CHAPITRE IV
COMMENT LE MODE D'ÉTABLISSEMENT AU FOYER CONTRIBUE AU SUCCÈS DE l'anglo-saxon.
La grosse difficulté que rencontrent ceux qui voudraient s'orienter et orienter la société vers un état social meilleur, est de connaître exactement, non seulement le but final, mais la route à suivre. A quoi sert d'avoir un but, si on ne sait pas comment l'atteindre, c'est-à-dire quelle route suivre? Et il arrive souvent que, faute de connaître exactement cette route, on aboutit, finalement, à des résultats tout différents de ceux que Ion espérait.
Fixer l'entrée de cette route , en signaler la première étape, c'est donc mettre le lecteur sur la bonne piste.
Dans les divers séjours que j'ai eu l'occasion de faire en Angleterre , j'ai été très préoccupé de cette grave question de l'évolution des types sociaux. Le terrain était particulièrement bien choisi pour une observation de ce genre , car il n'existe peut-être pas, à la surface du globe, de pays où l'on puisse trouver
aussi immédiatement juxtaposées tant de différentes variétés de la formation communautaire et de la formation particulariste. C'est une gamme sociale très étendue.
On pourrait la rencontrer également aux États-Unis, mais dans des conditions d'observation peut-être moins favorables. Là, en effet, les divers types apparaissent en dehors du milieu qui leur a donné naissance, ils ont été déracinés en quelque sorte de tous les points de la vieille Europe, sans qu'on puisse toujours déterminer facilement leur origine ; ils évoluent dans un milieu nouveau, et sont encore livrés à une fermentation sociale qui les tient en quelque sorte en suspension.
En Angleterre, le dépôt s'est effectué de longue date. Le Celte communautaire et le Saxon particulariste sont fixés dans leurs formes sociales naturelles, pour la plus grande commodité de l'observateur. On y rencontre des spécimens de toute la série des types sociaux de la Grande-Bretagne, depuis le Celte pur des Highlands d'Ecosse ou de l'Irlande jusqu'au Saxon du Sud et du Centre de l'Angleterre, en passant par toutes les variétés intermédiaires. Combien il serait intéressant de pouvoir les classer, par séries , pour arriver à déterminer les phases de l'évolution du communautaire Celte au particulariste Saxon!
La Grande-Bretagne est, en effet, comme un gigantesque alambic, où, par un phénomène de distillation sociale continue, les Celtes se saxonnisent de proche en proche, en vertu de cette loi d'après laquelle,
lorsque deux types sociaux sont mis en contact, c'est le plus résistant qui tend à s'assimiler l'autre. Or, ici, le plus résistant est incontestablement le Saxon.
C'est donc bien en Angleterre qu'on a le plus de chance de constater commodément quelle est la manifestation initiale de cette évolution vers le particularisme. Sur quel point de sa vie sociale le Celte commence-t-il à subir l'influence saxonne? Par quel phénomène sensible peut-on discerner qu'un communautaire commence à évoluer vers la formation particulariste et qu'il constitue, si je puis ainsi dire, une variété particulariste du premier degré?
Je ne crois pas me tromper, en affirmant que l'évolution se manifeste d'abord par le mode d'installation au foyer.
C'est aux environs d'Edimbourg, en visitant la mine de houille et la ferme, dont je parle dans le chapitre précédent, que j'ai eu la première perception de ce fait. J'ai signalé (1) le constrate que présentaient, même au premier coup d'œil, les habitations : les unes, occupées par des ouvriers écossais des Lowlands , tenues avec un soin extrême ; les autres , occupées par des ouvriers irlandais, par des Celtes, sales et d'un aspect sordide.
C'est ce contraste qui a éveillé mon attention sur l'importance de la question du foyer comme point de départ de l'évolution sociale.
C'est bien , en effet, ici le point de départ, car ces
(1) Voir le chapitre précédent, p. 160
ouvriers écossais des Lowlands appartiennent encore à la formation communautaire , qui est leur formalion originaire (1). Mais le caractère le plus visible par lequel ils s'en séparent, par lequel ils se distinguent des purs communautaires irlandais ou highlanders, par lequel ils commencent à évoluer vers la formation ■ parliculariste , c'est la préoccupation de se constituer un foyer confortable. Ces ouvriers écossais sont des particularistes à l'état de devenir des particularistes au premier degré, ou à un des premiers degrés de l'évolution, et c'est leur mode d'établissement au foj'er qui les distingue essentiellement. Je fus ainsi amené à penser que c'est par la transformation du foyer que débute l'évolution vers la formation particulariste.
Beaucoup d'économistes, de sociologues, de philanthropes, ont nettement aperçu et signalé l'importance sociale du foyer. Le Play a vu cela plus et mieux que tous les autres et il a mis ce phénomène en relief avec une grande abondance de faits.
La stabilité du foyer, la propriété du foyer, la transmission intégrale du foyer ont été souvent indiquées, comme des réformes essentielles pour l'amé-
(1) Voir les articles de M. Ch. de Calan sur les Highlanders et les Lowlanders d'Ecosse, dans la Science sociale, t. XIX et XX.
LE MODE D'ÉTABLISSEMENT AU FOYEIl is?
lioration des individus, des familles et des sociétés.
Ces trois points constituent, en effet, des réformes importantes et manifestent souvent une amélioration sensible de l'état social. Mais elles n'ont aucun effet pour faire évoluer un type de la formation communautaire à la formation particulariste.
La preuve manifeste, c'est qu'on rencontre indifféremment dans ces deux formations sociales, cependant si différentes, de nombreux exemples soit de la stabilité du foyer, soit de la propriété du foyer^, soit de la transmission intégrale du foyer. On est donc autorisé à dire que, au point de vue de la formation sociale, ce sont là des phénomènes neutres.
Et même, en y regardant de près, on pourrait être amené à constater que ces trois phénomènes sont parfois plus accentués chez certaines populations communautaires que chez certaines populations particularistes.
