FRANÇAISE
Un présage plus sérieux, c'était le mouvement qui se manifestait dans les esprits.
Dans l'été de 1847, je voyageais en Bretagne. L'affaire capitale du moment était le procès Teste et Cubières, ce procès qui mettait sur la sellette deux ex-ministres, accusés de corruption, triste révélation, parmi bien d'autres, de la gangrène morale dont un certain monde était rongé.
Depuis quelque temps, les scandales se succédaient coup sur coup. C'était l'histoire de M. Gudin, cet officier de la cour des Tuileries, saisi, aux courses de Chantilly, en flagrant délit de filouterie au jeu, et qui avait pu trouver l'impunité dans la fuite; — à Rochefort, le procès pour les vivres de
la Marine, le vol sur la nourriture des matelots ; — à Paris, le procès Lagrange, le vol aux dépens des soldats malades dans les hôpitaux militaires : toute une suite de tristes affaires par où se révélait la plaie de la corruption administrative. Le procès Teste et Cubières combla la mesure.
Dans les voitures publiques, aux tables d'hôte, partout, il n'était question que de ce procès ; on s'arrachait les journaux qui en rendaient compte : les commentaires les plus énergiques ne faisaient pas faute : c'était un toile général, une vaste clameur de haro.
On sentait dans tous ces discours comme mille souffles divers, qui se traduiraient bientôt dans le fameux mot de M. de Lamartine, prophétisant une révolution du mépris.
18 Août 1847. — Je venais d'arriver de mon voyage de Bretagne, où le courant manifeste des esprits m'avait frappé vivement, quand l'horrible drame de l'hôtel Praslin jeta un nouvel élément inflammable dans l'atmosphère déjà si chargée.
Je demeurais dans le quartier où se passa l'effroyable drame. Quand, le matin, se répandit cet horrible récit, — la malheureuse duchesse trouvée morte, noyée dans le sang de ses vingt ou trente blessures, — des voix désignaient déjà le duc pour le coupable. Je repoussai une pareille supposition
comme une de ces rumeurs que l'imagination populaire recueille si souvent : tant d'horreur semblait impossible; mais bientôt le fait fut avère, certain.
Jamais, je crois, événement privé ne prit à ce point les proportions d'un événement public.
Pendant quinze jours, depuis le matin jusqu'à bien tard dans la soirée, une foule compacte ne cessait de stationner, en se renouvelant sans cesse, devant la porte de l'hôtel, rue du Faubourg Saint-Iionoré, tandis qu'un autre groupe se tenait dans l'avenue Gabriel, où donnait le jardin ; de là, on apercevait le fatal pavillon, théâtre du crime. Il suffisait de se mêler à ces attroupements, d'entendre ce qui s'y disait, pour juger de la fermentation qui allait croissant. Un duc, un pair de France, — un chevalier d'honneur de la cour ! — Et le crime de M. de Praslin devenait le crime de tout un monde.
Si au moins le jugement, la condamnation, le châtiment public de cet homme eussent donné satisfaction au cri général! mais le poison qu'on lui laissa ou qu'on lui fit prendre dans sa prison, vint échauffer encore cette indignation bouillonnante. — Tout homme moins haut placé, s'écriait la foule, eût porté sa tête sur l'échafaud auquel on dérobait ce grand coupable ! On méconnaissait le principe sacré de l'égalité devant la loi ! Selon beaucoup ce gens, le duc de Praslin n'était pas mort ; on l'avait fait évader, il était en Angleterre !
De la part du gouvernement d'alors, la connivence évidente qui permit l'empoisonnement, fut,
«ans contredit, une grande faute; elle offrit un prétexte à cette espècç de solidarité, — fort injuste, à coup sûr, — que l'irritation populaire établissait.
Dans l'hiver de 1847 à 1848, le Théâtre-Historique joua le Chevalier de Maisonrouge, où se trouvait le chant des Girondins, qui obtint une si grande popularité.
Un jour, je suivais une rue du quartier Montmartre, — la rue Bourbon-Villeneuve ou la rue de Cléry, — en allant vers le boulevard. Devant moi, marchait un ouvrier, qui fredonnait ce chant devenu bientôt si fameux. Par une espèce d'intuition, je me dis que si une révolution venait à éclater, — l'idée d'une révolution était, pour ainsi dire, dans l'air, — le chant des Girondins en serait l'hymne attitré.
Dimanche 20 Février 1848. — J'étais au bal chez M. Delestre-Poirson, ancien directeur du Gymnase, dans son charmant hôtel de la rue du Faubourg Poissonnière.
A travers les bruits joyeux de l'orchestre, au milieu des quadrilles, des walses, des polkas, on ne s'occupait que d'un sujet, — la grande manifesta-
lion réformiste, le banquet annoncé pour le surlendemain mardi, aux Champs-Elysées, rue du Chemin de Versailles. Le banquet aura-t-il lieu? Le banquet n'aura-t-il pas lieu? Je crois, en vérité, que, dans l'intervalle des figures, les cavaliers parlaient du banquet à leurs danseuses, pour remplacer l'inévitable question ; « Mademoiselle, — ou Madame, — avez -vous beaucoup dansé cet hiver? »
Feu M. de Salvandy aurait eu beau jeu pour renouveler son célèbre mot : « Nous dansons sur un volcan. »
Lundi 21 Février. — Le sort en est jeté. Ce matin a paru dans les journaux de l'opposition le programme signé par la réunion des députés qui se tient place de la Madeleine, l'ordre et la marche de la grande manifestation du lendemain. Le rendezvous est sur cette place, pour se diriger de là vers le lieu du banquet.
Le soir, sont affichées des proclamations du gouvernement, qui annoncent la détermination d'interdire le banquet, fût-ce par la force. Il y en a une du général Jacqueminot, commandant en chef de la garde nationale de Paris, pour empêcher les gardes nationaux de prendre part à la démonstration. D'un autre côté, on invoque le droit de réunion, on le regarde comme méconnu et violé par le pouvoir. J'ai parcouru divers quartiers, notamment celui du Palais-Royal: l'agitation est vive, la partie est engagée. Que va-t-il arriver?
Mardi 22 Février. — La manifestation est contremandée. Le grand programme du comité de la
Madeleine abouti», à une reculade : M. Odilon-Barrot, ce faux Jupiter tonnant de l'opposition, a encore une fois fait long feu. Pourquoi donc s'être tant avancé ? Pourquoi lancer les gens dans le mouvement pour les laisser ainsi en route?
Le matin, je suis sorti. Personne à peu près sur la place de la Madeleine; mais dans la rue Saint- Honoré, j'ai rencontré une nombreuse troupe d'étudiants descendus du quartier latin et marchant en bon ordre. Ils n'acceptent pas le fiasco assez piteux des députés : ils ne veulent pas subir une mystification : on leur a fait appel, et ils viennent : ils sont logiques.
Même jour, vers trois heures. — M. Odilon-Bairot et sa phalange croyaient qu'après avoir poussé à l'agitation, ils pourraient dire, comme l'Eternel aux flots : « Tu n'iras pas plus loin. » Ils étaient dans l'erreur.
Vers le milieu de la journée, quelques essais de barricades ont été faits. J'étais à une fenêtre, rue de Montaigne, n° 2, donnant sur le rond-point des Champs-Elysées. Quelques individus, hommes ou adolescents, se sont mis à barricader l'entrée de la rue de Montaigne avec des planches d'une maison en construction (n° 4) et déjeunes arbres qu'ils coupaient lestement au moyen de scies à deux mains. Des troupes stationnaient dans les Champs-Elysées, non loin de là, sans intervenir en aucune façon. Enfin est arrivé un détachement de chasseurs à cheval, ayant en tête un officier- général et un offi-
ciér d'état-major. Les quelques barri cadeurs s'étaient éclipsés comme par magie. Montant sur les trottoirs, qui n'étaient pas encore barrés, les cavaliers ont fourni un temps de galop jusqu'au bout de la rue déserte, puis, revenus par le même chemin, ils se sont éloignés. Tout aussitôt les ouvriers en barricades ont reparu et se sont remis à leur besogne, qui n'atteignit pas. toutefois, des proportions bien sérieuses.
Pendantce temps, d'autres barricades s'élevaient, sans plus d'obstacles, dans le quartier : deux entr' autres, dans ma paisible rue de Ponthieu, Tune à son débouché dans l'avenue de Matignon, la seconde près de la rue du Colysée. Il y en avait une aussi dans la rue du Faubourg Saint-Honoré, près de la rue d'Angoulême. Les habitants du voisinage regardaient faire, dans une parfaite neutralité.
Les quelques soldats occupant le corps-de-garde existant alors dans l'avenue de Matignon, l'avaient évacué sans coup férir. Le feu y a été mis. Le soir, en parcourant les alentours redevenus déserts, je suis entré dans ce petit bâtiment dont il ne restait que les murs ; dans l'intérieur, bancs, tables, lit de camp, tout ce qui était en bois achevait de se consumer en silence.
Pendant la nuit les faibles barricades élevées dans ce quartier ont été détruites par la police.
D'après ce que j'ai vu par moi-même, — ces barricades élevées, ce corps- de-garde brûlé à quelques pas de forces nombreuses, — on serait tenté de croire que le gouvernement a voulu employer le jeu
qui lui avait réussi plusieurs fois : laisser f émeute s'engager, pour effrayer les boutiquiers, la bourgeoisie, la garde nationale, et les amener de la sorte à se serrer autour de lui; mais la disposition des esprits et les circonstances n'étaient plus les mêmes. Si ce calcul n'est pas admissible, il faut croire à ce vertige que Jupiter, suivant un auteur ancien, envoie à ceux qu'il veut perdre. Ces forts qui enserraient Paris dans leur ceinture menaçante, ces nombreuses troupes de toutes armes, ces plans si bien tracés d'après lesquels, au moindre symptôme d'émeute, tous les points stratégiques de la capitale devaient être occupés militairement pour rendre une insurrection impossible, aucun de ces puissants moyens n'a servi. On avait l'exemple de Charles X, on s'était bien promis de tenir ferme sur les arçons, de ne pas céder la place comme lui, et la chute a été encore plus prompte que la sienne.
23 Février, dans la journée. — On se bat, annonce-t-on, dans plusieurs quartiers : le canon a tiré dans celui du Marais, vers la rue Culture-Sainte- Catherine. Rien dans le centre de Paris; mais devant les détachements de troupes, on crie vive la réforme! Leur attitude paraît étonnée, incertaine. Vive la réforme, c'est le vive la char le que j'ai entendu en 1830.
Mercredi, 23 février, au soir. — J'ai été témoin, témoin de fort près, —j'ai bien failli même en être victime, — d'un de ces faits qui restent dans l'histoire, car ils sont décisifs à certains moments. Je vais dire ce que j'ai vu, rien de plus, rien de
moins. Les plus modestes témoignages personnels peuvent être utiles à consigner. Ne serait-on pas curieux d'avoir les notes d'un bourgeois de Paris qui dirait tout simplement ce qui s'est passé sou» ses yeux, le jour d'un de ces grands événements comme l'entrée de Henri IV ou la prise de la Bastille ?
Ce jour-là, 23, vers six heures et demie du soir, j'étais sorti de chez moi pour voir l'état des choses, et aller chez une personne de ma famille, demeurant dans le faubourg du Temple .
Les luttes qui s'étaient engagées dans la journée sur plusieurs points avaient cessé. En quelques endroits, la garde nationale s'était mise entre le peuple et la troupe, dont elle avait ainsi détourné les armes. On annonçait le renvoi du ministère Guizot, l'objet de Fanimadversion générale, le ministère Polignac de 1848. C'était une grande allégresse : on illuminait.
Les boulevards présentaient le spectacle le plus animé. Toute la vie de Paris semblait s'être concentrée dans cette grande artère. Il y avait foule pour acheter la Patrie, journal du soir, que l'on criait à grand bruit, et qui se payait quatre ou cinq fois le prix ordinaire. Çà et là, des troupes stationnaient. Le peuple se pressait autour d'elles, serrant la main aux soldats, invoquant leurs sentiments de Français et de frères . le cri populaire se dirigeait exclusivement contre les gardes municipaux, que l'on accusait d'avoir montré, dans les faits de la journée, un âpre acharnement. Aussi,
n'en voyait-on aucun: prudemment, on les avait fait rentrer dans leurs casernes ; les sergents de ville avaient aussi entièrement disparu.
Parmi les théâtres situés sur les boulevards, deux seulement étaient ouverts, les Variétés et le Gymnase. J'y suis entré un moment pour voir quel degré de vide peut présenter une salle de spectacle en des circonstances pareilles. A peine quelques personnes, probablement gratifiées de billets de faveur, qu'elles n'avaient pas voulu perdre à toute force. Les acteurs jouaient par habitude, comme s'il y avait eu là un public pour les voir etles entendre .
Les rues Saint-Denis et Saint-Martin se distinguaient par l'éclat de leurs illuminations: je n'en ai jamais vu de plus complètes. Le ciel les favorisait. Après quelques giboulées, quelques averses dans la matinée, le temps était devenu beau, quoique les trottoirs et le pavé restassent humides et glissants.
Déjà le chant des Girondins, répété en chœur, justifiait mon pressentiment. On continuait aussi décrier à bas Gaizot! quoique l'opinion dominante eût obtenu gain de cause.
En remplacement du ministère Guizot, on parlait d'un ministère Mole. Evidemment ce n'était là qu'une station, qu'une courte halte, après la défaite morale du gouvernement et la victoire remportée par la pression publique. Les faits, le mouvement des idées devaient pousser et entraîner les hommes.
Après avoir passé une partie de la soirée dans le faubourg du Temple, je repris le même chemin pour retourner chez moi. Il était neuf heures un quart environ. Sur les boulevards, l'affluence et l'animation n'avaient pas diminué.
A la hauteur de la rue Montmartre, je vis une troupe qui en débouchait, portant des torches et marchant au sondel'hymne des Girondins. Dans ses rangs, mi-partie de blouses et de paletots, on remarquait quelques uniformes delà garde nationale. Du reste, cette colonne était sans armes. Elle se dirigeait vers la Madeleine, occupant le milieu du boulevard. J'étais bien aise de voir où tendait cette promenade; d'ailleurs, mon chemin me conduisait du même côté. Je marchai donc parallèlement en suivant à droite la contre-allée.
Une halte eut lieu à l'entrée de la rue Le Peletier, où étaient les bureaux du National. Quelqu'un parut à la fenêtre et harangua la foule ; mais je ne pus m'approcher assez pour distinguer l'orateur ni pour entendre ses paroles. La colonne reprit ensuite sa marche.
A la rue Laffitte, j'eus la curiosité- de voir si M. Rothschild avait illuminé. Je me hâtai d'aller jusqu'à l'hôtel du prince des banquiers ; je constatai que des lampions brillaient à la façade, — par une expansion de joie et de sympathie... plus ou moins sincère. — Je rattrapai ensuite la colonne à la hauteur de la rue de la Paix
Depuis ce temps, Vaspect du boulevard des Capucines a bien changé par la démolition de l'ancien
hôtel des Affaires étrangères. Ce n'est déjà plus qu'un souvenir qui va s'effaçant bien vite, apnès tant de métarmorphoscs. Il est donc à propos, pour l'intelligence du drame, d'en d'écrire le théâtre tel qu'il était alors.
Le ministère des Affaires étrangères s'ouvrait au confluent des rues des Capucines et de Luxembourg avec le boulevard. La haute porte par où l'on y entrait, était tournée comme celle du magasin d'Alphonse Giroux, qui occupe une partie de l'emplacement de la cour ; une autre porte donnait sur la rue des Capucines, là où l'on a ouvert la rue Saint- Arnaud. L'hôtel avait un jardin dont le mur, de médiocre hauteur, bordait le boulevard jusqu'à l'endroit où finissent les grandes maisons qui l'ont remplacé.
Or donc, je venais de rattraper la colonne, et je marchais à la même hauteur, dans la contre-allée bordant la rue Basse-du-Rempart. Une certaine quantité de monde me précédait, à cause du détour que j'avais fait dans la rue Laffitte; ce qui fut probablement un bonheur pour moi, on va le voir.
Il était dix heures. Comme on arrivait presque vis-à-vis de l'endroit où commençait le mur du jardin, un arrêt eut lieu sur toute la largeur du boulevard. Un bataillon du I4me de ligne gardait le ministère.
A l'approche de cette foule éclairée par ses torches aux lueurs fantastiques, on avait conçu des craintes, et les soldats barraient complètement le
passage. Autant qu'il me semble, je pouvais être à vingt- cinq pas.
Il n'y eut pas de collision, pas de cris, de tumulte menaçant. On se demandait pourquoi ce temps d'arrêt, que rien ne semblait justifier. Après un instant, tout à coup éclate une fusillade roulante. Aussitôt, c'est un sauve-qui-peut général. En un clin d'œil, il n'y eut pi as personne devant moi. Par une bonne inspiration, car les balles vont plus vite que le meilleur coureur, — je ne pris pas la fuite, je me courbai jusqu'à terre. J'étais tout près du garde- fou de la rue Basse- du Rempart : ses barreaux croisés auraient exigé, pour passer au travers, plus de temps et de sang-froid que n'en avaient les fuyards. Plusieurs s'élancèrent par dessus, mouvement qui les mettait en plein à la hauteur des fusils, et qui dut être fatal à plus d'un. En effet, la fusillade balayait le boulevard , non-seulement dans sa longueur, mais encore dans sa largeur, comme en témoignèrent les trous que l'on put voir ensuite dans des portes de la rueBasse-du- Rempart, entr'autres dans celle de la maison portant alors le n° 50, où MM. Lafitte etBlount avaient leurs bureaux. C'était un feu croisé qui me passait par dessus la tête.
Dans la position où j'étais, quelques secondes paraissent longues. Quand la fusillade eut cessé, je me relevai. Je jetai les yeux aulour de moi : toute cette foule s'était comme évanouie : le boulevard était sombre et désert. Il ne restait que les morts et les mourants, gisant devant le front de la troupe, et
bien nombreux, hélas ! On se figure le résultat foudroyant d'une fusillade à bout portant, dans cette presse compacte. On comptait au moins soixante personnes mortes ou grièvement blessées ; il ne pouvait guère y avoir, dans ces conditions, de blessures légères.
D'abord, je ne vis que de nombreux chapeaux ou casquettes laissés sur le terrain. L'obscurité couvrait le théâtre de cette lamentable scène. Je n'aperçus pas les victimes, qui étaient plus loin, en avant. Il y avait eu si peu de prétexte à des hostilités de la part de la troupe, que je ne comprenais rien à ce qui venait de se passer.
De l'autre côté du boulevard, une boutique était à demi ouverte ; c'était le n° 23, un magasin dô gants. Je traversai la chaussée, j'allai vers cette boutique pour me renseigner : on venait d'y apporter, on y apportait des blessés, des mourants. Il y en avait un tout inondé de sang, ayant une balle dans le ventre ; un jeune ouvrier de seize à dix-sept ans en avait deux dans l'épaule, un troisième était déposé sur le comptoir.
Quelques personnes s'empressaient inutilement autour de ces malheureux : il fallait des hommes de l'art. Je courus pour en chercher. Dans la rue de la Faix stationnait un bataillon de la garde nationale, 2me légion, et avec lui un certain nombre de citoyens, tout naturellement en grand émoi, au sujet de cette épouvantable fusillade qu'ils venaient d'entendre, alors que tout semblait pacifié. « Des médecins ! des chiruigiens ! » criais-je. Un jeune
homme se présenta, me disant qu'il était élève en médecine. Je lui dis le numéro de la boutique, que j'avais eu soin de remarquer ; puis, je repris ma course pour porter au bureau de l'Union, alors rue du Bouloy, la nouvelle de cet épisode affreux et imprévu, qui fut immédiatement ajouté aux dernières nouvelles de la soirée.
Les conséquences, dans une telle situation, étaient faciles à prévoir. C'était un charbon allumé tombant dans un magasin à poudre. Pour moi, après le danger auquel je venais d'échapper, ma première pensée avait été que je devais de grands remerciements à la Providence ; la seconde, que le lendemain ce serait une révolution.
Gomment, par quel ordre, par quelle fatalité, cet événement tragique était-il arrivé ? Problème qui n'a pas été, qui, sansdoute,ne sera jamais résolu. On connaît la version répandue : — un coup de pistolet tiré à dessein sur la troupe, afin d'engager une collision, de renouveler la lutte arrêtée, de précipiter dans la voie extrême les esprits et les faits qui enrayaient. Tout le monde sait sur quel nom l'on a fait peser une accusation si grave. On y a joint îe fait de ces deux tombereaux où furent jetés les morts et qui promenèrent leur sinistre chargement dans Paris, à la lueur des torches et aux cris de vengeance ! On a prétendu que ces tombereaux, par un effroyable calcul, avaient été disposes là tout prêts, afin d'exploiter la moisson de cadavres que le coup de pistolet allait procurer. Les preuves les plus positives ne seraient pas de trop pour faire
admettre de si monstrueuses combinaisons. En 1830, le 26 juillet au soir, le corps d'un homme tombé sous le feu des troupes, dans les premières collisions, fut promené pareillement , avec les mêmes cris. L'histoire des révolutions populaires offrirait plus d'un exemple analogue, sans qu'il s'y soit attaché des suppositions si horribles. A l'imputation dont il était l'objet, Lagrange a opposé un démenti dont on doit acte à sa mémoire. Enfin, celui qui aurait tiré le coup de pistolet se serait nécessairement avancé au pi emier rang, et n'aurait-il pas été, selon toute apparence, au nombre des victimes ?
Pour moi, tout ce que je puis dire comme témoin, c'est qu'avant que la fusillade éclatât, je n'avais entendu aucun coup de feu isolé. Si toutefois il y en eut un, n'est-il pas plus naturel de supposer que le fusil d'un soldat partit par accident, et fit croire à la troupe qu'elle était attaquée ? Quant au commandement de faire feu, et sans sommation préalable, — car il n'y en eut absolument aucune, l'officier qui. dans ces circonstances, aurait pris sur lui un tel ordre, aurait fait acte de folie stupide autant que de férocité.
Une déplorable erreur , un malentendu fatal , telle est la supposition à laquelle on aime le mieux croire.
Quoi qu'il en soit, la foule ne put voir dans cette catastrophe qu'une boucherie gratuite ; et l'exaspération qui s'en suivit n'eut rien que de naturel.
En quittant le bureau de l'Union, et en revenant
chez moi par la rue Saint-Honoré, ce fut avec ce sentiment très-sincère que je jetai les sinistres détails dans les groupes que je rencontrai.
Dans mon quartier des Champs-Elysées , éloigné du foyer central, régnaient la solitude et le silence. Je rentrai : mais on croira aisément que cette nuitlà, sous l'impression des faits de la soirée et dans l'attente du lendemain, je ne dormis guère. Vers deux heures du matin, je me levai , j'ouvris ma fenêtre, je prêtai l'oreille dans la direction des quartiers inférieurs : un certain bruissement confus s'élevait de ce côté.
Quand vint le jour, un tiavail prodigieux, un travail de fourmis et de taureaux en même temps, s'était accompli en quelques heures ; jusqu'à des pierres de taille, jusqu'à d'énormes grilles de fer scellées dans le granit, avaient été soulevées, déchaussées, arrachées par un concours d'efforts cyclopéens.
Quinze cents barricades couvraient Paris.
24 février. — Dès le matin, j'étais dans la rue , racontant à mes voisins , à mes camarades de la garde nationale, avec toute l'animation de la circonstance, l'événement affreux dont j'avais été témoin, et que la plupart ignoraient encore.
Bientôt on prit les armes : le bataillon (4me de la lre légion) fut réuni à la mairie, rue d'Anjou. Tout était confusion et incertitude. On nous distribua des pierres à fusil (nous avions encore des armes à silex ), mais pas de cartouches; c'était cependant un accessoire assez nécessaire pour que les pierres
servissent à quelque chose. Seules, ces dernières avaient l'air d'une médiocre plaisanterie. Je garde la mienne comme un souvenir.
Du. reste, les cartouches n'auraient pas été fort bien placées entre nos mains, car généralement, la neutralité dans le conflit, la sauvegarde de la propriété, c'était ce qu'on avait de mieux à espérer de la part de la milice citoyenne. Elle n'agissait pas activement contre le pouvoir, mais elle le laissait tomber. On annonça à la mairie la nomination du maréchal Bugeaud au commandement en chef de la force armée ; ce nom ne sonna pas dune manière favorable et conciliatrice. On se rappelait le massacre de la rue Transnonain en avril 1834, cet égorgement de tous les habitants d'une maison, hommes, femmes, enfants, qui pesait sur le maréchal, et qu'on rapprochait du sanglant épisode de la veille (1).
