‹ A. ThiersChapitre 9 sur 27 · Discours du 17 jauvit'i' IS · texte numérisé non relu

Discours du 17 jauvit'i' IS

Ce n'est pas le dernier discours de jNI. Tliiers dans cette assemblée, mais ce sont ses derniers conseils politiques. Les desseins que ces conseils découvrent montrent que ses sentiments étaient compatibles avec la République, même celle de 1848, mais incompatibles avec tout ce qui pouvait aboutir à la dictature . C'est l'expression d'une opinion définitive qui s'était lentement formée, et à laquelle il est resté fidèle. 11 ne prit pas part à la discussion de la revision de la Constitution, car il y avait alors une proposition de revision. D'habiles gens de désordre avaient inventé cette méthode, et compris qu'il serait plus aisé de supprimer légalement la République que de la renverser par la force. Cette revision ne pouvait être votée, car un article de la Constitution rendait nécessaire une majorité des deux tiers des votants. Or il y avait dans l'assemblée plus d'un tiers de républicains, qui ne se prêtaient pas à ce jeu dangereux. Mais proposer la revision, même sans espérance, c'était affaiblir la Constitution, excuser, presque innocenter d'avance ceux qui la violeraient, les y engager, pour ainsi dire. C'était remettre moralement en question l'organisation et, par conséquent, l'existence de la République. Il s'en fallut de près de cent voix que le chiffre de la majorité constitutionnelle fût atteint, mais la légalité devenait plus difficile à défendre.

Cette légalité eut encore une fois l'appui de M. Thiers, dans la séance du 17 novembre 1851. On discutait la célèbre, célèbre alors, proposition des

questeurs. Ceux-ci réclamaient pour l'Assemblée le droit (le requérir la force armée, et de ne point laisser à ses ennemis le choix de ses défenseurs, c'està-(lii'o la chance d'être défendue. C'était légitime, modeste, et nul homme de sang-froid ne supposerait l'hésitation i)ossible. Cependant, la j)roposition fut rcpousséc. L'Assemblée législative était si âprement divisée ([ue chaque parti, chaque groupe, comme on dit aujourd'hui, soupçonnait le groupe voisin de vouioii- user illégalement de cette force légale, et une étrange coalition s'était organisée pour refuser le seul nu)yen de salut. Ce sont là les mauvais jours des asscnd)lées. C'est alors qu'elles méritent le mal que disent d'elles leurs ennemis, puisque la colère, les dissentiments, les rivalités obscurcissent toute idée de justice et de prévoyance. IMais ces défauts (pie les Chambres ont (piehfuefois, le pouvoir absolu les a toujours. On le vit bien à ([uelques semaines de là. Le coiq) d'I'^tat s'accomplit, et libres discussions, garanties de toute sécurité et de toute liberté, moralité dans le gouvernement, ordre véritable, car l'or'drc; n'est point h; silence, paix sérieuse et durable, tout ce (pii est l'honneur d'une nation on |)lutôt la nation elle-même, tout disparut dans la nuit.

M. Thiers ressentait les malheurs de la France, comme les autres hommes éprouvent les chagrins privés , ces douleurs dont rien ne console et qui ébranlent jusqu'au fond de l'être. On l'a vu verser des larmes à la tribune sur les maux de la patrie vaincue. La défaite de la liberté ne pouvait le laisser insensible. Près de cette douleur, ce n'était |)res(|ue rien de payer de la j)rison et de l'exil son attachement aux j)rincipes de toute sa vie. Cette jjroscription inattendue était inutile même aux desseins de l'auteur du coup d'Etat. Que ])ouvait l'éloipicnce désarmée contre la force matérielle? L'assemblée dissoute, I\L Thiers. n'était qu'un citojcn im))uissant et inoffensif. Un le traita pourtant à l'égal des chefs de l'année, des généraux Changarnier, Lamoricière, iîedeau, Leflô, et du colonel Charras. Le 2 décembi-e 18,") l, il fut arrêté de grand matin, dans sa maison de la place Saint-Georges, envoyé sous escorte d'abord

à la prison de Mazas, puis à celle de Ham, enfin à Bruxelles, où il reçut la notification de son exil. MM. de Lasteyrie, de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Baze, Roger (du Nord), arrêtés dans la journée du 2 décembre, puis relâchés on ne sait trop pourquoi, après une semaine de Mazas, étaient par le même décret ol)ligés de quitter la France. En même temps, l'exil des princes d'Orléans était confirmé et aggravé par la confiscation de leurs biens. C'était le premier vol de l'aigle, disait INI. Dui)in, (jui devenait bientôt procureiii" général à la cour de cassation.

