‹ A. ThiersChapitre 1 sur 27 · A. Thiers · texte numérisé non relu

A. Thiers

Si l'art d'écrire consistait seulement à envelo]i|)cr (le phrases correctes et élc'gantes une i)enséc inn'énieuse, ou à suivre ri^'oiir-eusemcnt une iiiian'c lunivelle et une niéta|)li()Pe heureusement choisie, il y aurait peu de gi'ands écrivains, et ce serait presiiiic 1111 paradoxe de placer M. Tliiers parmi ces élus. Un l'eniarqucrail en elCet (|ue cet homme d'I^Wit n'est pas dxins ses livres ])ai'raitement correct, ni toujours élégant, ni rapide, ni pittorescpie. Son imaginalion vivement touchée des faits s'émeut des choses et non des mots, et ne se peint pas dans son style. Il jette parlois avec négligence des phrases traînantes, des expressions ternes, des r('lle\ii)iis, des à peu prrf; de diction et de peiisc'e.

Mais, ti'ès heureusement, les (pialiti's des grands écrivains sont d'un ordre très siipc'rieur à ce (pinii enseigne dans les rhi'tnrKpies ; les pr()C('d('s de I ari

d'écrire se distinguent par autant de nuances que les esj)rits dont cet art est la manifestation la plus brillante, et si (pick(ues-uns des mérites, qui font les Racine ou les Boileau et dont se passait Saint- Simon, ont manqué à l'historien de la Révolution et de l'Empire, celles (|ui le caractérisent ne sont pas d'un moindre j)rix. Sans recherche, sans effets, sans art ajiparent, il déroule dans un ordre vaste et clair une narration immense qu'il dirige en maître, et qui sendjle l'entraîner avec son lecteur. La diffusion dans le détail n'ote rien au mouvement de l'ensemble, et ce lleuve majestueux, cette belle Loii'o qui s'é[)anclie avec tant de largeur, nous emporte comme un torrent. Sous un coloris un j)cu froid, une chaleur cachée, la passion de l'auteur ])our son sujet, celle du narrateur qui suit les faits dans leur course, anime l'ouvrage tout entier. Et quel ouvrage ! Dix volumes sur l'histoire de la Révolution, et vingt sur le Consulat et rEm|)ire! Ce derniei^ livre surtout est pénétré de cette ardeur et peut être considéré comme le plus magnifique monument de la littérature contem|)oraine. L'Académie fi'ançaise l'a justement consacré. Jamais la verve d'un écrivain ne s'est ainsi soutenue pendant vingt-cinq ans, au point (pie les dci-niers livi'es surpassent les |)remiei-s p;ir l'iutc rèt, la vigueur et l'inspiration. N'y a-l-il pas là de (pioi i-acheter quelques redon- (hiMces, (|uelques réflexions sans portée morale, trop peu, comment dirait-on? trop ])eu de ce que Tacite avait trop.

AVANT-PnoPOS. 7

Et les discours! Pai'cc qu'une opinion :i été prononcée eu public, au lieu d'être écrite dans la solitude ou dictée, n'est-elle |)lus une œuvre littéraire, si le morceau tout entier en a les caractères? Puisque les discours de M. Thiers, refroidis sur le papier, sont des modèles de clarté et de belle ordonnance, puisqu'on est encore séduit, en les lisant, comme lorsqu'on les entendait sortir de cette bouche expressive aux lèvres minces, avec le son accentué d'une pi'ononciation iiK'ridionale, puiscjue les quinze volniiies, publiés par les soins judicieux de M. Calnioii ', lornieut un cours de politi(pie sensée, de linaiiccs pondér('es, de gouveruenienl libre et sage, et que ce cours est utile aux générations cpii se succèdent, n'est-il pas juste d'en relever les mérites et d'en lairi' l'histoire, luènic l'histoire littéraire?

