‹ A quoi tient la supériorité des Anglo-SazonsChapitre 34 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'insuffisance de l'action morale

ET les symptômes DE RELÈVEMENT SOCIAL.

Il existe actuellement un groupe d'hommes qui cherche le relèvement social par l'action purement morale, qui poursuit, suivant son expression « la pacification de la conscience par la vie meilleure ». Pour y amener, ces hommes veulent développer l'esprit de sacrifice et l'amour du prochain. Pour eux, la question sociale n'est ni d'ordre politique, ni d'ordre social », mais d'ordre moral et religieux », et, dès lors, le plus efficace moyen de la résoudre est de se changer soi-même d'abord, de « naître à nouveau » , comme ils le redisent après l'Évangile de saint Jean. Et ils ajoutent : « L'acte charitable initial, ou même le seul acte charitable au fond, est cette détermination par laquelle je renonce à l'égoïsme pour mon propre compte , et me plie à la règle » (1).

(1) Notre Esprit, Union pour l'action morale, 1" novembre 189i.

Pour résoudre la question sociale, ce groupe voudrait susciter « des hommes vraiment bons, spirituels, des saints ». 11 en existe, dit-il, parmi nous, « mais ces sources vives se perdent isolément dans des sables arides. La société distraite les laisse écouler, et l'esprit public n'en retient rien, du moins visiblement » (1). Il veut capter ces sources, les grossir en leur amenant des courants nouveaux.

Il repousse cependant le reproche de vouloir proposer une religion nouvelle, d'ajouter une secte à des sectes. « Il ne s'agit pas de creuser un port nouveau pour les âmes, mais simplement de faire monter le flot dans les ports qui existent déjà. Alors ils communiqueront ».

En effet, ce n'est pas une religion nouvelle que ces hommes apportent, car ils n'affirment aucun dogme; c'est seulement un état d'esprit religieux, une tendance religieuse qu'ils opposent au matérialisme et au scepticisme. Ils appellent à eux les membres des diverses Églises et ceux qui sont en dehors des Églises, mais qui éprouvent le besoin d'un appui extérieur pour le combat contre leurs passions. « Quoique nous regardions, disent- ils, tous les fidèles des Églises, qui le sont en esprit, comme nos coopérateurs aimés, les isolés sont nos Benjamins, pour ainsi dire; ils sont trop à l'abandon » (2).

En somme, ils battent le rappel pour tous ceux qui

(1) Notre Esprit, p. 12.

(2 Ihid., p. 25.

souffrent de la vie, moralement ou matériellement, et ils veulent fonder, avec eux et par eux, une société nouvelle, une société renouvelée, qui auïail pour base l'esprit de sacrifice , l'immolation de soimême, de ses passions, de ses volontés et l'amour du prochain.

Ils déclarent, en effet, qu'on « agit sur autrui par cela seul qu'on a opté courageusement pour la vie de l'esprit » (2).

L'esprit de sacrifice, l'immolation de soi-même, l'amour du prochain, en un mot l'action morale, pour emprunter la formule même de leur Association, peuvent-ils produire nécessairement, comme ils l'affirment, le relèvement de la société, la réforme sociale?

Voilà la question. Voilà toute la question.

Je vais sans doute les scandaliser et en scandaliser bien d'autres, mais je n'hésite pas à répondre : Non, l'action morale, quelque utile qu'elle soit à l'amélioration de l'individu, n'est pas suffisante pour produire le relèvement social.

Et remarquez que vous n'avez pas devant vous un sceptique, mais un croyant, attaché à une forme religieuse positive, à des dogmes, à une Eglise. Mon affirmation n'est donc pas inspirée par un sentiment d'hostilité quelconque ; c'est purement et simplement une affirmation d'ordre scientifique, et, si vous voulez bien me suivre, nous allons l'examiner.

(1) Ibid., p. 8

Nous avons un moyen bien simple et en même temps bien positif de trancher cette question. Certaines époques privilégiées ont produit des pléiades de saints, c'est-à-dire de ces hommes que l'on considère avec raison comme s'étant élevés au plus haut développement moral, comme ayant donné les plus grandes preuves d'esprit de sacriûce, d'immolation de soi-même, d'amour du prochain. On se tiendrait généralement pour complètement satisfait et pour assuré de notre relèvement social , si on pouvait faire couler de nouveau et aussi abondamment cette « source vive » de l'action morale.

Voyons donc les résultats qu'elle a produits.

Cette source a coulé abondamment, elle a vraiment débordé, pendant les premiers siècles de l'Église; et ce n'était pas seulement l'action morale qui coulait alors à pleins bords , c'était le sang même de milliers de martyrs. Jamais il n'y eut une plus magnifique efllorescence de saints; jamais, peut-être, l'homme ne s'est élevé plus haut au point de vue moral, au point de vue du sacrifice de soi-même.

Et cependant jamais, peut-être, la société n'est tombée plus bas. C'est l'époque des Césars, c'est-àdire d'un des plus abominables gouvernements qui se soit imposé à l'espèce humaine. Jamais l'art d'opprimer savamment n'a été poussé plus loin. Rarement la misère humaine, le vice public et privé ont

été aussi intenses. « Où donc et chez quel autre peuple que les Romains, s'écrie un contemporain, le prêtre Salvien, trouverons-nous de si grands maux? Car les Francs ne sont pas si avides; les Huns sont étrangers à de pareils forfaits; rien de semblable chez les Vandales et les Goths. Les Romains même qui vivent au milieu des Barbares ne souffrent pas de pareilles calamités. Aussi ne forment-ils qu'un vœu, c'est de ne jamais être réduits à passer de nouveau sous la domination romaine. C'est pourquoi nos frères désertent nos provinces pour se réfugier auprès des Barbares. Ceux qui ne peuvent transporter leur chétive cabane et leur famille, prennent le seul parti qui leur reste, ils se donnent aux riches; mais ceux-ci, au lieu de les défendre , ne font que les rendre plus misérables. »

Ces maux étaient anciens, Lactance les avait déjà signalés : « Les champs, dit-il, sont mesurés jusqu'à la dernière motte ; les ceps de vignes et les pieds d'arbres sont comptés, les animaux de toute espèce sont inscrits, chaque tête d'homme est marquée. Le pauvre peuple des villes et des campagnes est rassemblé dans les villes, pendant qu'au dehors se pressent d'innombrables troupeaux d'esclaves. La torture et le fouet retentissent de tous côtés. On vous inscrit pour des biens que vous ne possédez pas. Les malades , les infirmes et les morts sont également portés sur les registres du use. »

Contre ces maux sans nombre, des centaines et des milliers d'évêques , de moines, de saints, ont élevé leurs protestations et leur exemple. Ils ont,

eux aussi, prêché l'action morale et enseigné la morale la plus pure. Et cependant la décadence sociale s'est poursuivie d'un pas accéléré, sans que toutes ces protestations et tous ces exemples l'ait fait dévier un seul instant de sa route vers la décomposition finale.

