‹ A. ThiersChapitre 2 sur 27 · Soiifciiiis il II frn duc de Un><^lu\ I. II. p. VXl · texte numérisé non relu

Soiifciiiis il II frn duc de Un><^lu\ I. II. p. VXl

respecter c'était mettre la monarchie en })éril, les rédacteurs du Globe n'auraient pas eu grand'pcine à sui)priraer la monarchie, si celle-ci se déclarait incom])atible avec la Charte. Les uns préféraient la monarchie à la liberté, les autres faisaient leur choix en sens inverse. La reine Anne d'Autriche a bien dit que prévoir la sédition c'est être séditieux. C'est ce qu'on pense, surtout ([uand on peut être soimême l'objet d'une sédition.

Les doctrinaires étaient aussi peu séditieux (jue possible, et point du tout conspirateurs. Longtemps même, ils ont pu esi)érer que cette révolution tant prévue pourrait être épargnée, et quand les choses tournaient mal, ils en étaient sincèrement affligés. Leur opposition était loyale, et ils ne demandaient que ce qu'ils auraient eux-mêmes [)ratiqué , s'ils eussent tenu le pouvoir. Ils acceptaient le ministère (le AL de Martignac, comme eux, ou leurs élèves, devaient défendre quarante ans })lus tard le cabinet de ]\L Ollivier. Ils ont enfin déploré le ministère de I\L de Polignac, ([ui ne laissait plus d'espérance au triomphe })acilique de l'opinion. Les royalistes n'en considéraient pas moins comme des ennemis ces philosophes auxtiuels le sort des Bourbons était indifférent, qui les voyaient courir au danger sans les plaindre, et (pii les eussent vu périr, politic|uemenl bien entendu, plutôt que de consentir au sacrifice de la nioindi'e théorie.

M. Tliiers placé par ses origines [)arnii les ennemis de l'ancien régime, prescpie bonapartiste au lycée,

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prévenu contre le clergé et l'aristocratie, avait eu ])Our pi-eniièi-e émotion politique le spectacle de la (lotil)le invasion de la France, puis celui de la réaction (le 181") dans le Midi. 11 ne pouvait apporter ;i la Presse de Paris tpie les opinions de la Révolution française dont il se proposa de soutenir résolument la cause, sans haine, sans colère, mais sans faiblesse, ni concession. Dès ses premiers articles dans le Constitutioiutcl, il fit preuve d'une opposition inflexible, sans aigreiir ni p( rlidie, foncbe |)bit<U sur la nécessité des choses cpic sur lautoi'ilé des principes. Il n'était anarchicpie il aucun moment, et l'esprit de libellé était dès lors chez lui tempéré |)ar l'esprit de gouvernement. Moins [)rati(pienient révolutionnair-e tpie les d('|)Utés irextrème gauche, et moins lli('oriquemenl (pu; les rédacteurs du Glohc, il avait tire'' connue coiiclusioii uioyenne de la (Constituante, de la Convention et de i'l^ni[)ire la théorie et la nécessite'' de la luoiiarchie constitutionnelle. Mais...

Il a\ail lie i'aiiiimf ])mir les réalilcs.

11 avait |)lus ou autre chose (pie de l'aiiKUir, il avait du res|)ect pour les faits. Dans son besoin de s'('Mlairei' par l'histoire, il cherchait le type de ce gouverneuH'ul normal la où il existait elfectivenu'nt , en Angleterre, et il ne songeait ^\u'■^ (idèlement cahpier le «h'-noueineul de notre r«(''\(iliitioii sur Ir (b'noueinent de l'aulrc. (r(''lait iiiir |)oliti(|ue nou\clle, sinon tout à

