CHAPITRE m
COMMENT l'Éducation anglaise prépare a la lutte POUR la vie. — types et caractères.
Au mois de mai 1892, je recevais d'Angleterre une double invitation.
La première m'était adressée au nom de la British Associatioii for the advancement of science , qui devait tenir son soixante-deuxième congrès à Edimbourg du 4 ou 10 août. « Le Comité, m'écrivait-on, exprime le vœu que vous lui fassiez l'honneur d'être son hôte tant que vous serez dans notre ville, et vous pouvez être assuré qu'il fera tout ce qui dépendra de lui pour vous en rendre le séjour aussi agréable que possible. » Comment résister à une invitation aussi engageante?
Presque en même temps, j'en recevais une autre du professeur Geddes, fondateur du Summer Meeting d'Edimbourg, qui me demandait de venir faire, devant cet auditoire, une série de conférences sur la science sociale.
Et voilà comment, le 2 août 1892, j'arrivais dans
la charmante ville d'Edimbourg, et comment j'y suis revenu pendant quatre années consécutives.
C'est une institution bien curieuse et bien anglaise que le Summer Meeting, ou École d'été pour les arts et les sciences. Elle mérite d'être connue.
Sous le nom d' « Extension universitaire », on a créé, sur divers points de l'Angleterre et autour de chaque Université, tout un ensemble de cours payants, qui ont lieu généralement pendant un mois, à l'époque des vacances, et qui groupent des auditeurs des deux sexes désireux d'acquérir des connaissances plus complètes, dans les différents ordres d'éludés.
Cette institution réussit fort bien en Angleterre, parce qu'il y a là un public innombrable à l'affût de tout ce qui peut l'aider à s'élever par le seul effort de l'initiative privée.
C'est par centaines que l'on compte, dans beaucoup de villes d'Angleterre, les inscriptions à l'Extension universitaire; aux Etats-Unis, c'est par milliers.
J'ai été certainement l'homme du monde le plus étonné quand , en ouvrant mes conférences à Edimbourg, je me suis trouvé en présence d'un auditoire de soixante à soixante-dix personnes. Pour un Cours fait en français, un si nombreux auditoire était certainement très inattendu.
Je suis désireux de connaître la composition de
mon auditoire, afin d'en tirer à la fois une indication pédagogique et une indication sociale. Il comprend quelques grands propriétaires; plusieurs professeurs et publicistes ; le directeur d'une société d'études sociales de Londres; un certain nombre d'étudiants, parmi lesquels plusieurs des jeunes gens qui suivent à Paris nos Cours de science sociale et qui ont eu la bonne pensée de venir à Edimbourg; des jeunes filles désirant acquérir un complément d'instruction, quelques auditeurs et auditrices qui s'occupent particulièrement de questions d'enseignement, ou d'oeuvres de bien public; enfin des instituteurs et institutrices.
Ce dernier groupe est certainement le plus nombreux. Je dis à l'une de ces dernières qu'en France les personnes qui exercent la même profession n'auraient certainement pas l'idée d'employer leurs vacances à suivre des cours et surtout des cours payants. Elle est fort surprise, car cet emploi des vacances lui paraît tout naturel. Le fait est que, dans les réunions scolaires du même genre, qui ont lieu auprès des différentes Universités, à Oxford, à Cambridge, etc., il y a jusqu'à six et sept cents auditeurs inscrits et payants.
Cette affluence ne s'explique que par le vif désir qu'a chacun ici de se donner une valeur propre et une valeur croissante. Nous avons dit comment ce sentiment est développé par l'éducation (1).
(1) Voir, dans la Science sociale. Mon séjour dans une petite ville d'Angleterre, par M. Bureau, t. IX, p. 151 et 256.
Je vais visiter une ferme, dans les environs d'Edimbourg et je constate, dans la classe rurale, la même tendance à s'élever.
En descendant de la gare de R***, nous trouvons le fermier, qui est venu au-devant de nous. Je vous assure qu'on peut le prendre indifféremment pour un banquier, pour un diplomate ou pour un riche bourgeois; il a, en un mot, l'aspect d'un parfait gentleman. Son vêtement, une jaquette, est d'une excellente coupe, et, de la tête aux pieds, il est vêtu comme quelqu'un qui se fait habiller chez un bon « faiseur ». Ces menus détails, et ceux qui suivent, ne sont pas inutiles, vous allez en apprécier l'importance.
La ferme est à un kilomètre seulement de la gare, et la maison d'habitation se trouve contiguë aux bâtiments d'exploitation. On y accède par une allée bien entretenue et bordée de fleurs de chaque côté ; je remarque également devant la porte une corbeille de fleurs. L'habitation a l'aspect extérieur d"un confortable cottage anglais. Nous sommes introduits : tapis dans le vestibule, tapis dans l'escalier et dans le corridor. Nous voici dans le salon, oîi nous attend la maîtresse de la maison : elle nous accueille sans le moindre embarras, en femme du monde. La conversation ne languit pas et aborde tour à tour les sujets les plus variés. La maîtresse de la maison parle très sufûsamment le français , ce qui dénote qu'elle a reçu une instruction distinguée. On apporte le thé, qui est fort bien servi. La servante n'est pas une grosse fille
de ferme, gauche et lourde, vêtue en paysanne, et qui vient de passer sans transition de l'étable au salon. Elle est stylée; elle porte un tablier blanc, brodé et bien repassé, et, sur la tête, le petit bonnet coquet de toutes les servantes anglaises de bonne maison. Manifestement, ces détails dénotent un bon train de vie bourgeoise, car tout cela n'a pas été improvisé pour nous recevoir.
