-demain.

— Colonel, c’est encore bien long! mais n’importe, vous me sauvez la vie !

Un mois après, les secondes noces de sir Archibald Thornton furent célébrées à Paris avec une grande pompe et une véritable magnificence.

Nous ne pensons pas que la sympathie, « ce lien des âmes, » ait jamais formé d’union plus fortunée que celle-ci, dont la gymnastique seule eut la gloire de tresser les nœuds. Les deux époux vécurent on ne peut plus heureux, et eurent beaucoup d’enfants

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