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fait dans le fond, car l'admiration i)Our la liberté anglaise faisait partie du })alrinioine des libéraux alors comme aujourd'hui. M. Thicrs soutint cette thèse d'une façon (|ui la rajeunissait, d'abord dans le Constitunoiuiel, puis dans le National fondé par lui après une tentative d'union avec le Globe qui échoua [)our des dissentiments de détail. Les doctrinaires, novateurs en tout, étaient romantiques et économistes. M. Thiers avait déjà son indélébile horreur poui" le libre-échang'e et l'économie [)olitiquc qu il appelait insolemment la lltlcratiire ennuyeuse. Mais partout oii il écrivait, il se montrait convaincu que les souvenirs des tenq)s cruels de la Révolution étaient tro|) prés(mts, trop saignants, pour que la Répul)li((uc fut possible. Il se défendait des illusions de M. de Lafaj'ette, et il craignait en même temps (|ue les principes absolus des doctrinaires ne conduisissent à un changement trop profond de l'organisation |)()lili(iue. Avec une sagacité dont il devait donner plus d'une preuve, il avait vu ([ue l'obstacle à la liberté n'était ni la Charte, ni la centralisation, ni même la forme monarchi(pie, c'était la légitimité. Sous ce ])rincipe se cachait une i)uissance toujours menaçante en face de la nation et de ses institutions, et un souverain (pii ne prétendrait pas à un droit antérieur et sujjérieur, donnei'ait toutes les garanties nécessaires. Une révolution pourrait ainsi se faire dans un esprit de fondation et non de destruction. C'était une pcusi'c forte, simple cl pourtant très neuve.

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Quant au roi de ce gouvernement fondé sur la jMiiiie (le la monarchie de droit divin ou personnel, (|ni pouvait accepter, aimer les principes de la Révolution française, assez grand seigneur pour ne jioint trouver d'égaux et de rivaux, assez séparé de la maison de Bourbon pour ne s'en rapprocher jamais, il était aisé (Vcn discerner les traits dans un i)rince placé sur les marches du trône. Ce prince, sans prévoir que son avènement serait le résultat logicpie des combinaisons })oliti(pies d'un jeune Provenral, venu d'Aix pour écrire dans les journaux, sans conspirer d'aucune façon, conduit uiiicpu-ment |)ar ses souvenirs de famille et de jeunesse, ne faisait rien qui pût rendre impossible le rôle qu'on lui destinait. Le duc d'Orléans libéral, populaire, en disgrâce à la cour, n"(''tait pas un ('■migré, et n'avait pris aucune part aux fautes du départ et du retour cb; la maison royale. Il avait servi dans les armées de la Répul)li(pie, et son p(''re n'avait doiUK' (pie trop de gages à la Révolution.

Ces raisons de tout genre ont rendu la lu''\(ilutiou de 1830 plus acceptable poui' un public |)eu sensible aux raisonnements et à la tlu'orie seule, (^l'iait pourtant la tlu'orie, cette tlu'orie sans hupu^lle h il est im|)0ssil)le, disait M. R()ver-(^illar(l, de savoir ce (pion dit (piand ou parle, et ce (pi'ou fait (piaud on agit », (pii avait guide M. Tliiers dans le elioix de son opinion, et lavait l'approche de celui ipii a ('té longtemps son rival, M. Guizot. Celui-ci, sans tendre directement à l'imitafinn, iuS-oquait fr('(pniunient les

exemples de riVngleterrc. M. Thiers disait très nettement : « Il faut passer la Manche et non l'Atlantique ». Il soutenait dans tous ses articles un orléanisme rationnel, et mettait toute la souplesse et toute la fécondité de son esprit à démontrer que c'était le seul moyen pratique de faire triompher la Révolution dans les idées et dans les faits, et de la terminer par la réalité du gouvernement parlementaire, comme elle avait commencé. Il a soutenu ces principes pendant huit ans, avec des alternatives de hâte et de patience, suivant que le gouvernement royal s'éloignait plus ou moins de son idéal, et que le coup d'Etat, toujours annoncé, était plus ou moins imminent. La hardiesse de la pensée était grande, mais la mesure de l'expression si bien gardée qu'il ne fut jamais incriminé, tandis que M. Mignet devenu plus lard si sage, et M. Dubois, si méticuleux, n'échajipèrent i)as aux poursuites, et furent condamnés en police correctionnelle.