Et alors les Barbares sont arrivés. Et le miracle que n'avaient pu accomplir tant d'hommes vertueux, tant de saints, ils l'ont réalisé, eux, avec une aisance extraordinaire, sans s'en douter, et en dépit de toute leur brutalité, de tous leurs vices et de tous leurs crimes. C'est de leur sein que sont sorties les sociétés modernes, si différentes des sociétés de l'antiquité et si supérieures moralement et socialement (1).

Et on me fera l'honneur de croire que je n'attribue pas ce miracle à leur brutalité , à leurs vices et à leurs crimes. Je m'expliquerai dans un instant sur la cause de cette transformation sociale. Pour le moment, je me borne à constater qu'ils ont fait ce que les autres n'avaient pu faire et que, pour cela, ils ont

(l] On pourrait peut-être objecter que le succès social des Barbares est dû à ce qu'ils infusèrent à la société romaine une rie plus simple , à ce qu'ils étaient moins corrompus par la richesse, et que, dès lors, ils furent plus accessibles à la prédication morale. Cet argument tombe devant ce fait que le relèvement social n'a pas co'incidé avec l'arrivée de tous les Barbares, mais seulement d'une certaine catégorie de Barbdres, qui, précisément, n'étaient ni les plus simples ni les plus pauvres. Voir cette démonstration dans une publication que vient de commencer M. Henri de Tourville, dans la Science sociale sous ce titre : Histoire de la formation particulariste.

dû, de toute nécessité, apporter avec eux et en eux quelque chose de puissant, d'irrésistible, de plus puissant et de plus irrésistible, au point de vue social, que l'action purement morale.

Un autre échec éclatant de l'action purement morale nous est fourni par l'exemple de l'Irlande. Vous savez que cette île fut appelée, au sixième siècle, « l'île des Saints » ; elle était couverte de monastères et ce fut même de cette île que partirent la plupart des missionnaires qui convertirent la Germanie. Les membres de l'Union pour l'action morale auraient pu recruter alors , en Irlande , un grand nombre d'adhérents , car la préoccupation de « la vie meilleure » dominait les esprits. Cette île fut une pépinière inépuisable d'hommes tels qu'ils voudraient en susciter, « vraiment bons, spirituels, saints ».

Et leur foi n'était pas un feu de paille, car elle dure encore; l'Irlande est toujours la terre classique de l'ardeur religieuse.

Cette vie morale intense aurait dû assurer à ce peuple une longue et éclatante prospérité sociale. Hélas! il n'y a eu de long et d'éclatant que sa décadence; elle a commencé au beau milieu de cette effervescence morale et elle dure toujours.

Et, ici encore, je n'attribue pas cette décadence à ce développement moral et religieux. Ce serait, de ma part, tomber, en sens inverse, dans la confusion que je combats, confusion qui consiste à vouloir établir une relation nécessaire, de cause à effet, entre

les phénomènes moraux et les phénomènes sociaux. Je m'expliquerai sur ce point, car c'est là le nœud même de la question que j'examine.

L'Italie a été aussi, aux treizième et quatorzième siècles, un foyer intense de vie morale et religieuse, avec saint François d'Assise et sainte Glaire, saint Antoine de Padoue, le bienheureux Joachim de Flore, Jean de Parme, Fra Salimbue, Jacopone de Todi, saint Célestin, sainte Catherine de Sienne, etc. Alors naissent les Ordres des Franciscains et des Clarisses , qui devaient étonner le monde par leur pauvreté et leur obéissance, ces deux vertus que les adeptes de l'action morale tiennent en si haute estime. Ne déclarent-ils pas qu'il est impossible d'arriver au relèvement social, « si on ne se montre pas détaché soi-même des objets non strictement nécessaires »? « On vient en voiture, disent-ils, prêcher au peuple qu'il ne sert de rien d'avoir des voitures. On répand ainsi l'envie autour de soi en promenant son luxe, ses raffinements ; on souligne les différences sociales qu'on dit n'être qu'un préjugé... Ainsi nous voici amenés, si nous avons sincèrement pitié des souffrances du peuple, à nous détacher nous-mêmes de tout ce qui rend en apparence une vie brillante et charmante. Nous ne pouvons échapper à cette conséquence; mais, encore une fois, elle est rude. Il ne s'agit de rien moins que de renverser entièrement l'échelle de nos jugements, de mettre en haut ce qui était en bas et en bas ce qui était en haut. Il s'agit

dune conversion totale, en somme... Et cependant, si l'on n'est pas résolu à cette conversion, on ne saura que gémir sur le mal comme un enfant ». Saint François d'Assise aurait certainement signé des deux mains cette déclaration.

Il voulait lui aussi qu'on se « détachât des objets qui ne sont pas strictement nécessaires » : « Allez, dit-il. ne portez ni or, ni argent, ni monnaie dans votre bourse, ni sac, ni deux vêtements, ni souliers, ni bâton ». Et on sait avec quel enthousiasme les disciples lui arrivèrent en foule, si bien que, neuf années seulement après sa fondation , il put envoyer 5.000 députés au chapitre général tenu à Assise; ses religieux atteignirent le chiffre prodigieux de 415.000, répandus dans 7.000 couvents. Et je ne parle ni des maisons de femmes ni de la foule innombrable des laïques affiliés au Tiers Ordre,

Si leur appel était entendu par de pareilles multitudes, les partisans de l'action purement morale se croiraient certainement assurés du relèvement social de la France.