Il n'existe certainement pas, àia surface du globe, de foyers plus stables que ceux des paysans russes, ou bulgares, ou serbes : ils sont transmis de père en fils, ou du moins de communauté en communauté, depuis des temps immémoriaux. En France, c'est en Auvergne, dans les Cévennes, dans les Pyrénées, dans les Alpes, en Bretagne, que les foyers sont les plus stables : or ces populations sont précisément celles qui, chez nous, conservent le mieux, encore aujourd'hui, la formation communautaire.
Et c'est également chez ces mêmes popufations, ou chez des populations du même type, que l'on re-
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trouverait peut-être au plus haut degré soit la pratique de la propriété du foyer, soit la pratique de la transmission intégrale du foyer.
Pour saisir le véritable point de divergence, il faut distinguer nettement deux conceptions très différentes du foyer, Tune qui est plus spéciale aux populations de formation communautaire, l'autre qui est plus spéciale aux populations de formation particulariste.
Dans la première conception, le foyer est surtout envisagé comme une chose matérielle.
Dans la seconde, il est surtout envisagé comme une chose morale.
Sans cette distinction, qui n'a jamais été faite, il est impossible de se rendre compte exactement des deux formes fondamentales d'établissement au foyer.
Dans les sociétés à formation communautaire, on comprend surtout, sous ce terme de foyer, l'ensemble des immeubles, habitation et domaine , et le groupe des personnes, parents, amis, voisins. On s'attache surtout au lieu et aux personnes.
Et on s'y attache très fortement, car, dans cette formation sociale, l'homme est plus porté à s'appuyer sur les choses et sur les personnes que sur lui-même.
« Il faut que la maison fume », disent l'Auvergnat, le Pyrénéen; et, pour maintenir debout et fumant le vieux foyer traditionnel, ils sont prêts à tous les sacrifices : les cadets consentent à des soultes réduites, les oncles et les tantes consentent à garderie célibat, pour laisser à l'héritier choisi parle père le
moyen de conserver la maison et le domaine, où «ouvent ils trouvent eux-mêmes une place, dont ils tirent tout au moins des secours.
En somme , l'idée du foyer est surtout attachée à telle maison, à tel lieu déterminé; c'est ce qui explique la difficulté qu'ils éprouvent à s'en séparer, à s'en éloigner : ils semblent être attachés au sol, attachés aux pierres. De là, l'amour si vivace de ces paysans pour la maison paternelle, pour le bien de famille, leur désir de le conserver, de le transmettre de génération on génération.
C'est dans ce sens qu'ils s'attachent à la stabilité du foyer, à la propriété du foyer, à la transmission intégrale du foyer; ils s'y attachent comme le lierre aux vieilles murailles et ils sont, eux aussi, soutenus en quelque sorte par ce cadre matériel.
Mais, notez bien ceci, — dans ce foyer traditionnel, sur ce bien de famille, les populations issues de la formation communautaire s'installent sommairement. Rien n'est curieux, pour celui qui s'attache à voir de près les choses, comme le contraste que présentent la stabilité extraordinaire de ces foyers et l'instabilité, je veux dire le caractère rudimentaire de l'installation intérieure.
Pénétrez au foyer d'un paysan russe, ou bulgare, ou auvergnat, ou pyrénéen, ou provençal, ou breton, interrogez cet homme : le plus souvent, il vous dira que sa famille occupe cette maison de père en fils depuis un grand nombre de générations, de temps immémorial. Voilà bien, au plus haut degré, la sla-
bilité du foyer et, ce foyer, il l'aime d'un amour indéracinable.
Maintenant regardez l'installation de cet homme : on dirait le campement d'une famille qui n'a pas eu le temps de se fixer : quelques meubles mal tenus, une cuisine, une chambre, sales et mal éclairées; souvent la même pièce sert de cuisine , de salle à manger et de chambre à coucher pour toute la famille; parfois l'étable est contiguë, à peine séparée par une simple cloison en planches et elle révèle son voisinage par des émanations caractéristiques. Ainsi, ces gens qui aiment tant leur foyer, ne paraissent pas tenir du tout à la bonne installation dans ce foyer.
Au fond , ces gens-là n'aiment pas ce foyer pour lui-même, mais plutôt pour l'appui qu'ils y trouvent, pour le bon renom ou l'éclat qu'ils en tirent. Ils sont fiers d'appartenir à telle famille qui est depuis longtemps fixée dans le pays, qui possède depuis des siècles le même domaine patrimonial, qui est apparentée à d'autres familles dont le foyer est aussi ancien et aussi stable.
S'ils ont une belle armoire, avec beaucoup de linge et de vêtements, comme il arrive parfois à ces familles de paysans, c'est que ce luxe personnel et visible est encore un moyen de briller au dehors, de donner aux voisins et aux étrangers une haute idée de leur situation, ce qui les préoccupe plus que d'être confortablement installés au dedans. En somme, le communautaire vit plus au dehors et pour les autres, qu'au dedans et pour lui-môme.
Cette tendance est encore très sensible dans les installations bourgeoises de nos grandes villes, bien qu'ici la stabilité du foyer ait généralement disparu.
Le type caractéristique du foyer parisien est la grande maison à nombreux étages et à nombreux appartements. En considérant de l'extérieur ces sortes de palais à cinq ou six étages, à sept ou huit fenêtres de façade, on est tenté de se dire : « Voilà des familles qui se sont confortablement installées; elles ont tout sacrifié à la vie de famille. » Pénétrez dans l'intérieur : on entre librement; ce sont des compartiments, autant de familles que d'étages; le plus souvent plusieurs familles à chaque étage. C'est un entassement. Entrez dans un de ces « appartements ». Voici d'abord le salon et la salle à manger. Ces pièces sont bien décorées, placées généralement a sur la rue », relativement assez vastes. Cherchez les chambres, vous les trouverez reléguées à l'arriére-partie de la maison : elles sont petites, minuscules, elles donnent sur une cour, le plus souvent sur une sorte de puits, sans air et sans lumièrev c'est là le foyer de la famille. Le reste, les pièces sur le devant, sont pour la montre, pour l'apparat pour les étrangers, ce sont les « pièces de réception » .
