IV. — L'opinion de M. Jules Lemaître
Le grand talent de M. Jules Lemailre, ses rares qualités de critique, le cas que le public fait de ses jugements, la publicité considérable du Figaro, donnaient à cette appré dation une très grande importance.
Voici le premier article du Figaro, qui parut le 14 mai, sous ce titre : « Anglo-Saxons et Français «.
« C'est un livre infiniment douloureux que le livre de M. Edmond Deraolins : A quoi tient la siiprriorité des Anglo- Saxons. Mais il faut le lire ; il faut boire lentement ce plein verre d'amertume; il faut s'appuyer ce cilice de crin.
« Les choses que dit M. Demolins, nous les savions, nous les soupçonnions au moins. Mais il les précise; surtout il les relie entre elles avec beaucoup de force. Et ce qui ressort de cet exposé aussi convaincant que lamentable, c'est l'immense supériorité sociale, politique, commerciale, industrielle, financière et morale de la race anglo-saxonne; et c'est notre faiblesse, notre misère, notre néant. Car la supériorité de nos vaudevillistes et de nos cuisiniers ne nous sauvera pas ; et il se pourrait que notre supériorité artistique elle-même ne fût qu'un luxe assez inutile.
« Et nous n'avons pas même ce recours, de nous dire qu'il y a des années où. les peuples n'ont pas de chance. Il en est ainsi parce qu'il en doit être ainsi et qu'il n'en saurait être autrement. Nous sommes un peuple « à formalion communautaire », c'est-à-dire où chacun compte sur les autres; les Anglo-Saxons sont un peuple « à formation particulariste », c'est-à-dire où chacun ne compte que sur soi. Et, voyez-vous, ce qui dérive de là est terrible pour nous.
« Comment le régime scolaire français forme surtout des fonctionnaires; et comment le régime scolaire anglais forme des hommes ;
« Comment notre mode d'éducation réduit la natalité, par la nécessité où est le père de famille de pourvoir tous ses enfants et d'amasser autant de fortunes qu'il a de filles; comment la stérilité systématique laisse provisoirement beaucoup d'argent disponible, mais comment aussi ces économies se détournent du commerce et de l'industrie et se transforment en instables et décroissantes valeurs
de Bourse : au lieu que l'éducalion anglo-saxonne prépare à la lutte pour la vie, pousse aux entreprises agricoles, commerciales, industrielles, et, par suite, ne redoute pas l'abondance des enfants; sans compter que le home anglais, ignorant de l'avarice sordide, confortable déjàmême chez le paysan et l'ouvrier qu'il préserve du cabaret, ajoute à la dignité de l'individu et à sa valeur morale;
tt Comment, à notre bas amour du fonctionnarisme et à notre tiédeur pour l'agriculture, l'industrie et le commerce , nous devons (l'absurdité du suffrage universel aidant) une Chambre qui compte une centaine d'anciens fonctionnaires et près de trois cents journalistes, avocats, avoués, notaires, médecins, dont on croira malaisément qu'ils soient tous la fleur de leur profession : au lieu que les agriculteurs, les industriels et les commerçants forment la très grande majorité (360) de la Chambre des communes;
« Comment enfin le? Anglo-Saxons ont le bonheur d'être presque totalement réfractaires au socialisme, — duquel nous sommes menacés, et qui est la plus arriérée des organisations, la plus meurtrière de l'activité et de la dignité individuelles :
« Voilà ce que vous trouverez, solidement déduit, dans le livre de M. Demolins, — avec beaucoup d'autres choses encore, tout aussi vraies ou vraisemblables, et aussi peu consolantes.
« Et c'est pourquoi l'Anglo -Saxon est, ou sera sous peu, le maître du monde. C'est pourquoi l' Anglo-Saxon nous a supplantés dans l'Amérique du Nord, dans l'Inde, à l'île Maurice, en Egypte. C'est pourquoi il domine l'Amérique, par le Canada et les États-Unis; l'Afrique, par l'Egypte elle Cap; l'Asie, par l'Inde et la Birmanie; l'Océanie, par l'Australie et la Nouvelle-Zélande; l'Europe et le monde entier par son commerce, par son industrie, et par sa politique. C'est pourquoi, si nous ne savons pas encore de quelle façon
il profitera de la nouvelle guerre d'Orient, nous sommes bien sûrs d'avance que c'est lui qui en profitera le plus. Et c'est pourquoi enfin, sur la couverture du livre de M. Demolins, les teintes qui marquent les parties occupées dans les deux hémisphères par l'Anglo-Saxon étalent, grandes ou petites, leurs plaies de pourpre d'un bout à l'autre de la planète
« Que faire? Oh! c'est bien simple. Acquérir les vertus qui nous manquent et qui surabondent chez l'Anglo-Saxon; développer chez nous la volonté, l'habitude de compter sur soi, l'esprit d'initiative, l'énergie.
