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A travers champs

A travers champs. — On trouvera ce titre justifié, trop justifié peut-être. L'auteur a marché à l'aventure, sans suivre aucun chemin ni même aucun sentier, ramassant, glanant çà et là ce qui lui semblait utile à dire, et il a jeté dans ces deux volumes le résultat de sa récolte, sans le lier et le ranger en gerbes régulières.

« C'est ici un livre de bonne foi. » Au moins cette épigraphe que j'emprunte à Montaigne sera reconnue pour sincère, j'ose le croire, par ceux qui me liront.

J'aurais pu également écrire en tête de mes volumes : La vérité quand même. En effet, sans m'assujettir aux exigences d'aucun drapeau, d'aucun catéchisme historique, politique ou social, j'ai dit, en toutes choses, ce qui m'a paru vrai.

Plus d'un lecteur, je le sais, sera surpris de ce procédé tout franc, de cette libre allure, et poussera des oh ! des ah! des exclamations ébahies. C'est si étonnant, n'est-ce pas, qu'on puisse voir le bien où il est, le mal où il est, et n'en rien dissimuler ?

« — Voici, me dira-t on, que vous jugez cette question comme les gens de tel parti, cette autre comme les gens d'un parti opposé. » Sans doute; et pourquoi pas? Je suis avec Pierre sur un point où Pierre a raison contre Paul ; je suis avec Paul sur un point où Paul a raison contre Pierre.

Est-ce une contradiction? Pas le moins du monde. Dans

le commerce ordinaire de la vie, rencontrez-vous beaucoup de gens qui aient raison ou qui aient tort en tout ? Non. Vous procédez avec un s?ge éclectisme entre les manières de voir différentes. Eli bien! voilà simplement ce que je fais.

11 y a des idées toutes moulées, des jugements tout stéréotypés sur tels ou tels hommes, sur telles ou telles choses ; idées et jugements qui n'en sont pas moins faux, malgré le droit de bourgeoisie que leur a fait l'habitude. Aucune considération, aucun laps de temps n'établissent de prescription et de privilège en faveur d'une idée qui n'est pas juste, ou d'un usage qui est mauvais. Je ne vois pas de motif pour rester enfermé dans ces conventions, dussé-je n'en sortir qu'en cassant une vitre.

Aux vingt cinq années que j'ai passées dans la presse, aux événements que j'ai vus s'accomplir, à mes longues relations avec une opinion que j'ai servie en conscience, et que je respecterai toujours, j'ai emprunté des souvenirs qui, j'espère, ne seront pas dénués d'intérêt, ne fût-ce qu'à titre de simples renseignements. Dans l'opinion dont je parle, il y aura des personnes qui se récrieront sur la franchise de quelques appréciations. Ehl pourquoi tenir éternellement la lumière sous le boisseau? Amiens Plaio, sed via gis arnica veritas. Que ces personnes-là m'accusent; un bien plus grand nombre me sauront gré d'avoir dit tout haut ce qu'elles pensaient tout bas, et d'avoir séparé l'élément méritant et dévoué de l'élément égoïste et inerte.

D'ailleurs, je me suis, grâce au ciel, débarrassé de ces liens qui empêchent l'expression complète et impartiale de la conscience. Ces deux volumes ont été, en très-grande partie, écrits aux champs, loin de Paris, et plus loin encore, moralement, de ces foyers d'idées exclusives où l'on voit toutes choses d'une seule couleur. Des questions qui m'ont bien fortement passionné autrefois, m 'apparaissent aujour-

d'hui comme appartenant au lointain domaine de l'histoire, et c'est dans ces conditions que je les juge. Je ne crois pas qu'on soit obligé de s'amortir en demeurant étroitement rivé au passé, surtout quand ce passé a pris si peu de soin de .sa propre cause ; mais ce qu'il y eut de beau n'en reste pas moins beau; les accusations iniques dont ou l'a poursuivi n'en restent pas moins iniques. Je plaide pour lui sur ces points-là, comme je fais, quand il y a lieu, pour d'autres opinions et pour d'autres hommes.

À quoi servirait l'expérience, cette grande conseillère, si l'on refusait de mettre ses enseignements à profit? Ce serait de l'entêtement, de l'amour-propre, et rien de plus. Si l'on méprise et l'on honnit avec pleine raison ces changements du blanc au noir, ces habits effrontément retournés comme on en a tant vu, ces honteuses palinodies nées des circonstances et de mobiles sordides, il n'est pas défendu de modifier certains jugements absolus et pour ainsi dire tout d'une pièce. Sans vilipender ce qu'on célébrait hier et sans adorer ce qu'on détestait, on peut embrasser des points de vue nouveaux et écarter de ses yeux l'optique trompeuse de l'esprit de parti ; on le peut d'autant mieux, quand le censeur le plus malveillant ne saurait comment vous attribuer l'ombre d'un motif intéressé.

La justice, l'humanité, le bien morîil et social, voilà les principes éternels qui planent par-dessus tout et qu'on peut prendre pour devise sans rien renier.

Tel est l'esprit qui m'a guidé en jetant sur le papier ces souvenirs personnels, ces études recueillies dans l'observation du monde et dans l'histoire, ces idées que j'avais depuis longtemps dans la tête, et que je désirais ne pas garder toujours pour moi seul. Je n'ai pas dit comme Fontanelle : « Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de L'ouvrir. » Parole et prudence d'égoïste. Le soin des bonnes relations avec tout le monde ne doit pas aller jusqu'à

ménager respectueusement ce qui est mauvais et faux, e usqu'à s'abstenir de mettre dans la circulation une idée utile.

Qu'on soit d'abord étonné, effarouché même de la manière dont j'envisage telle institution, te! usage ou tel point historique : bien des personnes, après le premier moment, réfléchiront et en viendront à dire : « Eh! mais, cela est vrai, pourtant ; je n'y avais pas songé. » Jetez des vérités en l'air : il y aura bien quelques esprits où elles tomberont comme dans la bonne terre dont parle la parabole évangélique, et toutes ces semences ne seront pas perdues.

Je prévois aus# que certaines gens approuveront dans mon livre ce qui se trouvera d'accord avec leurs opinions, leurs préjugés, leurs engagements de parti, mais répudieront le reste. Il n'importe : on aura beau refuser d'être impartial et juste, on ne me fera pas repentir de l'avoir été.

Paris, 15 février 1858.

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