‹ A quoi tient la supériorité des Anglo-SazonsChapitre 33 sur 48 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sir John Lubbock, qui avait publié un volume sous ce titre, « Le Bonheur de vivre », nous en a donné un second sur le même sujet (1). On aura une idée du succès extraordinaire qu'a obtenu cet ouvrage en Angleterre, quand on saura que le premier volume a été traduit sur la vingtième édition et le second sur la soixante-dix-septième.

Vous allez penser que l'auteur a trouvé le secret du bonheur et qu'il le livre pour quelques shellings seulement à ses contemporains. S'il en était ainsi, il faudrait avouer que les Anglais ne sont pas difficiles, car ces deux volumes ne sont, en somme, qu'un recueil de sentences et de citations empruntées à tous les écrivains connus. C'est au moyen de cette compilation que l'auteur entend prouver que l'homme doit s'estimer très heureux de vivre.

Pour démontrer sa thèse. Sir John Lubbock passe successivement en revue tous les sujets de bonheur

'!) Le Bonheur de vivre, 2 vol. in-12; libraire Félix Alcan.

que l'homme rencontre autour de lui : la satisfaction du devoir accompli, le plaisir de lire tous les chefsd'œuvre de l'esprit humain, les bienfaits de l'amitié, l'agrément des voyages et l'agrément du foyer, les jouissances scientifiques, l'amour, l'art, la poésie, la musique, les beautés de la nature, etc.

Il se montre d'un bout à l'autre d'un optimisme si candide qu'on est vraiment désarmé contre lui : « J'ai entendu parler maintes fois, dit-il, de l'ingratitude et de l'égoïsme de ce monde. Peut-être le doisje à ma bonne fortune, mais je n'ai jamais éprouvé l'un ou l'autre de ces cruels fléaux ». — Voilà qui est vraiment bien extraordinaire, ou bien naïf.

Ceci ne l'est pas moins : « Nous sommes en réalité plus riches que nous ne croyons. Nous entendons souvent parler de la soif de posséder. On porte envie aux grands propriétaires et on considère comme un bonheur de posséder de vastes terres. Mais trop souvent, comme le dit Emerson, si vous possédez de la terre, la terre vous possède. D'ailleurs n'avonsnous pas, dans un sens élevé, des milliers d'acres qui nous appartiennent en propre ? Les communaux, les chemins, les sentiers et le bord de la mer, l'immense étendue de nos côtes si variées d'aspect, tout cela n'est-il pas à nous (!!)? Nous sommes tous de grands propriétaires sans le savoir (!!). Ce qui nous manque, ce n'est pas la terre, mais la faculté d'en jouir. Cet immense avantage a encore l'avantage de n'imposer aucun travail, de ne réclamer aucune gestion. Le propriétaire a des soucis, mais le paysage

appartient i la première personne qui a des yeux pour regarder. Aussi Kingsley appelait les bruyères autour d'Eversley, « mon jardin d'hiver », non qu'elles fussent à lui légalement, mais dans un sens idéal qui fait que dix mille personnes peuvent posséder la même chose ».

Tout le livre est empreint d'un optimisme aussi robuste et s'appuie sur des arguments de cette force. Manifestement ce n'est pas une argumentation aussi faible, aussi banale, qui a pu séduire les lecteurs anglo-saxons et qui a fait le succès de l'ouvrage. Et, d'autre part, pourquoi ce même ouvrage a-t-il eu si peu de succès de ce côté de la Manche? Pourquoi toute cette démonstration , toutes ces citations accumulées nous font-elles sourire?

Il est intéressant de s'en rendre compte; mais, pour cela, il faut pénétrer plus avant que ne l'a fait Sir John Lubbock dans cette grosse et éternelle question du Bonheur.

Définissons d'abord le mot.

Nous entendrons, siWous le voulez bien, par ce mot de Bonheur, l'état de satisfaction des gens qui réussissent à surmonter vraiment les difficultés matérielles et morales de la vie.

En introduisant dans la définition les mots « matérielles et morales », nous atteignons également la satisfaction des deux grands besoins de l'humanité,

ceux du corps et ceux de l'âme; et cela constitue bien tout l'homme.

Il nous faut d'abord réduire à leur juste valeur certains éléments que beaucoup de personnes considèrent comme la source exclusive du Bonheur, par exemple, le caractère, la santé, la fortune, la religion.

Un bon caractère nous porte à voir et à prendre toute chose par son bon côté, en somme, à nous faire illusion, car les choses n'ont pas seulement un bon côté. Mais toute illusion, quelque tenace qu'elle soit, a des bornes et, en tous cas, elle ne peut changer la cruelle réalité des choses. Le jour où cette réalité devient par trop poignante, la déception n'en est que plus profonde. S'illusionner sur un mal n'est pas triompher de ce mal.

La santé nous épargne bien des douleurs physiques; elle nous rend ainsi aptes au travail nécessaire pour nous assurer la nourriture, le vêtement et le logement; mais elle ne donne qu'une aptitude, et celle-ci peut rester sans emploi. On peut être entrés bonne santé et se trouver en même temps réduit au plus grand dénuement, ce qui n'est pas une condition de Bonheur.