(( Ce qu'il faut, le voici :
a Des parents bien convaincus qu'ils ne doivent à leurs enfants que l'éducation, mais une éducation virile;
« Des jeunes gens, ensuite, bien convaincus qu'ils doivent se suffire à eux- mêmes dans la vie;
« Des jeunes gens bien décidés à chercher dans le mariage une compagne et non une dot;
« Un gouvernement qui réduise au minimum le nombre de ses attributions et de ses fonctionnaires et rejette ainsi la jeunesseversles carrières indépendantes, qui exigentl'effort, l'initiative individuelle, le travail personnel ;
« Enfin, comme conséquence, un état social où le fonctionnaire, le politicien et l'oisif soient moins considérés que l'agriculteur, l'industriel et le commerçant. »
« Pour préciser davantage, il faudrait, j'imagine, supprimer franchement l'étude des langues mortes dans les lycées; supprimer peut-être l'Université elle-même, sinon les universités; supprimer l'École polytechnique et, généralement, toutes les écoles de l'État; supprimer le suffrage universel; supprimer les trois quarts, au moins, des fonctionnaires; défaire à peu près l'œuvre adrainis^ative de la Révolution et du premier Empire.
« Je ne vois, pour ma part, à ces suppressions aucun inconvénient. J'y vois seulement quelques difficultés.
« Mais cela ne suffirait pas. Il faudrait supprimerle budget delà guerre, qui nous ruine; supprimer le service militaire qui prend à nos jeunes gens trois années de leur vie et développe médiocrement chez eux l'esprit d'initiative. Il faudrait pouvoir nous contenter, comme l'Angleterre, d'une armée de 100,000 hommes, ou de 26,000, comme les États- Unis. Il faudrait supprimer la nécessité matérielle de la dé* fense et l'obligation morale de la «t revanche ». Il faudrait supprimer la défaite, qui nous a laissés faibles et nous a rendus timides.
« Et cela ne suffirait pas encore. Il faudrait changer notre âme. Or savez-vous quelque moyen de mettre la volonté et l'énergie où elles ne sont pas, et de transformer un pauvre diable de Latin ou de Celte en un bel ogre anglo-sa-
« Alors?
« Nous pouvons du moins chercher des consolations. L'auteur de ce livre cruel a peut-être exagéré. Son tableau parallèle et violemment antithétique du Saxon et du Français rappelle l'histoiredu « bon sujet » et du paresseux dans les images enfantines. Le Saxon a tout, et nous rien. Làdessus on entre en méfiance.
« On se demande s'il est vrai qu'il n'y ait rien de bon en nous; si tout est à reprouver, par exemple, dans la tendresse trop protégeante des parents français pour leurs enfants; dans notre attachement au sol natal, dans notre conception de l'État protecteur des individus, dans notre rêve de justice sociale par l'effort de la communauté dont l'État est le représentant. Ne peut-on conserverie principe de nos pauvres vertus, afin d'attendrir en nous les vertus saxonnes quand nous les aurons? Ou, mieux, ne peut-on développer les vertus que nous avons de manière à nous rapprocher, par elles, de celles que nous n'avons pas?
a Si nous avons la malechaoce d'appartenir à une « formation communautaire «, est-il impossible d'ennoblir et de rendre bienfaisants ce besoin et ce goût que nous avons gardés de nous appuyer sur la communauté? Et, puisqu'on ne nous refuse pas quelque générosité et un sincère amour de la justice, ne pourrions-nous pas nous aviser que ce sentiment du juste et cette générosité exigent que l'individu apporte à la communauté autant et même un peu plus qu'il n'en reçoit; et qu'il y a donc, de sa part, injustice et Lâcheté à ne point donner tout ce qu'il peut, à demeurer paresseux, sans énergie, parasite de la fortune paternelle ou de la « faveur » et des « recommandations », infirme nourrisson du budget, content d'une médiocrité garantie par l'État et les institutions : médiocrité qu'il escroque, si peu reluisante, soit-elle, puisqu'il a soin de ne la payer que du moindre effort? — Bref, serions-nous incapables de nous élever jusqu'à la valeur anglo-saxonne par des voies qui soient à nous?