La vie des hommes de lettres est intimement mêlée à celle de leurs ouvrages, et c'est un des progrès de hi criticpic niodciMie de ne pas les séparer. \'('^ltaire d'abord, puis M. ^'illemain et M. Sainte- Beuve nous en ont donné des modèles. La nécessité est plus ('•vidcntc ici, car tous les écr-its de M. 'l'hici's sont eu même tenq)s des actions; il n'a |)as scidemenl raconté l'histoii-e, il l'a fait*-. 1! faut |)()urtant se restreindre et résister au |)laisii', nu peu itH'Iangé de peines, de raconter toute l'histoire de France de|)uis soixante ans, et ((uoicpi'il s'agisse d'un ora-

1. l)is<-iiiiis i>(irlfiiiriil(ilrfs de M. '/'/licrs, piiblii-s par M. Cahuon, 1.") vol. iii-8. Paris, C. Lcvy, 1«79-1883.

leur, ce n'est pas une précaution oratoire de dire que, dans ces pages, les détails ne seront donnés qu'en ce qui concerne directement sa personne et ses titres à une juste renommée. L'espace manquerait pour aller au delà, et pour franchir la limite, assez mince pourtant, qui sépare l'histoire d'un tel homme de l'histoire de son pays.

C'est en i82.'5 quo le nom de M. Tliiers rr;ii)|);i |)()nr la pi-eiiiière fois les yeux du j)nhlic, ou du uioius, fut pour la preuiière (ois iiupriiué sur la couverlui'e d'un livre, f^e titre ('tait : Les Pyrcnccs \ et quoitjue plusieui's passages en soient recueillis dans les guides des voyageui's, comme la meilleure d<'sii'i|)tioii' de la valh'e d'Argelès et de la |)laine de Tai'bes, l'ouvrage n'est point fait pour les touristes. Ce l'c-eit d'un voyage accompli dans l'automne de IS22 est avant l(Uit un painpldrl politi([ue contre la gneri'e d'l*]spagne, guerre (|ui n'était point commenci'e, mais dont les ])réi)aratiis j)ouss(''s artiveiueiit provocpiaieiit un grand (Tlat de jiassions et de preteiilions absolutistes. C'est seulement au mois de mars I M2.'î (pie partit le duc

1. Les Pi/rcnces et le midi de la /'rdiire pciu/dni /es mois (le iiui'embie et de décembre 1H>\>, p;ir A. Tliirrs, in-8. Paris. liiez rniitiiicn, \^'2'.\. Cet «un r;ij,'-c ,i ('le ri'impfimé en 1<S7'|.

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(l'Angoulèine; mais déjà les Chambres avaient fort discuté, et un ministère était tombé. Les temps étaient donc favorables i)onr résumer les impressions que donnait l'aspect des pays menacés à un esprit éclairé. On sait de quoi il s'agissait : la Cour de France et les Chambres avaient résolu de remettre en possession de sa couronne, de retrôner comme on disait, le roi Ferdinand VII renvoyé par ses sujets. C'était une étrange entreprise, dans un temps où les i)rincii)es constitutionnels commençaient à revivre, et de la part d'une nation qui avait l)lus d'une fois reconnu (pic les peuples n'appartiennent qu'à eux-mêmes. 11 est vrai que les émigrés n'aimaient guère à s'incliner devant ce droit, et la maison de Bourbon revenue par l'étranger y voyait une condamnation indirecte de ses espérances et de ses démarches depuis trente ans. La Restauration était elle-même un grand exemple d'intervention. Mais tous ses soins eussent dû être de le faii'e oul)lier. (Teùt été de justice, de morale, de raison, connue de bonne ])olitique, et tout cela niai'clie assez souxcui d'accord, cpioi ([u'on en dise. Sous l'empire; de la Cliartc, il fallait reconnaître aux peui)les lo droit de jouir de la liberté ])oliti(pie et (!<■ mettre, en certains cas, la force au service du droit, i'.ucore s'il se fût agi de maintenir sur son trône; un roi menacé! Mais on envoyait une armt'-e franeaise en Fspagni' poui' rendre à un rin dépossède'' la plénitude de la souveraineté reprise par ses sujets. C'était à faire frémir tout esprit

LA RESTAURATinX.

libc'i'al. Tous frcmircnt en effet, et les discussions dans les deux Chambres furent admiral)les.

