VOYAGE A GORITZ ET A GRATZ
Près de dix ans s'étaient écoulés depuis la révolution de Juillet, quand je résolus de voir par mes propres yeux la cour de l'exil, et le jeune prince sur lequel reposait l'espoir d'un parti et d'une dynastie.
Le 17 mars 1840, je quittai Paris pour faire ce long voyage qu'aucun chemin de fer n'abrégeait alors. Je pris la voie de Lausanne et traversai le Jura par une nuit qui était un rigoureux adieu de l'hiver. Dans le canton de Vaud, pays de ma famille, je pus m'arrêter seulement assez,— car mon temps était compté, — pour embrasser quelques parents, et pour voir deux notables exilés légitimistes, le baron de Charette et le général Clouet, proscrits à la suite des événements de 1832.
J'avais eu déjà l'occasion, l'année précédente, de voir en Suisse le général Clouet. Prévenu de mon passage, — car je m'étais mis à sa disposition pour les commissions dont il aurait à me charger, — il m'attendait à Morges chez mon oncle, frère aîné
de mon père (1). Le proscrit royaliste et le vétéran républicain s'étaient mis facilement en relations courtoises. Comme son ami M. de Laharpe, l'instituteur de l'empereur Alexandre, mon oncle prouvait par son exemple qu'il est un républicanisme très capable de frayer avec tout le monde. Le vieux patriote de la révolution vaudoise faisait tout à fait retrouver dans son langage, dans ses manières, L:homme de la société d'autrefois. Mon oncle avait servi jadis en France sous Louis XVI, et ce souvenir lui était toujours cher. Lieutenant au régiment suisse d'Ernest, il était en garnison en Provence, quand les événements de la Révolution placèrent son corps dans des circonstances très difficiles, où il montra sang-froid et courage.
Lorsque le ci-devant pays de Yaud, détaché du canton de Berne, fut devenu indépendant, mon oncle eut à remplir une mission à Paris, près du premier consul, et c'est à lui que fut confiée l'organisation des milices du nouveau canton. Ferme .sur la discipline, mais toujours juste dans sa sévérité, il mit l'état militaire vaudois sur un pied excellent; et il en eut la direction supérieure pendant vingt-six ans, sous le titre d'inspecteur général. Son traitement comme première autorite militaire du canton, était de deux mille quatre cents francs. En parlant de l'administration qu'il dirigeait, mon oncle ne disait même pas : mes bu-
(t) L'auteur est né à Rouen, mais d'une famille suisse. Son père était venu dans cette ville pour y apprendre le commerce : il s'y fixa et en devint un des plus honorables négociants.
reaux, il disait : mon bureau; hors de son uniforme et de son commandement, sa position, sa vie n'avait qu'une honorable simplicité toute bourgeoise; et cependant la dignité, l'autorité de ses fonctions n'en souffrait pas le moins du monde. Quand le moment du repos fut venu pour lui. l'inspecteur général des milices prit sa retraite avec douze cents francs de pension. Gomme on le voit, dans la petite république vaudoise comme dans les autres cantons suisses, les emplois, même les plus élevés, ne sont pas un moyen de richesse, et les choses n'en vont pas plus mal.
En 1838, un conflit, on s'en souvient, fut prés d'éclater entre le gouvernement français et la Suisse, au sujet de l'hospitalité donnée au prince Louis-Napoléon. Sans se dissimuler l'énorme inégalité de la lutte, les milices vaudoises, placées en première ligne, s'apprêtaient à disputer vaillamment le sol de la patrie. Mon oncle, malgré ses soixante-quatorze ans, aurait repris son épée pour marcher comme volontaire avec ces bataillons qu'il avait formés. Dans mon rapide passage en 1840, c'était un dernier adieu que je devais lui dire; il mourut au mois de décembre suivant. Son souvenir vit non -seulement dans le cœur des siens, mais encore dans la mémoire publique, pour les services qu'il a rendus.
Le général Glouet, avec sa belle taille, sa physionomie franche et gaie, est un de ces hommes qui préviennent tout d'abord en leur faveur. 11 prit une part glorieuse à l'expédition d'Alger, où il com-
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mandait une brigade ; mais le brave militaire est, de plus, un musicien savant et passionné. Pour preuve, il a fait le difficile travail de transporter sur des paroles italiennes le célèbre oratorio de Hsendel, Judas Macchabée. En 1832, caché dans les environs de Château-Gontier, sous un déguisement de paysan, il ne pouvait s'empêcher de chanter beaucoup mieux qu'il ne convenait à son costume et à son rôle, les métayers angevins ou manceaux n'étant pas des virtuoses si habiles. Dans le village qui lui servait d'asile, tout le monde le connaissait, sauf quelques individus en dehors de l'opinion générale, et autour desquels s'arrêtait le secret commun. Un jour, un paysan, avec cette finesse d'observation que couvre souvent la plus simple enveloppe, fit remarquer au général qu'il pourrait être reconnu pour un Monsieur, malgré son déguisement, et cela pour un détail bien indifférent en apparence : le général portait ses guêtres boutonnées jusqu'au haut : « Nos femmes, » lui dit le paysan, « n'achètent pour les guêtres que juste » l'étoffe nécessaire, et quand on les a lavées, les » trois boutons d'en haut ne peuvent plus se bou- » tonner. »
Une somme considérable, — 30,000 francs, — était promise à qui livrerait le chef proscrit. Trente mille francs, c'était plus que les trente deniers d'Iscariote ; mais, là, il ne se trouva pas d'amateur pour la prime d'infamie.
A l'affaire de Chanay, près de Chàteau-Gronthier, le général Clouet, après avoir eu l'avantage, élait
contraint de se retirer devant des forces très-supérieures. Il avait avec lui une quinzaine d'hommes seulement, le reste ayant fait sa retraite chacun de son côté. Déjà souffrant avant le combat^ il ne pouvait aller assez vite. Ses hommes, profitant de chaque accident favorable de terrain, se retournaient souvent pour faire le coup de fusil : leurs balles ne manquaient pas le but, et ralentissaient la poursuite des quatre à cinq cents soldats attachés aux traces de la petite bande. Enfin, serré de près, M. Cloue t dit à ses compagnons qu'il ne veut pas les retarder davantage, qu'il faut le laisser en arrière, qu'il se cachera dans quelque fossé ; mais ces hommes dévoués refusent absolument de le quitter. Quelques-uns le soutiennent, l'aident à marcher encore ; ils gagnent ainsi un fourré épais, et se blotissent dans un fossé marécageux. L'ennemi avait perdu leur piste et s'arrêta, tandis que les chouans agenouilles disaient leur chapelet en actions de grâce. Ils se comptèrent : aucun de ces braves ne manquait à l'appel.
La résidence ordinaire du général Clouet était Fiïbourg : le baron de Gharette habitait avec sa famille la jolie villa de Bellevue, aux portes de Lausanne. Il était neveu du célèbre général vendéen. Son père, officier émigré, n'avait paru dans la Vendée que pour y mourir les armes à la main, quelques semaines avant la catastrophe fraternelle. M. de Charette naquit la même année (1796) à Nantes, où vivait retirée sa mère, dont j'ai connu la vénérable vieillesse. Entré à la première Restau-
ration dans la maison du roi, il combattit en 18-lu dans la prise d'armes de l'Ouest, où périt son frère- Ludovic. En 1830, il était pair de France et colonel de cuirassiers. Il avait épousé Tune des deux filles que le duc de Berry avait eues en Angleterre, et qu'il recommanda en mourant à la duchesse sa femme ; marque de confiance bien placée, car elles trouvèrent dans la princesse une affection toute maternelle. Charles X se chargea de leur dot, qui fut d'un million pour chacune. J'ai vu plusieurs fois leur mère, Mme Brown, qui les avait accompagnées en France après la Restauration. Attaché tout particulièrement à la duchesse de Berry, plein du souvenir de son oncle et de l'ardent désir de marcher sur ses traces, M. de Charette joua, dans le mouvement de 1832, un rôle capital. Mme de Charette, qui ressemble beaucoup à son père, montra dans les mêmes circonstances une âme noblement résolue. Après l'insuccès de l'entreprise, M. de Charette put s'embarquer à Nantes, avec de grands risques, sur un navire étranger ; depuis plusieurs années, il résidait en Suisse.
Peu de temps après que j'eus fait sa connaissance, l'amnistie lui permit de rentrer en France, où je l'ai revu souvent. Fixé à la Contrie, commune de Couifé, près Oudon, il y lit bâtir une belle habitation, tout en conservant avec soin, encadrée dans les constructions nouvelles, la modeste petite gentilhommière que la naissance de Charette avaii illustrée. Ce culte de famille si respectable rendait parfois M. de Charette un peu absolu, quand on y
touchait. J'en eus la preuve au sujet d'un passage de mon Histoire des guerres de l'Ouest, que je lui lisais en manuscrit ; ce passage était relatif à la malheureuse affaire de M. de Marigny, où Charette ne fut pas à l'abri de tout reproche. Je m'étais exprimé à cet égard comme la vérité, selon moi, l'exigeait, et je me crus obligé de maintenir les droits de l'histoire même contre ceux de l'amitié. Quelques mots un peu vifs s'en suivirent ; mais ce ne fut qu'un nuage passager ; le moment d'après, la franche et loyale nature de M. de Charette avait repris le dessus. C'était un de ces caractères qui ne pactisent et ne transigent avec aucune idée étrangère aux leurs, mais auxquels un adversaire même ne saurait refuser son estime. Le petit incident dont je viens de parler eut lieu dans ma dernière visite à la Contrie, au mois d'août 1847. M. de Charette était attaqué d'un mal qui sans doute n'aurait pas défié les ressources de la médecine, puisqu'il pouvait vaquer encore à ses occupations ordinaires ; mais cet homme d'un si ferme esprit avait mis toute sa confiance dans je ne sais quel faiseur de cures quasi miraculeuses, et je fus extrêmement surpris des étranges choses que je l'entendis me dire à ce sujet. 11 mourut sept mois après, le 16 mars 1848 ; il y avait quelques semaines à p^ine que j'avais reçu de lui une dernière lettre. Les regrets universels firent cortège à son cercueil. Plusieurs fils qu'a laissés M. de Charette continuent aujourd'hui ce grand nom.
Le général Clouet, qui s'était rendu à Lausanne,
m'accompagna chez M. de Charette, où nous déjeunâmes. Je repartais le même jour, à deux heures de l'après-midi, par la diligence malle-poste de Lausanne à Milan. Ces messieurs voulurent bien me faire la conduite jusqu'à la voiture, en m'accompagnant de leurs souhaits de bon voyage.
La route de Milan suit la vallée du Rhône par Saint-Maurice, Martigny et Sion : elle la quitte à Brigg, pour tourner vers l'Italie. Je passai le Simplon qui, sous son épais manteau de neige, ne permettait pas d'autre moyen de transport que le traîneau. Seul avec le courrier, — un honnête Valaisan, — je ne trouvais pas de grandes ressources d'entretien dans mon compagnon, et je ne pouvais faire part qu'à moi-même de mes impressions devant cette magnifique route du Simplon et tous les aspects de cette sauvage nature, rendue plus âpre encore par son costume d'hiver. Isella, doux nom d'un village qui se présente le premier au bas du versant mér idional, caressa enfin mon oreille avide d'entendre l'harmonieux langage de Pétrarque et du Tasse ; car je mettais le pied en Italie pour la première fois, et ce nom, l'Italie, a des charmes si puissants ' Mais, hélas ! Isella, en sa qualité de frontière, me souhaita la bienvenue avec des douaniers : tels sont les aimables représentants qui accueillent le voyageur à l'entrée de tout Etat civilisé. J'avoue qu'à Isella, la mélodie italienne me parut perdre quelque chose de son charme dans la bouche de messieurs de la douane.
Le 25 au soir, j'étais à Milan. Le lendemain, ma
première visite fut pour le fameux Duomo, qui ne me parut pas au-dessous de sa réputation. La Scala, par malheur, n'était pas ouverte. Je me rabattis sur le Tealro Re, où jouait la troupe du roi deSardaigne. La salle, assez jolie, est grande à peu près comme les Variétés. On donnait une comédie de Nota, la Donna irrichietta, imitation du Tyran domestique, d'Alexandre Duval, et une traduction d'une autre pièce française, Marlon et Frontin. Parmi les acteurs que je vis ce soir-là, et à la suite de la Bettini (premier rôle), de la Romagnoli (soubrette), du financier Vestri et du premier comique Borglii, je retrouve, dans les notes de mon voyage, une jeune et jolie amoureuse, Adélaïde Ristori. Quand j'écrivais ce nom, je ne me doutais guère de son retentissement futur ; j'étais loin de prévoir que la jeune et jolie amoureuse serait un jour cette Maria Stuarda si pathétique, cette Myrra, cette Médée si terrible que Paris acclamerait un jour avec tant d'enthousiasme, et dont les triomphes européens fatigueraient la renommée.
Vendredi 27., — Après avoir de nouveau bien couru la ville, j'allai le soir à un autre théâtre, le théâtre Fiando, ou, vulgairement, de Girolamo.ùd n'est qu'un spectacle de marionnettes, mais quelles marionnettes! D'abord, leur domicile n'est pas une baraque infime ; c'est une gentille petite salle, avec un parterre, un rang de baignoires, un rang de loges et une galerie au-dessus, quelque chose comme la salle d'été des Bouffes -Parisiens. Le parterre coûtait une demi-livre autrichienne (42 cen-
fîmes et demi). On sait que les spectacles italiens sont bien moins chers que les nôtres : au Tealro Re, je n'avais payé qu'une livre (85 centimes). Les marionnettes de Girolamo ne jouaient rien moins qu'une tragédie, une tragédie en vers, une tragédie sacrée, Filoména, o ïEroïnadel secolo ///, azzione istorica spellacolosa. L'empereur païen Dioclétien etaP amoureux de sa captive Filumena, princesse chrétienne. Filumena, mise en demeure de choisir entre le déshonneur et la mort, préférait le martyre. Cette action pathétique était mêlée de bouffonneries de Girolamo, personnage grotesque , qui est toujours du Piémont et qui en parle l'idiome populaire. 11 y avait aussi un ballet, avec pirouettes, ronds de jambe, un petit Amour comique, l'enfer, les diables, etc. Acteurs sérieux, acteurs plaisants, danseurs, danseuses, tous étaient des marionnettes merveilleusement faites et agencées. Le dialogue dit dans la coulisse et le geste fait sur le théâtre marchaient avec un accord parfait. C'était des effets tragiques et des grands bras, des grâces et des airs penchés, à rendre jaloux les acteurs de la rue Richelieu et les sylphides de l'Opéra.
