‹ A quoi tient la supériorité des Anglo-SazonsChapitre 18 sur 48 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Notre grand procédé, à nous, pères de famille français, pour établir nos enfants, est de leur constituer une dot à force d'économie; ensuite, de leur faire épouser un jeune homme, ou une jeune fille, dans une situation de fortune analogue ; enfin , de les faire entrer, si c'est possible, dans une administration publique.

Or ce système rencontre, en ce moment, une difficulté nouvelle et croissante, par suite de la diminution sensible du taux de l'intérêt de l'argent. Du cinq pour cent nous sommes tombés au quatre et nous voici maintenant au trois. Dans ces conditions, il devient de plus en plus difficile de constituer des dots.

Jusqu'à ce jour, cette difficulté a été en partie voilée par suite de l'abondance de l'argent en France. On répète volontiers que la France est un pays riche,

qu'elle dispose d'une quantité considérable de numéraire, ce qui est vrai. Et, de fait, c'est en France que se trouve actuellement le plus grand marché de l'argent.

Malheureusement cette abondance de l'argent disponible n'est point due uniquement au travail national; elle provient en partie de causes factices, qui ne sauraient agir bien longtemps encore, et, pour tout dire, de causes qui sont plutôt un symptôme de décadence qu'un symptôme de prospérité.

Cette abondance de l'argent est d'abord accrue chez nous par le fait d'une économie d'enfants. On sait trop que la natalité en France va en diminuant presque d'année en année, et que, d'après le dernier recensement, les décès l'emportent sur les naissances, phénomène qui se produit très rarement dans l'humanité; actuellement, il est spécial

la France et la place après toutes les autres nations.

Or, le petit nombre d'enfants est une abondante source d'économie. Si, pour élever six enfants, vous dépensez six mille francs par an ; pour en élever un, vous ne dépensez plus que mille francs. Vous réalisez donc, de ce chef, une économie de cinq mille francs par an. Du moment que les Français pratiquent en grand ce genre d'économie, il en résulte que, toutes choses égales d'ailleurs, ils se trouvent avoir plus d'argent disponible que les populations à familles nombreuses. Et voilà précisément une des raisons pour lesquelles la France est

le plus grand marché de l'argent. Celte abondance est due en partie au petit nombre d'enfants.

Mais elle a une seconde cause.

Celte seconde cause est l'éloignement des Français pour les professions usuelles, pour l'agriculture, lindustrie et le commerce. Ces professions sont peu recherchées, on leur préfère les situations administratives; c'est vers les écoles du Gouvernement que toute notre jeunesse se précipite ; c'est à leurs portes qu'elle va s'écraser : s'écraser est bien le mol juste. Tout Français qui a gagné quatre sous dans la culture, l'industrie ou le commerce, rêve d'en sortir et de faire de son fils un officier, un fonctionnaire, ou de lui faire embrasser une carrière libérale.

Dés lors, nous ne sommes pas portés à faire valoir par nous-mêmes nos économies; elles restent disponibles pour les placements en valeurs de bourse, et nous les portons sur le marché. Et voilà comment l'éloignement des Français pour les professions usuelles augmente encore chez nous l'abondance de l'argent disponible.

Mais les causes mêmes qui produisent cette abondance contribuent, chaque année, à la diminuer et finiront par la tarir, dans un avenir qui , aujourd'hui, parait peu éloigné.

En effet , si le petit nombre d'enfants augmente nos économies, il a pour effet, d'autre part, de diminuer notre puissance de travail. Un père de famille obligé de nourrir et d'élever six enfants, travaille beaucoup plus, et, par conséquent, contribue beaucoup

plus au développement de la richesse publique , qu'un père de famille qui n'a à élever et à nourrir qu'un seul enfant. En outre, des enfants sortant de familles nombreuses, ayant, dès lors, moins à compter sur la fortune paternelle , sont doués d'une bien plus grande aptitude au travail, d'un esprit d'initiative beaucoup plus développé que le fils unique : celui-ci est plus porté à compter sur ses parents que sur luimême pour réussir dans la vie.

D'autre part, si notre éloignement pour les professions lucratives nous permet de porter sur le marché de l'argent la totalité de nos économies , il tarit en même temps la source même de ces économies, car il n'existe pas d'autre source de la fortune publique que l'agriculture, l'industrie et le commerce. Nous oublions trop que les autres professions sont essentiellement des professions parasites : elles tirent les ressources qui les alimentent des trois professions essentielles que je viens de nommer.

Certaines personnes répondront peut-être : « Cela durera bien autant que nous. » Ce n'est pas certain. En tous cas, il est certain que cela ne durera pas autant que nos fils.