Il est impossible de reproduire des ai'ticles si nninbi'cnx, si variés. Mais il en fallait dii'e le sens général qui fait honneur à la modération et à la perspicacité de M. Thiers, et dont le résultat combla toutes ses espérances. Oui, on ne saui-ait trop s'en étonner : cette politi(pic imaginée en pi-évision des fautes du pouvoir, cette politique qui exigeait, poui" réussir, des révolutionnaires modérés, des conservateurs hardis, des libéraux sans crainte, un peuple brave et sage, un prince prudent et sans préjugés, des hommes d'I^tat venus de c»*)tés divers et s'asso-

riant dans une œuvre coninuine, cette politique de raison réussit. Un jour vint où le roi Charles X, conspirant contre son propre gouvernement, plus téméraire que décidé, suivant la jolie expression de ^I. Mole, lit naître l'occasion tant attendue, sinon tant cherchée, et donna passage à la pure Pvévolution de 1830.

Les écrits politicfues ne sunisaicnt pas à épuiser raclivilé de M. Thiers. Dc|)uis la vie de miss Bellamy (lu théâtre du Covent-Garden, juscpi'à un article sur h; livre de lîoisserée et la cathédrale de Cologne, et une étude sur Law <[ui fut le premier et presque le s(!ul article d'une Encyclopédie progressh'e annoncée à grand fracas, tout lui était bon pour éclairer et instruire le public. Il faut particulièrement noter une de ses contributions à la Revue fraiiraise, sur les Mémoires du maréchal Gouvion Saint-Cyr '. On y rciiiai(|iie les pi-emiéres traces de ce goût pour les balailles et de ce talent particulier pour en décrire les p('rip('ties, (jiii devait plus lard tant servir sa renoniiin'e. Ce moi'ceau a eu la singulière fortune d'èlre traduit, pres<pic mot à mot, et employé sans indication de source par M. Disraeli dans son panégyi'i(pi(.' ^\\\ duc de Wellington, et par surcroît M. Lilti'c' l'a iuiprim(' dans rédilion des œuvi'cs d'Armand (]arrel ^, comme l'ouvrage de celui-ci. M. Liitrc', si pénétrant, s'y est trompé, et il n'a pas

1. Itfvtic l'r((iu-(ilsc. nii\('iiil)l't' l.S2',l, p. l'.H'>. '1. (HùdTfs 1)1)1 II ii/nrs cl llllrrôin-x i/'Ar/innn/ Ciinc/y I. V. ]). l;{2.

reconnu M. Thiers poui'tant Ijien semblable à luimême dans ce début :

« On })ersuaderait dilTicilement aux hommes, et surtout aux hommes de notre temps qui ont vu beaucoup de militaires, que l'art de la guerre est celui de tous peut-être qui donne le plus d'exercice à l'esprit. Cela est pourtant vrai, et ce qui fait cet art si grand, c'est qu'il exige le caractère autant que l'esprit, et qu'il met en action et en évidence l'homme tout entier. A cet égard, l'art de la guerre n'a que l'art de gouverner qui lui ressemble et l'égale. Regardez, en effet, aux œuvres des poètes, des savants, des orateurs les plus célèbres : leurs œuvres, même les plus belles, ne vous diront jamais de quelle trempe fut leur âme. Regardez, au contraire, aux actions des généraux et des hommes d'Etat : toujours vous y lirez leur caractère autant que leur esprit, parce qu'on gouverne et on combat avec son âme tout entière. Rien entendu cependant, que gouverner ne signifie pas administrer une préfecture, et que combattre ne signifie pas charger à hx tête d'un régiment. Autrement il faudi-ait donner une âme et un esprit à trop de gens. »

n n'est pas inutile non plus de citer \in article que M. Thiers écrivit on réponse à M. de Montlosier. M. Sainte-Reuve a, il est vrai, déjà imprimé ce. l)assage dans ses Portraits contemporains, mais comment pai'ler de la littérature de ce siècle sans repren(h"e les citations (pie M. Sainte-Reuve a faites, et même sans répéter parfois ce qu'il a dit?