Et il fallait voir le public ! Quelle bonne foi , quelle édification il apportait à la partie sérieuse ! Comme il s'amusait franchement à la partie comique ! Non loin de moi était un prêtre : j'en avais vu deux la veille au Tealro R<% et personne ne s'en é tonnait : c'est dans les habitudes du pays.
Le spectacle était fini à neuf heures et demie : je ne partais pour Venise qu'à minuit. Pour remplir le
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reste de ma soirée, je retournai au Tcatro Re. Cette fois, on jouait la Puta onorala , comédie de Goldoni, écrite en dialecte vénitien, et la Casa disa- Iritala, du comte Giraucl. Dans la première pièce, au moins dans ce que j'en vis , je remarquai surtout la Bettini, et dans la seconde, Vestri, à qui je trouvai quelque analogie dephysique avecLepeintre jeune.
Minuit a sonné. La diligence se met en route. A cinq heures du matin, passage à Bergame. Déjeuné à Brescia. Une troupe d'opéra exploitait la ville. Il me tomba sous les yeux l'affiche d'une représentation au bénéfice de la prima donna. La bénéficiaire faisait appel aux sympathies de la population, à celles de la vaillante garnison • GenerosiBresciani ! Inclila guarnigione ! Tout juste neuf ans après (derniers jours de mars 1849), ce n'était pas d'opéra qu'il était question, dans cette même ville de Brescia. Les habitants soulevés et les troupes autrichiennes étaient engagées dans une des luttes les plus acharnées, les plus furieuses qui aient marqué les pages de l'histoire. Trompés par de fausses nouvelles, les malheureux Brescians croyaient Charles- Albert triomphant, quand, au contraire, il venait de succomber sans ressource à Novare ; et de jour en jour, d'heure en heure, sous les obus, les bombes, la mitraille, ils prolongeaient ce duel désespère, sans merci, qui rappelle Saragosse.
A Vérone, pendant la halte de la diligence, j'allai voir en courant le beau cirque romain. Sur les hauteurs environnantes , on achevait la construc-
tion d'une redoutable couronne de forts, qui annonçait chez les Autrichiens la bien ferme intention de ne jamais quitter l'Italie de bon gré : ils semblaient prévoir les événements ; et, en effet, ce fut sous les murs de Vérone, en 1848, que le vieux Radetzky arrêta les progrès victorieux de l'armée piémontaise. Là comme à Milan et sur toute la route , je ne pouvais m'empécher d'être frappé de cette anomalie entre les dominateurs et le pays où ils sont campés : des Autrichiens, des Allemands, des Tedeschi, si étrangers à l'Italie par la langue, par les mœurs par le caractère ! Gomment s'étonner que cette domination soit pesante, et que tant de vœux , tant d'efforts tendent à la secouer ?
Du reste, les amis les plus fervents de l'Italie ne sauraient méconnaître les rares mérites que déploya dans cette campagne de 1848, le maréchal octogénaire. Jamais, en effet, situation ne parut plus compromise et plus perdue. Commandant une armée qui venait d'être chassée de toutes parts devant l'insurrection populaire, ne conservant que trois ou quatre places fortes et le sol qu'il avait sous les pieds, ayant devant lui l'Italie soulevée, qui, par le Frioul, le pressait même sur ses derrières ; ne pouvant compter que sur ses résolutions personnelles, puisque son propre pays, l'Autriche, était en combustion, l'indomptable vieillard ne désespère pas de la fortune. Il raffermit ses troupes démoralisées ; il laisse s'user la première furia italienne et se manifester de funestes divisions entre des éléments trop peu homogènes ; il prend à son
tour une vigoureuse offensive, et, en un mois, la face des affaires avait totalement changé. Au surplus, le mérite en appartient pour une part aux généraux qui secondèrent le vieux maréchal, et à la solide organisation dont témoigna l'armée autrichienne.
Plût au ciel que la même unité, la même vigueur d'ensemble eût régné dans cette croisade de la liberté italienne, où de bien beaux faits d'armes, de bien généreux dévouements furent dépensés en pure perte !
Au moins, si les fautes commises alors firent évanouir de brillantes espérances, les Italiens prouvèrent au monde qu'ils n'étaient pas une nation morte, et qu'ils étaient capables de produire autre chose que des ténors et des barytons. Ah! sans doute, ce n'est pas en vain que, malgré tant de malheurs, tant de déceptions amères, une si ferme foi dans les destinées de l'Italie se conserve au cœur de ses enfants. Puissent les leçons de l'expérience n'être pas perdues ! Puissent des insensés et des énergumènes ne pas travailler, en réalité, au profit de ceux qu'ils prétendent combattre, et contre la cause qu'ils prétendent servir! Puissent-ils ne pas la compromettre dans l'avenir, cette noble cause qu'ils ont si fatalement compromise dans le passé !
S'il m'était permis de mêler mon humble avis aux controverses qui s'agitent sur la forme la plus convenable à l'Italie, je dirais que ni la réunion en un seul Etat, ni la suprématie du roi de Sardaigne
ne me semble possible, avec cet esprit de localité ombrageux et jaloux, avec ces profondes différences de contrée à contrée que l'on observe depuis les Alpes jusqu'au phare de Messine. Une confédération analogue à la confédération germanique, où chaque Etat conserverait son existence propre tout en formant un faisceau commun, telle est l'organisation que je verrais le mieux applicable à l'Italie restaurée.
Treize ans après, — en 1853, — je revis un coin de l'Italie, le Piémont. Je venais visiter cette humble peuplade des vallées vaudoises ou protestantes, très-peu connue en France, quoique si digne de l'être, et bien qu'elle touche la frontière. Devanciers de la Réformation, on sait que les Vaudois piémontais (Valdesi) prétendent se rattacher par une chaîne non interrompue à la primitive Eglise, et n'avoir jamais professé les dogmes romains. Les persécutions qu'ils subirent furent effroyables. Dans les luttes désespérées qu'ils soutinrent, l'héroïsme du faible contre le fort éclata par des prodiges dignes d'une éternelle mémoire. Leur pasteur-colonel Henri Arnaud et leur capitaine Janavel, ce Macchabée d'un village des Alpes, ne sont pas seulement nommés dans les Biographies, et y mériteraient une aussi belle place que les héros antiques. Même après que les persécutions eurent cessé, les Vaudois du Piémont restèrent dans une poskion exceptionnelle. Exclus des emplois et des fonctions publiques, parqués dans leurs trois vallées de Luzerne, de Pérouse et de Saint-Martin, hors des-
quelles il ne leur était pas permis de célébrer leur culte ni de posséder, leur position était à peu près la même que celle des Juifs dans l'enceinte de leur Ghetto. Ils n'obtinrent leur part complète du droit commun que par le Slatuto ou la Constitution de 1848. C'était justement le 24 février, le jour où un si grand drame se jouait ailleurs, que les vallées célébraient la fête de cet affranchissement mémorable, et illuminaient de feux de joie leurs alpestres sommets. Sur les vingt-cinq mille âmes environ que renferme ce territoire, on compte au moins les quatre cinquièmes de protestants ; et cependant, au sortir d'une si longue oppression, pas un mot, pas un acte de réaction et de violence ; rien qu'une allégresse pure et sans mélange, à laquelle, du reste, les catholiques s'unirent de bonne grâce, en fraternisant avec leurs concitoyens. A Turin, dans la grande fête à l'occasion du Statulo, où étaient représentées toutes les provinces du royaume, les députés des vallées vaudoises obtinrent, eux et leur bannière, les honneurs de la journée. Partout on acclamait ces frères si longtemps repoussés; et c'était à qui leur ouvrirait ses bras et sa maison.
De tous les événements accomplis dans l'intervalle de mes deux voyages en Italie, l'émancipation du Vaudois n'est pas le moins remarquable, s'il n'est pas un de ceux dont on ait le plus parlé. C'est un fait bien frappant que ce culte si longtemps proscrit, se bâtissant un bean temple dans la capitale du Piémont, d'où étaient partis tant d'édits persécuteurs, et se créant des succursales dans les
principales villes du pays. J'ai pu juger par moi* même quel patriotisme ferme et intelligent, quelle supériorité d'instruction et de lumières distinguent ces montagnards, au fond de leurs vallées ou sur leurs âpres rochers. Plus d'un s'est distingué dans les combats de 18-'i8 et 1849, sous le drapeau de cette patrie qui avait enfin cessé d'être une marâtre pour eux ; et il est touchant de voir quel respect et quelle reconnaissance ils conservent à la mémoire du roi Charles-Albert, l'auteur de leur affranchissement. Le gouvernement libéral et éclairé du Piémont n'a pas d'amis à la fois plus dévoués et plus sages.
Les renseignements que j'ai recueillis témoignent du progrès intellectuel et moral qui s'opère chez les prosélytes conquis par l'Eglise vaudoise ou évangélique. C'est comme une nouvelle vie qui se manifeste en eux, et qui est particulièrement sensible par la réforme des habitudes et de la conduite. Tel homme du. peuple rallié à cette Eglise, qui passait auparavant le dimanche hors de chez lui, le verre à la main, le passe maintenant en famille, dans des lectures salutaires, dans des récréations honnêtes. « Aussi, » me disait M. Meille, l'honorable et actif pasteur de Turin, « nos femmes d'ou- » vriers bénissent-elles l'Evangile , à qui elles rap- » portent cet heureux changement. »
C'est ainsi que ces pauvres vallées auront été peut-être l'étroit foyer d'une régénération qui arrachera l'Italie à un formalisme de religion matériel et sensuel, tout en la sauvant d'un autre péril,
Tin crédulité. Dans la classe supérieure italienne, la domination cléricale est en mépris même à une foule de personnes qui ont un abbate pour commensal du logis, qui gardent l'extérieur du culte, qui se tiennent en règle avec ses prescriptions, par l'empire de l'habitude et de l'usage, ou pour ne pas se mettre mal avec certaines influences ; mais dans beaucoup d'esprits plus fortement trempés, c'est de la haine, une haine profonde ; et craignez un extrême à la place d'un autie, chez ces peuples mobiles et ardents. La vieille impiété rance et surannée du dix-huitième siècle , les bouquins libertins et prétendus philosophiques maintenant rebutés, en France, par les étalages en plein vent, tel est, en Italie, le régime où l'opposition anticléricale est trop portée à se jeter. Ces esprits passionnés n'en resteront pas à l'indifférence religieuse, comme cela se voit de l'autre côté des Alpes-, ils haïront la religion même, si elle ne se personnifie à leurs yeux que dans un clergé qui fait peu, en général, pour s'entourer de considération et de respect. Le culte évangélique est le préservatif et le refuge qui s'offre contre ce triste égarement. Les catholiques honnêtes et qui sont chrétiens avant tout, avoueront, je l'espère, qu'il vaut mieux prier le Dieu de l'Evangile dans un temple protestant que de vivre en dehors de toute foi, fût-ce sous l'enseigne nominale du catholi cisme.
A présent, je reviens à mon voyage de 1840.
Depuis Milan, j'avais un compagnon de voyage
avec lequel je pris grand plaisir à causer, et que je sus être le marquis Cusani, traducteur de plusieurs romans français et anglais. Certes, l'Italie est loin de manquer d'hommes instruits, d'esprits distingués : il en est d'autant plus à regretter qu'aujourd'hui la production originale ne tienne pas plus de place chez elle. Sa langue et sou génie national ne peuvent guère manquer de s'altérer, dans toutes ees traductions d'oeuvres étrangères, qui, d'ailleurs, ne sont pas toujours dignes de l'honneur qu'on leur accorde. Par exemple, pour le théâtre, les apatriotes d'Alfieri et de Goldonin' ont-ils rien de mieux à faire que de naturaliser chez eux des drames et des vaudevilles, — souvent très-médiocres, — empruntés aux théâtres de Paris?
Le 29, j'étais à Venise. Comme à Milan, je ne pus m'y arrêter que deux jours ; mai?, au moins, j'eus l'avantage d'y arriver par eau, et non pas en wagon, comme on y arrive à présent. Certes, j'apprécie autant que personne la commodité magique du railway ; mais le grand pont, le long trait d'union jeté à travers les lagunes, la fumeuse locomoiive, le tender et le train banal, sont loin, sous le rapport poétique et pittoresque, de valoir le bateau is lequel je fis mon trajet depuis Mestre jusqu'au iceur de la ville. C'était la dernière poste, qui s'ap- < iait la poste d'eau. Il était environ sept heures i demie du matin ; le soleil, s'élevant sur l'horri , dorait tous ces édifices qui semblaient surgir au sein des eaux, quand on s'avançait vers eux au niveau do la mer. Sur des poteaux, au milieu de la
grande lagune, je vis une espèce de niche ou de petite chapelle bien décorée : des hommes, dans une barque, s'approchaient des autres bateaux qui passaient, avec une bourse attachée au bout d'un long bâton ; ils quêtaient pour la Madonna del mare. Naturellement le chemin de fer a fait grand tort à la Madonne, et surtout à ses quêteurs ; ce qui, du reste, n'est regrettable qu'au point de vue de la couleur artistique.
Vers neuf heures, débarquement sur le bord du grand canal, à la poste. Je logeai à VAlbcrgo délia Luna, dans une petite rue derrière la place Saint- Marc, hôtel de second ordre, mais très-convenable, que m'avait indiqué le marquis Cusani. Ce sont les voyageurs de luxe, les mylords, qui vont à l'hôtel d'Europe, sur le quai des Esclavons. La salle à manger de VAlbergo délia Lima offrait un assemblage d'estampes assez bizarre : — des gravures allemandes représentant les batailles de la Katzbacli, de Kulm, de Leipzick, la prise de Paris, la bataille de Waterloo, les victoires des alliés, et audessous, des estampes françaises où l'on voit le Petit Caporal, Napoléon, apparaissant aux souverains de L'Europe effrayés ; le tout dominé et présidé par un portrait de Napoleone il grande, imperatore de Francesi e re d'Italia.
Tout près de Yalbergo, il y avait une place de gondoles, comme qui dirait une place de fiacres ; et ces véhicules d'eau sont loin de perdre à la comparaison. Pour une livre d'Autriche la première heure, et une demi-livre les heures suivantes, on
peut en user, et je me donnai ce plaisir. Ce véhicule aquatique glisse et court à travers les canaux les plus tortueux avec une prestesse et une légèreté charmantes. Je me fis conduire au Lido. Il y a là un pont jeté sur un canal où entrent les barques. Je remarquai le lion de Saint-Marc sculpté dans la pierre de ce pont du côté qui regarde la ville, * comme un triste mormment des jours évanouis.
