BONHEUR
]\on! le bonheur existe, on s'en peut approcher! Il existe! j'ai pu le sentir, le toucher. Du corps comme de l'âme !
Il existe! éclatant, absolu, mais humain! Comme le voyageur altéré qui soudain
Découvre une fontaine.
Découvrant le bonheur avec toi partagé, J'ai rendu grâce au ciel, et je m'y suis plongé Jusques à perdre haleine.
Mais maintenant, hélas ! qu'au sortir de tes bras Je rentre dans la vie, et reprends d'ici-bas
La bataille éternelle, Devant l'avenir noir je me sens hésiter : Mon courage fléchit au moment de lutter, Ma volonté chancelle.
Pourquoi combattre encor? Pourquoi vaincre? Pourquoi Vivre, quand j'ai mené la vie auprès de toi Et si douce, et si pleine?
BOMIEUn. 117
Quand j\ii bu cran seul trait— enivrant souvenir! — Tout ce que peut promettre à la fois et tenir La passion humaine V
Où trouverai-je autant? Quand trouverai-je mieux? D'autres yeux auront-ils plus d'éclat que tes yeux?
Et pourrai-je connaître Un cœur plus dévoué, plus aimant que le tien? Va! je ne serai plus heureux, je le seiis bien,
Comme je viens de l'être !
Lorsque nous rencontrons, en poursuivant le cours Du mystérieux livre où sont inscrits nos jours,
Un semblable passage.
Oh ! que ne pouvons-nous cesser de parcourir Le livre, ou bien s'il faut aller plus loin, mourir
En retournant la page!
Te souvient-il de la source
Qu'au pied d'un grand châtaignier,
Après une folle course,
Nous trouvâmes. Tan dernier?
LA SOURCE. IIÔ
Dans ses audaces nouvelles Notre amour, vieux d'un printemps, Tout fier de ses jeunes ailes Devait triompher du temps,
Et nous, Fàme libre et franche.
L'un de l'autre bien épris.
Nous parcourions, un dimanche, Certain bois, près de Paris.
C'est là que dans un coin sombre, Désert, de tous ignoré.
Où venait à travers l'ombre, Danser un rayon doré,
Sous nos pieds nous la trouvâmes.
Cette source aux flots jaseurs, Limpide comme nos âmes, Joyeuse comme nos cœurs.
Là, dans tes deux mains creusées, — Vase rose au bord vivant — Je bus des gouttes puisées Au flot rapide et mouvant;
Et ma lèvre ardente, avide, Buvait encor, je le crois, Bien après que le liquide Avait glissé de tes doigts.
C'était hier l'anniversaire De ce jour, et je suis allé Pleurer dans ce coin solitaire Notre pauvre amour envolé.
A peine ai-je pu reconnaître, Perdue au milieu de ces bois, La source où je venais peut-être Rêver pour la dernière fois.
Plus d'ombrage, plus de verdure :
Plus d'oiseaux, plus de frais concert : La hache a taillé la ramure ; Tout est triste, tout est désert.
Notre source est presque tarie.
Quand je m'en approchai pour voir Si ton image, ô ma chérie !
Brillait encor dans son miroir,
Soudain une longue vipère Dans les roseaux s'enfuit, troublant Cette eau jadis limpide et claire Où se jouait ton bras tremblant.
Ainsi dans mon àme harassée Que la mort va bientôt tarir, Se déroule, avec ta pensée, Le noir serpent du souvenir.
Le soleil, en mourant, colore De son rayon chaud et doré Cette chambre, où voltige encore Ton cher souvenir adoré.
0 toi ! qu'a mise sur ma voie Le hasard ou plutôt le ciel, Du fond de Fàme, je t'envoie Un remercîment éternel.
Dans le livre secret des âges Quel que puisse être mon destin ; Quels que soient les futurs orages Qui m'attendent sur mon chemin ;
Que je doive, en révoltes vaines, Me roidir contre le malheur, Et lassé des choses humaines Trouver dans la mort une sœur :
Que je doive, l'àme blessée.
D'espérer ou bien de souffrir, Laisser se faner ma pensée Au vent fatal du souvenir :
Que je doive être seul, sans aide, Sans amis, et traînant au cœur — Mal éternel auquel tout cède — Le doute sceptique et moqueur;
Quoi qu'il advienne, ô ma chérie, Fussé-je au nombre des vaincus :
Je ne pourrai liaïr la vie Et maudire les jours vécus :
Car tu m'as donné connaissance Des bonheurs à ce point parfaits, Que, semés sur une existence, Ils la fleurissent pour jamais l
A HECTQR SALOMON.
J'ai rêvé de douces choses Cette nuit, car tous les deux Nous volions, papillons bleus, Au milieu des fleurs écloses.
Parmi les pétales d'or
Des lys aux profondeurs blanches,
Sur les roses, les pervenches, Les bluets dormant encor ;
Sur rœil noir des violettes Que l'herbe cache à demi, Parmi les muguets, parmi Les rêveuses pâquerettes.
Nous allions d'un vol égal Suivant des routes jumelles.
Mirant l'azur de nos ailes Dans la source au pur cristal.
L'aurore naissait à peine :
Qu'il faisait bon voyager Tandis qu'un brouillard léger Semblait caresser la plaine!
Oh ! qu'ils étaient gais, nos cœurs !
Oh ! les belles courses folles
De corolles en corolles Sur cet océan de fleurs !
Oh ! les senteurs embaumées !
Les couleurs faites de ciel !
Et les doux parfums de miel Dans toutes ces fleurs aimées !
Pourquoi le réveil moqueur Aux réalités cruelles, M'arrachant soudain les ailes M'a-t-il arraché le cœur,
Quand d'aussi charmantes choses
Je rêvais — quand tous les deux Nous volions, papillons bleus.
Au milieu des fleurs écloses?