Or les faits nous montrent que cette splendide efflorescence morale et religieuse n'a pas eu, au point de vue social, plus d'effet que pour l'Empire romain, ou pour la malheureuse Irlande : la décadence de l'Italie se poursuivit lamentablement, au milieu d'une anarchie politique et d'un désordre des mœurs qui rappelait et faisait presque pâlir ceux de la Rome païenne. La Renaissance ne rendit pas seulement à l'Italie les œuvres littéraires et les chefs-d'œuvre

artistiques, mais aussi les mœurs et les vices de Tantiquilé. Ainsi, ni l'action, ni l'influence, ni les exemples de ritalio mystique n'empêchèrent l'oifondrement de l'Italie sociale et politique. Et cet efl'ondrement dure encore.

Je ne veu.x pas multiplier les exemples ; il n'y a qu'à se baisser dans l'histoire pour en ramasser. Permettez-m'en un dernier.

Il est de mode de professer pour la morale boudhiste une grande admiration. Elle est, en efl'et, fort touchante et fort pitoyable aux faibles, aux humbles, aux opprimés. Mais là n'est pas la question. A-t-elle réussi à résoudre le problème du relèvement social, pour rinde et pour les pays de l'Extrême-Orient sur lesquels son action s'est fait sentir? L'infériorité sotiale de ces pays ne se démontre pas : il suffit d'ourrir les yeux et de voir. Toute la morale boudhiste n'a pu les tirer de là.

Et cet échec de la morale vis-à-vis de l'action sociale est tellement flagrant, que ceux-mêmes qui le nient le constatent cependant. C'est la vérité qui sort de leur bouche malgré eux, par la force des choses, plus forte que tout. Voici ce qu'on peut lire dans le manifeste de ce groupe : « On enseigne bien aux enfants , dans chaque famille et dans chaque école, qu'il faut non seulement être honnête, mais être bon, et faire consister son honneur dans le dévouement : s'il suffisait que la chose fût dite et entendue pour être

pratiquée, la conversion du peuple en masse serait vraiment simple. Il existe aussi, en grand nombre, des églises, des temples, des synagogues. Les enfants y entrent comme catéchumènes, et, hommes faits, ils en trouvent toujours les portes ouvertes, s'ils veulent entendre recommander dans la prédication et symboliser par la cérémonie le passage de la vie naturelle à la vie sainte ou véritable. Des milliers de prêtres dévoués y sont occupés sans relâche. Il semble donc que l'œuvre à faire , si lourde qu'elle soit, doive être déjà œuvre faite. Mais avec tout cela l'Évangile ne règne point; la sagesse pure, — et d'ailleurs conforme à l'Évangile, — établie si fortement par les grands philosophes modernes, n'a point passé dans l'acte... Ce qui est manifeste, c'est que l'écart est excessif entre l'idéal moral que notre conscience est parvenue à dégager, et notre moralité effective (1) ».

Je n'aurais certainement pas aussi bien dit. Mais comment, en écrivant cela, n'ont-ils pas aperçu le point faible de leur tentative exclusivement morale? Ils reconnaissent, ils proclament que « des miliers de prêtres dévoués se sont occupés sans relâche » de cette œuvre du relèvement social; et des prêtres do toutes les communions religieuses, catholiques, protestants, juifs; et non seulement les ministres des divers cultes, mais encore tous « les grands philosophes modernes » ; et ils aboutissent à cette triste

(1) Notre Esprit, p. 11.

constatation que tous, tous, ont échoué : « L'Évangile, la morale n'ont point passé dans l'acte ».

Et alors, après cette constatation, ils formulent purement, simplement, tranquillement, cette conclusion imprévue : « Il faut recommencer tout cela ». Et eux, qui ne disposent ni de la formidable puissance de l'Église, ni de la formidable puissance du Temple, ni de la formidable puissance de la Synagogue, ils espèrent réussir là où l'Église, le Temple et la Synagogue ont échoué 1 Comment n'ont ils pas aperçu que si tant d'efforts , tant de dévouement, tant d'abnégation, tant de charité, tant d'esprit de sacriûce, tant d'immolation de soi-même, tant d'amour du prochain avaient échoué, c'est que ni rien, ni personne, ne réussirait en suivant la même voie? Comment cette idée si simple, si naturelle, qui serait venue à tout savant ayant manqué une expérience, ne leur est-elle pas venue : l'action morale doit être insuffisante pour assurer à un peuple la durée, la prospérité, la grandeur sociale; il lui manque quelque chose, dont l'absence empêche le résultat de se produire?

Que lui manque-t-il donc? — Je vais le dire.

On voudra bien me permettre d'employer une parabole et de la tirer de l'Écriture sainte, ce qui ne doit pas être pour déplaire aux défenseurs de l'action morale.

L'action morale peut être comparée à une graine qui germe ou ne germe pas, suivant qu'elle tombe sur un bon ou sur un mauvais terrain. Dès lors , la qualité bonne ou mauvaise du terrain a une importance extrême, une importance décisive.

Et remarquez qu'en disant cela je n'ai pas la prétention d'émettre une nouveauté; cette affirmation est presque un lieu commun, car, depuis l'Évangile, elle a été répétée des milliers de fois par les prédicateurs, les moralistes, les théologiens de toutes les écoles et de tous les cultes. C'est banal à force d'être vrai et évident.

Mais, sur cette vérité banale, on a malheureusement greffé une erreur qui a fini par étoufîer cette vérité : on a cru, pour continuer ma comparaison, que la bonne qualité de la graine suffisait à créer la bonne qualité du terrain, et à am.ener, par conséquent, la germination. Et alors on a dit : ^ Il n'y a pas de mauvais terrains, il n'y a que de mauvaises graines ». De là à ne plus se préoccuper de la qualité du terrain , il n'y avait qu'un pas , on l'a franchi lestement. On dit, après tant d'autres, je cite textuellement : « La question n'est pas de savoir si l'époque présente est pire que les précédentes ; nul ne peut rien assurer de précis à ce sujet; il est donc oiseux de le demander. « Ce qui revient à dire : il est oi- ► seux de se préoccuper de la nature du terrain.

Et sur cette afOrmation gratuite, on va tranquillement jetant la graine morale à pleines mains , par les voies et par les chemins. On s'étonne ensuite qu'elle

ne germe pas , ou plutôt on dissimule son étonnement en renvoyant la germination, permettez-moi cette expression, aux calendes grecques. « L'œuvre est si démesurée, dit-on, qu'il ne faut pas attendre d'en voir même un commencement de réalisation. Mais cela ne change rien à notre devoir. Ce n'est pas le succès qui est notre affaire (1) ».