L'occasion était excellente })Our entrer dans la ])oliti({ue, et surtout dans la polénii(|ue. Ce n'est point d'ailleurs en théoricien (jue M. Thiers atta- (|uait la guerre, ou phitùt les j)roj(.'ts de guerre, mais en se mo(|uant avec désinvolture et bonne humeur des soldats de Ut foi. Cette bonne humeur, grande qualit(' chez un iiomnie politique, M. Thiei's l'a conservée à travers tant d'orages, et lui a dû jusqu'au dernier jour des succès parlementaires et populaires. Ne devait-il jias dire cinquante ans plus tard, dans une circonstance solennelle : « Il faut |)rendre tout au sérieux, rien au tragique ». Celte bonne humeur, une des formes du courage, est peut-être, avec l'esprit, le cai'actèi'c le plus saillant de son preiuiei' écrit, l'.n cherchant bien toutefois, on y apercevrait d'autres qualit(''s qui se retrouveront aussi plus tard : un style ais(; et naturel, encore cpiun peu traînant, et qui send)le la langue même du bon sens, un intérêt pour toutes choses, arts, sciences, industries, dont il décrit les opi'rations jusipi'aii (b'tail. Il v a la telle page sur la fabrication d*; la soude à Marseille (pii fait prc'voir, prédiction aisée (piaiid les ('vt'-nements l'ont ((iiilirmée, ces e\|ilicat ions abondantes sur les tissus, les fers et les niallères premières cpii ont appris tant de choses à nos contenq»oi'ains. ( )n sei'ait tent('' d'en copier des pages entières, si dans le cours de cette etnde l'occasion ne de\ait S(; présenter souvent tle cilei- les opinions de M. Thiers cx|)li(|uécs

par lui, de transcrire des discours où se retrouve cet heureux mélange de la pratique et de la théorie, se liant sans effort aux sentiments les plus nobles, et s'associant à des descriptions brillantes, i)resque poétiques. Il n'était pas en vain fds du Midi, et dans SCS veines coulaient quelc|ues gouttes du sang d'André Ghénicr.

Ce n'était pas le premier écrit du jeune élève du Ij'^cée de Marseille. Né dans cette ville le 15 avril 1797, après des classes brillantes, il était venu à Aix pour ses études de droit. A peine licencié, en 1820, il concourait pour un prix ])roposé par l'iVcadémie d'Aix, Son discours, un éloge de Vauvenargues, fut jugé le meilleur; mais les académies de province étaient quelquefois entachées d'esprit de coterie, et celle d'^Vix conservait un peu de tendresse ])our l'ancien régime. M. Thiers n'avait pu vivre jeune, actif, passionné, dans les sociétés, et qui sait? peutêtre dans les cafés d'une petite ville fort lettrée et fort éprise de l'esprit, sans commencer d'y être connu et goûté, sans y donner, sinon des preuves, du moins des espérances de talent. Il passait pour un des coryphées du libéralisme dans ce milieu tout agité encore des passions de 1815. Un membre de l'Académie, M. d'Arlatan de Lauris, magistrat éelaii-é, ayant dénoncé l'incognito par un excès de bienveillance, l'Académie refusa de donner le prix, faute de concurrenls assez distingués, et le concours fut remisa l'année suivante. Un an après, M. Thiers rcMivoyait, sans cacher son nom, le premier travail,

LA lîESTAUHATION. 13

el en com[)osait un second. Celui-ci arrivait de l'aris, d'une manière indirecte et sans signature. L'.Vcadéniie triomphante accorda le prix au second, tandis qu'elle reléguait à l'accessit le premier et le meilleur des deux. Le Constiunioniiel en a donné plus tard un extrait qu il faudrait citer. Et pourtant ces œuvres de jeunesse des hommes célèbres sont un [)eu décevantes, tant on les y trouve déjà tout entiers. On aimerait à [)enser que l'étude, l'expérience, la vie, créent les qualités, ou tout au moins les développent jusqu'à les transformer. INIais le cours de l'existence ne semble servir qu'à donner plus de conliance, plus d'occasions de montrer du talent, |)lus de sûreté dans rex[)i'ession, et il n'est pas certain (pie M. Thiers eût en aucun temps pai-lé des moralistes avec plus de grâce et de sim[)licité. Sans insister sur ces tenq)s de jeunesse, sur ce mili(;u où M. Thiers s'est formé, on doit placer à côté de lui, (lès ce nioni(;nt, son contemporain M. Mignct. Il aima jusqu'au dernier jour ce compagnon dévoué, d'une inaltérable affection, et ce n'est point là un incident de l)iographie, c'est un ti'ail de caractère. Cet esprit mobile, actif, ([n'ont traversé de si gi-ands événements,