J'essaye constamment d'analyser mes impressions et de comparer tout ce que je vois ici avec les phénomènes du même genre que j'ai pu observer ailleurs ; cette comparaison est le vrai moyen de mettre chaque chose au point. C'est ainsi qu'en voyant ce fermier anglais, en observant son installation, son mode d'existence, ma pensée se reporte naturellement vers les types de fermiers que j'ai pu observer dans diverses parties de la France.
C'est dans le nord de la France que l'on trouve le type supérieur de notre fermier, instruit, quelque peu lettré, parfois bachelier, s'entourant, dans son intérieur, d'un certain confortable , ayant un salon pour recevoir les visites, portant le veston ou la jaquette, et non la blouse, ayant, en un mot, l'aspect et la vie d'un propriétaire exploitant lui-même ses domaines, enfln vivant largement, ayant une bonne table et du bon vin.
.Mais c'est bien autre chose si l'on prend le type moyen; je ne parle pas du fermier du Midi , du Centre ou de la Bretagne, dont la vie matérielle ne difl'ùre pas sensiblement de celle de nos journaliers;
je prends le type en Normandie, qui est un pays riche. J'ai en vue, en ce moment, un fermier normand que j'ai visité plusieurs fois; il exploite un domaine d'environ 150 hectares, c'est-à-dire exactement l'étendue du domaine de mon fermier anglais; il est riche, car il donne à son fils — le fils unique, — cent mille francs de dot. Il pourrait donc vivre confortablement. Il n'en a pas le moindre désir, ni même la moindre idée. Il est vêtu comme nos paysans, avec la blouse bleue; sauf les jours de marché et de foire, oii il se rend à la ville, il porte des vêtements rapiécés dans tous les sens et d'une saleté qui ne laisse rien à désirer; sa femme est dans le même style, elle va laver elle-même son linge à une fontaine publique et ne diffère pas, par le costume, les manières et la conversation, de sa fille de ferme. L'intérieur de l'habitation est en harmonie avec les personnes. Toute la vie de la famille se passe dans une grande salle, qui ouvre directement et de plain-pied sur la cour de ferme; les murs, mal blanchis à la chaux, sont nus comme la main. Pour tout mobilier, une grande table longue, sorte de planche posée sur des tréteaux. C'est là que mangent, sans nappe, maîtres et serviteurs. Autour de la table, des bancs, qui ne jurent pas avec la table. Trois ou quatre chaises dépareillées et mal empaillées ; le fourneau où on prépare les aliments et une pierre à évier pour laver la vaisselle. C'est tout. \'A jo ne donne pas cette description comme une chose extraordinaire; c'est, au contraire, le type le plus courant du fermier français,
et chacun de mes lecteurs a pu l'observer cent fois. Seulement, cela ne nous choque pas trop, tant nous considérons cette manière de vivre comme naturelle, tant il nous semble qu'un cultivateur ne peut pas et ne doit pas vivre autrement, et que la culture a, pour conséquence nécessaire , l'absence de confortable et la saleté.
Mais vous pensez peut-être que mon fermier anglais est un type exceptionnel. Je l'ai cru aussi, jusqu'au moment où nous avons visité les habitations de ses ouvriers de ferme.
Vous savez comment est logé, en France, un ouvrier de ferme. Quand il ne couche pas dans la grange sur la paille, ou dans l'étable sur un mauvais lit, il n'a, pour se retirer, qu'une chambre misérable. Je demande donc au fermier de R*** à voir le logement de ses ouvriers. On me montre, à environ cent mètres de la ferme, cinq ou six maisonnettes alignées lé long de la route ; ce sont les habitations des ouvriers : nous nous y rendons.
L'aspect extérieur est engageant. Devant chacune d'elles, un petit jardin uniquement occupé par des Heurs, avec de petites allées bien entretenues. Le jardin potager est sur le derrière et chaque maisonnette a le sien. Au moment où nous arrivons, nous apercevons devant l'une des habitations une jeune femme mise comme une personne de la bourgeoisie et ayant devant elle, dans une jolie voiture, un enfant habillé de blanc et d'une manière soignée. La voiture, en bon état, est à quatre roues, de cette
forme dite anglaise, qui est, comme on le sait , assez coûteuse. Un de mes collaborateurs de la Science sociale, qui m'accompagne, M. Poinsard , demande au fermier si cette femme est une personne de la ville venue ici en promenade : nous apprenons, avec l'étonnement que vous pouvez supposer, qu'elle est la femme de l'ouvrier de ferme , qui habite cette mai-
son
Le fermier lui demande si les gentlemen qui sont là peuvent entrer chez elle pour visiter sa maison. Elle accepte avec plaisir et nous introduit elle-même.
Devant la porte d'entrée , se trouve un paillasson et, dans le petit vestibule, un tapis de corde pour s'essuyer les pieds. L'existence d'un vestibule est très favorable à la propreté et au confort de l'habitation : on n'entre pas de plain-pied et on est plus à l'abri du froid. Une petite pièce, à droite, qui sert de laverie pour la vaisselle et pour le linge, permet de tenir plus propre la salle à manger-cuisine, en reléguant à l'écart toute cette partie des soins du ménage. La salle à manger, qui sert en même temps de cuisine , est une grande pièce mesurant environ quatre mètres sur quatre, et meublée avec une vraie recherche du confortable. Le fourneau, à demi enfoncé dans le mur, suivant un usage assez fréquent, se trouve ainsi en partie dissimulé; il est d'ailleurs fort bien entretenu et les cuivres sont resplendissants. On ne doit pas s'étonner de ce détail, car les cuisinières anglaises sont certainement plus habiles comme frotteuses que comme cuisinières : elles frot-
tent et astiquent presque constamment, employant tour à tour la mine de plomb et l'eau de cuivre pour le fourneau, la craie pour les murs et les pierres. C'est à croire qu'une cuisinière anglaise passe plus de temps à genoux que debout.