Mais c'est, au contraire, le succès qui est notre affaire , qui est toute l'affaire ; il n'y a même pas d'autre affaire que celle-là. Comment! vous poursuivez l'œuvre magnifique et méritoire du relèvement moral et social de votre pays, et vous proclamez que le succès, c'est-à-dire ce relèvement, n'est pas votre affaire! Ce serait faire de l'art pour l'art, de la morale pour la morale.

L'insuccès, dont vous prenez si tranquillement votre parti, l'insuccès de tous les autres moralistes exclusifs, vient de cette croyance que la nature du terrain sur lequel on jette la graine est indifférente, qu'il est « oiseux » de s'en préoccuper.

La nature du terrain social est, au contraire, une des conditions extrinsèques qui agissent le plus sur le succès ou l'insuccès de l'action morale.

Et, sur ce point, le promoteur deVU7iion pour l'action morale, M. Paul Desjardins me permettra d'invoquer sa propre expérience. Nous nous sommes rencontrés à Edimbourg, où nous allions, l'un et l'autre, faire des conférences, lui sur l'action morale,

(l) Noire Esprit, p. 26.

moi sur la science sociale. Or il me déclara qu'il était vivement frappé des facilités extraordinaires qu'il rencontrait là pour son apostolat : « Quel excellent terrain 1 » me disait-il. Il avait trouvé, en effet, un public attentif , sérieux, très sérieux, dans les dispositions d'esprit qu'il considère comme les meilleures pour recevoir et pour faire fructifier l'action morale.

Il était frappé de la différence de cet état d'esprit et de l'état d'esprit qu'il rencontre généralement en France. Même parmi ceux qui le suivent, beaucoup cèdent à une sorte de mode, de vogue, d'engouement, que l'on constate actuellement chez nous pour les idées morales; c'est plus sélect, c'est bien porté, c'est le dernier cri, pour employer l'étrange langage de ce public; en un mot, c'est une attitude. Mais que le vent varie, que la mode change, et on ira à d'autres préoccupations, à d'autres spectacles, aussi aisément que l'on passe des robes fourreau aux robes Ijouffantes. Quant à la masse du public, elle tourne la tentative « à la blague » , comme nous tournons toutes choses en France.

Dans un terrain aussi mal préparé , la graine ne peut pas germer. La formation sociale actuelle est un obstacle au développement de l'action morale, comme elle l'a été pour la société romaine, pour ^'Irlande, pour l'Italie, pour l'Orient, où elle n'a pas donné les fruits qu'elle aurait dû donner et qu'on voudrait lui faire produire.

C'est donc bien la formation sociale qu'il faut mo-

difler tout dabord, si on veut obtenir un résultat profond. Il faut commencer par le commencement. Mais en quoi faut-il modifier cette formation sociale?

Que manque-t-il donc à notre état social pour qu'il soit apte à recevoir et à faire fructifier la semence morale qu'on entreprend de jeter en lui?

Il lui manque précisément do former des hommes; il lui manque de préparer à « la vie sérieuse ».

A quoi préparons-nous nos enfants? Qu'est-ce que nous leur enseignons?

Nous leur enseignons que l'idéal , la sagesse suprême, est de se soustraire aussi complètement que possible aux difficultés et à tous les aléas de la vie. Nous leur disons : « Moucher enfant, compte d'abord sur nous; tu vois comme nous économisons pour pouvoir te donner, au moment de ton mariage , une dot aussi forte que possible. Nous t'aimons trop pour ne pas t'aplanir, autant qu'il est en nous, toutes les difficultés de la vie. Compte ensuite sur nos parents, sur nos amis, qui te pousseront, qui te recommanderont, pour t'aider à trouver une carrière. Compte encore sur le Gouvernement, qui dispose d'une quantité innombrable de places; on y est bien tranquille , on ne court aucun aléa, on est payé régulièrement à la fin de chaque mois, on a un avancement automatique, par le simple mécanisme des retraites

et des décès; si bien que tu peux savoir d'avance qu'à tel âge tu gagneras tant, à tel âge tant, et enfin qu'à tel âge tu auras ta retraite, une bonne petite retraite ; en sorte que , après n'avoir pas fait grand' chose pendant toute ta vie , tu pourras ne rien faire du tout à un âge oii un homme est encore capable d'action. Mais, mon cher enfant, comme ces situations sont assez peu rétribuées, car on ne peut pas avoir tous les avantages à la fois, il faut que tu comptes encore sur ce que ta femme pourra rapporter. 11 faut donc chercher avant tout une femme riche; mais ne t'en inquiète pas, nous te la chercherons, nous te la trouverons. Voilà, mon cher enfant, les conseils que nous dictent notre amour pour toi ».

Quand un jeune homme entend tous les jours, à son foyer, de pareils conseils; quand tout le monde autour de lui, dans la rue, dans la société, lui tient le même langage, il finit pas s'habituer, insensiblement, à compter sur les autres plus que sur luimême, et il s'éloigne des situations qui exigent l'effort continu, l'initiative intense, et qui exposent à des aléas, comme l'agriculture, l'industrie et le commerce. Il s'oriente vers la vie tranquille.

Une telle conception de la vie a pour résultat d'engourdir, d'atrophier la volonté, l'énergie, la virilité; elle rend l'homme moins propre à l'effort; elle le porte plus à éviter les difficultés qu'à les vaincre; on recherche ce que la vie a d'amusant et on écarte ce qu'elle a de sérieux; ainsi on devient moins apte

à cette action morale, qui exige essentiellement l'effort et le triomphe sur soi-même.

Voilà le grand obstacle qui paralyse toute prédication purement morale et qu'on ne pourra surmonter par le seul instrument de l'action morale, parce que tout le milieu social est conjuré contre cet enseignement. On dit : « 11 faut que l'homme soit résolu à faire ce qui lui coûte ». Tout notre ïnilieu social nous crie le contraire et étouffe les voix qui s'élèvent.

C'est donc ce milieu qu'il faut modifier avant toute chose; et il faut le modifier dans le sens du développement de l'initiative individuelle, ce qui revient à dire : dans le sens de la « vie sérieuse ».