Sur cette ville unique au monde, cité amphibie où Ton ignore voitures et chevaux, sur le mélancolique aspect de ces palais à demi déserts, que pourrais-je dire de neuf? Abstenons-nous donc des lieux communs, des descriptions rebattues. Je dirai seulement, pour l'église Saint-Marc, que je goûte peu ces basiliques byzantines peinturlurées et dorées du haut en bas. Les églises gothiques sont bien autrement imposantes, pourvu qu'un curé, un conseil de fabrique ou un conseil municipal, amateur de badigeon bien blanc, de couleur bien voyante, ne se soit pas donné la joie de leur faire la toilette à sa façon. Le merveilleux palais des doges, avec ses souvenirs historiques, le pont des Soupirs, le Rialto, l'église délia Salute, celle de Sainte-Marie de' Frari, avec le monument de Canova, l'Académie des Beaux-Arts, l'admirable Présentation de la Vierge, par le Titien ; je visitai toutes ces beautés en multipliant les heures par l'activité d.^ mes courses.
A Venise, l'endroit central, le cœur de la ville, c'est la place Saint-Marc. Je me représente l'aspccl qu'elle dut offrir en 1848, quand Venise redevint
libre, — hélas ! pour peu de temps, — quand au milieu de la foule inondant cette place, se pressant sous ces galeries, poussant le cri national Marco ! Marco ! que la tradition n'avait pas oublié, l'antique étendard de la République reparut, salué par des transports d'enthousiasme et d'ivresse. Venise venait de renaître! Cette résurrection inespérée devait paraître un rêve. Si la nouvelle république vénitienne dura -peu, sa courte existence fut glorieuse et pure ; à la république ancienne, elle n'emprunta ni son Conseil des Dix aux sombres mystères, ni ses pozzi, ni ses exécutions souterraines ; tout s'y passa en plein soleil. Dans cette courte période, la Venise nouvelle ajouta une page immortelle à sa vieille histoire ; elle eut son grand citoyen, Manin : ces marins, ces pêcheurs à la cape brune, se retrouvèrent les dignes fils de ceux qui combattirent sous les Mocenigo et les Dandolo. Après les malheurs de 1848, Venise seule, retranchée derrière ses lagunes , put maintenir debout le drapeau de la liberté. Même quand le désastre de Novare eut porté le dernier coup à la cause italienne, les Vénitiens luttèrent encore près de cinq mois. Une telle chute est une gloire, et l'on ne saurait se résoudre à la croire définitive. Le comte de Chambord a fait, à Venise, l'acquisition du palais Cavalli, et la duchesse de Berry est propriétaire du palais Vendramini : l'un et l'autre sont situés sur le grand canal. Au moment de la révolution de Venise, le chef de la branche arnée des Bourbons et sa mère étaient précisément dans
cette ville, leur résidence d'hiver. Le petit-fils de Charles X voulut voir par lui-même ce que c'était qu'un mouvement populaire. Accompagné de quelques personnes de sa maison, il se rendit sur la place Saint-Marc. Les troupes de la garnison étaient rangées à une des extrémités, serrées de près par les vagues animées de la foule. Elles firent un mouvement, la baïonnette en avant. Quelques coups de fusil furent tirés : un homme du peuple tomba mort ou blessé à quelques pas du prince; mais cette collision n'eut pas d'autre suite. Un de ces enfants de la rue, qui sont les mêmes partout, grimpa lestement à l'un des grands mâts qui soutenaient les armes impériales, et abattit l'écusson autrichien, au milieu d'innombrables acclamations. Alors les grenadiers italiens qui faisaient partie de la garnison, cédèrent aux pressants appels de la fraternité. Les troupes allemandes se retirèrent dans leurs casernes, et une convention fut conclue avec le gouverneur, comte Zichy, pour l'évacuation de la ville.
La royauté exilée ne trouva, de la part de la république vénitienne, que des procédés tout courtois. Le gouvernement provisoire aurait voulu que ces nobles hôtes, en possession de l'estime et de l'affection générale, ne quittassent pas Venise, pour mieux faire voir au monde le caractère de cette légitime et vraiment glorieuse révolution. Ils crurent convenable de s'éloigner ; néanmoins, quelques jours s'écoulèrent avant que tout fût prêt pour leur départ, et sans doute ils ne purent s'empêcher
de rendre au peuple vénitien un juste témoignage.
30 mars, 9 heures du soir. — Je montai à bord du steamer le Ferdinand, qui partait pour Tries te. A l'entrée du paquebot, c'était un caporal qui recevait les billets. On part ; la nuit est belle, le ciel étoile. Je reste sur le pont tant que je puis apercevoir les lumières de Venise. Je descends ensuite dans la chambre, où j'avais retenu un lit. Je m'arrange pour dormir, et, le lendemain, les premiers feux du jour me font apercevoir Trieste avec ses maisons blanches et ses casini sur le flanc des hauteurs qui la dominent.
Trieste me rappelle le Havre. Très beau port, nombreux navires, marchandises entassées sur les quais; au total, une- ville neuve, sans monuments, et que l'on connaît au bout d'une heure. Le bureau de la police, où j'avais affaire, n'ouvrait qu'à neuf heures ; j'eus*donc du loisir de reste. A dix heures, mon passeport était expédié. Si ces formalités sont passablement- ennuyeuses, la justice m'ordonne de dire que je trouvai là des employés fort polis ; le chef de bureau, qui parlait assez bien français, me fit beaucoup d'excuses de ce que j'avais attendu après lui. Je suis fâché d'ajouter que tous les employés français n'ont pas la civilité de cet Allemand, dans leurs rapports avec le public.
Quand je fus en règle, il ne me resta qu'à prendre place dans un vetlurino qui se rendait à Goritz ; c'est un trajet de dix lieues, auquel ces véhicules peu accélérés consacrent une journée entière. Le cocher fit claquer son fouet, et l'on se mit à gravir
la montagne escarpée où Trieste s'adosse du côté du Nord-Est, comme à un mur d'espalier.
Pour compagnon, j'avais un jeune étudiant qui allait subir ses examens au gymnase de Groritz, une jeune ouvrière de la même ville et la femme d'un musicien de régiment. Ayant bientôt lié conversation, j'amenai la femme du musicien à parler des princes français exilés ; elle me fit d'eux un grand éloge. Che buona gente ! Danno Vesempio a tutti glialtri: sono cosi oneslii E unagran consolazione pe' i poveri ! « Quelles bonnes gens ! ils donnent » l'exemple à tout le monde ! Ils sont si honnêtes! » C'est une grande consolation pour les pauvres. » Avec l'étudiant, la conversation roula sur la France et sur la littérature. Mon jeune homme me parla même de la dernière élection de l'Académie Française, et de la candidature infructueuse de Victor Hugo ; il s'y intéressait comme on ne s'intéresse certainement pas en France à une candidature académique étrangère.
Bien qu'ayant gagné le haut de la montagne, le velturino ne se hâtait qu'avec la sage lenteur recommandée par le poète, et la conversation n'était pas de trop pour abréger le temps, car nulle route au monde n'est moins féconde en distractions. Vous traversez six ou sept lieues d'un pays presque désert et tellement pierreux qu'on le croirait couvert de murs en démolition ; aussi, par un jeu de mots italien, l'appelle-t-on Sassonia (pays des pierres). En fait de végétation, rien que des ronces, des buissons épineux et un peu d'herbe chétive dont quel-
ques moutons ont l'air de se nourrir. Sauf un village nommé Sestiana, une auberge entourée de quelques maisons où Ton s'arrête pour dîner, — rien ne rappelle qu'une population humaine habite cette triste contrée.
A deux lieues avant Gorilz,le pays devient meilleur. L'Isonzo l'arrose et le fertilise. On y voit des vignobles, de belles plaines. Enfui, à sept heures, la nuit étant close, nous atteignîmes notre destination. Je descendis à l'hôtel des Trois-Couronnes dont la maîtresse me fit grand accueil. Elle était en possession de loger les Français qu'attirait à Goritz la présence de la famille exilée : bonne aubaine, on le conçoit, pour cette petite ville. D'ailleurs, à part même cette considération, l'hôtesse des Trois- Couronnes, avec ses trois ou quatre filles qui la secondaient dans les soins de la maison, avait l'air d'une digne femme à l'humeur très-avenante.
J'étais muni de plusieurs lettres d'introduction, une entre autres de M. le duc de Lévis, qui était à Paris dans ce moment, et une de M. le duc de Valmy. On m'avait désigné M. O'Hégerty et M. le comte de Bouille, Mme la comtesse d'Agout et Mme la marquise de Nicolaï, sœur du duc de Lévis, comme étant les personnes qui devaient me servir d'intermédiaires, pour être présenté au fils et au petit-fils de Charles X, à Mme la Dauphine et à Mademoiselle. D'avance, j'avais écrit des lettres adressées à ces quatre personnes ; dès le soir de mon arrivée, je me fis conduire à la résidence royale, où je laissai mes lettres.
Avant de continuer mon journal, et pour l'intelligence de l'état des choses, quelques explications sont nécessaires.
Par les actes signés.à Rambouillet le 2 août 1830, Charles X et le Dauphin avaient renoncé à la couronne en faveur du duc de Bordeaux. Le duc d'Orléans, en qualité de lieutenant -général du royaume, était chargé de faire proclamer le jeune roi sous le nom de Henri V.
Mais plus tard de nouvelles inspirations avaient prévalu. Par le motif que ces renonciations n'avaient pas produit leur effet, on jugea convenable de les tenir pour nulles. Le conseiller en chef de l'exil était alors le duc de Blacas, homme sincèrement dévoué sans doute; mais il est des fidélités bien peu éclairées et qui servent bien mal ceux à qui elles s'attachent. La fidélité de M. de Blacas était de ce nombre Sa roide hauteur aurait mal fait deviner le vieux roi qui représentait la bonne grâce et l'affabilité en cheveux blancs. M. de Blacas était un de ces hommes qui, après avoir perdu dix monarchies, ne croiraient jamais qu'ils se sont trompés, et seraient prêts à en perdre encore une onzième. Les leçons du passé, les idées de la France, même celles du parti légitimiste dans ce qu'il avait de jeune, de vivace, d'intelligent, étaient pour lui
lettres mortes. On aurait dû comprendre cependant que la vieille royauté avait besoin de se retremper dans un représentant étranger au passé, sur qui ne pût peser aucune accusation, même injuste.
Pour les partisans de la branche aînée, les abdications du 2 août étaient devenues loi ; partout le nom de Henri V était le seul cri de ralliement qu'ils reconnussent : c'est en invoquant ce nom qu'ils voyaient la prison se fermer sur eux ; c'est au . cri de : Vive Henri V ! que de pauvres conscrits, dans les provinces de l'Ouest, refusaient de servir le nouveau gouvernement, et, traqués comme des bêtes fauves, se vouaient à des misères, à des périls de tous les instants. Ce fut avec ce : Vive Henri V! à la bouche que moururent des hommes intrépides, non moins dévoués que M. de Blacas, tout le monde l'avouera.
Cette adoption populaire, ce généreux sang répandu, ce cri répété du fond des prisons, poussé jusqu'au milieu des flammes dévorantes par les hé roïques assiégés de la Pénissière, c'était une consécration qui avait bien sa valeur ; mais ces considérations pesèrent peu dans la balance.
Ce fut après l'insuccès en Vendée, et surtout après l'affaire de Blaye, que le revirement fut positivement accompli. On mit à l'écart la royauté du jeune prince, en même temps qu'on supprimait l'existence politique de sa mère.
Il y avait antipathie prononcée entre la vive nature de Marie-Caroline et l'influence pétrifiante qui dominait auprès de Charles X. Quand la duchesse
était à Massa, préparant son entreprise, M. de Blacas y arriva sans être appelé ni désiré. Il était porteur de pouvoirs qui conféraient bien à la mère de Henri V le titre de régente, à compter du moment où elle serait en France ; mais ces pouvoirs étaient neutralisés de fait par l'institution d'un conseil de régence, dont M. de Blacas lui-même serait président. Elle se débarrassa de lui au moyen dune mission quelle lui donna, et elle partit. M. de Blacas eut sa revanche. Sortie de prison, la captive de Blaye retrouva cette influence hostile, cette influence qui se mit de moitié, il faut le dire, avec le pouvoir qui avait voulu la perdre comme princesse et comme femme tout à la fois. Elle avait déclaré s'être remariée en Italie ; on s'en prévalut pour l'annuler désormais autant qu'il fut possible. Que la vaillante princesse eût ou non mal calculé les chances, qu'elle fût ou non sujette à blâme, un autre prix lui était dû ; elle venait d'étonner le monde par son héroïsme; elle avait, pour son fils, littéralement passé par l'eau et par le feu; enfin, elle s'était chargée, elle femme, de montrer que les Bourbons ne faisaient pas toujours défaut aux serviteurs armés pour leur cause.
L'ancien droit monarchique fixait la majorité officielle des rois de France à treize ans. En vertu de cette loi, et s'en tenant toujours aux abdications du 2 août, une députation de légitimistes se rendit à Prague pour saluer, le 29 septembre 1833, la majorité du jeune prince. Ces députés lui apportaient diverses offrandes, une médaille d'or frappée à
cette occasion, des éperons d'or richement ciselés, un groupe en ivoire représentant Henri IV et Sully, très-belle œuvre d'art exécutée à Dieppe, où la protection delà duchesse de Berry avait fait refleurir l'industrie locale de Pivoîrërîe. Que ces députés ne se fussent pas montrés, le long de la route, assez pénétrés de la gravité de leur mission, qu'ils eussent trop rappelé les mœurs de la jeunesse dorée et du bal de l'Opéra, et étonné plus d'une fois les bons Allemands chez lesquels ils passaient , peu importe : il n'est pas à croire que le bruit de ces étourderies eût précédé les députés près de la cour de Prague. La cause de l'accueil très-froid qu'ils reçurent, ce fut leur démarche même, fort peu agréable à ceux qui n'admettaient pas, ou plutôt qui n'admettaient plus la royauté de Henri V, objet de cet hommage.