Où lîiiit do passions cl dix-iivros f^oriiici'ont ;

cet hoiiMuc (pii a connu pendant trois (piarls de siècle la fortune el la disgrâce, l'exil et le pouvoir, la faveur du |)ublic et rinq)opularité inq)i-

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toyable, est resté fidèle aux nobles amitiés contractées dans son enfance ou sa jeunesse. Il les a conservées, comme il a gardé très jjures les plus sérieuses des oi)inions qu'il embrassait avec une égale ardeur. Les séparations, les ruptures ont été rares dans sa vie. Sans doute, il n'était })as incapable de sévérité pour les hommes, mais il fallait l'avoir offensé bien fortement pour encourir sa rancune. Non seulement |)Our ses amis, auxquels il pardonnait tout, })ermettalt tout, mais jjour ceux-là même qu'il prenait une fois en goût, qui lui témoignaient un jour, un seul jour, de l'attachement, il avait un inépuisable fonds d'indulgence. A j)eine se vengeait-il par quelque, épigramme innocente d'un abandon ou d'un mauvais procédé. On en pourrait citer cent exemples. Voici l'un des moindres : M. Berger, député de l'opposition sous la monarchie de Juillet, était l'un de ses fidèles. jNI. Thier's lui avait montré et prouvé de l'amitié pendant bien des années. Après le coup d'Etat, M. Thiei's fut exilé, comme on sait, et M. Berger saisit ce moment pour adhérer avec éclat au pouvoir nouvcsau. Peu après, sans retrouver précisément son libéralisme passé, l'ancien député chargea un ami de savoir ce que pensait son ancien patron, et s'il pouvait renlrci' en grâce : « Dites-lui ([ue je l'appelle toujours mon (idèle berger », répondit M. Thiers, et tout fut oublié.

Auprès de jM. Mignet, M. Thiers n'a jamais eu rien a oublier, rien à pardonner, et l'antiquité n'a pas illustré de j)lus noble exeujple d'amitié. Le contraste

LA RESTAUHATIOX. I5

était grand entre ces deux hommes, soit par raj)i)arence extérieure, soit par la nature de l'esprit. Mais il existait entre eux, outi'c cette sympathie naturelle que les psychologues les plus hai)iles ne j)euvcnt que constater sans l'expliquer, ce que Cicéron indique comme la première des conditions de l'amitié : vouloir les mêmes choses et re[)0usser les mêmes choses : eadem vellc, eadcin iiolle. Entre ces deux êtres si dilf'érents, la conformité de sentiments était, et est demeurée si absolue, qu'en entrant dans la vie, ils écrivaient deux histoires de la Révolution française conçues dans le même esprit, et que le dernier survivant a pu de ses doigts de quatre-vingts ans, corriger et publier le dernier écrit politique de son ami, sans que })ersonne y ait rien trouvé à redire, ni pu soupçonner une altération dans la pensée et dans les intentions de celui qui en avait tracé les premières lignes. Pylade n'en a jamais tant fait pour Oreste.

En 1820 ou 1821, Î\I. Thicrs et M. Mignct, déjà fort unis, conq)i'irenl à la fois qu'ils n'étaient point faits pour le i)arreau, et se décidèrent à venir à Paris. Ils avaient pourtant plaidé une fois, et dans la même caus(>; du moins M. Thiers le racontait, sans être désavoué [)ar son ami. Ils dcviiicnl défendre un homme accusé d'incendie (,1 d'assassinat, deux crimes punis de mort. Sur le |)remier chef, après une plaidoii'ie de M. Thiers, l'homme fui aiMpiilh; ; sur le second, malgré une tlélensc présentée par JM. JMignet, il fut condamné. On lui lit grâce pour-

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tant, parce qu'il fut prouvé, disait M. Thiers, que les juges s'étaient trompés. Troublés par les plaidoiries, ils l'avaient cru innocent là oii il était coupable, criminel oii il était innocent. La séduction l'avait emporté sur la froideur logique.

