‹ À tire-d'aileChapitre 24 sur 43 · A PIERRE BERTON · texte numérisé non relu

A PIERRE BERTON

Hier au soir, laissant ma tête Dormir sur ton sein doré, j'ai cherché ton cœur, Laurette, Et je n ai rien rencontré.

Dans l'insaisissable flamme De tes yeux au reflet vert Longtemps j'ai cherché ton âme Et je n*ai rien découvert.

Sur le livre de ta vie

Que tu m'ouvris Fan passé

J'ai cherché mon nom, ma mie :

Le nom était effacé.

Soit donc! Puisque je te lasse Qu'un autre occupe ton cœur!

Va ! j'abandonne la place Sans regrets à mon vainqueur

A lui toute ta personne !

A lui tes beaux bras nerveux !

Et le rayon qui frissonne Dans l'ambre de tes cheveux!

A lui ton regard d'aurore, Ton pied nu, tes flancs rosés.

Tout ton corps, vibrant encore Du dernier de mes baisers !

A lui tes ardentes fièvres.

Et ces mille mots charmants Qui voltigeaient sur tes lèvres Dans nos longs embrassements !

A lui ce bonheur immense Pour lequel on eût jeté.

Vivant, toute une existence !

Mort, toute une éternité !

A lui toi, toi bien entière, Et ton amour étouffant Fait de fiertés de panthère Et de faiblesses d'enfant !

A lui surtout tes caprices Renouvelés chaque jour.

Interminables supplices Dont tu criblais mon amour î

A lui ces coquetteries Que tu cherchais à plaisir; Ces savantes bouderies Où s'irritait mon désir !

A lui. toi, toi. ma Laurette.

Telle que je f adorais, Telle que l'enfer fa faite, Et telle que je te hais.

Or çà, toi qui sus complaire A ce cœur blasé de moi, Qui que tu sois, ô mon frère I Écoute et prends garde à toi !

La partie est forte et dure :

Nul n'en peut sortir vainqueur

Sans une large blessure

Au plus profond de son cœur.

Prêt à souffrir la souffrance Dont je me sens terrassé, De ma triste expérience Et de mon tourment passé,

Sans honte et sans peur, profite !

Et crois-moi, quand je te dis Que cette femme est maudite.

Que ses baisers sont maudits ;

Que pour gagner sa tendresse — Ou plutôt n'en point mourir — Il faudra lutter sans cesse, Et, devrais-tu t'y meurtrir.

Déchirer la rude écorce De son orgueil effrayé.

Et, comme je fus sans force.

Être à ton tour sans pitié !

Va donc ! que Tenfer te guide !

Fais que dès le premier jour Ce cœur, que je laisse vide, S'emplisse de ton amour !

Fort de ton indifférence, Savoure, le cœur fermé, L'indicible jouissance , En n'aimant pas, d'être aimé!

Inaccessible aux ivresses Qu'elle sentira pour toi, Sois avare de caresses Comme elle le fut pour moi :

Sur sa flamme, sans rien craindre.

Souffle, dans chaque baiser, Pas assez fort pour réteindre, Mais assez pour l'attiser 1

Que je t'envie, ô mon frère !

Et comme je paîrais bien

De mon existence entière Un bonheur comme le tien 1

IT

Quant à toi, chère Laurette, Pour que chacun ait son tour, A jamais je te souhaite Un intarissable amour.

Dans l'inévitable crise De désirs toujours nouveaux, Puisses-tu te sentir prise Jusqu'aux moelles de tes os î

Heurtant toujours ton envie A son âme de rocher.

Puisses-tu sentir ta vie A la sienne s'attacher I

Puisses-tu bientôt coniiaitre Quel désespoir insensé Un amour ardent fait naître Quand il n'est pas exaucé :

L'attente aux heures amères.

Où notre esprit impuissant Se forge mille chimères Et fait des rêves de sang ;

Le doute à la froide étreinte, Et les soupçons empestés Que Ton écarte, par crainte D'y voir des réalités;

L'éternelle indifférence Qui vous fait blasphémer Dieu, La foi près de l'ignorance.

Et la glace auprès du feu !

Que le chagrin te dévore !

Qu'il fouille aujourd'hui ton sein

Ce poignard, dont hier encore Tu faisais saigner le mien l

A toi tout cela, Laurette I Et bientôt le jour viendra Où ma vengeance complète, Enfin, s'épanouira!

Où tu te verras forcée.

Courbant ton front sans souci, En te sentant délaissée De demander grâce aussi ;

Où tu sauras ce qu'une âme.

Sans se briser, peut souffrir ; Où tu redeviendras femme Pour prier et pour gémir

Où, lasse de Texistence, Seule, tous rêves partis, Au milieu du grand silence Des espoirs anéantis.

Tu devras, malgré toi-même, Tes fiertés et tes rigueurs, Et l'aimer comme je faime!

Et mourir comme je meurs!

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