Après la mort de Charles X (4 novembre 1836) son fils devint le roi Louis XIX , dans le cercle qui l'entourait ; par conséquent Mrae la Dauphine fut qualifiée de reine. Le jeune prince resta Monseigneur et le duc de Bordeaux. Ce fut seulement en 1843, lors de son voyage à Londres , d'où data son entrée politique dans le monde , qu'il prit le nom de comte de Chambord. Le journal la France fut, à Paris, l'organe de cette royauté de Louis XIX. A la vérité, si la Restauration avait lieu, on entendait résigner de nouveau la couronne entre les mains du jeune roi de Rambouillet ; on ne la reprenait que pour l'exil ; mais il y avait trop de subtilité dans ces distinctions , dans ces arrangements ma-
nipulés sous le manteau de la cheminée par quelques hommes , comme si l'affaire ne regardait qu'eux. Tout cela n'était propre qu'à jeter un élément de division dans le parti. Du reste , ce point litigieux était évi!é autant que possible : la France if avait qu'une publicité médiocre ; la question no sortait pas de quelques salons , et , sauf un petit nombre, les légitimistes continuèrent à ne reconnaître que Henri V, comme ils l'avaient acclamé après la révolution de Juillet. Mais n'était il pas bizarre que, malgré leur affection si profonde et si tendre, des parents du jeûna prince se rencontrassent avec les partis hosliles pour lui refuser la désignation royale?
Il y eut un personnage trop fameux , dont les inspirations et les conseils paraissent avoir eu grande part à l'attitude qui fut adoptée. C'était M. de Metternich. Il était l'homme de l'immobilité, l'adversaire du progrès et de la jeunesse : son système et celui de M. de blacas devaient sympathiser. En même temps M. de Metternich, jouant un jeu double, était au mieux avec la diplomatie des des Tuileries, au profit de laquelle il remplissait tout ensemble l'office d'endormeur et celui de surveillant.
La duchesse de Berry habitait Gratz, à quarantecinq lieues environ de Goritz. Ses rapports directs avec le reste de la famille n'étaient donc pas fréquents ; à, l'égard du Dauphin et de la Daupliine, ils ne dépassaient pas ce qu'exigeaient les convenances ; à ses yeux, on conçoit que son fils n'eût
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pas cessé d'être Henri V. Sans doute on n'avait pas voulu, on n'aurait pas pu, d'ailleurs, affaiblir en lui le sentiment filial ; mais désormais la duchesse était tout à fait en dehors du conseil politique.
Avec une entière sincérité, car c'est ainsi que ces notes peuvent apporter leur modeste contingent à la vérité de l'histoire, — j'ai dit quelle était la position des choses à Goritz. 11 est bon de compléter ces indications par une esquisse des lieux.
Quand Charles X quitta Prague avec sa famille et qu'il dut choisir une nouvelle résidence, Goritz lui fût recommandé pour la salubrité du climat. Cheflieu d'un cercle de la Carniole, Goritz , appelé Gorizia en italien et Goerz en allemand, est situé sur la frontière des deux langues ; la première est l'idiome le plus généralement usité, la seconde est la langue de la noblesse. C'est une ville de dix mille âmes, avec un antique château en ruines et de vieilles murailles qui ne comptent plus comme fortifications. Un bataillon d'infanterie , qui en forme la garnison, ne saurait lui donner l'animation d'une place de guerre; ce n'est pas non plus une ville de commerce et d'industrie. Jeté hors des grandes communications, Goritz offre peu de vie et de mouvement; il se contente de sa physionomie propre et honnête. Quelques rues silencieuses, bordées de grandes maisons, lui font une sorte de petit faubourg Saint-Germain où un certain nombre de familles nobles peu riches dorment dans la majesté de leur blason.
La demeure des royaux exilés était le palais Strasoldo. Ce prétendu palais n'est qu'un hôtel assez modeste. Il est à une des extrémités de la ville, sur la place délie Legna (place au Bois). Du côté opposé , cette place, assez grande, mais peu vivante, est bordée d'arcades. Quant au palais, c'est une maison blanche , à un seul étage, sauf au-dessus de la porte cocher»? , surmontée d'une espèce de fronton qui représente un étage de plus. Deux guérites et deux factionnaires» indiquaient seuls une résidence princière. Sous le vestibule à gauche , on rencontrait la loge du concierge et Tentroe de l'escalier. Par ce vestibule, on arrivait à une cour, puis à une terrasse où s'élevait un second corps de logis. Là logeaient M. de Montbel, l'ancien ministre , et l'abbé Trébuquet, précepteur du duc de Bordeaux.
Il semble que la famille royale aurait pu trouver un air tout aussi salubre, sans se reléguer dans cette petite T7ille écartée, où l'on arrive par un désert de ronces et de pierres, et qui vous faisait au cœur comme une espèce de froid. Fallait-il ajouter cette tristesse à la tristesse de l'exil ?
Maintenant, reprenons la suite de mon journal,
iïïercredi, Ier avril. — Dès le matin, on me remit une lettre de la marquise de Nicolaï, m'annonçant que je serais reçu par Mademoiselle, après ma présentation au roi et à la reine. Bientôt, il m'arriva une visite, celle de M. le comte de Bouille. J'étais vraiment confus qu'il me surprît comme j'éteis,
dans le simple appareil de mon petit lever. M. de Bouille avait, je présume, cinquante et quelques années ; ses manières et son langage, répondaient à l'obligeante politesse de sa démarche. Mal guidé par les renseignements que Ton m'avait donnés à Paris, je m'étais trompé, à ce que m'apprit M. de Bouille, sur la filière à suivre. Au lieu de M. O'Hégerty, c'était au jeune comte Xavier de Blacas — un des fils du duc, mort l'année précédente — que j'aurais dû m'adresser pour avoir mon audience du roi. Quand on avait parlé au palais Strasoldo du nouveau visiteur arrivé de France, le roi n'avait paru avoir aucune connaissance de mon nom. — « Pourquoi vient-il ? que veut-il ? » -avait -il demandé. Après qu'on lui eut expliqué ce qui, à ce qu'il semble, n'avait pas besoin de l'être, et qu'on lui eut parlé des lettres de recommandation dont j'étais porteur : « — Qu'il écrive à Bîacas, qu'il » écrive à Blacas, » avait-il repris. — N'était-ce p?s le cas de laisser pour cette fois sommeiller un peu très-haute et puissante dame l'étiquette ? C'eût été, je n'en doute pas, l'avis de M. de Bouille. Pour compensation, il fut bien aise de me transmettre cette parole du duc de Bordeaux : « J'ai lu de » lui un livre qui m'a fort intéressé ; certaine- » ment, je le verrai avec plaisir. »
Mais la présentation au roi devant hiérarchiquement précéder les autres, toutes se trouvaient retardées, au grand regret de mon impatience. J'écrivis donc à M. de Blacas. Dans la journée, une seconde lettre me vint, — celle-ci de la part
î.i't SOUVENIRS ET PROPOS DIVERS.
de la comtesse d'Àgout, et adressée à M. le chevalier de Mouret. Je n'ai pourtant pas, Dieu merci, la faiblesse de m'attribuer la chevalerie ni la particule. L'orthographe et la tournure du billet ne démentaient pas la manière dont mon nom é fait estropié. D'après ce que je sus, la bonne dame, qui était fort âgée, avait dû faire écrire cette missive par un valet de chambre italien à son service : cet étrange secrétaire avait cru sans doute bien f;nre en me titrant et en m'anoblissant, suivant l'usage des facchini de son pays, qui donnent, comme on sait, de Y excellence à tort et à travers.
Rien, au moins, ne m'empêchait de faire ma visite à M. de Montbel, pour qui j'avais deux lettres. L'ancien ministre de Charles X pouvait alors avoir cinquante ans. Il est d'une taille peu élevée \ il a un peu d'accent méridional ; sa figure est vive et spirituelle, son abord amical et tout uni. La pièce très simple où il me reçut renfermait une bibliothèque, quelques peintures et d'autres objets d'art. En effet, M. de Montbel a des goûts tout à fait artistiques et littéraires ; il sait tenir avec succès le crayon et la plume. Il a publié une Relation des derniers moments de Charles X et une Vie du duc de Iteichstaclt, écrite avec une impartialité, un sympathique intérêt qui peuvent surprendre quelques personnes. Ma visite dura une heure et demie; elle me laissa le souvenir d'un homme fort aimable et à qui l'adversaire politique le plus prononcé ne saurait refuser ce titre.
Puisque je parle des personnes qui formaient
alors la colonie de l'exil, je n'oublierai pas le docteur Bougon, que la nuit du 13 février 18*20, où il suça la plaie du duc de Berry mourant, avait attaché pour toujours à la famille royale. 11 me parut aussi bon que dévoué.
Pendant mon dîner à l'hôtel, j'eus la compagnie et la conversation d'un autre commensal des Trois- Couronnes, M. Rossi, artiste vénitien, qui enseignait le dessin au duc de Bordeaux. Il me donna d'intéressants détails sur son royal élève. Pendant le diner, on m'apporta un billet de M. de Blacas, dont j'avais trouvé la carte en rentrant : c'était le lendemain matin, à onze heures et demie, que je serais reçu par M. le duc d'Angoulème.
J'allai ensuite m'acquitter d'une commission pour l'abbé Trébuquet, — un livre dont le général Clouet m'avait chargé. Ce livre était un simple dictionnaire français-italien. Il n'en avait pas moins fallu qu'à Milan , il passât de la douane à la censure, avant de m'être rendu. Notez que cette censure, à laquelle même un dictionnaire devait être soumis, n'empêchait pas des ouvrages vraiment dangereux et mauvais de circuler : c'est l'usage de toutes les censures.
L'abbé Trébuquet est un homme au parler trèspoli et très-doux. Une visite à M. de Saint-Aubin, ancien valet de chambre de Charles X, pour qui j'avais une lettre du général Clouet, remplit le reste de ma soirée. M. de Saint- Aubin logeait en ville, tout près des Trois-Couronnes : — bonne et aimable famille. M. et Mm* de Saint-Aubin parurent avoir
plaisir à causer avec quelqu'un qui arrivait de France.
Jeudi, 2 avril. — J'étais au palais Strasoldo dès avant l'heure indiquée, de peur d'être en retard. A l'heure sonnante, je montai chez le roi. Deux ou trois domestiques en noir, sans livrée, se tenaient dans une première pièce. On m'introduisit dans le salon, où je trouvai le prince avec le comte de Blacas. Le fils de Charles X avait alors soixante-six ans. Je vis un homme aux cheveux gris, en redingote et pantalon bleus, petit, grêle, le teint rougeâtre et comme tanné, ayant une sorte de piétinement nerveux d'un effet peu agréable. Il me reçut debout au milieu du salon. Je le remerciai de l'honneur qu'il daignait m'accorder. Avec un ton saccadé qui tenait à sa manière d'être générale, il me demanda ce qu'on disait en France, où en étaient les choses ; — « Eh ! bien, et leur ministère » Thiers, leur ministère Thiers ? » — Je répondis de mon mieux, et je n'eus pas, d'ailleurs, à entrer dans de longs développements, car, au bout de trois ou quatre minutes, le prince fit une légère inclination de tête qui indiquait la fin de l'audience ; sur quoi je me retirai.
Ces quelques instants me firent comprendre l'effet peu favorable que ce prince produisait en France. Outre ses dehors médiocrement avantageux, il éprouvait en public un certain embarras, une sorte de timidité qui rendait ^a contenance gauche et gênée, et qui probablement contribuait à cette espèce de trémoussement nerveux dont il était
affecté. Pourtant, non seulement il possédait cette bonté, cette charité que pei sonne ne peut refuser à ceux de sa famille, mais encore, en plusieurs occasions, il a laissé des souvenirs dont les hommes impartiaux lui tiennent compte. Dans son court passage à l'armée de Coudé, en 1800, il ne put assister qu a une seule action, mais il s'y comporta honorablement. C'était à l'affaire de Rosenheim, surl'Inn; le prince de Coudé dut employer son autorité pour le faire retirer d'un endroit où, voulant mieux observer le combat, il s'exposait sans utilité. Aux Cent- Jours, sous le coup des événements qui surprirent les Bourbons, le duc d'An goulême ne manqua ni d'activité, ni de décision, dans son mouvement de Toulouse et de Nîmes vers le Rhône et la Drônie ; ce ne fut pas sa faute si la défection neutralisa les succès qu'il obtint d'abord. En 1823, au Trocadéro, comme autrefois sur les bords de l'inn, on le vit braver le feu avec calme et sang-froid. L'ordonnance d'Andujar, destinée à réprimer les excès de la réaction espagnole absolutiste, lui fut, dans cette campagne, un titre qui ne saurait être oublié. Quand le duc d'An goulême n'aurait pas eu l'inspiration et l'initiative de cet acte, c'est toujours quelque chose que d'écouter de bons conseils. 11 eut aussi le mérite de s'associer à plusieurs mesures dont l'armée lui dut être reconnaissante. Si son rôle fut nul dans les événements de 1830, s'il ne s'éleva pas jusqu'eà une désobéissance justifiée d'avance par la situation, d'autres princes firent-ils davantage en 18i8, dans des cir-
constances toutes pareilles? Et ces princes-là étaient, eux, dans toute la force de la jeunesse. Cependant, on n'accusera pas le courage personnel de M. le duc de Nemours et de M. le duc de Montpensier.
Ce qui est à remarquer, c'est que le duc d'Angoulême, enveloppé dans la guerre à outrance que l'opposition faisait aux Bourbons , encourait en même temps, de la part des royalistes, le reproche de les sacrifier aux hommes de l'Empire. Dans les premières années de la Restauration , il fit un voyage en Vendée ; certes on ne put dire qu'il avait trop fait pour surexciter l'esprit de ces populations encore toutes pleines des souvenirs de la grande guerre. Loin de là , il sembla prendre à, tâche de leur jeter, comme on dit, de l'eau froide sur la tête. Dans l'esprit qui présida au voyage du duc d'Angoulême, comme dans le désavantage naturel de sa personne , il y eut de quoi glacer les plus ardents. Les paysans vendéens, peu coutumiers, hélas! de voir un Bourbon dans leur pays, étaient accourus en foule sur son passage , poussant avec enthousiasme ce cri de vive le roi ! qu'ils avaient tant de fois fait retentir sous la mitraille ; ils se présentèrent armés et pares de leurs fusils, dont plus d'un était un trophée de victoire. On aurait cru que le neveu de Louis XVI et de Louis XVIII se serait découvert avec émotion et respect devant le clocher de chacun de ces villages à peine relevés de leurs ruines ; qu'il aurait voulu serrer la main à chacun de ces braves gens, embrasser chacun de
ces vétérans cicatrisés, monuments vivants d'une époque de prodiges ; qu'il n'aurait pas vu pour lui de plus nobles capitaines des gardes que ces vieux capitaines de paroisse, rustiques héros de Saumur, de Torfou et de Cholet. Point du tout : le duc d'Angoulême s'offusqua de cet appareil guerrier et compromettant; il fallut que les paysans , rangés des deux côtés de la route, missent bas leurs fusils ; aux cris frénétiques de Vive le roi ! il répondit : « Ce n'est pas tout de crier vive le roi] il faut payer » les impôts, mes amis, il faut payer les impôts. »
O fut ainsi que les choses se passèrent, par exemple, à Beanpréau; je le tiens d'un ancien officier vendéen dont les affections bourbonniennes n'étaient pas suspectes. -Cette recommandation en faveur des impôts était d'autant plus étrange que la Vendée ne demandait nullement à être exempte des charges communes ; quant à l'impôt volontaire qu'elle avait payé avec les flots de son sang, il passait par dessus le marché.
