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SOUVENIRS

la mode. — Alfred Du Fougerais. — M. Gouze. — Mennechet.

— Le vicomte Walsh père et M. Edouard Walsh. — La Maison de commission Lasalle. — Le gérant Voillet de Saint-Philbert.

— Emigration et Souscription espagnole. — Souscription de Saint-Leu. — Castan, le caissier de la Mode. — Le vicomte d'Arlincourt.

Un jour du mois de juin 1831 , je lisais les journaux sous les galeries de l'Odéon, chez une petite vieille appelée la mère Simon, qui avait son échoppe vitrée près de la porte des acteurs, et que les habitués de ce temps-là n'ont peut-être pas oubliée.

Je tombai sur une revue hebdomadaire à couverture jaune, intitulée la Mode, et que je ne connaissais pas encore. Elle était écrite dans un sens politique qui me parut convenir à certaines rimailles que j'avais en portefeuille, et pour lesquelles j'aspirais à trouver un charitable débouché.

Ayant pris note de l'adresse, je ne tardai pas à réacheminer vers la rue du Helder, n° 25. Au fond de la cour, à droite, était un fort modeste local ,

deux petites pièces au rez-de-chaussée, où je trouvai un cavalier de vingt-huit ans environ, mince, moustaches hlondes, tournure élégante. Je lui exposai l'objet de ma visite. « C'est bien , me dit-il, laissez-moi vos vers. » J ajoutai que je serais heureux si je pouvais être admis au nombre des rédacteurs de la Mode. Le monsieur aux moustaches blondes, qui n'était autre qu'Alfred Du Fougerais, ne me répondit pas, comme dans certaine pièce : « Tu es bien présomptueux, jeune homme ! » mais il me dit que je n'avais qu'à lui apporter un article d'essai, pour qu'il jugeât de mon savoir-faire.

Je ne manquai pas de revenir bientôt, avec un article sur la célébration prochaine de l'anniversaire des journées de Juillet, plaisanterie qui me rendait alors bien content de moi-même ; mais elle ne me paraît pas forte, maintenant que je me relis au bout d'un quart de siècle, dans la collection, d'ailleurs assez curieuse, des premiers volumes de la Mode. Il est vrai que le temps fait bien évaporer le sel de ces articles d'à-propos, de ces allusions satiriques, même des meilleures. Les Actes des Apôtres, ce fameux pamphlet royaliste de la première révolution, auxquels collaboraient les Rivaroi, les Champcenetz, les hommes les plus spirituels de l'époque, ne nous font guère comprendre aujourd'hui leur succès, si l'on ne se reporte aux circonstances.

Quoi qu il en soit, mon article eut l'honneur d'être agréé; je fus, en conséquence, reçu rédacteur, rédacteur payé, non pas magnifiquement, à

la vérité, mais comme un débutant que j'étaif. L'essentiel, c'est que j'avais pied dans la presse, que j'étais homme de lettres. Mon article parut ; à leur tour, mes vers trouvèrent place dans une livraison suivante, le tout, malheureusement, sous le voile de l'anonyme, car rien n'était signé, suivant l'usage d'alors, qui faisait du journal politique une œuvre collective, et non pas une œuvre d'individualités.

Quelques jours après, j'eus — ô bonheur ! — mes entrées comme rédacteur, dans un théâtre. Ce théâtre était le Vaudeville, alors rue de Chartres : une salle et une rue effacées toutes les deux du plan de Paris : la première par les flammes, en 1838 ; la seconde avec bien d'autres, par les récentes constructions du Louvre. Pour mon coup d'essai, j'eus à rendre compte du début d'Henri Monnier (6 juillet 1831), dans la Famille improvisée: curieuse soirée où se pressaient tous les artistes de Paris, pour voir le premier pas dramatique du spirituel dessinateur. Ne demandez pas si je profitai de ces entrées, jouissances nouvelles pour moi ; si je savourai avec plaisir ces excellentes figures de M. Prudhomme et de M. Coquerel, et le naissant répertoire d'Arnal, qui était dans la primeur de sa gloire, aussi bien que la Mode. Hélas ! depuis ce temps, combien de jeunes gloires ont vieilli et pris du ventre, combien de journaux ontvécu, sans compter celui-là !

La Mode, revue du Monde élégant, avait eu pour fondateur M. Emile de Girardin, ce rare exemple

de la ténacité humaine, alors au début de sa carrière. Il avait créé la Mode en 1829, comme revue de modes et de littérature légère, et il avait obtenu pour cette publication le patronage de Madame, duchesse de Berry, dont les armes, encadrées dans de gracieuses arabesques de Tony Johannot, décoraient la couverture. La révolution de Juillet rendait les circonstances peu favorables pour une œuvre de ce genre. Alfred Du Fougerais, fils d'un honorable député de la Vendée sous la Restauration, et avocat amateur à Paris, vivait en relations familières avec des hommes oui s'occupaient d'affaires de presse, Girardin, Veron, Lautour-Mézeray, Bohain, Nestor Roqueplan ; il conçut l'idée de transformer la Mode en revue politique, plus que jamais placée sous le patronage de la princesse, alors exilée ; il s'en rendit le principal acquéreur ; il lui laissa son article et ses gravures de modes, pour justifier le titre et ne pas se priver du bénéfice de cette spécialité ; mais ce fut là, dès lors, un simple accessoire, et le grand élément de succès résida dans l'opposition politique, à laquelle se prêtaient si bien les ardentes passions du moment.

Du Fougerais n'était pas écrivain ; il n'a jamais prétendu à ce titre. La plume, entre ses mains, n'avait pas ces allures vives et faciles que sa parole a déployées, tant dans les procès de la Mode qu'à l'Assemblée législative, où il n'a pas siégé sans honneur; mais s'il n'écrivait pas d'articles, il savait trouver des idées, indiquer des sujets; il possédait l'instinct du journaliste, et, en même temps, de

l'homme d'affaires. Dans celle de la Mode, il avait habilement flairé le succès, et le succès ne lui manqua pas. Du reste, loin de moi la pensée de ranger Du Fougerais parmi ces industriels sceptiques, à qui toute opinion est bonne, pourvu qu'elle récèle une veine fructueuse. Sincèrement légitimiste, il abora bien le drapeau de sa conviction, et l'on ne saurait lui reprocher d'avoir fait à la fois une affaire d'opinion et une affaire avantageuse.

Dans cette première époque, j'avais pour collègue à la Mode^ Léon Vidal, qui a collaboré, sous le nom de Céran, à quelques vaudevilles, et qui a occupé ensuite une position assez importante au ministère de l'intérieur. Un autre rédacteur habituel était Courchamp, — le comte de Courchamp, que certaines gens prétendaient s'appeler tout simplement Couessin, et être issu d'une modeste famille marchande de Saint-Malo. Si ces gens-là disaient vrai, il aurait mieux fait de se contenter du nom de son père : le commerce honorable vaut la noblesse la mieux constatée ; à plus forte raison est-il préférable à la noblesse apocryphe. C'est Courchamp qui est l'auteur des Mémoires de la Marquise de Créqui, ce pastiche adroitement réussi des commérages d'une vieille douairière de l'ancien régime ; et il s'était si bien identifié avec son personnage qu'il en avait le ton et presque la tournure.

Quelques années plus tard, une fâcheuse aventure devait terminer la carrière littéraire de notre douairière masculine. Courchamp publiait dans la Presse

un roman-feuilleton intitulé : te Val funeste. Un impitoyable fureteur du National s'avisa de décou* vrir un roman ignoré, un bouquin de l'Empire, ou le Val funeste était copié à peu près mot pour mot. Pour preuve, le National, dans ce numéro même où il dénonçait l'emprunt, donnait la suite de l'histoire, invitant le public à en faire la comparaison le lendemain ; et pendant que cette suite, empruntée au vieux roman retrouvé, s'imprimait dans le National, la Presse, ignorante du coup de jarnac qui lui était préparé, imprimait de son côté la suite de ce malheureux Val funeste dont l'épithète ne fut . que trop méritée. Le public malin put constater que les deux versions différaient à peine par quelques mots ; ce fut un éclat de rire universel. On ne parlait que de l'histoire du Val funeste ou du Vol funeste, comme on disait. La Presse protesta quelle avait été toute la première prise pour dupe, et qu'elle allait attaquer devant les tribunaux l'auteur postiche qui lui avait vendu ainsi du vieux pour du neuf. L'infortuné Courchamp, pour comble de mésaventure, fut condamné à des dommages-intérêts; et oncques depuis on n'entendit parler de lui dans le monde. Il est mort, dit-on, dans une position bien éloignée des prétentions aristocratiques dont il se parait.

Outre sa rédaction courante, la Mode avait des articles du dehors demandés à des plumes haut placées dans les journaux. Le succès fut rapide. Un prix d'abonnement assez élevé, des frais relativement peu considérables, les abonnés accourant en

foule (on alla jusqu'à trois mille), c'était magnifique. Les passions politiques si vivement surexcitées, faisaient accueillir avec transport, dans le parti légitimiste, toute protestation contre la révolution de Juillet, toute attaque, toute épigramme contre les hommes et les choses qui tenaient au pouvoir d'alors. Si la Mode avait des articles hien frappés, elle en avait aussi qui n'étaient pas de première force, et je range volontiers dans ce nombre }a plupart des miens. Certains dialogues de Courchamp, entre des Oiseaux de proie et de basse-cour, allégories fort prétentieuses sur la cour de Louis-Philippe, pouvaient passer pour des logogriphes que leur auteur était sans doute seul à hien comprendre : n'importe, tout était réputé spirituel et charmant: le bénévole abonné de province s'extasiait sur parole devant les malices du sansonnet , de la grande outarde, etc. ; tout le sel était tenu pour attique, tous les coups passaient pour être de bonne guerre, d'autant que le nouveau gouvernement et ses partisans ne se refusaient, de leur côté, aucune attaque, aucune insulte contre le régime renversé et ceux qui lui restaient fidèles.

Il faut se reporter aux ignobles pamphlets qui étaient criés dans la cour même et sous les fenêtres du Palais-Royal ; — à ces dégoûtantes caricatures contre la vieillesse et l'exil ; à ces innombrables palinodies où l'oubli des grâces- et des bienfaits, s'étalait avec tant d'impudeur ; à toutes ces accusations traduites sous les formes les plus provoquantes. En avril 1832, au plus fort du choléra,

un peuple égaré prenait ce mal inconnu pour un poison répandu par d'invisibles mains : d'horribles scènes de fureur et de meurtre ensanglantaient les rues, et un des maires de Paris, le sieur Cadet- Gassicourt, que sa profession de pharmacien mettait encore mieux à même de combattre Terreur populaire, jetait, au contraire, un aliment au feu ; il affichait que les empoisonneurs, s'il en existait, ne devaient être que les carlistes, et l'on conçoit assez quelles auraient pu être les conséquences d'un pareil appel.

Comment donc s'étonner si l'irritation était vive dans l'opinion ainsi mise, en quelque sorte, hors la loi ? Le parti vainqueur avait la force, le pouvoir en main, et il y ajoutait tout ce qui est le plus capable de froisser, chez les hommes, la fibre de l'honneur. On s'explique, d'après cela, le diapason où la polémique légitimiste était montée. Le triomphe, la puissance usait et abusait de l'injure : or, l'injure est pire contre ceux qui sont tombés que contre ceux qui sont debout et puissants.

L'autorité ayant classé la Mode parmi les journaux politiques, un cautionnement et un signataire responsable furent exigés d'elle. Du Fougerais me proposa les fonctions de gérant : je les acceptai sans hésitation, et, pour la première fois, au mois d'octobre 1831, mon nom, imprimé à la fin de la Mode, put jouir du soleil de la publicité. Cet honneur n'était pas sans avoir ses risques : en échange de la guerre acharnée que lui faisaient la presse légi-

timiste et la presse républicaine, le gouvernement ne teur épargnait pas les procès.

La Mode ne pouvait manquer d'obtenir cette consécration. Une première saisie, au mois de janvier 1832, fut suivie d'une comparution devant la Cour d'assises, car il ne faut pas oublier que les délits de presse étaient alors justiciables du jury. L'affaire fut jugée précisément le jour du mardigras. Du Fougerais, qui défendit lui-même son journal, mit dans sa plaidoirie mi-sérieuse et miplaisante, beaucoup de verve et de mordant. J'y joignis quelques paroles, et l'acquittement fut enlevé. Au mois de mai de la même année, la Mode fut de nouveau poursuivie. Cette fois, la circonstance valait la peine de risquer un procès, et nous avions sciemment cassé les vitres, comme on dit. La duchesse de Berry venait d'opérer son débarquement près de Marseille ; à défaut de la princesse, on s'était emparé du Carlo-Alberto, le navire qu'elle venait à peine de quitter. L'article de la Mode, intitulé Piraterie, et dont j'étais l'auteur, faisait feu de toutes pièces. L'affaire vint en Cour d'assises le 8 juin, deux jours après la lutte du cloître Saint-Méry , le lendemain d'une double insurrection à Paris et dans l'Ouest, quand l'état de siège frappait à la fois la capitale et plusieurs départements. Il fut décidé que la Mode ferait défaut. Je fus condamné à un an d'emprisonnement. Quelques semaines après, sur l'opposition, je comparus devant le jury, et j'en fus quitte pour un mois,

c'est-à dire à meilleur marché que je n'avais lieu de m'y attendre.