Déjà, beaucoup de ces malheureux jeunes gens sont écartés des concours par le grand nombre des candidats , et malgré le nombre démesuré des places. Ils ont marché vers ce miroir fascinateur, et beaucoup n'ont trouvé au bout que la culbute.

Et que voulez-vous qu'ils fassent maintenant? Que

pourraient-ils bien faire? De quoi sont-ils capables? A quoi les a préparés l'éducation qu'on leur a donnée dans la famille, au collège, dans les écoles?

On les a préparés à entrer dans les carrières libérales, dans les administrations publiques, dans l'armée. On leur a répété à satiété qu'il n'y avait que cela d'honorable, de digne d'eux. Et on ne leur a pas répété cela seulement dans les familles bourgeoises, mais aussi dans les familles du peuple. Du salon à la boutique, de la boutique à la ferme, la même idée fait déraisonner les cervelles : être fonctionnaire. Pour certaines places, il y a des milliers de candidats, d'après les rapports officiels!

Et les malheureux attendent; ils encombrent les antichambres administratives; ils se font signer des lettres de recommandation; ils se lamentent. La seule chose qu'ils ne font pas, c'est de se retourner, de se ressaisir, de se faire par eux-mêmes une situation , qui serait très probablement plus lucrative , qui serait certainement plus indépendante, par conséquent plus digne.

Mais ils ne le font pas, d'abord parce qu'ils craindraient de déchoir : être candidat à quelque chose, si peu que ce soit, même candidat évincé, même candidat se morfondant dans l'attente indéfinie, leur parait encore un sort enviable ; on est presque fonctionnaire et ce seul mot est une auréole , dans ce pays où le fonctionnarisme règne et gouverne... malheureusement.

Ils ne se retournent pas, ensuite, parce qu'ils ne

92 DANS LÉCOLE

le peuvent pas : notre formation française, excellente pour préparer des fonction^^aires, est à peu près nulle pour préparer des hommes indépendants, des hommes d'initiative, capables d'affronter les difficultés de la vie. Ils sont aptes seulement à ces fonctions administratives subordonnées, dans lesquelles, sans effort, on touche, à la fin de chaque mois, un traitement fixe. En entrant dans ces situations, rhomme connaît d'avance toute sa vie : à tel âge, il sera sous-chef; à tel âge, chef de bureau; à tel âge, il prendra sa retraite. La seule date qu'il ignore est celle de sa mort. Il est impossible de réduire à de plus étroites limites l'aléa de la vie.

Nous aboutissons donc fatalement à cette conclusion : c'est qu'il faut orienter différemment l'éducation de nos enfants, si nous voulons qu'ils soient à la hauteur des temps nouveaux dans lesquels nous entrons; si nous voulons qu'ils puissent tenir tête à la crise sociale qui est ouverte.

L'universalité de cette crise sociale pose, en effet, la question de l'éducation dans toute sa force.

Cette question se traduit de la façon suivante : Les moyens de transmettre à ses enfants son œuvre et sa manière de faire ne sont plus, ne peuvent plus être, ce qu'ils étaient jusqu'ici. Les moyens connus de l'éducation ne réussissent plus.

On fait pour ses enfants tout ce qu'on croit devoir le mieux réussir, tout ce qui a réussi sur soi-même; et cependant les résultats sont bien souvent tout dif-

férenls, tout le contraire de ce qu'on attendait. Les hommes les plus sérieux , les plus réfléchis , les mieux élevés, les mieux entourés se posent avec angoisse, avec une angoisse trop légitimée par de nombreux exemples, cette question : « Mais comment donc élever nos enfants et les établir? »

Eh bien, la science sociale est peut-être en ce moment la seule à ne pas se scandaliser d'un pareil désarroi; car, remarquez-le bien, il y a scandale : on rougit de cet état de choses; on s'en indigne; on ne peut s'empêcher d'y voir des causes sombres. C'est, dit-on, l'esprit mauvais qui a soufflé à travers le monde; c'est la lâcheté universelle qui a abandonné tous les bons principes; on s'irrite, on récrimine, on continue à faire ce qui a été fait dans le passé, avec la conviction que c'est à cela qu'il faut remonter.... et on échoue, en grand!

La science sociale est plus juste et plus concluante : elle sait, par tous les faits qu'elle analyse, qu'elle compare, qu'elle classe, elle sait qu'en ce moment le monde passe nécessairement, — et pour son bien, — à une condition nouvelle, qui n'est pas transitoire , qui est durable , et qui sépare , comme en deux, les temps précédents et les temps à venir.

Elle voit les causes, la direction et les résultats de cette crise du monde, qui n'a pas eu de pareille encore en un certain sens.

Et d'abord, quelles en sont les causes?