« Non, nous n'avions pas avant 89 tout ce que nous avons eu <:]e[)uis; car il eût été insensé de se soulever sans motif, et toute une nation ne devient pas folle en un instant. Ces concessions que vous ap[)elez des bienfaits, et moi des restitutions, n'ont été conquises que par la Révolution. Ce mot seul les rappelle toutes, et le mot opposé rappelle leur [)rivation. Songez qu'avant 80, nous n'avions ni représentation annuelle, ni vote de l'impùt, ni égalité devant la loi, ni admissibilité aux cliarges. Vous prétendez (pie tout cela était dans les esprits; mais il fallait la Révolution pour le réaliser dans les lois.

a Je suis tout aussi franc cpie vous, et je l'avouerai : de votre côté et du nôtre, il n'y a (pie des hommes et des passions d'Iiommes; il n'y a, entre vous et nous, de diirérence cpie la justice de la cause. Chez nous, connue chez vous, il ])cut y avoir eu des vanités, des ])assions féroces; des pb'béicns n(''s dans nos rangs auraii'ut (b'clarc'- la guciTc à leur pati'ic, mais convenez aussi (\ii(i des nobles ik'-s dans vds rangs auraient \)\\ ('tre dans le Co\n\[r. de Salut public. Xous sonnnes tous hommes, cl celte condition est dure. Tons les partis ont leurs bons et leiii's m('chants, et ne (lillV'i'cnt (pie |)ar le but. Mais vous conviendrez (pfenti-e un Railly mourant, la tète et le c(cnr |)leins de véril(''s, et un (ri''pr(''mesnil mourant plein d'cnt("'tement, ([noi(pie le sacrilice soit le ni('me, le mérite ne l'est jjas. 'J'ous deux ont snccondx'- pour h'iir cause, mais lecpicl pour l.i verili'^' »

C'est l'opinion tle M. Thiers sur cette Révolution française qu'il a exprimée dans son histoire, histoire dont il faut cnlin parler, et qui sudirait à le placer parmi les grands écrivains. En quatre années, de 1823 à 1827, à travers ses autres travaux, à travers sa jeunesse qui devait lui faire terriblement de bruit, car la vie était bien agissante en ces premiers jours du siècle pour un homme tel que lui, il parvint à publier les dix volumes qui racontent l'histoire de France de l'année 1780 au 18 brumaire. Il avait dii s'associer à JNI. Bodin. Ce nom protecteur d'un audacieux inconnu avait été exigé par le libraire, qui craignait de ne pas couvrir les frais de l'édition, et qui y gagna une fortune. Dès le troisième volume, en 1824, M. Rodin s'effaça, et M. Thiers affronta seul le jugement du public, les rancunes de quelques contemporains, les sévérités de la critique, et seul aussi recueillit une gloire qui n'était qu'une avance sur celle qui l'attendait à son second ouvrage.

C'était, en effet, une entreprise sérieuse et hardie de raconter sous les yeux de ceux qui en souffraient ou s'en vantaient encore, un temps aussi compliqué, aussi varié, aussi généreux et aussi criminel, touchant à tant d'hommes et tant de faits. On pourrait faire l'histoire de tout un siècle des temps passés, sans rencontrer un si grand nombre de personnes originales à peindre, de partis à choisir, d'explications à chercher pour des actions équivoques. Plus d'une fois, l'historien a pu se demander quel choix il eût fait entre les différentes factions du temps, et je