Les exilés passèrent les premiers mois, soit réunis, soit dispersés, à Bruxelles, puis à Londres, enfin en Suisse. C'est en juillet, au moment oii ]\L Thiers se préparait à partir poui' l'Italie, ([u'il apprit à l'im- |)roviste, par le Moniteur officiel, (ju'un décret autorisait à i-evoir leur pati'ie ceux ({ui avaient été frap[)és par un autre décret de bon plaisir. La même fantaisie (|ui leur avait fermé les })ortes de la France, les rouvrait pour eux, sans (jue, dans le silence universel, i)crsonne eût essayé d'ex|)liquer ces retours inattendus. L'Enq)ire scmjjlait inaugurer le système des soubresauts sans logitpie qui ont été le caractère particulier de la politique pendant dix-huit ans. Avec plus ou moins d'empressement, chacun profila du droit qui lui ('tait i-eslitué, avec toute la reconnaissance qu'on doit, disait M. Thici's, « à l'homme (pii a |)ris une montre et (pii la rend » .

u Auguste rétablit l'ordre, c'esl-à-dlre une servi-

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lude durable : car, dans un Etat libre où l'on vient d'usurper la souveraineté, on appelle règle tout ce qui peut fonder l'autorité sans bornes d'un seul; et on nomme trouble, dissension, mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l'honnête liberté des sujets. » Ces paroles de Montesquieu décrivent supérieurement le spectacle qui attendait les exilés à leur retour, car si les manifestations de la liberté sont toujours nouvelles, les procédés du despotisme sont fort monotones.

Rarement toutefois un pays a oublié plus rapidement, plus complètement, ce qui l'avait préoccujjé, intéressé, passionné, tous les principes pour lesquels il a combattu et souffert. Ah! M. de Balzac eût bien reconnu dans les maîtres de la France ses Rastignac et ses Marsay qui avaient vu autant un coup de Bourse qu'un coup d'Etat dans le complot qui leur avait donné le pouvoir; et M. Thiers pouvait penser, comme autrefois M,, de Lafayette revenant d'Olmutz, après sa captivité, (jue tout en France était rapetissé depuis son départ.

Si pourtant avec quelcjucs souvenii"s classiques et quelque mé()ris de l'espèce humaine, on pouvait concevoir et expliquer le calme profond succédant aux agitations d'un [)ays libre, l'inventeur le plus hardi ne pouvait imaginer combien raj^idcment ce calme serait troublé par l'homme dont l'intérêt semblait être d'en conserver tout au moins les apparences. On pouvait croire que le président Louis Bonaparte, devenu empereur sous le nom singulièrement

L EMPIUE. 121

choisi (le Na|)oléon 111, donnerait le repos al)Solu à un pays (pii ne portait plus d'iuiagination ni de vanité dans la |)()liti(|ue. On le croyait d'autant })lus cjue le maître même avait peu de goût jiour les affaires, et au contraire une vraie ])assion pour le plaisir. On comptait sans ce ti'ait particulier des Bonapartes, le désir de njettre du leur dans les affaires du monde, désir qui les grandit malgré cpi'on en ait, et les sépare des aventuriers vulgaii'cs. La nation voulait s'endormir; elle fut bientôt réveillée. On es))érait vivre sous un des])Otisme paisible et modeste, dans un repos soporeux, et tout à coup, aj)rès avoir créé cette cour impc'riale assez déplaisante à ce peu])lc égalitairc, l'empereur (it un mariage d'amour ([ui le sépai'ait de toutes les tètes couronnées. 11 avait promis la paix, et il se mit à guerrover parlout et jjour toutes les causes, en Ci'imée, en Syrie, en Chine, au Mexique, en Italie, même à menacer l'Angleterre d'une descente a!'mée. Et c'étaient tous les joui's des discours solennels et inattendus, des sénatus-consulles, des revisions de la Constitution, des voyages im|)ériaux à l'étranger ou en Algérie, des révolutions de [)alais ou de ministère, choses alors assez semblables.