Le Voyo'^c aii.r Pyrcnées n'était qu'un recueil d'articles publiés d'abord dans le Constitutionnel, journal où INL Thiers avait été admis sur la recommandation de M. Manuel, son compatriote. En même temps, il écrivait le bulletin politique des Tablettes universelles, revue hebdomadaire fondée par M. Coste. Les articles du Constitutionnel étaient animés, mais sérieux; ceux des Tablettes, d'un tout autre ton. Si ce n'était une médiocre gloire pour lui, on pourrait (lire que AL Thiers a inventé la Presse légère, qui a tant fleuri et même fi'uctilié de[)uis. 11 donnait ces détails, nouveaux alors, dont se conqiose la vie des gouvernements, les petites nouvelles de la partie secrète des affaires, tout le ménage des mouvements intérieurs du conseil des ministres et des conférences diplomatiques. Ces articles eurent d'autant i)lus de saveur qu'on sut bientôt ([ue l'écrivain puisait ses renseignements à la source féconde qu'ouvrait tous les jours INL de Talleyrand irrité, qui l'avait dès l'aboi'd pris en goût. M. Thiers alla jusqu'à j)ublier un article ironique sur le voyage à Bruxelles et a Gand que le roi Louis XVIII venait d'inq)rimer, et blessa 1 amour-propre d'auteur plus sensible (pie celui de roi. 11 poussa la hartliesse, ce qui était plus délicat encore, jusqu'à faire intervenir, sans mau-

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vaise grâce, dans la polc'iiiique, le nom de Mme du Cayla dont rinfluence était alors très active, et qui passait })0ur la maîtresse du roi. Jj'habileté était assez grande pour qu'il fût difficile de poursuivre. Nous avons vu plus tard Prévost-Paradol se mettre aussi i)arfois hors des atteintes d'un pouvoir plus redoutable et plus dur que celui de la Restauration. Tous deux pourtant ont eu le même sort en cette occurrence , suivant les t('m[)S : le Courrier du Dinutnclœ de Prévost-l'aradul a été supprimé, et le jouinal de Coste fut a(lict('' pai' iNI. de Villèle.

Ce n'était pas une habile ni utile manœuvre. Dans de telles circonstances, on n'arliôtc pas un journal comme une ])lantation travaillée par des nègres. Le journal est vendu, mais les rédacteurs s'en vont. Ce n'en ('tait pas moins un ennui, cl il fallut clirrcher une autre feuille [)our les jeunes libéraux (pii faisaient leurs premières armes. « La jeune gartle est battu(! », (lisait M. Thiers, puisant (l('j;i ses coni[)araisons à la source de l'iùnpire, riche en métaphores. Mais la défaite n'était pas gi'ave, et le Constitulioniii'l gardait une arme, on plnl(*)l une arni('e plus redoutable. M. Thiers y ('•( rivait ties ai'ticles d'un style aussi facile, aussi clair, aussi ent?'ahiant cpi'il l'a jamais fait. Peut-êti'c même la r('(la(tioii en ('taitelle [)lus pi(piaiite et plus soignée (pie celle de ses autres écrits. Il n'avait pas encore celle propriété du langage pollti(pie, cet art de disposer son sujet, cet ordre dune grande étendue, cette (b'duction lucide et persuasive, plus pressanie peut être (pie d'autres

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plus nerveuses et plus correctes, dont il a donné tant de modèles. Mais il traitait franchement les cpiestions politicpies, en bannissant l'invective et l'acrimonie. Fort différent de ce qu'il faisait aux Tablettes, il négligeait les reproches puérils, et acceptait les questions telles que le pouvoir les ])Osait lui-même, entre l'aristocratie et la démocratie, entre l'émigration et le patriotisme, surtout entre la Restauration et la Révolution. Il ne faisait pas seulement des articles de polémique directement politiques; tout lui était bon pour exprimer des opinions libres et sensées, pour montrer sur toutes choses un esprit souple, clair et sérieux.