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parle de celles qui n'avaient aucun souvenir sanglant à se reprocher, ni aucun attentat contre la patrie; plus d'une fois, il a dû voir ce que sa propre exj)érience devait lui enseigner plus tard, qu'en temps de révolution, le })lus diflicile n'est pas toujours de faire son devoir, mais de le connaître. La route d'ailleurs n'était nullement tracée. Des récits contemporains, des mémoires de toute sorte qui nous ont instruits |)lus tard, des résumés même ([ui ont })ermis au moindre écolier de se faire une opinion, on ne connaissait ((ue les témoignages les plus passionnés; c'étaient des aj)ologies ou des récriminations; et puis les témoins, en justice, encore cpi'un peu sujets à l'erreur et à la prévention, sont très supérieurs aux témoins historiques. Celui qui le premier a dit : « Je ne suis pas sûr i\q ce fait, car je le tiens d'un témoin oculaire », jjensait assurément au spectateur d'un fait politique. L'histoire du temps, pour les contemporains, n'est ([u'un thème à (I('claiiiatioiis. Eulin, un écrivain ne tenant à la Révolution (pie par l'intérêt de la justice et de la liherlé, prenait le soin d'en retracer l'utile et instructif souvenir.

C'était la premièi'c lois (pie M. Thiers prenait le r(*)le d'éducateui- (lu peuple fran(;ais, ce |)euple autpiel il (levai! ciisciguc r dans le cours de sa vie tant de choses qui toutes ne sont pas (inhliécs. Il a commencé ])ar apprendre à ce peuple le hieii (pi'il devait penser de sa pnipi'e liistoire et de Ini-niènie. L'a-t-il trompé? Peu de gens l'ont dit jilors, et moins de gens l'ont i)cns('' depuis. ()n a pu, ce|)endant, pré-

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tendre avec quelque apparence de raison que l'indio-nation lui avait manqué en face des crimes qui ont souillé la Pvévolution; et nuinquer d'indignation en ce cas, c'est mancpier d'impartialité. Le reproche serait juste, s'il s'agissait d'une de ces histoires dramatiquement racontées, comme l'histoire des Girondins de M. de Lamartine et ses analogues. Mais c'est ici un simple récit dont la moralité découle toute seule, sans que le lecteur soit averti de ce (ju'il doit penser. Encore serait-il facile de citer plus d'une page où les malheurs et les fautes sont exposés comme il convient pour émouvoir. Qui aurait pu mieux ressentir les blessures faites à l'humanité et à la justice que celui, que ceux qui n'aiment la Révolution que pour sa généreuse origine et pour ses utiles résultats? C'est le parti modéré, le parti libéral, le centre gauche, comme on dit dans le jargon des assemblées, ce parti dont M. Thiers a été le chef, qui a surtout souffert de cette déviation des principes de l'humanité pendant une des périodes de la Révolution française. Qui plus que les libéraux a du d('])lorer ([ue deux années de l'histoire moderne, deux années de ce xviii" siècle si délicat, si juste, aient mérité ce nom sinistre : la Terreur. Ce jiarti n'est-il pas le seul (pii soit innocent de toute violence, qui n'ait point de sang sur les mains, sauf le sien (piil a r(''paiidu pour sa cause? N'est-ce pas lui qui a soull'crt de tous ces crimes? Et il n'en a pas seulement souffert dans la chair de tant de victimes immolées : toutes les factions politiques ont tour à tour

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iiiv()(|ii('' CDiili'c lui ces souvenirs sanglants comme un tilic il la pitié ou à l'admiration, lui seul en a (iù toujours détourner les yeux avec horreur. C'est contre lui qu'en toute occasion on s'est j)i'évalu des allentats commis au nom de la liberté, l^icore aujoui'd'iiui, nous sommes victimes de cette inconséquence funeste d'une nalion ([ui voulait précisément se relever de l'esclavage. L'imagination de nos contemporains, après cent ans, en est encore infestée, et les uns en sont rendus plus timides ])our réclamer ou acce[)tei- la lil)crt('' (pi'ils aimeraient, les autres, plus |)assioun('s ])our la licence qui n'est (piune des lornies de l'oppression. On en est tantôt effrayé, tantôt fanatise'', et le (lra[)eau rouge, en politi({ue, comme le hunbeau de pourpre agité par le torero dans le circpu', sert à la l'ois d'excitant cl d't'jjouvaiitail. C'est l'un i]cs plus puissants arguments des ennemis de la liberté de di'oite et de gauche, et rien n'est plus funeste à l'éciuilibre n(;cessaire des esj)i-its.