Bien plus, même cette garantie cherchée contre les troubles sociaux send^lait parfois dispai-aître ou s'affaiblir. Le bruit se répandait tout à coup que l'cuqjereur était socialiste. Des banques, des caisses, des nouveautés économiques de tout genre étaient proposées par lui, et faisaient pendant des mois le sujet des (h'Iibi'i'ations des grands corps de l'I^ltat.

Ces projets inquiétaient le public, pour disparaître bientôt dans les cartons d'une administration plus routinière ou plus sage que ses maîtres. Et les bonnes gens, qui s'étaient crus débarrassés des discussions troublantes et se réjouissaient de voir les assemblées dissoutes, entendaient tomber du haut d'une tribune plus élevée, du trône même, des ])hrases qui annonçaient des projets effrayants. L'empereur disait, par exemple, à la démagogie des grandes villes, contre laquelle on avait précisément réclamé son appui : « Ma fibre répond à la vôtre », phrase aussi déplaisante pour les conservateurs des bons |)rincipes que pour ceux du bon langage.

M. Thiers racontait, tenant sans doute l'histoire de son ami M. Ellice, membre du Parlement anglais, (pi'un jour le duc de Wellington, ennuyé dans le conseil des trop longs raisonnements de lord Ilarrowby, s'écria : « Milord, vous avez trop d'éducation |)our votre intelligence ». On pourrait dire que l'Empereur avait ti'op d'imagination, non pour son intelligence, mais pour sa capacité dans le détail des affaires, pour son esprit de suite, trop d'idées pour ses facultés d'exécution. Il confondait souvent, disait M. Thiers, le verbe rêver avec le verbe rcflécliir. Or, la France a l'habitude de prendre pour des réalités dangereuses, soit les propositions de ses députés, soit les élucubrations de ses souverains , ce qui double les difficultés réelles de tous les soucis imaginaires. Ici, tout n'était pas un rêve, et il est résulté de cette activité d'esprit de Napoléon III qu'en s'agi-

tant sans cesse, en excitant la curiosité, la critique, l'attention, il a empêché l'assoupissement que tout despote doit être jaloux de produire; et quand il a été obligé de rendre quelque ombre de liberté, il a retrouvé toutes les rancunes, toutes les haines du j)remier jour, grossies de toutes les fautes de plus de dix années.

M. Thiers est resté tout à fait étranger au gouvernement pendant les premiers temps de l'Empire. A peine a-t-il donné quelque conseil, rarement suivi, sui- les questions étrangères , et averti (pielques diplomates qui ne fréquentaient pas seulement les ministères, mais se répandaient dans la société de Paris. Cette société était foi't brillante alors. La partie surtout qui s'apjiclle assez insolemment le ^raïul monde, ou simplement le monde, était parfaitement amusante, malgré le malheur des temps. M. de Talleyrand disait ([ue l'on ne connaissait })as le plaisir de vivi'e (|uan(l on n'avait pas vécu dans les salons en 1789. N'est-ce pas un peu parce (ju'il était jeune alors, et que les souvenirs se reflètent plus charmants dans le miroir de la jeunesse? C'est aussi parce que le monde alors était unanime dans ses goûts de gouvernement libre et de philosophie éclairée. De même en 1852, la société de Paris fut très choquée par l'Empire (|ui venait de renaître api'ès (pi;u'anle ans. Tout le monde était d'accord poui' maudii'c le despotisme, et membres de l'Académie, (|ui avaient vu arrêter tant de leurs confrèi'es et en exiler liois, l('S(picis u Claienl pas des itioindrx'S, partisans des familles i-oyales (pii