Cela est bien long, va-t-on répondre. — Il n'y a de court chemin que celui qui conduit au but, et celui de l'action morale , de l'aveu même de ses partisans, n'y conduit pas.

Mais ce chemin est-il aussi long qu'on pourrait le croire? On va voir que non, car la force des choses, — qui est plus forte que tout, — nous y pousse irrésistiblement. C'est donc à connaître, à aider et à hâter ce mouvement, au lieu de le contredire , de le contrecarrer et de le retarder, comme on fait le plus souvent au nom même des meilleures intentions, que nous devons employer nos efforts.

Comment et en quoi ce mouvement se manifestet-il?

Il se manifeste par un ensemble de symptômes, que je vais essayer de noter brièvement.

l^"" Symptôme. — Le contact et La concurrence de la race anglo-saxonne. Nous ne pouvons pas nous y soustraire; nous rencontrons cette race entreprenante et envahissante , sur tous les terrains où s'exerce notre activité sociale. En Europe, elle est à nos portes; au dehors, elle est partout, et c'est toujours elle que nous trouvons sur tous les points où nous créons une colonie, ou un simple établissement. En Europe et au dehors, nous rencontrons la concurrence de ses agriculteurs, de ses colons, de ses industriels, de ses commerçants, et vous savez à quel point cette concurrence est redoutable , à quel point elle est faite d'énergie, de ténacité, de sens pratique, d'habitude de compter sur soi-même.

Or ce contact et cette concurrence sont un stimulant pour nous : on est porté à réagir quand on se voit sur le point d'être évincé, débusqué des positions qu'on occupe; on s'instruit par l'exemple de ses adversaires, on en subit l'influence.

C'est pour leur faire apprendre cette salutaire leçon que nous engageons les jeunes gens qui suivent nos Cours de Science sociale à aller en Angleterre, à se mettre en contact plus intime avec cette race et à apprendra d'elle ce qui fait la cause de sa supériorité.

Mais ce symptôme serait insuffisant pour dessiner l'évolution sociale, s'il n'y en avait pas d'autres qui se manifestent directement, dans la nation elle-même.

2* Symptôme. — V échec unanimement avéré de notre

système d'enseignement. Il éclate aujourd'hui à tous les yeux. Les critiques de notre système d'enseignement sont de jour en jour plus nombreux, plus audacieux; ils se recrutent même dans l'Université; même parmi les ministres de l'instruction publique, et dans tous les partis politiques. C'est presque un V.-^n commun aujourd'hui de dire que l'école n'a pas tenu tout ce qu'elle promettait. On constate un abaissement général des études. L'école forme des bacheliers, des fonctionnaires, des bureaucrates; elle ne forme pas des hommes capables de se tirer d'affaire par eux-mêmes dans la vie.

Vous savez que M. Lavisse est à la tête d'un groupe d'universitaires qui poursuit la réforme de notre enseignement dans le sens de la mise en valeur de l'homme. « Je me souviens, dit-il dans une conférence faite sur ce sujet, d'un mot qui me fut dit par un jeune Anglais : « N'allez pas croire que je sois un « savant; au collège, en Angleterre, nous n'appre- « nons pas grand'chose, si ce n'est peut-être à nous conduire dans la vie ». Quel bel orgueil anglais dans cette parole modeste ! Certainement mon visiteur n'aurait pas accepté l'échange de notre savoir scolaire contre la science de se conduire. Il m'aurait dit que l'Angleterre a besoin d'hommes accoutumés à compter sur eux-mêmes, d'humeur indépendante et hardie ; qu'elle en a besoin pour son commerce , pour son industrie et pour sa politique ».

C'est déjà beaucoup que nous reconnaissions que notre système d'éducation est à réformer, qu'il ne

donne ni « la science de se conduire » ni l'habitude de « compter sur soi-même ». La connaissance d'une erreur est le premier pas dans la voie de la vérité.

3' Symptôme. — Le développement des exercices physiques dans la jeunesse. Avons-nous eu assez de mépris pour l'éducation physique? Nous en ignorions jusqu'au nom. On connaît assez notre affreux collège avec ses classes et ses études trop longues, ses récréations trop courtes et sans exercices, ses promenades de prison, va-et-vient monotone entre des murs élevés et navrants; puis, le jeudi et le dimanche, la promenade militaire, en rangs, exercice de vieillards et non de jeunes hommes.

Comment la virilité, l'énergie, le sentiment de l'action, le besoin de l'indépendance auraient-ils pu se développer sous un régime qui atrophie le corps, qui en fait un embarras et non un aide ? L'homme qui a à sa disposition un bon instrument physique a plus de confiance en lui-même et réellement plus d'aptilude à affronter les difficultés de la vie; il est plus porté vers la vie active que vers les situations sédentaires et subordonnées de l'administration; il se sent plus homme et, par le fait, il l'est réellement.

Or on sait quel développement ont pris, depuis quelques années, les exercices physiques : les mots sport, match, record, recordman, etc., tous d'origine anglaise, font irruption dans notre langue. Tous les journaux ont dû ouvrir une rubrique nouvelle pour les sports et un grand nombre de feuilles spéciales

ont été créées, quelques-unes ont des tirages qui dépassent dix mille exemplaires. A certains jours, il y a plus de vingt mille spectateurs dans tel vélodrome , ■t on refuse du monde. Des jeunes gens ainsi « entraînés » sont manifestement préparés à une vie plus active, à une initiative plus intense : ils ont appris à triompher de leur corps, à le dompter, ce qui est la meilleure préparation pour triompher de la vie. Cette jeunesse est une espérance.

4' Symptôme. — L'encombrement croissant des professions administratives et libérales. C'est un gémissement général. Il y a dix, vingt, cent candidats pour une place, car tout le monde veut y entrer. Les candidats attendent; ils encombrent les antichambres administratives, ils se font signer des lettres de recommandation, ils se lamentent.

Cependant une opinion nouvelle se forme peu à peu : on se dit qu'il devient très difficile de pénétrer dans ces carrières, que les chances de succès sont véritablement trop aléatoires et que cela ne vaut pas la peine qu'on se donne. On commence à tourner les yeux vers les situations indépendantes, qui sont en même temps plus lucratives. Ce n'est encore qu'une hésitation, une tendance; laissez agir la force des choses et le mouvement se dessinera; il s'accuse déjà, çà et là, parmi les jeunes gens les plus capables et les plus avisés.