Le système de bascule pratiqué par Louis XVIII reçut, en cette circonstance, une triste application. La devise Union et Oubli était fort bonne en ellemême ; mais elle n'aurait pas dû aller jusqu'à l'oubli des services. Supposez que, sous la Restauration, il se fût produit quelque part une Vendée bonapartiste, et que Napoléon fût remonté sur le trône : il l'aurait sans doute récompensée autrement que les Bourbons ne récompensèrent la Vendée royaliste, — et il aurait bien fait. Les princes n'ont jamais rien gagné auprès de leurs ennemis en décou-
rageant leurs amis. Méconnaître les dévouements anciens, ce n'est pas le moyen d'en faire naître et d'en conquérir des nouveaux.
Ces malheureux Bourbons ! Jamais plus d'affection, de sang et d'héroïsme ne fut prodigué pour des princes ; jamais princes ne firent moins pour se mettre à la hauteur de ces sacrifices et pour les récompenser. A la Restauration, — ce fait seul dit tout, — Turreau, oui, Turreati, l'homme des colonnes infernales, le brûleur et l'égorgeur de la Vendée, fut, comme les autres généraux de l'Empire, décoré de la croix de Saint-Louis, et cette croix fut refusée à des Vendéens couverts de cicatrices. Les amis des Bourbons sont les seuls qui aient eu à se plaindre d'eux.
Si le duc d'Angoulême, dans son voyage de Vendée, ne fit qu'obéir à la politique de son oncle , son propre caractère était trop d'accord avec elle. Ces g/andes expansions populaires le gênaient, l'étourdissaient : c'était pour lui comme un élément étranger. En somme, le duc d'Angoulême valait mieux que ses dehors ; mais l'esprit d'à propos et l'extérieur prévenant sont des qualités doublement essentielles chez les princes, et leur absence aurait fait tort, chez le duc d'Angoulême, même à des qualités plus éminentes. Tel qu'il était, tel que je l'ai vu, il lui aurait été difficile d'être populaire, n'eût-il pas eu contre lui cette opposition de partipris, à laquelle ses formes malheureuses donnaient; trop beau jeu.
De chez le roi, je fus introduit immédiatement
chez la reine, M. de Blacas étant toujours présent. La fille de Louis XVI était alors dans sa soixante et unième année. Elle avait aussi une mise très simple ; une robe du matin qui paraîtrait bien mesquine à nos femmes du beau monde, et un bonnet qui laissait voir ses cheveux gris, — ils auraient pu blanchir bien plus tôt, après tant d'horribles souffrances. Sa taille était droite et noble ; sa contenance avait une dignité à laquelle se joignait celle des grands et douloureux souvenirs attachés à son nom. Tout se passa comme chez le roi, les mêmes questions à peu près amenèrent de ma part les mêmes réponses. Je dis à la princesse que j'avais visité naguère sa résidence favorite de Viileneuve-L'Etang, achetée par l'honorable M. de Gaze, qui ne s'en regardait que comme le gardien; j'ajoutai que cette habitation affectionnée par elle était conservée, autant que possible, dans l'état où elle l'avait laissée. Le témoignage de sa satisfaction fut très laconique, car cette audience ne dura pas plus que la précédente, et le même signe de tête m'en annonça la fin.
Là encore, je pus me rendre compte à quel point, chez les princes, les plus hautes vertus sont insuffisantes sans le charme de l'enveloppe. Nobles et môme beaux, les traits delà duchesse d'Angoulême manquaient de cette bonne grâce qui attire et captive. Celui qui, sans connaître son cœur, jugeait cette princesse d'après sa physionomie sévère et l'espèce de rudesse de sa voix, n'emportait pas, on le conçoit, une impression très-favorable. Pourtant,
jamais âme ne fut plus compatissante, jamais main ne fut plus libérale que la sienne. Dans le rigoureux hiver de 1829 à 1830, — le dernier qu'elle devait passer en France, — ses distributions de bois furent tellement abondantes que le chantier des Armes de France, boulevard des Invalides, où ces envois étaient pris, manqua de voitures pour y suffire. Alors que les partis ennemis attribuaient à cette victime de leurs fureurs des pensée s de réaction sanguinaire, le fatal anniversaire du supplice paternel n'était pour elle qu'une occasion de redoubler ses bienfaits. Cette journée funeste se partageait pour elle entre la prière solitaire, les larmes et les bonnes œuvres. Une fois, elle apprit qu'un négociant estimable était sur le point de faire faillite. Peur le sauver, il fallait cent mille francs : les cent mille francs furent donnés.
Malheureusement, tout le monde ne pouvait connaître ces détails. Que des douleurs presque inouies dans l'histoire des destinées humaines, eussent laissé chez l'orpheline du Temple leur ineffaçable empreinte, et influé sur son organisation, hélas ! on le comprend trop bien ; mais le fâcheux effet ne s'en produisait pas moins. Ses voyages, comme ceux de son mari, étaient plus nuisibles qu'utiles à la cause des Bourbons, par suite de ces maladresses, disons le mot, qui équivalent à de grandes fautes. 11 y a des occasions où un sourire aimable, un mot gracieux, Fart d'écouter avec une bienveillante patience un trop long discours, ont, chez une personne de ce rang, une très haute importance: et la
duchesse d'Àngoulême, au contraire, affligea maintes fois ses amis par les prétextes qu'elle fournissait au dénigrement des opinions hostiles. Dans un voyage quelle fit en Bretagne, à travers ces populations accourues pour contempler dans la fille de Louis XVI ud ange descendu du ciel, son attitude ne fut pas plus heureuse que celle du duc d'Àngoulême dans la Vendée. Elle passait au galop, selon son habitude d'aller très vite, sans s'arrêter et sans mettre la tête à la portière. On eût dit que le peuple royaliste lui-même, dans son effervescence d'affection, lui rappelait les masses populaires d'une autre époque et d'une autre couleur. J'ai entendu raconter que le sous-préfet d'un des arrondissements que traversa ainsi la princesse, voyant l'impression fâcheuse qui en était restée dans la population, s'avisa d'un curieux moyen pour y remédier. Il imagina de dire à ces bonnes gens que Madame la duchesse d'Angoulême avait fait vœu de s'imposer une grande privation ; et que la plus pénible qu'elle pût s'infliger avait été de passer de la sorte au milieu d'eux, sans jouir de leurs hommages.
A ses bontés généreuses, la duchesse d'Angoulême mêlait quelquefois d'étranges préventions. Par exemple, tandis qu'il lui arrivait de placer fort mal ses largesses, tandis qu'elle payait les dettes fort peu intéressantes de tel garde- du-corps, elle s'était laissé persuader, dit- on, que Gathelineau, le iils du Saint de l 'Anjou, Gathelineau, que Ton surnommait lui-même le Saint de la Garde, était un buveur, un homme sans conduite. Ce qui est trop
certain, c'est que le digne héritier de ce nom glorieux languissait dans une position subalterne. Le fils du premier généralissime de la Vendée aurait dû être pair de France. Son éducation, bienfait de la famille de La Rochejaquelein, ne permettait pas de craindre que la pairie fût compromise en sa personne, et je ne sais pjas de blason, dans la noble chambre, dont un tel nom n'eût été l'égal ; eh bien ! en 1830, âgé de trente-trois ans, ce représentant d'une héroïque illustration était simple sergent aux gardes à pied, ayant rang de capitaine. Père d'une nombreuse famille, on le vit voyager à pied, afin d'épargner pour ses enfants le prix de la voiture publique (1).
Après ma présentation au roi et à la reine , je passai enfin chez M. le duc de Bordeaux.
On me fit entrer dans une salle de billard, où je fus reçu d'abord par M. le comte de Bouille. Au bout d'un moment, un jeune homme entra, blond, d'une taille moyenne, d'une constitution forte, à la figure ouverte et bienveillante, où se retrouvait le
(1) Ce tris le oubli n'arrêta pas le dévouement héréditaire de Cathelineau, quand vint le jour de nouvelles épreuves. On sait comment il périt le 27 mai 1832, tué à bout portant par le lieutenant du 29= de ligne, Régnier, au moment où, se livrant lui-même, il criait : « Ne tirez pas, nous nous a rendons, nous sommes sans armes. » I.a croix d'honneur, — on regrette de le dire, — récompensa un tel acte, qui fut énergiquement qualifié même parmi les officiers de l'armée. Une souscription fut ouverte pour assurer au moins du pain à la famille orpheline.
type bourbonnien. Il portait une redingote de couleur foncée et un pantalon gris. Agé alors de dixneuf ans et demi , il n'avait pas encore éprouvé le terrible accident dont les suites, toutefois, auraient pu être bien plus funestes. J'étais chargé pour lui d'une lettre du colonel Cadoudal. Ce fut un texte pour quelques mots sur les provinces de l'Ouest et sur les sentiments dévoués qui s'y conservaient. « Ce sont de braves gens que ces Bretons, » me dit le prince. Un peu plus longue que mes deux audiences précédentes, celle-ci ne dura cependant que quelques minutes.
Je fus ensuite admis auprès de Mademoiselle , chez la marquise de Nicolaï < Sans méconnaître les titres qui avaient valu à Mme de Nicolaï le poste qu'elle occupait, il est permis de dire que son extérieur sévère semblait choisi pour faire ressortir le souriant et gracieux printemps de la jeune princesse. Petite, fraîche, blonde, avec de beaux yeux bleus d'une douceur charmante, et ses dents blanches comme des perles, c'était vraiment, au fond de ce triste séjour, une fleur s'épanouissant dans le désert. « Vous avez vu mon frère? » me dit-elle avec une expression qui jouissait par avance de l'éloge donné à ce frère chéri. Mademoiselle me demanda également si j'avais été aux Franciscains (le monastère où repose Charles X). Je répondis que je comptais y aller le jour même ou le lendemain. L'inclination de tête obligée fit bientôt évanouir à mes yeux cette aimable étoile du ciel de l'exil .
Cinq ans après, Mademoiselle épousa le prince héréditaire de Lucques, devenu plus tard duc régnant de Parme. Ses vertus et ses grâces méritaient mieux. Très peu régulière avant son mariage, la conduite du prince de Lucques ne le fut pas davantage après. Un de mes amis, se trouvant dans un hôtel de Turin, s'y rencontra par hasard avec lui sans le connaître, et fut ensuite très étonné d'apprendre que cette espèce de commis- voyageur de mauvais ton était une Altesse de famille régnante. Quand Mademoiselle plaça ainsi son affection et son avenir, elle ignorait sans doute, ou, du moins, elle ne savait qu'imparfaitement ce qui était trop notoire. Rien n'absout l'assassinat qui la rendit veuve, et dont son cœur saigna malgré tout; déjà orpheline par un autre coup de poignard, c'était une hien cruelle et bien étrange destinée; mais il est impossible de ne pas dire que le duché gagna beaucoup le jour où il passa des mains du prince en celles de sa femme. Régente de Parme, la fille du duc de Berry a déployé les qualités qu'avait pu faire pressentir son courage au milieu de la crise de 1848. Son premier acte a donné satisfaction au cri général, en chassant les indignes créatures du feu duc, et en tète l'Anglais Ward, ce ci -devant groom, le tout puissant favori. Tous les actes émanés de la duchesse, les sages réformes qu'elle a effectuées, dénotent en elle un amour éclairé du bien ; l'éloignement des Autrichiens, qu elle a obtenu, a fait voir le désir de secouer une lourde tutelle. Les patriotes italiens ne seraient pas Justin
s'ils méconnaissaient les titres de la duchesse de Parme à la sympathie et à la reconnaissance publique.
Le lendemain de mes réceptions au palais Strasoldo, je montai la colline que couronne le couvent des "Franciscains, afin de visiter le tombeau i Charles X. Je fus reçu par le père provincial, qui parlait assez bien français. Certes, quand Charles .X envoyait le drapeau de la France compléter la délivrance de la Grèce, quand il ordonnait, malgré l'Angleterre, la glorieuse expédition d'Afrique, les moines de ce couvent étranger ne devaient guère s'attendre à posséder un jour sa sépulture. Près du caveau qui renferme la tombe royale, il y en a un autre où est enterré, aux pieds du roi, M. de Blacas, qui ne lui survécut pas longtemps.
Je vis, au Graffenberg, les appartements où le vieux roi demeura cinq ou six semaines, depuis son arrivée à Goritz jusqu'à sa mort. Le Graffenberg, situé assez loin du palais Strasoldo, à l'une des extrémités de la ville, est un petit hôtel avec un beau jardin, appartenant, — au moins alors, — à la comtesse Coronini. M. Bellot, ancien procureurgénéral, qui l'habitait, voulut bien m'en faire Jes honneurs. La salle à manger, le salon, la chambre à coucher et le cabinet qui furent occupés par le vieux roi, sont des pièces assez belles, quoique n'ayant que des poêles au lieu de cheminées, selon l'usage du pays; mais le roi, me dit M. Bellot, ne tarda pas à s'y accoutumer. Il y a une galerie d'o ù l'on découvre toute la ville, la campagne voisine
le couvent des Franciscains. La belle situation de ce monastère frappa Charles X, qui forma le projet d'y aller. Il y alla, mais dans son cercueil. Tous les détails de cette dernière partie de sa carrière sont faits pour désarmer l'inimitié la plus acharnée. Patience, résignation, égalité d'humeur, bonté douce et sereine, voilà quel fut le couchant de cette longue vie commencée parmi les frivolités d'une atmosphère corrompue, livrée à la funeste influence des courtisans, mais déjà purifiée par la vertu avant de l'être par une suprême infortune. Quant à la vieille qualification de roi parjure, personne, sans doute, n'oserait aujourd'hui la jeter sérieusement à Charles X. Que l'article 14 de la Charte lui donnât ou non le droit de faire les ordonnances, il crut, dans la sincérité de son âme, avoir ce droit, et s'il se trompa, ce fut en honnête homme.