voyaient leurs princes })roscrits et ruinés, parlementaires en deuil de la j)arole et de la liberté, bourgeois irrités des prétentions de la cour, aristocrates moqueurs de cette cour bourgeoise d'une magnificence sans grandeur, tous ceux qui appartenaient à une profession lijjérale et se sentaient o[)primés ou menacés, se réunissaient pour échanger ces sarcasmes, ces anecdotes qui sont la joie et l'orgueil des salons. A nul moment peut-être, la société française n'a été })lus étrangère au gouvernement de la France, et Ion aurait pu y vivre longtemps sans rencontrer un j)arlisan du régime rétabli. Si l'Empereur, comme il disait, avait sauvé la société, la bonne société du moins ne lui en savait aucun gré. Là tous étaient irréconciliables : légitimistes, ré[)ublicains, orléanistes, simples libéraux se donnaient la main. Alors se forma ce qu'on a ap[)elé V Union libérale. Ce n'était pas une société secrète, ni une association organisée, ni même un engagement positif, mais l'adhésion de tous à ce sentiment (luc, lorsque l'Empire serait renversé par ses fautes aisées à prévoir, et dont les résultats paraissaient plus proches, ceux qui souffraient dans leurs opinions ou leurs intérêts, ne se désuniraient pas, cpiel (pie fût le gouvernement libre qui lui succédât, ré[)ublique ou monarchie. On a pu trouver quelque trace de celte disposition dans les premiers jours de l'Assemblée nationale de 1871.

M. Thiers prenait une part brillante aux conversations acérées de cette élite de Paris, et c'est le temps où il a le plus satisfait ses goûts mondains. Par un

effet naturel du cours de l'existence, su conversation s'était affinée, ses habitudes étaient devenues plus délicates et plus élégantes, et en même temps les gens du monde s'étaient accoutumés h ce que ses manières pouvaient avoir de particulier ou d'original. Ce sont là deux choses nécessaires pour réussir dans les salons : il faut ressembler aux autres, et se distinguer d'eux pourtant. 11 est aussi mauvais, au point de vue mondain, d'être |)areil à tout le monde que de n'être semblable à personne, et comme les autres, les gens suj)érieurs sont soumis à cette loi. Il va sans dire (pie pour M. Tliiei-s la part d'originalité était très grande. Il n'en était pas moins parfaitement aimable dans ses relations avec les hommes, et d'une galanterie délicate avec les femmes. Un ne dit pas qu'elles y aient été toutes insensibles.

C'est trop insister, mais pour ne pas quitter tout à fait le monde, il faut ajouter que M. Thiers y a |)orté, ce qui n'est pas toujours aisé, un patriotisme ombrageux. Devant un intérêt français, toute passion d'opposant disparaissait en lui, et il n'a jamais eu l'ombre d'un sentiment d'émigré. Jamais personne n'a fait de vœux plus sincères pour les succès de nos armes pendant la guerre de Crimée, et l'Empereur l'a tellement senti que, malgré leui" inimitié, il l'a appelé dans un discours public a l'historien illustre et national ». Ce n'est même point le seul rap])r()cheuieiit (pi'ils aient eu alors. M. Tiiici's non seulement s'intéressait à la guerre connue ])atriote, mais il voyait réaliser ses projets de 1840 avec cette

même armée du gouvernement de Juillet dont les plus célèbres chefs étaient en exil. Il en était fort occupé, et faisait parfois parvenir ses avis jusqu'au trône. M. Mérimée, assez près de l'Empire par ses opinions et plus près par ses affections, était un des seuls hommes qui vissent les deux partis. Ce Saint- Evremond de notre siècle méritait une telle exception par la liberté de son esprit et la sûreté de son commerce. Un soir, en 1855, dans le salon de la place Saint-Georges, M. Thiers indiquait devant lui aAec chaleur certaines mesures à prendre, certain langage à tenir dans les circonstances graves où se trouvait la France. M. Mérimée en rendit compte à l'Empereur, pensant être utile à l'un et à l'autre : « Vous remercierez M. Thiers, lui dit l'Empereur; mais il en parle bien à son aise. Il est habitué à s'adresser à des Chambres qui avaient des sentiments, des opinions jKitriotiques; nous sommes dans d'autres temps ! »

