‹ À tire-d'aileChapitre 5 sur 43 · A C. COQUELIN · texte numérisé non relu

A C. COQUELIN

Depuis dimanche une heure et quart Le ciel, à mes désirs prospère, A bien voulu me rendre père...

Et je viens vous en faire part.

Chut ! chut ! — Dans la pièce voisine Il sommeille, mon premier-né.

Au fond du berceau tout orné De dentelle et de mousseline.

2(j BILLET DE FAIRE PART.

J'avais beau soutenir que non, Chacun disait dans la famille :

« Ce ne peut être qu'une fille! »

J'en étais sûr : c'est un garçon !

Un gros garçon! — Et sans système, Sans vain amour-propre d'auteur, Un garçon qui me fait honneur Et me rend tout fier de moi-même !

Ma femme — un ange, un cœur parfait!

Mais qui n'est pas très, très-jolie — Comme un fait évident, publie Que l'enfant est tout son portrait.

Elle a mis cela dans sa tête ! Je ne la contredis en rien...

Mais, à dire vrai, je crois bien Qu'elle est dans une erreur complète.

Si vous pouviez un seul moment Voir mon héritier, sa tournure, Son profil à la ligne pure.

Son corps au souple mouvement.

Son front noble, la courbe fière De son nez, ses yeux bleu d'azur...

Vous vous écrieriez, j'en suis sûr :

« C'est tout le portrait de son père! »

Pour le baptême on a déjà Choisi le parrain, la marraine; Les noms arrivent par douzaine :

C'est celui-ci, c'est celui-là!

Bref, chacun intrigue, cabale, Plaide pour le saint de son choix :

On ferait moins de bruit, je crois.

Dans une lutte électorale.

Non contents de le baptiser, Kos amis, dévoilant d'avance Tout le cours de son existence, Prétendent la prophétiser.

Les femmes le font militaire

Et colonel du premier coup;

Le parrain, plus simple en son goût,

Rêve le titre de notaire.

<( Industriel! quel bel état! »

Dit un oncle dans Tindustrie.

« Le barreau! mais c'est là la vie! » Répond mon cousin l'avocat.

« Qu'à la culture il se destine! »

Dit le grand'père, agriculteur.

« Croyez-moi, me dit le docteur, « Qu'il fasse de la médecine! »

Mon Dieu! Quel sera son métier Dans vingt ans, messieurs, je l'ignore... Ne m'en tourmentez pas encore :

Tâchons d'abord qu'il soit... rentier!

C'est pour moi chose secondaire Que son avenir, et j'attends Qu'il commence à faire ses dents Pour songer à ce qu'il doit faire !

D'ailleurs... Eh bien! qu'est-ce ceci!

Quels cris me déchirent l'oreille?

C'est mon héritier qui s'éveille...

Il s'éveille toujours ainsi !

Il va, pendant une heure entière, Crier sans cesser un moment...

Moi, je trouve cela charmant :

11 a l'organe de son père!

Il est gai sitôt qu'il me voit...

Ne le dites pas à sa mère, Car elle prétend qu'au contraire 11 pleure dès qu'il m'aperçoit.

Allons, voilà qu'il recommence !

Oui, petit tyran, me voilà !

Rien ne vaut pour lui son papa.

Je vous le dis en confidence.

Ahl certes! c'est bien mon portrait!

Et j'en rends grâce à la nature :

On aime à voir sa signature

Au bas des actes que Ton fait!

Et puis... mais je ne pense guères, Tant je me sens le cœur joyeux.

Combien je dois être ennuyeux En vous racontant mes affaires !

Les moments paraissent si courts Quand on parle de ce qu'on aime !

D'ailleurs, c'est plus fort que moi-même : On n'est pas père tous les jours!

Près de cet être frais et rose Je suis comme ragaillardi...

Allons voir s'il n'a pas grandi Depuis si longtemps que je cause.

Que voulez-vous? je fus bavard...

Daignez m'excusor : c'est la joie!...

Et permettez qu'on vous envoie Ce gai billet de faire part !

A EDOUARD CLUNET.

Dans une cage étroite, aux lourds barreaux de fer, Avec ses trois petits, fils déchus du désert, Sur le dos étendue, une lionne joue.

Comme fait une chatte, en l'air elle secoue Sa patte lourde et rude, à la lutte appelant Les jeunes lionceaux qui rampent sur son flanc. Ceux-ci, mal aflfermis dans leurs sauts inhabiles, S'épuisent autour d'elle en efforts inutiles, Lui mordillent la queue, et le ventre, et le cou. Prennent un grand élan, bondissent tout à coup. Puis roulent lourdement, en poussant, de colère. Ce cri, bien vague encor, qui deviendra tonnerre.

Elle, superbe et bonne, avec tranquillité

Supporte le tourment de ce choc répété,

Et parfois, d'un seul coup de sa langue revôche.

Les soulève du sol, les renverse et les lèche.

Tout autour de la cage un public curieux,

De femmes, de badauds, s'entasse et suit des yeux

— En comprimant tout bas un frisson de faiblesse —

Ces gigantesques jeux, où la douce caresse

De la mère, répond, sans s'irriter jamais.