« Cet espoir serait déjà une consolation. Une autre, plus facile et plus dangereuse, serait dans la considération de ce qui manque peut-être à nos heureux rivaux. Il n'est pas défendu de constater le paradoxe psychologique de cette race anglo-saxonne, chez laquelle les vertus individuelles sont grandes et fortes, mais dont l'hypocrisie publique est abominable, et dont les actes nationaux sont souvent égoïstes jusqu'à la scélératesse. Si jamais, par miracle, l'individu devenait chez nou« aussi fort et aussi « vertueux » que chez nos voisins du Nord, envierions-nous le rôle de peuple de proie que l'Angleterre joue dans le monde? — En attendant, si nous ne pouvons plus être les chevaliers errants de la justice et de l'humanité; s'il est des choses que nous ne pouvons plus faire, il serait par trop lâche de ne pas les dire au moins, publiquement et jusque dans les conseils européens. Et si nous les disions, nous commencerions déjà à sentir que nous valons un peu mieux.
« Un troisième sujet de consolation, c'est que l'Allema-
gne n'est peut-être pas, malgré les apparences , beaucoup moins malade que nous. La richesse qu'elle tient de nous, la confiance qu'engendre la victoire et les avantages de toutes sortes qu'elle assure , donnent à l'Allemagne une santé momentanée; mais M. Demolins nous laisse entendre que le despotisme, le militarisme, le fonctionnarisme et le socialisme finiront par la tuer, elle aussi. Je crains seulement que cette mort ne soit à très longue échéance. — Si l'Allemagne voulait (et il ne tient qu'à elle, et elle sait la condition), un bon moyen de salut, pour elle, pour nous et pour d'autres, serait une ligue défensive — et sans haine — de toute l'Europe latine, germanique et slave contre la vertu décidément trop vorace de l'Anglo-Saxon. Mais il est clair que les temps ne sont pas mûrs.
« Nos consolations sont donc maigres et nos espoirs fragiles. Reste à chercher les vrais remèdes. Il y en a. L'opinion publique peut agir sur les mœurs, et l'on peut agir sur l'opinion publique. Vous me direz qu'il n'y a plus d'opinion publique, sinon incertaine et languissante. Mais on peut essayer d'en refaire une, et en même temps — car les deux tâches se confondent — de faire pénétrer en elle certaines vérités salutaires, par le procédé de la répétition, et en lui persuadant que ce sont des vérités « distinguées » (ce qui est vrai) et tout à fait dignes de devenir des vérités « à lamode ». C'est ce que nous verrons, si vous le voulez bien dans un prochain article. »
Jules Lemaitre.
Prendre hautement devant le public du Figaro, la défense d'un livre qui, sans atténuations, sans ménagements littéraires, dévoile les faiblesses de notre état social et le juge par comparaison avec l'état social anglo-saxon, était, manifestement, une entreprise de quelque courage. Mais revenir, huit jours après, sur le même sujet, pour enfoncer plus avant l'idée du livre dans la tête du lecteur frivole et mondain, était véritablement de l'audace. M. Jules Le-
maître a eu cette audace et voici son second article, publié sous ce titre : « Opinions à répandre » (1).
« A en juger par les lettres que j'ai reçues, je me suis trouvé exprimer, dans mon dernier article, les préoccupations de beaucoup de personnes sérieuses et clairvoyantes. Plusieurs de mes correspondants m'ont averti qu'ils avaient déjà traité ces questions dans des discours, articles ou brochures; mais je ne puis ni les nommer tous, ni choisir entre eux. Si j'ai pris pour texte le livre de M. Demolins, c'est qu'il m'a paru résumer avec une force et une suite remarquables ce qui était épars ailleurs, et le compléter même sur quelques points. Je dois, toutefois, vous signaler encore, bien que l'auteur ne m'en ait point prié, les deux volumes très substantiels et admirablement informés de M. Max Leclerc : VÈducation et la Société en Angleterre. Cela aussi est d'une lecture cruelle et bienfaisante.
« Quelques-uns m'ont proposé des remèdes qui reviennent à ceci : changer notre àme; changer notre tempérament, et notre sol, et notre histoire, et notre position géographique. Mais nous ne pouvons faire que la France soit une île; ni qu'elle soit protestante (et peut-être ne le voudrais-je pas) ; ni que nous ayons les muscles des Anglo- Saxons; ni que nous n'ayons pas été vaincus en 1870, etc. J'ai dit cela, et que je ne savais non plus aucun moyen d'infuser tout à coup dans un peuple l'énergie et la santé qui lui manquent.