Les salons, les épigrammes et quelques conseils ne suffisaient pas à l'activité d'un homme qui remplissait naguère l'Europe de ses actes et de sa ])olitique. Avant de parler du grand travail qui l'occupait, il faut ajouter que c'est alors qu'il se prit de goût pour les sciences. Il les savait peu dans sa jeunesse, les lycées du premier Empire étant faibles en ces matières. Parfois pourtant, il y avait porté sa curiosité très éveillée. Même, sous la Restauration, il prenait des leçons d'algèbre. C'est surtout vers les sciences naturelles et l'astronomie qu'il se tournait

alors, et il allait parfois à l'Obsecvatoire regarder les astres toute la nuit, et à l'Ecole normale suivre les recherches de M. Pasteur. Il a fait même reproduire la helle expérience de Plateau sur la formation de l'univers. Son esprit a sûrement gagné en rigueur à ces essais, et on en retrouve la trace dans ses discours. Mais les sciences ne se passent pas des études ])réliminaires dont il n'avait ni le goût, ni le temps, et l'invention des idées scientifiques ne peut être féconde que par la connaissance absolue de ce qui a été d'abord pensé par les autres. Or, M. Thiers précisément ne tenait guère à savoir ce que les autres ont pensé, les autres existant peu pour son esprit. Il n'y avait donc pas grande sûreté pour lui à s'aventurer sur ce terrain nouveau. Dans les sciences naturelles ou physiques, plus qu'ailleurs, il faut se défier du besoin de clarté. Ce qui paraît très clair, très simple, y est assez rarement vrai. Quoique la science de ^'oItaire ne soit pas à mépriser, on sent qu'il aime mieux le risque de paraître superficiel cpic celui de n'être pas compris. M. Thiers aurait mérité le même reproche. Il a j)Ourtant écrit un livre sur ces matières, qui, disait-il, démontre les idées nécessaires en philosophie scientifique, comme un de ses discours, quelques années plus tard, exposait la théorie des libertés nécessaires. Cet ouvrage n'est pas assez achevé pour qu'on le i)uisse publier et l'exposer aux crititpies des savants de profession. Il est vrai (pie les savants n'ont point de bienveillance pour les amateurs dont la science n'est pas le

culte exclusif. N'est-ce pas Chamfort qui raconte l'histoire d'un professeur de droit de Genève s'extasiant sur l'universalité de Voltaire : « 11 n'y a qu'en droit public, disait-il, que je le trouve un peu faible. — Et moi, dit Dalembert, je ne le trouve un peu faible qu'en géométrie. »

La meilleure distraction de M. Thiers pendant ces années, et c'était mieux qu'une distraction, fut l'achèvement de son Histoire du Consulat et de l'Empire. Les premiers volumes avaient paru en 1845 S et M. Sainte-Beuve en avait parlé avec une admiration qui fut mieux justifiée encore par les volumes suivants, l'auteur ayant passé dans l'intervalle par des aventures, des révolutions nouvelles, ayant acquis chèrement une plus profonde connaissance des hommes et des affaires. On a prétendu qu'il avait trop profité de l'expérience, que le coup d'Etat du 2 décembre lui rendait le 18 brumaire plus suspect, que Napoléon III lui ouvrait les yeux sur Napoléon V^, et qu'il jugeait le premier Empire à la lueur du second. Quand l'expérience, si rarement insti'uctive, en dépit des préjugés, l'aurait porté à penser de ces deux souverains ce c{ue Tacite dit d'Auguste : « Cuncta fessa recepit », il n'y aurait pas grand mal. Mais la vérité est que, s'il y a quelque différence dans les jugements de M. Thiers avant et

1. Les cinq premiers volumes ont été publiés en 1845, le 6° et le 7e en 1847, le 8° et le W" en 1849, le 10e, Je 1^- et lé 12" en 1851, le Vi" et le 14'' en 185(1, le 15" et le 16" en 18.57, le 17e et le 18e en 18G0 et les deux derniers en 1861 et 1802.