Mais s'il n'est point insensible aux maux de l'iuimaniti", ,M. Thiei's s'applicpie beaucoup plus à comprendre les hoiniues (pi'a les juger. Il n'a point sur les Jacobins ces paradoxes (pie viiigl-cin(( ans aj)rès, M. de Lamartine, sans excuse, teignait de ses couleurs ('clatantes. II essaye, non de les juslilier, mais de saisir les mobiles (pii les font agir.

« Nous nous \((V(Uis transport(''s ;i\ec lui. a cci'il M. Sainte-lîeuve, sur celte terrible Moulagne (jui ne nous avait jamais ;ipp;iru (pi a distance, en vii'oniK'e

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de tonnerre et d'éclairs; nous eu montons tous les degrés, nous l'explorons comme un volcan éteint, et nous comj)renons qu'on a pu voir de là les choses sous un as})cct particulier, et les juger autrement que d'en bas. Sans absoudre les coupables, nous en venons à les expli(|uer. »

On peut ajouter que M. Thiers, comme M. Mignet dans un écrit plus court, enq)reint des mêmes sentiments, est un partisan passionné de la Révolution française, et les malheurs particuliers s'effacent quelquefois })0ur eux devant la grandeur du résultat. Il est comme un général d'armée qui ne peut s'attendrir devant clnupu- blessure, parce qu'il a les yeux fixés sur ce but : la victoire. Les combats particuliers, les souffrances, la mort, semblent être dans la nécessité, et il est conduit au fatalisme, ou à quelque chose (jui v ressemble fort. Comment s'en défendre tout à fait ? Comment résister au désir, en écrivant l'histoire, de faire découler les faits les uns des autres, de donner aux événements et aux hommes un caractère jjIus logique qu'il ne leur appartient, d'en croire les épisodes inévitables? Mieux est fait le récit, plus cette idée subjugue, et moins on entrevoit que les événements aient pu Ion nier d'une autre façon, ou qu'il soit possible de leur imaginer un cours plus vraisemblable. Il serait trop commode de penser (juc les malheurs publics ne sont (|ue des accidents et seraient facilement cvitables. Mais non, les choses ont dû se passer dans cet ordre cl non dans un autre. Si cette

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impression est n;ilurclle dans un récit bien l'ait, comment M. Tliiers échap[)crait-il à recueil? Dans sa manière purement narrative, il ne dégage pas souvent les conséquences, il ne conclut pas, à i)roprement ])arlcr, au fatalisme, mais le lecteur raisonne pour lui, et construit chemin faisant la philosophie de son histoire. L'auteur est victime de son extrême clarté (pii montre les faits dans une lumière éclatante, et doniH; à tout un caractère d'évidence et de i'igoureus(; logicpie. Mais jamais cette logi([ue ne vient en aidi; à l'apologie des excès.

Il (Ml faut pourtant pai-ler de cette clarté tant vantc'-e, et de ce stvic original à force dètrc simple. C'est un |)eu le style de ^ oltaire, mais ^'oltaire, })lus élégant, aiguise son esprit, et le fait sentir, tandis que le côté raillciii' ne se i-encontre (pie plus tard chez A[. Tliiers, dans ses discours. Ici leHort, qui ne se sent [)oint, est précisément de ne rien mon- Irci' (pic les faits. Ces faits si nond)reux, si compii- (pii's, ai)paraisscnt seuls à travci's le style connue à travers une glace linii)i(lc, la comparaison est de M. Tliiers liii-iiH'^mc, et non seulement les faits et les hoiimies, mais tons les d('tails de l'administratiou cl de la guerre inodenies. Troj) souvent les historiens ne savent bien (pic (piehpics |)oinls de leur sujet, cl a CCS parties ils sacrilicnt le reste, ou dissimulent leur cmliarras par des suppositions ou des déclamations. Ici, tout est dans une égale lumière, et l'écrivain, par uik; rc'union de cii'constanccs, ou ])lut(')t par une seule cii'coustance, un