0* Symptôme. — La baisse de l'intérêt de l'argent. Du 5 ^ Dûus sommes tombés au 4; nous voici main-

tenant au 3, et les meilleures valeurs produisent même un intérêt moins élevé. Dès lors , chacun doit compter de moins en moins sur ses revenus, sur la dot de sa femme. Il devient de plus en plus difficile de se contenter des faibles appointements administratifs; il devient surtout plus difficile de vivre en rentier oisif. Voilà qui estplus fort que tous les raisonnements pour pousser les gens à agir par eux-mêmes, à ne compter que sur eux-mêmes. On ne se raidit pas longtemps contre une pareille nécessité. Quand on aura réalisé sur son budget toutes les économies possibles, il faudra bien en venir là.

6® Symptôme. — L'extrême tension des impôts. Les Français sont le peuple le plus imposé : ils soutiennent cet excès d'impôts bien plus par leur puissance d'économie que par leur puissance de travail, car l'agriculture, l'industrie et le commerce ont été délaissés par toutes les familles qui s'élevaient, c'est-àdire par celles qui auraient été les plus capables de les faire prospérer, grâce à leur intelligence et à leurs capitaux. Dans ces conditions, ces trois sources uniques de la richesse publique ont diminué d'année en année ; si bien qu'il nous faut compter de moins en moins sur l'impôt, si nous ne revenons d'abord, et dans toute la suite, à compter sur nous-mêmes pour remettre à leur point et pour pousser dans un perpétuel progrès l'agriculture , l'industrie et le commerce , qui sont les sources oîi s'alimentent toutes les professions parasites inscrites au budget.

LINSUFFISANCE DE L'ACTION MOIULE. 399

7' Symptôme. — La tendance à revenir à la vie rurale et aux professio7is indépendantes. C'est la consé- ' [uence de l'encombrement des fonctions administratives, de la baisse du taux de l'intérêt et de l'insuffisance du budget. On commence à considérer avec moins de dédain les professions dont on s'était éloigné par sentiment , par préjugé de caste , par répugnance pour tout ce qui exige l'initiative et la responsabilité; on va être contraint d'y revenir par la force des choses.

Ce mouvement de retour se manifeste surtout pour l'cLgriculture. Il s'impose à un certain nombre de. propriétaires, qui souffrent de la crise agricole augmentée par la baisse de l'intérêt de l'argent et l'encombrement des carrières administratives. Ils voudraient bien pouvoir prolonger leur séjour à la ville, mais l'inéluctable force des choses les pousse vers la campagne; ils finissent, — il le faut bien, — par se faire à l'idée de s'occuper de leur exploitation rurale abandonnée, ou compromise, par leurs fermiers. Puis, quelques-uns en viennent à résider sur leurs terres, à y passer une grande partie de l'année, parfois même à s'y fixer complètement, par économie.

Ce mouvement de retour vers la culture est accusé par le développement des sociétés agricoles, des publications agricoles, des syndicats agricoles. On sait comment ces derniers ont surgi par centaines sur tous les points du territoire et sur l'initiative de grands propriétaires. Beaucoup de ces propriétaires n'ont vu là, tout d'abord, qu'un instrument politique, ou un moyen d'influence; mais, peu à peu, ils subissent

l'action de ce milieu nouveau et ils sont amenés à se mettre au courant de ces questions d'engrais et de machines agricoles qu'ils dédaignaient jusqu'ici; le syndicat devient insensiblement agricole tout de bon.

D'autre part, certains capitalistes avisés commencent à profiter de l'abaissement du prix de la terre, résultat de la crise agricole , pour acheter des domaines ruraux, car le revenu de la terre tend à se rapprocher de plus en plus du revenu des valeurs de bourse.

8' Symptôme. — Les encouragements à la colonisation. La puissance colonisatrice d'un peuple est un des plus sûrs indices de sa puissance sociale. Elle témoigne de l'esprit d'initiative de ses habitants et de leur expansion dans le monde. C'est par là que la race anglo-saxonne est si redoutable.

On ne peut pas dire que la France soit sérieusement entrée dans cette voie : sa colonisation est surtout administrative; nous exportons encore plus de soldats et de fonctionnaires que de colons. Cependant on remarque tout au moins une tendance à encourager !a colonisation, à en signaler les avantages. Un certain nombre de sociétés et de publications périodiques ont été fondées dans ce but; des missions d'exploration ont été organisées; il y a un public de plus en plus nombreux qui s'intéresse aux questions de géographie; on dirait que le Français, si casanier, commence à s'apercevoir qu'il existe, en dehors de

la France, des pays où l'on peut s'établir et vivre. Tout cela est encore bien platonique, j'en conviens, mais n'oublions pas que les symptômes que nous venons de constater précédemment poussent, eux aussi, dans le sens de la colonisation et qu'ils auront pour elTet d'accentuer ce mouvement.

9* Symptôme. — Le discrédit croissant de la politique et des politiciens. Si l'aptitude colonisatrice est un indice de la puissance sociale, la confiance dans la politique et dans les politiciens est un des indices les plus sûrs d'infériorité. Elle est la preuve que les citoyens comptent plus sur l'action et sur l'intervention de l'État que sur leur propre initiative, qu'ils sont plus portés à vivre des situations administratives et des fonctions publiques que des professions indépendantes. Ce que. les partis aiment dans la politique, c'est le butin qui suit la victoire, c'est-à-dire les places : aux vainqueurs les dépouilles. Cet état desprit détourne des professions indépendantes qui constituent la force vitale d'un pays, et il pajralyse l'action privée.

Des indices certains témoignent que les Français commencent à secouer cette illusion. Nous en arrivons à comprendre que la politique ne nous a pas donné tout ce que nous en attendions ; nous sommes déçus sur presque tous les points : liberté, égalité, fraternité, gouvernement à bon marché, gouvernement du peuple par le peuple, diminution des impôts, tolérance pour les opinions politiques ou pour les

opinions religieuses, etc. Nos désillusions se sont traduites par des changements nombreux de gouvernements et par des changements encore plus nombreux de constitutions. Aujourd'hui nous avons tout expérimenté et nous avons vu le fond de toute la politique.