Le bourgeois, pas plus que le paysan ou que l'ouvrier, ne se sont, — dans ce type social, — préoccupés de la bonne et confortable installation au foyer.
Cette confortable installation est, au contraire, la
première préoccupation que développe la formation particulariste.
C'est qu'ici l'homme ne s'appuie plus sur la communauté, sur le groupe extérieur, sur des « relations » plus ou moins nombreuses, sur un cadre plus ou moins factice; il compte sur lui-même et s'installe pour luimême. Je dis bien, il s'installe; il ne campe pas. 11 donne moins à la vie extérieure et plus à la vie an foyer. Il considère le foyer comme la véritable citadelle de son indépendance; il le dénomme et le résume par un mot intraduisible , où il met toute son âme : le hoine.
Ce terme éveille, dans l'esprit de l'Anglo-Saxon, fiuelque chose de moins déOni, de moins matériel que notre expression de « foyer » . Il désigne plutôt l'installation intérieure, l'arrangement confortable, pour la vie quotidienne, ce confortable qui est bien "Retrait caractéristique du foyer anglo-saxon, aussi l)ien chez le bourgeois que chez le fermier ou chez rouvrier.
Je n'apprécie pas cette conception du foyer, je tâche seulement de m'en rendre compte et d'en rendre compte exactement Deux formes de sociétés absolument différentes évoluent en sens inverse, à partir de ce point de départ. Quel intérêt à y voir clair!
Cette manière différente de concevoir l'installation au foyer se traduit par deux faits qui l'éclairent vivement :
l' Dans la formation particulariste , l' habitation a
moins d'importance que dajis la formation communautaire.
Le type caractéristique de l'habitation particulariste. c'est le cottage. Le cottage est une petite maison comprenant seulenaent le nombre de pièces nécessaires pour loger un simple ménage avec ses enfants. Cette habitation est ordinairement complétée par un jardin, plus ou moins grand, suivant que la famille est plus ou moins riche et qu'elle habite la ville ou la campagne.
Toute la campagne anglaise est, en quelque sorte , constellée d'habitations de ce genre ; elles se pressent en plus grand nombre dans le voisinage des grandes villes , car l'Anglais urbain aime à habiter hors des murs. Dans les villes même, ces petites habitations pour une seule famille constituent le type général; elles répondent bien à l'idéal que cette race se fait du foyer. C'est ce qui explique l'étendue démesurée des villes anglaises proportionnellement à la population.
Au contraire, le type caractéristique de l'habitation communautaire, c'est la grande maison avec de grandes pièces. Ce ne sont plus des habitations taillées à la mesure d'un simple ménage, mais de plusieurs ménages vivant ensemble en communauté. Telles sont les habitations italiennes; telles sont, dans nos villes de province, tant de grandes habitations bourgeoises où les familles réduites d'aujourd'hui sont comme perdues; tels sont, enOn, dans nos campagnes, les châteaux. Que de familles se ruinent au-
jourd'hui uniquement pour les entretenir, quand elles ne prennent pas le parti plus sage de se cantonner dans une aile de ces immenses bâtiments!
Comparez ces grandes habitations bourgeoises et ces châteaux au cottage anglo-saxon, et vous saisirez bien une des différences caractéristiques de ces deux formations sociales.
2° Dans la formation particulariste , les familles changent plus facilement d'habitation que dans la formation communautaire.
J'ai dit que les issus de communautaires sont très attachés à l'habitation de famille ; ils sont naturellement casaniers , parce qu'ils tirent une grande partie, souvent la plus grande partie de leur force, de ce cadre matériel.
Le particulariste a, au contraire, une facilité extraordinaire à se déplacer; il n'hésite pas, lorsque se présente une occasion favorable de s'élever à une situation meilleure , à changer de résidence , souvent à aller d'un bout du monde à l'autre. C'est qu'il fixe ses regards plutôt vers l'avenir que vers le passé, qu'il compte sur son initiative personnelle plus que sur les institutions traditionnelles et familiales. Et c'est bien cette nécessité de sa formation sociale qui l'a amené à créer le type du petit cottage, car l'homme est moins tenu par une petite habitation que par une grande : il la domine et ne se laisse pas dominer par elle. Il ne tient pas aux pierres et les pierres ne le tiennent pas.
C'est donc, allez-vous dire, l'instabilité du foyer?
— Non. Le foyer du particulariste est aussi stable que celui du communautaire ; seulement il l'est autrement. Pour comprendre ce phénomène , en apparence contradictoire , il faut se rappeler la distinction que nous avons posée plus haut entre l'habitation extérieure et l'installation intérieure. Chez le communautaire, la stabilité porte sur l'habitation extérieure; chez le particulariste, sur l'installation intérieure. Le communautaire semble toujours être campé dans son habitation séculaire; le particulariste semble toujours être installé depuis des siècles, et pour des siècles, dans son habitation transitoire. Et il s'installe confortablement même pour quelques jours, à l'hôtel (on sait que les Anglais ont amélioré l'installation de tous les hôtels du continent) ; même pour quelques heures , en chemin de fer, ce qui a donné aux Anglais la réputation de « ne pas se gêner ». Ce qui est stable, chez lui, c'est le confortable, et qui oserait soutenir que le confortable intérieur n'est pas une partie aussi importante du foyer que les murailles et les solives? que cela ne touche pas plus à l'homme et à la vie quotidienne? que cela n'a pas plus d'action sur la vie intime et sur la vie sociale que ceci ?
La stabilité matérielle et la stabilité morale constituent deux stabilités, mais d'importance très inégale.
C'est ce qu'il me reste maintenant à démontrer.
Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque la bonne et confortable installation du foyer est le premier phénomène que l'on constate chez les types qui commencent à évoluer vers la formation particulariste. Mais, d'autre part, il est certain qu'on n'aperçoit pas, à première rue, la cause de ce fait. Essayons de la dégager.