Ces causes dérivent de la transformation, désor-

mais incessante, des moyens de production et de transports, en d'autres termes, des moyens d'existence. Autrefois, on produisait en petit atelier, souvent en famille et à domicile, pour une clientèle réduite et toute locale; le plus souvent, à la main, ou avec de petits moteurs; les méthodes étaient stables; elles étaient souvent traditionnelles; on se les transmettait religieusement de père en fils ; la part de l'innovation était réduite, ou ne se faisait jour que lentement. On n'était en concurrence qu'avec les artisans de son voisinage, car les faibles moyens de transports dont on disposait ne permettaient ni d'exporter au loin ni d'importer de loin les produits. Et cette concurrence, déjà si restreinte par la force des choses, était, à dessein, fortement atténuée encore par toute une série de règlements restrictifs, qui fixaient les méthodes de travail, le nombre des maîtres, des apprentis, des ouvriers, etc., etc.

Tout tendait donc à assurer la stabilité et la tradition des moyens d'existence. Dès lors, une éducation tournée vers la stabilité, vers la tradition, vers le passé, était parfaitement appropriée aux nécessités sociales. Aussi est-ce dans ce sens que l'éducation était tout naturellement dirigée, et elle donnait des résultats qui furent longtemps appréciés.

Les conditions sociales sont aujourd'hui complètement retournées. La production se fait, le plus souvent, en grand atelier, avec des moteurs d'une puissance presque indéfinie, elle sert une clientèle qui s'étend Tl'un bout du monde à l'autre, qui, dès lors,

est, elle aussi, indéfiniment extensible. Les méthodes de travail se transforment incessamment, suivant tous les progrès de la science. L'innovation remplace donc partout la tradition. Il faut toujours être prêt à produire plus, ou à produire mieux, ou à produire moins cher, si on ne veut pas être écrasé par la con currence. Au lieu de la vie paisible et calme, c'est la vie intense et novatrice. Et , ce qu'il y a de plus grave, c'est que nous n'avons pas à choisir entre les deux : cette situation nouvelle s'impose avec la brutalité d'un fait inéluctable.

Or, quand les moyens d'existence sont modifiés, la condition de tout le monde est modifiée : c'est ce qui fait une crise sociale, une question des moyens d'existence.

Ce qui a amené cette nouveauté, c'est l'éclosion, ou plutôt l'explosion des sciences naturelles, qui n'auront jamais dit leur dernier mot et qui ne sont qu'à leur commencement, comme chacun le dit et le voit. Le monde est désormais fatalement lancé dans des voies de transformation matérielle , où il n'est pas possible de s'arrêter. Ceci rompt absolument avec le passé, où tout tendait à la stabilité, à la fixité. Il faut aujourd'hui se mettre en mesure d'user pour le mieux de cette évolution; il faut apprendre à en tirer le bien, et à en parer les inconvénients. Entre l'homme du passé et l'homme d'aujourd'hui, il y a la différence d'un soldat appelé à défendre une citadelle et d'un soldat appelé à tenir campagne. La différence est grande, elle est totale! Et il n'y a à cela

ni génie du mal, ni lâcheté des hommes, comme le répèlent certains esprits peu clairvoyants, c'est un état matériel nouveau du monde, disposé par la Providence , qui a livré à l'homme la science progressive de la nature. C'est à l'homme à savoir s'accommoder à ces progrès : c'est non seulement son intérêt, mais c'est son devoir.

J'ai dit que la science sociale ne voit pas seulement les causes de la crise, mais qu'elle en voit aussi la direction. Quelle est donc cette direction?

Elle est bien nette! Cette crise dirige l'homme vers un état nouveau : désormais, il ne peut plus être encadré, comme autrefois ; il ne peut plus compter, pour se maintenir, sur un entourage constant, et sur des habitudes uniquement adaptées à un milieu donné. En effet, cet entourage, ce milieu craque constamment autour de lui , se désagrège , s'en va, sous le coup des nécessités changeantes et matérielles que je viens de dire. Dès lors, l'homme qui n'a été tenu, formé, établi, qu'en vertu d'un cadre, coule et tombe, une fois le cadre brisé. Il faut donc que l'éducation, au lieu de vous adapter à l'encadrement, au lieu de vous appuyer à votre famille, à votre entourage, à des institutions du moment, comme les carrières factices de l'administration, comme ces bonnes petites situations toutes faites qui ne demandent ni effort, ni initiative... et qui peuvent vous manquer tout à coup; il faut, dis-je, que l'éducation vous porte à vous appuyer sur vous-

même, à savoir vous retrouver seul, à savoir vou? remettre sur pied à tout événement.