Aussi on constate un fait bien significatif : l'intérêt décroissant que présentent, pour le public, les journaux exclusivement politiques. Reportez-vous à la Restauration et au Gouvernement de Juillet, ou même au Second Empire : alors, un journal politique était une puissance écoutée et respectée; un journaliste disposait d'une force énorme ; les plus grands hommes d'État avaient été ou étaient journalistes. Le National, le Globe, le Constitutionnel , les Débats, tournaient et retournaient l'opinion et parfois même faisaient une révolution en quelques mois. Il n'y avait guère d'autres journaux que les journaux politiques et chaque journal représentait une fraction bien déterminée de l'opinion.

Que les temps sont changés! Aujourd'hui, les journaux purement politiques ont perdu une grande partie de leur autorité et une partie encore plus grande de leur clientèle. Le succès va aux journaux dits « du boulevard », qui ont relégué la politique dans un tout petit espace et qui la considèrent comme gênante ; ou bien aux journaux de nouvelles, de pures informations télégraphiques , sans opinion politique ; ou encore aux publications spéciales qui traitent d'affaires, d'intérêts de métier ou d'intérêts locaux,

genre complètement inconnu il y a quarante ou cinquante ans.

Autre indice de ce discrédit : les situations politiques jouissent d'une considération moins exclusive qu'autrefois. Un fonctionnaire n'est plus entouré de la même auréole que sous les précédents régimes : il s'en faut de beaucoup. Où est ce type du préfet de l'Empire, personnage qu'on ne pouvait voir sans émotion? Où est cette vieille magistrature française d'il y a quarante ans seulement, cette magistrature « du ressort » qui semblait presque un corps sacerdotal? On s'aperçoit d'ailleurs que ces situations sont moins sûres qu'on le croyait; qu'elles enchaînent l'indépendance; qu'en somme elles sont peu rétribuées. Et je ne fais pas entrer en ligne les incidents du Panama qui devraient dégoûter de la politique les gens les moins dégoûtés.

L'auréole qui environnait l'État, ses ministres, ses fonctionnaires, est donc sérieusement voilée; et cela est bon, car tout ce que perd l'État, le particulier, la vie privée, la vie locale le gagnent, et ce sont là les vrais et solides éléments de la puissance sociale. De ce côté encore , il y a donc progrès.

10° Symptôme. — La réaction effective de l'opinion contre le militarisme. Le développement du militarisme est un grand obstacle à la réforme sociale : non seulement il ruine la nation, mais, en poussant la jeunesse vers les écoles spéciales, il l'éloigné des arls usuels, des professions utiles; ceux même qui

échouent à l'entrée des carrières militaires se trouvent impropres , par cette éducation même, à entreprendre une profession indépendante qui exige l'énergie personnelle et l'initiative individuelle.

Mais on peut, dès maintenant, augurer que le militarisme est en baisse. Les charges énormes qu'il impose à une nation ne peuvent être supportées longtemps ; à ce compte, la paix est presque aussi écrasante qu'une guerre désastreuse. Déjà, l'Italie a été ruinée par ce beau régime et elle va être obligée de restreindre ses armements; l'Allemagne et la France les supportent à grand'peine et ne pourront les supporter longtemps sans danger pour leur vitalité. Cet argument financier aura raison de tous les raisonnements des militaristes.

Mais ces derniers eux-mêmes témoignent hautement contre ce régime. Leurs actes démentent leurs paroles. Ils se rendent parfaitement compte que toute carrière est brisée, ou tout au moins rendue très difficile par ce long séjour à la caserne. Aussi ils n'ont rien de plus pressé que d'y soustraire leurs fils. C'est à qui échappera à ce régime dont on célèbre en public les avantages et la nécessité. C'est ainsi que, depuis la nouvelle loi, les écoles qui dispensent de deux ans de service ont vu arriver à elle la foule des candidats; on s'écrase à leurs portes. Voilà bien la plus éloquente des protestations ; celle-là est véritablement spontanée. Dans la classe supérieure, toutes les combinaisons paternelles et maternelles roulent autour de ce problème : Comment échapper

au régime militaire?... qui est cependant la plus belle de nos institutions. Dans la classe inférieure, on s'y soumet en grondant et en jalousant, non sans raison, la classe supérieure qui s'y soustrait. Quand une institution est ainsi désertée même par ses plus bruyants défenseurs, elle est bien compromise. Ce militarisme à outrance durera-t-il seulement autant que nous? C'est peu probable. La situation flnancière et l'intérêt public en auront raison, à défaut du bon sens.

Le militarisme n'est pas nécessaire pour jouer un grand rôle dans le monde : la race anglo-saxonne ne le prouve que trop par son exemple.

11^ Symptôme. — La diminution du prestige des « Œuvres ». Le but que poursuivent les œuvres de bienfaisance, d'assistance, ou celles dites de bien public, est évidemment élevé, mais leur danger est de faire croire qu'elles sufûsent pour résoudre la question sociale; elles sont des palliatifs et non des remèdes; elles endorment le mal, comme la morphine, elles ne le guérissent pas. Ce n'est pas en secourant les gens, mais en les rendant plus aptes à s'élever, qu'on leur viendra décisivement en aide. A ce point de vue, la préoccupation de chercher le remède sociaA exclusivement dans les œuvres peut être un danger.

Or il est manifeste que notre engouement pour les œuvres, que le prestige des hommes d'œuvres est sérieusement en baisse. Ces institutions ont trop échoué et pendant trop longtemps; on a perdu en

elles la belle confiance qu'on avait autrefois. On a pu reconnaître toute la débilité de ces efforts collectifs, en apparence si puissants, mais qui ne sont que la manifestation de l'impuissance personnelle. On commence à s'apercevoir qu'un chef d'industrie, qu'un propriétaire rural, qu'un patron quelconque, qui s'intéresse au sort de ses ouvriers, le fait avec beaucoup plus d'efficacité que cinquante hommes d'oeuvres qui prétendent améliorer le sort de gens qui échappent à leur action par tous les bouts, qu'ils ne connaissent même pas, avec lesquels ils n'ont aucun rapport naturel et positif.

i'i^ Symptôme. — L'explosion des doctrines socialistes. Les divers symptômes que nous venons d'énumérer nous poussent manifestement en sens inverse du socialisme, puisqu'ils tendent à développer l'initiative individuelle et à restreindre l'action de la collectivité. D'autre part, le groupe social qui est aujourd'hui en avance sur tous les autres, le groupe anglo-saxon, doit précisément cette avance au développement de l'initiative individuelle. Le socialisme est donc en contradiction avec la marche actuelle des faits.