Je donnerai une idée du soin que cette famille d'ouvriers apporte à son installation par un fait bien caractéristique : dans la salle à manger se trouve un meuble de style, sur lequel est disposée, en bon ordre , toute une série de bibelots bien entretenus : n'oubliez pas que nous sommes chez des ouvriers de ferme !
Nous pénétrons dans la-chambre à coucher : le lit en fer est orné de boules de cuivre qui sont également parfaitement astiquées; àc6té du lit, une commode; sur le panneau en face, un canapé; enfin une toilette, et notez ce détail : sur la toilette, une série de boîtes et flacons aux couleurs différentes; autour de la glace , une étoffe de couleur voyante , jetée , non sans art, et servant d'encadrement. Je trouve ce petit fait très suggestif, car il rélève l'effort naïf vers le beau, vers le meilleur arrangement possible du foyer, du home.
Cette préoccupation de se créer un foyer confortable est générale ici parmi toute une catégorie d'ouvTiers. En effet, il existe, dans le voisinage, une mine de houille, ainsi que je l'ai dit. Or je remarque qu'un très grand nombre de maisons d'ouvriers sont tenues avec le même soin que celle que je viens de décrire : petits jardins de fleurs devant la porte, seuil
d'entrée frotté et passé à la craie, jolis rideaux blancs et de couleurs variées aux. fenêtres, etc. Par contre, je constate que certaines rues de l'agglomération ouvrière sont bordées de maisons sales et mal tenues, et que tout ce qu'on aperçoit de l'intérieur présente un aspect sordide; les enfants vont nu-pieds et sont couverts de guenilles.
Le directeur de l'usine m'explique la cause de ce contraste : « Les ouvriers irlandais, me dit-il, ne tiennent pas au confortable, et ne donnent aucun soin à l'entretien de leur habitation; aussi nous leur louons les maisons les plus vieilles, qui leur sont cédées meilleur marché et qui leur suffisent; mais, pour les ouvriers écossais , nous avons fait construire les maisons neuves que vous avez remarquées et qu'ils ornent du mieux qu'ils peuvent ».
Le fermier m'a confirmé cette appréciation. Lui aussi emploie des Irlandais ," particulièrement à l'époque des moissons, et il les loge d'une façon quelconque : la question de l'habitation leur importe peu.
Nous pouvons donc constater ici l'aptitude si différente des particularistes anglo-saxons et des communautaires irlandais pour le confortable de l'habitation.
J'en eus encore la preuve peu après, dans une promenade à la petite ville voisine de Penicuik. Nous allâmes prendre le thé de cinq heures chez un ouvrier mécanicien. La maison dans laquelle nous fûmes reçus lui appartient; elle comprend un rez-
de-chaussée et un premier étage. On nous offrit le thé dans une pièce, qui sert à la fois de salle à manger et de salon. J'y remarque un canapé, un piano, un tapis qui couvre une grande partie de la salle et sur lequel on a placé, au-dessous de la table, un second tapis plus commun, pour proléger le premier. Ce détail dénote chez la maîtresse de la maison un soin particulier de propreté et de tenue. Le thé est servi sur une grande table carrée et d'une façon presque luxueuse : nappe d'un tissu fin, joli service en porcelaine, cinq ou six assiettes de gâteaux différents, pain grillé et beurré. J'accepte de reprendre du thé, et, avant de me servir, on rince ma tasse légèrement et on rejette le résidu du thé précédent dans un bol qui est sur la table spécialement pour cet usage. Je ne crois pas me tromper, en disant, qu'en France, le plus souvent, on se contente de vous verser une seconde tasse sans plus de façon. Je dois dire que c'est ainsi qu'on en agit chez moi et autour de moi. Ainsi, ce simple ouvrier apporte, dans ce service, un raffinement qui constituerait un progrès dans la plupart de nos maisons.
Je demande au fermier de R... quel salaire il donne à ses ouvriers de ferme : il leur donne 95 francs par mois et, en outre, l'habitation, un jardin potager de 2 acres et une large provision de pommes de terre. Les femmes de ces ouvriers travaillant peu au dehors, c'est surtout avec ses ressources que l'ouvrier arrive à se procurer tout le confortable que nous venons de constater.
D'ailleurs, on n'a pas encore démontré que l'ordre, la propreté, la bonne tenue d'une maison fussent plus dispendieuses que le désordre, la saleté et les stations en cabaret.
Il faut dire , de plus , que l'ouvrier anglais , contrairement à ce qui se produit en France , réalise peu d'économies; il dépense presque tout ce qu'il gagne. Pour améliorer sa situation, il compte moins sur l'épargne que sur une augmentation de salaire , par le passage d'une position inférieure à une position supérieure. Il est, en effet, très ingénieux pour saisir une situation meilleure dès que l'occasion se présente. Et, pour cela, il ne recule pas devant la nécessité de s'expatrier, ainsi que le prouve la multitude des émigrants anglo-saxons. En fait de prévoyance, l'Anglais ne pratique guère que l'assurance sur la vie , afin de laisser, en cas de mort, quelques ressources à sa veuve. C'est ce qui explique le grand développement et la richesse des Compagnies d'assurances, en Angleterre et aux États-Unis.
Nous voici donc encore une fois amené à constater l'extraordinaire aptitude à s'élever que développe cette formation sociale. Mais il y a quelque chose de plus caractéristique : c'est que, ici, même dans des situations tout à fait inférieures, l'individu vit mieux, plus confortablement, avec... comment dirai-je? avec ])\\i.?, de respectabilité, suivant l'expression anglaise, plus de tenue extérieure, que sur le continent. En somme, en considérant ici l'ouvrier rural ou l'ouvrier urbain, on a le sentiment qu'il faut lui ajouter peu de
TYPES ET CARACTERES ANGLAIS. ir,3
chose pour en faire , extérieurement , — ot peut-être aussi intérieurement, — un gentleman. Il l'est déjà à l'état pour ainsi dire rudimentaire, il en a tout au moins l'apparence, parce qu'il a plus la préoccupation de vivre largement que d'économiser mesquinement.