La fortune est considérée . par beaucoup de gens, comme l'élément essentiel du Bonheur. En effet, elle assure le pain quotidien; elle permet de surmonter immédiatement la plupart des difOcultés matérielles de la vie. C'est certainement un grand point. Mais elle est absolument inefficace pour aider à surmonter les difûcultés morales, car elle tend à énerver le cou-

rage, la volonté, l'énergie. D'ailleurs, une des grandes sources du Bonheur réside dans l'attente, dans l'espérance des choses que l'on désire. L'objet désiré une fois possédé perd la plus grande partie de son attrait. Or la fortune supprime cette attente, cette espérance. En permettant la satisfaction immédiate, elle amène la satiété. De là l'effort constant et pénible des gens riches pour trouver de nouveaux amusements, des distractions sans cesse renouvelées, parce qu'elles lassent aussitôt. La richesse vous blase sur tout. L'homme blasé goûte mal le Bonheur de vivre; il ne s'intéresse à rien et rien ne l'intéresse. Notre erreur est de considérer la richesse du fond de la pauvreté, ou de la médiocrité; il faut la voir en elle-même et l'estimer pour ce qu'elle vaut réellement, exactement. On voit alors qu'elle est courte par bien des bouts.

Même, elle ne tarde pas à se trouver courte au point de vue de la solution des difûcultés matérielles, quoique cela puisse paraître bien extraordinaire. Les dépenses qu'entraîne la vie de plaisir et de luxe vont souvent au delà d'un revenu qui ne s'augmente pas par le travail. On acquiert l'habitude de dépenser sans compter et on perd celle de travailler : il n'y a pas compensation. Voilà le trou béant par lequel se sont écoulées, dans tous les siècles, les plus grandes fortunes. Si ce n'est dès la première génération que ces familles commencent à décliner, c'est à la seconde ou à la troisième; elles sont impuissantes à se relever, même matériellement. L'habitude du travail et

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de l'effort, une fois perdue, ne se reconquiert pas facilement. C'est l'histoire de notre noblesse et de notre bourgeoisie riche: c'est l'éternelle histoire.

En somme , pour surmonter les difficultés matérielles et morales de la vie, la pauvreté est un levier plus puissant que la richesse, parce qu'elle est, du moins, susceptible d'exciter à l'effort.

La religion enfin , selon certaines personnes , suffirait pour assurer le bonheur. Il est incontestable qu'elle aide puissamment à surmonter les difficultés morales de la vie. Mais, si elle ne rencontre pas dans l'homme des capacités naturelles à mettre en jeu, elle ne peut plus lui présenter que la résignation : la résignation à la volonté de Dieu. Se résigner à une chose, c'est reconnaître implicitement que cette chose est pénible. C'est bien sous cet aspect que la religion fait, en pareil cas, considérer la vie : c'est une épreuve qu'il faut supporter avec courage; la vie est une vallée de larmes. Le bonheur, dit-elle alors volontiers, n'est pas de ce monde. Et, en efi"et, elle n'a pas pour but direct et essentiel d'assurer le bonheur dans ce monde, mais bien dans l'autre; elle ne considère pas le temps, mais l'éternité. C'est infiniment préférable ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. La question pour nous est, au contraire, de savoir ce qui assure le bonheur ici-bas. Nous ne faisons pas de la théologie, mais de la science sociale.

Ce n'est pas tout. Il faut bien reconnaître que certaines personnes pieuses faussent et appliquent à tort le précepte de la résignation. Elles s'en autorisent

pour se laisser aller, pour éviter l'effort pénible : la vie, se disent-elles, ne vaut pas qu'on se donne tant de peine, et elles comptent trop complètement sur la Providence, qui n'abandonne pas ses fidèles. Elles oublient qu'il est dit : Aide-toi et le Ciel t'aidera; elles trouvent plus commode de laisser au Ciel toute la besogne.

Avec cet état d'esprit , l'homme se trouve faible visà-vis des difficultés matérielles et morales de la vie. Ainsi la religion mal comprise, mal entendue, au lieu d'être une aide dans la vie, au lieu de contribuer au bonheur, peut devenir une cause d'infériorité. On s'en console, on en prend son parti, en disant : « Dieu éprouve les siens w; ou bien : « Les enfants de ténèbres sont plus habiles que les enfants de lumière ». C'est une manière commode de faire retomber sur Dieu la responsabilité de ses fautes à soi et de ses erreurs.

Nous sommes donc autorisés à dire que les divers éléments dont nous venons de parler ne suffisent pas à assurer le bonheur; ils n'y contribuent que dans une certaine mesure. La vérité est que leur action est plus ou moins efûcace suivant les conditions sociales au milieu desquelles ils se produisent. Il nous faut donc rechercher en quoi le milieu social est plus ou moins favorable au développement du bonheur, c'est-à-dire à cet état de satisfaction des gens qui réussissent à surmonter vraiment les difficultés matérielles et morales de la vie.

Si on considère les diverses sociétés au point de vue qui nous occupe, on constate qu'elles concourent très différemment à favoriser le bonheur. A première vue , on distingue trois groupes , ou trois cas bien distincts :

i" Cas : le Bonheur favorisé par les facilités de la vie;

2® Cas : le Bonheur entravé par les difficultés de la vie;

3^ Cas : le Bonheur favorisé en dépit des difficultés de la vie.

Examinons ce que cachent ces formules quelque peu hiéroglyphiques.

On connaît le proverbe : « Les peuples heureux n'ont pas d'histoire ». Il est vrai scientifiquement.

Quels sont surtout les peuples qui n'ont pas d'histoire? Ce sont essentiellement ceux qui vivent de la simple récolte des productions spontanées, comme, par exemple, les pasteurs nomades des steppes de prairies. Grâce à l'abondance inépuisable de l'herbe, ils n'ont besoin de se livrer à aucun travail lucratif. C'est le type dont les Tartares-Mongols sont un des spécimens les mieux caractérisés. Je laisse de côté les pasteurs des steppes de déserts, comme les Arabes et les Sahariens, qui sont déjà obligés de compléter l'art pastoral insuffisant par divers travaux accessoires de fabrication et de lr>iasnorts.

Pour les purs pasteurs, les deux grandes difûcultés de la vie, les difficultés matérielles et les difficultés morales, sont singulièrement aplanies.