Le samedi 4 avril, j'eus l'honneur d'être reçu une seconde fois par M. le duc de Bordeaux, d'après la demande que j'en avais faite par l'intermédiaire de M. de Bouille. J'avais à remettre au prince une liste des détenus vendéens qui languissaient encore dans les bagnes et les prisons; l'escobarderie légale qui les avait fait condamner pour crimes ordinaires, et non pour actes politiques, les avait exclus de l'amnistie. L'année précédente, j'avais visité ceux qui étaient détenus à Fontevrault et qui, par leur conduite, servaient de modèle à toute la prison. Pouvant parler de visu, je tenais à me rendre l'organe de leurs sentiments et de leurs souffrances.
Cette fois, ma réception eut un caractère moins
officiel. Le prince me fit asseoir, et je pus m'entretenir avec lui pendant un quart d'heure. Je lui présentai la note en question, à laquelle j'avais joint celle des malheureux qui étaient montés sur l'échafaud en criant : Vive Henri V! Le prince me demanda s'il était possible de faire passer des secours aux prisonniers. Je lui répondis affirmativement; je lui nommai comme s'occupant particulièrement d'eux, Mlle Louise de I^a Rochejaquelein et la respectable comtesse du Botderu, qui faisait violence à ses répugnances politiques pour solliciter sans cesse les hommes du pouvoir en faveur de ses infortunés clients. Gomme elle ne craignait pas de le dire à un ministre, — et je citai ce mot au prince — ayant contribué à faire soulever ces malheureux, elle se regardait comme tenue de se consacrer à eux tout entière. Le prince me dit qu'il enverrait des secours pour ces pauvres gens : je lui répondis que ce serait pour eux une grande joie d'apprendre qu'il n'ignorait pas leurs noms et leurs maux.
Oh ! comme elle devrait remuer un prince jusqu'au fond des entrailles, cette pensée que des hommes lui offrent leur corps et leur vie en sacrifice ; que des hommes souffrent et meurent en l'invoquant comme l'objet d'un culte presque religieux, des hommes, ses égaux devant Dieu, — ses supérieurs, s'ils sont plus vertueux que lui! Serait-il possible qu'une telle idée ne le suivit pas partout et à toute heure, qu'il ne cherchât pas sans cesse comment, lui, imparfaite créature humaine, il se rendra digre d'un pareil dévouement ! L'histoire,
malheureusement, témoigne qu'il n'en est pas toujours ainsi, soit par l'infatuation de la naissance et du rang, qui fait regarder ce dévouement comme un simple devoir, soit par la frivolité du caractère ou la funeste influence d'un mauvais entourage. On a vu des princes mener une vie légère et dissipée, tandis que des martyrs expiraient pour leur cause, avec leur nom à la bouche. En vérité, je ne sais ce que ces princes-là pouvaient avoir dans la poitrine à la place du cœur.
Celui à qui je parlais ressentit, je n'en doute pas, une sérieuse émotion, à la vue de ces noms si dignes de son intérêt et de sa reconnaissance. Mais j'ai résolu de ne rien cacher ici de mes observations, d'autant qu'elles ne seront peut-être pas sans utilité, pour expliquer l'attitude de M. le^comte de
ambord en présence des événements si graves accomplis depuis celte époque. L'intervalle écoulé,
.ibre atmosphère que je me suis faile en dehors de tous les partis-pris qui faussent le regard et pèsent sur la parole, c'est là, il me semble, une position favorable à la vérité.
L'honnêteté, la loyauté, les sentiments nobles et purs forment le fond du caractère de M. le comte Ihambord, comme ils respirent dans son regard, H a reçu l'instruction la plus variée, la plus solide, la plus complète; les affections qui veillaient autour de lui n'eurent d'autre but que de le former e qui est bon et beau ; mais maintenant que je me reporte, avec les enseignements de la réflexion et dans une entière liberté d'esprit, à ma visite
de 1840, je me rends compte de certaines nuances que je m'étais d'abord dissimulées. Dans mes notes de ce voyage (et je les écrivais immédiatement, pour qu'elles fussent parfaitement fidèles) , je retrouve un mot de Mme la Dauphin e qui jette un jour instructif sur la position d'intérieur faite au prince. « Avez-vous vu nos enfants? » me dit-elle. Cette parole est empreinte d'une affection qui fait honneur à son cœur ; mais elle ne dénote pas, selon moi, l'appréciation la plus juste de la situation. M. le duc de Bordeaux était alors dans sa vingtième année, à l'âge où Henri de Navarre était déjà le chef actif du parti protestant, où Charles XII commandait son armée en personne. Eh bien, comme l'indique le mot que j'ai cité, il n'avait encore que la position d'un adolescent sous la tutelle de son oncle et de sa tante ; de l'oncle et de la tante les meilleurs, les plus tendres, encore une fois ; mais c'était toujours une tutelle, quand l'âge de l'émancipation virile était bien arrivé. M. le duc de Bordeaux n'était pas chez lui, il était chez eux. Comme je l'ai dit, M. le duc d'Angoulême, après la mort de son père, avait pris le rang de chef de la famille, non-seulement quant à la parenté, mais encore soue le rapport politique. Le duc de Bordeaux, que les partisans de la branche aînée saluaient comme leur roi, ne l'était pas à Groritz, et l'on s'en apercevait. Il était difficile que cette position ne fit pas tort, chez lui, à l'esprit de décision et d'initiative; et en eifet, on ne pouvait s'empêcher de craindre que ces qualités ne fussent pas très développées
chez le prince, d'ailleurs si sympathique à tous ceux qui l'approchaient. Malgré soi on pressentait en lui l'homme plutôt fait pour continuer en monarque honnête, droit et sage, un pouvoir tranquillement, reçu et transmis, que pour dominer les événements et jouer sa partie dans des temps de révolutions et de luttes.
Les premières années du petit fils de Charles X annonçaient, dit-on, une vivacité, un élan que l'on parut prendre à tâche, dans la suite, de comprimer et d'amortir. Un brave officier, figure toute militaire, M. de La Vilatte, avait été placé près de lui dès avant 1830, et il l'avait suivi sur "la terre étrangère. C'était bien l'homme qu'il fallait pour développer chez le jeune duc de Bordeaux la mâle vigueur, l'énergie d'inspiration que réclamaient les vicissitudes du sort et les appels de l'avenir. M. de La Vilatte l'accompagnait partout, couchait dans sa chambre, était à la fois son dévoué gardien et son ami de cœur, comme en témoigne la franche familiarité, le cordial tutoiement dont le royal enfant usait avec lui : or, Féloignement de M. de La Vilatte coïncida d'une manière fâcheuse avec ce système nouveau, ce système d'effacement que 1833 fit prévaloir. Mme la duchesse de Iterry elle-même ne vit son fils qu'à de rares intervalles : on accusait cette courageuse mère d'avoir déployé un esprit trop aventureux, une trop grande ardeur vers Faction; on fut si attentif à prévenir pareil excès chez le prince, qu'on alla trop loin dans le sens contraire. Il est bon de se garder de la fièvre, mais faut-il
tomber pour cela dans l'abus des réfrigérants? N'y a-til pas un milieu à prendre entre la témérité étourdie qui produit des échauffourées, et la réserve trop sage qui laissera échapper les meilleures occasions?
Dans mon second entretien avec M. le duc de Bordeaux, je lui parlai des éventualités qui pouvaient surgir en sa faveur, prévisions que la révolution de Février dépassa de bien loin ; j'insistai sur la nécessité de se tenir en mesure pour en profiter. « Nous serons tous prêts, » me répondit- il. Plus tard, à Londres, il tint un langage analogue. Il me semble encore l'entendre dire à la nombreuse réunion qui remplissait une des salles de Belgrave- Square, et qui prenait congé de lui : « Je vous re- « commande l'union, la discipline et le dévouement. « Au revoir, Messieurs, au revoir. » Nous serons tous prêts, — au revoir. Ces paroles étaient assez positives, et je suis persuadé qu'elles sortaient bien de Târne du prince, qu'il était parfaitement incapable de leurrer sciemment la foi et l'enthousiasme de ses amis, qu'il n'aurait reculé devant aucun danger personnel ; mais ses conseillers craignaient tellement toute démarche hasardeuse et compromettante, qu'ils prenaient l'immobilité pour de la sagesse ; ils étaient gens à ne pas remuer, de peur de se casser la jambe en marchant. Jamais, chez M. le comte de Chambord, on n'a surpris un acte, une parole, une ligne qui ne fussent pas convenables et qui lui fissent prêter le flanc à ses ennemis ; mais cette sorte de mérite passif suffisait-elle à la
situation ? « Nous ne faisons pas de faute, » disaient ses conseillers, en se félicitant de leur attitude. Ils taisaient une faute, et une grande : c'était de ne rien faire.
La mort de M. le duc d'Angoulême, en 1844, peu après le voyage de Belgrave-Square, dut faire croire aune ère nouvelle, dans la politique de l'exil; et il n'en fut rien : le pli était trop bien pris.
Ce système qui prévalait près du prince, tournait dans un singulier cercle vicieux. — On ne voulait pas se jeter à travers les complications d'un moment de crise « pour ne pas ajouter aux embarras de la France. » Or, n'etait-il pas évident qu'un moment de crise où l'on sentirait l'urgent besoin d'un port de salut, d'une branche propice pour s'y rattacher, pouvait seul ouvrir la porte à l'héritier des Bourbons? Ce n'était pas d'une guerre et dune invasion étrangère que M. le comte de Chambord attendait le succès de sa cause : il savait trop bien quelle injuste prévention le retour prétendu de sa famille dans les bagages des étrangers a fait peser sur elle, et, d'ailleurs, sa propre inclination rejetait bien loin une telle voie. D'un autre côté, il saute aux yeux qu un pouvoir en fonctions et bien tranquillement assis, n'irait pas bénévolement quitter la place pour la céder au prince exilé, en lui disant : <• Le lit est bien fait ; venez vous y coucher. » On se demande, par conséquent, d'où les conseillers de M. le comte de Chambord attendaient ce retour dont le prince témoignait constamment la ferme espérance. Du vœu de la France, comme il l'a tou-
jours dit. Mais on excluait les seules circonstances où ce vœu pouvait naître et se faire jour, ainsi qu'il arriva en 1848. Ce système étrange voulait la fin, mais il ne voulait pas les moyens; il prétendait gagner sans risquer d'enjeu. Assis au bord de la rivière, il attendait que l'eau eût fini de couler. Les intentions étaient excellentes; mais M. de Polignac, M. de Blacas, en avaient aussi de parfaites. Les chemins par où se perdent les dynasties sont pavés de bonnes intentions.
Le malheur des personnes investies de la confiance du prince, c'était de ne pas connaître le caractère français ou de ne pas en tenir assez de compte ; de ne pas sortir de leur atmosphère et de leur horizon ; de ne pas songer à cet esprit populaire, à cette imagination de la foule qu'il faut occuper, étonner, frapper. Surtout pour un prétendant, une folie dont on parle est préférable en France à la sagesse dont on ne dit rien. Cette folie, c'est toujours de la publicité, c'est de la notoriété, c'est de Faction, c'est la manifestation de la foi dans soi-même, de Fardent désir d'arriver. On conçoit que la raison de M. le comte de Ghambord repoussât ces moyens de faire parler de soi à tout prix ; mais 1848 arriva; 1848, où Dieu même l'appelait par le concours le plus extraordinaire d'événements, et ce moment fut perdu : lequel attendait-on?
Au moins, les conseillers de M. le comte de illiambord reconnurent-ils avec douleur et contrition la faute qu'ils avaiunt commise alors ? Tâché-
rent-ils sinon de la réparer, — car elle était irréparable, — au moins de ne pas l'aggraver? Bien au contraire.
Malgré le désappointement éprouvé par les legigitimistes , par tous ceux que les circonstances avaient tournés vers M. le comte de Chambord, ses deux voyages à Ems, en 1849, et à Wiesbaden, en 1850, attirèrent nombre de visiteurs. Il y en eut dont la présence témoignait assez que Ton pouvait voir encore , dans l'héritier des Bourbons , une éventualité bonne à ménager. On vit M. Véron aux réceptions d'Ems, et Ton n'a pas oublié de quelle manière toute favorable il rendit compte de ses impressions. A Wiesbaden, on s'amusa beaucoup de cet ancien notaire, arrivé de Nancy, qui se jeta aux genoux du prince en s'écriant tout naïvement : « Monseigneur, puisque le vent semble décidément « tourner de votre côté, je m'empresse de venir « vous offrir mes hommages. » Mais si ces sympathies de fraîche date avaient bien leur signification, d'autres étaient plus méritantes. Des parties de la France les plus éloignées, — comme pour le voyage de Londres, — il vint de braves gens peu riches, même peu aisés, qui se croyaient assez .payés de leurs sacrifices par le bonheur suprême de contempler le symbole vivant de leur foi politique. Je vis, entre autres, passer à Paris de fidèles paysans morbihannais dans le costume de leur village, pour qui le voyage de Nantes ou de Rennes eût été un grand voyage, et qui avaient laissé là bœufs et charrue pour s'en aller là-bas, en Aile-
magne, saluer ce Messie toujours appelé, toujours attendu. Combien mes tournées dans l'Ouest m'en ont fait rencontrer, de ces pauvres gens qui ne demandaient qu'un bonheur avant de mourir : le bonheur de voir Henri V sur le trône ! Combien de vieillards, après ce bonheur-là, auraient chanté avec joie le cantique de Siméon ! Fidélités bien désintéressées et bien touchantes, mais qui faisaient peine, quand on savait combien l'atmosphère de l'entourage était loin de ces naïves ardeurs, et quel vain mirage reculait indéfiniment devant elles.
Les pèlerins d'Ems et de Wiesbaclen furent reçus avec cette bienveillance, cette affabilité gracieuse que nul n'a jamais contestée. Après le retour de Wiesbaden, plusieurs personnes, dans divers départements, eurent l'idée d'une sorte de manifestation assurément toute pacifique. Il s'agissait d'offrir au prince des échantillons des produits du pays, des chefs-d'œuvre locaux qui auraient fait, dans la demeure de l'exil, comme une exposition française. Nantes devait envoyer une voiture où la carrosserie de cette ville déploierait toute son habileté. La Bretagne aussi se proposait de donner l'attelage. A Caen, la production chevaline se serait également montrée dans un noble élève des herbages normands; ailleurs, c'était des étoffes, des dentelles ou d'autres objets. Cette idée fut saisie avec l'empresnent le plus vif, des souscriptions furent ouvertes et bientôt remplies. Les plus humbles offrandes venaient en foule, et en pareille affaire., cinq francs
en menue monnaie valent mieux que dix francs en une seule pièce. De pauvres gens, n'épargnant ni pas ni peines, et prenant sur le temps de leur repos, se faisaient les collecteurs de ces dons populaires. A part même la manifestation politique, il y avait là du travail pour bien des mains, il y avajt un encouragement pour la production et l'industrie.
