JULIE, MERVILLE
JULIE
Qu'est-ce donc que veut-dire ma sœur , Mervllle ? elle prétend que je vais vous trouver dans des dispositions charmantes.
MERVILLE
Eh ! ne voyez vous pas qu'elle plaisante ? Je suis plus aimable, dit-elle , après un peu d'humeur -, elle a essayé de m'en donner; ah! si je ne suis pas toujours charmant, ce n'est pas sa faute.
JULIE
Ne serait-ce pas la vôtre?
MEBVILLE.
Non , c'est celle de la foitune : si Ton m'eût trouvé assez de bien pour m'accorder votre main la première fois que je l'ai demandée , si je n'avais pas été forcé de me faire marin pour me faire riche , mon caractère ne se fût point aigri par l'inquiétude de vous perdre , par l'impatience de vous obtenir, par l'habitude décommander à des hommes durs et grossiers, et par l'éloignement de ce sexe aimable dont le charme peut seul adoucir la rudesse du nôtre. Aussi vous ne m'aviez connu qu'un peu vif , et vous me retrouvez très-emporté ^ dit-on , et fort jaloux ; je le confesse.
JULIE
De qui donc, s'il vous plaît ?
MERVILLE
Eh ! le sais-je ? Si je l'étais de quelqu'un , je ne le serais bientôt plus de personne... Je le suis de moi-même qui devais vous plaire autrefois davantage ; le Merville qui s'éloignait passait pour être aimable j le Merville qui revient
JULIE
L'est encore assez souvent , et bientôt, j'espère , le sera toujours ; qu'il se défende seulement contre l'emporfement et l'exagération, ..Hier, par exemple, quelle scène avez-vous l<tllc k cette pauvre femme!
METIVILLE.
C'est que cette pauvre femme est un moustre.
JX7LIE.
Encore...
MERVILLE
Quoi ! ce n'est pas un monstre que la coquette perfide qui , tandis que mon ami s'en croit seul adoré , m'adresse à moi-même des mots provoquans et des regards timidement amoureux. Comment donc voulez-vous que je l'appelle ?
JULIE
Une femme , comme tant d'autres.
MERVILLE
Et cet homme deloî qui^ prenant de toutes mains , n'attaque mon adversaire qu'après lui avoir fourni des moyens de défense^ comment î'appellerai-je ?
JULIE
Mais , tout simplement un procureur.
MERVILLE
Ah ! vous êtes méchante ! et je ne suis qu'emporté {Tendrement. ) Mais je vais cesser de l'être ; à la veille du plus beau de mes jours , le plaisir seul peut approcher de mon àme j elle est tout entière au bonheur.
JULIE
Ah ! vous avez sans doute un bonheur de plus en l'aimant , c'est de pouvoir et d'oser le dire -, toujours timide et réservé , mon sexe se dissimule long-temps à lui-même ; les premières impressions de l'amour -, il ne laisse qu'entrevoir des transports que souvent il partage , et lors même que cet aveu , devenu légitime , ose enfin s'échapper , notre bouche parle mal un langage qu'elle ne connaît pas bien encore.
MERVILLE
Ah ! parlez , réformez jusqu'au moindre de mes défauts ! que faut-il faire ? que faut-il changer eu moi ?
JULIE
Changer? rien -, mais de vous adoucir, de tempérer votre humeur.
MERVIJ-LE.
Ah ! je ne la reconnais déjà plus moi-même ; votre espiègle de soeur vient encore à bout de l'exciter quelquefois... Mais avec vous du moins jamais je ne m'oublie... convenez-en... Vous souriez... A propos de votre sœur, elle veut que demaiu nous la fassions danser ; qu'en ditesvous ?
JULIE
Eh bien ! dansons.
MERViLLE , hésitant.
Je ne sais , mais danser un jour de noces me semble un vol fait au bonheur-, c'est donner au tumulte, à l'éclat , des instans que réclament le mystère et l'amour.
JULIE
Eh bien ! ne dansons pas ; je ferai sur ce point tout ce que vous voudrez.
MERVILLE , ay^ec instance.
Quoi ! ne puis-je avoir votre avis?
JULIE
Je vous le dis, c'est de me conformer en tout au vôtre.
MERVILLE , fortement.
Mais encore , on veut quelque chose.
JULIE
Oui , ce que vous voudrez.
MERVILLE
11 faut que vous comptiez bien sur ma patience.
JULIE
En effet , étrange entêtement de ne vouloir que ce que vous voudrez !
MERVILLE
Vous voulez m'éprouver, Julie j mais , de grâce, quittez ce refrain dérisoire et dites-moi, ce qu'il faut faire. JULIE , toujours du même ton.
Eh bien donc ! pour changer , ce qu'il vou.s plaira.
MERVILLE , impatienté.
Ah ! ça, croyez-vous qu'un pareil entêtement ne soit pas mille fois plus insupportable que l'emportement qu ou me
reproche ? mon défaut du moins , si c'en est un , vient d'uue àme brûlante et passionnée, l'excessive sensibilité qui en est la cause peut en être en même temps l'excuse -, mais que penser de cette froideur ironique et perfidement calculée?
JULIE
Tout ce que vous voudrez.
MEaVILLE.
Oh ! je sais trop le vœu secret de votre cœur ; c'est que je cesse enfin de me modérer, de me contenir , et que dans le juste transport que vous seule aurez fait naître, je prenne sur moi les torts d'une rupture éclatante.
JULIE
Tout ce qu'il vous plaira.