Les difficultés matérielles que l'homme rencontre pour se procurer la nourriture, le vêtement et le logement sont vraiment réduites à presque rien. Le troupeau fournit tout cela, et ce troupeau lui-même se nourrit d"une herbe qui pousse spontanément sans que l'homme ait besoin d'intervenir en rien.

En vérité, nulle part, sur la surface du globe, l'homme n'est astreint à une moindre somme de travail, et exposé à moins d'aléas pour résoudre le problème de l'existence. Il est ici délivré du souci quotidien et écrasant que nous avons de nous procurer, chaque jour, nos moyens d'existence. Une herbe qui pousse spontanément, qui appartient à tout le monde, qui n'exige pas même le fauchage, le fanage et l'emmagasinage suffit à tout et résoud tout. L'homme échappe ainsi à ce comble du malheur, la pauvreté, le paupérisme. Il n'y a pas de question ouvrière, par cette raison qu'il n'y a pas d'ouvriers salariés.

Cet homme ainsi assuré par la nature elle-même contre les difficultés matérielles, l'est également contre les difficultés morales.

Il ne faut pas le juger d'après nous : nous avons des désirs, des besoins, des aspirations qui ont été développés par une évolution sociale toute différente, et qu'il n'a pas. Et ces besoins, que nous nous sommes créés, ou plus exactement que notre milieu social nous a créés, nous rendent malheureux tant que

nous ne pouvons pas les satisfaire. Et lorsque nous réussissons à les satisfaire, d'autres aspirations, d'autres désirs, d'autres besoins plus compliqués et moins accessibles nous sollicitent.

Aussi dit-on : « Le bonheur consiste à borner ses désirs». « Il faut se contenter d'une heureuse médiocrité [aurea mediocritas) ». Gela est fort bien, mais notre état social nous pousse en sens inverse et conspire à chaque instant contre cette sagesse, qu'on ne nous prêche que parce qu'elle est rare.

Et la preuve décisive que ce pasteur est content de son sort (ce qui est, en somme , le dernier mot du bonheur sur la terre) , c'est la difficulté que l'on a à le faire changer de vie. Certainement l'évolution sociale la plus difficile a été et est encore de faire passer un pasteur de la vie nomade à la vie sédentaire, de l'art pastoral à la culture et aux autres travaux par lesquels nous « gagnons » notre vie. Les peuples <( civilisés » qui ont sur leur frontière des populations pastorales, en savent quelque chose. Ils n'ont pu obtenir cette transformation , — sur les rares points où ils l'ont obtenue, — que par une contrainte excessive, poussée jusqu'à la violence. Pour faire faire cette évolution aux Slaves, par exemple, qui sont sortis des steppes, il a fallu plusieurs siècles de contrainte, opérée par les Tsars, qui cependant n'avaient pas la main légère. Et encore ils n'ont que très imparfaitement réussi, car le Slave en est resté à une culture rudimentaire et vit encore, le plus possible, de l'art pastoral. Il estime encore le bonheur, non d'à-

près la surface qu'il cultive, mais d'après l'importance du troupeau.

Les anciens avaient déjà le sentiment du bonheur dont jouissent ces popuktions pastorales. Homère, et après lui Éphore, les appelle « les plus justes des hommes ». « Les nomades, ces hommes vertueux et justes » , dit Chœrilus. « Ils mènent une vie très frugale et ne se soucient point d'amasser des richesses », dit Strabon. Les voyageurs modernes nous donnent la même impression : « Ces bons Mongols, dit M. Hue quia vécu pendant deux ans au milieu d'eux, ont l'àme essentiellement religieuse; la vie future les occupe sans cesse , les choses d'ici-bas ne sont rien à leurs yeux; aussi vivent-ils dans ce monde comme n'y vivant pas (1) ».

Voilà bien le type de l'homme qui sait borner ses désirs et qui trouve le bonheur dans une médiocrité qui n'est pas même dorée. Et le fondement de ce bonheur, c'est le milieu physique, qui sufût aux besoins et qui assure les plus grandes facilités de vie.

Ces facilités de la vie sont encore augmentées par la nécessité où sont ces populations de vivre en communautés de familles nombreuses, qui comprennent parfois plusieurs centaines de personnes, comme chez les anciens patriarches de la Bible (2).

L'homme n'est jamais seul.

'1) Voyage en Tartarie, t. I, p. 48.

(2) La Science sociale a suffisamment expliqué comment la communauté de famille est une nécessité de la steppe et de la vie pastorale nomade.

On s'appuie les uns sur les autres, et, par là, on est en quelque sorte assuré contre les aléas qui peuvent survenir. Les faibles, les incapables , les imprévoyants ne sont pas livrés à eux-mêmes et exposés à ces situations lamentables qui sont si fréquentes dans notre civilisation.

Dans ce premier groupe dépopulations, l'homme est donc soutenu à la fois par l'abondance inépuisable des productions spontanées du sol et par la communauté familiale. Appuyé sur ces deux soutiens, il est assuré , dans la plus large mesure, contre le malheur, contre les difficultés de la vie, il est heureux; il ne désire pas modifier sa manière de vivre.

En dehors de la région des steppes, il se rencontre d'autres populations nombreuses, qui ont encore à leur disposition, quoique à un degré moindre, la ressource des productions spontanées et de la communauté familiale. Elles sont ainsi plus ou moins préservées des difficultés de l'existence et des malheurs qui en sont la conséquence. Ces populations forment une série décroissante, qui part du type que nous venons de décrire pour arriver, par une gradation insensible, au second cas dont nous allons parler.

