AL.UN
Pardienne , sûrement qu'elle l'est au maître que je
sers encore.
MOMBREUIL.
Eh bien , tu ne le sers pas mal !
ALAIN
Dam , vous me payez mieux et puis je n'ai pas encore
eu le temps de m'y attacher. Il est débarqué ici il y a trois mois, d'un grand pays qui est de l'autre côté de l'eau, bien loin, je ne sais pas comment ils appellent ça; c'est égal.... Il n'avait point de domestique : mon parrain m'a tiré du jardin pour me prêter à ce monsieur qui , à cause de ça ,
me trouve quelquefois l'air un peu emprunte', à ce qu'il dit. Mais je croyais qu'Ursule vous avait mis au fait de tout cela, moi.
MOMBREOiL, réfléchissant
Non, elle n'en a pas eu le temps Et quel homme est
ce prétendu ? '
Ah ! c'est bien l'amoureux le plus têtu que je connaisse ! Il dispute sur tout, s'emporte sur un rien. Moi, j'ai quelquefois peur qu'il ne batte sa prétendue.... mais quand elle sera sa femme , ça ne peut guère lui manquer.
MOMBREUJL.
Ils se querellent donc souvent ?
ALAIN
Mon Dieu , toutes les fois qu'ils sont ensemble ! Elle est pourtant bien douce , elle -, mais , quoique ça , elle ne cède jamais. Elle dit son avis une fois tout gentiment , et puis v'ià qu'est fini, elle n'y changerait pas une syllabe \ l'autre enrage, crie , étoutfe , c'est égal , elle n'en rabat rieu. Ah ! ils me divertissent bien tous les deux quelquefois !
MOMBREXJIL.
Au portrait que tu me fais de ce prétendu emporté , ne serait-ce pas un certain Mer ville ?
ALAIN
Justement, Monsieur; est-ce que vous le connaissez?
MOMBREUIL.
Oui, un peu de vue, et beaucoup de réputation.
ALAIN
Eh ! mais , il vous reconnaîtra. Monsieur !
MOMBREUIL.
Oh ! non • il ne m'a vu que très-jeune, chez mon père , il y a long-temps : et que t'importe d'ailleurs ! ne preiids-je pas sur moi tous les risques? J'ai assez de fortune pour me charger de la tienne , et ma parole est sure.
ALAIN
Mais avec (ont ce bien. Monsieur, que ne vous présentez-vous tout de go dans la maison ! M. de Gercourt^
l'oncle et le tuteur des deux demoiselles ] vous y recevra avec plaisir. C'est un bon seigneur ; et ce n'est pas parce que je suis du château , mais je peux dire qu'il en fait biei\ les honneurs.
MOMBRETJIL.
Est-ce qu'il j vient beaucoup de monde au château !
ALAIN
Jamais personne -, mais vous viendrez , vous , pour demander la sœur cadette : elle vaut bien l'autre , allez. Vous diriez que c'était pour elle le billet qui a fait chasser cette pauvre Ursule-, elle rentrerait peut-être , et tout le monde serait content.
MOMBUECIL.
Excepté moi , mon ami. Je ne puis souffrir les aventures
ordinaires Je vois Julie au spectacle, ma tête se monte ,
je la fais suivre ; sa femme de chambre gagnée m'apprend qu'elle vient à cette campagne , oii je me rends en secret -, elle lui donne un billet de moi \ ce billet la fait chasser ; je l'apprends par toi son confident et son ami ; vous croyez que tout est perdu; moi, au lieu de m'affliger de ce malheur , j'imagine d'en tirer parti pour remplacer Ursule ; élevé dans la maison, tu réponds d'une femme de chambre , on l'accepte -, j'entre ce matin sous le nom d'Agathe, et je me charge du reste.
ALAIN
Le reste est pourtant le plus difficile.
MOMBREXTIL.
Tout est aisé quand rien ne décourage.
ALAIir.
Mais enfin, que comptez-vous faire ?
MOMBREtJIL.
Mon ami , je n'aime à rien prévoir; le dénoûment le pluS heureux me satisferait mal s'il ne me surprenait un peu moimême. Audace, amour et hasard ; voilà mes dieux.
ALAIN
Vous avez là une drôle de religion , Monsieur ! mais si vous saviez quelle jolie petite femme vous auriez peut-être e\i vous y prenant comme tout le monde !
MOMEREUIL.
Comme tout le monde ? J'aimerais mieux m'en passer toute ma vie. Tu ne sais donc pas comme tout le monde traite le mariage de deux jeunes gens que l'on veut unir?
ALAIN
Monsieur sent bien que ce n'est pas dans mon jardin que j'aurais pu apprendre ça,
MOMBREUIL. .
Les vieilles têtes des deux familles s'informent avec soin de votre naissance , de vos biens , de vos espérances , quelquefois même de vos mœurs, assez rarement de votre caractère -, et quand ces quatre articles leur conviennent , les jeunes gens qui se voient pour signer le premier jour s'épousent le second
ALAIN
Et s'en repentent peut-être bien le troisième ! Ah ! mais allez donc vous habiller , car vous n'avez que le temps.
MOMBRSVIL.
Oh ! je serai bientôt prêt; ma nouvelle garde-robe est à l'auberge ici près , je me suis déjà mis en femme hier au soir pour m'exercer , et j'ai même fait une conquête qui n'a pas laissé que de me donner quelque embarras après le souper... Ah ! ça , je reviens dans une dwni-heure. On sera levé , n'est ce pas ?
ALAIN
Oui, oui ! ( le rappelant) Monsieur ! Monsieur ! rase/,vous de près , je vous en prie.