I. — L'article de M, Georges Rodenbach
Bien des personnes, qui s'étaient autrefois intéressées à l'œuvre de Le Play, et qui n'avaient pas suivi le développement qui lui a été donné, depuis lui, dans « La Science sociale » pouvaient se demander ce qu'elle était devenue, car il est grand le nombre de ceux qui confondent le bruit avec la marche, le tumulte avec l'action.
Sous ce titre : Un livre, M. Georges Rodenbach, qui publie, chaque semaine, dans le Figaro, le leader article, s'est fait l'interprète de ce sentiment, dans le Patriote de Bruxelles.
« Il y a un ouvrage dont il est beaucoup parlé en ce moment et qui a fait sensation en France, il est intitulé : A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons? et son auteur, M. Demolins, se trouve tout à coup mis en pleine lumière. Voilà longtemps que nous le connaissions, travailleur opi-
îiiâtre et silencieux. Nous l'avions rencontré naguère chez Le Play le grand économiste, le maître de la Réforme Sociale, dans ce salon de la place Saint-Sulpice où, chaque lundi, le soir, se réunissait une compagnie d'esprits éminents...
« M. Demolins, l'auteur du livre sensationnel d'aujourd'hui, était là le plus assidu, le plus militant. Disciple préféré, il ranimait les conversations quand elles languissaient, les espoirs quand ils faiblissaient, croyant à la cause, à l'avenir, à l'efficacité de la doctrine, surtout à l'efficacité de la méthode, une méthode d'investigation étroite, localisée, spécialisée, comme Le Play l'avait pratiquée dans ses onquètes sur la condition des ouvriers européens. Et sans cesse il parlait, ouvrait des horizons, déversait son savoir vaste, avec une chaleur, une gesticulation, un accent de Méridional que la science et les sujets graves avaient tempérés.
« Depuis, il avait accumulé des travaux, continué un enseignement laborieux, une propagande en des revues. Mais tout cela se passait dans des coins. Souvent nous nous demandions : « Eh bien, ce Demolins d'autrefois, disciple préféré de Le Play, qui s'annonçait comme un homme supérieur, il n'a donc pas réussi? » De temps en temps, son nom passait dans des conversations, un nom ignoré de la plupart, et qu'on citait pour un détail. Ainsi, un soir, M. Alphonse Daudet, chez lui, parla d'une curieuse étude parue autrefois à son propos et qu'on n'avait pas assez remarquée : « L'homme du Midi dans les romans d'Alphonse Daudet». L'auteur était précisément ce M. Demolins que presque personne ne connaissait quand M. Alphonse Daudet le nomma ainsi, devant nous, dans ce salon pourtant très littéraire et au courant de tout.
« Or, voilà qu'aujourd'hui, et brusquement, M. Demolins entre dans la notoriété par ce nouveau livre. « A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons. » C'est une fois de plus la méthode scientifique et sociale de Le Play, qui
appliquée à une grande question internationale et actuelle, a pris une signification et un relief saisissants. C'est comme un examen de conscience de la France. Il est passé, le tomps de la jactance et de l'infatuation françaises. Les hauts esprits d'aujourd'hui veillent, savent les défauts et les mauï de la nation, les déplorent, cherchent à y remédier.
« M. Desjardins et ses amis avaient déjà fondé une ligue de l'action morale. C'était la suite du Devoir présent, une brochure célèbre qui donna l'orientation. Mais il n'y avait là qu'une sorte de protestantisme, une morale laïque, froide et inefficace assurément en une nation chrétienne où il ne peut y avoir place que pour une morale et un relèvement religieux.
« Dans son œuvre de comparaison entre les Français et les Anglo-Saxons, M. Demoiins n'a enregistré que des faits; il n'a rapproché que des situations matérielles. L'ouvrage n'est nullement dogmatique; il n'est que documentaire. Les chiffres parlent; les statistiques mènent aux conclusions et aux réformes. » (Le reste de l'article est consacré à une analyse de l'ouvrage).
On voit, par ces réflexions de M. Rodenbach, que si la « notoriété » a été « brusque », elle a été du moins préparée longuement et sur de solides fondements.