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travail intelligent et assidu, connaît toutes les pièces, tous les papiers d'Etat, toutes les négociations intérieures et extérieures. Ce n'était })as seulement la première fois qu'on écrivait 1 histoire de ce temps, c'était la première fois qu'on écrivait l'histoire de cette façon, en y mettant la vie. L'auteur n'est ))as un historien, mais un stratégiste, un llnancier, un homme d'Etat.

La lecture est si aisée qu'on ne sent pas à i)rcmièrc vue tout le mérite. 11 faut se rappeler que jusqu'à ce siècle, dans notre pays du moins, l'histoire n'a été écrite que par des hommes de lettres ((ui la racontaient, avec plus ou moins de talent, comme un élève de rhétorique fait un discours latin, et même un discours français, sans y peindre la réalité, sans avoir jamais vécu, sans même concevoir comment on vit dans le monde où se décide le destin des Etats. Les historiens regardaient, écrivaient d'en has , pour ainsi dire, ou ({uelquefois , [)our des esprits supérieurs, d'en haut, de ti'op haut. C'est de plain-pied qu'écrit JNL Thicrs.

^ oltaire en avait donné l'exemple dans Vllistoirc de Charles Xll, et montré que le fardeau de l'écrivain est i)lus ])('sant qu'autrefois, qu'il lui faut plus de précision, plus dallciition aux usages, aux mcrurs, aux lois, ;iu commerce, (ju'ii en est de riiistoire connue de la métaphysiciue et de la physicpu; : la carrière s'est prodigieusement accrue. Mais cpielle didV'rence entre une hiographie courte et hrillante d'un héros, et ce monde enllei- d'écrivains, d'ora-

LA r.ESTAURATlOX.

leurs, (le |j,-cncraux, ces assemblées tumultueuses, (|u"unc iiilellig'ence robuste fait revivre! On sent, en le lisaiil, ([ue I auteur sera bientôt, (ju'il est déjà de ceux (|ui non seulement racontent les destinées de la l'ranre, mais (|iii les (ont, et que ce journaliste est un lionimc d'Iùat.

C'est la rai'rière que lui ouvrit bientTit le roi (>liarles X, en réalisant les pi'édictions de ses ennemis les ])lus soml)res, par les oi'donnances de juillet 1(S.')(). ],a l''rance i'(''pli(pia par l'insurrertion trioiiiplianle, si rapidement apaisée et satislàite, et par l'organisation du goiivei-nement du duc d'Orl('-ans sons le noiri heureusement choisi de Louis- Philippe (pii ne rap|)elait ni les Louis, ni les Charles, ni les lMiili|)|»e, et d'un seul mot tranchait tout lien entre la inonai'chie du pi'ésent et celh; du [)assé.

Le g'ouverneinenl de Juillet n"a j)as eu de bonheur. D'abord il est tombé, ce qui est toujours fâcheux pour un gouvernement, car le succès est ([uelc[ue chose en ce monde, surtout en ce monde politique. Après la chute, les doctrines en ont été ])eu défendues par ceux qui l'avaient servi, par ceux-mèmes qui l'avaient fondé. Enlin, les éci'ivains nouveaux ([ui l'ont raconté avaient aussi leur parti pris, et l'attaquent tantôt au })oint de vue conservateur, tantôt au point de vue iM'volutionnaire. (^omme la religion pi'olestante exposée aux anathèmes des catholiques contre le liln-e examen et aux critiques (|ui reprochent à cet examen de n'être pas assez libre, la monarchie révolutionnaire a été fusillée de tous les côtés.