Dans ce second cas, les deux ressources des pro duclions spontanées et de la communauté de famille manquent à la fois à l'homme et il se trouve mis face

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à face avec les difflcultés de la vie. Mais, au lieu do les affronter, sa principale préoccupation est de s'y soustraire, tous ses efforts vont converger vers ce but.

D'où vient cette préoccupation dominante de se soustraire aux difflcultés de la vie au lieu de les affronter et de les surmonter? A cette question, on pourrait répondre qu'il est dans la nature de l'homme d'éviter l'effort. Cette réponse serait en partie exacte, mais il resterait à expliquer pourquoi l'éducation et la nécessité n'ont pas réussi à modifier ici cette tendance naturelle.

Ainsi que la science sociale le démontre, les populations de ce groupe, qui occupe la plus grande partie de la surface terrestre et une partie de l'occident de l'Europe, ont eu originairement une formation communautaire, à l'époque où leurs ancêtres avaient à leur disposition une abondance plus ou moins grande de productions spontanées. En somme , ce type est le prolongement du précédent, mais sur un sol qui ne livre plus rien à l'homme sans travail.

Représentez-vous un homme habitué à compter, en toutes choses, soit sur la nature prévoyante, soit sur la communauté secourable , et obligé de renoncer à la fois à ces deux Providences, obligé de se mettre au travail dur et pénible pour gagner sa vie. La nécessité lui dit • « Travaille, sois énergique, ne compte que sur toi-même, c'est le vrai moyen de réussir, de surmonter les difficultés de la vie, et par conséquent d'être heureux ». Mais sa formation so-

ciale répond : « Le travail, l'effort, l'énergie sont pénibles; il est bien plus agréable de s'y soustraire, et c'est au contraire en cela que consiste le Bonheur » . Et, neuf fois sur dix, la voix de la formation sociale est plus forte, parce qu'elle fait vibrer une des cordes les plus sensibles de l'homme : l'habitude prise, et surtout l'habitude agréable.

Mais comment se soustraire à ces nécessités fatales et pénibles de la vie? Tout naturellement , on cherche à s'y soustraire par le procédé traditionnel^ qui consiste à s'appuyer sur les autres , à vivre aux dépens des autres, à exploiter les autres, c'est-à-dire encore et toujours en demandant aide et secours à la communauté.

C'est le procédé bien connu du frelon à l'égard de l'abeille.

C'est un frelon, ce jeune homme de vingt ans, vigoureux et plein de force , qui ne compte que sur l'argent qu'il tire de sa famille, et qui se fait ainsi entretenir par elle.

C'est un frelon, ce jeune homme de vingt-cinq à trente ans qui ne cherche dans le mariage qu'une dot, c'est-à-dire un moyen commode de se faire entretenir par sa femme-

C'est un frelon, ce jeune homme qui, dédaignant les professions indépendantes, considère seulement comme honorables les carrières administratives qui dispensent de l'efTort, de l'initiative : il se fait entretenir par le budget.

C'est un frelon, ce bourgeois, ou cet ouvrier, qui,

en face des difûcullés de la vie moderne, ne sait que se retourner vers la collectivité, — Commune ou État, — pour réclamer aide et protection, afin, lui aussi, de se faire entretenir par le budget.

C'est un frelon, ce politicien, qui, exploitant la sottise humaine, fait de la popularité , en promettant tout ce que Ton veut, afin de se faire entretenir par cette même collectivité qu'il dupe et qu'il ruine.

Et comme on s'explique bien que, dans un pareil milieu, le socialisme ait fait explosion, car il apporte précisément la séduisante promesse d'un état social où tout le monde appartiendrait bien et dûment à la catégorie des frelons. Le malheur, pour cette séduisante perspective, c'est qu'il ne saurait y avoir de frelons sans abeilles , et que , si on augmente le nombre des premiers, il faut nécessairement augmenter la somme de travail des secondes. C'est là une fatalité bien regrettable, car il serait vraiment très agréable de vivre sur la communauté.

Mais, direz-vous, cet état social ne nous déplaît nullement. Toute la question, c'est de réussir à se fauûler dans la catégorie des frelons; être frelon, mais voilà précisément le bonheur! Vivent les frelons!

Malheureusement, cet état social, à en juger par les faits, ne paraît pas favorable à développer une grande somme de bonheur. Le problème à résoudre est trop difficile : Trouver le bonheur, en donnant le moins de travail possible , dans une société qui exige, pjur vivre, la plus grande somme de travail. C'est

se mellre dans la situation peu commode d'un homme qui doft, chaque jour, à toute heure, remonter un courant : tout va à rencontre du but qu'il poursuit. Ce n'est pas là une rassurante condition de bonheur.

Ce ne l'est pas même pour ceux qui ont réussi à se caser dans ces multiples situations administratives, où on échappe, en partie, aux aléas de la vie. La plupart y ont une existence étroite ; ils sont obligés de vivre et d'élever leur famille avec des salaires insuffisants : c'est la misère en habit noir, la plus dure de toutes. On ne peut y soutenir « son rang » et on en souffre cruellement; c'est une blessure de chaque jour. C'est, de plus, la vie subordonnée, sans grands espoirs et sans grands horizons.

Pour les autres, la vie parait encore plus dure : ils sentent d'autant plus la cruelle nécessité du travail personnel, aléatoire, qu'ils y ont été moins préparés parleur éducation, que ce travail est pour eux un pis aller, qu'ils aspiraient, eux aussi, aux sinécures administratives et qu'ils retombent lourdement du haut de leurs espérances déçues.