Il lit même dans le Globe une série d'articles sur l'Exposition des tableaux de 1822, qui ont été recueillis en brochure dans le même temps. C'est à cette Exposition que débutaient Horace Vernet dont il prédit la popularité, Delacroix dont il devina l'étrange génie. Voici ce qu'il disait à propos du tableau de Gérard tant de fois gravé, qui représentait Corinne inspirée :

« Le roman de Corinne passe pour la composition la plus entraînante d'une femme célèbre qui a sur- ])ris son siècle par la force et la vivacité de son organisation, et surtout par une hardiesse de pensée étrangère à son sexe. Mobile, ardente, dirigée par le hasai'd de son ('ducat ion vers les ol)jets élevés, Mme de Staël porta dans les hautes régions intellectuelles toute la personnalité d'une femme, rc'-pandit beaucoup <](■ chaleur et d'aperçus brillants, ce ([ui

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suffit à la multitude qui veut ùtre cinuc et éhlouie ; mais elle n'égala jamais la passion ])rofonde de Rousseau, la passion douce de Bei-nardiii de Saint- Pierre, ne (it sur tous les sujets que des tentatives qu'on prit })our des résultats, n'eut jamais cette grâce naturelle de l'être qui est resté à sa place, et fut punie de ne pas l'avoir gardée, pai- l'absence de charme, par le (h'sordre d'esprit cl par une célébrité dont liioiiiiiic le plus fort peut à peine sui)- |)ortcr le |)oids.

« Les observations de Mme de Slaél sur la société sont justes, j)iquantes, et saisies de très haut, mais sa poésie est fausse; aussi Delphine me semble préféralile à Corinne. Cependant, si l'on est toujours bien (piaiid on est soi, ]Mme de Staël dcA'rait avoir atteint la perfection dans Corinne où clic s'est mise en épopée. Mais elle a ('t('' trop elle-même et s'est livrée tro[) franchement à tous les excès de son esprit. Livrée à ce goût niysticpic des iVlIcmands (pfon appelle aujourd'hui le genre iinpvessif, et qui consiste non à produire des sensations, mais à raconter éternellement celles qu'on ('pi-imvc, Mme de Stai'd n'a pas mieux réussi (pie tant d'autres à décrire l'Italie; elle a exprime; ses impressions, an lieu de faire voir la terre (pii les produisait. Les iinciens ont peint, Bernardin de Saint-Pierre a peint aussi, et ils n'ont |)as compte'- un à un les mouvements de leurs cœurs : c'est ce (pii ,1 donné tant de réalité et de vivacité à leurs tableaux. »

Tout sévère que soit ce passage pour Mme de

Staël, il le fallait citer, parce que M. Thiers ne l'eût désavoué à aucun moment de sa vie. C'était une de ses originalités de n'avoir point, sinon de goût, du moins de considération pour l'esprit des femmes, même pour leur génie, et ce mot est ici à sa place. Il en avait moins encore pour le genre de littérature qu'il appelle i/npressif, mot d'un néologisme rare sous sa plume, et dont il eût été plus repentant que du jugement même. Ce mot, du reste, n'a pas réussi, et M. Littré qui ne l'avait point mis dans son Dictionnaire, ne l'a trouvé pour son Supplément que dans une traduction d'Aristote. Et cette traduction, par une singulière fortune, est celle de M. Barthélemy-Saint Hilairc , le savant austère qui, venant des confins de la République dogmatique, n'a pas résisté à la séduction de M. Thiers, et est devenu le compagnon dévoué de ses derniers jours.

Alors comme plus tard, M. Thiers ne faisait aucun cas de la littérature f[ui consiste à décrire les impressions que font sur un auteur les choses ou les idées. Il parlait, lui, directement des choses et des idées. Il n'aimait pas et comprenait peu l'observation intérieure, l'analyse psychologique, l'examen des sensations dont on a tant abusé depuis cent ans, et sa haine de la déclanialion s'étendait jusqu'au genre descriptif et romanesque. Januiis homme n'a moins ressemblé à René, à Faust, à Adoljjhe. C'est dans le Nord (pie règne l'esprit rêveur qui sait se détacher de toute personnalité , se juger et s'observer soimême, et M. Thiers était essentiellement un homme

LA KESTAUHAIION. 21

(lu Midi, à l'esprit net, sûr el prompt. Il ne connaissait ni le découi'agenient, ni riiulécision, ni le regret d'un parti pris. Deux grandes ramilles d'esprits se partagent le monde, et ont depuis [)lus de cent ans des noms qui en expriment clairement les différences : M. Thiei's procédait de Voltaire et non de Rousseau.