« Les réformes législatives n'y suffiraient point. D'ailleurs, elles ne seraient possibles que si elles étaient exigées par l'opinion publique. C'est donc l'opinion publique qu'il faut travailler. Rien n'est encore perdu.
« Il me semble que la décadence française se distingue
(1) M. Jules Lemaitre a public dans le Figaro, un troisième article intitulé : • Suite des opinions à répandre ».
des autres décadences historiques en ceci, qu'elle se connaît parfaitement. Nous n'avons presque aucune infatuation. Je suis frappé du nombre d'excellents esprits qui découvrent, dans toute son étendue et dans ses secrètes origines, la grande misère morale, autant que matérielle, « qui est au pays de France ». Si un peuple prend conscience de lui-même dans ses individus supérieurs (ce n'est pas les hommes politiques que je veux dire), jamais peuple malheureux n'a été plus conscient de ses maux, même de ceux qui n'éclatent pas encore aux yeux. Et cela est un grand point, et peut devenir un principe de guérison.
« M. Demolins lui-même m'écrit : « Nous avons l'esprit plus clair et plus méthodique que les Anglo-Saxons, ce qui est une force énorme pour conduire et orienter les intelligences dans les voies nouvelles uù il faut engager les peuples attardés de l'Occident. Et ce qui peuc nous donner confiance, c'est que la France paraît bien être la nation qui se rapproche le plus du type anglo-saxon; elle s'en rapproche bien plus que l'Espagnol et l'Italien et, probablement, plus même que l'Allemand qui n'en est encore qu'à son Louis .XIV. » Oh ! que je voudrais croire à ces consolantes assertions!
« En tout cas, il y a « quelque chose à faire », et chacun doit y penser. Après y avoir réfléchi, il ma paru qu'un moyen discret, et bien à ma portée, d'agir sur l'opinion — qui à son tour agirait sur les mœurs, — ce serait de lui présenter comme distinguées (car de les lui recommander comme vraies, cela ne servirait guère) certaines façons de sentir et de juger qui impliquent le respect de l'énergie, l'estime de l'activité, de l'efTort individuel, de l'esprit d'entreprise, de tout travail auquel un peu de risque etd'avanture ne fait pas peur.
« Voici, sans beaucoup d'ordre et à mesure qu'ils me viennent, quelques-uns de ces jugements que je crois dignes d'être firopagés, — non pour leur originalité, certes, mais pour leur future utilité sociale.
« Il est probable que l'enseignement des langues mortes el des iitlératures antiques a de quoi élever l'esprit, former le goût et le style : mais il est incontestable qu'il ne produit cet effet que sur un dixième, environ, de nos enfants; et je crains qu'il ne soit décidément absurde d'enseigner à tous ce qui ne peut profiter qu'à une si petite minorité. Neuf fois sur dix, rien n'est plus vide, plus superflu, plus près du néant, qu'un « bachelier ès-lettres ». Il n'est pas vrai que, d'avoir mal traduit des fragmonts des beaux livres grecs et latins, « il lui en reste toujours quelque chose », comme on le dit avec complaisance. Il ne lui en reste rien du tout, et nous le savons bien. Il lui aurait été plus profitable d'apprendre nïmporte quoi, fûtce un métier manuel, que de faire semblant d'apprendre ce qu'on a tenté de lui enseigner. L'enseignement « moderne », qu'on n'ose pas installer carrément, formerait tout de suite des jeunes gens bien autrement munis pour les bons combats de la vie, s'il était donné par des hommes aussi intelligents que les professeurs de l'enseignement classique.
« Mais le bachelier vulgaire, qui, non content de ne rien savoir d'utile pour le présent, a employé huit années à ne pas comprendre ce qui fut beau dans un très lointain passé, est un être d'une constitution saugrenue, un être ridicule en soi. Il serait très bon de ruiner, dans l'esprit des familles françaises, le « prestige » navrant du bachelier ès-lettres.
« Il ne faudrait pas craindre non plus de décrier systématiquement l'état de fonctionnaire. C'est un état peu reluisant, — sauf dans l'enseignement, où l'objet même de la fonction ennoblit les conditions dans lesquelles elle s'exerce. Mais être, par choix, employé subalterne de ministère ou d'administration, quelle pauvre destinée! Et c'est pourtant le rêve que d'innombrables familles françaises font pour leur fils!