Chez nous , au contraire , la faculté dominante est la puissance d'économie et de prévoyance; c'est en restreignant nos besoins, en réduisant nos dépenses, que nous arrivons à nous élever; aussi nous contentons-nous de situations qu'un Anglais dédaignerait. Nos fonctionnaires, nos professeurs, nos employés, nos ouvriers, sont moins payés qu'en Angleterre, et beaucoup arrivent cependant à faire des é(;onomies sur des traitements dérisoires. En Angleterre, on emploie son argent à se donner le plus de confortable possible et, avec le surplus, on fait des affaires... soi-même.
Nos habitudes d'économie, nos habitudes de vie mesquine marquent chez nous leur empreinte sur l'individu : nous les conservons, — car rien n'est tenace comme une habitude, — même lorsque nous arrivons à la fortune ; nous nous contentons d'un petit confortable, d'un petit luxe de surface, quand nous ne faisons pas , comme ces riches paysans de la Normandie, dont je viens de parler, qui, en dépit de leur fortune, continuent à vivre misérablement.
Nos classes inférieures savent s'élever à la richesse par l'économie; elles sont moins aptes à s'élever socialement, c'est-à-dire à goûter les satisfactions que
donne une vie domestique large et un home confortablement installé.
On vient me prendre en voiture après une de mes Conférences, pour aller déjeuner dans une famille qui habite aux environs d'Edimbourg. Cette visite m'intéresse particulièrement, car cette famille lit la Science sociale; c'est une bonne occasion de constater l'impression produite par nos études sur des esprits anglais.
La maison est tenue sur un très grand pied; c'est une luxueuse installation. La famille, un jeune ménage, comprend le père, la mère et, autant qu'il me souvient, trois enfants. Ils habitent toute l'année à la campagne, à environ six kilomètres d'Edimbourg. Sur tout le parcours, je vois un très grand nombre de cottages, qui, à ce qu'on me dit, sont également habités toute l'année. Cette permanence de la résidence rurale, même pendant l'hiver, est un trait bien anglais. Une jeune fille qui va se marier, me dit qu'elle ira habiter dans les environs d'Edimbourg, quoique son mari soit obligé de venir tous les jours à la ville, et, ce qui est fait pour nous surprendre, elle ajoute qu'elle trouve cela beaucoup plus agréable : on y est plus indépendant et plus « confortable » . Indépendance et confortable, je crois bien que ces doux mots résument tout l'idéal de l'Anglais en ce monde. Il s'accommode parfaitement de l'isolement
et d'un cercle restreint de relations, ce qui est, pour une race, une force énorme.
Je suis accueilli avec une cordialité qui me touche, comme un ami dont on connaît déjà et dont on partage les idées. Certainement la science sociale ne pénètre pas dans une tête anglaise de la même manière que dans une tête française. Si je voulais caractériser cette différence, je dirais que le Français y cherche plutôt un système rationnel pour la direction générale de la société et l'Anglais une règle de conduite pratique pour sa direction personnelle. Ces deux manières de juger et de sentir répondent bien d'ailleurs à la formation sociale différente des deux peuples : nous inclinons davantage vers les idées générales ; les Anglais, vers les applications pratiques.
C'est ainsi que ce jeune ménage a pris et compris la science sociale : il y a cherché une règle personnelle de conduite. La famille possède une grande propriété rurale, qui est actuellement affermée ; mais le bail va expirer dans un an. 11 ne sera pas renouvelé, car mon hôte a l'intention d'aller s'y installer et de diriger lui-même l'exploitation de ses terres. En attendant, il s'y prépare pratiquement.il passe ses journées chez un fermier du voisinage, afin de se mettre au courant de la culture, non pas seulement au moyen des livres et des écoles, mais surtout parla pratique quotidienne , à la façon anglaise, qui est la bonne.
Je remarque d'ailleurs que les Anglais, même ceux qui sont dans les affaires, qui passent leurs
journées à la ville , sont mieux préparés à la culture que nos industriels et nos négociants ; ils y sont moins étrangers et s'y mettent plus facilement. Un de nos jeunes amis, M. Bailhache, qui m'a accompagné ici, a été reçu chez un fermier, qui était directeur de la succursale d'une petite banque ; la banque ayant dû fermer, il a loué un assez grand domaine et s'est établi fermier. Je ne crois pas que l'on puisse trouver en France beaucoup d'exemples de ce genre.
Cette prédisposition à la culture me paraît provenir de l'éducation semi-rurale que reçoivent la plupart des Anglais, par suite de leur résidence dans des cottages , entourés d'un jardin ; il faut y joindre , ce qui est la visée générale de leur formation particulariste, le soin de connaître les choses bien plutôt encore que les hommes qui les entourent. Dans ce milieu, ils se trouvent , dès le jeune âge , en contact avec la nature ; ils ont la perception réduite de la vie rurale, qui s'harmonise avec leur disposition à se suffire à eux-mêmes; pendant leur jeunesse, ils ont élevé des plantes, fait pousser des légumes, soigné quelques animaux de basse-cour. Toutes ces choses qui, chez nous, ne sont guère que du domaine des paysans et des propriétaires exploitant eux-mêmes, pénètrent ici dans l'esprit d'un très grand nombre de gens par le simple mécanisme de l'éducation.