Pour tous, enfin, la vie est une charge trop lourde, une charge écrasante : sous l'induence de leur formation communautaire, qui fait de la fortune un bien de famille et non un bien personnel, les parents considèrent comme un devoir de se dépouiller de leur vivant pour doter leurs enfants au moment de leur mariage. Us sont ainsi dans l'obligation de constituer, en quelques années, autant de fortunes qu'ils ont d'enfants, alors qu'il est déjà si difficile, pour tout

homme, de se constituer une fortune personnelle I C'est là une œuvre absolument impossible, tellement impossible que nous n'avons pas trouvé d'autre solution que de restreindre le nombre de nos enfants. Nous dotons nos enfants au détriment de l'expansion de la race. Malgré cela, la charge est encore trop lourde ; elle nous condamne à une vie de privations et d'économies mesquines, qui attriste toute l'existence et paralyse le Bonheur.

Cet état général de malaise se traduit par des manifestations significatives. Je me borne à en signaler quatre , qui correspondent à quatre phases de l'évolution de ces sociétés, et que je prends, à dessein, sur des points très différents du globe.

La première de ces manifestations révèle la forme de désenchantement propre aux populations de rinde : la fameuse doctrine du Nirvana. Elle s'est répandue rapidement dans le groupe des populations de l'Extrême-Orient, encore voisines de la simple récolte, mais déjà privées des facilités qu'elle procure. Le Nirvana, c'est la délivrance, ou le salut, le Bonheur en un mot, proposé aux hommes par le fondateur du Bouddhisme. Et en quoi consiste ce bonheur? Il consiste à échapper à la perspective peu séduisante d'une seconde vie, du même genre que la première, à la loi de la transmigration, en entrant dans un état impersonnel et inconscient. Et un des moyens d'y parvenir est la contemplation indéfinie, ou plutôt l'habitude d'une passivité aussi complète que possible, et la négation de l'effort allant jusqu'à la né-

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gation de la vie ; c'est la négation du bonheur en ce monde. L'homme désespère décidément de l'obtenir et cherche un refuge dans l'anéantissement. Ainsi il n'entame même pas la lutte contre les difficultés de la vie; il capitule purement et simplement.

La seconde de ces manifestations est le JXihilisme. C'est une des formes de désenchantement des populations Nord-Slaves, c'est-à-dire du groupe humain qui est sorti des régions de la simple récolte dans la direction de l'Occident. Il a trouvé là la dure loi du travail; il a tout fait pour s'y soustraire et, n'y réussissant pas, il s'est réfugié dans l'idée de la négation et de la destruction de tout. Voilà encore des gens qui ne paraissent pas trouver le Bonheur dans cette vie.

La troisième de ces manifestations est le Socialisme. C'est la forme actuelle du désenchantement des populations à formation plus ou moins communautaire de l'Occident. Cette formation explique , comme je l'ai dit, l'explosion de cette doctrine, qui invite les hommes à chercher le Bonheur dans la communauté, c'est-à-dire toujours dans la suppression de l'effort personnel , de l'initiative individuelle (1). En

(1) On peut lire, à ce point de vue, la violente diatribe de M. Paul Lafargue contre le Travail; elle est intitulée : Le droit ï la Paresse. En voici le début : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères individuelles et sociales, (]Bi, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Celle folie est l'amour du travail... Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de

tous cas, cette doctrine, comme les précédentes, manifeste hautement l'état de gens qui ne trouvent pas le Bonheur dans la vie telle qu'elle est faite.

Enfin, car il faut se borner, je signalerai, comme dernière manifestation de cet état de malaise, la doctrine du Pessimisme, qui est la forme de désenchantement des classes lettrées de l'Occident. Je range sous ce nom tout un ensemble de doctrines plus ou moins philosophiques, plus ou moins élégiaques et larmoyantes, qui prédomine dans les groupes allemands et celtes et forme le fond de leur conception de la vie. Je sais bien que les Grecs et les Italiens prennent la vie d'une façon moins tragique, et ont une philosophie plus gaie, mais il est remarquable, et cela confirme la loi, que ces deux peuples occupent des régions où dominent les productions arborescentes, qui sont de la simple récolte : une partie de la population vit de la cueillette des fruits et moyennant une très faible somme de travail. Beus nobis hxc otia fecit. Le lazzarone est le type accentué de ce groupe de population. Aussi les peuples du bassin de la Méditerranée se rattachent-ils sensiblement à ceux qui trouvent une dose plus grande de Bonheur dans les facilités de la vie.

C'est dans le troisième cas que le problème du

toute déformation organique. » Et pour célébrer la supériorité dn repos sur le travail, l'auteur cite le proverbe espagnol : Descanzar es salud (Se reposer est santé).

Bonheur semble le plus compromis et qu'il est cependant le plus triomphalement résolu. Jusqu'ici nous avons vu l'homme chercher le Bonheur en s'orientant vers le repos , ou tout au moins vers la moindre somme de travail. Dans le premier cas , il le trouve , mais c'est un Bonheur stagnant et croupissant; dans le second, il ne le trouve pas.

Dans le troisième cas, il va chercher le Bonheur en s'orientant, au contraire, vers l'effort personnel et intense; il n'essaie plus de se soustraire aux difficultés de la vie, mais il les envisage courageusement, il les mesure exactement, et il les affronte hardiment.

A première vue , cette idée qu'on puisse chercher et trouver le Bonheur dans l'effort, dans la difficulté vaincue, nous paraît une ironie amère, une pure gageure. Certainement, si je jugeais de cela uniquement d'après ce que je sens et ce que j'éprouve moi-môme, je partagerais ce sentiment : je me sens plus porté vers le repos que vers l'effort, vers ce qui est facile que vers ce qui est difficile; pour peu que l'on me pressât, je m'accommoderais peut-être de la vie tranquille et quelque peu végétative du pasteur. Mais il ne s'agit pas ici de ce que pense le lecteur, ou de ce que je pense moi-même ; il s'agit seulement de constater des faits et de s'en rendre compte aussi exactement que possible.