(( Attendre de la communauté sa maigre nourriture en échange du plus maigre travail qu'on peut, et d'un travail plus mécanique et moins personnel que celui de l'ouvrier et du paysan : en sorte que c'est à qui, de l'État et de son employé, donnera le moins à l'autre; accepter une vie étroite, sans intérêt, sans utilité, sans indépendance, par timidité, paresse, peur des risques, terreur de l'avenir, ce n'est sans doute pas absolument criminel, mais enfin cela n'est peut-être pas très fier pour un homme. J'honore plus le laboureur et l'artisan, cela va sans dire; mais j'aimo même mieux le commis de magasin ou le petit boutiquier : il est plus libre dans le fond, et plus agissant.
« La profession de fonctionnaire se relève, je le sais, chez les chefs de service, parce qu'ils ont, eux, quelque ombre d'initiative et de responsabilité. Le fonctionnarisme, en effet, n'est pas déshonorant en soi : mais il tend à devenir peu honorable par la multiplicité des fonctionnaires, qui entraîne leur demi-oisiveté et les transforme en parasites et par les mobiles de chétif égoïsme qui les ont fait entrer dans cette humble carrière.
« Le remède, on le connaît. Ce serait de réduire leur nombre des deux tiers, de payer davantage ceux qui resteraient, et de les charger de plus de travail et de responsabilité. Mais on sait aussi qu'il n'y faut pas songer, les fonctions publiques étant la monnaie dont nos abominables députés payent leurs clients.
« Au moins pourrall-on s'efforcer de créer un préjugé contre le fonctionnarisme; de propager cette opinion que, dans l'état actuel des choses, il est souvent le refuge des jeunes gens pas bien forts, pas bien intelligents, pas bien hardis, pas bien soucieux de leur indépendance ni de leur dignité.
« Quelqu'un me souffle : — Il ne serait pas mauvais non plus de combattre le prestige de l'École polytechnique. Bizarre école, où tous les élèves entrent pour être ingc-
nieurs, et d'où les trois quarts sortent soldats contre leur volonté. Nous ne voyons pas, au surplus, que ceux qui en sortent ingénieurs de l'État nous bâtissent de meilleurs ponts ni, particulièrement, de meilleures digues que les constructeurs anglo-saxons, formés par une instruction toute pratique. L'École polytechnique est certes une institution qu'il faut honorer, mais sans excès susperstitieux. Elle nous donne trop d'artilleurs sans vocation. Nous connaissons tous des jeunes gens que ses deux années de surmenage ont vidés pour le reste de leur existence. Son enseignement purement théorique, propre à faire des professeurs, a généralement pour effet de transformer en fonctionnaires ponctuels, intolérants et stériles, des hommes qui, sans lui, eussent peut-être montré de l'audace et de l'invention.
« Rien à faire là contre. Mais du moins, quand un père dira devant vous : « Je destine ce gamin-là à Polytechnique » et que la mère s'excitera d'avance sur l'épée et le chapeau à claque, gardez-vous de tout sourire complaisant.
«. Il faudrait perdre ausei la superstition des professions qu'on appelle « libérales », je ne sais pas pourquoi. Car il est étrange que le métier d'avoué ou le notariat soit une profession libérale, et que l'agriculture n'en soit pas une. Une profession libérale vaut exactement ce que vaut celui qui l'exerce. Un médecin médiocre, un avocat à la douzaine (nous savons par quel petit effort d'esprit on peut devenir docteur en droit), un littérateur sans talent est un être beaucoup moins intéressant et de bien moindre valeur sociale, je ne dis pas qu'un. industriel intelligent, mais même qu'un bon fermier, un commerçant habile et loyal, un bon ouvrier d'art, un menuisier adroit, un maçon sérieux. Vérité toute élémentaire, et pourtant très peu reconnue.
« Semblablement, il faudrait persuader à l'opinion pu-
blique que la littérature et l'art ne sout point des professions qui confèrent par elles-mêmes, à ceux qui les ont choisies (presque toujours par vanité pure), une dignité mystérieuse ni des droits spéciaux à la considération des autres hommes. On ne doit aucun respect préventif aux jeunes gens qui veulent « faire de la littérature », car «ils sont trop », et il est trop commode de se dire écrivain ou artiste, puisqu'on peut toujours se dire tel sans en apporter aucune preuve. Et n'ayez pas scrupule de décourager les jeunes souffrants du mal d'écrire. Chez ceux qui ont du talent, ou ce talent percera quand même et triomphera de tous les empêchements; ou il se manifestera, dans la profession qui les aura recueillis, sous des formes imprévues et utiles : et ainsi ni leur sensibilité ni leur imagination ne sera perdue.
