SCÈNE X
Les mêmes, GERCOURT, arrwant sans être vu, et écoutant.
MERVILLE
Vous voulez me contraindre à reprendre ma foi, à vous rendre vos perfides sermens.
JULIE
Tout ce que vous voudrez.
MERVILLE
Eh bien ! je vous les rends , Madame -, je renonce aux nœuds qui devaient nous unir : un jour plus tard ils étaient indissolubles , et mon amour n'eut point embelli votre vie , et votre froideur eût empoisonné la mienne -, bénissons l'un et l'antre le jour qui nous éclaire... Adieu, Madame. ( Il voit en se retournant Grrcourt , et lui dit.) Ah ! mon ami , je suis le plus malheureux dfS hommes ! JULIE , à part.
Ciel ! mon oncle !
Gercourt.
Eh bien ! qu'est-ce donc que cette nouvelle scène ?
JULIE
Rion du tout, mon oncle.
A~t- il perdu i' , 3
MEE.VILLE
Quoi ! ce n'est rien , perfide ! Ecoutez , mon ami.
GERCOURT
C'est inutile, j'en ai assez entendu. Tu lui rends ses sermens, n'est-ce pas? et moi, je te rends ta parole. Ainsi vous voilà libres tous les deux.
MERVILI-E.
Quoi, Gercourt !
GERCOURT
Est-ce que cela ne t'arrange plus déjà ?
MERVILLE
Vous voulez donc ma mort?
GERCOURT
Oli ! mon Dieu , non*, mais je ne veux pas la sienne nom plus-, et si tu l'épousais, je craindrais toujours qu'un moment de vivacité
MERVILLI'.
Ciel! vous pensez !.... et je vous ai cru mon ami.
GERCOURT
Olî ! cela ne nous empêchera pas de l'être encore -, mais, tiens, je t'engage à rester garçon, mon ami : c'est le seul moyen de ne pas battre ta femme.
MERVILLE
Écoutez. Je sais qu'un sang trop vif m'emporte quelquefois-, mais je jure de me corriger, de me vaincre.
GERCOURT
Pas possible.
MERVILLE, se Contenant , et répétant :
Pas possible ! Mais je sens mes torts; c'est un pas de fait pour les réparer-, déjà je suis moins irascible.
GERCOURT
Diable ! quel amendement !
JULIE
Écoutez-le, mon oncle.
MERVILLE
L'amour enfin, l'amitié, le bonheur, tempéreront mon sangj et quand tous les liens m'uniront à ce que j'aime,
quand toutes les passions douces rempliront mon cœur, comment garderait - il encore celle dont je rougis déjà moi-même Gercourt, mon ami !
GERCOURT
Je te plains ; mais tu es incurable.
Dites que vous voulez le croire.
GERCOrRT.
Non, j'en suis sûr.
MERVILLE, s' emportant.
Comment ! vous saurez mieux que moi ce qui se passe dans moi-même ?
GERCOURT
Eh bien ! ne vas - tu pas te fâcher pour me prouver que tu te corriges !
MERVILLE, sans voir les signes que lui fait Julie.
Eh ! qui ne se fâcherait pas de voir à la fois Tentètement et l'injustice s'unir pour se jouer d'un malheureux ! Targuez-vous , si vous voulez, de cette froideur imperturbable que vous décorez du beau nom de sagesse, et qui ue prouve à mes yeux que 1 indifférence et l'insensibilité, j'y consens; mais souffrez aussi que moi, dontl'àmè ardente ne sait rien éprouver, rien sentir faiblement, souffrez que je mette dans mes actions, dans mes mouvemens, dans mes discours plus de chaleur qu'on n'en voit dans les vôtres.... Ah ! belle Julie, peut-il avoir une âme glacée celui que vous embrasez d'amour ! peut-il jamais sentir, exprimer assez vivement le bonheur de vous aimer, de vous plaire! peut-il
GERCOURT
Ce que tu dis là est fort beau, mon cher; mais moi qui ne t ai point embrasé d'amour , tu pourrais me parleP un peu plus doucement, peut-être, et je ne suis pas plus exempt qu'un autre de tes bourrasques.
JULIE
Il n'en aura plus , mon oncle.
Mi;UVlLLE.
Non, je vous le jure, jeu atteste ce qu'il y a de plus sacré.
GERcouax.
Ecoute ; tu vas crier à l'eutêteincnt, mais je parie tout ce que tu voudras que , tout prévu, tout sur tes gardes que tu sois, vingt -quatre heures ne se passeront pas sans qu'il t'échappe encore quelque trait d'emportement ou de jalousie j car c'est encore là une de tes qualités.
JULIÏ.
Acceptez-vous le pari ?
MERVILLE
Eu doutez-vous, belle Julie? Oui, je l'accepte; je veux qu'il soit cher.
GERCOURT
Tiens , je vais te faire un bel avantage : la noce à demain , si tu gagnes.
MERVILLE
Oh 1 je gagnerai.
JULIE
Mais vous , mon oncle , qu'aurez- vous , s'il perd ?
GERCOURT
Le plaisir de te sauver, de le convaincre, et d'avoir raison.... Ah ! çà, te voilà intéressée à 1 épreuve; il faut que tu nous aides , Julie.
MERVILLE
Ah ! Julie , tout au plus soyez neutre.
GLRCOUKT.
Non, vraiment ; tout le monde en sera, je t'en préviens.
Quoi ! tout le monde contre moi seul !
GERCOURT
^ans doute ; voyez donc pour un homme averti le beau triomphe de se modérer pendant vingt-quatre heures ! Encore tu peux, si tu le veux, étoulfer de colère; pourvu que rien n'éclate , tu as gagné.
MERVILLE
De tout mon cœur. Permettez-moi, belle Julie, de baiser le prix de la victoire que je dois remporter sur moimême. ( // lui baise la main, et s' éloigne. )
ai
GERcotjBT, le retenanf.
Songe bien au moins qu'au premier mot plus haut que l'autre, tu as perdu ; il faut que tu parles tout le jour sans plus t'émouvoir (juuu confident de tragédie.
MER VILLE
Oui , j'en répons.
GERCOt/RT.
Mais tu ne vas pas, j'espère, t'eufermer dans ta chambre?
ce serait tricher
MERviLLE, posément.
Non , non , je vous rejoins dans un instant. ( // sort. )