Quand le drame de l'histoire future se jouait si activement dans les rues , j'étais Beaucoup plus curieux de reprendre mon rôle d'observateur ambulant que de rester enfermé à la mairie. J'avais éprouvé pourtant que ce drame-là est quelquefois dangereux à voir de près. Vers onze heures, ayant repris le simple paletot, je me remis en course. Du roté de la place de la Concorde un bruit de fusillade a retenti. Dans la rue du Faubourg Saint-Honoré, je rencontre un garde national, un homme jeune,
(t) Il est juste de dire que le maréchal Bugeaud a repoussé la responsabilité de cet acte odieux.
d'une belle figure, barbe noire, puis un homme d'un certain âge, en habits bourgeois, que Ton portait à l'hospice Beaujou, tous deux sans connaissance, grièvement blessés de coups de feu. Ils étaient du nombre des victimes de la fusillade que Ton avait entendue, et qui venait du pavillon Péronnet.
Ce corps-de-garde, qui a disparu comme celui de l'avenue de Matignon, se trouvait à l'entrée de l'avenue Gabriel, près de la rue des Champs-Elysées. C'était un solide petit bâtiment carré, en pierres, et entouré d'une grille. Il était occupé par vingt hommes de la garde municipale à pied, comman dés par un sergent. La veille, je l'ai dit, l'autorité avait jugé prudent de retirer partout cette troupe ; pourquoi l'exception faite pour le poste des Champs- Elysées, je l'ignore ; mais on a parlé du massacre des municipaux du pavillon Péronnet, et la vérité repousse ce mot. Il n'y eût pas un massacre, il y eût un engagement dont, même, les premières victimes appartinrent à la garde nationale. Le bruit courut ensuite que de nombreuses bouteilles furent trouvées dans le poste, que des libations excitantes avaient échauffé la tête de ces gardes municipaux. Te ne sais ce qui en était ; mais il est certain que leur conduite fut bien malheureusement imprudente. Au reste, deux seulement furent tués, outre quelques blessés ; et autant de sang, pour le moins, coula du côté des citoyens, dans cette collision douloureuse.
Voici, au surplus, en quels termes le triste évé
nement de la place de la Concorde est rapporté par l'honorable général Bedeau, dans une lettre dont j'aurai à parler plus loin :
« En arrivant dans la rue Royale, j'envoyai le chef d'escadron d'etat-major Espivent prévenir le général Regnault, qui commandait la cavalerie sur la place de la Concorde, de me laisser libre l'entrée de la rue de Rivoli, où je voulais rallier et masser ma colonne, en me débarrassant de la foule qui m'accompagnait. Cet officier général, justement inquiet de l'irritation qui pourrait se produire si cette foule se trouvait en présence des gardes municipaux qui occupaient le poste Péronnet, placé près de la rue des Champs-Elysées, invita le chef d'escadron Espivent à donner de sa part Tordre au sergent, chef du poste, de rentrer dans le réduit. Malheureusement ce sergent ne crut pas devoir obtempérer à cet ordre, et au moment où la compagnie de la garde nationale faisait à droite, à l'extrémité de la rue Royale, pour me laisser libre la rue de Rivoli, les gardes municipaux firent feu, répondant, m'a-t-on dit, à un coup de pistolet tiré de la rue des Champs-Elysées. Deux gardes nationaux tombèrent. J'accourus et je pus voir la lueur des derniers coups. L'exaspération fut aussitôt à son comble, on cria : « A la trahison ! aux armes ! C'est la même « perfidie qu'au boulevard des Capucines ! »
« Je compris tout l'effet que pouvait produire ce déplorable accident. Je parvins à me faire entendre des gardes nationaux : « Promettez-moi d'arrêter le « peuple, » leur dis-je, « je vous promets d'empè-
« cher les gardes municipaux de tirer. — Oui, gé- « néral, oui, » répondirent plusieurs voix. Je m'avançai vers le poste en agitant un mouchoir et en criant de ne pas tirer. Je vis les gardes municipaux rentrer dans le réduit ; je crus qu'ils m'avaient compris ; mais à l'instant où j'arrivais à la grille du poste, le feu recommença plus vivement. Je n'ai pu «ncore en connaître la cause, ni de quel côté le feu avait recommencé.
« J'étais, à cette époque, tellement convaincu de la volonté du gouvernement d'éviter toute collision, que je ne pensai pas pouvoir mieux faire que de me jeter entre les deux feux pour parvenir à les faire cesser. Je n'y ai pas réussi, malgré les promesses qui m'étaient faites, malgré les efforts très-méritoires de plusieurs gardes nationaux. Au moment où les gardes municipaux sortirent du poste, les uns se précipitèrent pour les couvrir, d'autres pour les frapper.
« 11 y avait vingt gardes : deux furent tués, quelques-uns blessés, d'autres garantis, trois par moimême, au milieu de cette déplorable mêlée. »
Lorsque j'arrivai près du poste, tout était fini. Devant le petit café qui existait alors contre le mur du jardin voisin, et où l'on descendait par quelques marches, on avait déposé deux cadavres : l'un était celui d'un des gardes municipaux, — sous-officier ou caporal, — l'autre était le corps d'un homme du peuple en blouse. On les avait étendus sur de la paille à côté l'un de l'autre. La capote du militaire, ouverte, laissait voir sur sa poitrine le trou
de la balle qui l'avait frappé. Les personnes qui regardaient ce triste spectacle témoignaient une égale compassion pour tous les deux. Rien, on le voit, ne se ressentait de ces fureurs qui, après la lutte, s'acharnent même sur des morts.
Pourtant, une fatale méprise avait, à quelques pas de là, fait trois nouvelles victimes, et non pas dans les rangs militaires. Le sergent commandant les gardes municipaux fuyait sur la place de la Concorde, après la sortie que lui et ses hommes avaient -faite. Plusieurs personnes se précipitèrent vers lui pour le protéger. Les soldats de la ligne occupant le postA de la grille des Tuileries leur supposèrent, parait-il, des intentions toutes contraires. Ils firent feu, et trois de ces généreux citoyens tombèrent morts. L'un était M. Jolivet, député d'Ille-et-Vilaine.
Vers midi. — J'arrive sur la place du Palais- Royal. Parmi les barricades de ce quartier, ou remarque, pour sa force et ses dimensions, celle qui ferme l'entrée de la rue de Valois. Sur la place, je vois défiler une colonne de peuple qui se porte vers les Tuileries. La troupe occupant le poste du Château-d'Eau reste passive, et n'est pas non plus attaquée ; mais, bientôt, du voisinage où j'étais, j'entends sur ce point une terrible fusillade (1).
(1) Ici encore le théâtre des faits a complètement changé- Le Château-d'Eau était un bâtiment à double perron, formant le côté sud de la place. Un corps-de-garde occupait le rezde-chaussée. Les rues de Chartres et Saint-Thomas-du-Lou- Tre partaient du coin sud-ouest de la place, à côté du Château-d'Eau, et divergeaient par un angle aigu, la premiex allant vers le Carrousel, la seconde vers le Louvre.
Entre deux et trois heures. — Je suis témoin du •ac du Palais-Royal. On jette les meubles par les fenêtres; on les brûle dans la cour; on ne pille pas, on détruit. Je vois une des voitures royales qu'on traîne tout enflammée par la rue Richelieu. Des croisées de l'administration du domaine privé, rue Saint-Honoré, pleuvent, par pleines brassées, des papiers que Ton brûle également. La flamme s'élevait si haut, qu'on cria de n'en plus jeter, de peur d'accident pour les maisons.
Je reviens sur la place du Palais-Royal. Le bâtiment du Château-d'Eau est en feu. Des pompiers arrivent pour arrêter les progrès menaçants de l'incendie. Un cheval tué est gisant près du débouché des rues de Chartres et Saint- Thomas-du- Louvre. Je rencontre là quelqu'un de ma connaissance, M. Saint-Amand, le célèbre joueur d'échecs, qui demeurait sur la place, près du café de la Régence. Il était en uniforme de capitaine de la garde nationale, et prenait une part active aux événements. Il fut ensuite, dans les premiers jours, commandant des Tuileries. Un autre capitaine de la garde nationale, M. Lesseré, avait été blessé dans le combat, qui fut très-vif. Les deux compagnies qui occupaient le Château-d'Eau appartenaient au I4me de ligne, le régiment que le funeste drame du boulevard des Capucines signalait à l'irritation populaire. Elles se défendirent avec une grande résolution. Pour dernier moyen, les pertes se multipliant du côté du peuple, on avait mis le feu au bâtiment, avec des bottes de paille. La galerie d'Or-
2f>0 SOUVENIRS ET PROPOS DIVERS.
léans, au Palais-Royal, transformée en ambulance provisoire, reçut les blessés des deux partis.
Cet incendie du Château-d'Eau a suscité de violentes clameurs. Assurément, c'est là une extrémité malheureuse et terrible ; mais les tristes annales des guerres anciennes et modernes n'offrentelles pas presque à chaque page les flammes appelées en aide pour débusquer l'ennemi ? La justice permet- elle de condamner, de la part des uns, ce que l'on trouve tout simple de la part des autres ?
Faut-il parler des luttes civiles qui ont précédé celle de Février? Quel moyen * fut employé, en Juillet 1830, pour forcer la caserne des Suisses, rue de Babylone ?
En 1832, dans la Vendée, comment procéda-t-on contre les intrépides assiégés de laPénissière ?
Ces deux exemples ne seront pas désavoués par les amis du gouvernement de Juillet, si véhéments accusateurs de ceux qui 'Je renversèrent.
On a trop prétendu que la révolution de Février fut une victoire sans combat. I^e chiffre officiel des blessés reçus dans les hôpitaux et les ambulances prouve le contraire. Ce nombre fut de 613, dont 519 appartenant à la population civile, et 94 militaires. Parmi les 519 blessés civils, on compta 18 femmes.
Même jour, trois heures et demie. — Le roi Louis Philippe et sa famille sont partis. Le peuple se précipite dans les Tuileries comme un torrent sous une écluse ouverte. J'y entre aussi, je veux monter le grand escalier avec la foule ; c'est une masse hu-
maine, une marée compacte qui s'élève tout d'une pièce de marche en marche, et où l'on est littéralement porté. Je crains d'être étouffé, broyé dans cet étau vivant; je parviens à m'en tirer. Je prends une porte qui me conduit dans de petits appartements du rez-de-chaussée, du côté des jardins réservés. Je ressors par là. Je me trouve dans le jardin • il est presque désert : c'est par le Carrousel que toute la foule se rue dans le château. Je fais rmite, jusqu'à la grille du Pont-Tournant, avec un ouvrier maçon dont la blouse blanchie de plâtre se moquait de la consigne détrônée.
Presque personne dans les Champs-Elysées, par uù, un moment auparavant, venait de fuir une dynastie.
Même jour dans la soirée. — Je suis ressorti le soir, pour aller dans le quartier du Palais-Royal, au bureau de V Union ; je suis rentré vers neuf heures. On ne rencontrait plus, ça et là, que des hommes armés, dont quelques-uns déchargeaient leurs fusils en l'air comme témoignage d'allégresse, forme de réjouissance qui n'était pas sans inconvénients ; aussi proclama-t-on que quiconque tirerait des coups de fusil dans les rues serait désarmé. Les boutiques étaient fermées. Des lumières ou des lampions sur les fenêtres suppléaient aux becs de gaz qui avaient congé. La place Vendôme, notamment, offrait un coup d'œil frappant, entièrement déserte, avec ses quatre faces resplendissantes à • haque étage. Cette illumination dans la solitude produisait une étrange impression : elle faisait pen~
ser à un de ces palais des féeries, que le voyageur rencontre au milieu de la nuit, splendides et silencieux.
Après les grands événements de la journée, chacun attendait chez soi ce qui allait sortir de la situation.
Evidemment, c'était la République.
En France, quand une accusation s'est une fois incrustée dans les esprits, rien au monde ne l'en extirpera, surtout si elle est bien injuste, bien fausse, bien mensongère. A la fausseté, joignez Tinvraisemblance et l'absurdité énorme : cette accusation n'en trouvera que plus de croyants. Tous les témoignages et toutes les preuves contraires n'y feront absolument rien. Les mêmes gens à qui vous aurez fourni ces preuves n'en rabâcheront et remâcheront pas moins la même calomnie, sans en démordre à aucun prix.
Pour preuve à l'appui, on aurait à citer maint exemple. Un seul suffira, celui du général Bedeau.
Comme militaire, le général Bedeau est éminemment distingué : l'Afrique n'a pas révélé d'officier plus capable et plus instruit, et qui vaille davantage par la tête et par le cœur. En outre, M. Bedeau est un homme parfaitement honorable sous le rapport du caractère, des qualités et des habitudes so-
ciales, et c'est un mérite de plus, — non pas peutêtre aux yeux de certaines gens qui verraient plutôt un tort dans ce mérite, et qui se font du parfait militaire un type analogue à celui du marin jureur et grossier des vaudevilles. J'ai vu le général Bedeau présider l'Assemblée législative, dont il était vice -président, et la dignité qu'il mettait dans ces fonctions contrastait grandement avec l'attitude et les formes qu'y apportait M. Dupin.
Or, l'accusation lancée contre le général Bedeau, c'est celle d'avoir faibli dans les journées de Février, d'avoir transigé avec l'insurrection et fait retirer induement les troupes placées sous ses ordres : pour tout dire, on a fait courir contre lui dans les corps-de-garde le surnom injurieux de général Crosse en l'air. Du militaire éprouvé qui, pour nouveau titre, versa son sang devant les barricades de Juin, on a fait le bouc émissaire de la débâcle où la royauté de Juillet, — qui était le plus intéressée dans l'affaire, — s'abandonna elle-même et signa son abdication.
Au mois d'avril 1851, cette accusation se reproduisit dans une lettre posthume du maréchal Bugeaud sur les événements du 24 février, que les journaux publièrent.
Dans cette lettre, datée du 19 octobre 1848 et adressée à M.Léonce de Lavergne, le maréchal, selon sa coutume, ne s'épargnait pas les éloges. Il s'attribuait le rôle capital dans ces événements, se représentait comme l'homme essentiel, l'homme delà situation, et ne dissimulait pas que si le trône
était tombé, c'était faute de s'être confié à lui pour son salut.
D'après son récit, au milieu de l'effervescence et du désordre de la journée , l'ascendant de son nom et de sa parole suffisait pour dominer les groupes les plus hostiles. Une bande d'émeiitiers s'avisaitelle de crier : à bas le maréchal Bugeaud! « Je » courus à elle, dit le narrateur peu modeste, et je » lui dis : Savez-vous ce que vous criez ? Vous » criez à bas le vainqueur d'Abd-el-Kader ! à » bas V homme qui a soumis les Arabes et » conquis l'Afrique! A bas V homme qui peut vous » conduire à la victoire contre les Busses et les Aile- » mands! Avant un mois peut-être vous aurez besoin » démon expérience et de mon courage. » Ces paro- » les me rallièrent tous les esprits, on cria : Vive le » maréchal Bugeaud ! et chacun voulut me serrer » la main. »
Quand on se vante à tel point soi-même, il est doublement ordonné de montrer beaucoup de convenance à Tégard d'autrui. Mais le maréchal Bugeaud semble, dans cette étrange lettre, suivre une règle tout opposée : comme pour se rehausser encore, il multiplie les accusations contre les uns et les autres. Je ne m'occuperai que de celle qui est relative au général Bedeau .
L'une des colonnes de troupes dirigées le 24 da grand matin sur différeutes lignes était placée sous son commandement. Elle devait, d'après l'itinéraire indiqué, se porter à la place de la Bastille par la rue Richelieu, la rue Yivicnne et les boulevards.
En parlant du commandant de cette colonne, le maréchal dit dans sa lettre : « J'ai su plus tard que » mes ordres n'avaient pas été exécutés, et que le r> général s'était conduit avec une grande faiblesse.»
Cette faiblesse serait de s'être arrêté au boulevard Bonne -Nouvelle, et d'avoir ramené la colonne aux Tuileries.
Parmi les nombreuses réclamations qui surgirent contre les allégations hasardées que le maréchal Bugeaud mêlait à ses vanteries gasconnes, le gêné rai Bedeau s'empressa de publier une lettre qui est un document historique d'un haut intérêt. Il y déclarait notamment que son mouvement rétrograde avait été fait sur l'ordre écrit et positif de ce même maréchal Bugeaud, son accusateur.
Le général Bedeau ne possédait plus le texte de cet ordre, perdu, dans le tumulte de la journée, avec son caban, dans la poche duquel il l'avait mis : il n'en donnait que le sens. Heureusement, un témoin intervint au débat ; 3e fut un habitant du quartier Bonne-Nouvelle, M. Fauvelle-Delebarre, industriel et commerçant connu.- Le 24 février, M. Fauvelle-Delebarre s'était offert au général pour aller chercher aux Tuileries la confirmation du changement de ministère, seul moyen de calmer la foule effervescente ; et ce fut lui qui rapporta l'ordre du maréchal pour que la colonne eût à se retirer, ordre qui fut écrit sous la dictée de M. Bugeaud en triple exemplaire. Cette pièce si importante, la voici :
« Mon cher général,
» La présente vous sera remise par M. Fauvelle- Delebarre ; elle a pour but de vous prier de cesser toute hostilité ; laissez à la garde nationale le soin de rétablir la tranquillité ; venez vous mettre à ma disposition sur les quais, afin que les communications avec l'Hôtel-de-Ville ne puissent être interceptées ; vous reviendrez parles rues Ricbelieu ou de la Paix, ou par toute autre route que vous jugerez convenable.
» Recevez, mon cher général, l'assurance de ma haute considération.
» Maréchal duc d'IsLY. »
M. Fauvelle-Delebare ajoute que plus tard, au mois de janvier 1849, il eut avec le maréchal une conversation dans laquelle ce dernier lui dit ces propres paroles :
* Je vous félicite, monsieur, de votre connaissance * avec le général Bedeau ; c'est un homme d'un » esprit très-droit, et surtout un brave militaire ; » c'est un de nos officiers les plus distingués » d'Afrique.
Ainsi le général Bedeau était accusé de faiblesse par le maréchal Bugeaud pour avoir exécuté un ordre envoyé par le maréchal lui-même ; et celui-ci, trois mois après avoir écrit la lettre accusatrice, s'exprimait dans les termes les plus flatteurs sur l'officier-général auquel il avait jeté un blâme si grave.
Et voilà sur quelles bases s'accréditent quelque-
fois des imputations qui entachent le nom le plus honorable, et passent au rang de faits consacrés et historiques !
Puisque le maréchal Bugeaud en personne est pris de la sorte, à l'égard du général Bedeau, en flagrant délit de contradiction avec lui-même, jugez quel degré de considération méritent les propos et les sobnquetsde caserne !
Bans les jours qui suivirent la révolution de 1848, c'était chose plaisante de voir, sur les listes de souscription en faveur des blessés populaires, certains noms qui n'étaient pas les moins empressés à y prendre place. On y remarquait, notamment, une foule de gros coffres-forts qui, revenus de leurs transes, auront probablement fait laide grimace, en retrouvant, sur les colonnes de leur doit et avoir, cette générosité de la peur.
Le Constitutionnel, représenté par M. Véron, ne fut pas un des donateurs les moins magnifiques : — dix mille francs, c'était beau, surtout pour un républicain de la force de M. Véron.
Des offrandes plus méritoires, c'étaient celles des hommes et des femmes du peuple qui apportaient leur humble pécule ou quelques modestes bijoux à l'Hôtel-de-Ville, ou au bureau établi dans le palais de l'Elysée pour recevoir les dons patriotiques. Il y avait des personnes qui riaient dédaigncu-
sèment de ces sacrifices, — car ici, c'étaient des sacrifices véritables : — tant pis pour les rieurs.
Ces dons-là étaient l'expression d'une conviction et d'un enthousiasme sincères. 11 ne faut railler nulle part l'enthousiasme et la conviction ; — ce sont des sentiments trop rares, surtout en ce temps-ci.
Même quand une cause n'est pas la vôtre, ne vous moquez pas des dévouements qui se manifestent pour elle : ce serait dire que vous n'êtes pas capables des mêmes actes en faveur de l'opinion à laquelle vous appartenez, ou prétendez appartenir.
On demandera peut-être pourquoi la révolution de Juillet et celle de Février ne m'inspirent pas des sentiments semblables, et pourquoi je préfère la seconde à la première.
Est-ce par un esprit de rancune étroit et persistant contre la dynastie et le régime de 1830? J'ose croire que maint passage de ces deux volumes répondrait d'avance, en montrant que j'ai rejeté bien loin tous les partis-pris, toutes les opinions aveugles et absolues.
Louis-Philippe fut un homme instruit, laborieux, honorable dans sa vie privée. Si sévèrement que Ton juge son accession au trône, son système et ses actes politiques, il serait injuste de méconnaître en lui les qualités de l'époux, du père, du chef de
famille. L'injustice ne serait pas moins grande, si l'on rendait ses enfants solidaires et responsables des torts qui lui sont reprochés même avec le plus de fondement. Etrangers par leur âge aux faits de 1830, M. le duc de Nemours et M. le prince de Joinville, M. le duc d'Aumale et M, le duc de Montpensier n'ont encouru personnellement aucun blâme. Pourquoi leur contesterait- on d'avoir fait leur devoir, les uns comme militaires, l'autre comme marin? L'Algérie, Tanger, Mogador en rendraient témoignage. Mme la duchesse d'Orléans est une femme d'un solide esprit et d'un sérieux mérite, qui a montré, dans la crise de 1848, courage et résolution. Ce tribut franchement payé me permet de signaler les différences que je vois entre Jes deux révolutions, à l'avantage de celle de Février.
La révolution de Juillet eut un caractère d'animosité furieuse, de haine acharnée que la victoire ne satisfit pas, et qui survécut au combat. On se rappelle, alors, les lambeaux d'uniformes promenés dans les rues, à la pointe des baïonnettes, avec de sanguinaires vanteries; — les hideuses insultes que rien n'arrêtait, ni le malheur, ni la vieillesse, ni l'enfance, ni la vertu ; — ces ignobles caricatures, ces pamphlets infâmes qui continuèrent pendant bien longtemps d'affliger les yeux et les oreilles, — le duc de Bordeaux bâtard, — les Amours de la duchesse oVAngoulême el de V archevêque de Paris, — ces turpitudes que l'on criait jusque dans la cour du Palais-Royal, celles que Ton colportait
dans les campagnes, avec autorisation officielle, au bout d'un an et plus, témoin le Jugement de Charles X, que je donne comme échantillon.
L'obligation d'un nouveau serment priva de leur état, quelquefois de leur pain, tous ceux dont la conscience y répugnait, et dont beaucoup auraient encore rendu de bons services à la France.
On institua une décoration spéciale pour les faits d'une lutte civile. On semblait ainsi prendre plaisir à perpétuer, à rendre présents aux yeux comme aux âmes d'irritants et tristes souvenirs: on divisai1 la nation en vainqueurs et en vaincus.
Quand les ministres de Charles X firent mis en jugement, — ces ministres que Ton frappait pour leur maître, après avoir frappé leur maître pour eux, — l'émeute ne les trouva pas assez punis par une détention perpétuelle, et réclama leur tête à grands cris. D'autres fonctionnaires du pouvoir tombé, même de ceux que nulle responsabilité ne pouvait atteindre, étaient obligés de fuir à l'étranger, pour se soustraire à d'aveugles fureurs.
L'opinion qui avait succombé était poursuivie par tous les outrages dont la haine est capable. Un maire de Paris, — j'ai déjà rappelé le fait, — jetait sur ce parti, au milieu d'un peuple égaré, une induction qui pouvait être un signal de massacre, et ce maire restait en fonctions.
Des statues, des monuments élevés à des gloires qui seront à jamais belles et pures dans l'histoire, étaient outragés, renversés et détruits.
Les croix étaient abattues et jetées dans le ruisseau. Le carnaval de .1831 voyait, parmi ses mascarades, des saturnales faites pour révolter les honnêtes gens de tous les cultes; la Seine charriait dans ses eaux la précieuse bibliothèque de l'archevêché, comme si un nouvel Omar avait envahi Paris, employant seulement nn autre élément pour son œuvre de destruction stupide. Pendant plusieurs années, les prêtres vie se montrèrent pas en costume dans les rues de Paris ; — et en 1834, au bout de quatre ans, on jouait sur le théâtre des Fanambules une abominable parade, intitulée Une Emeute au Paradis ou le Voyaye de Robert Maeaire, dont le cynisme sacrilège dépasse toutes les turpitudes qui souillèrent le théâtre au temps do la Terreur.
La révolution de Eevrier offre- 1 -elle des caractères pareils ?
En 1848, si quelques plaisanteries écrites ou dessinées accueillirent, dans les premiers jours, la chute du gouvernement renversé, elles furent bien anodines auprès des outrages de 1830.
La dynastie tombée en Juillet n'avait dû qu'à Thonorable indépendance des tribunaux, la conservation de ses biens personnels que l'on s'acharnait à vouloir lui. ravir : la révolution de Février respecta ce principe de la propriété particulière, pour Tune comme pour l'autre famille exilée.