L'éducation ne peut donc plus réussir, si elle tend simplement à vous faire cadrer avec une institution de famille, d'entourage, ou de politique; elle ne peut réussir que si elle tend à vous faire cadrer avec vousmême, à savoir user de vous tel que vous êtes personnellement, et dans toutes les circonstances.

C'est bien l'inverse de ce qui s'est fait en France dans tout ce siècle. En parlant de leurs enfants, les parents formulent volontiers les maximes suivantes : « Ils n'ont qu'à faire comme nous. — La famille et les amis cela sufût, pour vous pousser et vous soutenir dans la vie. — Il faut à nos enfants une bonne carrière du gouvernement, de la magistrature, de l'armée, de l'administration : c'est sûr et connu; on n'a pas de tribulations. — Nous avons assez de fortune, nos enfants n'ont pas à s'inquiéter; ils en auront toujours assez pour vivre, avec quelques appointements assurés et une solide dot de leur femme, etc. » Voilà un langage que nous connaissons,... que, probablement, nous avons tenu nousmêmes.

Tout cela commence à sonner étrangement faux. Ni famille, ni amis, ni carrière publique, ni dot n'assurent plus l'immense majorité des gens sur leur avenir et sur celui de leurs enfants. Il faut qu'ils soient rendus assez capables et assez forts (ô douleur!...), pour pouvoir affronter, par leur valeur personnelle et par leurs aptitudes, la lutte pour la

vie, les difficultés mouvantes et renouvelées de l'existence.

Et voilà, malheureusement, ce qu'on se sent très incapable de faire , parce qu'on y a trop peu été fait soi-même, le plus souvent. On ne sait pas comment s'y prendre.

Et cependant le résultat en vaut la peine. Cette éducation que nous avons tant de peine à entreprendre, a pour résultat de faire des hommes qui ne s'abandonnent pas et qui ne coulent pas au milieu des remuements actuels : elle fait des hommes forts, des chrétiens intelligents et appuyés sur leur volonté propre. Autant il y a de différence de capacité et de vertu résistante entre nous et ces peuplades sauvages converties en masse par la conversion de leurs chefs, autant il y en a entre des hommes formés à tenir par eux-mêmes et nous, qui tenons surtout par notre entourage, par notre milieu, par « notre monde à nous » , comme nous disons souvent.

Voilà donc les causes, la direction et les résultats de cette crise qui porte sur l'éducation , comme sur tout le reste. Qu'on le veuille ou non, il faut sauter ce pas. Il faut faire le contraire, à peu près, de ce qu'on a fait jusqu'ici.

Cela est fort bien, direz-vous; mais comment s'y prendre?

Pour éviter les tâtonnements, les erreurs, les lourdes méprises, il faut se guider sur l'expérience. Et

COMMENT ELEVER NOS ENFANtS? 99

puisque nous ne trouvons pas cette expérience chez nous, où l'éducation est orientée tout à rebours, il nous faut bien la chercher ailleurs. Il nous faut imiter les peuples qui ont franchi cette difficulté et qui élèvent des enfants capables d'agir par eux-mêmes et en dehors de tout encadrement de la parenté, des «imis, des relations , de l'administration, etc..

Or ces peuples existent et il faudrait être aveugle pour ne pas les voir. Ce sont eux qui envahissent actuellement le monde, qui le défrichent, qui le colonisent, qui, partout, font reculer les tenants du vieil état social et qui accomplissent ces prodiges par la seule action de l'initiative privée, par la seule puissance triomphante de l'homme livré à lui-même. Et, si vous voulez, par un seul exemple, saisir immédiatement la différence entre les hommes formés par la méthode nouvelle et les. hommes formés par la vieille méthode, qui malheureusement est encore la nôtre , comparez ce que les premiers ont fait de l'Amérique du Nord et ce que les seconds ont fait de l'Amérique du Sud. C'est le jour et la nuit; c'est le blanc et le noir; c'est, d'un côté, la société projetée en avant, vers le plus grand développement connu de l'agriculture, de l'industrie et du commerce; c'est, de l'autre côté , la société retenue en arrière, enlisée, embourbée, dans la vie urbaine oisive, dans le fonctionnarisme, dans les révolutions politiques. Au Nord, c'est l'avenir qui se lève; au Sud, c'est le passé qui s'en va.

Et il s"en va si bien ce passé, que déjà cette mal-

heureuse Amérique du Sud est envahie par les robustes rejetons du Nord, ils commencent à s'emparer des meilleures exploitations rurales abandonnées par l'incurie espagnole, ou portugaise; ils commencent à s'emparer des chemins de fer, des banques, de la grande industrie, du commerce.

Lors de notre dernière Exposition universelle , je causais de cela avec le président de la section de la République Argentine. Il me parla de cet envahissement de l'Anglais et de son frère le Yankee ; et il s'en désolait, et il se lamentait, et il récriminait, comme le font toujours les faibles, parce que cela est plus facile que de se mettre au régime des forts.

