‹ À tire-d'aileChapitre 4 sur 43 · M. EUGÈNE MANUEL · texte numérisé non relu

M. EUGÈNE MANUEL

A travers notre grande ville Les ânesses s'en vont par file De porte en porte, le matin, Trottinant, vives et proprettes, Et portant au cou des clochettes Qui rendent un son argentin.

16 LES ANESSES.

Chaque fois que devant ma porte Elles passent, quand le vent porte Jusqu'à moi leur chant matinal, Mon front pâlit, mon cœur se serre, Et je voudrais le faire taire Ce bruit-là, car il me fait mal !

C'était à la fin de l'automne :

On n'espérait plus en personne Qu'en Dieu, car ils avaient dit tous Que la fin devenait prochaine, Et que leur science était vaine.

Et qu'elle allait mourir pour nous.

Elle! mourir ! Quinze ans ! La grâce ! Et ce charme que rien n'elTace !

Et ce sourire appris aux cieux !

Ce regard, frais comme une aurore!

Cette voix, que j'entends encore Quand j'écoute en fermant les yeux!

LES ANESSES. 17

Ah! dans son lit de jeune fille Se soulevant, faible et gentille, Chaque matin, je crois la voir Gracieuse, toujours coquette, Balancer sa petite tête En riant, devant son miroir !

Et pourtant, elle était bien triste

Quelquefois, et même égoïste.

Et nous grondait injustement...

Chères colères envolées,

Où vous en êtes-vous allées

Que l'on vous retrouve un moment!

Mais aussi qu'elle était jolie!

Comme sa figure pâlie S'illuminait d'un gai rayon Brillant de trompeuses promesses.

Quand on entendait les ânesses Avec leur joyeux carillon!

18 LES ANESSES.

Elle riait, pauvre petite !

Il fallait descendre bien vite

Et rapporter le lait fumant :

Et puis c'étaient des cris de joie...

Ces gaîtés-là, Dieu les envoie

Pour nous frapper moins rudement.

Un jour vint — jour fatal et sombre Qui reste pour toujours au nombre De ces dates qu'on dit tout bas Et que jamais l'oubli n'emporte — Les ânesses devant la porte Hélas! ne s'arrêtèrent pas.

Car cette porte était couverte L'ane tenture blanche, ouverte, Laissant voir les flambeaux luisants, Le petit cercueil aux plis roides Serrant entre ses planches froides Cette espérance de quinze ans.

LES ANESSES. 19

Depuis lors, quand dans notre ville Les ânesses s'en vont par file Égrenant leur chant matinal, Mon front pâlit, mon cœur se serre, Et je voudrais le faire taire Ce bruit-là, car il me fait mal !

HT

LA DERNIERE COUVEE.

Sur la branche presque jaunie A rapproche du froid hiver, La famille s'est réunie Prête à s'éparpiller dans l'air.

Ce sont les chétifs, les plus frêles, Les faibles, les nouveaux venus.

Ceux dont les ailes maternelles Ont dû se rapprocher le plus.

Fils d'une dernière couvée, Ils n'ont point connu le printemps, Et leur plume à peine arrivée Voici qu'arrivent les autans.

Ils n'ont pu ressentir la joie

Du vent chaud glissant sur les nids,

Et le soleil ne leur envoie

Que des rayons déjà ternis.

Mal faits pour la lutte prochaine Que leur réservent les frimas.

Ils ne savent voler qu'à peine, Et l'hiver s'avance à grands pas.

Aussi, pour la mère inquiète.

Que de soucis, que de regrets !

Elle va, vient, saute, volette Près du nid, vide désormais;

Voyant leurs essais inhabiles Elle frémit pour l'avenir, Et, par mille cris inutiles, S'efforce de les retenir...

Mais ignorants de leur faiblesse.

Impatients de liberté, Malgré son active tendresse, Son appel triste et répété,

Les petits, entr'ouvrant leur aile.

Joyeux et poussant mille cris.

Quittent la branche maternelle Et s'envolent dans le ciel gris.

Semblables vous êtes, 6 mères !

Et semblables sont vos tourments, Quand la vie aux luttes amères Va commencer pour vos enfants.

LA DERMKRE C0LVE1-. 23

A ravenir rempli d'alarmes Vous ne songez pas sans trembler, Vos yeux se remplissent de larmes Quand le chéri va s'envoler.

Or, le chagrin qui vous tourmente S'accroit encor, quand vous sentez Que d'une nature inclémente Ils connaissent les duretés.

Vous gémissiez beaucoup naguère Lorsque les aînés sont partis, Mais moins... car pour la grande guerre Ces derniers-là sont trop petits.

Et puis — ô tendresse subtile! — Ceux qu'on vous voit le plus chérir Sont ceux dont la santé débile Vous fit toujours le plus souffrir,

En eux, vous aimez vos tristesses,

Vos dévoûments affectueux ;

Et vos plus certaines richesses

Sont les pleurs qui vous viennent d'eux.

Aussi, quand dans la vie immense Ils s'envolent, faibles et nus.

Votre âme, inquiète d'avance.

Sent mille malheurs inconnus,

Et sur le bord du nid, craintives, Vous demeurez longtemps, pour voir Leurs petites ailes chétives Palpiter sur le grand ciel noir.

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