Mémoires du prince de Metlernich, 1. ^'III, p. 'il
Tandis (1110 se passaient dourement pour M.Thicrs CCS années tle lra\ail libce et de loisir occuj)é, et que la l'rance, en le voyant si bien écrire, j)OUYait oublier (ju'il savait aussi bien parler, un grand mouvenient s'aniioneait. 1/lMnpereur, lassé des expéditions guerrières, ou cédant à quelque instinct secret (pii lui montrait les Français repris de la ])assion du cliangcniint, s'avisait de |)roposer, et |)ai" consécpicut d'exécuter, car lui seul était le maître, des modifications à la Constitution de 1852. Cette Constitution, (■'('■fait le despotisme organisé : point de libert('' de Presse, point de liberté électorale, point de liberté parlementaii^e. I/Kmpereur seul pailait aux Cliandwcs (pii n'avaient pas le di'oit de répondre par une a(lr(;sse. Le budget et les lois étaient votés, il est vrai, par les d(''put(''s, mais ceux-ci ne pouvaient nio(h(ier lun, ni amender les autres. Bien
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mieux, les comptes rendus des séances n'étaient j)as publiés. Il n'en paraissait au Journal officiel qu'une analyse écourtée, écrite à la troisième personne par le secrétaire-rédacteur, ce cpii faisait dire ironiquement à l'Empereur, quand on lui parhiit des orateurs du Corps législatif : « Mais je n'en connais qu'un seul, c'est M. Denis Lagarde «. Les ministres n'entraient pas au Parlement, n'étaient pas responsables, ni solidaires.
Faire de ces éléments une Constitution libérale était difficile. L'Empereur n'y songea point. Il ne rendit pas les électeurs libres, ne modilia guère le régime de la Presse, ne fit j)as dépendre les ministres d'un autre pouvoir que sa faveur, mais il permit aux députés de parler, et même de lui répondre par une adresse respectueuse. 11 nomma uu ministre spécial, sans ministère et sans responsabilité, sans autorité, chargé de défendre les ministres actifs, sans ])rendre aucune part aux affaires, comme un avocat, plaidant en i)olice correctionnelle, ne connaît le dossier qu'après le délit. C'était un premier pas vers le gouvernement parlementaire, auquel pai'vicnt ou revient, toute civilisation. Les inconvénients du système sautent aux 3'eux : une Chami)re d'opposition aurait facilement atteint l'auteur véritable à travers son avocat, comme les juges punissent l'accusé, et l'avocat n'eût i)u être supporté longtcnq)S pai' \i\\ iiiinisti-e (pii aurait vu ses projets souvent éciiouer devant rasscml)l('e. Mais la conception, tout étrange qu'elle fût, constituait un progrès.
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et l'intérêt public exigeait qu'on ne fut pus trop difficile. Il était tentant de profiter des réformes, pour i)ai'icr ;i la France de ses intérêts et de ses droits, sans regarder de trop près à la rectitude de l'esprit qui les avait conçues. Aussi, des l'annonce des élections générales de 1863, les premières depuis la réforme, y eut-il une réunion de tous les chefs des partis parlementaires chez le feu duc de Broglie. On y discuta l'opportunité d'entrer au Corps législatif, et de tenter la fortune dans les rares circonscriptions où le succès était possible.
La résolution était grave. Il y avait à la Clianii)re un groupe d'opposition formé d'orateurs distingués que Ion appelait les cinq : JNIM. Picard,. Jules Favre, Emile Ollivier, Darimon et Ilénon; mais c'étaient des hommes jeunes })our la ])hi|)art, et libres de tout engagement, de tout antécédent, n'ayant participé à aucun gouvei'nement, n'ayant été ni exilés, ni arrêt(''s par l'I-lnipirc Ils pouvaient sans scrupule prêter serment, et discuter chaque question en elle-même. Les représentants des anciens partis, ainsi (pi'oii disait aloi's, le g(''nri'al (]avaigiiac et .M. Carnot, n'avaient cherché jusque-là dans les élections cpi'une occasion de j)rotester et de refuser le serment. L'assembh'c rtunie chez M. de Broglie avait donc à décider d'un changement impoiManf dans la situation des honnnes politiques cpii la composaient. S'ils devenaient (l('|(Mt('-s, ils devaient (piitter- l'atlitiKle d adversaires absolus, intransigeants, de ri'mpii'e. (>utre la iormalité tiu serment.
peu agréable cependant, l'honneur commande à ceux qui entrent dans une assemblée et qui font dès lors partie du gouvernement, non seulement de ne pas conspirer contre ce gouvernement, mais de ne pas tenter autrement de le renverser, de ne plus se considérer comme étrangers au pouvoir, de s'astreindre, en un mot, à une opposition constitutionnelle. Leur conscience les oblige à ne demander, à ne voter que les lois c[u'ils proposeraient , s'ils occupaient le ministère. Si leurs opinions ont la majorité dans la Chambre dont ils font partie, ils j)cuvcnt être exposés à ne pouvoir refuser de les réaliser.
