‹ A quoi tient l'amour fantaisies parisiennesChapitre 6 sur 11 · LES SECONDES NOCES DE SIR ARCHIB · texte numérisé non relu

LES SECONDES NOCES DE SIR ARCHIB

pour terminer par la formule finale de tous les contes des fées ce petit roman qui est une véridique histoire.

On donnait ce soir-là au théâtre du Gymnase dramatique la centième représentation de Mercadet le Faiseur, cette œuvré posthume de Balzac, dont l’apparition, on s'en souvient, excita à un si haut point la curiosité parisienne. Sans nous être rien dit, sans rendez-vous pris à l’avance, et très-certains d’ailleurs de nous y rencontrer, nous nous trouvâmes, ce soir-là, une douzaine d’amis, passionnés admirateurs de ce mort illustre, mêlés à la queue dont les tronçons serpentaient, dès six heures, sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Nous avions tous assisté, dix mois auparavant, à la première repré-

sentation de l’ouvrage, et nous accourions pieusement à ce jubilé de la gloire et du génie, comme nous sommes allés l’an passé et comme nous irons chaque année, le 18 août, déposer des couronnes d’immortelles sur la tombe de ce grand écrivain.

De Balzac n’était point de ces hommes qu’on aime à demi. Ceux qui ont eu l’honneur de l’approcher et de le connaître conservent avec une sorte de religion le culte de sa mémoire dans la meilleure place de leurs souvenirs et de leur cœur. Cette vie pleine de luttes sans cesse renouvelées, ce combat de toutes les heures, sans trêve ni merci, résument d’une façon si complète l’existence des lettrés au xix e siècle, qu’il notis est impossible de ne pas voir dans eette grande ét douloureuse figure la personnification d’une classe entière d’indfvidus. C’est pourquoi Dieu, qui est souverainement juste, lui fera dans l’avenir une part de gloire d’autant plus large et d’autant plus incontestée, que sa vie a été plus tourmentée et plus amère. C’est pourquoi il nous appartient, à nous qui sommes les humbles sacristains d’un temple dont il fut, lui, le pontife radieux, de veiller à ce que ses autels soient toujours ornés de fleurs nouvelles, et à ce que l’encens brûle incessamment dans les cassolettes;— que ces cassolettes soient

d’or ou de cuivre, le métal ne fait rien à l’affaire;— si l’encens est pur, la condition essentielle n’est-elle pas remplie ?

Lorsque nous entrâmes dans la salle, elle était comble, à l'exception des avant-scènes, de plusieurs toges de face et d’une certaine quantité de fauteuils d’orchestre loués d’avance et restés vides- Le hasard nous plaça à côté d’un homme de quarante-cinq ans, d’un très-grand air, habillé avec élégance, et de qui la boutonnière était fleurie d’une rosette où se fondaient, dans Un pêle-mêle harmonieux, tous les ordres de l’Europe et toutes les nuances de l’arc-enciel. On eût dit une de ces fleurs impossibles et charmantes que Diaz invente dans ses jours de soleil et de belle humeur pour le plus grand désespoir des horticulteurs et pour la plus grande honte des jardiniers. Mon voisin parcourait î’Entr’acte d’un œil distrait, et je me complus à étudier cette tête fine et distinguée, me demandant si je n’avais pas eu déjà la bonne fortune de le rencontrer quelque part, et cherchant à mettre un nom sur sa figure. Quand il eut terminé sa lecture, il se leva, tourna le dos à la scène, tira de sa poche Un binocle enveloppé dans un étui en cuir de Russie et se mit à lorgner la salle. Sur les flancs de l’étui qu’il déposa sur le velours de son

fauteuil, un E et un R, surmontés d’une couronne de comte, étaient gravés en lettres d’or. A chaque instant, mon voisin souriait et saluait de la main. Machinalement, mon regard suivit la direction de son regard, et je ne fus pas peu surpris en constatant que saluts et sourires s’adressaient exclusivement aux loges inoccupées. Lorsqu’il eut terminé la revue des loges, il lorgna l’orchestre; et cet étrange phénomène se renouvela. Son binocle, qui courait de stalle en stalle, ne s’arrêtait que sur les stalles vides; alors il inclinait légèrement la tête ou faisait un signe imperceptible du bout de ses doigts finement gantés.

— C’est un fou ! pensai-je, dominé par cet orgueil détestable qui nous porte à considérer comme insensés tous ceux dont les actions ou les discours nous sont inintelligibles et à taxer de folies les choses dont le sens réel nous échappe.

Comme s’il eût voulu m’ôter jusqu’au moindre doute à cet égard, mon voisin se pencha vers le fauteuil placé à sa gauche et parut échanger quelques paroles avec un spectateur imaginaire. Ce fauteuil était de ceux qu’on avait retenus dans la journée; un carton fixé au dossier indiquait que la place était louée, et sans doute le locataire, encore absent, ne

se préoccupait que de la grande pièce. J’ai oublié de dire que le spectacle commençait par un vaudeville du répertoire.

En ce moment, un de mes amis entra à l’orchestre, passa devant moi, et me salua par mon nom. Mon voisin se retourna aussitôt et me considéra avec attention.

— Parbleu ! mon cher compatriote, — car vous êtes de la Charente, je crois, — je suis ravi de vous voir, me dit-il après un court silence.

— A qui ai-je l’honneur de parler ? demandai-je surpris au plus haut point.

L’inconnu fouilla dans sa poche et me tendit sa carte le plus galamment du monde.' L’étonnement faillit m’arracher un cri; Dieu merci, il expira dans mon gosier. Sur cette carte je lus ces mots :

Page 1