Eh bien, voilà que sur ce beau feu, on ne sait quel funeste conseil vient jeter un seau de glace. On remerciait de l'intention, mais on invitait les donateurs à ne pas poursuivre l'exécution de leur projet, et à disposer pour les pauvres des sommes recueillies. De tous côtés, ce fut un cri amer. Les pauvres auraient bien été secourus sans que les souscriptions fussent enlevées à leur destinatioivexpresse, et, on leur faisais beaucoup moins de bien, par ce triste refus, qu'on ne causait de peine à tant de co3urs dévoués. De pressantes représentations furent envoyées, pour faire comprendre le déplorable effet qu'une telle détermination allait produire ; mais ce fut en vain.
A Rouen, un comité d'ouvriers comptait offrir des rideaux, œuvre modèle de la fabrique de cet(e ville. Ces ouvriers avaient bien voulu me communiquer d'avance leur projet, me prendre pour conseil. Quand ils apprirent le malheureux refus, leur poignant mécompte se traduisit sans détour dans une lettre qu'ils m'écrivirent, et dont je crus utile de faire part à l'une des personnes influantes, qui se trouvait à Paris. On me demanda ce que l'on
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pouvait faire pour adoucir leur mécontentement et leur chagrin, et si une distribution de médailles à l'effigie du prince serait propre à remplir ce Lut. Je répondis que sans doute les médailles seraient toujours les bien venues : elles me furent remises et je les transmis à leur destination ; mais ce don qui, dans d'autres circonstances, eût fait un vif plaisir, n'était ici qu'une réparation bien insuffisante.
Puisqu'on déclinait môme ces manifestations inoffensives, il y avait parti-pris bien clair contre toute action. On semblait craindre de n'être pas oublié, comme d'autres craindraient de l'être. Faire le mort est un procédé bizarre pour qu'on vienne à penser que vous êtes en vie.
J'ai vu souvent M. le duc de Lévis, le bras droit, l'aller ego de M. le comte de Ghambord. M. de Lévis a servi sous la Restauration ; il commandait un régiment dans l'expédition de Morée. C'est personnellement un homme très-honorable, et ses convictions en faveur du système adopté sont, j'en suis convaincu, parfaitement sincères. Il n'a pas la raideur hautaine où se retranchait, dit-on, M. de Blacas. Il est d'une politesse irréprochable, strictement exact en matière de réponses et de rendezvous. Près du comte de Chambord, c'est un introducteur fidèle aux intentions du prince, qui reçoit sans difficulté tout Français, quelle que soit sa position sociale ou son opinion. Audience demandée est audience obtenue. Dans lesvoyages de M. de Lévis à Paris — je suis en position de le dire, —
quand votre nom était donné chez le concierge de la rue de Varennes, vous pouviez vous présenter à l'heure indiquée ; vous étiez sûr au moins de ne pas venir inutilement. Cette exactitude n'est qu'un devoir, mais ce devoir est trop souvent négligé sans scrupule. Par malheur, la politesse, la bienveillance même de M. de Lévis portent l'empreinte d'un excès de mesure qui tient sans doute à sa manière d'être naturelle, mais que beaucoup de gens appellent de la froideur. Je me permettrai de douter qu'à Pans, M. de Lèvis se mît en contact avec assez de monde, avec un monde assez varié, pour apprécier sainement l'état des esprits, et pénétrer dans les différentes couches du parti légitimiste. Le faubourg Saint-Germain n'est pas, sous ce rapport, le meilleur observatoire. J'ai toujours trouvé M. le duc de Lévis très bien à mon égard, et les nombreuses lettres que j'ai de lui ne peuvent que me flatter. Si j'indique les côtés vulnérables, c'est par cette obligation de franchise et de vérité avant tout que je me suis imposée.
Tandis que M. le duc de Lévis tenait, hors de France, la place la plus importante près de M. le comte de Chambord, M. de Pastoret était chargé des intérêts du prince à Paris.
Sous le premier Empire, dont son père était un des hauts fonctionnaires, M. de Pastoret avait été d'abord auditeur de seconde classe au conseil d'Etat, puis sous-préfet à Chalon-sur-Saône, où la Restauration le trouva. Gratifié de ses faveurs particulières, nommé maître des requêtes et gentil-
homme de la Chambre, il avait un jour l'honneur de déjeûner avec Louis XVIII. Ce prince, on le sait, ne dédaignait pas la science gastronomique, et se laissait même aller à son faible pour certains mets plus que ne l'auraient voulu ses médecins. A ce déjeûner figurait une purée de marrons digne de l'appréciation des connaisseurs. Le roi ayant demandé à M. de Pastoret son avis sur cette fine purée : — « Sire, » répondit le convive irréfléchi, « je ne fais jamais attention à ce que je mange.» — « Vous avez tort, Monsieur, » répliqua vivement le roi, « il faut toujours faire attention à ce qu'on « mange et à ce qu'on dit. » M. de Pastoret prit note de la leçon, pour son éducation de courtisan. Après la mort de l'infortuné duc de Berry, la tutelle légale de ses enfants, pour ce qui concernait leurs biens, fut confiée à M. de Pastoret père, alors chancelier de France, et il continua de remplir cette mission après l'exil de la branche aînée. Son fils en hérita, et M. le comte de Chambord, devenu majeur, le maintint dans l'administration de ses affaires. Homme de salon, ayant le goût des arts, auteur de trois ou quatre volumes qui ne font pas tort à une plume d'amateur, M. de Pastoret m'a toujours paru beaucoup plus fait pour les agréments du monde et les paisibles jouissances de sa collection de tableaux, que pour l'élément sérieux de la politique. Nombre de personnes avaient affaire à lui, en sa qualité d'agent et de correspondant du prince; c'étaient des demandes à recevoir, de^ dons à remettre, des communications relatives à la
cause légitimiste, et qui, opportunes ou non, étaient au moins, le plus souvent, un témoignagne de dévouement et de zèle. Or, que de gens ont murmuré dans le salon d'attente de la place de la Concorde, contre les longues stations qu'il fallait y faire avant d'obtenir audience ! Moi qui parle, il m'est arrivé, au bout de trois quarts d'heure ou d'une heure, de perdre patience et de m'en aller, en chargeant un domestique de dire à son maître que j'avais mes affaires et que je ne pouvais perdre mon temps davantage. 11 n'y aurait eu rien à dire si, précédé par plusieurs visiteurs, on les avait vus se succéder sans dépasser chacun un temps légitime ; mais parfois on était seul pour subir ces attentes interminables que rien, dès lors, ne justifiait : le maître du logis prolongeait tranquillement une conversation, et ne songeait pas que d'autres étaient là, faisant le pied de grue à la porte de son cabinet, (les gens dont beaucoup méritaient mieux même que les simples égards dus à tout le monde. Soit que l'on ne pût arriver jusqu'à M. de Pastpret, ou que l'on achetât cet avantage par une station infiniment trop longue, on s'en allait froissé, refroidi peut-être, car en fait d'ennuis, il n'en est pas qui mortifie plus que de faire antichambre, et ces mécontentements n'étaient pas sans nuire à la cause représentée par M. de Pastoret.
Lors de son mariage, M. le comte de Chambord donna vingt mille francs pour les pauvres de Paris. La charité seule du prince l'aurait porté suffisamment à cette bonne œuvre, mais il n'était pas in-
terdit de la faire servir au Lien de sa cause. Plût au ciel que la politique n'employât jamais que des moyens semblables ! Ceiîe distribution fut confiée à M. de Pastoret. Il s'en déchargea sur les curés de Paris qui, soit par leur opinion personnelle, soit par leur position essentiellement neutre, ne pouvaient s'acquitter que de la mission charitable, en laissant Tau! re de côté. Parmi les gens secourus, la plupart ignorèrent probablement qu'ils le fussent avec l'argent de M. le comte de Chambord, et la moitié du but fut manquée. C'est qu'il aurait fallu s'en aller soi-même dans les mansardes et les greniers du pauvre, dans les tristes réduits des faubourgs populaires, et cet élément convenait moins aux habitudes de M. de Pastoret que l'atmosphère parfumée du beau monde,
M. le comte de Chambord avait pris à la Mode un certain nombre d'abonnements, vingt-cinq à trente, je crois. Ils étaient spécialement destinés à être répartis entre des légitimistes peu aisés, pour lesquels cette faveur serait un double plaisir. C'était M. de Pastoret qui en réglait la distribution. J'ai eu sous les yeux la liste des envois ; j'y ai vu de beaux messieurs et de belles dames parfaitement en position de s'abonner; des politesses leur étaient ainsi faites au préjudice de la destination véritable de ces abonnements.
Maintes fois, dans l'intérêt du prince, on s'était plaint à lui des procédés de son agent à Paris; son affection pour M. de Pastoret et son bon souvenir des services du vieux chancelier, répugnaient à
prendre un parti décisif. Enfin, le désir de M. de Pastoret de se tenir en agréables relations avec tout le monde, — c'était en 1852, — ne parut pas conciliable avec sa position dans la confiance du prince exilé. Ce dernier motif arrivait par-dessus d'autres, indiqués depuis longtemps et qui auraient dû suffire. La gestion des affaires du comte de Chambord passa aux mains du regrettable M. Chapot, ex-re- ; resentant du Gard, homme digne de cette mission sous tous les rapports, et qui, enlevé avant l'âge, l'occupa trop peu de temps.
Quant à M. de Pastoret, je n'ai pas à juger sa position depuis lors. Il est mort au mois de mai 1857.
Dès le temps où j'allai à Goritz, la question du mariage du prince préoccupait ses amis de France. Il paraît positif qu'un mariage avec la grande-duchesse Olga, fille de l'empereur Nicolas, fut possible. La presse légitimiste alla presque jusqu'à l'annoncer ; la Quotidienne hasarda un demi-mot qui donnait de la consistance au bruit public. O fut, dans le parti, une de ces joies comme il en eut plus d'une, et qui aboutirent à de bien tristes mécomptes. On a dit que les scrupules religieux de la. duchesse d'Angoulême vinrent à la traverse , la princesse russe appartenant à l'Eglise grecque. Si le fait est vrai, l'amour de l'orthodoxie romaine fut, en cette circonstance, poussé un peu loin. On a tout sujet de penser que bien des prêtres catholiques, si on les eût consultés, auraient été plus accommodants.
Au surplus, ce que les légitimistes demandaient
pour l'unique rejeton des Bourbons, c'était avant tout une femme , une femme qui offrît des garanties de perpétuité. La naissance impériale ou royale, les exigences de ralmanach de Gotha, passaient pour eux en seconde ligne.
Enfin, en 1846, la grande nouvelle fut annoncée d'une manière positive et officielle. Le prince se marie! Il avait vingt-six ans : combien de temps déjà perdu 1 Hélas! cet événement, objet de vœux si ardents, allait justement briser l'espoir qu'on y attachait. Je me hâte de dire que, d'après tout le monde, M,ne la comtesse de Ghambord est une personne éminemment distinguée par le cœur et par l'esprit ; l'élévation de son âme se manifeste par la douleur même que lui fait éprouver une fatale déception, et dont on a cité plus d'une fois l'expression poignante. La fécondité, joie ordinaire du mariage, était ici, en outre, l'unique espoir d'une dynastie, et s'en aller comme à plaisir en diminuer les chances, renverser précisément les conditions habituelles et normales, ce fut, chez ceux qui négocièrent de bonne foi cette alliance, une idée-phénomène. M. de Metternich, d'accord avec Louis Philippe, fut-il pour quelque chose dans cette affaire, comme on le prétendit? je l'ignore, mais la supposition était justifiable. Quoiqu'il en soit, nul reproche ne saurait tomber, je le répète, sur la princesse dont on a fait tout d'un temps le malheur. Position étrange et digne d'un respectueux intérêt! Le chagrin amer de cette femme dévouée naissant précisément de l'affection qu'elle a pour son mari, affec'ion si prc-
fonde et si désintéressée qu'elle voudrait, dit-on, ne pas lui appartenir !
Après mon retour à Paris, quelques personnes me firent l'honneur de s'occuper de mon voyage, et le bruit fut répandu que je n'en avais pas eu toute la satisfaction désirable. De quelque part que vînt ce bruit, j'y étais bien complètement étranger. Je reçus une le lire où l'on me demandait s'il était vrai que, le jour de mon arrivée à Goritz, il y avait une fête au château, s'il était vrai que l'on ne m'y eût pas invité, et qu'on m'en eût donné pour raison que je n'étais pas gentilhomme.
A cette lettre, je répondis, comme je le devais, que le fait dont on parlait n'était pas exact. Parmi les personnes qui entouraient la famille exilée, — j'en juge par celles avec qui je me suis trouvé en rapport, — aucune n'aurait certainement voulu se rendre l'interprète de l'étrange compliment dont j'aurais, disait-on, été gratifié. Je gardai, du reste, une réserve prescrite par les convenances. -Ce qu'il y eut de vrai, c'est que la bonne hôtesse des Trois- Couronnes semblait bien un peu surprise de me voir dîner tous les jours chez elle, et que je passai mes soirées comme je pus, soit chez l'honorable baron de Saint-Aubin, soit au modeste théâtre de Goritz ,en ce moment desservi par une troupe de comédiens nomades. Franchement, ce n'était pas pour me régaler de quelque pièce française, accommodée tant bien que mal en italien, que j'étais venu dans cette ville lointaine.
Je me refuse, maintenant encore, à penser que
la question de noblesse ait été pour quelque chose dans cette affaire. Je préfère n'y voir qu'an do ces fâcheux défauts d'à -propos et de bonne grâce trop familiers au duc et à la duchesse d'Angoulême, et qui leur ont tant nui. Pour M. le duc de Bordeaux, il fut, à coup sûr, tout à fait étranger à cette maladresse ; il n'a jamais fait de différence dans son accueil entre la noblesse et la roture, et je n'eus qu'à me louer de sa bienveillance à Goiïîz comme, plus tard, à Londres. Dans ce dernier voyage, j'eus l'honneur de passer la soirée chez lui et de dîner à sa table ; mais à Goritz, il n'éiait pas, je l'ai dit, dans une situation indérendaute, et le système révélé par cette fausse position a eu des conséquences bien plus graves que le petit mécompte d'un particulier.