Loin que la nation fût partagée en vainqueurs et en vaincus, un des premiers actes de la révolution de 1848 fut la suppression du serment politique,
et toute la nation fut appelée à l'exercice des droits du citoyen. Qui que ce soit ne fut inquiété pour ses opinions ou ses actes antérieurs. Même contre les ex-ministres, on ne procéda que pour la forme, et en se gardant bien de les trouver. Bienlôt, ils purent revenir à Paris sans que personne s'en émût, et l'on ne vit plus en M. Guizot que l'écrivain dont le mérite n'est pas mis en doute.
La religion ne rencontra que des témoignages de respect. Au milieu même de l'invasion tumultueuse des Tuileries, l'exaltation populaire s'arrêta devant un Christ qui fut porté à l'église voisine, tous les fronts se découvrant devant ce signe sacré. Dans les plantations d'arbres de la Liberté, le peuple aurait jugé la cérémonie incomplète si le clergé ne fût pas venu bénir l'emblème démocratique. A l'Assemblée nationale on vit siéger, de par le droit commun, desévêques, desprêtres, unmoine même, le père Lacordaire, avec un des pasteurs de l'Eglise réformée de Paris.
Ce qui explique ces différences, c'est que la révolution de Février ne fut pas, comme l'autre, la victoire d'une réunion de haines: ce fut un mouvement d'idées qui s'élevait plus haut que Dulaure et Pigault-Lebrun. Ce mouvement, il cherchait sa voie, il était bien ou mal guidé dans ses aspirations, il put se fourvoyer dans des utopies; mais il n'eut rien d'étroit, de bas, ni de méchant.
Mars 1848. — On attribue à un des membres du nouveau pouvoir le couplet suivant :
Air du Pas redoublé.
Par la France la liberté
Brusquement est conquise :
Le beau nom de fraternité
Se lit sur sa devise ; Mais nous ne sommes pas au bout
De la rude entreprise :
Notre République est debout ;
Quand sera-t-elle assise?
La révolution de 1848 a eu contre elle tout à la fois la guerre que lui firent ses ennemis, et les fautes d'un certain nombre de ses amis, qui n'auraient pas agi autrement si on les eût payés pour nuire à la cause qu'ils prétendaient servir.
On a raillé les gens qui voulaient être plus royalistes que le roi : ceux dont je parle voulaient être plus républicains que la République.
Par l'illustre voix de Lamartine, — Lamartine envers qui se sont révélées si tristement l'ingratitude et la légèreté françaises, — la République nouvelle avait bien nettement tracé son programme; elle avait bien nettement répudié ies sanglantes traditions de sa devancière ; cette grande voix s'était fait écouter par le peuple dans la plus ardente effervescence du premier moment, et des imbécile»,
dont on pouvait bien dire qu'ils n'avaient rien appris ni rien oublié, exhumaient des formules d'un autre âge, non seulement inutiles, mais encore absurdes et nuisibles : ils évoquaient les vieux mots île Montagne et de Montagnards, ils prenaient la pose de Camille Desmoulins, et faisaient la grosse voix à la manière de Danton.
Supposez un souverain de nos jours qui, pour se donner un air imposant de majesté monarchique, affublerait sa tête et ses épaules d'une vaste perruque à la Louis XIV : ce souverain, avec sa mascarade rétrospective, serait passablement ridicule. Ceux-là l'étaient-ils moins, qui, sous prétexte de républicanisme, exhumaient les bottes molles et le gilet à grands revers des conventionnels ?
Ces maladroites parodies ne tuaient ni n'égratignaient personne ; mais elles prêtaient à rire aux uns et elles effrayaient les autres, en faisant apparaître à leur esprit frappé l'ombre terrible de Couthon, de Saint-Just et de Robespierre. Des deux manières, elles servaient à merveille les ennemis de la République.
La modération était dans les actes essentiels du pouvoir; l'exaltation était dans les actes et surtout dans les paroles de certains agents mal choisis ; mais les opinions hostiles ne s'arrêtaient qu'au mal, sans savoir gré du bien.
Le peuple, maître absolu du terrain, avait montré quel progrès s'était opéré en lui depuis 93, et même depuis 1830; et des sophistes malfaisants, poursuivant leur popularité personnelle beaucoup
plus que le bien social, le trompaient et l' égaraient par d'impossibles promesses. D'autres liommes vinrent, aussi absolus dans le sens contraire, ceux-là voulant tout avoir, ceux-ci ne voulant rien céder. Ce choc produisit le drame sanglant où les belles espérances des premiers jours devaient s'engloutir.
Ce fut le principe républicain lui-même qui se trouva condamné, avec la fatale insurrection dont on l'accusa ; et cependant le pouvoir qui représentait ce principe ne marchanda pas avec elle, et il montra une vigueur que n'avaient pas eue, en pareil cas, les deux gouvernements précédents.
Les hommes qui acceptèrent en Février le lourd fardeau des affaires, se trouvèrent aux prises avec les circonstances les plus difficiles ; ils héritèrent d'une position financière dont les embarras dissimulés éclatèrent tout à coup et s'accrurent jusqu'aux proportions d'une crise par la panique répandue et propagée ; ils eurent à lutter contre des exigences et des entraînements irréfléchis ; des fautes furent commises ; — on en commet dans des positions qui les rendent moins excusables. Les yeux ennemis qui se tenaient aux aguets n'en laissèrent passer aucune, et les exploitèrent à cœur joie.
Mais il est des faits que l'histoire, plus impartiale, proclamera.
Malgré ces embarras si grands, les engagements de l'État furent tenus, et la banqueroute de la première République ne se renouvela pas plus que ses échafauds.
La peine de morl en matière politique fut rayée des lois, et l'esclavage colonial fut aboli.
Ce fut là un double triomphe pour l'humanité, une double attestation des idées qui dominèrent tous les bouillonnements et toutes les effervescences, Il était facile de tourner en plaisanterie le club des Gens de maison ou le club des Femmes, tels discours saugrenus, telles affiches burlesques, telles élucubrations excentriques, dont les murs étaient tapissés ; toutes ces folies ont passé ; mais voilà deux actes capitaux qui sont, restés et qui resteront.
Parmi les agents du gouvernement de Février, il y en eut qui avaient peu goûté jusqu'alors le bienêtre des heureux du monde, et qui profitèrent de l'occasion pour en essayer; il y en eut qui, tout surpris d'une aubaine si imprévue, dînèrent bien, burent des vins de choix, fumèrent les cigares les plus fins .et se firent traîner en bonne voiture. Ils avaient à leur disposition les cuisines, les caves, les équipages d'un ministère ou d'une préfecture, et ils s'en donnèrent la jouissance.
En 1849, un ex-employé des écuries royales publia une mauvaise brochure intitulée la République dans les Carrosses du roi, où, sous des formes grotesquement violentes, il reprochait aux gouvernants de Février, comme un grand crime, d'avoir fait leurs courses dans les voitures de la monarchie. Quant à cela, je n'y vois, je l'avoue, aucun mal. Il n'était pas défendu de faire gagner aux chevaux de la ci-devant liste civile le foin et l'avoine qu'ils mangeaient.
On reprocha beaucoup à feu Armand Marrast les airs trop princiers qu'il aurait pris en certaines circonstances comme président de l'Assemblée constituante : ce furent là des travers; mais Marrast a laissé à peine de quoi l'enterrer. Il ne spécula pas sur sa position, il ne fit pas ses affaires.
Dans le tohu-bohu de ce moment, il put y avoir des dépenses mal réglées, des gaspillages, si l'on veut, du coulage imputable à des mains subalternes; mais ce que l'impartiale vérité doit dire de Marrast, elle le dira des autres hommes qui tinrent le pouvoir à cette époque ; qu'ils l'aient, politiquement, bien ou mal exercé, ils ne s'en firent pas un moyen de fortune ; aucun d'eux ne l'a quitté riche, et c'est quelque chose dont les moins bienveillants devraient leur savoir gré.
Pourtant, certaines personnes voudraient annuler, pour les hommes d'alors, même ce mérite d'honnêteté : « Le temps leur manqua, » disentelles.
Quelques mois au pouvoir, — et quelques mois surtout comme ceux-là, où le chapitre de l'urgence et des dépenses imprévues tenait si grande place, où la Bourse était si agitée, où un décret envoyé au Moniteur contenait sous son pli une hausse ou une baisse énorme, — c'était plus qu'il n'en fallait à ces hommes pour remplir leurs poches, s'ils l'avaient voulu.
Oh! sur ma foi, je sais d'habiles boursiers qui n'auraient pas eu besoin de ces quelques mois :
il leur eût suffit de quelques semaines, voire même de quelques jours, pour se retirer millionnaires.
Parmi les ministres de 1848, il en est deux auxquels je consacrerai quelques lignes : M. Goudchaux qui tint, dans les premiers jours, le portefeuille des finances, et M. Freslon qui fut chargé de celui de l'Instruction publique à la fin de l'administration du général Cavaignac.
La circonstance qui m'a fait connaître M. Gondchaux, ce fut une œuvre d'humanité dont il s'occupait; cette œuvre, M. Goudchaux s'y était voué avec une ardeur si incessante, au prix de fatigues telles, qu'il finit par en tomber gravement malade. Voilà vraiment de la philanthropie, de la charité en action et non pas en paroles. Quoique mes rapports avec M. Goudchaux n'aient été que passagers, ils m'ont laissé pour lui une sincère estime.
Mes relations avec M. Freslon datent de beaucoup plus loin : elles remontent à 1826. Nous nous sommes connus étudiants en droit tous deux, d'abord à Gaen, puis à Paris. Freslon, élève modèle, esprit, dès lors, solide et sérieux, travaillait comme un jeune homme qui veut énergiquement se faire une carrière ; moi, je m'intéressais plus, hélas ! aux nouveautés dramatiques du jour qu'à mon Code et à mon Digeste, et je barbouillais quelques essais bien informes de pièces ou d'articles de journaux.
Quoique Freslon usât peu des plaisirs "de Paris, nous allâmes quelquefois au spectacle ensemble, ^.près une longue station à la queue qui débordait du péristyle de l'Opéra dans la rue Le Peletier, nous vîme de compagnie une des premières représentations de la Muette de Porlici : Adolphe Nourrit, Dérivis, Mme Damoreau, M,le Noblet, — talents tous disparus aujourd'hui de la scène ou du monde. Les spectateurs d'alors ont passé ou ont pris des années comme les acteurs ; mais le chef-d'œuvre que nous applaudissions dans sa primeur a eu l'heureux privilège de rester jeune.
Un ecclésiastique, angevin comme Freslon, l'abbé Noyer, était à cette époque vicaire de Saint -Germain-rAuxerrois ; il demeurait dans le presbytère attenant à l'église. Là, Freslon et d'autres étudiants angevins (l'un d'eux était M. Frémont, qui occupe honorablement un siège de conseiller à la cour d'Orléans), se réunissaient de temps en temps dans de modestes dîners à frais communs, auxquels présidait l'abbé, avec sa taille courte et sa face ronde. Je fis partie de cette petite société, et j'en ai conservé bon souvenir. On causait littérature, on s'escrimait sur Henri III ou Hemani. sur la guerre des classiques et des romantiques, alors dans toute sa vivacité. Une franche gaîté animait ces réunions, quoique le lieu et le caractère de notre hôte la retinssent dans des bornes convenables, et si le menu était bien simple, la science culinaire de l'abbé Noyer garantissait le mérite de l'apprêt.
Sur ces entrefaites, éclata la bombe de Juillet,
qui dispersa ces joies paisibles ; puis, six mois plus tard, l'émeute de Saint-Germain-l'Auxerrois supprima du même coup le presbytère, le curé et îe vicaire. Freslon fut nommé à une place dans la magistrature ; mais il ne tarda pas à préférer l'indépendance de l'avocat, et il se posa d'une manière avantageuse au barreau d'Angers. En même temps, il fut dans cette ville un des membres actifs de l'opposition qui prit pour drapeau le Précurseur de V Ouest.
Plusieurs voyages qui me firent passer par Angers me procurèrent l'occasion de revoir mon ancien camarade, car la question politique n'avait rien changé à nos bonsrapports : dans le fond, nous voulions la liberté et l'honnêteté tous les deux, et c'est sur ce terrain commun que nous nous sommes trouvés complètement d'accord dans la suite.
En 1848, Freslon fut un des représentants de Maine-et-Loire à l'Assemblée constituante, et, comme je l'ai dit, il occupa pendant quelque temps le ministère de l'Instruction publique. Nommé ensuite avocat-général à la Cour de cassation, il se montra par sa science du droit, comme par son caractère, au niveau de cette éminente magistrature. Des raisons de conscience que chacun doit respecter, l'ont fait renoncer sans hésitation à une position si belle ; mais la toge de l'avocat a été une seconde fois son refuge, et le barreau de Paris le compte parmi ses membres les plus estimés et les plus occupés.
Parfois, nous causons de la modeste maison garnie de Caen ou de Paris, des dîners au presbytère
de Saint-Germain-i'Auxerrois, de tout ce passé déjà si lointain ; et nous admirons comment des routes diverses peuvent amener les esprits sincères au même point.
Voici un fait peu remarqué, quoique remarquable.
Parmi les mesures émanées du gouvernement de 1848, se trouve précisément l'une des meilleures garanties contre la catastrophe générale, contre la ruine effroyable où beaucoup de gens crurent alors la France près de s'engloutir.
Nombre de rentiers, entre autres, voyaient déjà le grand-livre de la dette publique formant le premier fagot de l'immense bûcher où disparaîtraient tous les titres de propriétés quelconque.
Pour ce qui est de la propriété foncière, la crainte aurait été moins déraisonnable dans un pays où le sol serait dévolu à un cercle restreint de grosses parties prenantes ; elle était absurde dans cette France qui renferme des millions de propriétaires dont le moindre tient à son arpent autant que le plus riche à ses mille hectares. L'autodafé des minutes d'un notaire frapperait cinquante petits propriétaires pour un grand.
Une garantie analogue fut donnée à la dette publique.
Le pouvoir de Février se trouva pris au dépourvu
par les déposants des caisses d'épargne qui accouraient en masse réclamer leurs versements. Le dernier régime n'en avait pas laissé le capital disponible. Les déposants furent remboursés en inscriptions de rente. Soit dit en passant, l'affaire se trouva ex. cellente pour ceux qui furent en position de conserver ces titres et qui profitèrent ensuite de la plusvalue. Mais la principale conséquence do la mesure fut de quintupler à peu près le nombre des rentiers.
Au lieu d'environ deux cent mille, presque tous de la classe bourgeoise, en voilà donc un million, appartenant en immense majorité à la catégorie des petites bourses, à l'élément populaire.
Dès lors, la rente se trouva en quelque façon démocratisée ; des centaines de mille individus qui n'avaient jamais vu comment étaient faites ces inscriptions, devinrent autant de co-intéressés dans les engagements de l'Etat ; et c'est comme pour le modeste arpent de terre : la petite inscription de cent ou de cinquante francs, ou moins encore, est tout aussi chère à son titulaire que celle de vingt mille francs l'est au sien.
Ainsi fut créée une assurance pour la propriété mobilière, comme il y en avait une pour la propriété immobilière dans la division multipliée du sol.
Vous jugez comment le fameux Spectre rouge aurait vu sa motion accueillie par toute cette foule, s'il eût proposé de jeter le grand-livre au feu.
En 1793, bien des professions de foi républicaines, simple affaire de forme, furent arrachées par la peur. L'échafaud fonctionnait à outrance, et bien des gens auraient pu signer ces manifestations prudentes comme le vieux chansonnier Laujon signa certains couplets dans l'esprit du moment. Par une équivoque où, heureusement, les puissants du jour n'entendirent pas malice, il mit au bas : Laujon, sans -culotte pour la vie.
Mais après Février, il n'en était pas ainsi: ni le bourreau, ni même le geôlier n'avaient un rôle dans les affaires ; vous pouviez dire ce que vous pensiez, loin d'être forcé à dire ce que vous ne pensiez pas, on d'arborer sur vous un signe quelconque ; — et rependant, que de manifestations démenties par les sentiments intimes ! que de poitrines monarchistes où le ruban écarlate s'étalait en grosses touffes ! Que de gens anti-démocrates la veille s'éveillèrent amants passionnés de la démocratie ! que de pieds-plats se firent les courtisans du peuple, faute de pouvoir être, pour le moment, courtisans de quelqu'un d'autre! Que de noms s'honoraient du titre de citoyen comme le plus magnifique de tous! que de bouches dans lesquelles ce mot de citoyen prenait dix syllabes, tant elles le faisaient sonner avec une majestueuse emphase !
Si Ton compulse la collection du Moniteur et l'immense et curieux recueil des placards affichés sur les murailles, combien de programmes chaudement républicains à la suite desquels on lit des
noms qui vous laissent confondu, ébahi, stupéfait , malgré toul ce qu'on a vu clans ce genre-là !
On se prend à rougir de honte devant l'abîme insondable de la bassesse humaine, — et cependant c'est bien de la bonté que de rougir pour des gens qui ne rougissent pas.
0 bourgeois parisiens! souvenez-vous-en :
Il y eut un moment où le citoyen Gaussidière fut l'astre protecteur vers lequel se tournaient une foule de gens, encore plus effrayés qu'anti-républicains; il y eut un moment où sa recette originale de faire de V ordre avec du désordre, vous parut bien avoir son prix ; — où l'on trouvait en lui du bon, et beaucoup de bon.
G bourgeois parisiens ! souvenez-vous que le citoyen Gaussidière fut deux fois votre représentant ; — et la seconde, quand il jeta sa démission pour réponse à quelques attaques sur sa conduite au 15 mai, et revint en appeler à votre jugement, il m* élevé sur le pavois de 126,000 suffrages. Son fameux sacrebleu même fut loin de lui nuire ; bien au contraire ; le sacrebleu fut à vos yeux de la franchise, de la rondeur ; le sacrebleu vous parut charmant.
Je n'ai pas voté, moi, pour M. Gaussidière; je ne l'ai connu en aucune façon : je ne serai donc pas suspect en constatant les deux points que voici :
Cet ex-condamné politique eut à sa disposition tous les dossiers de la préfecture de police, en même temps qu'une nombreuse milice médiocrement régulière ; il pouvait avoir des rancunes, et l'on n'a pas vu qu'il ait profité de ses avantages, pour leur donner satisfaction.
Le lendemain d'une révolution qui avait remué jusqu'au fond tous les éléments fort mêlés que renferme la grande ville, la sûreté des rues y fut garantie comme de coutume
Ce n'est pas pour dire que M. Caussidière fût de l'étoffe dont on fait les magistrats dans les circonstances ordinaires et normales ; mais je vous répéterai, ô bourgeois parisiens, comme un instructif mem en to: Souven ez vous que vous avez donn é 1 2 6 , 000 voix au citoyen Caussidière, comme récompense de ses services.
Je repasse les notes de mon carnet, relatives aux journées de Juin.
Vendredi 23. — Le matin, entre dix et onze heures, an bruit de la générale qui battait, nous avons pris les armes. De l'avenue de Marigny, notre lieu de rassemblement, on nous a {linges vers les Tuileries. Nous sommes entrés dans la cour, et nous y avons stationné (les quatre premiè-
res compagnies du 4me bataillon delà lre légion) une partie de la journée (1).
Le soleil brûlant, aussi bien que les circonstances, rappelait les trois jours de Juillet. Une anxiété très-naturelle agitait les esprits. Ce qui se passait dans les quartiers où la lutte était engagée, ne nous arrivait que par des on dit incertains, par des récits incomplets, mais avidement saisis.
;V trois heures environ, on nous envoie à la place àe la Concorde. Des nuages épais montent rapidement de l'horizon ardent, et couvrent le ciel d'un voile noirâtre et plombé. Tout à coup l'orage éclate en larges cataractes, en vraies nappes d'eau. Les galeries de la rue de Rivoli auraient bien pu nous servir de refuge ; mais il y avait avec nous de la troupe de ligne, et il n'aurait pas été convenable qtie les uns fussent abrités plutôt que les autres. Nous sommes donc restés là patiemment, courbant te dos sous ce déluge. Quand le réservoir céleste fut épuisé, les nuages se dissipèrent promptement et le ciel redevint magnifique.
Nous voyons passer M. de Lamartine, qui venait Je l'Assemblée nationale.
Bientôt après, un nombreux état-major à che-
(1) Le chef de bataillon en premier sous les ordres duquel nous étions s'appelait Bernard. C'était un ouvrier, appartenant, si je ne me trompe, à l'usine Derosne et Cail, et qui avait dû son élection à ce mot qu'on lui attribuait : * Je veux allonger les vestes, et non pas raccourcir les ha" Vts. »
val, le général Cavaignac en tête, arrive par la rue Royale, et s'arrête un moment à l'entrée de la place. « L'iosurrection,» nous dit le général, « s'est » concentrée au faubourg Saint- Antoine. Cette nuit, » on valaresserrerdans les quartiers qu'elle occupe. » Demain matin, nous l'y attaquerons. » La lutte devait être plus longue que le général ne paraissait le croire.
Entre cinq et six heures, nous faisons un mouvement. Nous traversons le pont de la Concorde, et nous allons stationner devant le Palais-Bourbon, près de la rue de Bourgogne. Les armes sont mises en faisceaux.
Mais peu après, vers sept heures, au moment où l'on nous apportait des vivres, un nouveau mouvement est commandé. Celui-ci est plus sérieux. On nous envoie sur le boulevard Saint-Martin, pour rejoindre les forces placées sous le commandement du général de Lamoricière.
On part. Les sou: -officiers portaient dans des mouchoirs une petite quantité de cartouches, nos seules munitions. Nous suivons en silence la ligne des boulevards. Le peu de monde que l'on rencontrait nous regardait passer, également silencieux, et d'un air où se peignait l'incertitude sur l'issue de la lutte qui nous appelait.
Arrivés devant le théâtre de la Porte-Saint-Mar> tin, nous faisons halte. Il était fermé, bien entendu. Le spectacle qu'annonçait l'affiche placardée le matin était la Mort du Maréchal Ney.
Bientôt, comme le jour finissait, ma compagnie
reçut Tordre de se rendre au Conservatoire des Arts-et-Métiers. On nous remet à chacun une cartouche, et nous chargeons nos fusils.
Une compagnie de troupe de ligne occupait les Arts-et-Métiers avec nous. Une des salles destinées aux leçons, avec des bancs en amphithéâtre demieirçulaire, nous servit de corps-de-garde. Mais beaucoup d'entre nous restèrent dans la première cour près de la grille, pour recueillir tous les bruits, dans la fiévreuse attente du lendemain. Des coups de fusil isolés se faisaient entendre fréquemment dans les environs.
Vers minuit, nous partons pour faire patrouille dans les petites rues voisines, entre la rue Saint - Martinet la rue du Temple. Nul autre bruit que celui de notre pas mesuré dans ces rues où tout était clos et désert. Aucune circonstance remarquable. Nous rentrons au Conservatoire.
La nuit, bien courte en cette saison, était fort avancée. Je n'avais pas la moindre envie de dormir. Je vais jusqu'au boulevard, où bivouaquaient des lanciers. Après rn'ètre arrêté un moment près de leur feu, je regagne notre poste. Les premières blancheurs de l'aube apparaissaient dans le ciel et annonçaient le renouvellement prochain de la lutte à peine interrompue.
En effet, avec le jour naissant, au lieu du mouvement et des bruits accoutumés du Paris matinal, c'est le bruit du combat qui se réveille. De plusieurs côtés, les échos rapportent. Il grossit, il se multiplie. Tout à la fois on entend les tambours qui bat-
tentlagénérale, le tocsin sonnant clans les quartiers occupés par l'insurrection, le fracas de la fusillade et celui du canon, qui forme la basse dans ce terrible concert.
Nous prenons les armes de nouveau. J'avais compté les fusils rangés contre le mur ; notre compagnie avait, officiers compris, environ cent trente hommes présents. Avant de partir, deux cartouches par homme nous sont distribuées, — trois pour les plus favorisés.
Nous partons, cette fois, les quatre compagnies ensemble ; mais la mienne était la plus forte, et les quatre ne présentaient pas plus de trois cents hommes. On nous mène faire une seconde battue clans le labyrinthe de rues que nous avions exploré pendant la nuit. Les dispositions de ce quartier pas saient pour fort équivoques, et l'on redoutait surtout les coups de fusil qui pourraient venir par les fenêtres; aussi, dès qu'on en apercevait une ouverte, criait-on impérativement d'avoir à la fermer. Debout sur leurs portes, les habitants ne nous cachaient pas leurs sentiments peu favorables ; ils exprimaient leur mécontentement de voir, dans leur quartier, la garde nationale d'un autre arrondissement, et le numéro de la première légion ne leur était pas en bonne odeur. Nous rencontrâmes même une troupe assez suspecte, une soixantaine d'hommes, le fusil sur l'épaule, et parmi lesquels on n'apercevait aucun uniforme. Ces hommes annonçaient l'intention de se rendre à l'Assemblée nationale pour réclamer et exiger la cessation du coin-
bat. Néanmoins, nous passâmes sans collision ni autre incident.