Mais alors, comment expliquer l'explosion de ces doctrines, et comment voir, dans cette explosion, un symptôme de relèvement social?

La genèse du phénomène est très facile à expliquer.

Une évolution, comme celle dont nous venons d'énumérer les divers symptômes, ne s'accomplit

pas sans froissement et sans douleur. On était habitué à compter sur la protection de sa famille , de ses amis, de son parti politique, de l'État; on vivait dans une société qui était plus orientée vers la stabilité que vers le progrès, oiî la concurrence était limitée par la difficulté même des moyens de transports , ce qui tendait à assurer la tradition et la fixité des moyens d'existence. Mais voilà que le développement des transports et du grand atelier, dû à la découverte de la houille, a emporté toutes ces barrières protectrices, a brisé le vieux cadre qui enserrait et protégeait l'individu. L'agriculteur, l'industriel, le commerçant se sont trouvés tout d'un coup exposés à la concurrence de tous les agriculteurs, de tous les industriels, de tous les commerçants du monde entier

Alors que s'est-il produit?

Ceux qui étaient le plus doués d'énergie personnelle et d'initiative individuelle ont trouvé, dans ces conditions nouvelles et fatales du monde, un théâtre magnifique pour développer leurs qualités : ils sont arrivés à un degré inconnu jusqu'ici de richesse et de puissance. C'est le cas de la race anglo-saxonne, qui était en avance sur toutes les autres au point de vue de l'énergie et de l'initiative du particulier. C'est à partir de ce moment qu'elle a commencé à déborder sur le monde, et à devenir une menace pour toutes les autres races.

Au contraire, les individus moins formés à l'initiative ont été surpris et comme accablés; au lieu de s'armer d'énergie, de se ressaisir eux-mêmes, pour

tenir tête aux difficultés de l'heure présente, ils ont trouvé plus commode de gémir, puis d'appeler à leur aide le vieux cadre : parents, amis, État, collectivité, suivant la formule usée des âges anciens. Cette levée en masse des retardataires, des incapables, des impuissants, s'est réunie autour de la formule du socialisme, qui n'est qu'une résurrection plus ou moins modifiée du communisme oriental, de ce communisme qui a voué à l'impuissance tous les peuples de l'Orieni.

C'est ainsi , qu'au siècle dernier, les corporations ouvrières, sur le point d'expirer devant le premier développement du grand atelier, ont réuni tous leurs efTorls dans une suprême tentative de résistance : elles ont multiplié les règlements restrictifs qui leur assuraient le monople du travail et les mettaient à l'abri de la concurrence. Mais on sait que tout cela n'a servi de rien et que la force des choses a emporté, pour toujours, ces institutions finies.

L'erreur du socialisme est d'être, lui aussi, un anachronisme et de marcher contre la force des choses qui pousse le monde dans des voies nouvelles. Tous ses efforts ne font que mieux accuser cette force des choses contre laquelle, à l'exemple des anciennes corporations , il élève une suprême et impuissante protestation.

Le seul résultat réel du socialisme sera d'afîaiblir encore et, par là, d'abattre plus irrémédiablement les aveugles qui attendent, pour se relever, le secours d'un sauveur chimérique.

Le socialisme n'est pas quelque chose qui commence, mais quelque chose qui finit.

Ainsi, de quelque manière que nous tournions et que nous retournions les faits, ils aboutissent tous à cette conclusion que le monde marche, et que nous marchons nous-mêmes, vers un plus grand développement de l'initiative individuelle; c'est par là seulement que l'on peut triompher, aujourd'hui plus encore qu'autrefois.

Et maintenant, je dis : le devoir présent est-il de s'en tenir à une vague prédication de l'action morale? ne consiste-t-il pas, au contraire, à se rendre compte des conditions sociales sans lesquelles ne peuvent s'opérer le relèvement et la prospérité, puisqu'il est démontré que l'action morale pure est insuffisante'? Le devoir ne consiste-t-il pas, en outre, à se faire le défenseur, le propagateur de ces vérités sociales libératrices?

Mais peut-être va-t-on craindre que l'action morale ne soit ainsi sacrifiée, qu'elle soit étouffée sous le développement de l'initiative individuelle, du self help; on redoutera peut-être de rabaisser l'homme, de le rendre égoïste, d'étouffer en lui l'idéal, l'esprit de sacrifice et de charité, l'amour du prochain, que sais-je encore...

Je voudrais, en terminant, rassurer le lecteur sur ce point.

Par une conséquence bien remarquable de l'enchaî-

nement des choses humaines, les sociétés à initiative individuelle développée se trouvent être le foyer le plus favorable pour la vie morale énergique, intense, résistante. Cela s'explique : l'action morale consiste essentiellement à se vaincre sei-même. Or il n'y a pas de plus rude école générale pour apprendre à se vaincre soi-même, que la formation sociale qui oblige à ne compter que sur soi-même dans la vie : rien n'est plus propre à développer « la vie sérieuse », c'est bien là l'école du « sacrifice » la plus naturelle, la plus usuelle, la plus applicable en masse, qui puisse exister parmi les hommes. Cette nécessité est plus empoignante que toutes les exhortations des prédicateurs et des moralistes, qui, trop aisément, peuvent entrer par une oreille et sortir par l'autre. Les faits poussent bien plus à l'action que les paroles.

Il est écrit : « Tu gagneras ton pjiin à la sueur de ton front ». Cette parole est non seulement le fondement de la puissance sociale, mais encore le fondement de la puissance morale. Les peuples qui se dérobent, par toutes sortes de petites combinaisons, à cette loi du travail personnel et intense, subissent une dépression, une infériorité morale; ainsi le Peau- Rouge par rapport à l'Oriental; ainsi l'Oriental, par rapport à l'Occidental; ainsi les peuples latins et germains de l'Occident, par rapport aux peuples anglo-saxons.

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