J'aperçois trois conséquences sociales de ce mode d'installation au foyer et on va voir que ces conséquences ont précisément pour résultat d'imprimer au type les caractères essentiels de la formation particulariste.
1° Ce mode d'installation au foyer développe le sentiment de la dignité et de l'indépendance.
Représentez-vous, aussi exactement que possible, l'installation sordide de ces ouvriers irlandais que j'ai signalée plus haut, ou bien l'installation non moins rudimentaire de la plupart de nos ouvriers urbains ou ruraux; tâchez d'évoquer devant vos yeux quelques types de ce genre bien connus de vous. Imaginez maintenant des gens élevés, dos leur enfance, dans un pareil milieu, vivant tous les jours dans cette demeure qui n'est souvent qu'une hutte de sauvage un peu perfectionnée. Manifestement, un pareil milieu est peu favorable au développement des sentiments de dignité et d'indépendance.
L'habit fait le moine, plus qu'on ne le croit. Que
de gens n'ont de dignité que celle que leur confère l'habit qu'ils portent: robe du magistrat, uniforme du soldat, plumets, panaches, décorations, qui ont tant d'effet sur l'espèce humaine et qui portent tant de gens à se prendre au sérieux. Il ne faut pas dédaigner l'influence qu'exercent les choses extérieures.
De toutes ces influences, celle du foyer est une des plus puissantes, parce qu'elle saisit l'homme dans sa vie la plus intime et qu'elle agit tous les jours.
Certainement l'ouvrier rural dont j'ai visité la demeure à Hawthorden et l'ouvrier mécanicien chez lequel j'ai pris le thé à Penicuik étaient directement et puissamment influencés par la bonne tenue et le confortable relatif de leur habitation. Ils avaient d'eux-mêmes, par ce fait, une idée plus haute; ils avaient un sentiment plus net de leur dignité et de leur indépendance. En pénétrant dans leur foyer honorable, ils se sentaient plus hommes; ils avaient conscience de leur respectabilité, comme disent les Anglais.
Or un homme qui a le sentiment de sa respectabilité est porté à l'accroître, car il a déjà franchi l'échelon le plus difficile , le premier.
2° Ce mode d'installation au foyer prédispose à l'effort.
Les populations habituées à une vie simple, à une installation sommaire, se contentent de peu; elles produisent le type du gagne-petit. L'ambition est bornée et rapidement satisfaite; on se déclare satisfait de la médiocrité. Il n'en est pas de même ici. La
vie plus ornée, l'installation plus recherchée sollicitent l'effort et le soutiennent.
Elles le soutiennent d'autant mieux que l'on travaille en vue d'un résultat immédiat et palpable. Je me représente mon ouvrier mécanicien de Penicuik désireux d'acquérir son buffet, son piano, ou le grand tapis qui orne son salon : certainement, sous la pression de ce désir, son ardeur au travail est surexcitée; il s'applique de toutes ses forces à imaginer des combinaisons plus avantageuses pour augmenter ses salaires. Les milliers d'ouvriers qui , en Angleterre et aux États-Unis, suivent les cours payants de VExtension universitaire , sont la manifestation vivante de cette tendance générale vers l'effort : ils ne reculent pas devant ce travail supplémentaire pour améliorer leur situation.
Vous me direz peut-être que la passion de l'économie qui distingue une partie de nos populations ouvrières est également un excitant au travail et à l'effort. Gela est vrai ; mais c'est un excitant moins puissant. Si on économise pour ses enfants, on travaille à long terme, pour d'autres, qui ne recueilleront le fruit de ces efforts qu'après votre mort. Il y faut presque de l'héroïsme, ce qui n'est pas une vertu commune dans l'humanité. Si on économise pour soi, en vue de placer son argent, on est bientôt découragé, l'ouvrier surtout, par l'importance des sommes qu'on doit économiser pour augmenter son revenu d'une façon appréciable. Que de journées de travail il faut à un ouvrier pour économiser cent francs , et cela lui
représente une augmentation de revenu de trois francs 1 Le résultat lui parait trop faible et à trop lon- -Tue échéance : il trouve que cela ne vaut pas l'effort lécessaire. Voyez, en effet, toutes les institutions que Ion crée pour développer l'épargne parmi les populations ouvrières et combien sont minimes les résultats. Sans aucune incitation du gouvernement et des lîuvres d'assistance, l'ouvrier anglo-saxon arrive à placer en confortable des sommes infiniment plus considérables.
C'est là de l'argent dépensé et non économisé , direz-vous. Il est dépensé, en effet, mais il n'est pas perdu. Il est même placé à très gros intérêt; ce n'est plus du trois pour cent, c'est du cent pour cent : il est placé en développement de la puissance de travail.
Cet ouvrier, qui a acheté un buffet, un piano, ou un tapis, a eu l'avantage de ionir immédiatement du fruit de son travail, d'en jouir intégralement et d'en jouir tous les jours. Comparez la jouissance d'un homme qui, ayant économisé cent francs, ne touche que trois francs et une seule fois par an, et la jouissance d'un homme qui, ayant économisé cent francs, peut, avec cette somme, se procurer immédiatement l'objet qu'il désire , qui doit donner plus d'agrément à son foyer et dont il jouira tous les jours.
Ce beau succès l'encourage et lexcite à faire un nouvel effort, soit pour se procurer une habitation plus vaste, plus confortable, soit pour y apporter quelque nouvel embellissement, quelque comme-
dite nouvelle. En effet, chaque amélioration introduite dans son installation l'excite à poursuivre une nouvelle amélioration, plus haute, plus raffinée : il devient plus exigeant, et comme il ne peut satisfaire cette exigence croissante que par son travail , il est de plus en plus porté vers l'effort intense.
Et comme l'aptitude à l'effort intense est un des traits essentiels qui différencie le particulariste du communautaire, cet homme évolue insensiblement vers la formation particulariste. Ainsi le mode d'installation au foyer marque bien la genèse de cette évolution.