Après plusieurs tours et détours, on nous fait faire halte au carré Saint-Martin. Nous étions là passablement compromis. Si tout à coup, dans les rues aboutissantes, des barricades avaient surgi, nous étions pris positivement comme dans une souricière. La situation parut assez mauvaise pour qu'un officier, le capitaine Hanosset, de la 3e compagnie, fût envoyé auprès du général Lamoricière, afin de lui en rendre compte ; et, avant le retour de cet officier, notre commandant jugea convenable de nous ramener au boulevard Saint-Martin. Il ne lit, d'ailleurs, que devancer Tordre du général. Le soleil dorait en plein l'asphalte et le pavé du boulevard, mais pas une maison ouverte. De notre côté, des troupes, des baïonnettes étincelantes, tout l'appareil de la guerre ; dans la direction de la place de la Bastille, pas une âme sur cette large voie, qui se prolongoait muette et morne aux rayons d'un malin splendide.
Cependant, depuis vingt-quatre heures, nous étions sur pied ; la fatigue commençait à se faire sentir.
Beaucoup de gardes nationaux avaient envie de regagner leur quartier, pour prendre du repos et donner de leurs nouvelles. Nos rangs ne comptaient qu'une minime partie de l'effectif inscrit (l'armement universel avait énormément élevé la force nomiuale des légions), et il semblait juste que tout le monde eût son tour. Puis, chacun n'avait
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pas confiance absolue dans tous ses camarades. Je me rappelle dans ma compagnie un grand gaillard, ex-artilleur dans l'armée, qui ne craignait pas, tandis que nous étions là, sur le boulevard Saint-Martin, de pousser le cri : Vive la République démocratique et sociale ! Cette manifestation, qui ne fut pas réprimée, n'était pas sans contribuer à faire naître, chez plusieurs, des réflexions inquiétantes.
Comme Ton attendait l'ordre de se diriger vers ses foyers, voici bien une autre fête : à huit heures un ordre arrive, mais c'est celui de se rendre au chemin de fer du Nord, gravement menacé par l'insurrection.
Notre faible demi-bataillon se met donc en marche, ma compagnie, par son numéro, formant la tête de la colonne. Nous suivons d'abord la rue du Faubourg Saint-Denis ; puis, par une des rues transversales, ' nous gagnons celle du Faubourg Poissonnière ; de là, prenant la rue de Chabrol, nous arrivons à celle de Saint -Quentin, qui monte en droite ligne vers l'embarcadère du chemin du Nord.
Comme on l'a vu, y compris la cartouche qui était dans notre fusil, nous avions chacun trois ou quatre coups à tirer, pas davantage.
Devant nous et aux alentours , le pétillement d'une fusillade se faisait entendre : c'étaient des gardes mobiles en petit nombre qui tiraillaient dans le quartier contre les insurgés. Çà et là, quelque marque de sang sur le trottoir, quelque blessé qui revenait soutenu par un camarade.
Nos tambours battent à coups pressés : nous montons la rue en colonne et au pas de charge, sans avoir, cependant, aucun ennemi visible devant nous. Mais, au moment où nous arrivons à la rue La Fayette, qui coupe la rue Saint-Quentin, une grande et haute maison alors en construction, formant une des encoignures, nous envoie une décharge aussi vigoureuse qu'imprévue, D'autres coups de feu nous viennent de plusieurs fenêtres ou lucarnes, à droite et à gauche, et d'une barricade construite à la jonction des rues La Fayette et du Faubourg Saint-Denis.
Ainsi accueillie de face et en flanc, notre colonne étonnée s'arrête et tourbillonne : les premiers rangs ripostent au hasard. Heureux quand l'inexpérience et la précipitation d'un camarade ne vous brûlait pas l'oreille ou la joue avec une maladroite amorce ! Parmi les gardes nationaux, pareils accidents ne durent pas être rares, dans ces journées.
Les insurgés occupant la grande maison, l'abandonnèrent, après leur décharge faite ; mais le feu de nos adversaires nous coûtait un homme tué et plusieurs blessés. Il est probable que le nôtre na vait atteint que les murailles.
« — Rallions-nous, messieurs, rallions nous! » ce furent les dernières paroles que j'entendis prononcer à notre capitaine en second, qui commandait la compagnie. Quelques moments après, le pauvre homme fut blessé mortellement, à l'attaque d'une barricade construite à l'angle des rues du Faubourg Saint-Denis et de Dunkerque. Une balle
lui traversa la mâchoire et se perdit dans le cou : il succomba au bout de quinze jours de souffrances (1).
Dispersés dans ce quartier, par groupes et sans direction, nous n'étions ni assez nombreux, ni assez riches en munitions pour venir à bout d'adversaires bien retranchés et bien pourvus. Une pièce de canon arriva, escortée par deux pelotons de troupe de ligne : après quelques coups tirés sans plus de résultat, on la vit rétrograder. Peu à peu nous regagnâmes notre faubourg Sain t-Honoré, où des bruits alarmants couraient déjà sur notre compte.
Je ne dirai pas quel était, le 24 au matin, l'état de la lutte sur les autres points du vaste théâtie où elle était engagée ; je dis seulement ce que j'ai vu. Quant à nous, la vérité est que nous finies et que nous devions faire une campagne inutile.
J'ajouterai qu'en revenant, sur tout ce parcours du faubourg Poissonnière au faubourg Saint-Honoré, je ne rencontrai absolument aucune force. Que serait-il arrivé si les insurgés qui occupaien en grand nombre le clos Saint-Lazare et tout ce quartier, en avaient débouché à notre suite, et s'étaient rapidement portés, en appelant à eux leurs amis, vers l'Assemblée nationale ? Quelles eussent été les conséquences de ce mouvement? Aurait on eu sous la main des troupes suffisantes pour le repousser sans trop affaiblir les colonnes qui combat- Il) C'était un marchand de vins de la rue de Ponthieu, nommé Gaudefroy, ancien sous-officier de l'armée.
taient ailleurs? Faute dune vigoureuse initiative, l'insurrection manqua-t-elle, dans cette matinée du 24, le moment de la victoire ? Importantes questions sur lesquelles je n'ai pas la prétention de me prononcer, dans mon simple rôle de rapporteur pour les faits que j'ai vus, et quorum pars minima fui.
Voici un aperçu qui esta noterdans la physionomie du bourgeois de Paris, du boutiquier de Paris.
Ce marchand de nouveautés qui mesure de la percale, cet épicier qui pèse du sucre, ce débitant qui met du vin en bouteilles, ne vous paraissent pas, au premier abord, tenir de l'Osage et du Caraïbe : eh bien ! que le moment vienne, et vous verrez que vous ne seriez pas plus mal entre les mains des Maures du grand Désert ou des indigènes des monts Rocheux qu'entre les mains de ces pacifiques et estimables patentés.
Cette opinion m'a été suggérée par mes propres observations, dans les malhaureuses luttes civiles que nous avons traversées.
Il est un trop grand nombre de marchands, — je ne formule pas un jugement absolu, — pour qui nulle idée n'existe en dehors du soin de leur vente : soin et souci très-légitimes, assurément, mais qui, cependant, m doivent pas dominer tout au monde, ni précipiter un homme habituellement paisible
dans les emportements féroces dont nous avons été témoins. Aux yeux des boutiquiers dont je parle, ceux qu'ils accusaient de faire tort à la vente étaient des êtres en dehors de l'humanité. Gare s'ils se sentaient les plus forts ! Furieux de la peur qu'ils avaient eue, ils devenaient capables de tout. Qu'on tue ! qu'on fusille ! point de grâce ! point de quartier ! Tels de ces hommes civilisés, se transformant en Peaux-Rouges, auraient volontiers scalpé leur ennemi, pour se faire un trophée de sa chevelure. Dans ces jours néfastes, i. est plus d'une fois arrivé que la troupe de ligne dut intervenir entre des soldats citoyens passés à l'état de forcenés et les prisonniers sur lesquels ils voulaient se ruer, et qu'ils se disposaient à exécuter sommairement.
Dans la journée du 15 mai, lorsque M. de Courtais, commandant en chef de la garde nationale, fut arrêté, rien n'autorisait à se précipiter dix ou vingt sur un seul homme, à lui arracher ses épaulettes, à se livrer sur sa personne à des violences plus qu'inutiles.
Dans cette même journée, le bataillon dont je faisais partie fut envoyé au Luxembourg. Nous passâmes la nuit dans le jardin, — une très-belle nuit, par bonheur. On avait provisoirement enfermé dans une des dépendances du palais plusieurs des individus arrêtés, qui furent conduits ensuite à Vincennes. Le matin, comme on pouvait, du jardin, les apercevoir par les fenêtres, des gardes nationaux se mirent à les huer, à les injurier. Cepen-
dant la fraîcheur de toute une nuit avait passé sur la surexcitation de la veille.
J'avoue que cette conduite ne me fit pas chanter avec Jean de Paris :
Voilà, voilà ce qui s'appelle Agir en chevalier français.
Et faut-il revenir sur les fatales journées de juin? Oui, elles appartiennent à l'histoire, et il est permis à la vérité de les éclairer.
Je commence par faire toutes réserves pour les traits de courage qui se produisirent, en ces tristes circonstances, dans la garde nationale, pour le sang qu'elle y a noblement versé, pour les services qu'elle y a rendus, pour les véritables titres d'honneur qu'elle y a conquis. Ce n'étaient pas les braves, on peut en être assuré, qui se livraient aux emportements, aux excès qu3 je signale.
Mais combien de vaillants à la suite, combien de fier-à-bras de la onzième heure, qui, pour n'avoir rien fait, n'en étaient que plus incandescents ! Gare à quiconque, seulement désigné comme suspect, venait à tomber entre leurs mains ! Les plus horribles basses-fosses étaient encore, selon eux, trop bonnes pour de tels scélérats. Les caves des Tuileries et le souterrain du bord de l'eau en diraient quelque chose. Combien d'innocents y durent être jetés, dans un aveugle pêle-mêle !
Il ne fallait pas que votre nez ou votre barbe déplût à l'un de ces enragés de l'ordre, et lui parût un témoignage contre vos opinions. Vous auriez
été le plus inoffensif des hommes, et quelqu'un, même loin du théâtre de la lutte, aurait dit en vous montrant: «C'est un insurgé ; » tout aussitôt, maint frénétique de cette espèce se fût jeté sur vous; malmené, poussé, traîné à grands renforts de bourrades, vous auriez été heureux d'échapper à quelque motion de fusillade séance tenante.
Hélas ! la raison et l'humanité ne purent pas toujours intervenir assez à temps ou assez en force pour arrêter ces exécutions fans forme de procès, proposées au nom de l'ordre social par des furieux!
Exécuter sans forme de procès ! Quand il s'agirait du plus odieux des criminels, quand il s'agirait d'un Carrier ou d'un Marat, je dirais: « La loi existe » pour lui comme pour tous : qu'on le juge. »
On se souvient des horribles récits qui, pendant ces fatales journées, étaient jetés dans la circulation pour ajouter encore à l'exaltation des esprits : les officiers de la garde mobile sciés entre deux planches, le dragon à qui les insurgés auraient coupé les pieds, et qu'ils auraient remis en cet état sur son cheval, et d'autres atrocités pareilles. Certains journaux qui se prétendaient les défenseurs de la société, étaient les auteurs ou les échos bénévoles de ces sinistres inventions.
Les journaux en question ne faisaient pas là un beau métier.
Si ces faits monstrueux avaient été vrais, ils n'auraient pas manqué d'être portés devant les conseils de guerre, comme l'odieux assassinat du général de Bréa, crime de quelques misérables» qui
ne méritaient même pas le nom d'insurgés, et qui n'étaient que de lâches brigands.
Pour le courageux archevêque de Paris, rien n'a établi que sa mort ait été le résultat d'un crime. Ne vaut -il pas mieux croire que, placé sous le feu des deux partis, que ralluma un funeste malentendu, il tomba victime d'une balle égarée, venue on ne sait de quel côté ? Les ouvriers qui entouraient l'infortuné prélat, il est consolant de le rappeler, n'eurent pour lui que des soins et des regrets.
Deux familles de ma connaissance habitaient une rue qui fut au pouvoir de l'insurrection pendant la plus grande partie de la lutte : elles ne furent inquiétées ni molestées en rien. L'une de ces familles occupait une maison avec un jardin dont les insurgés avaient percé les murs pour la facilité de leurs communications et de leurs mouvements ; mais on n'eut pas d'ailleurs à se plaindre d'eux. Ce furent même des ouvriers qui apportèrent aux personnes de la maison le pain que Ton n'osait aller chercher au dehors : seulement on leur faisait de la charpie.
Les insurgés de Juin furent assez coupables par le seuliaitdeIeurrévoltearméecontrelaloi,contrerAssemblee en qui se personnifiait le pouvoir national: il ne faut calomnier personne, pas plus eux que d'autres ; il ne faut pas aigrir les haines en brodant sur des événements déjà trop douloureux dans leur réalité.
La douloureuse tragédie des journées de Juin eut une suite qui ne laissa pas d'avoir son côté comique.
Les gardes nationales des départements affluèrent à Paris. Quelques-unes, servies par le voisinage et par les chemins de fer, purent arriver quand la lutte durait encore, et payèrent leur noble tribut de sang. Les autres,— retardataires malgré elles,— n'étaient sans doute pas animées d'un dévouement moins courageux; et il ne dépendit pas d'elles d'en témoigner. Leur arrivée, leur présence, produisit toujours un effet moral incontestable.
Mais il faut avouer qu'il y eut enfin surabondance, que ces voyages militaires, alors que la situation ne les réclamait plus, tournèrent en véritables parties de plaisir. Nombre de gardes nationaux de province n'étaient pas fâchés d'avoir cette occasion pour échapper à la monotonie de leur ville et de leur ménage, pour visiter la capitale, et y fraterniser, c'est-à-dire y festoyer largement. La garde nationale de telle ville recevait l'hospitalité chez ses frères d'armes de telle légion parisienne. Toutes ces manifestations se résumaient en banquets, toutes ces expansions se traduisaient la fourchette et le verre à la main: les restaurateurs qui entre prennent les repas de corps durent faire de bonnes recettes. Pourtant, on se plaignait de la rareté de l'argent : eh bien ! je ne sais comment, tout le monde en avait pour cet emploi.
Tant il y a que les soldats-citoyens des départements profitèrent de l'occasion pour goûter les
plaisirs de la capitale, et plusieurs même au-delà des bornes licites. M. Ducoux, alors préfet de police, faisait afficher, chaque semaine, un état de Paris, mentionnant le mouvement des étrangers, la situation de l'approvisionnement et autres détails : sa scrupuleuse fidélité n'en omettait aucun. Dans un de ces états, on lisait qu'il y avait eu accroissement dans le lessort du bureau des mœurs (j'emploie une périphrase là où l'honorable préfet employait un seul mot), et que cette augmentation pouvait être attribuée en partie à la présence des nombreuses gardes nationales venues des départements.
Cette franche révélation ne fut peut-être pas sans donner à refléchir à plus d'une femme dont le cher époux avait pris part aux civiques expéditions.
Après les visites des gardes nationales de province à Paris, il y eut réciprocité, politessse pour politesse. Chaque légion , représentée par cinq cents, huit cents, mille députés, alla recevoir à sou tour l'hospitalité qu'elle avait donnée. C'était des invitations et des bombances à n'en pas finir : la courtoisie et la cuisine provinciales tenaient à soutenir la lutte. Le garde national parisien, de son côté, était charmé de cette occasion de prendre l'air et d'aller voir Rouen, le Havre, Amiens, Lille, Cherbourg, etc. Je citerai mon portier, qui laissa là sa loge, sa famille et son alêne pour endosser la 1 unique bleue, et s'en aller fraterniser à quatrevingts lieues de Paris. C'était le tourisme en uni-
SOUVENIRS ET PROPOS DIVERS. 29 i
forme et en bataillon. Les railways et les bateaux à vapeur suffisaient à peine à cet élan de locomotion en masse, à ce remue-ménagp comme on n'en a jamais vu.
Ce ne fut pas assez de l'accolade avec les départements ; Paris garde national avait une invitation pour l'Angleterre, et la pacifique invasion fit ou vrir de grands yeux aux honnêtes Londonniens. Probablement, les soldats-citoyens qui s'en allèrent banqueter si loin et recevoir en plein visage des toasts à l'héroïsme parisien, n'étaient pas tous de ceux qui s'étaient le plus battus- mais ils figuraient là comme chargés de procuration et représentants de leurs camarades.
Cependant, il fallut bien à la fin, que cette campagne de voyages et de banquets eût un terme. Elle n'avait causé, par bonheur, ni morts ni blessures : tout au plus quelques indigestions.
L'ordre ! l'ordre ! beau mot dont on a fait un singulier abus !
À la suite de Février, on eut trop lieu de combattre des idées mauvaises, des tentatives anarchiques. Parmi les hommes qui s'employèrent à cette louable mission, il y en eut qui comprenaient l'alliance de la conservation sociale et du progrès ; il y en eut qui s'opposèrent au désordre dans l'intérêt de ce progrès même, et qui ne voulaient Tordre
qu'associé à la liberté. Des hommes d'opinions diverses, animés de l'amour du bien, se rencontrèrent et s'unirent sur le terrain des principes qui sont communs à tous les honnêtes gens. Ceux-là repoussaient d'une main les excès, tandis que, de l'autre, ils tenaient la porte ouverte aux idées de juste réforme, aux besoins et aux élans légitimes de l'esprit humain, ils ne pensaient pas que Timmobilité du dieu Terme fût le seul remède aux écarts trop fougueux ; mais en fut-il ainsi pour tous ceux qui composèrent ce qu'on appela le grand parti de l'ordre, dans la langue- politique de cette époque ?
A côté des intentions droites et généreuses, bien des rancunes égoïstes, bien des haines aveugles contre le progrès et la liberté, ne se firent-elles pas un passe-port de ce beau cri de ralliement?
Oh ! dans les rangs de ce « grand parti de l'ordre, » que de gens on citerait qui étaient d'étranges défenseurs pour la société, la propriété, le foyer, la religion, pour toutes ces nobles devises qu'ils faisaient flotter sur leur drapeau !
Gripardin, le fameux loup-cervier, Gripardin, l'éminent tripoteur d'affaires, le pêcheur de millions en eau trouble, le matador de l'agiotage et de la banque usurière, Gripardin, ce sac d'écus à deux pieds, rempli et gonflé, Dieu sait par quels moyens, il figurait dans « le grand parti de l'ordre, » et comme l'un des importants et des gros bonnets ; Gripardin était un conservateur par excellence.
Et Trimalcion, le célèbre dîneur, l'illustre sou-
SOUVENIRS ET PROPOS DIVERS. ZVd
peur, dont le souci capital est de savoir si l'année sera bonne pour la production du vin de Champagne et la récolte des truffes ; Trimalcion, le sultan de coulisses émérite ; encore un homme d'ordre que la famille et la morale comptaient parmi leurs plus chauds avocats.
Quant à la liberté, les Trimalcioùs ne prisent que la liberté du ventre, celle-là leur paraissant suffire à toutes les aspirations de la nature humaine.
Et le général Sabretache, cette ancienne culotte de peau, ce vieux de la vieille, intelligent comme un affût de canon, riche en esprit comme une semelle de bottes fortes, je l'ai connu, lui aussi, emboîtant le pas entre Gripardin et Trimalcion. Ventrebleu ! têtebleu ! exterminons ces idéologues, ces écrivassiers, ces orateurs, ces phraseurs ! Telle était la politique du général Sabretache. La consigne et la guérite, voilà ce qui garantissait à ses yeux l'intérêt social, voilà ce qui résumait la loi et les prophètes.
Oublierai -je à son tour Scepticus, le ci-devant esprit fort; Scepticus qui fit son éducation dans la Pucelle et le Christianisme dévoilé; Scepticus qui admettait tout au plus le Dieu des Bonnes Gens, et qui fut, avec le vieux Constitutionnel, un si rude guerroyeur à rencontre de l'Eglise ? 0 miracle ! Scepticus s'était converti, aussi bien que le Constitutionnel. Je ne garantis pas qu'il ait été jusqu'à jeter au feu les richesses gaillardes et ultra-voltairiennes de sa bibliothèque ; mais dans les comités du « grand parti de l'ordre, » il discourait d'une
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manière tout à fait édifiante sur la nécessité de la religion comme élément conservateur : la religion, il fallait de la religion, du moment que la religion pouvait aider au maintien de la société, c'est-àdire au maintien de la rente. Scepticus aurait, pour le besoin de la cause, donné la main à son curé ; bien mieux, il l'aurait tendue aux cordelieis, aux franciscains, aux dominicains, aux capucins, — aux jésuites!
Bref, pour les conservateurs comme ceux-là, l'ordre consistait dans les conditions ci-après :
Que Ton réalisât plus ou moins honnêtement de gros profits ;
Que l'agiotage allât librement son train sur le tapis vert de la Bourse ;
Que les fourneaux de Véfour, de Yéry, et du café Anglais, fussent allumés comme de coutume ; Que l'on pût à l'aise digérer sur l'asphalte du boulevard, le cure-dent ou le cigare à la bouche ;
Que l'Opéra fût florissant, et qu'il n'allongeât pas les jupons de ses danseuses ;
Que l'on mangeât, que l'on bût, que Ton dormît, que Ton eût bonne robe de chambre et pantoufles fourrées.
Ces conditions étant sauvegardées, nos prétendus conservateurs tenaient la société comme parfaitement assise sur ses bases.
Pourtant, selon beaucoup de gens qui n'avaient pas la moindre affinité avec le parti subversif, tous les besoins moraux et physiques n'étaient pas satisfaits, parce que ces messieurs avaient plein
contentement ; tontes les idées n'étaient pas à repousser par le seul fait qu'elles n'entraient pas dans leur cerveau, et qu'elles étaient inutiles à leur fortune et à leurs appétits. Ah! bien, oui! que Ton s'avisât de risquer pareille thèse, et quand on aurait versé son sang dans les journées de Juin pour combattre l'insurrection, l'on était, selon Gripardin, Trimalcion et compagnie, un anarchiste, un démagogue, un utopiste, un socialiste ; on ne tendait à rien moins qu'à déchaîner le massacre et le pillage.
0 honnêtes gens qui subissiez de pareilles influences, et qui formiez avec elles des alliances dont vous deviez être dupes, voici ce que vous auriez dû considérer :
Il y deux espèces d'ordre : — l'ordre matériel et l'ordre moral. Le second n'est pas moins nécessaire que le premier, et même il en est la seule garantie véritable.
Tous les désordres dangereux ne sont pas dans des systèmes inapplicables ou dans des émeutes de rues.
Que le plus monstrueux des tripots insulte quotidiennement à la loi, et érige en sommités sociales les grands pontifes de son veau d'or, les plus habiles à manier ses dés pipés ; — que des hommes perdus, la veille, de dettes et de mauvaises affaires, étalent effrontément l'éclat de leurs millions ; — que les existences les plus notoirement immorales reçoivent dans an certain monde unbill d'indemnité, dès le moment qu'elles sont brillantes et dorées ;
que ces vivants scandales y soient victorieux, salués et triomphants ; ce sont là des provocations d'un autre genre qu'un placard anarchique ou un appel à l'émeute.
On arrache le placard, on étouffe le cri factieux ; mais ces outrages permanents à la morale sont d'un effet non moins funeste ; ils fournissent des prétextes aux systèmes violents et aux idées extrêmes, qui font retomber des torts partiels sur l'ordre social tout entier.
Quelles furent, en 1848, les chances de M. le comte de Chambord ? Quelle fut la portée du mouvement d'opinion qui se manifesta en sa faveur ?
Ce ne fut pas dans la première période des événements de 1848, entre le 24 février et les journées de Juin, que l'héritier des Bourbons eut la meilleure occasions de jouer sa partie. Le jour ne jaillissait pas encore suffisamment du milieu des faits, la situation n'était pas assez mûre ; le vent ne poussait pas assez fortement de ce côté. Dans ce moment, une tentative* du prince eût été prématurée.
Mais après la sanglante bataille dont Paris fut le théâtre, les esprits épouvantés se prirent à identifier ces scènes affreuses avec le gouvernement républicain lui-même. On chercha antre chose.
L'opinion orléaniste ne s'était pas encore relevée de la première prostration de sa défaite. Cette
grande chute était trop récente pour que les griefs qui l'avaient causée fussent tombés dans l'oubli, et pour que le travail d'une réaction se fût accompli vers le pouvoir abattu naguère.
L'opinion impérialiste ne s'était manifestée que par l'insignifiant essai d'émeute qui avorta, le 12 juin, sur la place de la Concorde.
Restait le comte de Chambord, en face d'une situation qu'une foule de gens, dans leur consternation et leur effroi, regardaient comme impossible et intenable.