Qu'on ne l'oublie pas, en effet; malgré les chances favorables que le jury pouvait offrir à l'accusé, les procès de presse, si nombreux à cette époque, n'étaient pas un badinage. Quantité de condamnations rigoureuses furent prononcées; les écrivains peuplèrent les geôles; plus d'un journal eut à subir des années de prison, et le chiffre des amendes serait effrayant. Ce n'était pas que les rigueurs manquassent; mais l'ardeur et l'énergie manquaient encore moins pour les braver.

Du Fougerais eut quelque temps pour co-intéressé à la Mode, Albert Berthier de Sauvigny, que l'aventure du cabriolet rendit un moment célèbre. Officier démissionnaire en 1830, Albert Berthier avait fait le voyage d'Ecosse pour porter à la famille exilée l'expression de son dévouement; ses opinions étaient vives, sa tête chaude. Un jour il passait sur la place du Carrousel dans un cabriolet qu'il conduisait lui-même. C'était en février 1832. Louis-Philippe, quoiqu'il eût transféré sa demeure aux Tuileries, n'avait pas encore renoncé complètement à l'habitude de sortir à pied. Berthier l'aperçoit à quelques pas en avant de lui, donnant le bras à la reine Marie-Amélie ; un aide-de-camp, le général Dumas, les suivait. Par un mouvement subit et irrésistible, Berthier fouette et pousse son cheval, force Louis-Philippe de se jeter au plus vite du côté du mur, et en passant, il se donne le plaisir de lui lancer une apostrophe peu civile ; quelque

chose "comme : Veux-tu bien te ranger, avec accompagnement de ces lettres énergiques qui voltigeaient sur le bec de Vert-Vert. Très certainement il n'avait pas voulu davantage. Après cette incartade, il ne songea nullement à se cacher, et ce fut en plein jour et dans le même cabriolet qu'on l'arrêta le lendemain sur la place de la Bourse.

Le gouvernement donna une importance maladroite à cette affaire, qui offrait et qui fournit, en effet, ample pâture à la plaisanterie ; il l' éleva jusqu'aux proportions d'un attentat contre la vie du roi. Après trois mois de détention préventive, Berthier comparut devant la Cour d'assises. Dans les cas ordinaires, l'instrument du crime, le poignard, le pistolet, figure à l'audience comme pièce de conviction ; cette fois, l'arme coupable étant un cabriolet, elle aurait tenu trop de place sur le bureau ; on la remplaça par un plan du Carrousel. L'avocat-général avait une fâcheuse corvée pour soutenir sérieusement une telle accusation ; comment même établir que Berthier eût reconnu la personne menacée par son véhicule? Aussi, en demandant une condamnation, l'organe du ministère public montra-t-il au jury, derrière un verdict affirmatif, la clémence suprême prête à s'étendre sur le coupable. L'acquittement qui fut prononcé était facile à prévoir. Au reste, le gouvernement de Juillet ne regarda pas Berthier comme un ennemi bien irréconciliable, car il lui donna depuis une position administrative en Algérie.

Ce fat vers le commencement de 1834 que Du

Fougerais céda la propriété de la Mode. Dans ces trois années, il avait réalisé des bénéfices considérables. 11 ent à la fois du bonheur et du bien joué. Il avait pris la Mode au bon moment, il s'en défit de même. Le parti légitimiste avait vu s'évanouir ses espérances de restauration, au moins dans un avenir prochain ; son ardeur se ressentait de ce mécompte, et ses organes devaient subir la conséquence de ce decrescendo.

La Mode passa, financièrement, dans les mains de M. Gouze. On n'a guère fréquenté les foyers de théâtre, dans ce dernier quart de siècle , surtout le foyer du Théâtre-Français et celui du Vaudeville, sans y avoir rencontré M. Gouze, ses cheveux blancs et son jabot. Receveur particulier des finances sous la Restauration, protégé par M. de Villèle et décoré à ce titre, M. Gouze était également connu à la Bourse et dans la sphère dramatique ; il faisait des affaires de plus d'une sorte, et il prit celle de la Mode. Bien entendu, ce n'était pas pour la rédiger lui-même, quoiqu'il eût parfois des prétentions assez plaisantes. Je me rappelle qu'un jour il entreprit de me donner son avis sur un article de moi, dont je lui avais remis le manuscrit. « Pensez-y, » me dit-il, voyez cela, il y aurait quelque chose à » changer. — Mais quoi? lui demandai-je. — Te- » nez, il faudrait... il faudrait... — Fort bien , » Monsieur Gouze, mais encore? — Enfin voyez, » voyez ; l'article y gagnera. »

Au surplus, ma collaboration à la Mode, dès lors beaucoup moins suivie , cessa bientôt tout à fait.

* Notre financier sentant, néanmoins, le besoin de se décharger sur quelqu'un de la rédaction en chef de la Mode, Mennechet en fut investi pendant quelque temps. Sous la branche aînée, Mennechet, qui ne s'entendait pas mal à se pousser à la cour, avait été lecteur et secrétaire du cabinet du roi. Il accompagna Charles X dans son voyage de l'Est, en 1828, et ce fut lui qui rédigea les bulletins de cette tournée si féconde en acclamations, hélas ! bien trompeuses. Il avait fait jouer quelques pièces : à l'Opéra, Vendôme en Espagne, avec M. Empis, pour le retour du duc d'Angoulême , après la campagne de 1823; au Théâtre - Français , le Portrait de Fielding, un petit acte assez heureux, et l'Héritage, en cinq actes, qui le fut moins. IL a aussi composé des contes en vers agréablement tournés, et qui empruntaient d'ailleurs une partie de leur mérite à la manière dont il les disait. La révolution de Juillet lui avait fait perdre, comme on voit, une belle position. Il tâcha d'y suppléer par divers travaux ; et ce changement de fortune ne l'empêcha pas de recevoir, comme auparavant, assez grande compagnie. Ses nombreuses relations furent loin d'être inutiles au succès de ses Matinées littéraires, sorte de cours de littérature à l'usage des gens du monde , qu'il ouvrit dans la rue Duphot , où il demeurait. Mennechet est mort encore dans la force de l'âge, à la fin de 1845. Son meilleur titre est, sans contredit, son Histoire de France, en deux volumes, couronnée par l'Académie. Cet ouvrage a, pour un abrégé, un très-grand mérite, celui d'éviter

la sécheresse, et de joindre au récit des faits ces détails de mœurs qui les vivifient et les colorent.

Homme du monde autant qu'homme de lettres. Mennechet avait une grande réputation d'acteur de société ; il était le Mole, le Fleury des troupes d'amateurs. Il brillait chez le comte de Castellane, dont le théâtre était alors dans toute sa gloire. L'hôtel du faubourg Saint-Honoré, reconnaissabîe à ses statues qui tiennent un peu trop du magasin de figures en plâtre , avait quelques prétentions de rivaliser avec la Comédie -Française. C'était une sorte de pêle-mêle où l'élément artiste et comédien se confondait avec le monde des salons. Le Conservatoire y trouvait une espèce de succursale de ses exercices. Là, débutaient des jeunes personnes qui se destinaient à la profession scénique, et qui, bien entendu, obtenaient toutes un succès colossal. Que de Contât en espérances ! que de remplaçantes pour Mlle Mars ! M,le Planât, qu'un anagramme changea ensuite en Mlle Naptal et qui a été depuis Mme Arnault, actrice de l'Ambigu, fut une de ces lumineuses étoiles de l'hôtel Castellane. 11 y eut encore Mlle Davenay, qui joua plus tard au Cirque, et qui court maintenant les troupes de province. On représentait quelquefois au théâtre du faubourg Saint-Honoré des pièces inédites, et qui, elles aussi, étaient nécessairement des merveilles. Comment le public n'aurait-il pas été ravi, enthousiasme, quand, au lieu de payer sa place, il recevait une hospitalité courtoise et splendide? Comment

les glaces et les sorbets n'auraient-ils pas fermé la bouche à la critique la plus revêche ?

Toutefois, si une admiration sans partage régnait dans la salle, on prétend que les coulisses n'étaient pas exemptes de ces orages qui agitent les théâtres véritables. Mme Sophie Gay et Mme d'Abrantès, cette gouverneuse de Paris, jadis si brillante, et morte, hélas ! dans une maison de santé subalterne de Chaillot, — étaient, au théâtre Castellane, deux quasi-directrices, deux puissances rivales. M. de Castellane avait parfaitement le droit de consacrer son hôtel à ces amusements; le seul tort, c'était de leur donner trop de retentissement, de faire sonner les premières représentations et les débuts du théâtre Castellane par le moyen des plumes amies, comme s'il s'agissait d'un théâtre pour tout de bon. Le huis-clos cessant, les gloseurs étaient aussi dans leur droit.

Le passage de Mennechet à la Mode ne fut pas long. Edouard Walsh en devint propriétaire-directeur. La famille Walsh, irlandaise et venue en France à la suite des Stuarts , s'était établie à Nantes. Ce fut un de ses membres, négociant dans cette ville , qui équipa le bâtiment sur lequel Charles -Edouard partit pour son aventureuse expédition d'Ecosse. Le vicomte Walsh père avait suivi, enfant, les siens dans l'émigration. Il occupait à Nantes, sous la Restauration, la place assez importante de directeur des postes. Dès avant 1830, il avait publié divers ouvrages, Gilles de Bretagne ou le Fratricide , Toman emprunté aux annales bre-

tonnes, et les Lettres Vendéennes, qui obtinrent du succès. Ce sont des traits de l'histoire de la Vendée qui pourraient se passer de la couleur un peu romantisée que leur prête l'auteur.

Après la révolution de Juillet, quand des journaux légitimistes furent créés dans un certain nombre de villes, M. Walsli fut appelé à Rouen pour y rédiger la Gazette de Normandie. Son fils Edouard l'y accompagna. Homme du monde, et naguère recherché dans les nobles salons de Nantes, M. Walsh père reçut un accueil très- empressé, trèsmérité d'ailleurs, dans la société royaliste et aristocratique de la capitale normande, et dans les châteaux des environs; il se fit personnellement aimer par l'aménité de ses relations et de ses manières ; mais ces qualités ne suffisaient pas pour que la Gazette de Normandie fût rédigée comme l'aurait demandé la cause qu'elle avait mission de soutenir.

Ville de travail, de commerce et d'industrie, ville à l'esprit positif et bourgeois, et déjà peu prévenue en faveur de la noblesse, Rouen voulait qu'on s'adressât à ses intérêts, qu'on évitât avec soin tout ce qui était de nature à froisser son esprit et ses ses idées. Or, la Gazette de Normandie semblait faite, non pas en vue du public rouennais et normand, dans son expression dominante, mais en vue du cercle restreint qui fêtait M. Walsh dans ses hôtels et ses châteaux. Ce n'était, dans ses feuilletons, que récits féodaux, légendes du moyen-âge, descriptions de nobles manoirs, de tourelles, de

donjons et de mâchicoulis; épigrammes contre V épicier, le comptoir, la boutique. Certes, l'élément social qui avait vu son triomphe et son avènement dans la révolution de Juillet, abusait grandement de sa position et déployait souvent des prétentions ridicules ; mais il fallait porter dans la critique infiniment de réserve et de mesure, scrupuleusement éviter que la bourgeoisie et le commerce en général pussent se croire atteints par les traits lancés sur certains travers; il fallait songer davantage, dans l'opinion légitimiste elle-même, à cette portion roturière et plébéienne qui n'était pas, j'aurai plus d'une fois l'occasion de le dire, la moins respectable, la moins dévouée, la moins solide ; il fallait enfin, dans la feuille rouennaise, qu'une partie commerciale bien complète et bien soignée attirât même les lecteurs peu sympathiques à sa couleur, et servît de passeport à ses doctrines. Si l'on indique la faute où tomba un journal d'ailleurs estimable, c'est à titre d'exemple, et pour faire voir comment la presse légitimiste ne suivit pas toujours la meilleure voie pour dissiper des préventions déjà trop enracinées.

La Gazette de Normandie ayant cessé sa publication en 1835, MM. Walsh vienrent à Paris. Quelque temps après, M. Edouard Walsh épousa l'une des filles de M. Gouze, Mme veuve de L# Jaminière, et, tout d'un temps, il épousa la Mode, par suite des arrangements matrimoniaux .

Comme Du Fougerais, Edouard Walsh n'était pas écrivain ; mais il savait remuer des idées, il possé-

dait l'activité, l'esprit des affaires, l'art de faire son chemin dans le monde; il tira de la Mode, en dehors même de la politique, tout le parti possible. Sur ce journal, il greffa, en quelque sorte, la Maison de commission Lasallc, consacrée à des achats d'articles de toilette, d'ameublements, d'objets de goût en tout genre, pour les départements et l'étranger. M. Lasalle, qui fut mis en nom à la tête de cette entreprise, était l'ex-caissier de la Mode. Dans chacun de ses numéros, la Modèrecommandait tant et plus l'affaire issue d'elle, et la Maison de commission valait à la Mode une clientèle de marchands, de tailleurs; de couturières, dont les annonces profitaient largement.

