II. — L'opinion de MM. Drumont et Delahaye
Dès le lendemain de la publication de l'ouvrage, du 20 au 27 avril, quelquesjournaux lui consacrèrent des articles de la première heure, La Liberté et l'Univers, des articles plus longs exposant l'ensemble de l'œuvre, la Croix, la Paix et la Souveraineté, des articles plus courts résumant les conclusions qui s'en dégagent.
Tous ces articles étaient favorables.
C'était là un heureux symptôme, car on pouvait craindre
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que la nette affirmation de la supériorité anglo-saxonne posée dès le titre suscitât l'opposition d'un chauvinisme peu éclairé.
Est-ce qu'on peut jamais prévoir comment la presse et le public accueilleront un ouvrage, surtout comme celuici, qui sonde hardiment les plaies de notre mal social?
Le 28 avril, la Libre Parole, par l'organe de son directeur, M. Edouard Drumont se prononçait avec une netteté dont il faut citer les termes :
«... Des jeunes gens me demandent parfois ce qu'il serait profitable de lire. Je leur dirai volontiers : « Prenez un livre de premier ordre, une œuvre de très profonde analyse sociale; « A quoi tient la supério7nté des Anglo- Saxons : » Dans ce \ixve, M. Edmond Demolins étudie le tempérament anglais, recherche le secret de la formidable expansion de ce peuple doué d'une si étonnante énergie, indique les causes de la suprématie qu'exerce, dans le monde entier, cette race si puissante et si solidement trempée, qui force l'admiration de ceux que sa férocité révolte le plus... »
Dès le lendemain, la Libi'e parole, par la plume de M. Jules Delahaye, consacrait à l'ouvrage le premier article du journal, sous ce titre : Supériorité des Anglo- Saxons. Il mérite d'être en partie reproduit :
« Je viens de lire un livre que je me promets de relire, parce qu'il est plein de choses. Mais je ne veux pas attendre d'avoir ce loisir pour jeter au hasard du vent d'avril l'abondante semence que j'y ai trouvée.
M C'est à quoi nous servons, nous autres journalistes, en ce temps où on ne lit plus guère que les journaux. Nous prenons quelquefois, pour notre instruction et celle de nos lecteurs, la peine de parcourir les auteurs, de plus en plus rares, qui ont garde l'habitude de penser avant d'écrire. Et, de la sorte, il nous arrive de mêler au torrent
des discussions et des banalités courantes quelques idées utiles et fécondes.
« Il y a, dans un coin de Paris, un groupe de quatre ou cinq jeunes hommes, chercheurs comme des furets, laborieux comme des bénédictins, qui, à eux seuls, ont fourni, depuis une dizaine d'années, plus de ces idées-là que tout notre troupeau de sénateurs et de députés. Ils ont une revue mensuelle, que, sauf d'honorables exceptions, ledit troupeau ne connaît même pas de nom, je vous prie de le croire, mais qui n'en est pas moins une mine d'observations et de faits plus précieux que la collection entière des débats de la Chambre et du Sénat sous la troisième République.
« Le livre dont je veux parler n'est qu'un recueil d'articles publiés dans la Science sociale par son directeur Edmond Demolins; mais ce n'est rien de moins que le résumé de toute la doctrine de Le Play, heureusement développée et en plus d'un point rectifiée par son intelligent disciple, non moins heureusement appliquée à tous les sujets qui, à l'heure présente, inquiètent le plus notre patriotisme. »
.\près avoir indiqué les grandes divisions de l'ouvrage M. Delahaye continue ainsi :
« L'originalité de Demolins, c'est l'originalité de la bonne foi et du bon sens, exclusivement occupés à dégager la simple vérité de l'amas de mots, de préjugés, d'erreurs traditionnelles, sous lequel elle est comme ensevelie et qui, grèce à son heureuse méthode, réussit presque à chaque effort à mettre en lumière une évidence profondément oubliée.
'< Il n'y a rien de moins inattendu, par exemple, rien de plus à la portée de chacun, que la conclusion de son livre, fort documenté, comme on dit, très savant, on ne peut plus solidement pensé et écrit : Pourquoi la France baissft-elle? Parce qu'elle élève mal ses enfants, ou, pour mieux
dire, parce qu'elle n'a pas cessé, depuis la découverte de la vapeur, de les élever comme il y a deux cents ans, sans tenir le moindre compte des nouvelles difficultés de la vie.
a La question sociale, à l'extérieur comme à l'intérieur, est avant tout une question d'éducation. Tels pères, tels enfants; tels enfants, tels hommes; tels hommes, telle nation. Ce sont presque des « truismes », comme disent les Anglais.
« Demolins, se gardera de soutenir le contraire, n'ayant point la prétention de découvrir autre chose que les fondements de la vérité sociale, que les lois de l'évolution naturelle des sociétés. Mais c'est la comparaison qu'il sait faire des deux systèmes d'éducation, français et anglosaxon, et de leurs conséquences, soit dans la vie privée, soit dans le développement extérieur soit dans la vie publique, soit dans la politique intérieure, de l'une et l'autre race, qui démontre à quel point l'évidence la plus éclatante peut être méconnue, et combien elle a besoin d'être confirmée avec tout l'appareil des faits qui constituent la Science
« Il ne faudrait pas être limité à trois colonnes de journal pour résumer toute la doctrine de Demolins, toutes les comparaisons qui se peuvent faire, dans chaque classe sociale, entre les effets de ce qu'il appelle la formation communautaire, la nôtre, et les effets de la formation particularisle, l'anglo-saxonne.
M Le chapitre qui contient ses meilleures pages est peutêtre le chapitre où il expose la genèse des deux formations : L'état social le plus favorable au bonheur. C'est ici que je voudrais pouvoir le citer pour donner une idée de sa manière.
« L'état social le plus favorable au bonheur, c'est celui du pays où l'entraînenient à l'edort et au travail est tel, que l'effort et le travail sont plutôt un plaisir qu'une peine, un orgueil qu'une déchéance.
« La formation particulariste de l'Anglo-Saxon, voilà
l'unique cause de sa supériorité; voilà l'avenir des peuples. Le chauvinisme qui persisterait à se dissimuler cette vérité ne serait qu'une sottise. Et Demolins a raison de dire : « Il « faut regarder la situation en liommes qui veulent s'y « égaler, en savants qui veulent l'analyser très exactement, i< très froidement, pour en connaître les vrais facteurs. »
Jules Delahaye.
Ces deux coups assénés, sur l'opinion, à deux jours de distance et de main de maître, par MM. Drumont et Delahaye produisirent immédiatement un double effet : d'abord ils lancèrent l'ouvrage dans une partie du public; ensuite ils donnèrent le ton aux journaux de province qui suivent le sillon tracé par la Libre Parole. Un certain nombre d'entre eux reproduisirent, soit intégralement, soit en partie, l'article de M. Delahaye. Citons par exemple, l'Express, de Boulogne-sur-mer, l'Union Catholique, de Rodez, le Patriote, de Pau etc. Ce dernier, quelques jours après, consacra à l'ouvrage, un article spécial écrit par son directeur : « Livre profond, incisif, impitoyable, disait-il, propre à désarmer ceux-là même qui se débattent douloureusement contre ses conclusions. »