Aux fureurs des petits qui la serrent de près.

Soudain un spectateur — plaisant loustic — engage Une canne entre les lourds barreaux de la cage. Puis en frappe un petit sur le dos, brusquement . . . 0 terreur! Un seul bond, un court frémissement. Et droit sur l'insolent, la lionne offensée Vibrante de fureur, terrible, s'est lancée. Contre les durs barreaux son effort impuissant Se brise . . . Alors, debout, ivre, la gueule en sang, De ses griffes frappant les barres insensibles. Battant l'air de sa queue aux sifflements terribles.

Elle pousse un farouche et long rugissement

De honte, de douleur... Ah î fût-ce un seul moment

Le désert ! le désert ! la liberté sauvage,

Sur le sable brûlant la lutte et le carnage.

L'ennemi terrassé qu'on emporte à grands bonds

Sous les palmiers, au sein des oasis profonds,

Et qu'on jette aux petits, futurs tyrans des jongles,

Comme un hochet sanglant pour y faire leurs ongles!

0 lionne ! rugis ! mords ! frappe ! — Ton courroux

Est juste, et celui-là mérite bien tes coups

Et le déchirement de ta griffe irritée

Qui vient, lâche insulteur d'une force matée.

Puisant sa hardiesse en son impunité !

Insulter au repos de ta captivité!

Certes, l'injure est grande et vaut bien qu'on s'en fâche!

Et toi, toi, l'insulteur, homme, être faible et lâche, Moucheron qu'un seul coup de patte briserait. Réponds ! Ce que tu fis sans crainte et sans regret — Car je te vois sourire à sa noble colère —

Nu, seul et loin de tous, eusses-tu pu le faire?

Non ! ta vulgaire audace et ta témérité,

Frère, tu ne les dois qu'à la fraternité !

Sans le concours puissant de nos forces humaines,

Où seraient ces barreaux, ces grilles et ces chaînes?

Sans la sainte union de nos bras, de nos cœurs,

Quels seraient les vaincus? quels seraient les vainqueurs?

Pourrais-tu regarder de si près, face à face.

Cet animal puissant, rire de sa menace,

L'affronter, le braver — si d'autres n'avaient fait

Inutile sa rage et ses coups sans effet ?

Vois, l'homme désuni, ce qu'eût été le monde!

Par les immensités d'une terre inféconde,

Au milieu de déserts sans culture et sans fin,

Vois l'homme seul, luttant pour assouvir sa faim.

La matière régnant, les forts étant les maîtres,

Ah! qu'infime est son rang dans l'échelle des êtres!

Le vois-tu poursuivi, serré de toutes parts,

Entouré d'ennemis, courant mille hasards.

Ou s'isolant pendant son existence entière

Comme la bête fauve, au fond d'une tanière

Il n'a qu'un but : manger et défendre ses os. Sa vie est une lutte et sa mort un repos. Cependant, bien assis dans sa force brutale L'animal-roi poursuit sa marche triomphale, Maître de l'univers, écrasant en chemin Les éléments épars de notre genre humain.

Songe à cela, railleur de la bête captive!

Quand, grâce à tes pareils, à cette force active

Qui fait les nations et les sociétés,

Tu peux voir sous tes yeux de tels monstres domptés.

Sache au moins conserver, devant leurs infortunes,

Isolé, la pudeur des victoires communes 1

A MADEMOISELLE REICHEMBERG

De la Comédie-Française.

Chaque maison dans le village A revêtu son frais corsage De draps blancs semés de bluets Un sable fin couvre la terre,

Et sur chaque borne de pierre S'épanouissent des bouquets.

On voit de savantes allées Faites de roses enfilées, Zigzaguer près des reposoirs, Où s'entremêlent, par étages.

Des fleurs en papier, des images, Des chandeliers et des miroirs.

Les commères endimanchées Traînant par la main leurs nichées Vont, pressant le pas, ouvrant l'œil :

Les gars tirent des fusillades, Et les vieux paysans malades Viennent regarder sur le seuil.

Entre l'église et la mairie Se dresse une voûte fleurie Qu'ornent des rubans en couleur; Les gamins sortent de l'école,

Et la cloche, comme une folle, Chante la fête du Seigneur.

Tout à coup la porte rustique De la vieille église gothique Grince et s'entr'ouvre avec fracas.

Et dans la rue ensoleillée Frôlant la foule agenouillée Le cortège va pas à pas.

D'abord, c'est le suisse en tenue ; Puis la bannière, retenue Par quatre longs cordons dorés; Vêtus des plus belles étoles Les chantres, disant les paroles Et les cantiques consacrés;

Puis, sous un dais de velours rouge, Le vieux prêtre, dont la main bouge Tenant le lourd Saint-Sacrement ; Portant la seconde bannière Les marguilliers, qui par derrière Suivent avec recueillement;

Enfin, sur les bords alignées, Blanches, proprettes, bien peignées, Oubliant leur petite main Dans les corbeilles presque vides.