La terrible répression de l'insurrection de Juin avait réduit à l'impuissance la partie la plus ardente et la plus énergique de la démocratie parisienne. A beaucoup d'imaginations populaires, le comte de Chambord apparut comme quelque chose de neuf — un intervalle de dix-huit ans avait fait une sorte de nouveauté de l'ancienneté même. Ils étaient passés, les trois mois de misère que le peuple avait mis au service de la République, et, que la République en fût ou non coupable, l'épreuve durait toujours. Pourquoi ce jeune homme, étranger à toutes les dissensions de la France, entouré du prestige que donne le lointain, ne serait-il pas le remède à ces maux ?
Les hommes d'affaires, les intérêts industriels, commerciaux et de tous les genres, ne voulaient qu'une garantie, une sécurité pour eux, sans se préoccuper de la personne : il ne s'agissait pas là d'une affection , d'un sentiment, d'une conversion au principe de la légitimité ; il s'agissait d'une ques-
tion de caisse à sauvegarder, et, à ce point de vue, tous auraient accepté le petit-fils de Charles X avec le plus grand plaisir.
Le comte de Chambord était une espérance pour le travail, un point de ralliement pour l'ordre, une assurance contre le retour des terribles scènes auxquelles on venait d'échapper. De là vint le mouve ment instinctif qui, dans les mois de juillet et d'août 1818, se manifesta clairement pour lui. Ce fut comme un souffle, comme un vent, comme un courant que l'on sentait dans l'air.
A ce sujet, qu'il me soit permis de citer un détail personnel.
En 1846, j'avais publié une seconde édition de la Vie populaire de Henri de France, petit volume à 50 c, dont la première avait paru en 1840. De cette seconde édition, tirée à cinq mille exemplaires, il en restait, lors de la révolution de Février, environ quatorze cents. L'ouvrage ne se vendait plus du tout; ces exemplaires étaient à l'état de rossignols, comme en dit en librairie, c'est-à-dire à l'état de fond de magasin sans écoulement. Une partie était même demeurée en feuilles, les frais de brochage paraissant inutiles.
Quelques jours après les événements de Juin, sans que j'eusse fait aucune annonce, aucune publicité, voilà que cette valeur morte se réveille, que des demandes arrivent chez les libraires.
Ce regain imprévu va progressant, en même temps que des petits portraits lithographies du prince obtenaient un débit non moins rapide.
L'autorité ne pouvait manquer d'être renseignée sur ce mouvement, sur cette idée instinctive qui avait surgi dans les esprits, ©t elle me le fit savoir par une mesure assez mal inspirée. Le 28 juillet, pendant que j'étais sorti, un commissaire de police, escorté d'agents, se présenta chez moi, pour y chercher et appréhender au corps la Vie populaire de Henri de France. Dix ou douze exemplaires seulement furent les minces trophées de l'expédition : avec un certain nombre qui furent saisis chez un libraire du Palais-Royal et chez la brocheuse, ce fut environ deux cents sur lesquels la police mit la main.
Cett3 mesure était d'autant plus maladroite que l'affaire ne pouvait avoir aucune suite, mon petit livre étant surabondamment couvert par la prescription. Effectivement , j'obtins quelque temps après, par mes démarches, la remise des exemplaires saisis. 0
Cependant, le mouvement des esprits continuait de se manifester. Souvent, dans un théâtre, dans un lieu public, entre gens inconnus l'un à l'autre, la conversation tombait d'elle-même sur le sujet qui était, pour ainsi dire, dans l'air. Un jour, je m'étais arrêté devant un magasin d'estampes, sur le quai Voltaire. A l'étalage figurait la grande gravure du beau tableau de Gérard, l'Entrée de Henri IV dans Paris. Près de moi, j'entendis un homme et une femme de la classe ouvrière, qui faisaient leurs commentaires sur ce tableau, et nota mment sur l'air joyeux de la foule, qui se presse au de-
vant du Béarnais. « — Eh! bien, » dis-je à la femme, « nous pourrons bien en voir autant. — » Oui, monsieur, me répondit- elle, et même, on » dit que c'est pour le 25 août. — Le 25 août, c'est » un peu tôt, » repris-je, « mais pour le 29 sep- » tembre (date de la naissance du prince) ce serait » bien possible. — Oh ! monsieur ! le 29 septembre, » ce serait bien loin ! »
Cette idée populaire qui allait spontanément vers le prince exilé, comme vers l'espoir et la ressource de la situation, elle se traduisit dans un surnom significatif qui courait alors : Monsieur Crédit.
Je pris ce surnom pour titre et pour thème d'une chanson sur l'air connu : C'est Vamour, -l'amour, l'amour. D'abord lithographies, puis, imprimés sous le manteau (l'imprimeur qui s'en chargea fit ce travail lui-même, pendant la nuit), les couplets de Monsieur Crédit coururent promptement Paris et les départements. Un journal de Nantes, fort opposé à la cause du comte de Ghambord, le National de VOuest, fut, sans le vouloir, l'agent le plus actif de cette publicité. La chanson légitimiste étant arrivée jusqu'à lui, il la dénonça bruyamment, et il commit la gaucherie de la donner tout entière. Les journaux blancs profitèrent bien vite de ce pas de clerc : ils s'empressèrent de publier l'œuvre prohibée, avec l'article hostile qui l'encadrait et lui servait de passeport : de la sorte, Monsieur Crédit lit en peu de temps son tour de France. Plus tard, Jeanne, le papetier du passage Choiseul, imprima et mit en vente cette chanson avec un portrait du
prince : il y eut saisie et procès; mais Monsieur Crédit fut acquitté par les jurés,
Je suis à même de l'affirmer : les néo-légitimistes, que le besoin de la situation poussait vers le comte de Chambord, embarrassaient souvent ses anciens partisans par l'ardeur de leurs questions à son sujet, par leur impatience de sa venue. À V Opinion publique, où je collaborais alors, nous étions en relations amicales avec Albert Gler, le spirituel co-homme tfEtat de Louis Desnoyers et d'Altaroche au Charivari, et qui est mort consul de France dans un port d'Italie. Albert Gler ne voyait plus que le comte de Chambord pour solution. « Mais que fait donc votre prince ? Pourquoi » n'arrive-t-il pas? » nous demandait-il avec insistance, comme si nous avions eu pouvoir de satisfaire à ses désirs, — que nous partagions bien vivement.
Hélas! pourquoi notre prince n'arrivait-il pas? Demandez à ceux qui le conseillaient et qui le renseignaient.
Il était impossible d'ignorer le mouvement de l'opinion, à moins de vivre dans la cave la plus profonde, hors de tout contact avec l'air extérieur et le courant des idées. Je ne sais où vivaient, — moralement, au moins, — les correspondants du comte de Chambord à Paris; mais s'ils avaient su leur métier et voulu faire leur devoir, ils lui auraient dit : « Venez, accourez sur-le-champ, sans » tarder d'un jour ni d'une heure ! »
Admirez le concours de circonstances favorables
que la Providence lui avait ménagé, concours que Ton n'aurait jamais attendu.
Naguère, la seule chance en laquelle les légitimistes espéraient, c'était, après la mort de Louis- Philippe, les difficultés d'une régence, les dissentiments qui pourraient surgir entre les membres de sa famille ; et le coup de foudre le plus imprévu avait renversé, avec Louis-Philippe, sa dynastie tout entière.
Avant la révolution de Février, les adversaires du comte de Chambord lui opposaient les images et la crainte de la guerre civile ; et les événements avaient marché de manière que non-seulement le romte de Chambord n'avait pas besoin de faire appel à des luttes intestines, mais encore qu'il apparaissait comme un point de ralliement et d'appui pour en prévenir le retour.
Qu'on se reporte à ce moment : qu'on se rappelle ce cri de tous côtés : « L'ordre ! l'ordre ! sauvons l'ordre ! sauvons la société ! » — les esprits effrayés, épouvantés de la lutte de Juin, et ne demandant qu'une assurance contre de tels malheurs. Au milieu de cet émoi des esprits, de ce cri des intérêts que M. le comte de Chambord eût paru sur un des points de la France où d'anciens dévouements lui garantissaient l'effet moral d'une première adhésion considérable. Acclamé tout d'abord par une force imposante et pacifique à la fois, qu'il eût lancé mne proclamation dans un sens large et libéral, écartant bien loin toute idée de réaction et de parti, s'adressant à tous ceux qui voulaient l'ordre.
la sécurité, la préservation de la guerre civile ; puis, voyez-le marchant vers Paris, appelant à lui sur sa route toutes les gardes nationales déjà en mouvement, dont la seule opinion, la seule devise était le salut public; — montrant aux populations sympathiques ou tout au moins curieuses cette physionomie prévenante, cette bienveillante aifabilité si bien faite pour leur plaire ; — souvenezvous que, dans ce moment exceptionnel, les conditions ordinaires étaient renversées; que l'élan et l'intervention des départements leur donnaient un poids inusité dans la balance, et qu'au lieu de subir, comme de coutume, l'action parisienne, c'étaient eux qui manifestaient leur action sur la capitale; — ajoutez que l'armée, surtout par ses chefs, était médiocrement favorable au gouvernement de Février. Je n'aurai pas la témérité d'affirmer que le succès fût certain, mais je dis avec la plus profonde conviction que les chances étaient très grandes, et que l'héritier des Bourbons, sans avoir à tirer l'épée, sans avoir besoin, comme son aïeul Henri IV, d'être le « vainqueur de ses sujets, » avant d'être « leur père, » serait entré dans Paris par la plus belle porte qui pût jamais lui être ouverte.
Objectait- on la difficulté d'arriver en France? Les obstacles n'étaient pas sans doute plus grands qu'ils ne le furent pour don Carlos, quand on lui fit traverser Paris, la France entière, la frontière d'Espagne, malgré la police des deux Etats; — pour la duchesse de Berry, lorsque, des côtes de Provence, elle parvint jusqu'en Vendée, en trompant tous les
yeux d'un pouvoir mis en éveil par la saisie du navire qui l'avait apportée, et par la certitude de son débarquement. Quelle qu'en fût l'issue, la tentative était honorable et belle; même en cas de non succès, elle jetait sur le prince une noble lumière, elle servait mieux son nom et son avenir que l'inaction où le retint un fatal système.
Mettons les choses au pis : la captivité, la prison, — car la République nouvelle, d'accord avec nos mœurs, avait brûlé sans retour l'échafaud du 21 janvier. La prison ne tue pas toujours une cause; bien plus, on a vu le résultat tout opposé.
Charles-Edouard joua sa partie ; il la joua, lui, dans des circonstances infiniment moins propices, venant déployer un drapeau de guerre contre un gouvernement bien établi, réclamant une couronne déjà bien affermie sur une autre tête, et Charles- Edouard fut pourtant tout près de réussir, et s'il échoua, ce fut avec gloire. Il ne s'agissait pas, pour le comte de Chambord, de recommencer Charles- Edouard : il serait arrivé, au contraire, comme la solution d'un état de choses encore troublé, incertain ; il serait arrivé avec un drapeau de paix à la main, quand ce drapeau était celui que tous les besoins de la situation appelaient.
Mais pour cela, il fallait inspiration, énergie, décision, promptitude; il fallait saisir l'occasion aux cheveux, s'élancer hardiment par cette voie providentielle qu'un moment de retard fermerait.
Que voulaient donc de mieux les conseillers de i'exiî? Attendaient-ils que le pouvoir existant eût
l'abnégation méritoire de convoquer régulièrement la France, de lui demander si elle voulait le retour de la monarchie bourbonnienne; puis, le vote afïirmatif obtenu, le couvert royal étant mis, ces conseillers temporiseurs auraient-ils jugé le vœu assez prononcé, les voies assez faciles, quand une députation des grands corps de l'Etat serait venue chercher le prince dans un carrosse à six chevaux?
Au lieu de la politique active qui avait si bien rencontré son heure, il vint de Froshdorf une lettre écrite par le comte de Ghambord, à l'occasion de la mort de M. de Chateaubriand, et qui contenait de fort nobles sentiments sur les journées de Juin, des vœux pour la France très-bien exprimés. Nous fîmes imprimer cette lettre à grand nombre d'exemplaires et au modique prix d'un centime ; on la distribua, on la répandit le plus qu'il fut possible; mais à quoi sert de préparer les esprits, si ce travail ne doit pas trouver son application? Que pouvait une lettre, toute belle qu'elle fut, si nulle action ne l'accompagnait?
Plus d'une fois, quand j'exprimais mon opinion sur la faute immense qui fut commise alors, j'ai entendu d'honnêtes légitimistes de salon me répondre : « Supposons même que le prince eù+; réus- » si ; ce n'eût pas été pour longtemps : il ne serait » pas resté : il a donc bien fait de se tenir tran- » quille. »
Voilà une logique avec laquelle on avance bien ses affaires !
Il n'est pas probable que Sully, ou Crillon, ou La
Noue, ou les amis de Gustave Vasa, fussent particulièrement préoccupés des difficultés que leur maître aurait à se maintenir, une fois arrivé au but. A qui eût fait cette objection, ils auraient dit : « Ar* » rivons d'abord, et nous verrons après. »
Mais les honnêtes légitimistes dont je parle n'étaient pas de cette étoffeélà. Il aurait fallu que, pour eux, M. le comte de Chambord revînt par la puissance d'un miracle. Ils redoutaient la moindre agitation sur la place publique, ils avaient peur de tout mouvement dans l'air ; ils craignaient que M. le comte de Chambord ne s'exposât; mais ils craignaient tout autant qu'il ne les exposât, par contre-coup , ne fût-ce qu'à manger leur soupe froide, et, l'occasion une fois perdue, ils ont trouvé ce commode et beau raisonnement pour s'épargner les regrets.
Que M. le comte de Chambord en fût arrivé à coucher aux Tuileries, le plus grand pas était fait. La situation aurait eu ses difficultés, sans cloute; mais c'est là que se fussent exercés le tact, la sagesse, l'esprit conciliant et éclairé du prince. Je ne crois pas que Henri IV, placé entre les royalistes et les anciens ligueurs, entre les catholiques et les protestants, n'eût qu'à conduire une voiture sur une belle route sans cailloux ni ornières; — et cependant il sut bien se maintenir.
Oh ! les puissants logiciens qui ont imaginé un moyen si excellent, si sûr, si infaillible, pour ne pas tomber d'une échelle !
Ce moyen, c'est de n'y pas monter.
Les chances de M. le comte de Ghambord duré rent quelques semaines. Rien n'arrivant, ce mouvement spontané d'idées qui s'était fait vers lui dut s'affaiblir et s'évanouir, le courant de l'opinion dut se détourner, — et il se détourna..
Au commencement de septembre, la question de la présidence de la République fut posée : on sait le reste.
Le moment était passé. Le concours des événements n'amène guère deux fois une occasion pareille, et d'ailleurs les hommes qui la laissèrent échapper avaient trop bien donné leur mesure.
Je ne pense pas m'exagérer les chances qui s'offrirent alors à l'héritier des Bourbons ; je vois ces faits comme s'ils étaient vieux d'un siècle et plus. Je suis à présent si loin des illusions, que je me suis maintes fois étonné de celles où vivaient encore d'honorables convictions , après une telle épreuve.
Dès lors, les légitimistes, sans renoncer à des affections respectables, ne pouvaient-ils accepter franchement un ordre de choses qui leur avait rouvert la vie politique en affranchissant leur conscience, et sous lequel ils n'auraient servi que le pays?
J'ose penser que cette position était préférable aux intrigues stériles qui s'agitèrent dans les coulisses de l'Assemblée législative, les deux fractions monarchistes jouant au fin l'une avec l'autre, et n'aboutissant qu'à se neutraliser.
Je dis franchement mon avis en ce qui touche les autres: il est juste que je ne sois pas moins sincère pour moi-même.
Je veux donc, en scrutant mon for intérieur, rechercher pourquoi, au 10 décembre 1848, ce n'est pas pour le général Cavaignac que j'ai voté.
Voyons : ai-je cédé à l'influence prestigieuse qui fut si puissante alors, surtout dans certaines classes de la population ? — Non : je le dis aussi franchement aujourd'hui que je l'aurais dit dans un autre temps.
Ai-je obéi à la rancune que m'aurait laissée la maladroite visite faite chez moi par la police ? Petite affaire particulière qui n'avait eu, d'ailleurs, aucune suite.
D'autres actes un peu trop africains, et sentant un peu le sabre, tels que la suspension arbitraire do la Gazette de France, me froissèrent et m'éloignèrent davantage. Mais l'impression que me causèrent, comme à tant d'autres, les paroles bien malheureuses prononcées parle général dans deux séances de l'Assemblée constituante, voilà quelle fut surtout la raison qui m'empêcha de voter pour lui.
Dans ces quelques mots, — qui lui aliénèrent la majorité de l'opinion dite modérée, sans lui concilier le parti extrême, — je vis ce que l'on y vit généralement, l'apologie d'une époque détestable et détestée. Une même protestation s'élança de toutes les consciences que révoltent les crimes de la Terreur : elle se fit jour d'abord dans la presse, et plus
tard, elle se traduisit au scrutin pour la présidence de la République.
A présent que le temps et l'étude ont passé làdessus, je suis persuadé que ces fa taies imprudences de langage n'avaient pas, dans l'intention de Cavaignac, la portée qu'on leur donna ; je crois également qu'il eût offert les garanties désirables à la sécurité publique, et que, une fois dans la position normale de premier magistrat constitutionnel, il aurait été l'homme de la loi; l'honorable probité politique dont il fit preuve, et à laquelle tous les partis ont rendu hommage sur sa tombe, vient à l'appui de cette opinion.
Mais il avait suffi de quelques paroles irréfléchies pour amener un entraînement en sens contraire, dont je n'ai pas à juger les conséquences.
Puisque je suis en train de faire mon examen de conscience politique, je vais parler d'un écrit auquel les circonstances prêtèrent une publicité infiniment au-dessus de sa valeur intrinsèque : c'est la petite brochure intitulée la Vérité aux Ouvriers, aux Paysans, aux Soldais.
C'était au mois de mars 1849. Les élections générales pour l'Assemblée législative étaient fixées au mois de mai. Cette immense préoccupation remuait tous les esprits, échauffait et mettait en mou-
vement toutes les opinions : une vive et ardente polémique enflammait la presse.
Des idées Vraiment subversives, des appels vraiment malfaisants, étaient lancés dans les masses par certains journaux, apôtres bien maladroits de la République et de la liberté. Frappé du danger, comme tout honnête homme devait l'être, j'eus la pensée d'opposer à ces blâmables prédications un écrit tout à fait populaire par sa forme, son langage et son prix. Je me mis aussitôt à l'œuvre, et dansla huitaine une petite brochure fut souspresse. Elle parut le 19 mars, chez Garnier frères, au Palais-Royal ; elle formait une feuille ou 36 pages grand in-18 et d'une impression compacte, au prix de 10 centimes. Je l'avais fait tirer à dix mille exemplaires. La publication eut d'abord lieu pour mon compte et à mes frais.
A peine mise en vente, ma légère brochure, qui entrait dans le vif de la situation, ût un rapide chemin. En très-peu de jours, les dix mille exemplaires furent épuisés : un second, puis un troisième tirage s'enlevèrent encore plus vite. Les frères Garnier, dont le flair exercé sentit là un grand coup d'à-propos, m'offrirent de prendre l'affaire à leur compte: je m'arrangeai avec eux, et je n'eus pas sujet de m'en repentir. Entre les mains de ces habiles éditeurs, et les élections de plus en plus proches redoublant l'ardeur de la lutte et de la propagande, le succès alla croissant : ce fut un crescendo, un fortissimo, une vraie traînée de poudre.
Le comité dit de ta rue de Poitiers était dans son
coup de feu. 11 adopta mon écrit ; il conclut avec mes libraires et moi des arrangements pour que le prix, déjà bien modique, fût réduit à cinq centimes, afin de prêter encore davantage aune vaste propagation. Les exemplaires s'expédiaient dans les départements par gros ballots : il y eut des candidats électoraux qui en prirent plusieurs milliers. Une seule imprimerie, malgré les ailes de la vapeur et de la mécanique, eût été loin de suffire aux demandes : la presse roulait sans relâcbe dans trois ou quatre maisons à la fois. Les violentes attaques lancées par des plumes et des voix maladroitement ennemies, constatèrent cette vogue extraordinaire et ne firent qu'y aider.
Tant il y a que la Vérité eut à Paris cinquantesix tirages bien authentiques, chacun à dix mille exemplaires; plus deux tirages pareils qui furent faits à Rouen, avec mon autorisation, pour les besoins locaux. Comptez en plus les mains de passe, c'est-à-dire la main de papier que l'usage permet de faire tirer en sus pour chaque rame ; déduisez de l'autre part ce qui resta en magasin quand la vente vint à cesser avec les élections terminées : on arrive à un chiffre d'environ six cent mille exemplaires jetés en six semaines dans la circulation. 'C'est probablement, en son genre, un fait unique.
Est-ce à dire que j'en tire gloire? Nullement. Si je le cite, ce fait, c'est comme curiosité, c'est comme détail à noter dans l'histoire politique du temps. Lorsqu'il m'est arrivé depuis de jeter les
yeux sur cette brochure, je me suis demandé s'il était bien possible qu'elle eût obtenu les honneurs d'un tel succès ; j'ai fait un triste retour sur des œuvres longuement élaborées qui ont peut-être une certaine valeur, et j'ai pensé qu'il était bien fâcheux d'avoir réussi infiniment plus avec le mince opuscule de circonstance qu'avec des travaux où j'ai mis tant de soins et de peine.
Puis, en me relisant aujourd-hui, je regrette non pas l'intention qui était bonne, mais, sous certains rapports, la manière dont je la traduisis ; je regrette le parti qu'ont pu tirer de cet écrit des opinions, ou plutôt des intérêts, auxquels je suis loin de m'associer.
Oui, j'eus raison de combattre des idées mauvaises, aussi inconciliables avec un gouvernement républicain, qu'avec un gouvernement monarchique; mais j'aurais dû, par des réserves bien expresses, prévenir toute confusion que l'on tendrait à établir entre ces idées et les vraies doctrines libérales, au préjudice de ces dernières ; en même temps que je prémunissais le lecteur populaire contre les sycophantes de liberté, j'aurais dû le mettre en garde contre les sycophantes de l'ordre, autre danger de la situation.
Ce fut surtout un des côtés de la question qui me frappa, et je négligeai l'autre. Par là, mon écrit fut incomplet, et il n'est pas tel que je le ferais maintenant, s'il était à refaire.
Il faut être Dieu, pour ne jamais se tromper : il
faut être un sot, pour croire qu'on ne se trompe jamais, ou, quand on a la conscience de son erreur, pour se refuser à la reconnaître.
15 Juin 1849. — Je vis, ce jour-là, de bien tristes tableaux de destruction. J'allai visiter les deux imprimeries envahies et saccagées, l'avant- veille, — le jour de la tentative des Arts et Métiers, — par des gardes nationaux de la lre légion, appartenant au bataillon commandé par M. Vieyra. L'une était l'imprimerie Proux, rue Neuve des Bons-Enfants; l'autre celle de M. Boulé, rue Coq-Héron.
Dans l'une et dans l'autre, on imprimait des journaux de la démocratie avancée. 'Si ces journaux étaient coupables, on pouvait les poursuivre et les atteindre légalement; mais rien n'excuse des actes de brutale et sauvage violence.
Dans l'imprimerie Proux, la dévastation n'avait frappé qu'une partie des ateliers ; mais chez M. Boulé, elle était totale. A l'Assemblée nationale, des voix officieuses voulurent atténuer les faits, les réduire à des caractères renversés et dispersés, ce qui aurait déjà constitué un acte suffisamment condamnable ; mais ce ne fut pas tout, il s'en faut : je témoigne de ce que j'ai vu, et j'atteste que le sac fut complet.
Du haut en bas de la maison, tout n'était que ruines. Non-seulement les dévastateurs s'étaient achar
nés sur le matériel d'imprimerie, presses, formes, caractères, tout cela mutilé, brisé, confondu dans un affreux chaos, mais encore ils n'avaient pas épargné les marbres des cheminées, les glaces, les carreaux, jusqu'à la monture des fenêtres. En un mot, il ne restait d'entier que les murs. Or, il n'y avait pas eu l'ombre d'une résistance et d'une lutte, dans ces ateliers réduits à l'état d'une maison de Saragosse prise d'assaut : les assaillants n'avaient eu à enfoncer que des portes ouvertes.
La propriété, dans toutes les circonstances, ne doit-elle pas être doublement sacrée, pour des hommes qui s'intitulent défenseurs de la propriété? De pareils excès ne deviennent-ils pas encore plus coupables, de la part de ceux que la cause de l'ordre compte parmi ses soldats? Qu'auraient fait de pis, je le demande, les hommes de désordre et d'anarchie?
Au lieu de pallier ces faits déplorables, il fallait les flétrir sans ménagements. Par là on aurait mieux servi les principes salutaires compromis par des champions qui les mettaient si peu en pratique.