Quelque extraordinaire qu'il paraisse, le fait s'explique à la réflexion. Pourquoi cherchons-nous le Bonheur en essayant de nous soustraire aux difficultés de la vie? C'est manifestement parce que l'effort

qu'il nous faut faire, pour affronter ces diflicultés. nous paraît trop dur. Si on me demandait d'accomplir en bicyclette Je prends cet exemple comme j'en prendrais un autre) une course de 100 kilomètres, je m'empresserais de décliner cette proposition, parce que je ne me sens pas capable d'un pareil efïort. Mais cette même proposition serait accueillie avec plaisir par une foule de gens, uniquement parce qu'ils se sentent sufûsamment entraînés. Ainsi, ce qui constituerait pour moi une difOculté insurmontable, et une entreprise éminemment désagréable, ne serait, pour eux, qu'un jeu et un vif plaisir. Il en est de même pour les difficultés de la vie : ce sont des difficultés insurmontables pour ceux qui ne sont pas préparés à les affronter étales surmonter; mais il peut se faire que, pour d'autres, mieux entraînés, ce soit une sorte de sport qui ne manque pas de charmes. S'il en est ainsi, on conviendra immédiatement que , pour ces gaillards-là , la vie doit se présenter sous un tout autre aspect que pour nous , et que le nirvana, le nihilisme, le socialisme et le pessimisme ne doivent avoir pour eux aucune séduction. Ils voient la vie par l'autre bout de la lunette et, par conséquent, ils la voient autrement; ils la voient en beau; ils sont optimistes.

Toute la question est donc de savoir s'il y a des gens d'une pareille espèce.

Les lecteurs qui ont bien voulu parcourir les pages précédentes savent parfaitement que cette espèce eiiste ; mais je voudrais leur montrer, et cela est nou-

veau, que cette même formation sociale qui donne la supériorité dans le monde, est, en même temps, celle qui incline l'homme vers la plus grande somme de Bonheur qu'il puisse goûter sur la terre, — toutes choses égales d'ailleurs, comme disent les mathématiciens.

J'ai décrit, plus haut (1), un type d'école anglaise, qui vise spécialement à préparer des hommes capables de se tirer d'affaire par eux-mêmes dans la vie. On y forme, par-dessus tout, l'énergie, la volonté, la ténacité; le corps est entraîné aussi bien que l'esprit. MM. de Rousiers et Bureau ont décrit, dans la Science sociale, le même procédé de formation, soit en Angleterre, soit aux États-Unis. Les jeunes gens ainsi formés par la famille, par l'école et par tout le milieu social, ont le sentiment qu'un homme « doit toujours retomber sur ses pieds, comme un chat ». Cette jeunesse est ainsi orientée, non plus vers le repos, non plus vers le far niente, mais vers la lutte pour la vie, struggle foi' life, vers l'action personnelle, self help, vers la marche en avant, go ahead; ils n'ont pas peur de ces mots, parce qu'ils n'ont pas peur de la chose qu'ils désignent. Et ils n'en ont pas peur, précisément parce que leur formation sociale les rend plus capables de surmonter les difficultés de la vie.

Et, de fait, cette redoutable race anglo-saxonne nous a déjà débusqués de la plupart des positions *

(1) Voir livre I, cliap. m.

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que nous occupions dans le monde. 11 n'y a guère plus d'un siècle, nous prédominions encore en Asie, en Afrique et en Amérique ; partout nous avons reculé devant elle : elle est le rival héréditaire, le rival dont il faut imiter les progrès. Et, en répétant cela, nous ne sommes pas seulement des hommes de science qui se rendent compte exactement des choses, nous sommes encore des patriotes avisés.

Mais, pour le moment, mon seul but est de montrer simplement que cette manière de concevoir et d'entreprendre l'existence donne une plus grande somme de bonheur, par le sentiment même que Ton a de sa propre supériorité, par cette idée qu'il est facile à tout homme de surmonter toutes les difficultés de la vie.

En voici un exemple assez curieux et dont l'originalité même relève la saveur; je l'ai trouvé, dans le journal Le Temps, sous la plume de M. de Varigny.

A la fin du mois de janvier dernier, un joyeux souper réunissait, dans un des restaurants à la mode de Boston, plusieurs jeunes gens du meilleur monde , frais émoulus de l'Université d'Harward, où ils s'étaient distingués autant par leurs exauiens classiques que par leurs prouesses de sport. L'un deux émit l'opinion que ceux-là seuls étaient et restaient pauvres aux États-Unis qui doutaient d'euxmêmes et que, vînt-il à perdre la fortune que lui avait laissée son père, il se ferait fort, dût-il débuter dans la vie sans un dollar, nu comme à sa naissance, de se suffire à luimême et de revenir, à l'expiration d'une année, après avoir fait le tour du monde, défrayé ses dépenses et mis de côté 5.000 dollars (25.000 francsj. L'enjeu fut fixé à la somme de 50.000 francs. Il fut convenu que, le 22 février, Paul

Jones se rendrait aux bains turcs de TAssociation athlétique, que là il se dépouillerait de ses vêtements et qu'à l'heure dite il commencerait sa carrière aventureuse de voyageur autour du monde.