C'est, en effet, à ce régime que se sont mis ces redoutables concurrents. Voilà des peuples où les enfants n'ont pas peur de l'existence de combat. Voilà des peuples qui n'ont conservé que, par cette personnalité, l'énergie morale et même religieuse. Ils n'ont pas une foi aussi ferme que celle de l'Église, et cependant ils sont moins antireligieux, beaucoup moins, qu'on ne l'est chez nous. Pourquoi? Parle fait de cette meilleure condition de la responsabilité humaine.

Cela s'explique : dans le vieux sj'slème social, l'homme se maintient moins par lui-même, par son initiative, par sa volonté propre, que par le cadre plus ou moins rigide, plus ou moins étroit, plus ou moins ferme, dans lequel il se trouve placé : cadre de la famille, cadre de l'internat, cadre du régiment, cadre de l'administration, cadre de l'État, etc. Les

étais qui le maintiennent dans les idées, les croyances, les traditions politiques, sociales, ou religieuses, sont à l'extérieur et non à l'intérieur de l'individu. On pense, on agit de telle façon, ou de telle autre, parce que, dans son milieu, dans son monde à soi, on voit penser et agir de telle façon ou de telle autre.

Dès lors, voici ce qui se produit : lorsque ce cadre vient à se rompre, on tombe à plat, parce qu'on n'était soutenu que par lui. Dans la vieille société, le cadre familial, politique, religieux, ou social était sufûsamment solide et suffisamment rigide pour maintenir les volontés individuelles même défaillantes, et, l'un portant l'autre, toute la machine tenait debout. Ainsi ces vieilles maisons dont les murs ne s'effondrent pas, parce qu'ils sont soutenus par les constructions voisines. Mais, gare dessous, si on vient à démolir ces dernières!

C'est précisément ce qui est arrivé pour notre vieux cadre social, dont les débris jonchent aujourd'hui le sol. Et comme nous n'avons pas été préparés à nous passer de ce cadre, nous sommes désorientés, nous appelons à notre secours toutes ces institutions sur lesquelles nous étions habitués à nous reposer, la famille, la corporation, l'État (monarchie pour les uns, république pour les autres), l'Église, tout... excepté nous-mêmes. Nous remplissons l'air de nos lamentations, au lieu de regarder ce que font les peuples qui ne comptent que sur l'initiative individuelle, et de les imiter virilement.

Eh bien, que font donc ces peuples vis-à-vis de leurs enfants?

Ce qu'ils font, le voici :

j^er Procédé, — Tout d'abord, chez ces peuples, les parents ne considèrent pas que leurs enfants leur appartiennent, qu'ils soient en quelque sorte leur chose, une simple continuation de leur personnalité , une sorte de survivance d'eux-mêmes. Ils considèrent, au contraire, que ce sont des êtres qui, bientôt, devront être indépendants d'eux. Dès lors, ils n'ont pas de plus grand souci que de hâter cette émancipation nécessaire, dans les conditions les plus excellentes. Il ne visent qu'à cela : c'est là la forme particulière de leur dévouement paternel. Leur dévouement à eux ne consiste pas à absorber leurs enfants, à les coller près d'eux, à les assouplir à leur manière d'être, à s'en faire un entourage agréable, doux et commode. Car, dans notre forme de dévouement paternel, il entre une assez grande part d'égoïsme, d'un égoïsme honorablement voilé, je le veux bien. J'ai vu, et nous avons tous vu manquer bien des mariages, parce que le jeune ménage aurait dû aller, je ne dis pas à l'étranger, mais seulement en province, ou tJans une autre ville. On aime trop ses enfants! — Les aimc-t-on ainsi pour eux, ou pour soi?

2*^ Procédé. — Chez ces peuples, ensuite, les parents traitent leurs enfant^, dès le début et toujours,

Comme de grandes personnes, comme des personnalités ù part. Et, par là, ils en font de grandes personnes et des personnalités vraies. Tels on traite les gens, tels ils se font. Nous, au contraire, nous sommes portés à les traiter en enfants, non seulement dans la petite enfance, mais jusqu'à l'âge d'homme et même après qu'ils sont grandement mûrs. Nous ne pouvons nous déshabituer de l'idée que ce sont des enfants... parce que ce sont nos enfants!

3® Procédé. — En outre, chez ces peuples, les parents wisent, dans l'éducation, aux nécessités futures., aux nécessités nouvelles de la vie et non aux conditions dupasse, à celles de la génération précédente. Ils ne proposent pas pour modèles à leurs enfants ce qu'ils ont été eux-mêmes, autrefois, et le milieu où ils ont vécu. Nous faisons comme cette noblesse de la fin du siècle dernier, qui, au commencement de celui-ci, élevait encore ses enfants pour le bon vieux temps, pour leur rang à part d'autrefois, pour une fortune qu'ils n'avaient plus, pour la Cour, pour des souvenirs sans effets, des souvenirs disparus, des fantômes de souvenirs.