Deux souverains,— François Ier et Charles-Quint, — viennent de ceindre la couronne : tous deux jeunes et superbes, ils sont animés l'un contre l'autre d'une rivalité jalouse. Ils se regardent réciproquement le blanc des yeux, ils se sentent les
nerfs agacés; ils ont envie de se chercher noise et de se mesurer ensemble.
Ces deux messieurs pourraient, direz-vous, satisfaire leur envie et vider leur affaire seul à seul, soit àTépée ou à la dague, ou au bâton, soit à telle autre arme qui leur conviendrait : de cette manière, ils n'exposeraient que leur propre tête et leurs propres membres.
Mais ce procédé-là ne serait pas régulier. Parce que leurs souverains respectifs se sont regardés de travers, il faut que des millions d'hommes pâtissent et que des centaines de mille aillent se canonner, s'arquebuser, se sabrer, s'entrepercer l'abdomen sans savoir pourquoi.
Il est juste de dire qu'au moins François Ier combattit en personne avec les siens, tandis que d'autres souverains se plaignent de leur grandeur qui les attache au rivage, comme, selon Boileau, Louis XIV au passage du Rhin; mais François Ier, en mettant sa vie en jeu, ne rachetait pas celle de ses sujets tués; et, comme, en outre, il se fit prendre à Pavie, il fallut, pour surcroit, que son royaume payât sa rançon.
Tel autre prince compte des aïeux qui se sont illustrés parleurs victoires et conquêtes : il ne tient qu'à lui de vivre en paix avec tout le monde ; mais il s'ennuie du repos ; il craint qu'on ne l'accuse de dégénérer : il veut continuer les traditions de ses ancêtres. Cette noble ardeur mettra en feu tout un continent : encore s'y trouve-t-elle trop à l'étroit. Eh ! malheureux, il faudra pourtant bien, un jour,
te contenter de beaucoup moins de place, dans la boite qui nous attend tous, boite en cèdre ou en sapin.
Un troisième est épris dune belle qui ne voit pas de coiffure plus seyante, sur la tête d'un amant, que les lauriers de la gloire.
Pour obtenir son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, J'ai fait la guerre aux rois ; je l'eusse faite aux dieux.
Rien ne plaît tant aux yeux des belles, Que le courage des guerriers . . .. . .
même quand ces guerriers se battent par procuration. Ce goût pour les lauriers, chez la Célimène d'un potentat, coûte cher à l'humanité. Afin de s'en procurer une moisson convenable, le prince trop amoureux fait tuer deux cent mille hommes. La belle Hérodias fut moins exigeante : elle se contenta d'une seule tête.
Un autre a fait de profondes études sur l'art de Végèce et de Follard : c'est un jeu d'échecs où il remporterait le premier prix. Mais il s'agit de passer de la théorie à la pratique. Pour remplacer les pièces en bois, réminent joueur prend des pièces en chair et en os, et il engage une partie qui dure quelquefois plusieurs années, brûle cinquante villes et décime toute une génération ; bagatelle, pourvu qu'il laisse dans l'histoire le renom d'un grand tacticien.
Je voudrais bien savoir si les Français et les An-
glais qui s'entretuèrent à Fontenoy, se souciaient beaucoup de la succession à la couronne d'Autriche, cause première de la latte. En tous cas, ils usaient de procédés réciproques infiniment aimables; ils s'invitaient mutuellement à tirer les premiers. Messieurs les officiers des gardes-françaises l'emportèrent dans cet assaut de bonne grâce, et les Anglais eurent l'avantage du premier feu : il tomba quelques centaines de soldats français. Je suppose que les pauvres diables auraient volontiers dispensé leurs chefs d'être si chevaleresques.
Si l'on fût convenu, la bataille finie, d'une trêve pour enterrer les morts, les survivants à cette lutte de politesse et de coups de fusil, auraient eu ensemble les entretiens les plus courtois ; puis, l'heure de la suspension d'armes expirée, ils se seraient remis à se charger, à se perforer, à s'entr'égorger de plus belle, comme les ours et les boules-dogues de la barrière du Combat, — toujours à propos de la succession autrichienne.
N'est-ce pas absurde et horrible à la fois ?
Et votre conclusion ? me demanderez -vous. Ma conclusion, la voici.
Le souverain qui engage une guerre sans la nécessité la plus absolue, sans l'intérêt national le plus impérieux, — soit qu'il s'appelle Alexandre, Crengiskan, Charles XII, n'importe, — est un criminel de lèse-humanité au premier chef.
Et les peuples qui admirent tant ces fameux ravageurs, ressemblent à l'Egyptien de l'antiquité se
faisant un dieu du crocodile qui le mangeait, ou à de pauvres moutons qui s'extasieraient devant la gloire du bouclier.
Une catastrophe arrive sur un chemin de fer : dix, quinze, vingt, trente personnes tuées ou blessées. Vous f ternissez à la lecture de ces douloureux détails : c'est le navrant entretien de tout le jour : on est près de maudire l'invention, — si magnifique pourtant, ~- d'où naissent ces désastres lamentables.
Sous vos fenêtres, un homme est écrasé par une voiture, ou tombe d'un toit : le hasard vous rend témoin de l'accident. Vous voyez ce malheureux qu'on emporte, son sang qui couvre le pavé ; ce lugubre tableau vous poursuivra ; vous n'en dînerez pas, vous en rêverez la nuit.
Mais voici un bulletin de bataille que vous apporte le journal. Là, il s'agit de quinze mille, vingt mille, trente mille hommes, — peut-être plus, — qui sont restés sur le carreau, — trente mille hommes hachés, broyés, foulés aux pieds des chevaux, écrasés sous les roues des canons, pantelants, se tordant, criant, hurlant, des têtes et des membres épars, des monceaux de morts et de vivants pêle-mêle, un immense charnier humain qui couvre deux lieues, où les blessés, les mutilés gisent sous le soleil, sous la pluie, sous la neige, attendant
peut-être vingt-quatre heures un premier secours et expirant sans soulagement dans une lente agonie. C'est l'horreur à sa plus haute puissance, une horreur qui est à la catastrophe du chemin de fer comme mille est à un. Chacun de ces vingt ou trente mille malheureux est dans le même état que l'homme dont l'accident isolé vous a impressionné si vivement. Mais, pour le cas présent, votre sangfroid n'est nullement altéré.
— Oh! oh! voilà une grande nouvelle! ditesvous, comme vous diriez : « Oh! oh ! on a joué hier » un grand drame à la Porte Saint-Martin. »
Sur quoi vous vous mettrez à table pour déjeuner, et, sans perdre un morceau, vous lirez le friand récit de l'effroyable boucherie.
« Nous avons fait un affreux carnage de l'ennemi, » ajoute le bulletin ; et vous répétez très content, quoique vous ne soyez pas un cannibale, et que ces ennemis taillés en pièces soient des hommes comme vous : « Nous avons fait un affreux carnage » de l'ennemi. »
Le bulletin plus ou moins véridique termine en disant : « Nos pertes sont peu considérables, » ce qui ne vous laisse aucun poids sur le cœur. Ces pertes « peu considérables, » Dieu sait quel lamentable convoi elles offriraient encore à vos yeux ; mais cette boucherie étant une victoire, vous mettrez, le soir, des lampions à vos fenêtres, et vous irez joyeusement, en famille, voir les illuminations.
J'avoue que je ne comprends pas les illumina-
dons et les réjouissances pour une bataille, fût-ce la plus éclatante victoire. Il y a toujours là un immense deuil pour l'humanité, une sinistre odeur de cadavres, des milliers de blessés souffrant et gémissant dans les ambulances, tandis qu'on admire l'effet des lampions et des lanternes chinoises ; une quantité de familles qui pleurent sur un fils ou sur un frère, et pour qui ces réjouissances sont un coup de poignard. Les mères ne s'informent pas si c'est une victoire ou un revers qui leur enlève leur enfant.
Un incendie éclate dans la ville : quatre ou cinq maisons brûlent. Vous vous écriez : « Quel malheur! » et le malheur est grand, en effet. Vous allez voir les ruines fumantes, vous revenez navré : vous souscrivez avec empressement pour les victimes; mais, dans le bulletin de la bataille, figure l'incendie total de quatre ou cinq villages qui ont servi de théâtre à l'action. Cet accessoire ne fait qu'ajouter au dramatique du récit.
S'il faut, au point de vue politique, regarder comme heureux le résultat de la bataille, n'oublions pas le coté lugubre et funeste ; ne fêtons pas une vaste hécatombe humaine avec les joyeuses démonstrations du plaisir, et gardons nos lampions pour la signature de la paix.
Dans les expositions de peinture, les tableaux de bataille sont toujours ce qui plaît le plus au bourgeois, surtout si les morts et les blessés abondent, si l'on voit beaucoup de sang bien rouge, si l'on se massacre avec bien de l'acharnement. Ces ta-
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bleaux-là, fussent-ils fort médiocrement peints, attirent bien plus le bourgeois que tous les chefsd'œuvre de Raphaël. Il regarde ce sang et ce carnage avec un cœur de Spartiate.
De Spartiate, ô bourgeois! ne serais-tu pas plutôt originaire de la Béotie ?
Que voulez- vous ! Je n'aime pas placer mon respect à l'aventure , malgré certaines idées convenues.
Une de ces idées, c'est qu'un pensionnaire des Invalides, — surtout s'il est manchot ou pourvu d'une jambe de bois, — mérite, sans autre raison, mon coup de chapeau. N'en déplaise à cette croyance, je demande la permission de ne saluer qu'après renseignements et sous bénéfice d'inventaire.
Deux soldats marchent ensemble au feu. L'un est le meilleur sujet du régiment, l'autre en est, à tous égards, la plus triste recrue, ce qu'on appelle un pilier de salle de police, un mauvais soldat. S'il va en avant, c'est peut-être parce qu'il ne peut pas' aller en arrière.
Or, un boulet survient, — il n'est ri§n de plus aveugle qu'un boulet ; — il ne choisit pas son monde; il emporte, sans y regarder, ce qui se trouve devant lui. C'est justement la jambe du mauvais soldat qu'il rencontre en chemin.
Voilà donc ce chenapan promu, par la grâce du
hasard, aurang « de glorieux débris, » au lieu d'avoir comme perspective probable les compagnies le discipline et les ateliers pénitentiaires.
On le place aux Invalides; l'Etat se charge de son sort : c'est juste; mais êtes-vous sûr que la jambe de bois va opérer en cet homme une transfiguration morale, épurer ses habitudes, ses inclinations et ses mœurs?
Malheureusement, s'il faut en croire les quartiers voisins des Invalides, plus d'un, parmi les habitants de cet asile de la gloire, ne réaliserait guère l'idéal que l'on voudrait se créer. Peut-il en être autrement? Le plomb et le fer n'atteignent-ils pas sans distinction les meilleurs et les pires éléments de l'armée?
J'ai beaucoup d'estime pour le militaire qui en est digne; mais je n'adore pas la botte forte et je ne place pas d'emblée le bonnet à poil au rang des astres.
« Honneur aux braves 1 » dit- on. Oui, sans doute, honneur aux braves, à condition, toutefois, que cette qualité de la bravoure soit accompagnée de quelques autres.
Vit-on jamais hommes plus intrépides que les condottieri du moyen-âge, que les flibustiers des Antilles, que les pirates, les écumeurs de mer dont une corde fait justice quand on les prend? Ceci prouve que le courage des champs de bataille est un titre fort incomplet s'il est isolé des qualités morales. Les couplets de gloire et victoire ne changent rien à eette vérité.
11 y a pourtant des imbéciles portés à voir de préférence le type du parfait militaire dans l'individu qui a les allures, et la vie d'un truand.
Par exemple, on badine sur la maraude, on fait là-dessus des dessins plaisants : le canard ou le matou du bourgeois* du pékin, mis dans la marmite du bivouac, c'est connu.
La maraude, c'est tout uniment le vol. Ce même vol, dans d'autres conditions, rencontrerait-il autant d'indulgence et de bonne humeur?
Au lieu de cette maraude en petit, ce sera la maraude en grand, la maraude procédant par millions, comme l'ont pratiquée certains généraux dont les fourgons étaient connus et proverbiaux. Encore le vol, un genre de vol à main armée, qui aurait mal tourné si le coupable n'avait commandé que vingt ou trente hommes, au lieu d'en commander vingt ou trente mille.
Sous l'abri de l'uniforme et de l'état de guerre, un homme se sera livré à tous les excès de la violence, de la rapine, de la débauche, de la brutalité ; il aura commis des crimes, de véritables crimes, qui passent pour gentillesses en campagne, et qui, dans la vie ordinaire, l'auraient mené en cour d'assises. Suis-je obligé d'honorer ce bandit, par cela seul qu'il a des moustaches grises et une balafre à travers la figure ?
J'ose croire que non.
Oh ! si l'on épluchait les comptes de certains guerriers fameux, qui ont leur nom gravé sur des colonnes triomphales et sur des tables d'airain 1
324 SOUVENIRS ET PPOPOS DIVEBS.
Pour échantillon, Vaudamme est un des généraux inscrits sur l'arc de triomphe de l'Etoile. Dans le dossier de celui-là, je me contenterai de rappeler ses propres rapports (voir le Moniteur de 1793 ou 1794) dans lesquels il se vante d'avoir fait de sa main l'office de bourreau en dépêchant à coups de sabre ou de pistolet des émigrés prisonniers.
Ne vous étonnez donc pas qu'avant d'accorder mon hommage aux sabres éminents, je me réserve expressément le chapitre des informations.
Les conseils de guerre se chargent tous les jours de démontre1;, par les délits et les crimes qu'ils ont à juger, combien serait absurde le fétichisme de l'uniforme. Tout comme le paletot et la blouse, l'uniforme couvre d'honnêtes et de malhonnêtes gens. Je veux savoir à qui j'ai affaire, avant d'accorder estime et confiance à l'homme en paletot ou en blouse ; je ne crois pas qu'un autre habit rende cette précaution superflue.
A un jeune homme qui se propose d'entrer à vSaint-Cyr et d'embrasser la carrière des armes, voici ce que je dirai :
« Mon cher ami, si, non content de remplir strictement les devoirs de l'épaulette, vous cultivez votre intelligence et votre âme, si vous occupez honorablement vos loisirs, si vous cherchez en vous-même les ressources que vos garnisons vous refuseront souvent, si vous demandez à votre état le bien spécial qu'il offre à faire ; si, aux qualités de la vie militaire, vous joignez celles qui vous feraient estimer dans la vie civile (et cette réunion, Dieu
merci, n'est pas impossible), oh ! dans de pareilles conditions, suivez \otre penchant.
» Mais si, en dehors du service, vous ne savez faire autre chose que de croupir dans ou devant un café, selon la saison, en jouant aux dominos la consommation d'absinthe ou de petits verres ; si tous ne gravitez qu'entre le champ de manœuvres et le billard-estaminet ; si vos conversations ne roulent que sur un beau carambolage ou sur des histoires de mauvais lieu ; si, privé, comme vous pouvez l'être, de relations intellectuelles, vous vous rabaissez jusqu'aux éléments qui vous entourent., au lieu de vous élever au-dessus d'eux, alors vos facultés morales iront s'annulant et s1 oblitérant; alors, pour tout dire, il n'y aura pas d'existence plus abrutissante que la vôtre.
» Dans ce cas, mon jeune ami, j'aimerais beaucoup mieux vous voir honnête artisan, et vos épaulettes seraient bien peu enviables, quand même, par une chance propice, par l'avancement rapide de la guerre, trois étoiles d'or devraient un jour les rehausser. »
Gloire à tous les genres d'intrépidité !
Je ne chercherai pas de prééminence parmi eux ; mais, dans tous les cas, aucun courage n'est supérieur à celui de l'homme qui, sans avoir l'excitation du tambour et de la poudre, l'enivrement de
la mêlée, l'ardeur de la défense personnelle, se précipite à travers les flammes ou les flots débordés, pour leur arracher une victime. L'exploit du champ de bataille peut être plus éclatant, mais Vautre est certainement tout aussi beau.
Aussi, j'estime autant que les décorations les plus illustres et les plus recherchées, la simple médaille de sauvetage qui atteste un dévouement de cette nature.
Pourtant, ô bizarrerie ! cette médaille ne serait pas bien portée dans un salon. C'est bon pour un marinier, pour un pompier, diraient certaines gens du bel air. — Idée fort absurde, et je le prouve.
Loin de moi l'intention de déprécier le moins du monde une croix bien acquise! Mais les hommes légitimement décorés conviendront que cet insigne, très-bien placé sur telles poitrines, n'avait rien à faire sur telles autres ; — et, plus que personne, ils ont lieu de regretter ces erreurs.
Que de gens ne doivent leur décoration qu'à une amitié, à une accoin tance, à une influence plus ou moins honorable à un emploi, à une position qui fait d'un ruban le complément presque indispensable du costume! Que de gens dont on passerait la personnalité au crible et à l'alambic, sans découvrir en eux le plus léger prétexte pour la distinction dont leur habit est illustré !
Encore, si ces décorations, créées pour récompenser le mérite et les services, ne tombaient que sur des gens simplement insignifiants ! Si l'on ne
faisait jamais pis que de satisfaire quelque amourpropre obscur, mais honnête !
Malheureusement, — et ici je n'accuse aucun pays, aucun pouvoir en particulier, tous ont fourni leur contingent à l'immense armée des décorés, et ont pu, par conséquent, égarer leurs faveurs ; — il est trop vrai que des insignes qui devraient toujours attester un talent, un mérite, une haute vertu quelconque, n'attestent pas môme toujours la simple prc- M té , ne vous disent pas toujours avec certitude : « Celui-ci est un homme à qui vous pourriez confier votre portefeuille ! »
11 n'en est pas ainsi pour la médaille de sauvetage. Elle exige un titre spécial et bien défini. En la voyant, vous êtes sur que le porteur s'est distingué par une bonne et belle action : elle signifie nécessairement : « Cet homme a joué ^es jours pour le salut de son semblable. » Le plus grand personnage, à défaut de la condition requise, désirerait en van ajouter cette modeste médaille à toutes les décorations dont il est chamarré. Pas moyen qu'il ait sauvé quelqu'un en se jetant à travers une fournaise ardente, s'il n'a jamais vu que le feu de sa cheminée ; — ou en luttant corps à corps avec un lleuve en fureur, s'il ne s'est jamais mouillé que dans un baki.
Quel individu fut jamais plus décoré, plus archidécoré que Talleyrand, ce type de l'athéisme politique et moral, chez qui les sots érigeaient le cynisme en supériorité d'esprit? Il comptait presque
autant de croix que de parjures, et ce n'est pas peu dire.
Tous les gouvernements pour lesquels ce bâtard d'Asmodée avait machiné, tripoté, rusé, protocole, diplomatisé pendant quarante ans, s'étaient crus obligés de contribuer à cette collection. Talleyrand était commandeur, grand'croix, grand officier, tout ce qu'il vous plaira ; il avait autant de cordons qu'on puisse s'en passer au cou, autant de plaques, autant de crachats (ne vous trompez pas sur le sens du mot) que puisse en recevoir un habit.
Mais il n'avait pas de médaille de sauvetage.
Que de belles phrases on avait prodiguées sur la fraternité des «nations, sur les liens intimes que serrent entre elles les chemins de fer, la télegra* phie électrique, les expositions universelles! La guerre, désormais, n'avait plus de raison d'être : c'était un gros non-sens, un monstrueux anachronisme, une énorme absurdité.
Or, au milieu de ce concert pacifique, et sous les auspices d'une paix européenne de quarante ans, une foule d'habiles gens consacraient sans relâche leurs méditations et leurs veilles à combiner les engins les plus meurtriers et les plus atroces. N'estce pas au siècle dernier qu'un docte chimiste, ayant retrouvé le secret perdu de l'ancien feu grégeois, reçut une pension de son souverain, à condi-
tion d'oublier sa découverte et d'en priver le monde? Notre siècle de philanthropie n'éprouve pas de ces scrupules.
Quand la guerre d'Orient s'alluma, ces aimables études se révélèrent par une foule de procédés qui se disputaient le prix de la férocité. Ce terrible feu grégeois n'était plus qu'une innocente chandelle romaine, en comparaison de tous les artifices diaboliques dont la société allait être dotée. Chaque jour, c'étaient des messieurs arrivant tout fiers et tout ravis avec un ustensile inédit de carnage, des inventeurs en lutte pour un nouveau moyen de transpercer, de déchiqueter, de rôtir tout vifs leurs semblables.
— Monsieur, c'est moi, et non pas vous, qui ai imaginé le pistolet à dix coups, avec lequel on casse très-commodément dix têtes en cinq secondes !
— Monsieur, c'est grâce à moi que désormais on abat une cible humaine à une demi-lieue !
— Monsieur, ma balle déchire bien mieux la blessure, elle est bien plus difficile à extraire; la plaie s'envenime et la gangrène s'y met bien plus sûrement !
— Monsieur, votre machine infernale n'est qu'un jeu d'enfant auprès de la mienne, qui fera sauter en l'air un vaisseau de cent-vingt canons, de manière à le mettre en canelle, contenant et contenu I
— Monsieur, vous n'êtes qu'un vil plagiaire ! A moi la gloire de la bombe asphyxiante, à moi la gloire de la drogue incenuiaire, qui ne se borne
pas vulgairement à brûler les maisons, mais qui s'attache à la chair des hommes et les fait expirer dans les plus horribles tourments !
Ne sont-ce pas là de singuliers titres à revendiquer, dans une époque où l'on se pique de civilisation ? N'est-ce pas une belle matière à récompense, en regard des prix Montyon que l'on distribue tous les ans ?
Quel contraste étrange, pour qui réfléchit tant soit peu ! Par ici, des hommes, disciples dévoués du grand Ambroise Paré, appliquant tous leurs efforts à perfectionner l'art de fermer les plaies, de soulager et de conserver ceux qui souffrent; par là, d'autres hommes mettant une ardeur égale à trouver des moyens jusqu'alors inconnus pour tuer de plus loin, pour faire des blessures plus aiguës, plus profondes, plus inguérissables, plus moi telles!
Deux camarades auront étudié ensemble la chimie, et seiont partis du même point: entre les mains de l'un, cette science cherchera des remèdes salutaires et bienfaisants ; entre les mains de l'autre, elle s'ingéniera exclusivement à des fabrications destructives et homicides.
Vous semble-t-il que tous deux méritent des encouragements égaux ?
Mieux vaut s'appliquer à perfectionner le soc de «harrue que l'obus ou la baïonnette.
Et l'inventeur d'engins féroces sait-il si sa découverte ne se retournera pas contre sa patrie, si son propre frère ou son propre fils n'en périra pas victime ?
Quand, chez les Grecs du Bas-Empire, on imagina cette composition nommée, à cause de son origine, feu grégeois (feu grec), elle put rester longtemps un secret, un monopole, car la science était alors un arcane, un mystère; mais ce secret môme finit par être pénétré, témoin l'emploi qui en fut fait par les Sarrasins, lors des croisades. A plus forte raison, de tels monopoles sont impossibles maintenant, et votre invention massacrante ne constitue aucun avantage en cas de guerre, pour votre pays. Il suffit à tout bon armurier d'avoir un de vos fusils entre les mains, pour en fabriquer de pareils; il suffit qu'un habile chimiste (et tous les pays civilisés en possèdent) ait une de vos bombes, une de vos fusées, pour la décomposer, l'analyser, larecomposer, la reproduire, et peut-être avec de nouveaux perfectionnements.
En sorte que, si vous exterminez autrui mieux et plus en grand, il y aura réciprocité. Veuillez dire où sera le bénéfice.
On a vu invoquer ce bel argument : — plus les moyens destructifs seront puissants, plus la lutte &era courte. Le siège de Sébastopol n'en a pas moins été l'un des plus longs, parmi les sièges modernes ; et le plus meurtrier, sans contredit, car, des deux côtés, on avait égalité d'agents de mort.
Et quarrive-t-il ? C'est que le crime s'empare de ces inventions diaboliques, élaborées en vue de la guerre. Le tonneau de poudre de la rue Saint-Nicaise n'était que l'enfance de l'art, en comparaison de ces bombes ou grenades fulminantes, de ces
machines de poche bien autrement infernales, qui ont servi pour l'attentat de la ree Le Peletier. On a trop ^airerrent reconnu, en cette sinistre occasion, l'émulation et les progrès qui se sont manifestés naguère dans la pyrotechnie destructive.
Je suppose que je fusse gouvernement, et qu'un quidam, ayant eu l'insigne bonheur de retrouver ou d'imaginer quelque machine de destruction à haute puissance, vînt, triomphant et fier, m'offrir sa découverte ; je m'empresserais de le loger hors de toute communication avec le genre humain ; ou je lui enjoindrais de garder son procédé pour lui seul, sous peine d'en voir faire aussitôt l'application sur sa propre personne.