Les fillettes marchent, timides.

Semant des fleurs sur le chemin.

Pendant que le cortège passe Ondulant à travers la place

Comme un reptile lumineux, Près de moi, rêveuse, attendrie, Une petite fille prie Avec des larmes dans les yeux.

Sa robe est en étoffe noire; Son front, poli comme l'ivoire, Senible lourd et reste baissé ; Elle a cet aspect de souffrance Que le malheur laisse à Tenfance Quand auprès d'elle il s'est glissé.

Ses yeux, pleins d'une humide flamme, Profonds comme ceux d'une femme Bien qu'elle ait à peine dix ans, Regardent les jeunes fillettes Qui trottinent, vives, coquettes.

Près des chantres aux pas pesants.

« Pourquoi pleurer? » lui demandai-je. Elle, poursuivant le cortège

D'un triste et long regard d'adieu :

« Mon père est mort l'autre dimanche, Et je n'ai pas de robe blanche Pour aller avec le bon Dieu ! »

(Sur un tableau de Carolus Duran.)

L'esprit fatigué du bruit de la fête, Las du froid contact d'un monde banal, Avides de calme et de tête-à-tête.

Les deux amoureux ont quitté le bal.

Elle a sur son dos jeté la fourrure Qui se drape autour de ses seins dorés A travers la nuit la sombre voiture Roule avec fracas : les voilà rentrés !

Dans la chambre fraîche où chante en cadence L'horloge de Boule au tic-tac joyeux.

Tout est solitude, et cahne, et silence... Enfin ils sont seuls, les deux amoureux.

« Oh! vite! bien loin la lourde pelisse Fardeau trop pesant pour tes bras ployés! Qu'au long de ton corps, elle tombe, glisse, Et comme un serpent s'enroule à tes pieds !

« Bien loin l'éventail aux mobiles branches ! Ce bouquet d'un soir, aux parfums usés. Et ces gants maudits, serrant tes mains blanches, Laissant sur tes doigts leurs sillons rosés ! »

Au bord du divan elle s'est couchée ;

Lui, parmi les flots de ses longs cheveux.

Tenant d'une main sa tête penchée

Le cœur sur son cœur, les yeux dans ses yeux

« Dis! pendant ce bal, maussade cohue, Qui m'a si longtemps séparé de toi.

Alors que j'étais si loin de ta vue.

Ton âme toujours était-elle à moi?

« Dis! quand un valseur — ô la jalousie! De ton jeune sein pressait les contours, A moi, qui voudrais te donner ma vie, A moi, pensais-tu? pensais-tu toujours?

« Que je les maudis, ces heures cruelles^ Et ces gens guindés, à l'aspect moqueur. Passants d'un instant, figures nouvelles. Qui venaient frôler notre cher bonheur!

M Dans ces grands salons dont l'éclat m'irrite^ J'errais tristement, les esjirits perdus. Et mon cœur battait la moitié moins vite, Depuis que le tien ne l'écoutait plus!

« Comme la pervenche, en suivant la terre, Cherche l'ombre et fuit les rayons du jour. Ainsi la tendresse aime le mystère, Et la solitude est sœur de l'amour.

« Maintenant enfin, ô ma bien-aimée,

Loin des curieux et des importuns.

Voici sur mon sein ta tête embaumée,

Tes grands yeux rêveurs et tes longs cils bruns.

« Nous l'avons enfin retrouvé, ma mie, Le nid, l'heureux nid de nos beaux plaisirs. Le foyer connu, la chambre endormie, Toute pleine d'ombre et de souvenirs.

« Ah! mon être entier n'est plus que tendresse. Dans ce coin béni, sous ces rideaux sourds, Que je voudrais vivre avec toi sans cesse... M'aimes-tu, mon cœur, m'aimes-tu toujours? »

Elle, sans parler, avec un sourire, Qui monte à sa bouche et vient s'y poser. Entoure son cou, vers elle l'attire.

Et lui répond oui dans un long baiser.

0 prélude ardent des sublimes fièvres ! Baiser, de l'amour tendre et doux soupir, Qui, né dans un cœur, au contact des lèvres Dans un autre cœur passe et vient mourir!

Enfants, aimez-vous ! — La lune au front chauve Rapidement, glisse à travers la nuit; Dans le coin obscur, au fond de l'alcôve. Derrière un rideau l'amour vous conduit.

Aimez-vous encor! — Là-haut, chaque étoile, Brille dans le ciel comme un diamant : C'est l'instant heureux où le dernier voile Tombe au souffle ardent d'un embrassement!

Aimez-vous toujours! — Dans Tombre discrète Le rossignol dit son amoroso; Bien loin est le jour! Bien loin l'alouette! Aime, ô Juliette I Aime, ô Roméo !

B ERG EUS L

MADAME E. FI.EURY

De la Comédie-Française.

Petit pied, petit pied rose De mon enfant endormi, Toi qui ne tiens qu'à demi Quand par terre je te pose, Alors que tu marcheras Petit pied, petit pied rose, Alors que tu marcheras Qui sait où tu passeras?

Page 1