Vous êtes vraisemblement préoccupé de savoir ee que deviendra cet homme, s'il est atteint par la maladie; ce que deviendra sa famille, s'il vient à mourir. Pour parer à ces deux éventualités , il contracte une assurance (vous connaissez le développement prodigieux de l'assurance en Angleterre et aux États- Unis) ; se sentant ainsi à l'abri des plus graves éventualités de la vie, il est plus libre de poursuivre l'amélioralion de son installation domestique.
3° Ce mode (V installation au foyer rend apte à devenir un gentleman.
J'attire tout particulièrement l'attention du lecteur sur cette conséquence; c'est peut-être celle qui caractérise le mieux la formation particulariste et qui la distingue le plus visiblement de la formation communautaire. Elle n'a pas encore été mise en lumière, car elle ne peut s'expliquer que par ce que nous venoi,'^ de dire sur l'installation du home anglo-saxon.
La formation communautaire crée essentiellement une hiérarchie sociale étroite : les rangs et les classes sont bien délimités; on ne passe pas facilement d'une classe inférieure à une classe supérieure : l'ouvrier s'élève difficilement à la situation de bourgeois, et lorsqu'il y arrive par la richesse, il reste un ouvrier par les manières, par les habitudes, par les goûts, par le genre de vie. Il ne se dégrossit pas facilement, il ne s'affine pas facilement. Ce phénomène s'explique par ce fait que son élévation sociale s'est opérée principalement par la puissance d'économie dont j'ai indiqué plus haut la cause. Or, l'économie est faite essentiellement de vie mesquine, étroite, de privations de tous genres; on économise sur l'habitation, on économise sur le vêtement, on économise sur le mobilier, on économise sur les récréations. Ceux qui s'élèvent le plus rapidement à la fortune sont ceux qui économisent le plus, c'est-à-dire qui vivent le plus comme des gueux. Et, quand on est parvenu à la fortune, on continue à vivre comme un gueux, car l'habitude est devenue un besoin, je dirai même une satisfaction.
J'ai pu observer en province un bon type du genre. Cet homme avait débuté, il y a une quarantaine d'années, comme marchand ambulant : il vendait des fouets et des articles de harnachement, qu'il transportait de village en village sur une voiture de colporteur. Quand il eut réalisé une somme suffisante, il acheta une petite usine de fonte malléable mue par la force hydraulique et se mit à fabriquer lui-
même des mors et les divers articles de boucletterie qui entrent dans le harnachement. Lorsque je l'ai connu, sur la fin de sa vie, il employait une quarantaine d'ouvriers et avait réussi, avec ses économies, à acheter un domaine rural d'une centaine d'hectares et trois ou quatre maisons situées dans des localités du voisinage. Il possédait, en outre, pour son usine, un fonds de roulement important. Il est mort, il y a peu de temps, ainsi que sa femme, sans laisser d'enfants. Sa fortune est évaluée à quatre ou cinq cent mille francs, qui ont été partagés entre des neveux et des nièces. Or, jusqu'à son dernier jour, cet homme a vécu comme un ouvrier (voilà un bel usage de la fortune) : il en avait conservé le langage, les manières, la tenue, et j'entends parler d'un ouvrier dont le langage est vulgaire, dont les manières sont communes et dont la tenue est négligée, pour ne rien dire de plus. Je l'ai vu bien souvent occupé à limer lui-même des articles de sa fabrication, tout comme un simple manœuvre. Cet homme était donc arrivé à la fortune sans avoir réussi à s'élever dans la hiérarchie sociale.
Pourquoi ne s'était-il pas élevé? Uniquement parce qu'il n'avait pas contracté, dès l'enfance, au foyer I)aternel, l'habitude de la tenue, le besoin d'une vie confortable et les manières qui en sont la conséquence.
Parmi les divers types qui constituent la sociét»; française, il en est un, r.\uvergnat, qui a une remarquable aptitude au commerce, et qui est doué d'une
aptitude non moins remarquable à réconomie. Je n'ai pas à expliquer ici la cause de cette aptitude : je me borne à la constater. Or l'Auvergnat, qui, à force d'économiser des « petits sous » , arrive souvent à une certaine richesse , ne réussit presque jamais à s'élever au-dessus du petit commerce de détail, et encore moins à se dégrossir : il persiste dans ses habitudes de paysan auvergnat, qui ne se recommandent (j'en appelle à tous ceux qui ont visité l'Auvergne) ni par la tenue, ni parla propreté, ni par les manières. L'habitation d'un paysan auvergnat est tout ce qu'on peut imaginer de plus primitif et, disons le mot, de plus sale. Nous savons, -M. de Rousiers et moi, les efTorts que nous avons dû faire pour y prendre quelques repas et pour surmonter les répugnances bien légitimes de l'homme civilisé. Il nous a fallu toute la volonté que donne le désir d'observer de près les phénomènes sociaux.
C'est la formation native à un pareil foyer qui, en dépit de sa sobriété et de ses habitudes d'économie, paralyse les aptitudes commerciales de l'Auvergnat et l'empêche décidément de s'élever au point de vue de la situation sociale. Ce phénomène éclate nettement dans la monographie de V Auvergnat brocanteur à Paris (1). « Les brocanteurs en boutique peuvent être classés en deux catégories : les Auvergnats et les Normands. Ils sont les uns et les autres sobres et enclins à l'épargne et s'isolent de l'ouvrier parisien
(1, Ouvriers des Deux Mondes, t. IV, p. 311, 312.
dont ils redoutent les habitudes de dissipation (je le crois bien!)... L'Auvergnat achète le vieux vêtement et surtout les chapeaux et les souliers hors d'usage, mais il s'y connaît moins que son concurrent et il est toujours porté à s'en défier, lorsqu'ils sont amenés l'un et l'autre dans une même maison pour y conclure un marché. Plus fin et plus poli, le Normand inspire, par ses dehors, plus de confiance. Il est mieux vêtu, parle plus convenablement et son habileté le fait triompher de son compétiteur dans presque toutes les circonstances. Aussi l'Auvergnat, malgré sa ténacité et sa persévérance, abandonne-t-il au Normand le brocantage lucratif des vieux habits, pour se rejeter sur le chiffon, la ferraille, les os, les peaux de lapin. »
On voit, par ce simple détail, comment la formation grossière imprimée par le foyer empêche l'Auvergnat de s'élever, même dans un commerce qui ne réclame cependant pas une éducation bien distinguée. Certainement un peu plus de confortable à ce foyer aurait constitué un bon placement.