0 ingratitude humaine ! Le colonel anglais Congrève imagine les fusées dévastatrices que vous savez, et il a la satisfaction de leur donner son nom ; le général Paixhans est également parrain des canons de son invention, dont les Russes, par parenthèse, se sont servis tout aussi bien que les Français ; la carabme Minié, — qui n'est pas restée davantage la propriété exclusive de la France, — porte pareillement le nom de son inventeur.
Mais Parmentier consacre ses efforts et sa vie à faire connaître et adopter une plante nouricière ; malgré les difficultés que les sots préjugés opposent si souvent à ce qui est bon , il dote enfin son pays de celte inestimable ressource ; il rend impossible les horribles famines d'autrefois ; — et le nom de parmentine, en vain proposé, n'attache pas le sou-
venir de Parmentier au précieux végétal dont il fut le propagateur !
Quelle gloire meilleure et plus véritablement belle que celle de ce grand bienfaiteur de l'humanité !
Quel nom a droit d'être plus populaire que le sien ? A qui les honneurs d'une statue sont-ils mieux dus , même ailleurs que dans sa ville natale ?
L'invention qui fait vivre les hommes, n'est-elle pas fort préférable à l'invention qui les tue ?
Dans l'article de la Biographie universelle sur le maréchal de Saxe, je lis : « Il eut la faiblesse de la plupart des grands hommes : il aimait les femmes à l'excès ; cependant il ne leur sacrifia jamais la gloire. » Indulgente Biographie!
Gomme il eut bon que justice se fasse envers tous, voyons comment cette passion se manifestait, le cas échéant, chez le héros en question.
Le maréchal de Saxe menait avec lui, dans ses campagnes de Flandre, une troupe de comédiens, pour jouer à son quartier-général. Favart en était le directeur. Dans cette troupe, brillait une piquante et jolie actrice, Mme Favart.
Désirer cette comédienne et l'obtenir, il sembla au maréchal que c'était tout un : il se trouva que l'actrice était honnête et ne voulut pas se vendre
il se trouva que le mari était honnête aussi, et ne voulut pas vendre sa femme.
L'éminent soudard fit de son mieux l'aimable et le galant, comme Hercule aux pieds d'Omphale; il se mit en frais de madrigaux : galanterie et madrigaux furent perdus.
Le fait lui parut étrange : cette actrice et ce faiseur de chansons qui s'avisaient de lui tenir tète! voyez-vous l'impertinence !
Un autre, — qui n'aurait pas été, peut-être, un héros, mais qui aurait été un homme d'honneur,
— s'en serait tenu là, et eût même estimé, pour leur résistance, la femme et le mari. Tel ne fut point le procédé de ce Sarmate frotté de civilisalion, qui ne connaissait d'autre loi que le sabre et le bon plaisir.
Dépité, irrité, furieux, il jura de satisfaire à tout prix son brutal caprice et son indigne ressentiment. Ce fameux gagneur de batailles, il déclara la guerre,
— et la plus acharnée, - à cet homme et à cette femme sans défense; il eut recours contre eux à toutes les armes que le régime d'alors mettait au service de sa haute position. 0 noble et illustre courage !
Mme Favart fut saisie, enfermée • Favart fut décrété de prise de corps. Privé de son état, ruiné, il se vit réduit à se cacher dans une cave ; pour ressource, il y peignait des éventails à la lueur d'une lampe, risquant de perdre la vie par l'humidité malsaine de ce triste asile.
Pendant un an, ni la résistance des deux époux,
ni les odieuses poursuites du maréchal ne se lassèrent.
Enfin, pour sauver son mari qui périssait, Mfcp Favart céda, dit-on, bien qu'on ait jeté des doutes sur ce point, en invoquant la circonstance que les persécutions n'auraient entièrement cessé qu'à la mort du maréchal.
Mais acceptons la version la plus accréditée. Cent victoires de Fontenoy ne laveraient pas cette autre victoire obtenue à pareil prix. Il faudrait maudire la gloire militaire, si elle avait le privilège de couvrir et d'absoudre une telle infamie.
Pour une étourderie de jeune homme," un mot de la Pompadour voue Latude à l'enfer d'une prison éternelle : le maréchal de Saxe exerce à discrétion sa lâche et ignoble vengeance sur deux époux honnêtes qui osaient lui résister. Ce sont des actes pareils et le régime où ils sont possibles, qui appellent une révolution.
Par malheur, quand cette révolution éclate, il arrive que des innocents paient pour les coupables.
On a joué une pièce où Maurice de Saxe est amoureux de la charmante actrice d'une manière tout cà fait délicate ; et même, pour dénouement, il se résigne de bonne grâce au mariage de Favart, son rival heureux, avec l'héroïne. Allez donc vous instruire dans les vaudevilles !
Que l'histoire soit plus vraie qu'eux. Pour ne pas faillir à sa mission, elle ne doit tromper ni par ses paroles ni par son silence.
Qu'elle déshabille et flétrisse les gloires souillées; ses éloges pour les gloires pures n'en auront que plus de valeur.
Un autre personnage de ce temps, une figure dont on s'est accoutumé à ne voir que le côté brillant, c'est le maréchal de Richelieu.
Le maréchal de Richelieu, le héros chéri du vaudeville, le séducteur, le triomphateur, le vainqueur de Port-Mahon et de toutes les belles ! Ne sentezvous pas d'ici le jasmin, l'ambre, le musc et la poudre à la maréchale, qui annoncent ce type accompli des aimables conquérants ? Comment ne pas admirer un homme qui file si bien la déclaration galante et qui puise dans sa tabatière avec tant de grâce !
Ici encore, le vaudeville n'est pas tout à fait un guide à consulter, quand on veut voir la face réelle des choses ; et si la véiité règle les comptes de ce modèle des roués, elle lui fera un vilain lot.
Roué ! le joli titre ! Roué, c'est-à-dire « digne de périr sur la roue ! » L'immoralité raffinée, érigée en principe, voilant sa perversité sous les broderies, les paillettes et la désinvolture de ses belles manières, se glorifiant du nombre de ses victimes, et, sous l'abri du rang, se moquant de la roture mal apprise qui se serait insurgée contre les gentillesses de la petite maison I
Et puis, il y a certain chapitre qui gâte un peu le roman. Le maréchal de Richelieu a sa conquête du Port-Mahon : mais il a aussi sa campagne de Hanovre, où le pillage éhonté du chef autorisa celui des soldats, tellement que la discipline en fut perdue dans cette armée. De retour à Paris, chargé du produit de ses déprédations, le maréchal construisit ce pavillon élégant que les Parisiens appelèrent ironiquement le Pavillon d'Hanovre, et que l'on nomme encore ainsi sans que la plupart sachent pourquoi.
Ces honteuses rapines sont un côté quelque peu prosaïque du personnage : l'aimable héros des boudoirs, le beau seigneur aux grands airs, si âpre à remplir ses poches !
Si la vieillesse du maréchal de Richelieu se fût prolongée trois ans de plus, il aurait vu la révolution que lui et ses pareils avaient contribué grandement à préparer. Le mal n'aurait pas été grand quand elle lui aurait secoué et chiffonné un peu la dentelle de son jabot.
Les vents sont changeants, et les flots aussi ; mais les Français le sont-ils beaucoup moins?
Et d'abord les gouvernements ! On n'a pas besoin d'être vieux pour en avoir vu passer plus d'un en France, applaudi et acclamé d'abord, puis dénigré, bafoué, renversé.
Au retour des Bourbons, on se prenait les mains sans se connaître, pour danser, dans le paroxysme de l'enthousiasme, sous les fenêtres des Tuileries : ce n'était que lys et drapeaux blancs. Seize ans après, la chute de la branche aînée devenait une victoire nationale.
De quelle popularité la branche cadette fut comblée à son tour ! quelles accolades cordiales ! quelle lune de miel plus tendre et plus charmante ! — Et un jour vint où la branche cadette eut peine à trouver un fiacre, pour déménager au plus vite.
Elle fut belle et radieuse à son tour, cette journée du 4 mai 1848, où la République fut solennellement proclamée, les représentants et la foule poussant en son honneur un cri unanime , gage apparent d'éternelle durée. Sur tous les murs, la devise républicaine : sur toutes les places, des arbres de liberté. Je n'ai pas à dire le verso de cette page d'histoire.
Et combien d'autres volte-face, ô Français, exécutées par la girouette de vos sentiments! '
De quel beau feu j'ai vu la France enflammée pour les Grecs ! Partout des souscriptions, partout des comités philhellènes. Casimir Delavigne et Béranger, les deux lyres populaires du temps, conduisaient le chœur dythirambique : on célébrait la Grèce en vers, en prose, en tableaux, en lithographies, en foulards. Le sentiment religieux et le sen- • liment libéral se coalisaient pour elle. On s'indignait contre les gouvernements qui regardaient froidement combattre et mourir ces martyrs de la liberté,
du patriotisme et de la croix. Les souvenirs classiques se mettaient de la partie: Miltiade, Epaminondas, Pélopidas , tous les héros antiques de la Grèce ressuscitaient dans ses héros modernes. Les Thermopyies et Missolonghi refaisaient qu'un. Et, sans contredit, la cause grecque était beDe, juste, sainte ; ce réveil d'un peuple que près de quatre cents ans d'escla\age semblaient avoir scellé dans sa tombe, abondait en noms et en faits clignes de l'admiration universelle. Pour ma part, je ne regrette pas ma sympathie et mon offrande d'adolescent.
Quant aux Turcs, l'horreur pour eux était en proportion. Le massacre de Chio, la dévastation du Péloponèse, soulevaient de longs cris d'exécration dans l'Europe entière. On mettait au ban de l'humanité ces hordes de barbares : on frappait de flétrissure une maison de Marseille qui construisait des bâtiments de guerre pour le compte du pacha d'Egypte. La journée de Navarin, la flotte turcoégyptiennebrûlée, coulée bas, anéantie, ét&it saluée comme une revanche de la civilisation, et un corps d'armée français partait aux applaudissements unanimes, pour achever l'œuvre de délivrance en expulsant Ibrahim et ses féroces soldats.
Une trentaine d'années plus tard, c'est tout le contraire. De philhellène passionnée qu'elle avait été, la France devient non moins zélée turcophile. On n'avait considéré chez les Grecs que leur beau côté ; dans ce revirement fantasque on ne voit plus que leurs défauts, résultant, en grande partie,
d'une longue servitude ; car la servitude ue se borne pas à opprimer un peuple ; elle ]e gâte, elle le dégrade, et pour qu'il s'en relève, il faut en lui des ressources bien vivaces. Tel est le cas pour la Grèce ; mais la guerre de l'indépendance avec ses souvenirs héroïques, tous les progrès déjà réalisés parce petit Etat néd'hier, on ne tint compte de rien. Des voix qui avaient salué avec ivresse le réveil de 1821, malmenèrent fort Les Grecs restés sujets du sultan, qui voulaient suivre cet exemple, — les drôles, — au lieu de tout attendre des intentions libérales de Sa Hautesse. Ce conseil charitable remplaçait les souscriptions d'autrefois Des plumes et des crayons français, — on rougit de le dire, — y ajoutèrent la turlupinade ironique, l'injure dessinée, ou pmtôt barbouillée. Cet élan vers la liberté t'ù t— il regardé comme intempestif, les exigences même de la politique et des alliances ne demandaient pas cet ignoble appui.
Dans ce volte-face étrange, les Turcs, ces barbares, ces monstres farouches, se trouvèrent dotés de toutes les qualités, de toutes les vertus : ils avaient pris le paletot et le sous-pied, les voilà en pleine civilisation.
Les Grecs enfonceront la Porte.
C'était là un des calembours favoris du vaudeville en 1823 ou 1824 ; et la salle entière d'applaudir. — En 1854, le vaudeville honnit les Grecs, et célèbre les fils de Mahomet. Nous avons vu jadis en scène, avec force poudre brûlée, l'apothéose des
défenseurs de Missolonghi. Voici les pièces militaires en l'honneur des Musulmans : les mêmes phrases reservent, sinon la même poudre. Au lieu de Botzaris et de ses palikares, vivent les pachas,, les kaïmacans et les batchis-bozougs ! au lieu de la croix, vive le croissant !
Notez que ce grand amour pour la Turquie, ce bel enthousiasme à trois queues, était en baisse dès avant la fin de la guerre d'Orient.
Et l'Angleterre ! Que de fois, à son égaid, le vent a tourné !
En 1822, de pauvres comédiens anglais, qui n'avaient rien à démêler avec la politique, étaient hués, conspués, presque assommés, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, en représailles de Waterloo : cinq ans après, d'autres comédiens d'outre-Manche étaient, dans ce même Paris, l'objet d'un véritable engouement.
Il y a douze ou quinze ans, les souvenirs de Waterloo ressuscitaient : la censure faisait modifier dans l'opéra de Charles VI le cri de Guerre aux Anglais, de peur que la manifestation anti-britan nique ne fût trop chaude. Ce chant n'en passait pas moins à l'état de chant patriotique.
Jamais, jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera.
Soit dit en passant, la position n'était pas alors la même qu'au temps de la bataille d'Azincourt ; toutes fondées que pussent être certaines défiances, on n'avait pas à craindre de voir un nouvel
Henri YI couronné à Notre-Dame ; mais on éprouvait un si ardent besoin de protester contre la perfide Albion !
Or, il y a trois ou quatre ans, la perfide Albion jouissait de toute la faveur publique; ses officiers qui se montraient en uniforme dans Paris, étaient le3 favoris du jour, au point qu'ils devaient être surpris d'un tel empressement, eux plus calmes et plus réservés par caractère. On se pâmait d'aise à l'espoir de voir tout un corps de troupes anglaises traverser la France, espoir, hélas! déçu; mais on se dédommageait autant que possible sur les théâtres, où l'habit rouge de l'armée britannique était presque aussi fêté que la veste bleue du zouave. L'arrivée de la ieine d'Angleterre transportait tous les cœurs et mettait le comble à ces joies expansives et aux ravissements de ce mariage d'amour inattendu.
Dans le même temps, que d'invectives contre les Russes! quel déluge de virulents pamphlets, de pièces, de chansons et de caricatures platement sottisières ! Tandis que la valeur française brillait en Orient, l'esprit et le goût français ne brillaient guère en France et recevaient de tristes atteintes. On était en guerre avec la Russie, soit; mais les convenances, même en temps de guerre, ont leurs lois. Aujourd'hui l'on est ennemi; il ne faut pas oublier qu'on sera demain en paix, peut-être en alliance. Puis, L'injure envers ceux que Ton combat est maladroite et sotte aussi bien qu'ignoble; en dépréciant ses adversaires on se déprécie soi-même.
Si vos ennemis sont à tel point méprisables, vous n'aurez pas grand mérite à les vaincre, et, en cas d'échec (les armes sont journalières), quelle honte d'être vaincu par de telles gens !
Mais les circonstances ont changé : revirement complet de la girouette. Les Russes ne s'appelaient que Knouto/f, Stupidoff, et autres noms aussi spirituellement inventés; c'étaient des barbares (comme les Turcs au temps de la ferveur phileU lène) ; c'étaient des sauvages, des mangeurs de chandelles; les voilà redevenus gens très -civilisés, parfaitement courtois et aimables. Le grand-duc Constantin vient à Paris \ la même foule qui s'était ruée si sympathique au devant de la reine d'Angleterre, s'étouffe, avec des sympathies non moins vives, sur le passage du fils de Nicolas. Si la reine Victoria fût entrée en même temps par une autrt barrière, elle n'aurait pas fait ses frais. Qui pensait désormais à lord Raglan et à son état-major? La vogue appartenait à l'uniforme russe, tant bafoué naguère. Le général Totleben, le défenseur de Sébastopol, était le lion du moment.
Eh ! que diable ! de deux choses l'une : si les Russes sont, comme vous le disiez et le chantiez, des mangeurs de chandelles, des ours de Sibérie, pourquoi, ô badauds ! les fêter ensuite avec tant d'ardeur? Si, au contraire, ce sont des gens aimables et charmants, pourquoi leur avoir dit tant de sottises ?
Pardonnez-moi, ô Français! la sincérité de l'expression, mais vous êtes de grands pantins.
Une chose a très notablement nui, sous la dernière République, à l'Assemblée nationale, ce sont les vingt-cinq francs des représentants du peuple. Un jour est venu où les membres de la gauche euxmêmes se sont ressentis de cet élément d'impopularité.
— Vingt-cinq francs par jour ! s'écriait l'ouvrier, et la somme lui semblait monstrueuse .
— Sans doute, sans doute ! se prit à dire quelqu'un en réponse à ces murmures, vingt- cinq francs par jour, c'est beaucoup. Les représentants pourraient bien se contenter de moins. Si on leur donnait, je suppose... neuf mille francs par an...
— A la bonne heure, cela! répondirent les réclamants, ce serait raisonnable.
Ils furent tout étonnés d'apprendre que neul mille francs par an formaient pour chaque jour vingt-cinq francs, — ces vingt-cinq francs qui les révoltaient si fort.
L'ouvrier ne compte pas ce qu'il gagne par an, il le compte par jour ; et voilà pourquoi, comparant le budget quotidien des représentants à son propre salaire journalier, il était suffoqué de l'énormité de la rente qui leur était faite.
Au lieu de fixer le traitement des représentants
par jour, il ne s'agissait donc que de le fixer par an; ce n'était pas plus difficile que cela. Pour avoir négligé cette observation bien simple, une grave faute fut commise, faute, qui ne fut pas sans influence sur les événements.
0 peuple français, peuple le plus spirituel de l'univers, — c'est toi qui le dis, — les mots sont tout pour toi : il suffit de bien posséder la manière de s'en servir.
Ce qu'il y a encore de singulier, c'est que le peuple français, si brave au combat, est, partout ailleurs, le plus accessible à la crainte. Autant il possède le courage guerrier, autant il manque, en général, du courage civil.
Vous voyez d'autres pays où l'homme le plus pauvre et le plus obscur a confiance, quand il peut s'abriter derrière le rempart de son droit. Je suis extrêmement loin de sympathiser avec l'Angleterre dans la plupart des actes de sa politique extérieure ; mais distinguons, en elle, le dedans du dehors, et envions ce sentiment de la force et de la dignité civique, si puissant chez les Anglais. Là, que le droit soit lésé dans le plus humble citoyen, celuici répondra par l'appel au magistrat, son protecteur naturel ; là il existe une puissante solidarité morale : chacun se sentirait atteint par le coup qui frapperait induement son voisin ; ce n'est pas scu-
lement l'individualité d'un homme qui serait blessée, ce serait la nation entière dans un de ses membres, ce serait la majesté même de la loi.
Par compensation, l'agent de l'autorité qui rencontre, en cas d'acte illégal, une si ferme résistance légale, trouvera aide et appui, au besoin, dans le juste exercice de ses fonctions.
En France, l'agent du pouvoir est généralement impopulaire, même dans le plus légitime accomplissement de son mandat. A Paris, dans la rue, qu'un sergent de ville soit engagé dans une lutte inégale contre des malfaiteurs qu'il tente d'arrêter, il ne sera pas certain que les passants soient disposés à lui prêter main forte ; mais, dans un cas qui justifierait une calme et ferme protestation, un recours régulier à la protection de la loi, il serait douteux que ces mêmes gens en fussent capables. Tel qui, soldat, se jetterait à la gueule d'un canon, n'aura pas, devant l'abus de pouvoir du moindre agent de police, la tranquille fermeté du meunier de Sans Souci devant le grand Frédéric : il craindrait de se compromettre. Pas de milieu entre l'émeute qui saisit le fusil, et la timidité moutonnière qui ne sait pas invoquer la loi, et en appeler aux juges.
C'est que rien, en France, n'est plus rare que le citoyen. Chacun pour tous, tous pour chacun, voilà comment peut se résumer la vertu civique. Chacun pour soi, telle est, trop généralement, la devise en France. Cette devise n'est pas seulement égoïste, elle est bêle.
Ce peuple français si fécond en étranges contrastes, à quelles peurs aveugles ne r avons-nous pas vu livré ! quels épouvantails se sont succédé, pour lui, dans l'histoire contemporaine !
Sous la Restauration, ce fut l'épouvantailcongréganiste et jésuitique.
Sans doute, la Congrégation n'était pas une pure chimère ; il est hien vrai qu'il y eut alors des coteries, mi-parties mondaines et dévotes, qui procuraient des places, de riches mariages, des fauteuils académiques ; mais ce mot de congrégation devint une selle à tous chevaux. Les Jésuites existaient parfaitement en chair, en os et en institution ; mais le parti qui poursuivait par tous les moyens possibles le gouvernement d'alors, ne se borna pas à signaler ce quïl y avait de véritable dans cette organisation anti-légale. On mit la qualification de jésuite en jeu, là même où elle n'avait absolument que faire : tout homme que l'on voulait battre en brèche dans r opinion1 était désigné comme Jésuite, n'eût-il pas la moindre relation avec les disciples de Loyola : le Jésuite était dans tout et partout, comme le Solitaire. Par-dessus 1# réel, on fit miroiter l'imaginaire et le fantastique : on fabriqua un croquemitaine monstrueux qui troublait le sommeil dune multitude de gens, et/ c'est surtout par cette peur que la France fat conduite à la révolution de Juillet.
Remarquez que les Jésuites ont besoin de l'ombre et du silence. Sous la Restauration^ la presse et la tribune étaient là, pour empêcher que le danger
ne devînt sérieux ; cette double voix fut assez puissante pour obtenir de Charles X les ordonnances de 1828 ; mais l'opposition voulait autre chose ; elle voulaic le renversement des Bourbons, et elle continua de crier au jésuite. Plus tard, le danger devint beaucoup plus réel, et les esprits ne s'en émurent pas : les agitateurs avaient joué leur jeu et gagné la partie. Puis, il est dans le caractère français de s'endormir sur le péril véritable, autant que de s'effrayer d'un péril chimérique ou beaucoup moins menaçant.
Après l'épouvantail jésuitique, ce fut un ogre d'une autre couleur, mis en œuvre par les mêmes procédés.
Ce qu'il y avait de réel pour les Jésuites, on l'avait grossi jusqu'au fabuleux. Ce qu'il y avait pareillement de réel quant aux passions mauvaises, aux utopies folles et malsaines de certains hommes, fut érigé en une puissance colossale, qui était sur le point de tout dévorer. Maisons, rentes, meubles et immeubles, allaient s'engloutir dans un cataclysme effroyable. Marat et Babeuf étaient à nos portes. Les mêmes gens, en grande partie, à qui le jésuite avait donné le cauchemar sous la Restauration, furent en proie au cauchemar socialiste et écarlate.
Amère dérision! l'ancien farceur Romieu, Romieu le décrocheur d'enseignes, Romieu l'homme au lampion sur le ventre, s'affubla de la barbe et de la vieille robe constellée du sorcier de Tivoli : grossissant sa voix, il donna la chair de poule, avec
son Spectre rouge, au peuple nombreux des simples et des crédules. Ce vétéran de la mystification, que le public bénévole eut la complaisance de prendre au sérieux, dut bien rire de la frayeur qu'il causait.
Etait-il admissible un moment que la France, avec toutes ses forces vives, avec cette masse immense d'intérêts de toute espèce liés à la conservation sociale, pût disparaître dans le cratère d'un nouveau Vésuve, qu'elle pût être avalée comme Jonas? Ici le Jonas était beaucoup plus gros que la baleine, ce qui aurait gêné l'opération.
Enfin, est venu le croquemitaine cosaque. Quels qu'aient été les motifs de la guerre avec la Russie, il est bien évident que la chance d'une invasion moscovite ne fut pour rien dans l'affaire, qu'Attila n'allait pas déborder encore des glaces boréales, et se précipiter sur nos climats. La seule supposition que le territoire français pût être menacé, envahi, était non-seulement une absurdité, mais encore une insulte à la puissance et à la valeur nationales. Il n'en est pas moins vrai que, lorsque les Russes passèrent le Pruth, beaucoup de badauds voyaient déjà l'affreux Baskir passant le canal de l'Ourcq, bivouaquant sur les bords de la rivière des Gobe-lins, et dévorant leurs femmes, leurs enfants, et même leur pot-au-feu : ils rêvèrent Cosaque tout comme ils avaient rêvé Jésuite et Spectre rouge ; et ils en eurent de très -mauvaises nuits.
Tu es trop âgé, ô peuple français, pour croire à
Croquemitaine, et c'est une faiblesse dont il faudrait te guérir.
Encore un enfantillage que ce grand peuple français devrait bien enfin secouer.
11 aime les hochets de toute espèce ; il aima tout ce qui fait spectacle et mise en scène , tout ce qui brille , miroite , chatoie , flamboie et jette de la poudre aux yeux ; les broderies , les plumets, les paillettes, la dorure ; il regarde avec admiration uh chasseur à grosses épaule ttes derrière un carrosse, un valet de grande maison en riche livrée. Le galon lui plaît et Féblouit : galon fin ou galon faux , sur le dos d'un chambellan ou sur le dos d'un laquais.