Quant à la gérance, Edouard Walsh avait créé pour ces fonctions Yoillet de Saint-Philbert, cette bonne plaisanterie en chair et en os. Yoillet était un robuste fils des champs , natif de Saint-Philbert, dans la Loire-Inférieure, et il remplissait honnêtement à la Mode l'emploi de garçon de bureau. Le nom de sa commune, ajouté à son nom de famille, produisait à la dernière page un bon effet aristocratique. Après tout, Voillelde Saint-Philbert n'était pas plus drôle que Français de Nantes , Regnault de Sainl-Jean-d' Angely , François de Neu [château, Pelet de la Lozère, et autres doubles noms dont les porteurs, supprimant la virgule ou la parenthèse, s'étaient fait un fief de leur ville ou de leur département. Probablement, plus d'un abonné, ferré sur le Nobiliaire de France, se demanda si le gérant de la Mode se rattachait au vieux tronc de tels ou tels

Saint-Philbert ; plus d'un, se présentant au bureau du journal, ne dut pas être peu surpris quand il se trouva en présence de ce brave Voillet, dont les sentiments, tout vendéens d'ailleurs, avaient reçu très peu de culture littéraire. Les diverses condam nations prononcées contre la Mode firent passer à Voillet de longs baux avec Sainte-Pélagie; mais ses appointements étaient réglés en conséquence ; il avait pris ses habitudes dans la maison; il mangeait, buvait, fumait, dormait, et cette vie là lui valut un embonpoint à faire craindre que, comme la belette de la fable, il ne pût sortir par la porte trop étroite.

Quoique l'élément politique offrît moins de ressources que dans les premiers temps , l'activité d'Edouard Walsh trouvait moyen d'y suppléer. Au talent éprouvé d'Alfred Nettement, investi de la rédaction principale, il donnait pour auxiliaire l'àpropos habilement saisi, le coup de fouet heureusement imaginé pour réveiller et stimuler son public. L'émigration espagnole tient, sous ce rapport, une place notable dans l'histoire de la Mode.

En 1839 et 1840, la France vit affluer sur son territoire les débris des armées de Don Carlos. Tandis que le pouvoir de Juillet, ami du gouvernement christino, ne leur accordait qu'une hospitalité ombrageuse, tracassière, hostile, et retenait prisonnier Don Carlos et sa famille, le parti légi timiste ouvrit des bras empressés aux défenseurs d'une cause qu'il identifiait avec la sienne. Un comité espagnol fut formé à Paris, et il eut de nombreuses succursales dans les

départements. Sous le titre de secrétaire, Walsh fut la cheville ouvrière, l'homme essentiel du comité de Paris; la Mode devint le centre et l'organe attitré de l'œuvre espagnole. Personne ne jouissait d'autant de crédit et d'importance que Walsh auprès de la petite cour de Bourges, dans cet hôtel Panette où Don Carlos était retenu. Des brevets, des grands cordons furent prodigués à son zèle, brevets provisoires jusqu'à des temps meilleurs, et qui ne permettaient le port de ces décorations qu'à huis clos ou en peinture. Le brevet de chevalier d'Isabelle la catholique reconnut les bons offices de beaucoup d'autres légitimistes français (1).

Puisque l'occasion s'en présente, exprimons-nous avec pleine sincérité sur cette émigration carliste, que j'ai vue de près.

L'émigration espagnole fut pour les légitimistes, ce qu'avait été, pour l'opinion libérale, l'émigration polonaise. Le fait est que l'on y compta de beaux caractères, Zumalacarreguy en tête, ce chef illustre dont la tombe fut saluée par les hommages de toutes les opinions. Cette lutte de sept ans, soutenue contre toutes les forces du gouvernement de Madrid, qu'appuyaient encore des légions étrangères, offrit un rare exemple de ténacité, de cou-

(1) Pour surveiller le prince captif, le gouvernement avait adjoint au préfet du Cher un commissaire de police spécial. Par une grotesque rencontre de noms, le préfet était M. Cochon de Lapparent, et le commissaire se nommait Truy. On doit se figurer si cette source de plaisanteries fut négligée.

rage et de constance. Le succès Paurait sans doute couronnée, sans l'incapacité de Don Carlos, qui avait fait son devoir, il est vrai, en venant rejoindre les défenseurs de sa cause, mais qui leur fut ensuite bien funeste par la coterie d'intrigants ou de traîtres dont il s'entoura. Il força Zumalacarreguy, qui voulait marcher droit sur Madrid, d'aller s'épuiser devant Bilbao, où l'habile et vaillant général trouva la mort. Plus tard, en 1837, quand l'armée carliste, avec Don Carlos en personne, arriva sous les murs de la capitale espagnole, il paraît très probable qu'un vigoureux effort l'en aurait rendue maîtresse : sa retraite, sans même qu'on eût tenté une attaque, est un de ces faits que l'on s'explique difficilement. Pour couronner l'œuvre, le traître Maroto capta si bien la confiance du malheureux prétendant, que cet homme put faire fusiller à Estella une demi-douzaine des officiels de l'armée les plus dévoués, en les faisant passer euxmêmes pour traîtres. Une cause ainsi conduite devait nécessairement aboutir aune débâcle, et la convention de Bergara ne fut que le dernier coup. Ce fut alors (1839) que Don Carlos se réfugia en France ; mais Cabrera se maintint jusqu'à l'année suivante. Lui et les siens venaient d'entrer à leur tour par la frontière des Pyrénées-Orientales, quand je fus appelé à Grenoble pour y mettre en train la Gazelle du Dauphiné. J'y trouvai un membre bien respectable de l'émigration espagnole, M. Labandero, ancien ministre de Don Carlos, entouré de son intéressante et nombreuse famille, et suppor-

22 souvenos et propos divers.

tant avec une noble résignation les privations et les douleurs d'une situation fort pénible. Peu après, nous vîmes arriver un détachement de sous-officiers et soldats, qui étaient des Catalans, venus en dernier lieu avec Cabrera. Il y avait parmi eux de fort braves gens, très reconnaissants de ce qu'on faisait en leur faveur. Il est certain qu'ils auraient vécu difficilement avec le secours que leur accordait le gouvernement français, et j'ajouterai que le préfet, M. Pellenc, ne paraissait pas animé à leur égard de dispositions bienveillantes; mais pour Cabrera, il n'était pas à plaindre, tant s'en faut ; il est douteux qu'il ait jamais vécu dans son pays aussi grassement qu'il vivait dans l'exil. Un des plus honorables fabricants de Lyon, M. Didier-Petit, dévoué corps et âme à sa foi politique, s'était fait plaisir et gloire de mettre à la disposition du comte de Morella une maison à lui, qui se trouvait vacante. Cabrera s'y était installé avec ses sœurs, ses beaux-frères, ses domestiques : tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable lui était fourni à discrétion, et non-seulement il usait, mais encore il abusait souvent de la complaisance de ses hôtes. Je crois qu'après quelque temps de cette hospitalité libérale, M. Didier-Petit et les siens en eurent assez, et commencèrent à revenir un peu sur celui qu'ils n'avaient vu d'abord qu'à travers le prisme de l'illusion. On est obligé de le dire : même en faisant la part des exagérations du parti contraire, même en tenant compte du meurtre odieux d'une mère, et de la terrible loi des représailles, la con-

duite de Cabrera en Espagne rappelle en plus d'une page de tristes souvenirs. Une Anglaise opulente, sentimentale et romanesque a jugé à propos de faire la fortune du fameux chef catalan en lui donnant sa main : je souhaite de tout mon cœur qu'elle n'ait eu qu'à s'en féliciter.

Dans cette émigration espagnole, il y avait des vieillards, des blessés, des malades, des femmes, des enfants dignes de tout l'intérêt et de toute la sollicitude possible. J'ai vu entre autres, de pauvres femmes catalanes, qui, conduisant ou portant leur jeune enfant, et guidées par les renseignements qu'elles pouvaient recueillir en route, étaient venues à pied d'Espagne jusqu'en Dauphiné, pour retrouver leur mari. Un certain nombre de réfugiés surent se créer des ressources personnelles; ils se livrèrent à la fabrication du chocolat; ils vendirent des vins d'Espagne ; mais le plus grand nombre, il faut l'avouer, ne montraient pas cet esprit d'industrie que des Français font voir en des -circonstances pareilles, et ne cherchaient pas de l'occupation avec une extrême envie d'en obtenir. Beaucoup vécurent longtemps dans des familles qui, avec une hospitalité bien méritoire, les avaient comme adoptés. J'en ai vu, de ces compatriotes du Cid, qui avaient une fierté d'une singulière espèce, fierté commode pour le far niente, et qui préférait l'aumône au travail. Un d'entre eux, fort et bien portant, à qui je conseillais de chercher de l'ouvrage sur les chantiers d'un chemin de fer où les journées n'étaient pas mauvaises, me répondit d'un

air de dignité qu'il n'avait jamais remué la terre ; mais il ne croyait pas cette dignité compromise en recevant une pièce de vingt sous. Sans doute, la condition du serment mise à l'amnistie que pro clama le gouvernement de Christine, retint réellement plus d'une conscience ; mais il est permis de croire que nombre de réfugiés trouvaient de leur goût cette existence défrayée par la charité légitimiste, si féconde en leur faveur. Il eût été à désirer qu'une égale sollicitude se fût attachée à mainte infortune nationale également créée par les luttes politiques. Au bout de plusieurs années, on rencontrait encore des réfugiés carlistes, souvent assez équivoques, voyageant à travers la France, et s'arrêtant aux bonnes maisons, espèce de lieux d'étape qui leur étaient parfaitement signalés et connus. Ces habitudes tournaient en un impôt qui finit par devenir très lourd et très importun.

Ces ombres au tableau ne diminuent en rien la gloire de la lutte espagnole, et les titres réels des réfugiés que la France dut secourir. Depuis, par suite des revirements de palais et de caserne, on a vu Christine chercher un asile en France ; mais, pour elle, aucune souscription ne fut nécessaire ; elle avait de quoi mener à l'étranger une vie bien des fois millionnaire, singulier contraste avec la détresse de l'Espagne aux abois.

Pour en revenir à la Mode, et soit dit sans contester le moins du monde les services qu'elle rendit aux réfugiés carlistes, le fait est que l'œuvre espa-

gnole ne laissa pas de contribuer à la position où s'éleva l'habile directeur de cette revue.

Une autre affaire bien imaginée et bien lancée par Edouard Walsh, fut la souscription pour le monument de Saint- Leu.

L'horrible drame du 27 août 1830 était accompli depuis bien des années, mais la conscience publique ne l'avait pas oublié. Il est certain que dans les hautes régions, l'on s'était montré bien pressé de croire à un suicide impossible. Chaque jour, la justice renvoie des accusés devant la Cour d'assises sur des indices moins forts que ceux qui s'élevaient contre la personne chargée par le cri général de la nocturne catastrophe. La baronne de Feuchères, mise en possession du château de Saint- Leu, s'était empressée de le faire disparaître jusqu'aux fondements, d'efîacer tout vestige de ce théâtre sinistre. Après déduction des neuf ou dix millions dévolus à cette femme, le duc d'Aumale, légataire universel, en avait recueilli environ cinquante ; l'on avait fait annuler une disposition sacrée du testament, celle qui réservait un morceau de pain pour les enfants pauvres des compagnons d'armes du défunt ; et pas une pierre n'honorait la mémoire du vieillard infortuné dont on avait si soigneusement ramassé l'opulent héritage.

Ces griefs, amèrement conservés par l'opinion légitimiste, n'attendaient qu'une circonstance pour se traduire. Edouard Walsh, je ne sais plus comment, trouva l'occasion d'acheter un morceau de l'emplacement occupé jadis par le château fatal. Il

s'empressa de profiter de cette aubaine . Une souscription fut proposée dans la Mode pour l'érection d'une croix funéraire ; une commission fut formée à cet effet parmi les noms les mieux posés du parti. Le succès fut grand et rapide. Les souscripteurs affluèrent par milliers; les pages de la Mode suffisaient à peine à les enregistrer ; et le 16 juin 1844, au milieu d'un grand concours venu de Paris et grossi par les habitants de Saint-Leu et des environs, la croix expiatoire fut solennellement inaugurée. Walsh avait présidé à tous les détails avec son savoir-faire habituel, et rien n'y manqua. Peutêtre même y avait-il quelque chose de trop : c'était la collation au vin de Champagne qui fut servie. Le bruit des bouchons et la mousse pétillante de l'Ai n'étaient pas complètement à leur place après la cérémonie religieuse et les douloureux souvenirs qui venaient d'être évoqués.

Dans les dernières années du gouvernement de Juillet, la Mode fut cédée par Walsh à M. Alfred Nettement. Devenu veuf, Walsh eut la chance remarquable de trouver dans un second mariage, et avec une autre veuve, une fortune beaucoup plus brillante encore que la première ; il épousa la marquise d'Aramon. Grâce à cette union, un bel hôtel à Paris, rue de l'Université, un magnifique château sur les bords de la Loire, — Ghaumont, résidence vraiment princier e, — font à l'ancien directeur de la Mode une existence qui rarement couronne les luttes politiques, si fécondes en tristes déceptions. — Gaudeant bene nanti! comme dit Figaro.