C'est précisément ce bon placement que le home particulariste fait faire à la race anglo-saxonne.
Revenons à nos ouvriers des environs d'Edimbourg : ils ont été élevés et ils élèvent leurs enfants à un foyer, qui, quoique modeste, les initie déjà à une certaine tenue d'habitation, de costume, de langage, de manières : ils sont dégrossis. S'ils ne sont pas encore affinés, ils sont du moins susceptibles de le devenir. Que l'occasion de s'élever se présente, — et leur antitude au travail la fera naître , — ils sau-
ront. par leur tenue, se mettre à la hauteur de cette situation nouvelle; ils ne portent pas en eux un obstacle à cette élévation.
En un mot, ce type de foyer, même dans la classe ouvrière, rend les individus aptes à devenir des gentlemen, c'est-à-dire à ne pas paraître déplacés dans les situations diverses et supérieures qu'ils pourront occuper plus tard.
Je suis presque tenté d'écrire, tant le phénomène m'apparait nettement, tant les faits que j'ai dans le souvenir sont précis, concluants, et revêtent un caractère de généralité, je suis presque tenté d'écrire que la formation particulariste ne produit pas, comme la formation communautaire, de classe inférieure héréditaire. Et c'est précisément pour cela que les populations de cette formation sont aujourd'hui les plus avancées vers la solution de la question sociale, spécialement de la question ouvrière.
Je me borne à signaler trois constatations topiques de cette aptitude à s'élever :
La première est le petit nombre de domestiques que produit la race anglo-saxonne. En Angleterre et aux États-Unis, ces emplois inférieurs sont remplis généralement par des individus d'origine celtique, germanique, ou latine. Dans ce genre, l'Anglo-Saxon ne donne guère que le type de la gouvernante , qui est déjà un type supérieur et affiné, ou le type de la servante transitoire , c'est-à-dire de la fille d'ouvrier qui se met en service pour un temps seulement avec la pensée d"y apprendre, au milieu d'une classe plus
élevée, la tenue d'une maison avant de s'établir en ménagî.
Le seconde constatation est le fait bien connu de ces milliers d'individus qui, sortis de la classe ouvrière, et ayant pratiqué eux-mêmes les métiers manuels, arrivent aux plus hautes situations sans y être déplacés, et y font figure de gentlemen. Ce fait a été signalé , dans la Science sociale à propos des chefs du parti ouvrier qui siègent au Parlement et qui sont eux-mêmes d'anciens ouvriers (1). On sait que M. Cleveland, actuellement président des États-Unis, a débuté comme garçon de courses dans une épicerie ; il balayait la maison, cassait du bois, allumait les feux. Lord Glasgow, gouverneur de la Nouvelle- Zélande, a commencé, dès l'âge de treize ans, par être mousse sur un navire. L'illustre Franklin était également un ouvrier. Ce qui est surprenant, ce n'est pas que ces hommes se soient élevés de si bas si haut: mais qu'ils se soient élevés en si grand nombre et surtout que cette origine si modeste n'ait pas laissé en eux les traces indélébiles que nous constatons chez nous parmi les gens qui s'élèvent. Je dis que ce phénomène est extraordinaire et je déûe qui que ce soit de l'expliquer autrement que par le mode d'installation du foyer anglo-saxon, du simple foyer ouvrier.
Voici enfin un troisième fait, qui, dans son genre, est bien caractéristique. On sait qu'en Angleterre
(1] Voir la Science sociale, d'octobre 1S93, de décembre 1894, de juillet et de novembre 1895.
beaucoup de trains de chemins de fer n'ont pas de wajrons de seconde classe, parce que le public a pris l'habitude de les délaisser. D'autre part, d'après une statistique que j'ai sous les yeux, le nombre des voyageurs de première classe est très inférieur, proportionnellement, à ce l'on constate sur le continent. Enfin, au moment où j'écris ces lignes, j'apprends qu'une des principales Compagnies de chemins de fer d'Angleterre a mis à l'étude la suppression des wagons de première classe sur tout son réseau, et que la commission nommée à cet effet a émis un avis favorable en se fondant sur le petit nombre de voyageurs qui se servent de cette classe. A ce propos, on citait le cas du duc de Cumberland, allié à la reine, qui voyage toujours en troisième classe.
On ne peut expliquer le fait par une raison d'économie, car les Anglais et les Américains ont l'habitude de vivre largement. Par contre , le Français , dont la fortune est plus modeste et qui est essentiellement économe, donne proportionnellement une plus forte moyenne de voyageurs de première classe. Il faut donc chercher une autre explication. La seule que j'aperçoive est la différence de tenue et de manières de la classe inférieure sur le continent et dans les pays anglo-saxons. Nous sommes choqués de voyager en compagnie de gens dont la mise est négligée et dont les manières sont communes, grossières même ; l'élévation plus accusée de la classe inférieure, dans les races de formation anglo-saxonne, rend ce contact moins choquant. Voici d'ailleurs une preuve bien
frappante de ce fait : les Compagnies françaises ont été amenées à établir, pour l'Angleterre, des voyages à billets mixtes , comportant la seconde classe pour la partie du trajet eflectué en France et la troisième classe pour le trajet effectué en Angleterre.
