A PIERRE BERTON
Hier au soir, laissant ma tête Dormir sur ton sein doré, j'ai cherché ton cœur, Laurette, Et je n ai rien rencontré.
Dans l'insaisissable flamme De tes yeux au reflet vert Longtemps j'ai cherché ton âme Et je n*ai rien découvert.
Sur le livre de ta vie
Que tu m'ouvris Fan passé
J'ai cherché mon nom, ma mie :
Le nom était effacé.
Soit donc! Puisque je te lasse Qu'un autre occupe ton cœur!
Va ! j'abandonne la place Sans regrets à mon vainqueur
A lui toute ta personne !
A lui tes beaux bras nerveux !
Et le rayon qui frissonne Dans l'ambre de tes cheveux!
A lui ton regard d'aurore, Ton pied nu, tes flancs rosés.
Tout ton corps, vibrant encore Du dernier de mes baisers !
A lui tes ardentes fièvres.
Et ces mille mots charmants Qui voltigeaient sur tes lèvres Dans nos longs embrassements !
A lui ce bonheur immense Pour lequel on eût jeté.
Vivant, toute une existence !
Mort, toute une éternité !
A lui toi, toi bien entière, Et ton amour étouffant Fait de fiertés de panthère Et de faiblesses d'enfant !
A lui surtout tes caprices Renouvelés chaque jour.
Interminables supplices Dont tu criblais mon amour î
A lui ces coquetteries Que tu cherchais à plaisir; Ces savantes bouderies Où s'irritait mon désir !
A lui. toi, toi. ma Laurette.
Telle que je f adorais, Telle que l'enfer fa faite, Et telle que je te hais.
Or çà, toi qui sus complaire A ce cœur blasé de moi, Qui que tu sois, ô mon frère I Écoute et prends garde à toi !
La partie est forte et dure :
Nul n'en peut sortir vainqueur
Sans une large blessure
Au plus profond de son cœur.
Prêt à souffrir la souffrance Dont je me sens terrassé, De ma triste expérience Et de mon tourment passé,
Sans honte et sans peur, profite !
Et crois-moi, quand je te dis Que cette femme est maudite.
Que ses baisers sont maudits ;
Que pour gagner sa tendresse — Ou plutôt n'en point mourir — Il faudra lutter sans cesse, Et, devrais-tu t'y meurtrir.
Déchirer la rude écorce De son orgueil effrayé.
Et, comme je fus sans force.
Être à ton tour sans pitié !
Va donc ! que Tenfer te guide !
Fais que dès le premier jour Ce cœur, que je laisse vide, S'emplisse de ton amour !
Fort de ton indifférence, Savoure, le cœur fermé, L'indicible jouissance , En n'aimant pas, d'être aimé!
Inaccessible aux ivresses Qu'elle sentira pour toi, Sois avare de caresses Comme elle le fut pour moi :
Sur sa flamme, sans rien craindre.
Souffle, dans chaque baiser, Pas assez fort pour réteindre, Mais assez pour l'attiser 1
Que je t'envie, ô mon frère !
Et comme je paîrais bien
De mon existence entière Un bonheur comme le tien 1
IT
Quant à toi, chère Laurette, Pour que chacun ait son tour, A jamais je te souhaite Un intarissable amour.
Dans l'inévitable crise De désirs toujours nouveaux, Puisses-tu te sentir prise Jusqu'aux moelles de tes os î
Heurtant toujours ton envie A son âme de rocher.
Puisses-tu sentir ta vie A la sienne s'attacher I
Puisses-tu bientôt coniiaitre Quel désespoir insensé Un amour ardent fait naître Quand il n'est pas exaucé :
L'attente aux heures amères.
Où notre esprit impuissant Se forge mille chimères Et fait des rêves de sang ;
Le doute à la froide étreinte, Et les soupçons empestés Que Ton écarte, par crainte D'y voir des réalités;
L'éternelle indifférence Qui vous fait blasphémer Dieu, La foi près de l'ignorance.
Et la glace auprès du feu !
Que le chagrin te dévore !
Qu'il fouille aujourd'hui ton sein
Ce poignard, dont hier encore Tu faisais saigner le mien l
A toi tout cela, Laurette I Et bientôt le jour viendra Où ma vengeance complète, Enfin, s'épanouira!
Où tu te verras forcée.
Courbant ton front sans souci, En te sentant délaissée De demander grâce aussi ;
Où tu sauras ce qu'une âme.
Sans se briser, peut souffrir ; Où tu redeviendras femme Pour prier et pour gémir
Où, lasse de Texistence, Seule, tous rêves partis, Au milieu du grand silence Des espoirs anéantis.
Tu devras, malgré toi-même, Tes fiertés et tes rigueurs, Et l'aimer comme je faime!
Et mourir comme je meurs!