Puisque je retrace l'histoire de la Modèle n'oublierai pas le pauvre Castan,un de ces rouages obscurs que les partis compromettent et oublient. En 1832, Castan étaitemployé au ministère delaguerre. Dévoué légitimiste, et accusé d'avoir communiqué, en vue du futur soulèvement de l'Ouest, certains renseignements militaires, Castan fut arrêté. Père de famille, il vit, pour commencer, sa place perdue. Après avoir subi un long et rigoureux secret, il fut condamné à cinq ans d'emprisonnement. A sa sortie de prison, il vint tenir, à la Mode, la caisse et les registres d'abonnements, et jamais on n'apporta dans ces fonctions plus de soin, d'exactitude et de probité. Cependant, il fut congédié par l'un des successeur de M. Nettement, pour faire place à un nouveau venu . Dans sa courageuse lutte contre le besoin, déjà voisin de la vieillesse, réduit par des pertes de famille à un triste isolement, il tomba, de position en position, jusqu'à de bien cruelles extrémités. Je l'ai rencontré, ce type de conviction et d'honnêteté , saute-ruisseau subalterne d'une agence d'affaires, s'épuisant pour vingt sous par jour, je crois, à battre par tous les temps le pavé de Paris, et déplorant, pour surcroît de peine, le genre d'établissement auquel il était réduit à demander son pain. Maigre, chétif, souffreteux, il conservait encore dans sa physionomie et sa parole un pâle reflet de sa vivacité méridionale; mais cette expression ne se traduisait plus qu'en douloureuse amertume.

Cette misérable ressource même vint à manquer

à Castan. Je tâchai de lai procurer par quelqu'un de ma connaissance, employé supérieur à la mairie du 1er arrondissement, une occupation, au moins provisoire, qui fût moins pénible et plus rétribuée. Voici la lettre qu'il m'écrivit, le 28 octobre 1 852 :

« Monsieur, la lettre que vous avez bien voulu m'adresser le 26 de ce mois pour m'aviser d'un emploi temporaire ayant pour effet de travailler aux listes électorales du 1er arrondissement, que j'ai reçue hier, m'a trouvé dans mon lit, où j'étais depuis trois jours. Malgré le mauvais temps de la journée d'hier, je me suis empressé de me lever et de me diriger, avec une fièvre ardente, à la mairie. Je fus admis, malgré que M. R... ne fût pas à son bureau ; je promis d'y revenir ce matin. Je n'ai pu tenir ma parole; la course d'hier a aggravé ma position, et je me trouve plus malade que ces jours derniers. Si je ne vais mieux demain, pour qu'on ne m'emporte pas sur un brancard, je profiterai du peu de forces qui me restent pour faire moi-même les démarches nécessaires pour entrer dans un hospice. Ainsi se réalisera ce que j'ai prévu depuis si longtemps. Fiat voluntas tua.

» Je vous remercie, monsieur, de vos bonnes intentions à me rendre service. Je sais et je n'ignore pas que vous êtes loin de ressembler à ces égoïstes qui osent se dire légitimistes, et veuillez me croire, etc. »

Ce que j'avais fait, ou plutôt tâché de faire, était malheureusement bien peu de chose.

Le pauvre Gastan, cependant, se rétablit. Mais quelque temps après, comme j'allai pour le voir impasse des Feuillantines, faubourg Saint-Jacques, où il demeurait, je ne l'y trouvai plus. L'on n'avait pas sa nouvelle adresse : seulement, on me parla vaguement de l'île Saint-Louis. Je perdis ainsi sa trace.

Des moyens d'existence assurés n'étaient-ils pas une dette formelle contractée envers cet homme, par l'opinion qu'il avait servie avec tant d'abnégation, et qui lui a laissé boire jusqu'au fond la coupe de fiel? Sur une demande qu'il avait faite, il reçut de Froshdorf un secours de 200 francs; mais, cette somme épuisée, les besoins devaient se retrouver les mêmes. J'ai entendu Gastan, du fond de sa détresse, exprimer, comme le nec plus ultra de son ambition, le vœu d'obtenir quelque humble emploi dans l'administration de Chambord. Il était encore capable de s'y rendre utile; dans tous les cas, le gîte du pauvre homme, dans un des bâtiments de ce vaste domaine, et le pain qu'il aurait mangé, n'auraient pas été une charge sensible. Je ne saurais dire positivement si ce vœu fut formulé par lui; j'aime à croire qu'il ne l'aurait pas été en vain, d'autant que tous les revenus de Chambord sont appliqués à des emplois bienfaisants. Les solliciteurs étaient nombreux, soit; mais Castan avait des titres qui sortaient de la catégorie commune.

Vers l'époque de la révolution de Février, M. Nettement, à son tour, céda la propriété de la Mode, et, quelque temps après, il en quitta tout à fait

la rédaction. La revue légitimiste passa successivement dans diverses maios obscures, avant d'arriver dans celles du vicomte cVArlincourt, où elle devait finir.

C'était un nom fort connu que celui de M. d'Arlincourt, bien avant qu'il se fût mêlé à la presse politique. Fils d'un fermier-général qui périt sur l'échafaud de la Terreur avec l'illustre Lavoisier et ses autres collègues, M. d'Àrlincourt était né en 1789. Tout jeune, il fut employé sous l'Empire, dans l'intendance de l'armée d'Espagne. Ce fut dans les premières années de la Restauration qu'il aborda la littérature. Son poème épique de la Caroléïde ne parut pas destiné à supplanter la Henriade, bien maigre épopée, pourtant ; mais le fameux roman du Solitaire, publié vers 1821, obtint une vogue de nature à narguer la critique. L'habitant mystérieux du Mont-Sauvage, qui n'était autre que Charles-le-Téméraire, et la tendre Elodie et les autres personnages, appartenaient au plus pur sang des héros en tunique abricot et des héroïnes au long voile blanc, chéris du mélodrame classique ; le style se distinguait surtout par une hardiesse d'inversions dont les railleurs s'égayèrent; mais, en dépit d'eux, toutes les grisettes au cœur sensible et même quantité de belles dames, se délectèrent à cette lecture. Après tout, c'était beaucoup plus innocent que les Mystères de Paris ou le Juif-Errant qui, depuis, ont obtenu semblables honneurs. Le Solitaire fut mis en estampes, en devants de cheminées ; ce fut la décoration

favorite des salles et des chambres d'auberges, avec M,le de La Vallière et Poniatowski. Les théâtres du boulevard s'en emparèrent , ainsi que rOpéra-Comique. Le libre tto de Planard et la musique de Carafa eurent leur part dans la fortune de l'heureux livre : toute la France chanta la chanson :

C'est le Solitaire Qui voit tout, entend tout, est partout.

Il va sans dire que l'on porta des robes soli luire, des bonnets et des rubans solitaire : c'est là en France une des grandes consécrations du succès. Le Solitaire retrouverait-il maintenant un regain du sien? je doute qu'aucun libraire en fasse l'épreuve; mais M. d'Arlincourt n'en devint pas moins la célébrité du moment.

Les frères qu'il donna ensuite au Solitaire : V Etrangère, le Renégat, Ipsiboè, Ismalie ou la Mort et V Amour, n'héritèrent pas tout à fait de cette vogue surprenante. La renommée n'en annonçait pas moins éditions sur éditions ; il arriva même, dit-on, que la troisième parut avant la première. Il aurait bien fallu, néanmoins, que l'auteur se trouvât chez son libraire face à face avec la vérité, c'est-à-dire avec les exemplaires non vendus : aussi prétend-on que l'ingénieuse affection de MmC d'Arlincourt lui épargna ce déboire, en achetant sous main des éditions entières ; on ajoute qu'un fâcheux hasard déjoua cette attention délicate, et que les ballots d'exemplaires, se

rencontrant sous la main de M. d'Arlincourt dans une visite imprévue qu'il fit à son grenier, lui dévoilèrent la désagréable réalité. Mais il n'était pas homme à se démonter pour si peu ; cette historiette fût-elle vraie, les réclames pompeuses n'en allèrent pas moins leur train, la trompette ou plutôt la grosse caisse n'en fît pas entendre une note de moins.

En 1826, M. d'Arlincourt aborda la scène tragique. La première représentation du Siège de Paris eut un effet de gaîté auquel l'auteur n'aspirait pas. Plusieurs vers mirent le public dans une belle humeur qui n'est pas le but de la tragédie, entre autres celui-ci :

A travers le héros j'aperçois le tyran.

Ce héros-là parut trop diaphane. M. d'Arlincourt avait pris la salle entière pour son compte : à quoi donc servent les amis, et que lui serait-il arrivé de pis, devant un public qui ne lui aurait rien coûté ?

La position de M. d'Arlincourt lui permettait alors de se passer ces fantaisies. Vers le même temps, il donnait à Mme la duchesse de Berry, dans son beau château de Saint-Paer, près Gisors, une fête champêtre dans le goût de Watteau, qui ne fut pas une petite gloire pour l'amphitryon de la princesse.

Mais, quelques années après , M. d'Arlincourt voyait sa position de fortune cruellement changée, et cela par une cause qui n'est propre qu'à lui

faire honneur. Il avait répondu pour une personne de sa famille, engagée dans de grandes affaires industrielles qui furent malheureuses. M. d'Arlineourt dut vendre Saint -Paer : il. devint simple homme de lettres ; il chercha dans sa plume des ressources qui, — l'on doit s'en réjouir, — ne lui faillirent pas. Il rentra dans la 'carrière du roman, mais ce fut le roman historico-poli tique, les faits d'une autre époque accommodés en allusions aux événements contemporains. C'étaient les Rebelles sous Charles F, les Ecorcheurs, V Usurpation et la Peste (un beau titre! ), le Brasseur- Roi, VHcrbagère. Sans doute la vérité des mœurs et des personnages ne se trouvait pas à merveille de cette exploitation des circonstances, et elle en subissait maintes entorses. Il n'est pas sûr que les révolutions du moyen-âge aient procédé comme la révolution de Juillet ; que l'on parlât et agît dans le Paris du quatorzième siècle comme en 1830, ni que Louis Philippe fût un fac siniile parfait du bras . seur Àrteweld ; mais il ne s'agissait pas de faire du Walter-Scott; l'opinion politique n'y regardait pas de si près , elle avait son allusion , et l'allusion était un sel qui transformait cette cuisine indigeste en un mets friand. Tant il y a que le bon public légitimiste se régalait avidement de cette lecture, et qu'auteur et éditeur y trouvaient leur bénéfice. Après la révolution de Février, M. d'Arlincourt refit de la politique , et toujours avec le même tapage de réclames. Ce fut la brochure de Dieu le veut, qui, d'après les notes officieuses, n'aurait pas eu

moins d'une soixantaine d'éditions, et qui (je le tiens du libraire lui-même), se vendit en réalité à sept ou huit mille exemplaires ; ce fut le volume de V Italie rouge , un titre haut en couleur , comme le Spectre rouge , ce flamboyant épouvantail.

Ce qui valut mieux pour M. d'Aiiincourt , c'est quil fut, à soixante ans passés, l'émule d'Edouard Walsh, en fait de bonne aubaine matrimoniale. En décembre 1851 ou janvier 1852, il épousa une riche veuve de notaire , Mme Beaudenom de Lamaze. Il retrouva un beau salon , rue des Capucines , où il reçut grand monde , une belle campagne qui lui permit de dire encore : « Nous allons dans nos terres. » Et il fallait le voir, l'entendre, le lire, quand il annonça lui-même , si triomphant et si joyeux , ce retour de fortune , quand il le ut retentir par tous les échos de la publicité, comme s'il se fût agi du Solitaire ou du Brasseur- Roi.

On fut généralement bien aise pour M. d'Arlincourt de cette chance prospère. Son seul tort, — si c'est le mot, — c'était sa haute opinion de son mérite et de ses productions. Jamais père ne fut plus enchanté de ses enfants , ne se mira en eux avec plus de bonheur. Il avait pris à la lettre cette maxime: « On n'est jamais mieux servi que par soimême ; » et comme il se servait de main de maître ! Comme il poussait à la roue de ses succès ! Dans les journaux, pas de salon de rédaction , pas de cabinet de rédacteur en chef où il ne pénétrât, lui et sa prose. Dans ces notes qu'il envoyait , ou mieux encore, qu'il apportait en personne, sa propre plume

ne reculait pas devant les éloges les plus pompeux ; mais on lui faisait tant de plaisir en les insérant ! Comment lui refuser cette complaisance ? Ce qu'il disait et faisait imprimer sur ses œuvres traduites dans toutes les langues , sur l'incalculable débit qu'elles obtenaient, il l'avait répété tant de fois qu'il avait probablement fini par le croire. Les compliments, si renforcée que fût la dose d'encens, ne lui étaient jamais suspects de malicieuse hyperbole ; mais il était toujours prêt à vous en rendre \ il vous louait presque aussi volontiers qu'il se louait lui-même . D'autres ont un orgueil hautain et féroce ; M. d'Arlincourt avait un contentement expansif et de bonne foi qui est infiniment préférable. Poli et bienveillant , il se faisait pardonner un ridicule bien in offensif du reste. Malgré certain adage peu moral, un ridicule vaut mieux qu'un vice.