La difficulté était de se mettre en route. Nu comme un ver, Paul Jones n'y pouvait songer. Il lui fallait aviser aux movens de se vêtir, si économiquement que ce fût. Philosophiquement , et en homme qui n'eût fait autre chose de sa vie, Paul Jones, consigné dans la salle de bain, se mit à cirer les bottes des membres du cercle, et la modeste rétribution que le cercle allouait pour ce genre de service lui permit de pourvoir à sa nourriture d'abord, puis de se procurer les vêtements indispensables. Il y mit quinze jours; c'était beaucoup, étant donné qu'il n'avait qu'une année devant lui. Une fois dehors, il fallait vivre et mettre de côté assez d'argent pour entreprendre son voyage. Son plan était tout tracé : gagner Londres et s'embarquer pour les ludes. Il se fit crieur et vendeur de journaux, commissionnaire, traducteur, car il savait le français, l'allemand et l'italien. Comme interprète, il se procura un passage gratuit sur un paquebot américain et débarqua à Londres avec ôO dollars ;;250 francs) dans sa poche. Il était lancé et ne devait plus s'arrêter. Des conférences faites à Londres décuplèrent son pécule, des arrangements pris avec des journaux anglais défrayèrent ses dépenses jusfju'aux Indes-, une pacotille judicieusement choisie et bien vendue à Calcutta le mit largement à (lot. A. l'heure actuelle, il poursuit sa route et, des lettres qu'il écrit à ses amis, des comptes rendus qu'il adresse aux journaux, il appert qu'il regrette de n'avoir pas doublé le montant de son pari, eût-il dû, pour ce faire, doubler le montant qu'il s'engageait à rapporter.

Il faut croire que les lauriers de ce self made man américain (homiiio qui se fait lui-même) empêchent les Anglais de dormir, car le Petit Journal nous ap-

prend que deux jeunes Anglais, voulant montrer que John Bull n'est pas inférieur au cousin Jonathan en fait d'énergie, d'aptitude à se tirer d'affaire, viennent de traverser la France, après avoir fait le même pari.

Nous avons défini le Bonheur : « l'état de satisfaction des gens qui réussissent à surmonter vraiment les difficultés morales et matérielles de la vie ». Dès lors, et par définition, la formation sociale qui produit au plus haut degré des hommes capables d'affronter et de surmonter ces difficultés, comme en se jouant, est singulièrement favorable à développer le Bonheur. Je ne sais pas si les trois jeunes gens que je viens de citer arriveront à gagner leur pari : la question n'est pas là. Ce qui est caractéristique, c'est l'état d'esprit, c'est la puissance personnelle que cet acte révèle. 11 y a là une conception de la vie absolument différente de celle que nous avons constatée dans les deux groupes précédents de population. Dans ces deux groupes, l'homme capitule devant les duretés de la vie ; il est malheureux par le sentiment justifié de son infériorité. Ici, au contraire , l'homme se sent et il est réellement supérieur à ces difficultés, et ce sentiment suffit à lui donner la tranquillité souriante et l'immense satisfaction de la victoire certaine.

Cet homme tient, — autant que cela est possible ici-bas, — le Bonheur dans sa main.

Aussi, nous ne trouvons plus ici qu'exceptionnellement le type du frelon (1).

(1) Le type du frelon est surtout représenté, dans le monde

Ce ne sont pas des frelons ces hommes qui, à partir de vingt ans, ne demandent aucun subside à leur famille, qui épousent des femmes sans dot, qui dédaignent les situations administratives pour embrasser de préférence les professions usuelles et indépendantes, qui, en toutes choses, comptent plus sur l'initiative privée que sur l'aide et la protection de l'État.

Il faut nous faire à cette idée que ces hommes, ainsi livrés à leurs seules forces, sont réellement plus heureux que ceux qui, au moindre obstacle, cherchent un soutien en dehors d'eux. C'est ce sentiment de contentement qui explique le succès prodigieux, le succès inexplicable pour nous, 'd'un ouvrage comme celui de sir John Lubbock. Pour se contenter des pauvres arguments de l'auteur en faveur du bonheur de vivre, il faut avoir en soi une dose formidable de contentement; il faut que la vie vous apparaisse sous des couleurs gaies que nous ne pouvons même pas soupçonner. C'est là un livre écrit par un Anglais et pour des Anglais.

Le traducteur paraît s'en être rendu compte : « Dans ce livre, dit-il, sont condensées les meilleures qualités de l'esprit anglais; il est anglais par son

anglo-saxon , par les nombreux éléments à formation communautaire qui y sont môles, soit par l'établissement ancien, comme en Angleterre, soit par l'immigration, comme aux Étals-Unis. On sait que, dans ce dernier pays, la classe des politiciens se recrute surtout parmi les Irlandais. Notons que ces éléments communautaires sont aussi les plus turbulents et les moins content de leur sort.

heureux et caudide optimisme , par sa cheerfulness (contentement) ». Et l'auteur, qui appelle l'Angleterre « la joyeuse Angleterre », ajoute : « C'est vers l'Orient qu'il faut regarder pour trouver la vraie tristesse. Qu'y a-t-il de plus mélancolique que les vers d'Omar Khayyam, ou que ceux des Dewas?

Nous séjournons ici une ou deux courtes journées Et tout le gain que nous recueillons, c'est le chagrin et la douleur, Et après, laissant tous les problèmes de la vie non résolus Et tourmentés de regrets, il nous faut partir;

Nous sommes les voix du vent errant

Qui pleure pour le repos et ne i^eut jamais le trouver.

Hélas! semblable à ce vent est la vie humaine :

L'n gémissement, un soupir, un sanglot, un orage, une lulte.

Et se rencontrant avec nous, sir John Lubbock ajoute : « Si cela est vrai , si la vie humaine est si douloureuse et si pleine de souffrance, il n'est pas surprenant que le Nirvana, — la cessation de la tristesse, — puisse être souhaité, même au prix du sacrifice de la conscience. »

Voilà bien, comme nous l'avons également constaté, ce caractère mélancolique qui est un des traits distinctifs de la philosophie et de la poésie orientales, qui se retrouve dans les œuvres germaniques et celtiques, c'est-à-dire chez les populations peu dressées au travail par leur formation sociale.