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jiprès 1851, c'est ;i l'Empereur lui-mèiue qu'il faut s'en prendre plus qu'à son neteu. Est-ce que Napoléon est seniblal)le à lui-nierae des premiers joui's du Consulat aux derniers jours de FEmpii-e? Ce n'est plus le même homme, le même souverain, presque le même général. Comment l'écrivain aurait-il traité de la même façon le grand capitaine qui couvrait de gloire le nom français, et le joueur infatigable qui hasardait sans cesse nos destinées sur le tapis sanglant des champs de bataille? Le général Bonaparte, chef de gouvernement, se présente comme irréprochable. C'était l'opinion de son pays et de l'Europe iiii[)ai'tial('. 11 n'c'tait pas seulement modéré, i'('[)araleur, mais hai)ilc et fécond, original et brillant; il faisait vivre la T'i-ance dans une atmosphère de sécurité, d'espérance et d'admiration. Sasis doute, l'origine de son pouvoir, les formes de son gouvernement, les moyens par lesquels il le soutenait, ne peuvent convenii- à un libéral du xix'' siècle, ni d'aucun temps. Mais les historiens ne sont pas des docteurs en droit constitutionnel. Ils doivent prendre les hommes tels (pi'ils sont, et les jugei* sur le temps même où ils ont vécu. Le pouvoir du Premier Consul était incomparablement plus humain, plus juste, plus régulier (ju(; raiicicii i-égime ou la Convention, et tout ce qui restait de barbarie venait de là.

Le reproche contraire, celui de trop aimer son héros, a été plus souvent fait à M. Thiers et paraît mieux justifié. On pourrait assurément conqjoser un volume de tous les passages pris çà et là dans l'ou-

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vrage entier, et contenant une appréciation des fautes de l'Empereur en termes très vifs et très acei'bes. Mais il est vrai que M. ïhiers l'admire passionnément, qu'il l'aime en le condamnant. Il ne dissimule aucune de ses fautes, mais ces fautes l'attristent, et il donne toutes les excuses du génie qui nous en pourraient consoler. C'est ainsi que les imprécations d'un amant contre sa maîtresse ne l'empêchent pas de parler d'elle de façon à la rendre chère; en la maudissant, il la fait aimer.

Même ceux que cette })assion n'a pas entraînés ni convaincus, ne sauraient nier que ce sentiment ne soit une puissante source d'intérêt. Le courant de passion qui emporte le lecteur à travers les détours de cet immense ouvrage, est rendu plus jjuissant i)ai' la séduction exercée sur l'auteur, et on ne sait si on le voudrait moins prévenu. Cependant cette disposition, servie par les goûts littéraires de M. Thicrs, a contribué à donner à Napoléon, tel qu'il apparaît dans le livre, le caractère d'un personnage de convention. L'Empereur est un despote, mais il faut à l'auteur que ce soit le despote idéal. Il avait trop d'esprit pour ne pas savoir plaire et séduire quand c'était utile à sa j)olitique , mais il n'en résulte i)as que cet homme morose et hautain, déliant et irritable, fût le plus aimable des hommes. Son bon sens ])ratlque et son esprit de gouvernement l'éloignaient des cruautés inutiles cpiand sa puissance n'était pas enjeu; il a eu parfois qnehpie émotion, en voyant comi)ter ses morts. Comment admettre pourtant que

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l'hunianité, la pitié fussent habituelles à ce grand consoniinaleui' de vies humaines? M. Thiers est disposé à lui donner les douces qualités de son âme. Il comprenait et se représentait assez bien les batailles pour y découvrir les œuvres du génie, mais ne les aurait })as vues sans s'émouvoir de pitié. Aussi, dans son récit, la guerre ressemble à une partie d'échecs, et pour défendre son héros a-t-il essayé {[uelquefois de le dédoubler en deux êtres différents. 11 a dit (pu'hpie part : " L'iMiipercur faisait la guerre avec son génie, et la politicpie avec ses [)assions ». Un grand poète disait de même :

Ce n'était ])as Rolla (|iii j,''uuvc'liiait sa vie, C étaient ses passions !

Mais les passions et le g(''ni(,' d'un lionime, n'est-ce |)as riiommc lui-même? Ce ne sont point ses ])assions, ce n'est point son génie qui sont responsables, c'est l'être tout entier appelé Napoléon.