M. d'Arlincourt, qui avait tant mis à contribution le bon vouloir de la presse , n'avait jamais eu le bonheur d'être l'autocrate , le seigneur et maître d'un journal. Sa nouvelle fortune lui permit de se donner cette jouissance. Je ne veux pas dire ce que fut la Mode sous la plume et la direction de Fauteur des Ecorcheurs. Il fallait , cette pauvre Mode , qu'elle eût un noyau d'abonnés bien tenaces pour qu'il lui en restât encore quelques-uns, après les dernières phases par où elle avait passé. Quand elle fut supprimée par acte de l'autorité, il y a environ deux ans , je ne sais quelle carrière elle aurait pu encore parcourir.

Dans tous les cas, il n'eût pas été donné à M d'Ar-

lincourt de la diriger longtemps, car il est mort peu de temps après elle , dans le courant de 1856. Ceux-là même qui avaient ri de ses travers d'auteur, n'ont pas été sans lui donner des regrets.

La Mode ne fut pas la seule publication où le parti légitimiste employa la polémique armée à la légère. Il voulut avoir aussi ses petits journaux quotidiens, sur le modèle de ceux qui n'avaient pas été d'inutiles auxiliaires à l'opinion libérale dans sa guerre contre la Restauration.

Ainsi fut créé le Revenant. Pour vignette, on voyait en tête une France éplorée, devant qui surgissait, pour lui venir en aide , un adolescent en costume de Henri IV : cela se comprenait de soimême. M. Albert de Calvimont, rédacteur en chef, M. Anatole Roux-Laborie , et M. de Nugent, chez qui de remarquables poésies ont révélé une .portée de talent supérieure à ces épigrammes d'un jour, composaient la rédaction habituelle. Elle avait pour renfort plus ou moins utile mainte plume d'amateur avide de voir éditer ses traits satiriques. Il y avait grand choix à faire, et je ne garantis pas que ce choix fût fait toujours assez sévèrement; mais, comme je l'ai dit, dans ces temps de vive guerre et de représailles à outrance, on n'était pas difficile pour le goût : il s'agissait surtout de frapper fort. Le petit journal d'avant-garde ne s'y

épargnait pas. Aussi est-il superflu d'ajouter qu'il ne fut pas exempt des coups du parquet.

Il y eut un moment où il se fit un certain bruit autour du Revenant : ce fut dans cette affaire des duels qui mit, pendant quelques jours, Paris en émoi.

Vers la fin de janvier 1833, le journal le Corsaire, appartenant à l'opinion républicaine, se permit quelques allusions outrageantes envers Mme la duchesse de Berry, prisonnière à Blaye. C'était une bien malheureuse inspiration. Ces insultes furent relevées par le Revenant avec une vivacité parfaitement concevable. Des provocations furent échangées : une première rencontre eut lieu. Un rédacteur du Corsaire, Eugène Brifaut, — qu'une maladie mentale devait conduire à Charenton où il est mort, — fut blessé dans ce duel.

La querelle en prit d'autant plus d'animositè : elle tourna en défi où les deux opinions légitimiste et républicaine se provoquèrent, non plus seulement pour des rencontres individuelles, mais pour des combats collectifs. Le bureau du Revenant, situé rue de l'Echelle, était comme le quartiergénéral où la jeunesse légitimiste la plus ardente venait s'inscrire sur la liste des champions. C'était l'événement du jour. On ne parlait que de champclos, de pas d'armes dans le genre du combat des Trente. La police intervint; mais ce fut sur les légitimistes que porta la rigueur de ses précautions ; quelques-uns furent arrêtés.

Néanmoins, à défaut de rencontres en masse,

un nouveau duel avait eu lieu, celui-ci entre Roux- Laborie et Armand Carrel. L'arme était l'épée. Tous les deux furent blessés; mais le célèbre rédacteur du National le fut plus grièvement, et même de manière à inspirer d'abord des inquiétudes.

Heureusement, ces alarmes furent dissipées. Par un honorable procédé, Armand Carrel , de son lit de souffrance, avait fait demander à l'autorité de ne pas ti câbler le repos et les soins dont son adversaire avait besoin pareillement. Les esprits Unirent par se calmer, d'autant que les partis opposants s'aperçurent qu'ils étaient dupes en se faisant la guerre, et ils recommencèrent à tourner exclusivement leurs armes contre l'ennemi commun.

Le Revenant, dont l'existence tenait bien un peu de la vie factice des fantômes , s'évanouit assez promptement ; mais son rédacteur en chef trouva un port de refuge auquel on ne s'attendait guère. Albert de Galvimont était lié avec Cave, qui fut, sous le gouvernement de Juillet, directeur des Beaux-Arts. Ces relations firent nommer l'ex-écrivain légitimiste sous-préfet de Nontron, dans le département de la Dordogne, où dominait l'influence de l'homme qui avait dû sa fortune politique à sa mission de Blaye. L'ancien rédacteur du Revenant ne jugea pas que cet appui fût à repousser.

Tl us tard, M. Albert de Calvimont devint préfet de ce même département. Rendu à la vie privée par le gouvernement de la République, il est aujourd'hui maître des requêtes.

A deu près dans le même temps que le Revenant 1

parât un autre petit journal légitimiste, le Bridoison ; ce fut là un journal fantastique s'il en fut.

Il faut avouer que ce pauvre De Lisle, qui le créa, offrit un rare exemple de ténacité. 11 en vint à n'avoir plus que lui seul pour rédacteur. Que disje! il composait le personnel tout entier, pour l'administration aussi bien que pour le reste. Il était le commis aux abonnements, il était le caissier. La caisse, il est vrai, n'était pas lourde. De Lisle la portait dans son gousset, quand son gousset contenait quelque chose. Ce quelque chose servait à payer l'imprimeur, seul office dont il ne fût pas possible à l'infatigable De Lisle de se charger. Je n'aurais pas été surpris qu'il fût lui-même le plieur et le porteur de son journal ; toujours e tait-il son propre garçon de bureau. Mais un des emplois du garçon de bureau., c'est d'allumer le feu. Helas! De Lisle n'avait pas toujours cette peinelà, et pour cause. A défaut de la moindre bûche ; on le trouvait quelquefois, quand il gelait, sa grande taille enveloppée d'un vieux carrick vert, et, dans cet équipage, rédigeant quand môme son Bridoison.

Il fallut bien enfin que cette lutte peu ordinaire eût un terme. Le Bridoison cessa de paraître.

De Lisle tenta la voie de l'industrie, il entreprit un pavage en bois ; il alla chercher la fortune à Londres ; mais le pauvre homme est mort sans l'avoir trouvée.

C'est bien ici qu'on peut dire : « Honneur au courage malheureux ! »

La Quotidienne.— Michaud.— M. Poujoulat. — M. Alfred Nettement.— M. Laurentie. — Merle. — Formation de VUnion.— Bal zac et le Député d'Arcis. — M. Lubis. — M. Hem*i de Riancey.

Quand j'entrai à la Quotidienne, au commencement de J 833 (ce fut le 2 janvier de cette année que mon premier feuilleton y parut), je ne sais si M. Michaud était revenu de son voyage en Orient. Dans tous les cas, il n'avait pas repris sa place à la direction du journal ; il n'y revint qu'en 1835, époque où M. de Brian, directeur-gérant depuis le mois d'août 1830, cessa d'occuper cette position.

Je ne connus donc M. Michaud que dans les dernières années de sa vie, car il mourut en 1839. Son nom se lie étroitement à l'histoire de ce journal qui, lui-même, personnifiait une opinion et un drapeau. Fondée dans des temps où cette opinion jouait gros jeu à donner signe de vie, la Quotidienne, qui s'appelait alors la Feuille du jour, laissa sur l'échafaud révolutionnaire la tête d'un de ses rédacteurs, M. de Goutouly. M. Michaud, étranger de naissance (il était de la Savoie), mais devenu Français par adoption avant même la réunion de son pays à la France, associa sa plume à cette œuvre courageuse. A son tour, il fut frappé, avec d'autres écrivains royalistes, par le 18 fructidor; mais il eut le honneur d'échapper à la déportation en trouvant un asile dans les montagnes du Jura. Ce fut Là qu'il composa ou qu'il ébaucha son poème du Pria-

temps d'un Proscrit. La Quotidienne, supprimée du même coup, ne reparut qu'à la Restauration, en 1814. M. Michaud en fui le directeur en même temps qu'un des principaux propriétaires.

Dans l'intervalle, M. Michaud avait publié son livre des Croisades , l'un des plus beaux ouvrages d'histoire que possède notre langue. L'origine en est assez curieuse. Quand Mrae Cottin fit paraître son Malek-Adel, M. Michaud se chargea de composer pour ce roman une introduction historique sur les Croisades. Tout en s'occupant de ce travail accessoire, il fut frappé de la grandeur du sujet, qui aurait étouffé dans l'étroit espace de quelques pages. La carrière s'élargissant toujours devant lui, il en vint à entreprendre cette histoire qui restera toujours, taudis que le roman d'où elle tire son origine dort dans un profond oubli.

Lorsque j'ai connu M. Michaud, il avait soixantehuit ou dix ans ; mais on prétendait que depuis fort longtemps on le connaissait vieux, en supposant qu'il eût jamais étéjeuue. Avec sa haute taille maigre, cherchant peu à se rajeunir par la toilette, — car il était assez négligé sur sa personne, — il avait vieilli en étant ou en se disant toujours sur ]e point de mourir. On se demandait comment il avait affronté et soutenu les fatigues de sa pérégrination orientale : on avait peine à se le figure r cheminant achevai ou sur un chameau, à travers le sable du désert, aux rayons d'un soleil de Syrie. Sa voix surtout, faible et cassée, faisait juger que la charge de lecteur du roi, qu'il eut sous la Restau-

i'-? SOUVENIRS ET PROPOS DIVERS.

ration, était une complète sinécure . Du reste , comme Àndrieux, son confrère à l'Académie, il tirait bon parti de cette faiblesse môme de sa voix ; il se faisait d'autant mieux écouter qu'on était obligé de lui prêter attention plus qu'à un autre. Il se plaisait à conter, à jeter dans la circulation des mots faits pour être cités, et, en effet, on en a retenu plus d'un de lui.

Une chose de nature à surprendre bien des gens qui auraient volontiers consulté l'auteur des Croisades sur le choix d'un confesseur, c'est que le dixhuitième siècle n'avait pas laissé de déteindre un peu sur M. Michaud. Si son apparence caduque, sa figure maigre et son regard spirituel rappelaient assez Voltaire tel qu'on se le représente ordinairement (car on est porté à voir toujours Voltaire vieux), il y avait bien aussi chez M. Michaud, pour le tour d'esprit, un léger reflet du patriarche de Ferney. Il goûtait volontiers l'anecdote assaisonnée d'un grain de sel rabelaisien, et l'on n'était pas mal venu à lui raconter celles qui défrayaient la chronique. Tout sincèrement attaché que fût M. Michaud aux doctrines monarchiques, il n'exigeait pas, sous ce rapport, un examen bien sévère des écrivains dont il s'entourait. MM. Gapefigue, Malitourne, Vèron, etc., qui, vers la fin de la Restauration, collaboraient à la Quotidienne, ne se sont jamais piqués, que Ton sache, d'un dévouement de martyr à une foi quelconque. Il faut l'avouer : on obtenait facilement la faveur de M. Michaud, enle flattant, en se faisant son thuriféraire,

en se récriant d'admiration sur chacun de ses traits et de ses mots, qui, cependant, ne pouvaient pas être tous d'une égale force. Certaines influences surent bien profiter de ce côté faible que M. Michaud avait de commun avec le vieux Nestor.

Dans son voyage en Terre- Sainte, M. Michaud s'était associé pour compagnon M. Poujoulat, qui remplissait, je crois, dans un collège du Midi, les fonctions modestes et pénibles si admirablement vengées par Victor Hugo dans une des plus belles pièces de ses Contemplations. Ce patronage de M. Michaud fut pour M. Poujoulat le commencement d'une position avantageuse, et qui l'a conduit, après 1848, jusqu'aux honneurs de la représentation nationale. De cette collaboration entre le vétéran et le débutant littéraire, naquit In Correspondance d'Orient. Plus tard, M. Poujoulat publia un petit roman intitulé la Bédouine i qui fut assez heureux pour obtenir de l'Académie un prix Montyon. Sans discuter la valeur littéraire de l'œuvre, on se demanda généralement en quoi la Bédouine remplissait le but pour lequel ces prix étaient institués ; et il fut permis de croire que le crédit de M. Michaud n'avait pas été étranger à la faveur dont fut gratifié son jeune collaborateur. Un fait assez piquant, c'est qu'en même temps qu'elle était couronnée d'un laurier Montyon, sous les auspices de l'illustre historien des guerres saintes, la Bédouine encourait les censures du Saint-Siège. Quoique M. Poujoulat fût un écrivain très-catholique, il avait lésé à son insu je ne sais quel point d'orthodoxie, faute invo-

lontaire dont il s'empressa de faire réparation en fils soumis de l'Eglise.