Un de mes collaborateurs, M. Bureau, qui est allé cet été aux États-Unis , pour y faire une élude sociale , a été très frappé de ce caractère de l'éducation, môme dans les écoles urbaines. Les sciences natu-
relies, particulièrement la connaissance des plantes et des animaux, y occupent une bien plus grande place que chez nous; elles sont étudiées d'une manière plus pratique, non pas seulement dans les livres , mais dans la nature, et autant que possible suides spécimens vivants. On demande aux élèves d'apporter, pour la classe suivante, une feuille ou une branche de tel arbre, qui doit être étudié, afin de leur enfoncer la notion de chaque chose par la vue même et par le contact de la chose elle-même, prise dans son milieu réel. On comprend après cela combien l'explication du professeur doit être plus vivante et plus suggestive. On peut demander aux élèves : « Où avez- vous cueilli cette plante ? Dans quel terrain? Avez-vous remarqué sa forme générale, les conditions de sa croissance, etc. ?
Mais cet enseignement n'est possible que si les enfants, ou tout au moins une partie d'entre eux, habitent hors de la ville, ou s'ils sont, d'une façon ou d'une autre, en contact avec la campagne, par la possession ou le voisinage d'un jardin.
Taine a aussi constaté cette prédisposition de l'Anglais aux choses de la vie rurale. Dans un salon, à la ville , dit-il (je cite de mémoire), on parle couramment des choses de la culture ; on discute les meilleurs assolements, on entre dans les détails, on cite des exemples; chacun s'intéresse à cette conversation et les femmes y prennent part comme les hommes.
Après cela, on ne doit pas s'étonner que la femme de mon hôte soit aussi disposée et aussi préparée
que son mari à aller s'établir complètement à la campagne sur le domaine qu'ils doivent exploiter. Elle en cause longuement avec moi, en personne décidée, qui entreprend cela froidement, après avoir pesé le pour et le contre. Si son mari avait besoin d'être encouragé, elle l'encouragerait, elle le soutiendrait. Ce concours de la femme donne à l'homme une grande force. En France, plusieurs de mes amis, qui ont des terres et trouvent difficilement des fermiers, seraient bien disposés à s'occuper de leur exploitation : le grand obstacle, c'est la résistance de leur femme. Chez nous, la femme est bien plus éloignée que l'homme de la vie rurale : elle a plus de peine à se passer des relations, des visites, des réunions mondaines. La femme est peut-être le principal obstacle au relèvement de l'agriculture , de l'industrie et du commerce en France, par les préjugés qui lui font considérer ces professions comme inférieures, comme disqualifiées. Un jeune homme se marie beaucoup mi-eux, — je veux dire plus richement, ce qui n'est pas la même chose, — s'il est dans l'armée, ou dans l'administration. On dit que le clergé a encore de l'influence sur les femmes; j'aime mieux croire, pour son bon renom, qu'on le calomnie.
Je n'ai de conférence à faire ni le samedi ni le dimanche, car, en Angleterre, les affaires sont suspendues, les bureaux et les ateliers sont fermés depuis le samedi à midi jusqu'au lundi matin. Un esprit qui aimerait le paradoxe pourrait entreprendre de démontrer tour à tour que les Anglais sont le
peuple qui travaille le plus et que les Anglais sont le peuple qui travaille le moins. En elTet, rien n'est comparable à la puissance de travail de l'Anglais, si ce n'est sa puissance de repos.
Comme formule , il me semble que la plus exacte est la suivante : L'Anglais donne, dans le moins de temps possible, la plus grande somme possible de travail , afin de pouvoir se donner ensuite la plus grande somme possible de repos.
A Londres, je remarque que beaucoup de boutiques ne sont pas encore ouvertes à 9 heures du matin, et elles ferment le soir bien plus tôt que chez nous. Il en est de même des administrations et des maisons d'affaires. En somme, la journée effective de travail est plus courte. Aussi est-il possible d'aller, chaque soir, dans la banlieue et souvent assez loin, car l'Anglais, je l'ai dit, habite rarement le quartier des affaires. On m'affirme qu'à Edimbourg un grand nombre de boutiquiers habitent également dans la banlieue et font ainsi , malin et soir, un long trajet. Chez nous, au contraire, la plupart des boutiquiers ont leur appartement dans l'arrière-boutique , ou audessus, à l'entresol. Ils peuvent ainsi ouvrir de très bonne heure et fermer très tard. En outre, beaucoup ne chôment pas le dimanche et aucun le samedi soir. A ne considérer que cet indice , le Français donnerait donc une somme de travail plus considérable que l'Anglais.
Mais c'est ici surtout qu'il ne faut pas compter les heures, mais les peser. Au poids, la somme de ira-
vail que donne l'Anglais est plus considérable; il fait plus de travail en moins de temps, il prend même à peine le temps de faire un lunch rapide dans le milieu de la journée, souvent debout, dans son office et sans interrompre ses affaires.
Je profite de ma matinée du samedi pour aller visiter une mine de houille, qui est située dans le voisinage de Hawthornden.
Pendant cette visite, j'ai fait la connaissance d'un cousin du directeur de la mine; jeune Anglais qui exploite un run de moutons en Nouvelle-Zélande. II vient tous les deux ans passer deux mois en Angleterre. Il se plaît beaucoup en Nouvelle-Zélande et y est fixé définitivement. « C'est la vraie vie », me dit-il. Je lui demande ce qui le séduit dans cette existence. « L'indépendance », me répond-il sans hésiter. Vous le voyez, encore une fois, le besoin d'indépendance est bien ce qui domine et actionne toute la vie de l'Anglais; on peut tourner et retourner le problème, on arrive toujours à cette solution.
Je lui demande quel est le meilleur moyen de réussir dans ces pays neufs. « C'est de débuter comme simple ouvrier, gardeur de moutons. » C'est ainsi qu'il a commencé lui-même, et remarquez qu'il appartient à une bonne famille de la bourgeoisie. Mais vous savez que, pour l'Anglais, il n'y a pas de sot métier, si ce n'est ceux qui ne paient pas.