« Et il y a encore bien d'autres « opinions à répandre » ; mais c'est assez pour une fois. >>
Jules Lemaitre.
On peut penser quel fut l'effet de ces deux articles, sur le public : la première édition fut presque immédiatement épuisée et on dut en tirer une seconde précipitamment. Pendant deux jours, la maison Firmin-Didot ne put satisfaire aux demandes des libraires et du public, qui enlevaient plus de cent exemplaires par jour.
Mais l'action de ces deux articles ne se fit pas sentir seulement sur le public, elle réagit sur la Presse elle-même et détermina un extraordinaire mouvement de publicité.
Ce mouvement se manifesta d'abord par la reproduction, dans un certain nombre de journaux de province et de l'étranger, de l'article de M. Jules Lemaître, ce qui en augmenta encore la portée et en continua le retentissement. Citons notamment : la Dépêche, la Vraie France elle NoiivcHiste, de Lille; V Express, de Boulogne-sur-Mcr; le Vernolien, de Verneuil; le Journal de Bruxelles, le Soir et le Petit Belge, de Bruxelles, etc.
Ce mouvement se manifesta ensuite par une recrudescence d'article? dans la Presse. Sous ce titre : Changeons notre àme, M. Albert Goullé, consacre au volume une de ses chroniques, dans la Petite Réimblique. Un article de M. Moguez, dans l'Estafette, est intitulé : Sursum Corda.
Le directeur du Journal de Rennes, M. Bart. Pocquet, publie, en tête de ce Journal, un grand article intitulé : Français et Anglo-Saxons. La conclusion en indique l'esprit : « M. Deniolins traite cette question avec sa clarté et sa sajracité habituelles. Ce livre très remarquable évoque des idées; il fait mieux, il incite à prendre des résolutions viriles, à déterminer la direction delà vie; et c'est pour cela qu'il mérite d'être lu par les hommes préoccupés à la fois de l'avenir de nos enfants et de notre pays. » — Le Patriote de 'Sormandie n'est pas moins explicite ; l'article débute ainsi : « Ce livre devrait être entre les mains de tous ceux qui ont quelque souci de notre avenir » Un article de la Gazette des Campagnes est intitulé : Notre Décadence : « La supériorité des Anglo-Saxons est mise en lumière avec une clarté effrayante par M. Edmond Demolins. Il nous en fait sentir les eflfets et en montre les causes
avec une impitoyable clarté Un livre qui suggère de si
sérieuses pensées ne doit pas passer inaperçu. Nous y reviendrons plus d'une fois. »
"V. — L'opinion de MM. Lucien Descaves, Francisque Sarcey et Cornely.
Le lendemain du jour où M. Jules Lemaître publiait, dans le Figaro, son second article, le "23 mai, M. Lucien Descaves, publiait, en tête de l'Écho de Paris un remarquable et retentissant article, sous ce titre : Un livre d'Alarme. Nous en reproduisons une partie :
« Il est, en vérité, terrible et recommandable, ce livre
dans lequel M. Edmond Demolins a entrepris de nous dire A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxo}is.
« Terrible, dans ses constatations appuyées d'exemples saisissants, de documents peu nombreux mais choisis avec soin; recommandable, à cause de ses conclusions, dont quelques-unes, si nous les mettions en pratique, sans tomber dans l'imitation servile et en les accommodant au génie de notre race, seraient pour elle salutaires.
« Aussi voudrais-je voir le livre de M. Demolins entre les mains de tous les pères de famille, de tous les éducateurs de l'enfance, je ne dis pas des gens qui nous gouvernent ou ambitionnent de nous gouverner, car l'auteur a facilement démontré que l'intérêt de ceux-là, à tous les échelons de la hiéraixhie, est de conserver intacte le plus longtemps possible, de ne pas faire craquer la croûte encore résistante du fromage rance dans lequel ils vivent retirés.