Revenons à l'époque de mon arrivée à la Quotidienne. J'avais fait naguère connaissance sous les verroux avec M. de Brian. Ses comptes avec la justice d'alors s'étaient ouverts moins d'un mois après son entrée en fonctions, car le premier numéro de la Quotidienne signé de lui est du 19 août 1830, et dès le 19 septembre suivant une condamnation à six mois d'emprisonnement commençait la série des épreuves auxquelles il s'était courageusement voué. Son domicile le plus ordinaire était donc à Sainte-Pélagie ou dans la maison de santé du docteur Perdreau, à Chaillot, quand cet adoucissement lui était accordé.

C'est aussi dans les premiers temps après la révolution de Juillet, que la Quotidienne avait acquis Alfred Nettement. Né à Paris en 1804, Alfred Nettement avait déjà travaillé à plusieurs journaux, entre autres à l'Universel, fondé peu de temps avant la tempête de 1 830, et qui resta parmi les morts des trois journées. La critique, la partie littéraire dans / 'Universel, étaient traitées avec talent; et, dans ce genre, la plume de Nettement se faisait remarquer. Ce fut aussi pour des feuilletons, pour des variétés, qu'il entra d'abord à la Quotidienne ; mais il en fut bientôt le principal écrivain politique. On lui a reproché la phrase parfois trop touffue, la période ambitieuse, la pensée visant trop à l'élévation et à l'effet. Bossuet est un modèle que M. Nettement paraît avoir beaucoup étudié. L'on ne saurait,

certes, en choisir un plus magnifique ; et l'abus s'excuse aisément quand il naît du désir de suivre un pareil maître. Chez M. Nettement, les défauts ne sont que l'abus des qualités. Doué d'une remarquable facilité de plume, inspiré par des convictions chaleureuses et profondes, on conçoit qu'il se laisse aller quelquefois à la redondance, que son idée, abondamment nourrie d'une sève généreuse, multiplie et étende ses rameaux. À ces luttes du journalisme où tant d'esprits se sont dépensés tout entiers, la vigoureuse organisation de M. Nettement, que révèlent sa taille et sa tête carrées, a joint des travaux d'un autre genre ; mais dans ses livres, le publiciste se retrouve toujours, infatigable soldat d'une idée qui, chez lui, est une foi.

Placé au premier rang parmi les écrivains légitimistes, M. Nettement est un des hommes qui, par le caractère comme par le talent, ont fait honneur à la presse, un de ces hommes qu'elle est en droit de placer dans la balance comme un contrepoids pour les plumes infimes et vénales dont elle n'a pas à répondre.

Par suite de questions intérieures où je n'ai pas à entrer, M. Nettement quitta la Quotidienne en 1835, en même temps que M. de Brian : pour ce journal, ce fut une grande perte. J'ai dit qu'il apporta un puissant concours à la Mode, dont il devint plus tard directeur. Je le retrouverai encore quand je parlerai de l Opinion publique, qui fut sa tribune de tous les jours, son organe propre et personnel.

M. Laurentie, dont la collaboration à la Quoti-

46 SOUVENIRS ET PrOPOS DIVERS.

dienne avait cessé lors de la révolution de Juillet, y revint en 1835, lorsque MM. de Brian et Nettement en sortirent. Dans l'intervalle, M. Laurentie avait consacré sa plume au Rénovateur, revue heb domadàire, qui fut transformée en journal quotidien, mais sans parcourir une longue carrière. M. Laurentie, né dans le département du Gers, fut, sous la Restauration, inspecteur-général des études. Comme M. Nettement, il a fait marcher de front le livre et le journal. Il a publié une Histoire de France, une Histoire des ducs d'Orléans, et des écrits moins considérables sur l'enseignement. Comme M. Nettement, M. Laurentie fait retrouver dans ses livres le journaliste ; mais il existe une nuance entre l'un et l'autre. Quoique très catholique, le monarchisme de M. Nettement se tiendrait sans doute, le cas échéant, derrière la limite d'indépendance consacrée par Bossuet lui-même dans la fameuse déclaration de 1682. Chez M. Laurentie, l'écrivain catholique prédomine; et ce qu'il a écrit de judicieux , en particulier sur renseignement, souffre parfois de ce point de vue exclusif.

Il est arrivé que cette idée , à travers laquelle M. Laurentie considère toutes les questions , entraînât l'honorable écrivain dans des thèses trop voisines de l'anachronisme et de l'utopie , et qui donnaient trop beau jeu à ses adversaires sérieux ou ironiques. Le mérite de M. Laurentie, comme écrivain et publiciste, n'en est pas moins réel. Son style se fait reconnaître ; il a du nerf , de la vigueur, de la fermeté, une fermeté même un peu cassante ;

les formes en sont arrêtées et absolues comme l'idée qu'il traduit.

A la première représentation de mon drame de Cervantes, M. Laurentie avait accepté une place. Le lendemain, il voulut Lien me parler de ma pièce en rennes très obligeants : il s'était vivement associé, me dit-il, aux applaudissements qu'elle avait reçus. Néanmoins, il ût ses réserves à l'égard de certains vers... que je n'eus pas de peine à deviner.

Je suis ton humble fils, ô catholique Église ,

Mais je doute entre nous, s'il faut que je le dise,

Que tel frère inaclif au fond de son couvent ,

Soit du Dieu créateur le plus parfait servant ;

Que ce Dieu juste et bon, père de la nature ,

Se plaise aux cris affreux d'un homme qu'on torture,

Que l'erreur soit un cas punissable de mort ,

Et qu'en brùlaut les gens on prouve qu'ils ont tort.

Je suis bien persuadé que M. Laurentie serait très peu friand d'an auto-da-fé pour son dessert. On lui a beaucoup reproche certaine phrase qu'il aurait écrite sur les rigueurs salutaires de la Saint- Barthélémy. M. Laurentie l'a répudiée , du moins quant au sens absolu et aux conséquences que l'on en tirait. Si l'entraînement d'une thèse l'a poussé jusqu'à cette erreur de plume, il n'a pas fait comme M. Louis Veuillot , se glorifiant d'avoir préconisé l'extermination des hérétiques , et de se retrouver d'accord avec lui-même ; ma qualité de protestant n'a pas empêché M. Laurentie d'être toujours en iort bons termes avec moi ; mais pourquoi réclamer un silence officieux sur des actes détestables , et

qu'on n'aurait pas, certes, la moindre envie devoir renouveler? La presse catholique et royaliste n'aurait-elle pas tout à gagner si elle condamnait hautement les atrocités commises au nom de la foi religieuse qui est la sienne , comme elle se ferait grand bien en répudiant sans équivoque le mauvais bagage de la royauté? Pourquoi ces vieilles attaques contre le protestantisme, inutiles en religion et mauvaises en politique? Pourquoi cette polémique d'un autre temps , qui a été jusqu'à exhumer l'antique nom de huguenot , et qui donne Luther et Calvin pour ancêtres directs à Robespierre?

La Restauration inaugura son règne en inscrivant la liberté des cultes dans la loi fondamentale et en appelant dans son premier ministère un protestant, M. de Jaucourt. En 1830 , quant Charles X suivait sa voie douloureuse vers la terre étrangère, il passa une nuit à Condè-sur-Noireau, dans une des maisons qui se prêtaient le mieux à cette hospitalité naguère bien imprévue. Le propriétaire appartenait au culte réformé, qui a un temple dans cette ville ; il exprima au vieux roi la crainte qu'il ne se trouvât pas bien « chez un protestant. » — «Mais Henri IV le fut; » répondit Charles X avec la grâce affable que le malheur n'avait pas altérée. Le petit-fils de Charles X, tout attaché qu'il est à l'Eglise catholique, professe les mêmes principes de tolérance que son aïeul. Les amis de la Restauration ont grand tort, quand ils l'exposent à partager la défaveur de ces coups de lance surannés que bien drs gens croient inspirés par son esprit.

Au commencement de 1854, je publiai un petit écrit, les Galériens protestants , où je retraçais des persécutions que tous doivent déplorer également, et où je rendais hommage à des dévoùments de foi que tous doivent pareillement estimer. Cet écrit suscita de la part de V Univers une attaque dirigée, moins encore contre moi que contre V Union , coupable de me compter parmi ses collaborateurs. Le feuilleton théâtral, que je rédigeais, n'avait cependant rien à démêler avec les questions religieuses ; je m'acquittais de mon office en donnant toute satisfaction morale aux abonnés, et l'on n'avait pas à me demander davantage. C'est ce que V Union répondit. Mais avec V Univers on n'a jamais le dernier mot, et la justification de V Union ne servit qu'à la faire accuser par son terrible contradicteur, de tolérantisme, — crime affreux, — et de tiédeur religieuse : oui , vraiment : qui jamais l'aurait cru ? M. Taxile Delord fit là-dessus, dans le Charivari , un fort spirituel article où V Union était représentée comparaissant dans la personne M. Laurentie, à la barre du Saint-Office, qui siégeait dans le bureau de l'Univers, et rudement admonesté par les fougueux inquisiteurs : quant à moi , j'étais condamné à ramer, jusqu'à ma conversion, sur les galères du roi.

J'offris aux directeurs de /' Union de me retirer, si ma collaboration leur paraissait compromettante poar le journal ; mais ils déclinèrent cette offre très-obligeamment. Au reste, j'ajoutai qu'en mon âme et conscience, je ne pouvais leur témoigner du regret de cette affaire ; que, bien au contraire,

je félicitais très-sincèrement l'Union d'être attaquée par Fïïnivers ; en effet, trop de gens étaient disposés à mettre ensemble V Union et l'Univers, et tout ce qui tendait à détruire cette confusion était, pour l'Union, une excellente aubaine.

Que M. Laurentie et tous les rédacteurs de V Union en soient bien persuadés, j'étais parfaitement dans le vrai, et je souhaite dans leur intérêt que l'Univers les honore souvent de ses injures.

Je n'oublierai pas que M. Laurentie est un fervent amateur de musique et qu'il cultive cet art charmant avec succès. Un tel goût ne dénote pas des mœurs féroces. Bien certainement, Torquemada n'aurait pas eu d'âme ni d'oreilles pour la lyre divine de Mozart, de Rossini ou de Boïeldieu.

Un homme qu'on n'a jamais accusé de vouloir la mort de personne, c'est Merle, qui a rédigé pendant longues années les articles de spectacles à la Quotidienne, puis à V Union, et que j'eus l'honneur de remplacer, quand l'état de sa santé lui eut rendu malheureusement ces fonctions impossibles.. Dans la littérature et les théâtres, qui est-ce qui, de nos jours, n'a pas connu Merle? qui est-ce qui n'a pas été en bonnes relations avec lui?

Merle était né à Montpellier en 1785. Ses prénoms étaient Jean-Toussaint, d'où les initiales J. T. qu'on lut à la fin de ses articles jusqu'à la loi sur la signature. Il collabora, sous l'Empire, à la Gazelle de France, et l'on assure qu'il ne fut pas étranger à la série de feuilletons qui, réunis, formèrent V Ermite de la Chaussée-d'Anlin. Il est positif que l'on y

retrouve bien l'esprit et le style de Merle, et cet air de famille n'est pas sans prêter de la vraisemblance à la paternité ou à la co-paternité qu'on lui attribue. Toujours est- il que si Jouy est en réalité l'auteur de V Ermite de la Chaussée-d'Anlin, comme il l'est nominalement, il eut bien du malheur de rester si fort au-dessous de ce premier ouvrage dans tous les autres Ermites qu'il publia.

Dans le même temps, Merle travaillait pour la scène, surtout pour les Variétés : Préville et Taconnet, le Ci-devant Jeune Homme, et d'autres pièces qu'il fit, comme celles-ci, avec Brazier, comptent parmi les plus grands succès de ce théâtre, dont la vogue était alors si brillante. Les auteurs en recueillaient plus de bravos que de profit, car les pièces n'y étaient payées qu'au prix fixe d'un louis par représentation, même quand mille écus entraient dans la caisse. D'après le tarif actuel, le droit proportionnel sur une recette semblable serait à peu près quadruple ; et cette rétribution plus équitable ment calculée est un fort bon progrès.

Mais le plaisir des bravos, ses succès dans un monde où, sous tous les rapports, "il devait être le bien venu, passaient pour Merle avant le souci de ses intérêts. Plus tard, il fut avec M. Deserre directeur de la Porte-Saint-Martin, et son administration fut heureuse, sans qu'il y fit, néanmoins, sa fortune. Ce n'était pas que Merle portât sur lui l'empreinte du désordre et de la vie échevelée. Gourmet plutôt que gourmand, il ne se serait pas compromis et rabaissé jusqu'à la brutale orgie. En le voyant

toujours parfaitement rasé, mis avec soin, quoique sans recherche, avec son extérieur avantageux, sa figure prévenante et distinguée, avec sa manière d'être calme, tempérée (car il n'avait gardé du Midi ni les allures ni l'accent), on l'aurait pris pour un homme appartenant au monde le mieux réglé, le mieux posé, pour un haut fonctionnaire ou un diplomate d'une helle représentation. Pas plus dans ses habitudes de langage que dans ses dehors, ou ne sentait la vie des coulisses. Merle passait sans effort d'un foyer d'acteurs au commerce des grands, car il accompagna M. de Bourmont dans l'expédition d'Alger, et c'est lui qui a rédigé les Mémoires de M. de Polignac.

Ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que Merle, loin d'oublier ses études premières, les avait développées. Ce n'était pas de lui qu'on aurait dit : « Ignorant comme un vaudevilliste . » Son instruction était variée, étendue ; sa conversation aussi intéressante qu'agréable. Il savait énormément de choses, non seulement sur le théâtre, mais encore sur l'histoire, sur la société de son temps et du temps passé. Si Merle ne se fût pas dépensé, pour ainsi dire, en petie monnaie, il aurait laissé après lui un véritable héritage littéraire ; mais il ne tenait pas plus à laisser un héritage dans ce genre-là que dans un autre.

La bienveillance était chez Merle, le fond du caractère; et pendant près de vingt ans que je l'ai connu, je ne crois pas que j'aie entendu un refus sortir de sa bouche. Sa critique avait la même ur-

banité que sa parole, et le seul défaut dont elle eût à se garder était celui des ménagements trop complaisants et trop doux. Il est superflu d'ajouter qu'il ne manquait pas de gens pour profiter de ce laisser-aller que Merle portait en toutes choses. Il y avait presque toujours deux ou trois habitués qui avaient leur couvert mis chez lui en permanence. L'un de ceux qui usèrent le plus longtemps de cet le commensalité trop facile, fut un certain Perpignan, espèce de loustic à cheveux gris qui allait roulant dans le monde des théâtres, et qui a fini par être attaché, sous le gouvernement de Juillet, à la censure dramatique, pour assister aux répétitions générales des pièces nouvelles. Ce Perpignan s'était accroché à Merle, et s'était fait son inséparable.

Pendant assez longtemps, Gustave Planche fut aussi l'un des assidus de la maison. Cependant, ce n'était pas pour Merle et lui que l'on pouvait dire : » Qui se ressemble s'assemble. » Merle était l'homme soigneux dans sa personne, modéré dans ses allures, sachant adoucir tous les angles du langage. Or, ces qualités sont de celles que Planche ne songeait guère à revendiquer. Il ne s'est jamais piqué de sacrifier aux grâces élégantes, et l'âpre critique eût été, probablement, beaucoup plus contrarié que flatté, si on l'eût rangé parmi les agneaux de la presse. Merle trouvait-il plaisir et sympathie dans la société journalière de ce contraste vivant? Il est permis d'en douter ; il acceptait Planche comme une habitude, et sans trop savoir pourquoi,

Merle n'avait pas un train de maison bien luxueux, mais il y avait chez lui cette plaie rongeuse, le coulage. Aussi se trouvait-il sans cesse dans des situations dont ses vrais amis étaient beaucoup plus peines et humiliés pour lui, qu'il ne l'était luimême. Un matin que j'allai le voir (il demeurait alors rue Saint-Lazare, vis-à-vis l'ancienne rue des Trois-Frères), j'assistai à un assaut que lui livrait un relieur venu du fond du quartier Saint-Jacques, pour un malheureux billet de vingt-cinq francs, et ce n'était pas la première course que cet homme faisait pour le même cbjet. Il était, non sans raison, de très mauvaise humeur. Merle lui donnait fort tranquillement audience dans son lit (il se levait assez tard), ayant ses journaux étalés devant lui, et, pour toute réponse, il le renvoyait au lundi suivant, promesse peu solide, d'après l'expérience dupasse. Dans ses plaintes amères, le pauvre relieur enveloppait « Madame » qui, elle aussi, lui devait quelque petite somme; et toujours avec son imperturbable sang-froid , Merle répondait : « Quant à cela, ce sont les affaires de ma femme, » cela ne me regarde pas. »

La femme de Merle, ce n'était pas Madame Merle, c'était Madame Dorval, comme lui-même continuait de l'appeler. On sait combien les mœurs de théâtre sont peu sévères. Il est de ces liaisons qu'elles ne songent à couvrir d'aucun voile, et dont, par conséquent, il est permis de parler. Celle du directeur et de l'actrice de la Porte-Saint-Martin avait abouti à la sanction de l'état civil, et, quand on

connaissait Merle, on se demandait pourquoi. Au surplus, depuis qu'ils étaient mariés, Merle et Mm« Dorval vivaient très-indépendants l'un de l'autre, tout en habitant sous le même toit et dans les meilleurs termes ensemble. De son côté , c'était une singulière personne que Mme Dorval. Actrice de mélodrame, elle avait fait verser bien des larmes dans les Deux Forçais et dans mainte autre pièce. Néanmoins sa réputation n'avait pas encore franchi cette région du boulevard comprise entre la Porte-Saint • Denis et la rue du Pont-aux-Choux, quand la fameuse trilogie de Trente ans ou la Vie d'un Joueur vint faire révolution, et tout à coup lui dresser un piédestal. Elle et Frederick Lemaître devinrent les grands artistes de la révolution théâtrale qui bouillonnait alors. Quelques années plus tard, Mrae Dorval entrait par la brèche au Théâtre-Français ; mais, malgré sa création exceptionnelle de Kitty Bell, dans Chatterton, rôle écrit exprès pour elle, sa place ne parut pas être dans la rue Richelieu, et elle n'y resta pas longtemps. Sa diction, son organe, toutes les habitudes de son jeu faisaient défaut aux exigences de notre première scène littéraire. A M,leMars, la perfection choisie de l'art de Molière; à Mme Dorval, Antony et ses effets saisissants et désordonnés; à la première, le ciel bleu et serein; à la seconde, le ciel orageux, chargé d'électricité, sillonlonné d'éclairs. Nature passionnée, fiévreuse, exaltée, Mffie Dorval alliait d'étranges contrastes, le laisser-aller d'un monde peu rigide, et des élans vers les idées religieuses qui se manifestaient par

des crucifix, par des Madeleines, par des gravures, des tableaux ou des statuettes de dévotion dont sa chambre et son boudoir étaient peuplés. De la part de Mrae Dorval, femme d'imagination et d'imprestions, au cœur aimant de toute manière, il n'y avait à ni jeu, ni comédie : elle était du petit nombre des femmes de théâtre qui possèdent au moins des qualités du cœur, et je n'ai pas de peine à croire que sa fin fut très-édifiante.

Par malheur, elle n'avait pas plus que Merle le soin de l'avenir. Toute la différence, c'est que chez l'un, cette insouciance était calme et souriante; chez l'autre, excentrique et échevelée, comme l'école dont elle tenait. De cette association, il aurait été difficile qu'il sortît un ménage bien conduit et des inscriptions de rente. La Quotidienne, la Mode, quelques droits d'auteur que ses pièces produiaient encore, auraient fait à Merle un revenu honnête; Mme Dorval, après avoir quitté la Comédie- Française, fit quelques apparitions heureuses aux lieux témoins de ses anciens succès; elle eut à la Porte -Saint-Martin la remarquable création de Ma rie-Jeanne ; de plus, elle recueillait d'assez bonnes moissons départementales. Le tout aurait défrayé pour d'autres une bonne maison ; mais grâce à cette malheureuse habitude de ne jamais compter, l'argent s'absorbe et disparaît comme l'eau dans la terre labourée; un plus riche revenu même n'aurait pas mis Merle et sa femme au niveau de leurs affaires. Les avances, les billets, les délégations, tous les tristes expédients, tous les pénibles embar-

ras que ce genre d'existence amène, et où d'autres ne pourraient vivre, étaient pour eux l'élément habituel. Tant il y a que, dans les derniers temps de sa vie, Mme Dorval, souffrante, épuisée, n'étant plus guère qu'un souvenir de ses beaux jours, remplacée à Paris par de plus jeunes rivales, s'achevait à courir la province qui, elle-même, commençait à la voir avec moins d'empressement, —et la pauvre femme mourut à la peine peu de temps avant Merle, dans cette lutte accablante contre les funestes nécessités qui lui criaient: « Marche, marche toujours. »

L'association de Merle avec Mme Dorval eut pour le feuilletoniste si aimé une fâcheuse conséquence. Cette situation lui imposa des amitiés, et par suite, des complaisances littéraires, peu enharmonie avec les habitudes de son goût et de sa plume, et, d'une autre part, avec les inclinations et les doctrines du public particulier auquel il s'adressait. Mme Dorval était l'actrice en titre du drame moderne : comment Merle n'aurait-il pas fait des concessions au genre qu'elle jouait, aux auteurs dont elle était l'interprète favorite? De là, pour certaines pièces plus que hardies, des éloges, des condescendances, des atténuations dont s'étonnaient et s'offusquaient les abonnés de la Quotidienne, fort chatouilleux sur tous les genres de convenances ; et plus d'une fois il en vint des plaintes à la direction du journal, qui se trouvait fort embarrassée entre son amitié pour Merle, et des reproches dont elle reconnaissait la justesse. L'autorité que Merle méritait, comme cri-

tique, par sa connaissance parfaite du théâtre et la sûreté de son goût, devait nécessairement souffrir de cette fausse position.

En même temps, l'affaiblissement graduel de sa santé devenait de plus en plus sensible. Lui dont la figure ouverte et souriante était saluée d'un mouvement sympathique lorsqu'il arrivait au bureau de la Quotidienne ou partout ailleurs, il affligeait ses amis par le changement qui se manifestait à leurs yeux. La moelle épinière était attaquée ou fortement compromise. Après avoir quitté la rue Saint-Lazare et avoir habité pendant quelques années 1a rue du Bac, Merle alla demeurer rue de Varennes, n° 2. C'est là qu'enchérissant sur les exigences de la maladie, il se cloua lui-même dans son lit dont il ne voulait plus sortir. Il n'allait plus, par conséquent, dans les spectacles. Je le suppléai pour les théâtres secondaires ; pour ceux qu'il avait conservés, il rédigeait ses comptes- rendus sur les rapport de personnes qui le remplaçaient à la représentation ou d'après les analyses des autres journaux et les manuscrits qui lui étaient communiqués. En présence de la position pécuniaire que la déplorable imprévoyance de Merk- s'était faite, le journal dont il était depuis si longtemps le collaborateur, conservait pour ce vieil ami des égards honorables jjour tous les deux. Les choses allèrent ainsi comme elles purent jusqu'au moment où la plume tomba de cette main défaillante. Ce fut au mois de juillet 1851 que l'Union dut enfin donner à Merle un successeur.

Depuis la mort de sa femme, Merle avait continué d'habiter avec la fille de Mme Dorval, mariée à l'acteur René Luguet. Ils eurent pour lui des soins dignes d'éloge. Ce fut chez eux, rue de Vintimille, que je le vis pour la dernière fois. La paralysie avait alors envahi, chez Merle, la main et la langue. C'était un triste spectacle. Il avait une sœur, Mlle Merle, ancienne maîtresse de pension, qui demeurait sur la place Royale; elle le lit transporter chez elle, et ce fut là qu'il mourut dans les premiers mois de 1852. Sa mort eut produit bien plus de sensation dans le monde où chacun l'aimait, s'il n'en eût disparu déjà depuis plusieurs années.

Il est un trait à noter chez Merle. Peu porté par son caractère et par l'élément où il vivait, à envisager sérieusement les choses, il ne varia cependant jamais dans ses attachements politiques : il eut, à cet égard, une constance d'affections et de convictions que n'ont pas eue, tant s'en faut, bien des hommes placés dans un milieu plus grave. Merle ne déclina et ne démérita jamais la plaisanterie des faiseurs de calembours qui l'appelaient un Merle blanc.

Si les lecteurs de la Quotidienne s'étonnèrent parfois des complaisances excessives de Merle pour l'école (XAntony ou du Roi s'amuse, les scrupules de cet honnête public furent mis à une épreuve bien autrement rude. Ceci m'amène à la fusion opérée en 1847, entre la Quotidienne, la France et VEiïio français, fusion d'où sortit l Union monarchi-

que (l'adjectif dut être sacrifié aux circonstances après le 24 février).

Quels que fussent les motifs et les arrangements intérieurs de cette combinaison, elle eut un résultat qui rencontra peu d'approbateurs ; ce fut la disparition du titre de la Quotidienne qui fit réellement un vide dans la presse. Connu depuis si longtemps, ce titre était comme un drapeau qu'on estimait, même en le combattant; car sa couleur n'a jamais varié ; on l'avait vu courageusement porté dans des moments difficiles et périlleux. La Quotidienne était d'ailleurs, sans contredit, le plus important des trois journaux fusionnés, et, par la force des choses, c'était elle qui se continuait; c'étaient les deux autres parties contractantes qui venaient se fondre en elle. Pourquoi clone ne pas rester la Quotidienne de nom comme de fait ?

Quoi qu'il en soit, le sénat dirigeant jugea à propos de frapper un grand coup pour inaugurer cette ère nouvelle. D'abord on quitta la vieille maison de la rue Neuve-des -Bons-Enfants ; elle n'était pas belle, c'est vrai : l'escalier incline d'un côté, comme la tour penchée de Pise, qui ne s'en tient pas moins en équilibre ; les rats et les souris doivent êtr^ installés dans les murs et sous les planchers, comme des animaux qui auraient là un bail emphythéo tique. Pourtant la Quotidienne se contentait de ce logement depuis bien des années; la maison du Journal des Débats, dans la petite rue des Prêtres Saint Oermain-l'Àuxerrois, n'est pas plus moderne ni plus élégante, ce qui n'a pas empêché MM. Bertin d'y

prospérer. Mais avec son titre nouveau, le journal combiné voulut prendre un air de jeunesse. On s'installa rue du Bouloi dans un beau local, remarquable surtout par son salon grandiose, qui faisait demander à chacun si, pour mieux soutenir la cause monarchique, on allait donner desraouts dansants.