Ajoutons enûn que les Anglais, bien qu'employant surtout la troisième classe, n'entendent pas pour cela renoncer à leurs habitudes de confortable : aussi les Compagnies, respectueuses du goût du public, ontelles établi des troisièmes classes beaucoup plus confortables que nos secondes, et, sur certains réseaux, presque aussi luxueuses que nos premières. Elles sont, en outre, mieux tenues.
Nous pouvons conclure de ces faits qu'une installation confortable au foyer a pour conséquence de rendre les individus de condition modeste aptes à occuper des situations élevées sans y paraître déplacés par leurs manières et par leur tenue, ce qui tend, par conséquent, à supprimer la classe inférieure héréditaire , cette plaie des grandes sociétés à formation communautaire.
Mais cette constatation entraîne une co«nséquence pratique dont je dois dire un mot.
Le problème social ne consiste pas à assister les individus, pas plus que le problème vital ne consiste à se soutenir à force de drogues. L'assistance, pas
plus que les drogues ne sont un moyen naturel et normal de vivre. La sagesse consiste à arriver à se passer de ces procédés artiOciels.
II n'y a pas d'autre solution au problème social que de mettre les individus en état de se soutenir par eux-nv'mes et de s'élever par eux-mêmes. Il en est du salut social, je l'ai dit, comme du salut éternel : c'est une affaire essentiellement personnelle; c'est à chacun à y pourvoir. Cette affirmation ne fait pas l'affaire des politiciens et autres ^exr qui rivent de l'infériorité de l'incapacité populaire et qui dnt intérêt à maintenir les individus dans un état de minorité perpétuelle, afin de les mener. Mais la science n'a pas à tenir compte de préoccupations de cet ordre ; elle les ignore et suit le chemin tracé par les faits.
Or, nous venons de constater que c'est d'abord pai une meilleure installation au foyer que l'aptitude à s'élever se développe chez les races à formation communautaire, lorsqu'elles sont mises en contact avec les populations à formation particulariste.
Ce contact manque chez nous, mais il n'est pas impossible d'y suppléer par la connaissance exacte des faits. Ce que réalise inconsciemment, par le seul fait de l'exemple, l'élite des ouvriers écossais ou irlandais, en Angleterre, et l'élite des émigrants de la vieille Europe, aux États-Unis, nous pouvons le faire, à distance, consciemment, et en nous aidant de la connaissance scientifique.
C'est à la classe bourgeoise , à commencer à faire cette évolution par elle-mê«ie et pour elle-même.
Elle dépense actuellement beaucoup d'efforts et beau coup d'argent pour vivre hors du foyer, pour y multiplier les relations mondaines et banales; elle a une aversion profonde pour la résidence rurale, parce que les relations et la vie extérieure y sont plus difficiles; dans son foyer, elle apporte ses soins à meubler luxueusement les appartements de réception et considère comme superflu d'installerconfortablement les parties de l'habitation destinées à la vie de famille ; elle rend son foyer aussi désagréable pour ses enfants que pour elle-même : elle ne leur consacre pas une salle spéciale, la nursery, où ils puissent se sentir bien chez eux, et faire de bonne heure l'apprentissage d'une certaine indépendance; les enfants sont les grandes victimes du foyer français.
En réalité, notre foyer est plutôt organisé pour les étrangers que pour nous.
Voilà ce qu'il faut changer : il faut s'orienter en sens inverse. Il faut se replier sur la vie privée , s'y établir comme dans une place forte et la rendre infiniment agréable; il y a, dans la vie privée, une puissance méconnue, mais formidable. Aucun relèvement social n'est possible pour ceux qui ne se rendent pas compte de ce phénomène.
Si notre classe bourgeoise peut faire cette évolution toute seule (à condition qu'elle le veuille, et c'est à chacun à se décider pour son compte), il n'en est pas de même de la classe ouvrière : celle-ci ne peut pas procéder en vertu de la connaissance scientifique; elle a d'ailleurs trop de chemin à faire, et,
n'étant point excitée parle contact, elle a besoin d'être aidée.
Ici, je m'adresse plus particulièrement à ceux qui sont si préoccupés d'œuvres d'assistance. Le plus souvent, ils assistent l'ouvrier et le patronnent à tort et à travers, et leurs efforts obtiennent en général de bien minces résultats , quand ils n'aboutissent pas à atrophier chez l'ouvrier l'aptitude à s'élever par luimême. Toute assistance qui n'a pas pour objectif de se rendre inutile, c'est-à-dire de rendre les gens capables de s'assister eux-mêmes, peut devenir un fléau.
Le problème consiste donc à aider la classe ouvrière à s'élever par elle-même, en favorisant chez elle l'installation meilleure du foyer domestique et de la vie privée.
Je suis, en ce moment, avec un vif intérêt, une tentative de ce genre entreprise par un de mes amis. Il existe, dans le voisinage immédiat de sa propriété rurale, une petite usine qui occupe environ cinquante ouvriers. Une vingtaine de familles sont logées auprès de l'usine, dans des habitations qui leur sont louées 30 à 60 francs par an et qui ne valent pas davantage. Ce sont de véritables taudis. Les portes et les fenêtres ne ferment pas, ce qui en fait un séjour horrible en hiver, et c'est repoussant en toute saison par la saleté inexprimable qui y règne. Je ne parle pas du mobilier qui est tout ce qu'on peut imaginer de plus sommaire et dont l'état défie toute description. Pour comble de malheur, une partie de celte popu-
lation, comme il arrive trop souvent, est adonnée à la boisson.
Voilà la matière sur laquelle mon ami entreprend d'opérer, et on reconnaîtra que le problème se pose là dans toute son intensité. Cette circonstance rend d'ailleurs la tentative plus particulièrement intéressante.
Grâce à un voisinage immédiat et à l'isolement de la vie rurale , le contact entre mon ami et cette population s'est établi spontanément. Il s'est produit d'abord à l'occasion de médicaments ou de soins qu'on est venu lui demander pour des enfants ou pour des ouvriers malades. Sa femme a été ainsi amenée à pénétrer dans ces foyers, où elle a été accueillie avec reconnaissance. Elle est revenue émue de l'état misérable de ces intérieurs, et, plus particulièrement, du dénûment dans lequel on laissait les enfants, qui manquaient des soins les plus élémentaires, au point de vue de la propreté et de l'hygiène.