A son tour, sir John Lubbock affirme que le travail, l'effort, la lutte ne répugnent pas à l'Anglo- Saxon. Il confirme cette affirmation d'une manière bien caractéristique. Lisez le début du chapitre X,

/ntitulé : Le travail et le repos : « Parmi les peines de la vie, je ne compte pas, naturellement, la nécessité de travailler ». Voilà une phrase que je ne me représente pas sous la plume d'un écrivain à formation communautaire : il aurait certainement mis le travail en première ligne des peines de la vie. Au contraire , sir John Lubbock écarte cette difficulté avec une admirable candeur : « naturellement », dit-il. Cela lui paraît tout naturel! Je suis sûr que mes lecteurs ne seront pas de cet avis, et j'avoue simplement que je suis de l'avis de mes lecteurs, car c'est à moi-même aussi que je fais ce procès.

Accentuant encore l'idée, sir John Lubbock ajoute : « Le travail, et même un travail acharné, est une source de bonheur, lorsqu'on en use avec modération. Nous savons tous comme le temps passe vite quand on est très occupé; les heures pèsent, au contraire, aux mains des paresseux. Les occupations chassent les soucis et les petits chagrins de la vie. L'homme occupé n'a pas le temps de rêver et de s'agiter... Si nous, Anglais, avons prospéré comme nation, c'est en grande partie parce que nous sommes des travailleurs acharnés ».

Nos moralistes aussi font l'éloge du travail; dans nos écoles, on s'efforce de l'inculquer aux enfants. Mais nous le recommandons, nous le louons, nous l'enseignons comme un devoir, comme une nécessité. à laqualle il faut se plier avec effort. Ici, le ton est différent : c'est la simple et tranquille constatation d'un fait accompli; le travail n'est môme plus con-

LETAT SOCIAL LE PLUS FAVOUABLE AU BOMlEUPx. 373

sidéré comme « une peine )>; c'est « une source de bonheur », sans contestation.

Je soumets la question à une jeune fille anglaise, elle est de l'avis de sir John Lubbock; elle trouve, comme lui, qu'il y a un grand plaisir dans le travail, dans l'effort, dans la lutte, dans la difficulté vaincue. Elle me dit que c'est l'opinion générale autour d'elle. Comme j'ai l'air de ne pas comprendre, elle ajoute que, même lorsqu'il ne travaille pas, l'Anglais a besoin de l'effort : il fera du canotage, du cricket, du foot-ball; il accomplira une ascension difficile et périlleuse, pour le seul plaisir d'avoir vaincu une difficulté. Avouez qu'il faut un fameu.\ entraînement pour en arriver à considérer le travail de cette façon aimable.

« Un voyageur oriental , raconte sir John Lubbock, ayant assisté à une partie de cricket, fut étonné d'apprendre que plusieurs des joueurs étaient riches et il demanda pourquoi ils ne payaient pas quelques malheureux pour faire la besogne à leur place ».

Voilà bien l'idée que la formation communautaire donne du travail. Vous connaissez le proverbe turc : « Il vaut mieux être assis que debout; couché qu'assis; mort que couché ». Il est certain qu'il n'est pas facile de réaliser cet idéal dans la vie, et voilà pourquoi les populations qui ont cet idéal sont plus naturellement malheureuses que les autres et, par conséquent, plus naturellement tristes.

Au contraire, celles qui ont pour idéal qu'il vaut mieux être debout qu'assis, sont plus naturellement

heureuses, parce que, pour réussir dans la vie, il faut s'asseoir le moins possible.

Mais on n'arrive pas facilement à se donner cet idéal. Il ne suffit pas d'enseigner et de répéter, dans la chaire et dans l'école, que le Bonheur est dans le travail. Ainsi formulée, cette affirmation est fausse et ceux mêmes qui la proclament n'y croient guère, et souvent la pratiquent peu. Si elle était vraie, il y a longtemps que les hommes seraient des travailleurs infatigables, car tous sont épris de Bonheur. La vérité , c'est que la grande masse du genre humain ne trouve pas le Bonheur dans le travail.

Le Bonheur consiste, non dans le travail, mais dans l'aptitude au travail , ce qui n'est pas du tout la même chose. Que de gens pensent : « Ah! que je voudrai-s aimer le travail » , et qui ne peuvent pas y arriver, et qui n'y arriveront jamais, malgré tous les conseils de la saine morale, de la saine philosophie et de la religion. Pour franchir ce pas difficile , qui ouvre la vraie porte du Bonheur sur la terre, il faut une longue et profonde formation sociale. Et cette formation est, elle-même, le résultat d'une série de phénomènes combinés et accumulés :

Pour obtenir ce produit rare , il faut :

Des parents bien convaincus qu'ils ne doivent à leurs enfants que l'éducation, mais une éducation virile;

Des jeunes gens, ensuite, bien convaincus qu'ils doivent se suffire <à eux-mêmes dans la vie;

Des jeunes hommes bien décidés à chercher dans le mariage une compagne et non une dot;

L'n gouvernement qui réduise au minimum le nombre de ses attributions et de ses fonctionnaires et rejette ainsi la jeunesse vers les carrières indépendantes, qui exigent l'effort, l'initiative individuelle, le travail personnel;

Enfin, comme conséquence, un état social où le fonctionnaire, le politicien et l'oisif soient moins considérés que l'agriculteur, l'industriel et le commerçant.

Vous voyez que cela n'est pas simple; mais c'est la combinaison de tout cela qui, seule, peut assurer à l'humanité la plus grande somme de Bonheur icibas : c'est le seul moyen de donner à l'homme d'abord le goût, ensuite lamour du travail et de l'effort.

Et il n'y a pas d'autre solution fondamentale de la question sociale.

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