Dans la réunion tenue chez le duc de Broglie, quelques-uns déclarèrent que cet effort était au-dessus de leur force d'impartialité, qu'ils ne pourraient être que des ennemis irréductibles de l'Empire, que rien ne les satisferait, excepté sa chute. La majorité pensa au contraire que la tâche utile de faire connaître la vérité, de discuter le budget et les lois, et d'arriver ])ar des modifications constitutionnelles dont l'Empereur avait le ])remier donné l'exemple, au gouvernement du ])ays par le pavs, suffisait à justifier l'abandon de quelques rancunes et de quelques espérances. L'acceptation des candidatures, après un sérieux débat, fut décidée.
M. Thiers n'assistait pas à la réunion. Il en a|)- ])rouva les résolutions, mais se montra d'abord hostile à l'idée de les a|)pli(|uei' lui-même, et de saci'ilier son repos, ses goûts, la liberté de son langage, cb; ses relations, presque de ses amitiés. Puis se retrou-
verait-il lui-même, en remontant à cette tribune dont il n'avait pas gravi les degrés depuis douze ans, de cinquante-quatre à soixante-six ans? Il se décida j)Ourtant à donner l'cxcmjjie, et accepta deux candidatures, à ^"alenciennes et à Paris. C'est ici seulement qu'il fut élu, car la liberté électorale n'existait pas en province, et |)resque aucun de ses amis ne fut nommé avec lui. Paris n'a jamais mieux justifié ses prétentions à servir de refuge à l'opposition, et les violences de M. de Persigny contribuèrent à faire de l'élection un échec personnel pour l'Emjiereur, ce qui dénaturait le caractère que M. Tliiers, respectueux des gouvernements, même des gouvernements de fait, eût voulu lui donner.
C'était un grand jour pour la France et pour le monde intellectuel, et bien des jeunes cu-urs ont battu, en voyant M. Thiers se lever pour la première fois dans le pai'Iement de ri''irq)irc. On ne lui avait pas accorde'- la tribune rpii était réservée à l'avocat de l'Iimpereur. C'est de sa j)lace qu'il devait parler, et de tous côtés on regardait ce visage connu, ces yeux brillants de malice, qui semblaient, pardessus ses lunettes, ari'ivei" à l'âme des auditeurs, cette attitude familière et gi'ave, ces cheveux blancs (pii j)orlai(ril l(''moignage d'un long pass('' glorieux. Avec (juelle émotion on entendit le son de celte voix teintée de cet accent provençal (pii donne une saveiii' picpiantc aux moindres paroles! Tout en lui j)araissait r<''vocation d'un auti-e temps, une gai-antie contre un sombre avenir, déjà pi-essenti. La France,
depuis douze ans muette, rei)renait la parole })ar la bouche éloquente du plus français de ses enfants, dont l'âge n'avait altéré ni les forces, ni l'ardeur. Il se pliait avec son art accoutumé à une situation nouvelle, à un pouvoir ombrageux, qu'il ne fallait pas irriter, à des auditeurs inconnus, défiants, facilement troublés, à un |)ublic du dehors, exigeant en fait d'op})Osition.
Le discours ' commence par un exposé de nos révolutions et des erreurs du ])assé, et s'achève par rénumération des conditions indispensables à tout gouvernement, résumées par ces mots : les libcrirs nécessaires , expression simple et heureuse : la liberté individuelle, la liberté de la Presse, la lil)ert('' des élections, la liberté parlementaire et enliii la responsabilité ministérielle. On sait ce qui manquait à l'Empire pour réaliser ce programme. Mais rien dans ces revendications n'est révolutionnaire ; un conservateur éclairé y pourrait souscrire. Pour montrer toutefois que son intention n'était ]>as de tiétruire, mais de fonder, il décrirait sa propre situation, en face de ce (pi'on appelait alors les aiieiens partis, et de ce passé qu'on l'accusait de vouloir l'essuscitci'. Ne trouvera-t-on j)as là une bonne leyon de dignité personnelle et de morale politique?
« I^e sol français est couvert des débris de ces