Paris, qui se vante d'être la France par excellence, tient au cortège du Bœuf gras bien plus qu'à aucune des traditions nationales.
Que, d'un côté du boulevard, on désignât à la foule l'homme le plus illustre, passant à pied et en simple paletot; que, de l'autre côté, se présentât le docteur Fontanerose dans sa voiture, vêtu de cramoisi, é tin celant de chrysocale, avec accompagnement de trompette et de grosse caisse ; je ne voudrais nullement répondre que l'empressement public se portât vers le grand homme.
Pour réussir auprès de toi, ô peuple français ! et pour être jugé cligne de sauver la patrie, il aurait fallu que Cincinnalus , au lieu d'arriver tout mo-
destement à pied de son champ, fit une entrée pompeuse , en brillante cavalcade et en costume magnifique. Autrement tu aurais dit : « Tiens ! ce n'est que cela ! » *
Tu n'aurais pas compris les représentants des treize Etats américains , réunis en congrès sans aucun appareil , et fondant tout bourgeoisement l'indépendance et l'avenir de leur pays. Le président de cette confédération qui] embrasse aujourd'hui la moitié d'un continent immense, ne te paraîtrait pas assez bien costumé.
Ne disputons pas sur les goûts, ô peuple qui préférerais, et de beaucoup, Franconi empanaché à Franklin ou à Malesherbes en habit noir.
Un des traits du caractère français, — trait doublement singulier chez un peuple qui a fait trois révolutions au nom de la liberté, — c'est le défaut d'indépendance personnelle , c'est le besoin d'être gouverné, non-seulement dans les choses où l'action du pouvoir est nécessaire et naturelle , mais encore dans des détails où elle ne semble pas avoir lieu d'intervenir.
En France, vous croiriez qu'on ne peut exister que par le pouvoir, tant on compte sur lui pour toutes choses. On dirait qu'il n'y a vie que par les rayons de ce seul foyer, de ce soleil unique. Nulle part il n'y a presse au même degré pour les places et les
emplois ; nulle part le collier du chien bien repu de la fable n'a pareille foule d'amateurs.
A entendre une quantité de familles, monsieur leur fils, au sortir du collège, doit tout naturellement grignoter sa part au gâteau du budget. Ce fils est-il propre à rendre des services à l'Etat? Ce n'est pas la question. Le jeune homme fût-il un crétin, l'Etat est tenu, selon les auteurs de ses jours, à lui fournir la pâtée .
En d'autres pays , tel individu dirait : « Je vais » tenter quelque chose par mes propres moyens ; je » vais tâcher de me créer des ressources qui ne » devront rien à personne.» En France , ce même individu dira : « Je vais demander une place.» Mais quelle place? Peu importe. Repoussé d'un côté, il se retournera d'un autre, jusqu'à ce qu'il arrive à une feuille quelconque d'émargement.
Aussi, quoique .les fonctionnaires et employés de toutes catégories et de tous grades soient extrêmement multipliés en France, le gouvernement ne suffit-il pas à la quantité innombrable de demandes qui l'obsèdent et l'assiègent, depuis le plus haut jusqu'au plus bas, depuis le plus bas jusqu'au plus haut degré de l'échelle.
Il est trop vrai : le peuple français est éminemment pétitionnaire, solliciteur, demandeur, quémandeur; — je ne veux pas dire mendiant. Paul- Louis Courier l'appelle Peuple laquais.
En Italie, en Espagne, fleurit la mendicité de la rue : en France, celle de l'antichambre.
Le plus honteux, c'est de voir de ces mendiants
qui roulent sur l'or. Vous verrez, — il me serait facile d'en citer, — des gens qui vivent grassement de leurs rentes, et qui vont intriguant et courbant l'échiné, s'armant de toutes les influences de leur position sociale, pour obtenir un emploi, simple bague au doigt pour eux, et qui serait la joie et l'existence de toute une famille sans fortune.
Une place est de droit à qui peut s'en passer (1).
Est-ce pour les appointements de l'emploi que ces riches mendiants font jouer tant de ressorts ? — Oui, pour les appointements ; mais aussi pour la satisfaction d'être quelque chose, et de tenir au pouvoir par quelque attache.
Il n'est rien, en France, quinesoit matière à pétition, à supplique, à recours au gouvernement. On s'adresserait volontiers à lui pour avoir de la chaleur ou de la pluie, pour la guérison de l'oïdium ou de la maladie des pommes de terre.
Bientôt, afin d'épargner aux gens tout travail d'initiative et d'action, ce sera le gouvernement qui devra leur prendre mesure pour des habits et leur préparer à dîner ; peut-être leur couper les bouchées et leur faire manger leur soupe.
Les nombreuses armées permanentes que les Etats européens entretiennent, sont, — tout le monde en est d'accord, — une plaie ruineuse pour leurs finances.
(1) Casimir Delavigae, V Ecole des Vieillards.
Calculez la dette publique de plusieurs d'entre eux, et la dépense de leurs armées depuis 1815 avec les intérêts composés de ces sommes énormes ; vous arriverez à trouver que ce total dépasse le chiffre de leur dette.
De plus, comptez ce prélèvement si considérable opéré sur la population jeune et vigoureuse, au détriment de l'agriculture, de l'industrie, de toutes les carrières qui n omissent et enrichissent un pays; voyez ce pays perdant ainsi d'un côté en même temps qu'il dépense de l'autre ; privé du travail du soldat, et ayant ce même soldat à payer, à vêtir, à nourrir.
N'oubliez pas la question morale, toute cette portion de la population virile jetée en dehors des conditions régulières et normales de la vie ; les habitudes contractées dans les camps ou les garnisons: Ja difficulté qu'éprouve souvent le militaire congédié à reprendre cette existence de la famille et du foyer, rompue chez lui au début de la jeunesse.
On me dira qu'il faut qu'un Etat se tienne en mesure pour toute éventualité. Si vis pacem, para bellum. « Si tu veux la paix, sois prêt pour la guerre. »
Bel axiome, en vérité, pour un temps de civilisation, de progrès, de rapports internationaux chaque jour plus multipliés par les merveilles de la science moderne ! Se tenir les uns en face des autres dans l'attitude de gens qui vont s'entre-dévnrcrî En effet, ce qu'on appelle le pied de paix —
c'est-à-dire, pour les grands Etals, cent, deux cent, trois cent , quatre cent mille hommes sous les armes, — cela ne ressemble-t-il pas beaucoup à un pied de guerre ?
Les chances de guerre exigent les armées permanentes, dira-t-on. *■» Ce sont, répondrai-je, les armées permanentes qui créent les chances de guerre.
Un souverain a sous sa main des masses de bataillons et d'escadrons superbes, qu il fait parader sur des champs de manœuvres ou dans des camps de plaisance. N'est-ce pas là de quoi lui faire monter au cerveau des fumées d'ambition et d'humeur guerroyante ? Il a l'instrument : l'envie lui vient, tout naturellement, d'en jouer. Otez cet instrument, et les velléités belliqueuses dormiront ou, du moins, il faudra bien les rengainer et les laisser à l'état platonique.
Chacun tient sur pied des armées formidables pour se garder, le cas échéant, contre les troupes du voisin : supprimez les armées, — au moins les armées capables d'agression, — et personne n'aura rien à craindre d'autrui.
S'il était possible aux gouvernements de s'entendre pour cette grande et radicale réforme, quelle ère magnifique s'ouvrirait pour le monde !
Peut-être ce grand bienfait social ne serait-il pas goûté par quelques traineurs de sabre, qui ne se soucient pas plus de l'humanité que de l'intelligence, et qui, heureusement, ne représentent pas tout ce qui porte l'uniforme. Le mal ne serait pas bien regrettable quand ils appelleraient en vain de»
conflagrations et des massacres, dans l'intérêt de l'avancement.
11 y a des continents presque entièrement déserts, où la nature attend la main de l'homme ; — où toute la population de l'Europe trouverait largement à se caser ; l'Europe même contient bien des terres en friche : voilà de quoi employer les centaines de mille hommes exigés par le pied de paix, sans compter les milliards que ce même pied de paix dévore tous les ans.
Juillet 1856. — Les nouvelles d'Espagne nous apprennent que le général O'Donnel, l'un des chefs d'une révolution, il y a deux ans, vient de préserver ce pays de la fureur des révolutionnaires, — au moins c'est lui qui l'assure ; et il a les arguments du sabre et du fusil pour convaincre les incrédules ; il est le plus fort . . . jusqu'à nouvelle chance, prévision bien permise en ce pays-là.
O'Donnel a donc sauvé la société espagnole : mais sa manière de procéder n'est pas sans quelques inconvénients.
Sous prétexte de vous défendre contre des périls plus ou moins réels, il fusille, il canonne, il mitraille, il démolit, il bombarde, il brûle.
Honnête bourgeois de Madrid, vous êtes chez vous bien inoffemif. Par malheur, c'est sur votre quartier que le grand O'Donnel a jeté son dévolu
pour imprimer aux malveillants présents ou futurs une terreur salutaire. Un obus conservateur éclate sous votre lit et vous colle au plafond ; un boulet sauveur réduit vos meubles en cannelle, ou, ce qui est encore plus grave, il vous emporte la tête. Votre maison est enlevée d'assaut; on vous éventre à coups de baïonnette. Malentendu fâcheux : mais le soldat, une fois mis en train, n'y regarde pas de si près : c'est un détail qui ne tire pas à conséquence. On vous a toujours empêché d'être dévoré par l'hydre anarchique.
Les gens sauvés à la façon du sieur O'Donnel aimeraient à savoir ce qu'auraient pu faire de pis les ennemis contre lesquels il prétend les avoir défendus.
Mars 1857. — Qu'un noble prenne à tâche de rehausser sa qualité par l'élévation de ses sentiments et de ses actes, à la bonne heure ; personne ne lui reprochera son attachement à ses parchemins.
Qu'il se fasse honneur de ses aïeux, s'ils ont acquis leur noblesse par de belles actions, rien de plus juste.
Mais s'il existe encore des gens capables de s'imaginer que, par cela seul qu'ils sont nobles, et en dehors de la question de valeur personnelle, ils sont supérieurs en la moindre chose à la masse des
: mimes, ces gens-là sont des Epiménides qui m r rompenî; d'époque.
Si une couronne de comte, de duc ou de marquis doit son origine au caprice du favoritisme, aux aix yeux d'une aïeule peu cruelle pour des amours princières, ce titre vaut-il qu'on en tire vanité? Sans contredit il serait infiniment préférable de ne compter pour ancêtres que d'honnêtes menuisiers, serruriers ou maçons.
En plein siècle de Louis XIV, Boileau avait exprimé là-dessus, dans son EpHre à Dangeau, des vérités très fortes pour le temps :
La noblesse, Dangeau, n'est point une chimère, Quand, sous l'étroite loi d'une vertu sévère, etc.
Mais la postérité d'Alfane ou de Bayard,
Si ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard.
Quant à vous, messieurs les aristocrates de la finance, messieurs les sacs d'écus incarnés, ne croyez pas que votre argent et vos bordereaux imposent à l'homme de sens plus que les parchemins nobiliaires. Cette aristocratie de l'argent est même bien plus incommode et bien plus lourde que l'antre, et Ton a bien plus sujet de se tenir en garde contre elle.
La vanité du noble n'est qu'un ridicule inoffensil, un anachronisme sans conséquence ; mais, à sa vanité, l'homme d'argent associe une domination trop réelle, une exploitation qui n'est pas dans le domaine du rêve.
Parce qu'un individu roule sur les millions, s'en-
SOUVENIRS ET PROrOS DIVERS. 359
auit-il qu'il ait fie plus léger titre à prendre le Lon haut avec moi? S'il s'en avisait, je me monterais sur un diapason encoro plus haut que le sien, — et je lui offrirais de lui prêter cent sous.
Les hommes de l'intelligence doivent plus que personne garder soigneusement leur dignité avec les grands prêtres du Mammon dont la Bourse est le temple. Ceux-ci ne demandent qu'à trancher du Samuel Bernard ou du La Popelinière, qu'à ressusciter les anciens traitants, qui voulaient avoir des écrivains pour compléter leur dessert, et s'en créer une cour qui chantât leurs louanges.
Si je m'étais trouvé à l'assemblée de la Société des Grens de lettres quand elle eut à délibérer sur les prix-Véron, je me serais fortement opposé à l'acceptation de cette libéralité anormale. Sans discuter la personnalité ni la fortune de M. Yéron, je ne reconnais pas que le premier venu, parce qu'il est riche, ait le droit de se poser en Mécène de la littérature, et de se faire encenser en cette qualité.
Dernièrement, un autre favori de Plutus, comme on aurait dit autrefois, un des heureux faiseurs d'affaires de l'époque, voulut se passer la fantaisie de truffer et d'abreuver dans son hôtel la littérature et la presse. En conséquence, il leur expédia son invitation à la ronde, sans plus de cérémonie. Il avait envie d'avoir à sa table M. tel ou tel, homme de lettres; en fallait-il davantage pour que cet écrivain fût trop content de venir s'y asseoir? L'apu-
lent amphitryon s'était dit, d'après nn vers de YEcole des Vieillards, que
. . . L'on a ces messieurs comme on a du Champagne.
C'est triste à dire pour la littérature du jour; mais M. Millaud ne s'était pas trompé dans son appréciation; aussi n'est-ce pas lui que je blâme. Si l'on compta des abstentions ou des refus qui témoignèrent d'un sentiment convenable de la dignité de T écrivain, le plus grand nombre des conviés cédèrent avec empressement à l'ascendant des écus et au fumet des fourneaux. Le turbot, la poularde et la truffe exercèrent un attrait vainqueur. Quelquesuns avaient espéré, dit-on, que chaque invité, pour comble de grâce, trouverait un billet de mille francs sous sa serviette, — on aurait au moins la permission d'emporter son couvert.
Toujours est-il que le successeur de La Popelinière eut le plaisir de voir toute une cour littéraire se presser dans sa salle à manger. Et ce n'était pas seulement de la menue presse, de la littérature subalterne : il y avait là des noms des plus huppés, des poètes ou des prosateurs éminents, des colonels, des généraux et des maréchaux de la plume.
On a beaucoup plaisanté sur le veau de certains banquets ; mais l'affaire est différente, à ce qu'il parait, quand le veau est le veau d'or.
0 illustres gastronomes de la littérature, si l'épicier du coin, qui ne vous est connu que par son enseigne, s'avisait de vous inviter à dîner chez lui, cette licence vous paraîtrait fort incongrue ; lepro-
cédé est-il plus acceptable, parce qu'il vient d'un millionnaire?
C'est justement en face des millions, vous auriez dû vous en souvenir, — qu'une réserve sévère vous est doublement commandée. Les millions sont trop enclins à se croire les maîtres du monde, — et ce n'est pas à vous qu'il convient de les fortifier daus cette idée.
Mon Histoire de V Armée de Condé me mit en rapport avec bon nombre de vétérans de l'Émigration militante. Probablement, bien des personnes se figurent que, dans cette catégorie, l'on devait trouver plus que partout ailleurs le type de l'ancien régime encroûté, des idées arriérées, surannées, immobiles : je suis à même de dire que ce serait une erreur.
Les vieux combattants de l'Émigration que j'ai connus étaient nécessairement de tout jeunes gens au moment où ils avaient quitté la France. La plupart venaient alors d'entrer au service avec la modeste épaulette de sous-lieutenant. Tls n'avaient pu s'incruster dans les habitudes, les prétentions et les préjugés qui se retrouvèrent à Goblentz, dans l'entourage des frères de Louis XVI. Il faut bien distinguer, dans l'Emigration, entre ce monde fossile, pétri de vaniteuse sottise, qui reconstituait rOEil-de-Bœuf de Versailles sur les bords du Rhin,
et la jeunesse qui n'avait jamais approché des antichambres royales, et qui renfermait de bonne grâce ses quartiers de noblesse dans un modeste havresac.
Tel fut le rude complément d'éducation qu'avaient reçu mes vieux Gondéens : tel fut le sévère apprentissage qu'ils avaient fait presque à leur entrée dans le monde. Pendant plusieurs années, laissant de côté naissance et grade, ils avaient ainsi porté le fusil et la giberne, accommodé et mangé la soupe du bivouac, pratiqué toutes les petites industries que le soldat a besoin de savoir. Ballottés en Allemagne, en Hollande, en Russie, ils avaient parcouru l'Europe, non pas en regardant par la portière d'une chaise de poste, mais dans une situation qui met en rapport avec tout le monde, et couchant plus souvent dans des chaumières que dans des châteaux ; ils s'étaient frottés aux différents peuples ; ils avaient vu, observe, comparé. Dans une vie de ce genre, on laisse les préjugés, si l'on en a, aux ronces du chemin.
Aussi, dans ces demeurants d'un autre âge, ai-je vu des hommes fidèles à leurs convictions, mais sans âpreté, sans raideur, remplis de souvenirs intéressants, types de bonnes manières et de politesse ; parfaits conservateurs de l'ancienne urbanité française, mais sans cette frivolité surannée que la vie exclusive des salons et des nielles laissait jadis à beaucoup d'hommes du monde. Ajoutons qu'à la rentrée des Bourbons ils étaient encore dans la force de l'âge : quantité d'entre eux
avaient , depuis cette époque , activement servi l'État, soit dans l'armée, soit dans différentes branches de l'administration.
Entre ces vivants débris historiques, dont les entretiens et les récits m'ont été précieux, il en est que j'aimerai toujours particulièrement à me rappeler : M. de Buyrette, maréchal-des-loiis de la maison du Roi sous Louis XVIII et Charles X ; le général de Berthier, qui commandait uae brigade à la conquête d'Alger ;le comte de Romain ; le marquis d'Espinay Saint- Luc ; M. des Marestz de Beaurains, qui, après de nouveaux et bons services actifs, avait occupé, sous la Restauration, les honorables fonctions d'adjudant du palais deSaint-Gloud ;M.Berthier de Grendry et le chevalier de Godet, tous les deux officiers supérieurs dans la garde royale. M. de Godet a laissé des Mémoires manuscrits que ses sentiments affectueux ont bien voulu me destiner. Je puis assurer que les fautes et les travers reprochables à l'Emigration, et notamment au malheureux entourage des princes, y sont jugés avec une sévère et droite raison.
Que Béranger ait rencontré quelque part le type de son marquis de Garabas, c'est possible ; mais ce n'est pas parmi les anciens Condèens que j'ai connus.
Le parti légitimiste, pris dans son caractère général, a le mérite d'être un parti loyal et honnête.
On ne l'a pas vu, sous la branche d'Orléans, feindre des sentiments désavoués par ses convictions. A la Chambre, ses députés ne se répandaient pas en protestations de fidélité pour la dynastie de Juillet, comme faisaient les députés de l'opposition envers la branche aînée, landis qu'ils avaient la main d'une manière plus ou moins directe dans tous les complots tramés contre elle. Jamais non plus, dans leurs journaux, les légitimistes ne déguisèrent leurs affections et leurs antipathies. La guerre qu'ils firent au gouvernement de 1830 exclut au moins tout reproche de dissimulation et de fausseté ; elle fut faite franchement et à visage découvert.
Cette loyauté, l'honneur des légitimistes, fait que je m'étonne de les voir adopter, dans l'histoire, un homme dont toute la conduite fut marquée d'un sceau bien différent.
Le général Monk replaça les Stuarts sur le trône; cet acte en a fait un héros pour l'opinion qui unit dans sa sympathie les Stuarts et les Bourbons. Les royalistes ne considèrent dans ce personnage que le fait dont il fut l'agent. J'aime à croire que la plupart n'ont pas poussé plus loin leurs études et ne sont pas entrés dans les détails.
Cromwell, malgré ses grandes qualités politiques, fut un despote hypocrite, qui fit sortir sa tyrannie d'une révolution faite au nom de la liberté. Avec lui, le pouvoir qu'il avait fondé était descendu dans la tombe. L'avenir se présentait troublé, incertain, plein de hasards. Il n'était pas possible de prévoir à quel point le faible et débauché
Charles II, asservi à des courtisans et à des courtisanes, se montrerait peu digne delà couronne. Son retour était donc un événement heureux, à le juger d'après les espérances qu'il fut naturel d'en tirer. Mais quant à l'homme dont on a peut-être exagéré l'influence sur la marche des faits, quel caractère loyal voudrait suivre de semblables chemins?
D'abord, on voit Monk, dans la guerre civile, combattre pour Charles Ier contre le Parlement. Fait prisonnier, il change de parti. Son épée se tourne contre le roi qu'il servait naguère, et se teint du sang de ses anciens compagnons d'armes. Afin, apparemment, de donner un gage à ses nouveaux amis, il passe au fil de l'épée, il égorge le gouverneur et toute la garnison de Dundee, qu'il avait pris d'assaut.
Plus tard, et Gromwell vivant encore, Monk reporte en secret ses vues vers le retour des Stuarts. Un traître est aisément suspect à ceux qu'il sert. L'ombrageux Protecteur conçut à l'égard de Monk des soupçons qu'il ne lui cacha pas. Pour les dissiper, Monk alla jusqu'à dénoncer à Cromwell les plans des royalistes et à lui livrer une lettre qu'il avait reçue du fils de Charles Ier.
Cromwell mort, et Richard Gromwell étant effacé de la scène, Monk, qui commandait en Ecosse, se rallie au Parlement. Son propre frère lui apporte une nouvelle lettre du roi. 11 refuse de la recevoir. Arrivé à Londres, il continue de professer un parfait dévouement à la République. Mais voyant que les événements sont près de le déborder, que le
dénouement pourrait bien s'opérer sans lui, Monk, enfin, consent à s'aboucher avec les agents royaux ; il se détermine à sortir de sa longue dissimulation, à jeter son masque impassible et à faire proclamer Charles IL
Les braves cavaliers qui se battirent jusqu'à la tin pour les Stuarts méritent l'estime de tous les partis; mais l'honnêteté n'accorde pas pareil tribut à un homme deux fois traître : traître envers le roi d'abord, puis envers la République, et qui opéra la restauration quand il crut y voir son profit.
Que, dans la révolution française ( un haut personnage royaliste eût passé dans le camp républicain, qu'il se fût signalé contre ses anciens amis par une exécution comme celle de Dundee ; que, soupçonné de revenir secrètement à eux, il en eût dénoncé et fait guillotiner quelques-uns pour mieux se déguiser et se mettre à couvert ; enfin que, toujours protestant de son zèle pour la République, il l'eût trahie comme il avait trahi le roi, cette conduite vous paraîtrait elle honorable ?
Personne, bien certainement , ne ferait à cet homme la même place dans l'histoire qu'aux vaillants chefs de la Vendée, ces héroïques cavaliers du drapeau blanc.
L'axiome : « Qui veut la fin veut les moyens , » serait odieux, s'il servait à justifier même les voies ténébreuses et déloyales, en faveur du résultat.
HTne des confusions et des erreurs historiques m* créditées chez beaucoup de gens, c'est que la conspiration de Georges Gadoudal ne fut autre chose que l'affaire de la machine infernale.
L'explosion de la rue Saint-Nicaise eut lieu le 3 nivôse an IX (24 décembre 1 800).
La conspiration de Georges Gadoudal, qui avait pour but d'attaquer le premier consul sur le chemin de Saint-Gloud, en plein jour, au milieu de son escorte, appartient aux années Î8.03 et 1804. Ge fut le 25 juin 1804, que Georges fut exécuté.
Trois ans d'intervalle séparent donc ces deux affaires. C'est assez, à ce qu'il semble, pour ne pas les confondre — à moins qu'il n'y ait parti pris.
Le nom de Cadoudal est aujourd'hui porte par les neveux du célèbre chef breton, le fils du général Cadoudal, maréchal -de-camp sous la Restauration, et ceux du colonel Cadoudal, commandant la gendarmerie à Angers, lors des événements de 1830, dont il faillit être victime. Ces deux frères de Georges Cadoudal sont morts il y a peu d'années.
Le fils du général Cadoudal,— qui s'appelle Georges comme son oncle, — offre bien la plus complète opposition entre le nom et l'homme.
Le fameux chef morbihan nais était un colosse de force physique et morale, avec son encolure de taureau et cette indomptable énergie qui en fit,
pour le vainqueur de Marengo, un adversaire plus redoutable que tous les souverains de l'Europe sur leur trône.
Or, on annonce M. Georges Cadoudal : à ce grand et puissant nom, vous vous tournez aussitôt vers la porte, et vous voyez apparaître un petit monsieur aux cheveux d'un blond un peu prononcé, au parler doux et mielleux, une sorte de lévite mondain, miparti du séminaire et du salon. Ce n'est pas la faute de M. Georges Cadoudal s'il n'offre pas en sa personne le portrait de celui qui a illustré ce nom ; mais le contraste n'en est pas moins curieux.
M. Georges Cadoudal a rédigé à Vannes un jourmai du parti catholique, et il a écrit, dans la Nouvelle Biographie générale, une notice sur son oncle, notice dont certains passages ont pu causer quelque surprise.