Ce goût pour la simplicité, la clai'lé, la vérité s'épanchait dans les articles politiques du Constltulioiiiicl où il ap|)iii'lait des idées nouvelles. L'école des journalistes de la llestauralion ('tait une école d'hommes d'Etat. Celle du Globe, plus philosophicpie, celle i\\\ C()/is//t/U/(>////c/, plus pralicpic, représentaient chacun des courants tie la Révolution française. On |)eut dire c[ue cette Révolution dont des paradDxes récents essayent de contester l'utilité et les l'ésuUats, avait établi et tenté de réaliser trois |)rincipes : la liberlc; philosophicpie de la raison : c'était le vo'U le plus cher de l'Iuimanité dc[tuis la Renaissance; puis la refonte, sous les auspices du l)riiici[)e dégaliti-, de la société du moven âge qui subsistait cncoi'e ; <'idiii, la libcrti' polititpu', sous la seule foi'mc comiiic alors, comme aujourd'hui, le gouvcniciiicnl rcpr('sciiialif on parlementaire. Ces trois priiieipes , la 1 lestaural ion send)lait à tout moment les menacer. ( )n ne parlait guèi'e ouxcrtenuMit, an nom du gouvernement, pour défendre les deux premiei's, et le troisième, gai'antic des deux autres, a de- l'ri'cpn'iils intervalles, lu' send)lait pas en sûreté. J'oules les idées nouvelles ('-taient en

horreiH" ;iu clergé ui à la noblesse qui s'attribuaient une influence prépondérante. Le catholicisme de ce temps, moins disposé aux légendes et à l'ultramontanisme, était jjIus contre-révolutionnaire que celui d'aujourd'hui , plus clairement absolutiste. C'était une religion d'émigrés et de courtisans. Quiconque défendait l'Eglise était, presque sans exception, un ennemi de la liberté. La noblesse, bien près du temps où ses privilèges lui avaient été enlevés, les regrettait. La royauté, surtout quand Charles X avait succédé à Louis X\ III, n'admettait pas que la Charte pût durer toujours, ne voulait i)as que ce fût la consécration de l'a-uvre de 1789. La présence d'un Bourbon sur le trône lui paraissait rendre évident que la Révolution devait se tenir pour vaincue. Au fond, Charles X n'avait pas plus de respect pour les Chambres ([ue Louis XV pour le parlement de Paris, et il l'a bien [)rouvé en 1830.

Même sans préparer un coup d'Ktat, la Cour, le roi et les royalistes y pensaient comme à une dernière l'cssource, à hujuelle ne résisteraient que des and>itieux, des niais ou des scélérats; car c'est ainsi ({ue, dans les partis, on traite ceux dont on est séparé par la [ilus faible nuance. Pendant la plus grande [)artie de la Restauration, (pi'était le ministère, sinon un parti au pouvoir? Or, a un parti au pouvt)ir, a dit ([uekpie part M. Thiers, c'est la (ouch'c entre les mains d'un enfant ».

De là, une situation très tendue pour tous ceux qui désiraient l'application des principes de 1780, le

LA UESTAUMATION. 23

triomphe déliiiitif do l;i Révolution française, dé[)utés, journalistes, polilicjues de toute es])cce, et chacun résolvait le problème à sa façon. Les uns, M. de Lafayctte par exemple, considéraient la question comme jugée, et pensaient que, la monarchie étant en conspiration contre la Charte, toute conspiration ('tait légitime. Au fond, pour M. de I^afayctte, toute monarchie était une concession ({u'il pouvait faire à sa raison et à son p;iys, mais cette concession ne lui plaisait guère. 11 connaissait mieux (jue personne les misères de l'ancien régime, car il les avait comprises et jugées, sans en soud'rir luimême. Il se rappelait les indignations de sa jeunesse, lors([uc, avant 178i), se promenant à Chavaniac, voyant les ])aysans agenouillés dévotement sur son jjassage et lui baisant les mains, il disait entre ses dents : « Patience! patience! Je vous le passe encore pour cette fois, mais c'est bien la dernière. » Sa di-liaiire ('lail trop jiistili(''e par ses souvenirs, et (pu)i(pi'il |)référàt la monai'chie des Jîourbons à l'I'^nipire, il gardait à ceux-ci une répugnance ond)iMgeuse. L't)pinion pul)li(pi(" ayant pourtant acce|)té Ii; l'oi légitime, de la main, il est vi'ai, des étrangers, il y avait consenti, mais connue a un contrat (pii liait b.' l'oi autant cpie Ini-mème. Dès (pi'nn ministère de contrc-i'cN olutnMi Inl (orme, ilès ([ue les bruits de coup d'Iùal devini'eiil persistants, il considéra roinnn- dénoué ce faible lien. Va comme pour lui il n'y avait pas de distance entre la |tenséc et l'action, du inonn'nt (pi'il [X'usait cpTiJU avait le

