SCÈNE XVIII
JENNY, MOMBREUIL.
JENNY
Ah! VOUS êtes charmante en homme! Etes-vous toutà-fait prête?
Ah ! absolument.,.. Ne pnis-je savoir ce que signifie la scène dans laquelle on me fait jouer ? JliNNY, V éludant.
Oh ! c'est que nous voudrions arranger pour les noces de ma sœur nn petit proverbe où nous avons besoin dun amoureux. Ursule devait le faire , et nous voulons voir si vous pouvez la remplacer.... JNous serons ici tout à l'heure, mon oucle et moi, parce que c'est ici que la scène se passe; mais faites de votre mieux, et souvenez-vous surtout d'être un amant passionné et heureux.
MOMBREUIL.
Je ferai tous mes efforts.
JENNY
Oh ! je crois que vous réussirez.
MOMBREUIL.
J'en ai le désir.
JENNY
D'honneur, on s'y tromperait.
MOMBREUIL.
Je le crois.
JENNY
Je suis sûre que Merville lui-même en sera la dupe.
MO.MBREUIL.
Moi , je l'espère.
JENNY
Vraiment cet habit vous sied à merveille.
MOMBRr.UIL.
Vous plairais-je ainsi , Mademoiselle ?
JENJSY.
Ali ! beaucoup mieux que tantôt ; quel dommage que vous ue puissiez pas rester ainsi !
MOMBREUIL.
Je le pourrais si votre oncle le permettait.... je vous servirais sous cet habit.
JENNT.
Ah, non! cela paraîtrait drôle Mais ce n'est pas le
tout de bien porter riiabit, il fiiut voir comment vous y parviendrez pour faire ranioureux.
MOMBREUIL.
Ah! si vous vouliez me l'apprendre!.... Faites-moi répéter mon rôle.
JENNY
Mais je ne le sais pas.
MOMBREUIL.
N'importe, essayons tous.... toutes deux.
JENNT.
Je le veux bien -, voyons , dites : je vous aime.
MOMBREUIL.
Oui, charmante Jenny , je vous aime. '
JENNY
Ce n'est pas mal-, mais il faudra dire charmante Julie.
MOMBRr.UIL.
Quand on vous voit, comment en nommer une autre ?
JENNY
Ah ça ! l'on prétend que tout le monde dit assez bien, je vous aime, mais que je vous adore est bien plus difficile : quand ces deux mots ne touchent pas, dit-on, il& fout rire.... Essavez.
MO.MBREUIL, bien tendrement.
Ah! oui, je vous adore Mais, par pitié, n'en riei
pas !
JENNY, étonnée.
Qui ! moi? mon dieu ! je n'en ai pas la moindre envie.
Ah ! que ces mots sont aimables dans votre bouche ! voulez-vous bieu me les dire encore ?
MOMBREUIL, plus passionnément.
Ah ! jamais assez..., oui, Jenny , oui , je vous adore. JENNY, émue.
Mon dieu! le singulier plaisir ! Ah! que l'homme qui m'aimera me dise cela comme vous ^ seulement, je n'en demande pas davantage.
MOMBREUIL, à part.
Si Julie n'arrive pas, je vais me trahir. {Haut. ) Quel charme plus doux encore auraient ces deux mots dans votre bouche.
JENNY
Oh! je ne les prononcerai jamais.
MOMBREUIL.
Quoi ! l'homme heureux que vous aimerez n'en recevra pas l'aveu.
JENNY
Je ne lui dirai pas.... mais je crois qu'il l'aura bientôt deviné.
MOMBREUIL.
N'a-t-on jamais essayé de vous faire aimer personne.
JENNY
■" Aimer, non ; épouser, oui : l'on m'a présenté un mari qui m'a déplu , et moi j'ai dit que je ne me marierais que quand on me plairait.
MOMBREUIL.
Mais ne serait-il pas aussi trop difficile de vous plaire ?
JENNY
Oh! ça, je n'en sais rien, par exemple; mais j'en ai peur.
MOMBREUIL.
Quoi ! vous ne vous êtes jamais fait l'idée de l'homme que vous préfériez à tous les autres?
JENNY
Oh ! mon dieu non !
Eli bien ! je vais vous en faire le portrait, moi.
JENNY
Ah ! vous me ferez plaisir... Voyous.
MOMBREUIL.
Vous voudriez de grands yeux bleus.
JENNT.
Je l'ai cru longtemps -, mais il me semble que des yeux noirs ont plus d'expression. W est-ce pas la couleur des vôtres ?
MOMBREUIL.
Mais, oui, je crois.
JENNY , Vobservant.
C'est que vous avez uu regard charmant.... Je gage que bien des hommes vous l'ont dit déjà ?
MOMBREUIL.
Ah ! je puis bien vous jurer que pas un ne s'en est encore avisé.
JENNY
C'est singulier ! vous ne les regardez donc pas comme cela !
MOMBREUIL.
Je vous prie de le croire.
JENNY
11 me semble cependant que, pour regarder ainsi, il faut s'y être un peu exercé.
Du tout : et si vous le vouliez , si vous me trouviez seulement la moitié aussi aimable que vous me semblez charmante, vos yeux, j'ensuis sûr, s'exprimeraient l)icu mieux encore que les miens j essayez , nous sommes seules.
JENNY
J'en ai bien envie, mais je n'ose pas.
MOMBREUIL.
Je vous dirai si c'est bien.
JENNY , après un regard tendre.
Est-ce à peu près cela.
MOMEr.EUIL.
Oh ! mieux encore.... je vois que vous le pourriez.
JF.NI^Y , apns un long legard mutuel.
Finissons, Agathe, finissons.... cela fait mal.
MOMBUEUIL.
Un dernier regard , de grâce.
Non , non j je m'amuse trop avec vous -, il faut que j'aille trouver....
MOMBREUît.
Eh! pourquoi donc me quitter? que n'attendous-nous votre sœur ensemble ?
JENNY
Je le voudrais bien ; mais si je n'allais pas ra'occuper de Merville, il viendrait peut-être vous déranger, et nous voulons le surprendre. Adieu : je vous envoie Julie tout à l'heure.
SCÈINE XIX.
MOMBREUIL, seul.
Quelle aimable enfant que cette Jennj! Ma foi, je ne sais si je ne la préférerais pas à sa sœur. Venu ici pour Julie, je sens que c'est l'autre qui my relient; jouons pourtant près d'elle le rôle assez plaisant qu'on me donne, puisqu'il se trouve si bien dans mon emploi.... La voici.
SCÈ^E XX.
JULIE, M03îijREUlL.
MOMBREUIL , déclamant.
Je puis donc vous parler sans contrainte , adorable Julie-, je puis m';i!)andoiiner sans réserve à tout l'amour dont vous m'avez embrasé....
JULIE, regardant autour d'elle.
Cest fort bien débuter; mais il n'est pas temps encore de commencer la scène.
MOMBREUIL.
Pourquoi me répondre avec cette froideur ? Votre cœur n'éprouve-t-il plus aucua des sentimeiis qui remplisseut le mien ?