« Le Devoir présent! Un pareil livre usurperait moins ce titre sans doute que les pauvres conseils de M. Desjardins et que toutes les objurgations caduques des membres de l'Union pour l'action morale. J'avertis le lecteur que nous sommes loin des balivernes débitées autour d'un Bock idéal, d'un tableau de M. Détaille et d'une Ligue des patriotes. M. Demolins, en effet, nous enseigne, dès la couverture géographique de son volume, que notre ennemi le plus redoutable n'est pas coiffé d'un casque à pointe, là où nous sommes habitués à le chercher; et les lignes suivantes nous confirmeront bientôt dans cette opinion : « Pendant que nous passons des revues et que nous célébrons des anniversaires guerriers, un adversaire que nous ne voyons pas, ou que nous méprisons, parce qu'il n'est pas, comme nous, armé jusqu'aux dents, sillonne tranquillement les mers de ses innombrables navires et envahit insensiblement le monde de ses innombrables colons. »
« La couverture en question n'est que l'illustration de ce passage. Les petits drapeaux que le bourgeois sédentaire et pacifique plante sur la carte « du théâtre de la
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guerre », M. Demolins les a remplacés par deux teintes indiquant simplement les parties du monde où l'Angleterre nous a supplantés; celles où sa puissance d'expansion s'est, en outre, affirmée; celles enfin, comme l'Egypte et la Republique Argentine qui ne sont encore que menacées
« M. Francisque Sarcey a parlé ici même du tableau comparatif, dressé par M. Demolins, des divers éléments qui composent notre Chambre des députés et la Chambre des communes d'Angleterre. C'est une leçon excellente, mais le livre en contient d'autres, car l'auteur, avant de nous faire toucher du doigt les inconvénients, les vices d'une représentation nationale où la quantité des avocats, des journalistes, des médecins et des fonctionnaires l'emporte sur le petit nombre des agriculteurs , des industriels et des commerçants, l'auteur, dis-je, s'est attaché à nous prouver qu'il ne peut en être autrement avec des écoles comme les nôtres, où l'enseignement méconnaît autant les conditions mêmes de la vie. C'est exact. La France a les représentants qu'elle doit avoir, dans une société déséquilibrée
€ M. Jules Lemaître avait raison de dire, l'autre jour, que nous devrons commencer par nous faire une àme. Je veux bien que M. Demolins nous y aide en prêchant la prédominance de l'individu sur le groupe, du particulier sur l'État, telle qu'on l'observe en Angleterre, dans ses colonies et aux États-Unis. Il me plait que l'on montre la société subordonnée à l'individu, au lieu de faire dépendre le relèvement social d'une hypocrite et intermittente solidarité, à la fois cheval de bataille et cheval de parade électorale , qu'enfourchent les politiciens, les hommes de parti.
« Je sais bien que, pour certains , l'action individuelle, substituée à l'action sociale, est une forme de l'égoïsme dont les avantages, développement do l'initiative, culture de l'énergie, apprentissage de la responsabilité, etc., ne
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compensent pas les répugnants abus. Mais M. Demolins remarque justement qu'il y a deux points de vue dans la solidarité : l'assistance que l'on donne au prochain et celle qu'on en reçoit; de sorte que l'on peut se demander si les partisans de la doctrine solidariste ne sont pas réellement des égoïstes, en ceci qu'ils recherchent plutôt la seconde satisfaction que la première.
« Aussi bien, il n'est pas impossible de concilier l'altruisme et l'individualisme, en s' aimant, en s'assistant les uns les autres, sans cesser pour cela de compter avant tout sur soi-même.
« Le livre où tant de questions vitales sont agitées méritait d'être signalé. A quoi tient la supériorité des Anglo- Saxons? Il est bon de le savoir et d'en faire son profit, si l'on ne veut pas que se vérifie, au siècle prochain, la crainte exprimée par Proudhon, lorsqu'il écrivait : « L'Euroie est grosse d'une révolution sociale; mais ne mourra-t-elle pas avant d'accoucher? »
Lucien Descaves
En même temps que M. Descaves, M. Francisque Sarcey donnait son appréciation sur l'ouvrage. Il publia un premier article dans VÉdio de Paris, sous ce litre Anglo- Saxons et Latins; en voici le début :
« Notre ami, Jules Lemaître vient d'écrire un très brillant article, où il cherche à donner une idée du volume de M. Edmond Demolins, docteur ès-sciences sociales. J'avais lu cet ouvrage avec une curiosité douloureuse et je me proposais de signaler au public, ce pamphlet (je prends pamphlet dans le grand et bon sens du mot). »
Après avoir analysé le chapitre dans lequel M. Demolins oppose la composition de la Chambre des Députés à celle de la Chambre des communes, M. Francisque Sarcey conclut ainsi :
0 Ce livre est bien intéressant, fertile en idées neuves,
OU du moifjs renouvelées et vous aurez tout avantage à vous pénétrer des conseils de l'auteur, qui est un philosophe. »
Quelques jours après, M. Francisque Sarcey revenait sur l'ouvrage, dans son leader-article du Rappel :
« Décidément, il me tracasse le livre de M. Edmond Deraolins qui fait en ce moment si grand bruit. J'en ai déjà parlé, car je ne sais guère, pour le moment, d'ouvrage plus suggestif. Il faut que j'en parle encore.