4^ Procédé. — Chez ces peuples, — je "continue, — les parents ont un souverain soin, non seulement, comme nous, de la santé {et encore ne la sacrifionsnous pas aux études, aux examens, au séjour de la ville, etc.? ; mais ils ont un souverain soin de la force, du développement plein, et aussi plein que possible, de l'énergie physique. Et ils ne recherchent pas cette force par des surmenages d'exercices corporels.

par des fatigues, qui, au contraire, auraient pour résultat d'affaiblir le corps; par des tours de force gymastiques. Ils ont, au contraire, une entente remarquable des conditions ordinaires de la vie physique.

Ne savez-vous pas d'ailleurs qu'on essaye actuellement d'importer chez nous les exercices physiques à la façon anglaise, de les substituer à notre affreuse et réglementaire gymnastique, qui n'est qu'une pédagogie nouvelle ajoutée à tant d'autres, une pédagogie sans intérêt et sans spontanéité? Toujours l'horrible cadre qui nous étreint de toutes parts! Oh! je sais bien que cette copie des exercices anglais n'est pas toujours très heureuse; que nous apportons en cela, comme en beaucoup d'autres choses , une grande part d'engouement; que ces exercices se font généralement d'une manière un peu trop administrative ; que beaucoup de nos collégiens cèdent plutôt au désir d'échapper aux études qu'au besoin d'exercer et de fortifier leur corps. Du moins, vous pouvez, par cette mauvaise copie, juger de l'original. Il est incontestable que des jeux de ce genre sont éminemment favorables au développement physique; ils contribuent, en outre, à donner le calme, la possession de soi-même, car c'est à ces conditions-là que l'on triomphe.

5° Procédé. — Ce n'est pas tout : chez ces peuples les parents mettent, de très bonne heure, leurs enfants à la pratique des choses matérielles. Ainsi, ils n'hésitent pas à les laisser aller et venir tout seuls, de

bonne heure; ils les chargent de certaines affaires, de certaines commissions, ou missions, à leur portée , ou même volontiers un peu au-dessus de leur portée. Les Français qui vont en Angleterre , ou aux États- Unis, s'en étonnent; les Anglais, à leur tour, s'étonnent de notre étonnement, tant la chose leur paraît simple et naturelle, tant elle est un rouage essentiel de cette éducation , qui a pour but de faire , non des lettrés, ou des fonctionnaires, mais essentiellement, et par-dessus tout, des hommes.

Si je ne craignais de choquer mon lecteur j'ajouterais qu'ils traitent quelque peu les jeunes filles comme les jeunes gens, et pour les mêmes raisons. Mais il faudrait expliquer en même temps comment et pourquoi cette pratique, qui, installée sans préparation, aurait certains inconvénients chez nous, a, chez eux, plus d'avantages que d'inconvénients. Cela m'entraînerait trop loin.

Qi^ Procédé. — Je poursuis. Chez ces peuples, les parents font généralement apprendre à leurs enfants un métier manuel. En effet, ces peuples n'ont pas, pour le travail manuel, le superbe dédain que nous professons chez nous. Ils se sont affranchis depuis longtemps de cette vieille erreur, qui nous a été plus funeste que cent défaites sur les champs de bataille : ils ne croient pas qu'il y ait des métiers nobles et des métiers non nobles. Ils estiment seulement, ce qui est plus exact, qu'il y a des gens capables et des gens incapables, qu'il y a des travailleurs et des paresseux. Aussi le fils d'un lord sera fermier, ou fa-

bricant, ou commerçant, sans se diminuer en rien, car cette pratique est constante. Je me trompe , cependant, il y a une profession qu'ils considèrent comme inférieure aux autres : c'est celle de fonctionnaire et de politicien; ils lui font deux reproches : d'abord, qu'elle ne « paye pas », comme ils disent, elle n'est lucrative que dans les grandes places; ensuite, qu'elle enlève à l'homme son indépendance; or, vous devez commencer à vous apercevoir que cette éducation anglo-saxonne développe au plus haut degré le goût et le besoin de l'indépendance. Aussi, ces situations sont-elles peu nombreuses, et généralement abandonnées, en Angleterre, aux populations de formation celtique, Irlandais, Écossais, Gallois; dans les États-Unis, aux Irlandais et aux Allemands. Mon ami, M. Paul de Rousiers, qui est allé étudier les États-Unis d'après notre méthode, a très bien mis ce fait en lumière dans son remarquable ouvrage : La Vie américaine.