Une analyse incomplète du caractère de l'Emiiereur, l'oubli prcsipie systéniaticjue de ce qui se passait à l'étranger, notamment en Angleterre, la méconnaissance du mouvciiienl d'indt'pendance et d'hostilité très réel jnscpu- dans l'enlourage du souverain depuis l<Sl'i, troj) d'iiululgenct; pour le l'ctour (!(,' l'ile d'Illbr {\\\c rien ne juslilic, tels sont les défauts de l'ouvrage (pie rachètent de si grandes (pialités. L'auteur a montre- juscpi'à la dernière page la même ai'dcur et les mêmes soins de (N'Iall. N'ingt ans de sa vie y ont él('' employés. Ce ne sei'ail pas trop

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pour un historien de profession, et l'œuvre devient prodigieuse si l'on pense que, pendant lu moitié de ces vingt ans, l'auteur a été un homme politique occupé, atteint par deux révolutions, et un homme du monde séduit par mille fantaisies de science ou d'art. ]']t pourtant cette histoire se distingue des grands modèles par une représentation plus fidèle et plus intelligible de la manière dont se font les affaires publiques. C'est l'exposé de l'exécution dans la politique. Ce côté de l'histoire, un peu froid, n'est jamais ennuyeux; ce que l'on comprend bien l'est rarement, l'^n cela, ÏNI. Thiers a innové, et lui seul était capable de donner de la vie à la j)artie bureaucratique des choses humaines. 11 parle de tout avec une verve entraînante et comnmnicative , et même (juand il ne pense pas d'une manière très neuve, tout ce qu'il pense le frappe si vivement qu'il en transmet l'impression à son lecteur, comuje si c'était en effet une chose toute nouvelle. Il dirait que la fortune est inconstante qu'on croirait l'entendre i)our la première fois, tant il semi)le découvrir ce que les autres ne ne font que s'approprier. C'est de lui-même que vient tout le prix, tout l'effet de ce qu'il dit, et il en résulte, à travers la })rofusion des détails les plus froids, une verve entraînante qui ne lasse point et qui court sous un style qui manque trop souvent de i-elief.et d'éclat. Mais il a lui-même [)ârlé de ce style dans la préface de son douzième volume. Il y explique les conditions du style hlstori(iue, conditions (|u'il l'éduit à une seule : n'être pas senti. Ce doil être

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une belle glace transparente, à travers laquelle on aperçoit les objets sans tache ni déformation. La glace ni le style ne sauraient devenir sensibles (pic par des dc'-fauts.

Kn traçant les règles du style historique, M. l'Iiiers a naturellement di'crit le sien, comme Boileau dans son Art poétique donnait les principes de sa jiropre ))oési('. Est-ce à dire (pi'on ne puisse écrire autrement riiisloire '.' ipi'il ne soit [)as |)ermis d'y montrei" les talents d'un romancier comme jNF. Augustin Thierry, d'un poète comme M. de Lamartine, d'un physiologiste comme JNL Michelet? Non, sans doute. Mais il reste vrai que l'histoire de notre temps, l'histoire politique se trouve très bien d'être racontée avec simplicité, détails et clai'té, et qu'on ne peut guère la concevoir autrement, à la seule condition d'une exactitude scrupuleuse. jM. Thiers s'est-il conformé à cette condition sans hupiellc les autres qualités seraient vaines ? Sous ce rapport encore plus que sous les autres, on a rendu justice à l'écrivain. Les critiques ont constaté bien plus des dissentiments (pie des erreurs proprement dites, et les confirmations sont venues souvent du c(")té oii on les pouvait le moins attendre. Ainsi le prince de Metternich écrivait, le ^ avril ISÔT, à lady >\'(stmoreland :

« Ce n'est |»as dans une (riivrc française (pu^ jamais je me serais altciidu à trouver un ciuiiple rendu V(''ridi(|ue de la marche de la politi(pie autrichienne entre les années 1812 et IHl.'i, et bien moins encore

SOUS la plume de M. Thiers, que je n'ai jamais vu que dans deux fort courtes rencontres, et dont j'ai été l'adversaire décidé dans le cours de ses différents ministères. Dans les dernières années, cette question m'a été fort souvent adressée par des hommes sérieux : « N'écrivez-vous pas? « Ma réponse uniforme a été celle-ci : « Tout ce que je « pourrais écrire est consigné dans les archives, et « il appartiendra aux historiens futurs d'en tirer « parti. )) Aujourd'hui, je puis renvoyer au quinzième volume de M. Thiers ceux qui seraient curieux de s'orienter '. »

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