« M. Edmond Demolins, après avoir constaté chez nous ce manque d'initiative et d'énergie qui caractérise les générations nouvelles attribue cette neurasthénie, cette aboulie (ce sont les mots techniques), à l'éducation qu'elles ont reçu dans l'Université...? En regard de nos collèges, de tous nos établissements d'éducation privée et publique, il met le régime scolaire anglais et il en trace, après Hip-
polyte Tami, le tableau le plus séduisant M. Demolins
en conclut que notre régime comprime, chez le jeune homme, l'habitude de l'action libre cl spontanée, l'originalité. Moi, j8 veux bien, mais je me permets d'adresser une question à M. Edmond Demolins, une toute petite question que je serais bien aise de lui voir résoudre. »
La question que développe M. Sarcey, dans la suite de de son article peut se résumer ainsi : Sous l'ancien régime, notre système d'éducation était tout aussi compressif, tout aussi claustral qu'aujourd'hui et cependant il formait des caractères énergiques et non des âmes veules comme de nos jours.
Ainsi mis en demeure de répondre par le célèbre critique, M. Demolins adressa à M. Sarcey une lettre publiée en tête de la livraison de juin 1897 de la Science sociale et sur laquelle nous n'avons pas à revenir ici.
Cet article de M. Francisque Sarcey fut reproduit, ou commenté, dans une partie de la Presse, notamment dans
le XIX^ siècle, dans le Pays, dans la Paix. En particulier, il suscita, dans la Revue, La Réforme économique, un article signé « Un député ». Cet article intitulé : Les livres décourageants, débute ainsi :
« Sous ce titre, « A quoi tient la supériorité des Anglo- Saxons n vient de paraître un livre dont on s'occupe beaucoup dans le monde des penseurs et des économistes. L'auteur, M. Demolins, est un homme de talent, connaissant bien les sujets qu'il traite, plaidant avec énergie les thèses qui lui paraissent justes et sachant, ce qui ne gâte rien, les présenter en bon langage. Il n'est donc pas surprenant que la publication qu'il vient de faire ait attiré l'attention. Mais le mérite de l'auteur et la valeur de l'ouvrage ne sont qu'une raison de plus pour qu'on n'hésite pas à dire la vérité à leur sujet. M. Demolins se trompe et la publication de son livre est regrettable. Ce livre appartient en effet à la catégorie — dont on abuse un peu depuis quelque temps, — des ouvrages propres à jeter le découragement dans l'esprit de la nation »
Cependant l'auteur fait plus loin l'aveu suivant :
« La supériorité actuelle de l'Anglais et de l'Allemand provient uniquement de leur plus grande activité et de l'énergie de leur initiative. Jusqu'ici nous sommes au fond d'accord avec M. Demolins. »
Dans ce cas, on ne voit pas en quoi cet article est moins « décourageant » que l'ouvrage lui-même, puisqu'il aboutit à des constatations identiques. L'auteur ajoute : « Nous nous séparons de M. Demolins, lorsqu'il prétend voir la cause de notre absence d'énergie et d'initiative commerciale dans notre système d'éducation. » Et pour établir son affirmation il cite largement l'article de M. Sarcey que nous signalons ci-dessus. Il nous suffit donc de renvoyer le lecteur à la réponse faite par M. Demolins.
Mais, en sa qualité de « Député », l'auteur est porté à attacher a la politique une influence prépondérante : « C'estdans la politique, dit-il, qu'est la véritable cause du mal et non dans notre système d'éducation. » C'est prendre l'efTet pour la cause, ainsi que le démontre si nettement M. Demolins dans son chapitre intitulé : Le personnel politique en France et en Angleterre.
M. Cornely n'est pas tombé dans cette erreur; il a nettement aperçu et signalé l'importance sociale de l'éducation. Son article a paru dans un journal à grand tirage, La Mode illustrée, qui s'adresse aux mères de famille : « Depuis longtemps, dit-il, tous ceux qui pensent et qui observent parmi nous déplorent le système d'éducation du jeune Français. Notre collègue et ami, M. Edmond Demolins vient une fois de plus d'en exposer les dangers... Demolins attribue avec raison la supériorité de la race anglosaxonne à son système d'éducation nationale qu'il compare au système français et au système allemand. » M. Cornely analyse alors d'une façon claire, animée et très intéressante toute la partie de l'ouvrage de M. Demolins consacrée à l'éducation et qu'il serait si important de faire lire à toutes les mères.