Cette tendance à enseigner aux enfants des métiers manuels est d'autant plus marquée, que l'on apprend, par la pratique, la plupart des professions qui , chez nous , ne sont enseignées que par l'école ; par exemple, ce n'est pas par les écoles, mais par la pratique de l'atelier qu'on devient ingénieur : la théorie n'est que le complément de l'apprentissage, dans toutes les professions.

C'est le contraire de ce qui se passe chez nous, où la pratique est généralement dédaignée pour la théorie. Aussi avons-nous placé à Paris notre Ins-

titut agronomique, qui, d'ailleurs, fournit surtout des fonctionnaires pour le Ministère de l'Agriculture... et nous rêvons d'y installer... notre Ecole navale !

7' Procédé. — Notons un autre trait : Les parents devancent les enfants dans la connaissance de toutes les nouveautés utiles. Comment en serait-il autrement dans une société où les esprits sont tournés vers l'avenir plus que vers le passé , vers les professions usuelles sans cesse perfectionnées, plus que vers les situations administratives essentiellement stationnaires; dans une société où l'on réussit, non pas en s'appuyant sur un cadre quelconque, mais presque uniquement par son initiative et sa valeur personnelle? De là, la préoccupation constante, chez TAnglo-Saxon , de réunir, d'amasser des faits positifs, bien vérifiés, le. plus souvent sans trop d'ordre et de méthode, mais comme un homme qui veut avoir à sa disposition un bagage considérable de faits , à tout événement. Aussi est-ce surtout là ce qu'il demande à ses journaux, qui ressemblent aux nôtres comme le jour à la nuit. Le but, pour les nôtres, est d'amuser, et, — pour beaucoup de ceux que l'on appelle sérieux, — d'exciter les passions politiques, autre manière de s'amuser, je veux dire Je perdre son temps. Leurs journaux , au contraire , semblent avoir essentiellement pour but de renseigner vite et bien.. Peu de théories, peu de considérations générales; des faits, des faits, des faits. Ces deux formes si différentes du journalisme suturaient au besoin à

montrer à quel point diffèrent ces deux sociétés. Après cela, vous ne devez pas vous étonner si la conversation d'un père avec ses enfants a une portée généralement sérieuse, réelle, virile. Ils ne vantent pas le monde à la mode (la mode anglaise!), les racontars de Paris, le vieux temps, où la vie était si facile, si calme, si agréable! Ils vantent la lutte pour la vie : Struggle for life; l'aptitude à se tirer d'affaire soi-même : Selfhelp.

8" Procédé. — Que font-ils encore : Ils usent fort peu, dans la forme, de leur autorité vis-à-vis de leurs enfants. Ils la réservent pour les cas exceptionnels et extraordinaires. N'avons-nous pas dit qu'ils considéraient leurs enfants comme des êtres indépendants d'eux et déjà comme des hommes? Or on n'élève pas un homme en le contraignant sans cesse sous le joug : ce joug fût-il paternel. Ils pensent donc que l'éducation vraie, développante, n'est pas possible par la contrainte, mais par ce qu'ils appellent r « entraînement ». Ils usent plus d'insinuations, de conseils, que d'ordres; et ces insinuations, ces conseils, ils ont ordinairement soin d'y paraître désintéressés et de n'y pas apporter la sanction de leur autorité. Ils laissent l'enfant y réfléchir et se convaincre et se mettre à l'oeuvre lui-même.

9° Procédé. — Mais voici le procédé le plus décisif, le plus fondamental, et que j'ai réservé pour la fin : Les enfants savent que leurs parents ne se chargent pas de faire leur situation. En France, nous posons couramment à un père de famille la question sui-

vante : « Que ferez-vous de votre lils? » Et il vous répond sérieusement : « J'en ferai un magistrat, ou un fonctionnaire », ou telle autre chose. C'est qu'en effet il se croirait un mauvais père, s'il n'assurait pas lui-même l'avenir de son fils; s'il ne se mettait pas en peine pour lui d'une situation, de celle qu'il juge, lui, la meilleure. Et ce père pousse le dévouement jusqu'à se dépouiller d'une partie de sa fortune pour doter ses enfants. Un père anglais, ou américain, ne les dote pas : chaque génération doit se tirer d'affaire elle-même.