droit (le consj)irer, il conspirait, même sans chances de succès.

Un tel parti, un peu démodé, était assurément le moins dangereux de tous pour la Restauration, car rarement une conspiration a renversé un empire, un assemblage incohérent de mécontents a prévalu contre la force d'organisation d'un gouvernement. Ce parti n'était pas défendu, n'était même [)as représenté dans la Presse, mais seulement à la Chambre par jNI. de Lafayette, INI. d'Argenson, M. Manuel, et dans les sociétés secrètes comi)osées de jeunes gens hardis auxquels se mêlaient quelques bonapartistes. C'est de ce })arti que Mme de Simiane, fort bonne royaliste, disait à M. de Lafayette : « Rien n'est audessus des honnêtes gens de votre parti. Votre élite est très supérieure à la nôtre, mais notre moyenne vaut mieux que la vôtre, et vos coquins sont i)ires que les nôtres. »

Une autre opposition était représentée à la tribune par M. Royer-Collard, M. Camille Jordan, M. de Serre parfois, et le duc Victor de Broglie toujours. Leui's armes, plus dangereuses que les conspirations, étaient d'abord l'éloquence, puis le journal le Globe, rédigé par des jeunes gens dont les noms sont encore sur toutes les lèvres quand on parle des écrivains qui ont honoré le nom de journaliste, MM. Vitet, ])u(-hâtel , Dubois , Sainte-Beuve , Duvergier de llauranne, de Rémusat. Ceux-ci n'avaient pour la Restauration ni amour, ni haine. Hs se contentaient d'exprimer des opinions d'un libéralisme ai)solu, en

LA RESTAUli.VTION. . 25

philosophie coninie en politique, même en littérature. Us ne deujandaient à la monarchie que d'appliquer ces principes, cl ils acceptaient d'avance tout gouvernement, monarchie ou ré[)ubli([ue , (pii les respecterait. Il n'était pas très dillicile de voir que, de tout goiivernfnient, le plus incai)al)le de pratiquer leurs tli('()iM<'s était prc'ciséuient celui (pii se prétendait Ic^i/ii/ic, c"('sl-à-(iii'(; supérieur cl antérieur à toute Charte, mais ils lu; tcinaienl [)as à tirer explicitcMiciil cctli' conclusion de leurs écrits. Le duc de Bi'oglie (pii figurait ])arnii eux au premier rang, a flit ou |)lutôt a fait dire dans ses Mémoires à un inconnu fort s|)iritucl, et (pii sans doute n'est auti'e que lui-même, ou (piehju'un des siens, que c'étaient des rcvolulioiuuiires d'idces, des jacobins de tncdif/f/io/ts, (ju'ils appluiudiriu aii.v idées le mot de la l'cvolulioii : ()lc-l<ii de là (jiic Je m'ij iiictle^. Mais dans la polili(pie, coninic dans la nature, les opinions sont l'cprésentées [)ar des hoiiunes et les systèmes par des gouvcnu'iiicnls. Annoncer, désii'cr une révohilit)n dans les unes, c'est de bien ])rès menacer les aiilrcs. l/(inpcrcur Xapoh'on n'avait pas tort de considcM-cr les idc'ologues comme dangereux. Oui, ils sont dangereux, très dangereux, car ils lonl compicndre et ha'ir la tyi'annie, et enseigiu'Ht aux peuples les gai'anlies de la liberté.

Avec la même lacilité (pie les royalistes mettaient à sacrifier la Charte, s'il leur ('lait démontré que la

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