Je n'ai jamais vu ce que les journaux gagnaient à ces frais de locaux luxueux. A ce propos, rappelleraije l'Europe littéraire, ce journal phénomène, si magnifique d'impression et de papier, dont 1833 vit rayonner les fantastiques grandeurs, bientôt évanouies? L'Europe littéraire, que dirigeaient feu Bohain et M. Alphonse Royer, avait loué pour elle toute seule un élégant hôtel du XVIIIe siècle qu'on voyait alors au coin du boulevard et de la rue de la Chaussée- d'Antin. Dans ses vastes salons à canelures dorées, où semblaient planer encore les ombres de la Guimard et de Sophie Arnould, l'Europe littéraire annonça des réunions qui devaient rassembler au grand complet la littérature et l'art. Par curiosité, il vint beaucoup de monde à la première ; mais cette masse compacte d'habits noirs (il n'y avait que des hommes) était peu récréative. En dépit de la musique que l'on offrait pour attrait, les beaux salons furent beaucoup moins garnis la seconde fois et tout à fait déserts la troisième, et pour s'être logé comme un duc et pair, le fabuleux journal n'eut pas un abonné de plus.

Revenons à V Union. Ce n'était pas tout de se loger splendidement ; il s'agissait de lancer le jour-

Bal, de lui trouver un nouveau et puissant moyen de succès. Le roman-feuilleton était alors en faveur. Le Journal des Débats avait fait des affaires d'or avec les Mystères de Paris. Le docteur Véron avait réussi à galvaniser, à ragaillardir le Constitutionnel en lui en administrant le Juif-Errant pour potion. Bien des fois, la Quotidienne s'était élevée contre le roman-feuilleton, et non pas à tort, car cette invention a tué, ou à peu près, la critique littéraire, à qui appartenait jadis le rez-de-chaussée du journal, et elle a du même coup grandement diminué l'importance de sa partie politique. En effet, le roman-feuilleton devenait pour une, très-grande partie des lecteurs l'objet principal, et plus il réussissait, plus il annulait le Premier- Pari s. De tribune qu'il était, le journal devenait une boutique, un banal cabinet de lecture. Il cherchait à recruter une foule flottante de curieux, au lieu dune phalange serrée de coreligionnaires en opinion.

Mais que voulez-vous? il s'agissait de lancer l'Union, et d'élargir la clientèle. La foule allait au roman-feuilleton, et l'on se résolut à lui en donner ; il le fallait ! L Union s'inclinait bon gré mal gré devant le Baal du jour.

On décida de frapper un grand coup, d'aller droit à l'un des gros faiseurs, de se procurer, sans regarder au prix, une plume et un nom influents; et l'on alla sonner à la porte de Balzac.

Le talent du fécond romancier n'est contesté par personne; mais l'auteur d'Eugénie Grandet était, il faut l'avouer, très inégal. Si l'ouvrage que je viens

de nommer et plusieurs de ses Scènes de la vie privée, sont des œuvres éminentes et achevées, Balzac, lorsqu'il tombait, ne tombait guère à demi. En outre, sa plume était fort sujette à caution sous le rapport des convenances, auxquelles les abonnés de r Union tenaient si fortement; et ils n'étaient pas les seuls que pussent choquer les coups de pinceau trop risqués dont Balzac se passait la fantaisie.

Il était donc fort nécessaire d'examiner avec soin l'œuvre que l'on aurait du hasardeux écrivain ; mais on ne prit pas cette peine. On traita les yeux fermés, heureux de rapporter un manuscrit signé Balzac, dont la publication, on le pensait du moins, allait renouveler en faveur de r Union les bonnes fortunes des Débats et du Constitutionnel.

Là dessus, la publication prochaine du Député d'Arcis, par M. de Balzac, fut annoncée à grands renforts de fanfares. Enfin, parut le premier chapitre de ce roman dont on avait fait tant de fête aux bénévoles lecteurs, comme d'un régal superflu. Jugez s'ils étaient affriandes, s'ils en avaient l'eau à la bouche. Ce mets si rare ne leur était pas servi par gros morceaux, comme un plat vulgaire. Pour que le manuscrit si bien payé fournît le plus de feuilletons possible , on faisait les colonnes courtes, on interlignait double, on ménageait les doses. Verse-t-on le Johannisberg et le Tokaiàplein verre, comme on ferait pour du simple vin de Maçon ou d'Orléans ?

Hélas! au bout de quelques numéros, ce ne fu-

rent pas des éloges et des compliments qui arrivèrent au journal. Non seulement sous le rapport littéraire te Député (TArcis était un fond de magasin moins que médiocre, mais encore, il renfermait d'énormes incongruités qui semblaient jetées là tout exprès pour faire horripiler le public si réservé, si scrupuleux qu'on mettait à pareil régime. Figurez-vous ces gentillesses tombant dans de respectables manoirs de province pour distraire la veillée du soir, et allant édifier, après le bréviaire dit, M. le curé ou M. le vicaire ! Bientôt, ce fut de toutes parts un toile, un crescendo, une explosion générale de réclamations, de plaintes indignées. Etait-ce une dérision indécente, une affreuse mystification? La pauvre Union ne savait que devenir, ayant sur les bras ce roman de malheur qui, au lieu du grand succès espéré, mettait ses abonnés en révolte ouverte.

Et ce calamiteux Député d'Arcis, on l'avait payé quinze mille francs ! — Les maréchaux littéraires vendaient cher leur étiquette. On aurait marchandé peut-être un prix raisonnable pour l'œuvre de mérite, l'œuvre honnête qu'un simple homme de talent eût modestement présentée.

Que faire? Suspendre la désastreuse publication. Le Député cTArcis fut donc mis de côté bien avant la fin. Mais les quinze mille francs? il n'y avait pas à dire : ils étaient légalement dus et exigibles. On entra en pourparlers avec Balzac, négociation délicate et difficile ; on lui expliqua dans les termes les plus coulants, les plus ménagés, la suppression

de son roman : il y avait des gens si faciles à s'effaroucher ! Puis le Député d'Arcis n'avait eu qu'une demi publicité : l'œuvre demeurait à moitié inédite. Bref, Balzac, en cette occasion, se montra bon prince; il voulut bien se prêter à une transaction et se contenter de cinq mille francs, en reprenant son manuscrit.

La leçon était bonne, mais coûteuse. Encore fut-on heureux qu'elle ne le fût pas deux fois plus.

Dans cette épineuse négociation, l'ambassadeur de V Union fut Lubis. Au moment de la révolution de Juillet, Lubis collaborait à la Gazette de France y sous M. deGénoude. Rédacteur en chef de la France. il fut le principal apport de ce journal dans la fusion d'où r Union sortit, et il y fut investi des mêmes fonctions, quoique presque tous les autres éléments appartinssent à la Quotidienne.

Bordelais, Lubis possède la parole facile du terroir, et, en même temps, l'aplomb diplomatique, le sang-froid qui sait procéder par insinuation eî tourner une position ardue. Il donna une preuve marquante de cette qualité dans la fameuse affaire des lettres de Louis-Philippe, — on des lettres « attribuées à Louis-Philippe, » si l'on préfère cette formule, — que la France publia en 1841 ; affaire où Lubis eut la part principale. Il fut arrêté d'abord sous l'inculpation de faux, pas moins que cela ; mais il s'inquiéta peu de cette accusation, car il savait, — et le ministère public ne pouvait manquer de le savoir aussi, — qu'elle ne serait pas

soutenable. Effectivement, Lubis sortit de Sainte- Pélagie aujbout de quelques semaines ; ce fut simplement pour offense à la personne du roi que la France fut traduite devant le jury ; et l'on sait qu'il y eut acquittement.

La finesse dont Lubis est doué n'est pas mal servie, au besoin, par cette rondeur de bon garçon qui 3e met bien avec tout le monde. Oui est-ce qui ne connaît pas Lubis, et qui Lubis ne connaît-il pas? Au temps du gouvernement représentatif, avec qui n'était-il pas en bons termes, dans la tribune des journalistes? Pendant le gouvernement provisoire, et quand son ami Marrast était maire de Paris, on prétendait que Lubis, qui est bon convive, déjeunait ou dînait volontiers à l'Hôtel-de-Ville. Le fait fut il vrai, je ne lui en ferais pas-un reproche. Sa liaison avec Marrast était d'ancienne date ; elle ne tenait pas au fumet d'an bon dîner, et, après tout, TU otel-de-Yille était la maison de tout le monde : un des beaux côtés du régime d'alors, c'est qu'il avait abattu les barrières d'opinion, et ouvert la porte cà toutes les consciences. Le mal ne serait pas grand, quand l'estomac de Lubis aurait profité, par occasion, du môme avantage.

Sans contredit, Lubis est un des hommes qu^ connaissent le mieux l'histoire politique de l'époque. Cette facilité de relations qu'il apporte dans la vie, lui a donné le moyen de beaucoup recueillir, de beaucoup savoir. Son Histoire de la Restauration est une œuvre importante, une œuvre de valeur. Le bon garçon que vous rencontrez son cigare à la

bouche, flânant sur l'asphalte du boulevard, cet amateur assidu de premières représentations, si fécond pour défrayer les causeries de l'entracte, est dans ce livre un écrivain sérieux, qui est et qui mérite d'être consulté.

Dans ces dernières années, en a jugé convenable d'adjoindre à Lubis, comme co rédacteur en chef, M. Henri de Riancey. M. de Riancey n'est entre dans la presse qu'après les hommes que je viens passer en revue. Avec son frère, M. Charles de Riancey, qui rédige VAmi de la Religion, il a publié en 1837, une Histoire du Blonde en quatre forts volumes in-8°. Un résumé pareil n'était pas pour des jeunes gens un début léger : il prouvait, de profondes et vastes études. Elu représentant à l'assemblée législative, M. Henri de Riancey y marchait sous la bannière catholique de M. de Montalembert ; mais la sincérité de ses convictions doit d'autant plus être respectée qu'elle n'emprunte jamais des formes âpres et blessantes. C'est un galant homme, aux mœurs non moins polies qu'honorables. Ceux-là môme qui combattent ses doctrines, rendraient justice, s'ils le connaissaient personnellement, à l'aménité de ses relations comme à la loyauté de son caractère.

J'aurais plus d'un autre nom à citer à la Quotidienne et à V Union : — l'estimable et erudit Cohen, qui, lors de mon entrée en 1833, était chargé de traduire les journaux étrangers, emploi supprimé par la création des agences qui en fournissent des extraits traduits ; — feu Emile Morice, qui avait, à

la même époque, le département des affaires extérieures; — M. le comte de Locmaria, qui fut pendant quelque temps rédacteur en chef, homme trèshonorable, mais en qui je ne saurais voirie royalisme du progrès ; — M. Moreau, actuellement chargé des nouvelles étrangères, écrivain et bibliophile d'un vrai savoir ; — M. Audibert, toujours plein de ses curieux souvenirs sur le théâtre et spécialement sur Talma, qui l'honora de son amitié, en retour du bon accueil que réminent tragédien, en représentation dans le Midi, avait trouvé dans la famille du jeune Marseillais :

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.

Je nommerai encore MM. de Lostang.es, de Vaugrigneuse et de Jonquières, successivement investis de la qualité de gérant. Dans la combinaison unioniste , ces fonctions, jointes à celles d'administrateur, furent dévolues à M. le lieutenant-colonel Mac-Sheehy, qui ies occupe encore. M. Mac-Sheehy, dont le nom rappelle une origine étrangère, descend d'une famille jacobite qui se naturalisa en France lors de l'exil des Stuarts. Vétéran d'Eylau et de Friedland, chef d'escadron dès le premier Empire, démissionnaire en 1830, chevalier de Saint-Louis et officier de la Légion-d'Honneur, M. Mac-Sheehy mérite, comme on voit, de marcher en lêle du corps des gérants, dans l'armée de la presse. Au journal, comme jadis à son régiment, .on ne l'appelle que le colonel, et, en effet, dans l'honorable signataire de l'Union, Ton retrouve

toujours l'ex-officier supérieur de cavalerie à cheval sur la discipline. — Demandez plutôt aux garçons de bureau.

L'Union n'était pas restée longtemps dans son superbe logement de la rue du Bouloi: elle était sagement revenue à son domicile d'origine, rue Neuve-des-Bons-Enfants. L' ex- Quotidienne semblait toute dépaysée hors de cette maison traditionnelle.

En fait de tradition, pourrais-je oublier M. Levino, le caissier, dont les services remontent à. plus de quarante ans? Entré à la Quotidienne en 1816, M. Levino est comme l'histoire vivante du journal. C'est une maison à laquelle on doit ce témoignage que les employés y restent longtemps. Il est telle famille que j'ai vue s'y perpétuant : le mari dans le service du départ, la femme dans celui du pliage et de la mise sous bande, et le fils succédant au père par une patriarchale hérédité.

En résumé, l'histoire de la Quotidienne- Union est celle d'un journal honnête et convaincu : c'est beaucoup.

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