Or celui-là paie, car cet apprentissage est le seul moyen de se mettre au courant du pays et d'apprendre , dans les plus petits détails , tout ce qui concerne
une exploitation de moutons. Ce qui est le plus dur dans ce début, c'est le contact avec des ouvriers grossiers et sans éducation; « mais quand on est bien élevé, me dit mon ranchman, ils ne tardent pas à avoir de la considération pour vous ; d'ailleurs , on peut toujours éviter la promiscuité en établissant son home à part ». Quand on se sent assez au courant, on saisit une bonne occasion pour acheter un run et on le fait en connaissance de cause, parce qu'on connaît le métier à fond. Si , au contraire , on veut débuter en s'établissant à son compte, on est la victime des agences, qui passent aux nouveaux venus des terres d'un mauvais rapport et des troupeaux avariés. Je crois que nos jeunes gens de famille ne goûteront pas beaucoup cette manière d'entrer dans un métier ; cependant c'est la bonne , c'est celle qui conduit au succès tant de jeunes Anglo-Saxons.
Je consacre plusieurs après-midi à visiter quelques grandes résidences rurales. L'impression dominante est que ces familles ont leur principale installation à la campagne. Le fait se manifeste nettement par l'abondance des tableaux de famille et des richesses artistiques accumulées. Quelquesuns de ces palais sont de magnifiques musées dont une grande ville serait fière.
On me dit cependant qu'un certain nombre de ces grands propriétaires se trouvent dans une situation
de fortune embarrassée et en sont réduits à mettre leur terre en vente. C'est le cas d'une des familles dont nous visitons le château et le parc. Celle-ci appartient à la vieille aristocratie écossaise, d'origine celtique; d'après ce que j'apprends, elle a suivi une évolution assez semblable à celle des anciennes familles nobles de la France. Elle s'est tenue éloignée du travail et n'a guère maintenu sa situation jusqu'ici que par la transmission des biens à l'aîné, souvent encore compliquée d'un régime de substitution. Malgré ces moyens artificiels, beaucoup de ces familles sont aujourd'hui obérées et en pleine décadence.
L'aristocratie anglaise n'est manifestement pas un produit de l'état social anglo-saxon; les sociétés à formation particulariste ne produisent pas cette institution. On ne rencontre pas une classe supérieure h&réditaire dans les pays où l'on peut observer le type particulariste isolé des influences étrangères, c'est-à-dire à l'état pur. Ainsi, en Norwège; ainsi, dans certaines parties de la Plaine saxonne. Là, le paysan propriétaire s'est maintenu sans mélange et sans superposition d'une autre classe. 11 ne se constitue pas non plus d'aristocratie héréditaire dans les pays nouveaux, où prédomine actuellement le type anglo-saxon : ni aux États-Unis, ni en Australie, ni en Nouvelle-Zélande, etc.
L'absence de cette institution n'a rien d'étonnant : elle est exclue, pour ainsi dire, par définition. Qu'est-ce qui constitue essenticliomnnt la formation particulariste? C'est r(';lablissoinent de chaque enfant
dans sa pleine indépendance , par ses seules forces et sans le concours du groupe familial dont il est sorti. C'est ce que les Anglais définissent par ces deux expressions essentiellement parlicularistes : sdf help , s'aider soi-même, et struggle for life^ la lutte pour la vie. Il est certain que l'aristocratie anglaise, avec le droit d'aînesse et la substitution, repose sur un principe absolument différent; elle repose sur le principe des sociétés à formation communautaire : l'établissement par le concours du groupe familial, qui réduit au minimum l'effort personnel, qui dispense le jeune homme de s'aider luimême, de lutter pour la vie. L'ainé des enfants, dans l'aristocratie anglaise, est placé sous le régime communautaire.
D'où vient, en Angleterre, cette aristocratie héréditaire ?
Elle a été importée du dehors. Elle a été importée du continent parles Normands, avec Guillaume le Conquérant.
Nous savons, aujourd'hui, que les conquérants normands appartenaient à la formation communautaire; ils furent recrutés un peu partout, par l'appât du butin, principalement parmi les désorganisés, les gens sans aveu, les familles sans attache avec le sol. La composition de cette armée est d'ailleurs suffisamment connue par les documents historiques; mais ce qui l'est encore plus, c'est l'histoire de l'établissement des Normands on Angleterre. Ils se superposèrent simplement à la population, se partageant
les grands domaines, les meilleures terres, mais sans se fixer solidement au sol à la façon saxonne , à la façon des émigrants de formation particulariste. Le Saxon, opprimé par le Normand, continua à cultiver pour le compte de ce dernier. La lutte épique et séculaire entre Normands et Saxons n'est en réalité que la lutte entre deux formations sociales absolument opposées.
Si les Normands ne s'implantèrent pas solidement dans le sol, s'ils ne colonisèrent pas, du moins ils s'implantèrent solidement, aussi solidement qu'ils le purent, dans le système essentiellement communautaire de l'aristocratie héréditaire, de l'aristocratie de naissance. Ce système s'est maintenu jusqu'à nos jours et on peut dire qu'il a déformé gravement, pendant des siècles, le type anglo-saxon, ou particulariste, en Angleterre. Je n'ai pas à exposer ici comment ce dernier a finalement réussi à reprendre le dessus, grâce à son extraordinaire puissance de résistance, à sa vitalité infiniment supérieure. Son triomphe a eu pour résultat de réduire la puissance royale à sa plus simple expression ; on sait que les Anglais ont abouti au self yovernraent , — ce qui est tout à fait particulariste, — précisément à l'époque où la France, ressaisie par la formation communautaire d'État, aboutissait au pouvoir absolu avec Louis XIV.