Chez nous, au contraire, la génération précédente doit établir la génération suivante. Voici alors ce qui se passe :

"S'ous avez, je suppose, trois, quatre, cinq entants : pour ne pas être disqualifié, pour que vos enfants ne descendent pas de leur rang, il vous faut constituer, en plus de la vôtre, trois, quatre, ou cinq fortunes, et cela avant que vos enfants aient atteint leur majorité, c'est-à-dire en une vingtaine d'années. Sans quoi, comment les marierez- vous , puisqu'on les prendra surtout pour leur argent? Je ne vous étonnerai pas, en vous disant que c'est un métier de galérien , que c'est à jeter le manche après la cognée. Et de fait, vous savez avec quel entrain les pères de famille français ont jeté manche et cognée et se tiennent pour contents d'avoir un ou deux enfants.

Je relisais dernièrement la correspondance de Franklin. Dans une lettre à sa mère, il parle d'un de

AJHGLO-SAXOM. 7

ses fils, qui montre peu d'empressement à se créer une situation et qui parait compter sur la fortune de son père. « Je vais le désabuser, écrit Franklin, car, du train dont je dépense mon argent, il va voir que je ne lui laisserai rien. »

Mais vous bondissez, à l'idée de laisser vos enfants sans fortune héréditaire. Votre amour paternel se révolte. Vous oubliez qu'un père de famille anglo-saxon, qui ne donne pas un sou à ses enfants, leur donne, en réalité, infiniment plus qu'un père de famille français. Il leur donne précisément ce qui vous préoccupe tant, ce que, ni vous, ni moi, ne réussissons à leur donner : cet esprit d'initiative endiablé, cette aptitude à se tirer d'affaire, que nous paierions au prix de l'or, et que tout l'or que nous économisons si péniblement, si platement, ne fait qu'étouffer. En réalité, nous économisons, nous vivons comme des gueux, nous pratiquons la stérilité systématique, poiir permettre à nos enfants de ne rien faire ou de faire le moins possible. Nous croyons assurer ainsi leur avenir. Et cependant, regardez autour de vous les hommes qui s'élèvent, ceux qui réussissent le mieux, dans n'importe quelle carrière; ceux qui prennent partout les meilleures places : neuf fois sur dix , ce sont des parvenus , des gens qui se sont faits eux-mêmes, qui ont mangé, à pleine bouche, de la vache enragée , et qui , pour arriver à manger autre chose , ont donné le vigoureux coup de collier de l'initiative individuelle. Et maintenant, regardez de l'autre côté, regardez les fils de famille, ainsi

nommés justement parce qu'ils comptent plus sur leur famille que sur eux-mêmes, sur l'argent de leurs parents, sur la dot de leur femme que sur leur travail personnel : ils sont tombés, ils tombent tous les jours dans le cinquième dessous; ils sont, en général, inférieurs en tout et à tous, quoiqu'ils aient reçu une éducation très soignée; ils ont perdu, dans ce pays, toute influence et toute direction, ils ont rendu la monarchie invraisemblable; incapables de grandir par leur travail, ils ne réussissent à se maintenir que dans le cas du fils unique, et avec le mariage d'argent.

Les jeunes hommes élevés comme je viens de le dire, forts de corps, habitués aux choses réelles, en contact avec les faits matériels, toujours traités en hommes, habitués à compter sur eux seuls, envisageant la vie comme un combat (ce qui est éminemment chrétien), affrontent avec une jeunesse surabondante de force les diflîcultés de la vie; ils les aiment, ils en ont besoin, ils y triomphent; et, avec l'outillage sérieux dont on les a pourvus, ils s'y sentent à l'aise et y grandissent.

Et maintenant, jugez, comparez et décidez-vous; j'ai essayé de vous montrer quels ressorts cachés actionnent la race qui est, aujourd'hui, pour les vieilles sociétés, pour les sociétés vieillies, la plus envahissante et la plus menaçante. Cette race envahit le monde, et le miracle qu'elle réalise, c'est de l'envahir, quoiau'elle ait à sa disposition le minimum de

pouvoirs publics. Qu"a-t-elle donc de si puissant? Elle aie maximum de force sociale. Or la force sociale est cent fois plus puissante que toutes les armées et que tous les pouvoirs publics.

Le grand péril, le grand danger, le grand adversaire ne sont pas, comme nous le croyons, de l'autre côté du Rhin : le militarisme et le socialisme se chargent de nous débarrasser de cet ennemi-là, et cela ne traînera pas.

Le grand péril , le grand danger, le grand adversaire sont de l'autre côté de la Manche, de l'autre côté de l'Atlantique, ils sont partout oîi se trouve un pionnier, un settler, un squatter anglo-saxon. On méprise cet homme, parce qu'il n'arrive pas, comme l'Allemand , avec de gros bataillons et avec des armes perfectionnées; on le méprise, parce qu'il arrive isolément et avec une charrue. C'est qu'on ignore , et ce que vaut une charrue , et ce que vaut cet homme.

Quand on saura cela , on saura où est le péril ; mais, en même temps, où est le remède.

Page 1