Sa première préoccupation a été de leur distribuer des vêtements, mais en y mettant comme condition expresse que ces vêtements seraient bien entretenus, que les enfants seraient propres et peignés tous les jours.
Le contact avec cette population s'est accentué un peu plus par l'organisation d'un goûter, auquel furent invités tous les enfants des ouvriers. Une mise convenable était de rigueur, et cette partie importante du programme fut assez bien réalisée. On marchait dans la voie du progrès.
J'ai dit ce qu'étaient les habitations, mais les abords ne laissaient pas moins à désirer. A la moindre pluie, le chemin creusé par les eaux était transformé en cloaque; en tout temps, il servait de dépotoir à cette population, et je vous assure qu'on y rencontrait de singuliers échantillons de la guenille humaine. En un mois de travail, le chemin fut refait, empierré, relevé, avec deux rigoles pour l'écoulement des eaux. A l'entrée, en face des habitations ouvrières, mon ami fit planter un petit massif d'arbres verts et de fleurs. Ce massif est placé là comme une leçon de choses; il indique, mieux que toutes les recommandations, que les abords des habitations doivent, eux aussi, être entretenus et soignés. Ces braves gens paraissent l'avoir compris, car plusieurs d'entre eux déclarèrent spontanément qu'ils étaient prêts à arroser le massif et à l'entretenir. C'était bien peu de chose, mais cela avait suffi à éveiller leur amour-propre et à le flatter. C'est là un grand point.
Il s'agit maintenant d'attaquer les repaires où gîtent ces malheureux et d'en faire des foyers honorables, disposés de manière à développer le sentiment de la dignité humaine et de la respectabilité, des foyers où l'on puisse se plaire et se sentir bien, qu'on ait la préoccupation d'orner et d'embellir. Je ne me dissimule pas que c'est la grosse difficulté.
Par suite d'une circonstance favorable, l'arrivée d'un nouveau Directeur à la tête de l'usine, les habitations ouvrières vont être, suivant la formule
d'usage, remises en « bon état de location ». Ce sera là une circonstance favorable pour tâcher de développer, chez ces braves gens , le désir d'améliorer l'installation de leur foyer; mon ami se promet de suivre avec intérêt cette évolution, d'y aider dans la mesure de son pouvoir et de noter avec soin les résultats obtenus. On ne saisit bien la marche des phénomènes qu'en les observant sur un théâtre restreint.
On pourrait croire que la principale difOculté de cette évolution viendra des faibles ressources dont disposent les familles ouvrières. Cette opinion n'est point confirmée par les faits. Parmi les familles de l'usine dont je parle, il en est une qui paraît encore plus misérable que les autres : son installation est la plus sordide, les enfants (il y en a six) sont les plus déguenillés, elle est toujours à court d'argent et réclame sans cesse des acomptes au directeur de l'usine; enfin, elle est criblée de dettes et une partie de son salaire est frappée d'opposition. La femme, ayant fait une journée de travail chez mon ami, dut lui deman(îer, le soir même, les deux francs qu'on lui devait, car elle n'avait plus un sou chez elle. Parler à des gens qui sont dans cette situation de faire la moindre dépense pour améliorer leur installation domestique ressemble, à première vue, à une mauvaise plaisanterie. Prius est vivere, et, semblet-il , ils ont assez de mal à y arriver.
Or voici, d'après le livre de paye du Directeur de l'usine, les salaires que louche mensuellement cette famille :
Le père 90 francs
La mère (50 —
J,e fils aîné (19 ans) 70 —
1^ lille aînée (18 ans) 30 —
Total par mois 250 francs.
Ainsi cette famille, qui comprend huit personnes, dont quatre sont en état de travailler, vit misérablement, à la campagne, avec un salaire annuel de 3.000 francs! Elle ne paye cependant que oO francs par an pour son loyer, qui comprend, outre l'habitation, un jardin où elle pourrait cultiver des légumes. Celte misère est d'autant plus extraordinaire que cette famille n'a jamais manqué de travail : il y i environ quinze ans qu'elle est employée dans cette usine, et si ses charges sont allées en augmentant, par suite de la naissance des enfants, ses salaires ont suivi une progression correspondante.
Pour expliquer sa situation, il faut admettre, — ce que je voudrais bien démontrer quelque jour, — que la question sociale n'est pas purement une question de salaire, comme on paraît souvent le dire, mais bien aussi une question de conduite. Si c'était une question de salaire seulement, elle serait résolue splendidement par cette famille, et il s'en faut de beaucoup.
C'est l'inconduite, c'est principalement l'habitude invétérée de l'ivrognerie, qui condamne ces gens-là à la misère. Et le fait est plus répandu qu'on ne le croit : il existe autant de fissures dans les budgets ouvriers que dans les budgets bourgeois.
Le bourgeois vit étroitement , afin de satisfaire à son goût pour les réceptions et pour les toilettes, ou afin d'économiser pour ses enfants. L'ouvrier vit misérablement, afin de satisfaire à une foule de dépenses inutiles, ridicules, ou condamnables,
A l'un et à l'autre, c'est moins l'argent qui fait défaut que la manière de s'en servir.
Le plus judicieux emploi de l'argent, — tout ceci tend à le démontrer, — est de se constituer d'abord un foyer agréable et confortable, dans la mesure où cela est possible ; et il se trouve que cette dépense est un placement avantageux.
Non seulement elle détourne d'une foule de dépenses beaucoup plus onéreuses, mais elle développe au plus haut degré la dignité, le sentiment de l'indépendance, l'habitude de l'effort, l'aptitude à s'élever.
Quand un homme possède ces qualités fondamentales, il a résolu pour son propre compte la question sociale et il devient maître de lui-môme et indépendant des autres.