Mais il est resté à l'Angleterre quelque chose de cette superposition normande : il lui est resté l'aristocratie héréditaire. On s'est contenté de la ré-
duire, de même que la monarchie, à une situation à peu près honorifique, avec certaines prérogatives politiques, comme le privilège de recruter en partie la Chambre des Lords. On ne lui a pas encore sérieusement contesté ce privilège , parce que les Anglais y ont trouvé, au moins jusqu'ici, plus d'avantages que d'inconvénients. Je m'explique :
L'Anglais, — j'entends la portion prédominante de l'Angleterre, celle qui appartient à la formation particulariste, — est naturellement porté vers les professions lucratives, vers les affaires, business, par la nécessité où sont tous les jeunes gens de se créer par eux-mêmes une situation sans compter sur le patrimoine paternel et sur la dot de leur femme. Il y est porté, en outre, par l'aptitude aux affaires que développe, dès l'enfance, la perspective de cette nécessité.
Quand on a une fois bien compris cette tendance , on s'explique quel genre d'avantage les Anglais ont trouvé dans l'institution de cette noblesse héréditaire qui s'est implantée chez eux par force. Ils y ont vu une combinaison simple, flatteuse pour leur amourpropre et, si je puis ainsi dire, élégante, de faire remplir par d'autres une fonction essentielle, celle de la politique, pour laquelle ils n'ont pas un entraînement particulier. Il est certain que l'aristocratie leur a fourni un ensemble d'hommes politiques supérieurs.
D'autre part, cette aristocratie n'a pas été, au moins depuis un siècle , trop gênante, grâce à la ré-
sistance énergique et continue de l'esprit particulariste, ou saxon.
L'influence particulariste a agi de deux manières : D'abord, elle a porté de plus en plus les cadets de la noblesse à se détourner de la vie oisive, de la vie de cour, des fonctions administratives et militaires, qui ont été, chez nous, leur seule issue et qui peu à peu les ont conduits , non seulement à la ruine , mais à l'impuissance, aussi bien que leurs aînés. Les cadets delà noblesse anglaise ont été entraînés, surtout dans ce siècle . par le grand courant de vie active et de seAf help , qui caractérise les sociétés à formation particulariste. Aussi, lorsque, par suite de diverses circonstances, à l'extinction de la branche aînée, par exemple, certains d'entre eux ont été appelés à entrer dans la pairie, ils lui ont infusé un sang nouveau, ils lui ont apporté des hommes dressés aux affaires par la pratique des professions usuelles : l'agriculture, l'industrie et le commerce. Ils ont ainsi, périodiquement, vivifié cette institution, qui, par elle-même, se serait rapidement décomposée. L'institution a été, en outre, viviOée au moyen des éléments nouveaux tirés directement du fond anglo-saxon, par des nominations de lords d'origine saxonne.
L'influence particulariste a agi encore d'une autre manière. KUe a peu à peu enlevé à la noblesse, comme elle l'avait fait à la royauté, toute velléilé d'entreprendre sur la liberté individuelle et sur l'indépendance des citoyens. Si le particulariste ne tient
pas autant que le communautaire à faire de la politique et à vivre de la politique, il tient, du moins, essentiellement, à ce qu'on ne porte aucune entrave à la libre initiative dont il a absolument besoin pour 'lifier, par lui-même, sa fortune; il ne supporte aucune entrave à la pleine expansion de l'agriculture , de l'industrie et du commerce, et entend n'être gêné ni par l'arbitraire du pouvoir ni par l'excès des impôts. Sa tendance constante est donc de ramener le pouvoir à sa fonction essentielle de simple mainteneur de la paix publique, de la paix qui est nécessaire aux affaires. La tendance des sociétés à formation communautaire est, au contraire, de troubler le plus possible la paix publique , dans le secret espoir d'assurer à soi ou à ses enfants, par le triomphe du parti auquel on appartient, de bonnes sinécures administratives, puisqu'il est entendu que l'idéal de tous les gens avisés est de vivre du budget. Ce n'est pas pour une autre raison que nous avons fait tant de révolutions et qu'on en fait encore presque chaque jour dans l'Amérique du Sud.
Ainsi, la pratique du self-government a eu pour résultat d'enlever à la noblesse anglaise l'excès d'attributions qui aurait pu la rendre d'abord gênante, ensuite odieuse.
Si la noblesse héréditaire est, en Angleterre, un article d'importation, elle n'en a pas moins eu une réelle influence sur le type social; elle l'a gravement déformé, et, tout bien considéré, son influence a été plus nuisible qu'utile.
La formation particulariste repose essentiellement sur cette idée que l'homme n'a de valeur que par luimême , par sa puissance de travail , par son énergie , par sa ténacité, et qu'on ne se classe que d'après ces caractères. L'introduction d'une classe supérieure héréditaire est venue superposer à cette conception particulariste la conception communautaire que l'homme a une valeur, moins par lui-même que par la famille, par le groupe, parle clan auquel il appartient. Manifestement, c'est là, comme je le disais, une déformation grave, puisqu'elle modifie la base même du type social.
Une pareille conception ne nous choque pas trop sur le Continent, parce que nous sommes tous plus ou moins imbus de l'esprit communautaire et que, dès lors , nous trouvons très naturel celte hiérarchisation héréditaire de famille et de clan. Mais il n'en est pas de même en Angleterre, au moins parmi la masse de la population, chez laquelle la formation particulariste est fortement établie. J'ai souvent constaté ce sentiment et il éclate dans un ouvrage célèbre de Thackeray : Le livre des Snobs, consacré à couvrir de ridicule cet engouement pour la noblesse. Le snob est celui qui admire et imite tout ce que font et toutce que disent les personnes appartenant à la noblesse; qui, par tous les moyens, essaye de s'y fauO- 1er et de s'y rattacher; qui ne juge pas les hommes et les choses par lui-même , mais simplement d'après l'opinion des gens de cette catégorie, de ce petit monde à part, de ce monde « sélect ».