Le nombre ('lait laible d'ailleurs, même alors, de ceux qui aimaient le gouvernement de Juillet |)Our lui-même, pour cette double raison que c'était le con-

LE (lOUVEliNEMEXT DE .ILILLET. 'i3

traire de la Restauration et le contiaii'r aussi du jacobinisme. Le roi Louis-Philippe se plaignait un jour de M. Mole, son ])rcniier ministre, et comme son interlocuteur lui répondait que ^L Mole était pourtant fort attaché à son gouvernement : « Non, non, dit h- roi, car il n'est pas avant tout antilégitiniiste ». (hiel défenseur de la monarchie (r()rh''ans pai'lerait ainsi aujourd'hui? Après la chute de ce fragihj édifice, il était natui'el que chacun suivît sa nature, redevînt h'giliniiste on liisioniste coinuie on a dit longtemps, ou hien, au contraire, n'ayant point de foi nionareliicpie, |)oiiit de goût pour la |)artie d'aj)parat, de cc'i'émonial, nc'cessaire a toute monarchie, se préoccupant avant tout de chercher un abri contre le r(;t(Mir de l'ancien rc'gime ou du despotisme, acccplàt ou même di'siràt la ]>(''publi(|ne. Après 1848, INL Guizot, par exemple, devait tourmi- à di'oitc, ^L Dufaure ou M. de Toc([ucville à gauche.

Ceux cpii ont persisté longteuq)s dans l'espi'it de 1830 sont rares. Plus rares encore sont les ])ul)licistes (pii ont pi'is soin de (b'rendre la llieoi'ie constitutionni'lle on même (pii l'ont bien coinpi'ise, en pr(''conisant ce gouvernement inlernK'diairc (pii ii'aNail (le la monarchie <[ue le iu)m, dans l((pi(l la souveraineté uationah; était reconnue, le roi soumis aux lois, et oii le dernier mot appai'teiiait au pavs. (l'i'tail bien en politi([ue ce t[\\r le protestantisme est eu religion, çt combien peu de ceux (pii ne sont pas eux-mêmes prolestants, |)ensent cpie le prolrslant isme est en elfet une religion, antre chose (pi'unc pliiloMipiiic !

44 A. THIliKS.

Combien tle oalholiqucs s'étonnent que les disciples (le Luther ou de (Calvin croient à quelque chose, combien tic libres penseurs s'étonnent de trouver chez ceux (jui ont proclamé le droit du libi'e examen, (luehpies croyances fondamentales et indélébiles ! C'est pourtant ce qu'on iloit admettre, si l'on veut coiiq)rendrc la monarchie de Juillet. 11 faut accepter que celte monarchie fondée sur une révolution est aussi légitime que le serait pour un i-ovaliste l'héritier direct de Louis WV. Ce n'est pas un pouvoir de hasard, mais un gouvernement ayant les mêmes droits que les autres, et i)lus de devoirs peut-être. L'un des historiens les plus distingués de celte épotpie, AL Thureau-13angin, vient d'être consacré ])ar l'Académie française. Par ses relations du moins, sinon j)ar le fond de ses opinions, il ne paraît })as absolument un ennemi, et pourtant le système de la révolution de 1830 semble lui être absolument étranger ou odieux. Il se lait du gouvernement et des personnages de ce tem[)S un idéal qui n'a ([ue des rapports très éloignés avec la réalité. A tout moment, sa raison sendjle confondue, et il est injuste même pour ceux (pi'il voudrait défendre. Toutes les fois (pu' j\r. de lîi-oglic ou AL Guizot prennent (pielque mesure lih('Tale ou populaire, s'associent à (pielquc acte démocrati(p:e, se conforment, en un mot, aux conséquences de la dévolution, il est près de les accuseï- de faiblesse (ni de palinodie. V]u i'(>vanche, lors(pie AL 'J'hiers signe nue mesure de gouvernement, lait acte de conservalcui-, ce cpii ne lui coù-

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