« On est surpris, dit Thackeray, des dimensions et de l'importance qu'a pris dans ce pays la Lordolâtrie. (Il ne faut pas oublier que ceci a ét-é écrit on 1848, c'est-à-dire à. une époque où ce travers était plus florissant qu'aujourd'hui). Dans notre pays, qui se dit libéral, on se livre à l'adoration de la Pairie. Tous, plus ou moins, nous nous y laissons prendre, et l'on nous trouve plus ou moins à plat ventre devant elle. Je crois que l'influence de la Pairie sur le snobisme a été des plus étendues et des plus directes. La conservation, le progrès et le développement du snobsime sont un bienfait dont nous sommes redevables à 1? noblesse. »
Après avoir ainsi établi leur acte de naissance, Thackeray fait défiler sous nos yeux une longue série de snobs appartenant à tous les mondes et dont il accuse en traits ineffaçables le caractère grotesque.
Remarquez que le snobisme n'est pas moins commun en France; nous aussi, nous sommes tous plus ou moins snobs; mais la différence profonde est que, chez nous, c'est un état naturel résultant de notre formation sociale, tandis qu'en Angleterre c'est un état factice et importé, en contradition avec le type social dominant : là, il peut donc être modifié, si cet état social prend le dessus sur les influences importées.
C'est ce qui est en voie de se faire. Il est indéniable que ces influences sont sérieusement en baisse ; elles sont déjà moins accusées qu'à l'époque, cependant peu éloignée, où écrivait Thackeray : la situa-
tion de l'aristocratie britannique, de la Pairie, paraît ébranlée; cela est manifesté par l'importance décroissante de la Chambre des Lords. On discute même ouvertement la question de sa suppression et il est certain que cette institution pourra disparaître sans ébranler la constitution anglaise, dans laquelle elle n'est qu'un rouage surajouté.
L'Angleterre ne manquera pas pour cela d'une classe supérieure, car le type particulariste produit, lui, aussi, cet organisme, mais il le produit dans d'autres conditions que le type communautaire. A vrai dire, cet organisme de production particulariste existe en Angleterre et il n'a jamais cessé de fonctionner ; il est représenté par le Gentleman. Le Gentleman diffère du Lord, du noble, en ce que sa situation n'est point héréditaire, mais purement juersonne/Ze; en ce qu'elle n'est point consacrée par les pouvoirs publics, mais par le sentiment général, par l'opinion. On dit : « Un tel est ou n'est pas un gentleman », et on entend par là un ensemble de qualités, de vertus difficilement définissables et qui semblent se résumer dans le terme anglais de « respectabilité ».
Il y a des gentlemen dans toutes les professions et dans toutes les positions de fortune même modestes et, par contre, l'opinion refuse parfois ce titre à un homme de grande naissance, dont la vie manquerait de dignité.
Le gentlem; n est la forme saxonne de la classe supérieure, comme le noble, le lord, en est la forme normande.
Le mouvement qui tend à dégager l'Angleterre du snobisme est encore accentué par une autre cause.
Chez nous, on se classe dans le monde dit « sélect », on est noble, ou on se donne des airs de noblesse, en embrassant certaines professions et en s'éloignant de certaines autres. Comme les Hindous, qui sont aussi un peuple à castes , nous professons qu'il y a des métiers purs et des métiers impurs , des métiers bien portés et des métiers qui disqualifient. L'armée , les professions libérales, l'administration composent le premier groupe; l'industrie et le commerce, le second, et, en fait, on peut y joindre l'agriculture dont nous abandonnons tout au moins la pratique et la direction effectives à des fermiers, à des métayers , à des régisseurs. On ne voit guère de jeunes gens « de la société » entreprenant une œuvre de colonisation. Ainsi l'esprit de caste, dont le snobisme n'est que la manifestation ridicule, est fortifié, chez nous, par la pratique exclusive de certaines professions et par l'éloignement pour certaines autres, ce qui donne à la caste une démarcation bien nette et un signe sensible.
Celte démarcation, ce signe, n'existent pas, ou, tout au moins, tendent de plus en plus à s'effacer dansle monde anglo-saxon. Aux États-Unis, où la formation particulariste est plus dégagée de toute prédominance normande , ces catégories de métiers ont presque complètement disparu et on estime l'homme surtouf d'après sa valeur, son énergie , son endurance , soi. initiative. En Angleterre, c'est également dans ce senque se fait visiblement l'évolution. C'est la consé-
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quence du développement extraordinaire imprimé aux professions usuelles par l'établissement de la grande industrie et la rapidité des transports, ces deux conséquences de l'exploitation de la houille. Ce nouvel état de choses, qui a comme étourdi les sociétés à formation communautaire, a donné, au contraire, une impulsion inouïe aux sociétés à formation particulariste, mieux préparées à s'y adapter.
C'est ainsi que l'Angleterre, longtemps recouverte et quelque peu étouffée par les traditions et par les institutions qu'y avaient importées les envahisseurs normands, tend de plus en plus à s'en dégager, à se ressaisir, pour revenir à sa constitution Eociale anglo-saxonne, à sa formation particulariste. Rien ne peut désormais arrêter cette évolution fatale.
Et si l'on veut voir le point d'aboutissement de cette évolution, on n'a qu'à considérer la société américaine, — j'entends les États-Unis, — où le type anglosaxon se reconstitue peu à peu dans sa pureté et dans sa puissance, grâce à l'étendue des territoires ouverts à Tinitiative individuelle, grâce aussi à l'absence d'une classe supérieure héréditaire imposée par la conquête.