Au reste, si j'éprouvai en cette occasion quelque regret, je crois avoir montré qu'il n'exerça pas sur moi l'influence la plus légère, car ce fut au retour de ce voyage que je publiai la Vie de Henri de France; et je continuai de servir selon mes moyens la cause où je voyais celle de la justice, celle d'un gouvernement auquel la France eut et aura toujours d'immenses obligations.
A la fin, j'ai dû me dire qu'en politique, de même qu'en toute autre chose , le système platonique et contemplatif n'avance à rien, que l'on s'expose à rester stérilement immobile en persistant à prendre pour chefs de fde ceux qui ne jugent pas convenable de marcher ; dans le présent, dans l'avenir, j'ai pu voir s'ouvrir de nouveaux horizons; mais ce que j'ai
admiré, ce que j'ai détesté dans le passé n'a pas changé d'aspect à mes yeux ; le bien n'est pas devenu pour moi le mal, le mal n'est pas devenu le bien.
Outre l'intérêt de la vérité historique, la franchise de mes appréciations a un motif que je crois suffisant. Pour ménager quelques personnes, aux intentions desquelles j'ai rendu, d'ailleurs, complète justice, serait-il bien de laisser l'accusation de stérilité peser sur toute une opinion si féconde en beaux dévouements ? L'équité ne veut-elle pas qu'on dise par où et comment ce zèle, cette foi, ces sacrifices se sont vus trompés, comment cette grande cause , illustrée par tant d'actes sublimes , s'est éteinte comme le Rhin qui se perd dans les roseaux et les sables ?
Le dimanche 5 avril, à une heure de l'aprèsmidi, je quittai Goritz pour continuer mon voyage, qui n'aurait pas été complet si je n'avais pas vu Mme la duchesse de Berry.
Goritz est tellement hors des grandes communications, qu'il y avait dix lieues à faire pour gagner la route de Trieste à Gratz et Vienne, et prendre la diligence au passage : — la même distance à peu près que pour venir de Trieste. Une occasion me fut procurée ; — un honorable professeur du gymnase de Goritz , qui se rendait à l'université d'01mutz, où une chaire l'appelait. Une petite voiture
le conduisait à Prewald, le plus prochain relai pour attendre la diligence, et nous partageâmes ensemble le véhicule.
J'aime les Allemands, — partout ailleurs qu'à Milan ou à Venise comme gouvernants et maîtres. Le professeur Kayser était un bon et digne type de sa nation : environ cinquante ans, cheveux gris, taille moyenne et suffisamment carrée, figure franche et honnête. Il ne savait pas le français ; mais l'italien nous était un terrain commun, et nous fûmes bientôt en connaissance réciproque. J'appris que le bon professeur avait plusieurs enfants, mais qu'il laissait provisoirement sa famille à Goritz, attendu que ses fils y faisaient leurs études et devaient y rester jusqu'à la fin de Tannée scolaire. Les affaires et les hommes politiques de la France furent un texte abondant pour notre conversation. Par l'intérêt que les étrangers prennent à ce qui se passe sur les bords de la Seine, il est facile de voir que là est comme le pôle magnétique où se tournent les regards du monde.
La route que nous suivions traverse un pays presque aussi aride et pelé que celui par où j'étais arrivé à Goritz: Il est exposé à l'influence d'un terrible vent du Nord qu'on appelle le Bora, et qui parait être le digne frère du mistral de Provence. A huit heures du soir, nous arrivâmes à Prewald. La diligence ne passait que le lendemain à onze heures, et je me félicitai doublement de n'être pas seul, car le temps m'aurait paru long dans l'auberge de cette bourgade. Ce ne fut pas
avec indifférence que je me séparai à Gratz de mon campagnon. Parfois on forme ainsi en voyage de ces relations passagères qui deviennent presque une liaison : puis, le moment vient de se quitter, et chacun suit sa voie, la plupart dif temps pour ne plus se revoir, et n'entendre jamais parler l'un do l'autre.
Maintenant, tout est changé sur cette ligne de Trieste à Vienne, où le railway vous entraîne avec ses ailes de feu. Mais, en 1840, la locomotion avait encore, en ce pays, des allures sages et modérées, carie premier soir, on fit halte à Laybach pour la couchée, — la couchée, mot qui sent son vieux temps. Dans l'après-midi du lendemain, nous entrâmes dans la Slyrie, qui s'annonce par ses aspects accidentés, par ses montagnes toutes noires de sapins ou dressant à l'horizon leurs sommets blanchis de neige. Enfin, le troisième jour, vers dix heures du matin, nous arrivâmes à Gralz, et je pris gîte à l'hôtel du Wïlden-Mann, du Sauvage.
Gralz, capitale de la Styrie, est une ville de plus de 40,000 âmes, où respirent le mouvement et l'animation d'une cité importante et industrieuse. L'hôtel ou le palais occupé par Mme la duchesse de Berry, n'était pas éloigné du Wilden-Mann\ et je ne pris, pour m'y rendre, que le temps de changer de costume.
Je fus reçu par M. Edouard de Monti de Reze, écuyer de la princesse, et pour lequel j'avais une lettre de M. deCharette, son parent. Lors des événements de 1830, M. de Monti était entré depuis peu dans un régiment de hussards: il fut, en 1832,
aide-de-camp de M. de Charette, et il était avec lui à l'affaire du Chêne -en-Vieillevigne. Son accueil fut empreint d'une franchise toute vendéenne. J'avais une autre lettre pour Mme la comtesse de Quesnay, dame d'honneur de la duchesse ; mais elle était sortie. Il fut convenu avec M. de Monîi qu'il me préviendrait si je pouvais être recule jour même par la princesse; dans le cas contraire, il n'était pas moins entendu que je reviendrais le soir à neuf heures.
Pour commencer la soirée, j'allai d'abord au théâtre. La salle est assez grande : elle a des baignoires, quatre rangs de loges, et une galerie par dessus; mais elle est peu ornée et, comme en Italie, tout l'effet d'éclairage est réservé pour la scène. L'affiche annonçait les Gibelins à Pise, musique de Meyerbeer. Ces Gibelins à Pise, titre inconnu parmi les œuvres de l'illustre compositeur, n'étaient autre chose que les Huguenots ainsi arrangés, déguisés et débaptisés pour satisfaire aux exigences de la censure autrichienne. De plus, on avait beaucoup abrégé la pièce, car on ne lui avait laissé que trois heures de durée. L'éminent maëslro ne se met pas en besogne pour faire si petite mesure à son public : trois heures, à ses yeux, ne comporteraient qu'une simple opérette. Je remarquai une basse du nom de Krause, qui faisait Marcel, et le bon ensemble clos chœurs et de l'orchestre. Le reste de l'exécution me parut médiocre, au moins dans ce que je vis, car je partis vers la moitié du troisième acte, pour me rendre au palais.
La duchesse était depuis peu relevée de couches, et cette circonstance lui imposait des ménagements qui durent renvoyer ma réception au lendemain ; mais je fus conduit d'abord par M. de Monti chez M. le comte de Lucchesi. D'une taille et d'une ligure avantageuse, parlant français avec très peu d'accent, M. de Lucchesi me prévint plus favorablement encore par sa réception tout à fait obligeante. Dans cette position assez délicate de mari de la princesse, il était impossible de montrer plus de tact et de convenance. M. de Lucchesi s'était mis de moitié dans tous les sentiments, dans toutes les sympathies de celle qui l'avait associé à son sort, et qui avait voulu en lui un ami autant qu'un époux. Je fus introduit ensuite dans le salon où se trouvaient Mme de Quesnay, le prince et la princesse de Lucinge et un frère de M. de Lucchesi. Je vis dans Mme de Quesnay une femme du monde dans la meilleure acception du mot, tout aimable et toute bienveillante. La princesse de Lucinge, fort gracieuse personne aussi, est sœur de Mme de Charette, avec qui elle partagea l'affectueuse adoption de la veuve de son père.
On connaît généralement l'histoire de ces deux orphelines; mais ce qu'on sait moins, c'est une adoption semblable étendue par la duchesse de Berry sur un autre enfant dont l'origine- et l'existence lui fut révélée bien plus tard. Remis à des mains sûres comme un dépôt secret, — car la situation n'était plus la même que pour les deux filles de Madame Brown, — cet enfant fit ses études au
collège de Versailles. Quand il les eut terminées, — plusieurs années après la révolution de juillet, — on eut assez de confiance dans le grand cœur de la duchesse pour lui envoyer et lui recommander le jeune Delaroche (il portait le nom de sa mère). Cette révélation put être pénible pour la princesse ; mais on n'avait pas compté vainement sur sa générosité. Elle se chargea du sort de ce jeune homme, et le fit entrer comme cadet dans un régiment d'infanterie autrichienne. Il était justement en garnison à Gratz lors de mon voyage, et j'eus l'occasion de me trouver avec lui. Sa ressemblance avec le duc de Berry était sensible. Nous causâmes gaîment de la France, de Paris, de bien des détails qui le transportaient loin de sa garnison d'Autriche, car son uniforme blanc n'ôtait rien chez lui à l'allure française. Il venait souvent chez la duchesse, toujours sûr de cette bonté qui ne se dément dans aucune épreuve.
Jeudi 9 avril. — Ma réception chez Madame était pour une heure. Je trouvai dans le salon M. de Lucchesi, M. de Monti, et le prince de Lucinge, excellent homme aux manières toutes simples et toutes rondes. Ces messieurs me firent entrer dans le salon particulier de Madame. Un grand changement physique s'était fait en elle par l'embonpoint qu'elle avait pris; mais sa grâce, son affabilité, la vivacité de son esprit, la chaleur de son âme, n'avaient pas subi la moindre altération. Cette première réception était l'audisnce officielle; elle eut lieu dans la forme prescrite et n'eut que la durée
ordinaire en pareil cas ; mais en sortant du salon, je retrouvai mes trois introducteurs, et M. de Lucinge m'invita pour le jour même à dîner de la part de la duchesse.
Par une prévenance de plus, il fat convenu que, dans une demi-heure, M de Moiiti viendrait me prendre en voiture à l'hôtel pour me faire parcourir les pittoresques environs de la ville. Notre pro* menade fut dirigée vers une église nommée Maria - Trost (Notre-Dame de Consolation), lieu de pèlerinage en grande vénération dans la contrée, et située sur une hauteur d'où elle domine le paysage. Non loin de là est une petite maison qn'hahita pendant quelque temps l'infortuné duc d'Enghien , après le licenciement de l'armée de Condé. Plût au ciel que le noble prince, le loyal et cheva'eres que soldat n'eût pas quitté cette résidence lointaine et sûre !
On dînait chez la duchesse à sept heures. J'eus l'honneur d'être placé près d'elle et à sa droite. Les autres convives étaient Mmes de Lucinge, et de Quesnay, M. de Lucinge, M. de Lucchesi, le frère de M. de Lucchesi, et M. de Monti. Le service, fait par sept ou huit domestiques, était, comme tes mets, tout à fait à la française. La princesse mangeait très-modérément, et elle ne buvait que de l'eau. Elle eut la bonté de causer surtout avec moi, et en abordant les sujets les plus propres à me mettre à mon aise, à me placer sur mon terrain. Ayant dit que Rouen était ma ville natale, j'eus à satisfaire à plus d'une question de la duchesse sur
les beaux monuments de la capitale normande et de ses environs, dont elle avait conservé le souvenir le plus précis. Ses voyages à Dieppe lui avaient rendu familier tout ce pays si riche pour l'artiste et l'antiquaire ; et Ton se rappelle combien elle encouragea le mouvement qui, à cette époque, poussa ^es esprits vers l'élude et l'appréciation de l'art au moyen -âge. La presse légitimiste ne fut pas non plus oubliée. Parmi ses écrivains, Merle était un de ceux que la princesse aimait particulièrement. Le dîner dura cinq quarts d'heure. Quelques minutes après qu'on fut rentre dans le salon, Madame se retira. Je ne tardai pas à en faire autant, prévenu que Mmes de Lucinge et de Quesnay avaient à sortir.
Le surlendemain, ce fut une invitation à passer la soirée que Madame voulut bien m'envoyer. Les personnes avec qui je me trouvai étaient les convives de Lavant-veille. La princesse travaillait à une tapisserie, et la conversation était une causerie générale comme dans le monde. On parla- en tr'autres sujets, d'une représentation donnée la veille pour les pauvres sur le théâtre de la ville. J'y étais allé, ainsi que ces dames. On avait joué deux pièces traduites du français, et empruntées au répertoire du Vaudeville et d'j Gymnase, Pourquoi et la Seconde Année; des morceaux exécutés par l'excellente musique de la garnison servaient d'intermède. Mais ce qui rendait cette représentation curieuse, c'est que les a:teurs et actrices étaient des personnes appartenant à la haute société, à la noblesse du pays ;
et cependant chacun entrait comme tout autre jour pour le prix ordinaire des billets, qui est modique. La salle était pleine. Les nobles acteurs ne se tirèrent pas mal de leur tâche : le public, malgré le droit de critique acheté au bureau, était d'ailleurs en fort bonne disposition, et tout se passa on ne peut mieux. Autre pays, autres mœurs : en France, je ne conseillerais pas à des comtes ou comtesses, à des barons ou baronnes, de risquer une épreuve pareille.
Dans le salon de la duchesse de Berry, je remarquai une pendule que lui donna Louis XVIII quelques jours avant la naissance du duc de Bordeaux, et représentant Lucine qui attend le moment où son secours sera nécessaire. On y voyait aussi deux ou trois portraits du duc de Berry. Un autre salon très vaste et qui ne servait que pour les réunions nombreuses, contenait une collection de tableaux qui figuraient autrefois dans la galerie de la princesse; on y distinguait des toiles rendues populaires par la gravure : tels étaient le Cheval du Trompette et le Chien du Régiment, d'Horace Yernet. Une de ces grandes pièces se transformait quelquefois en salle de spectacle; M. de Boucheman, secrétaire de la princesse, était l'actif et intelligent régisseur de la compagnie dramatique. Ces goûts de littérature et d'art qui se manifestaient en France par un patronage si empressé, par des encouragements si éclairés et si généreux, se retrouvaient non moins vifs dans cette résidence étrangère ; ils l'animaient, ils y respiraient, ils s'y faisaient sentir dès qu'on y
entrait. Pendant que j'étais à Gratz, les journaux français apportèrent un éloquent discours prononcé par M. Berryer dans une séance de la chambre des députés. Madame eut la bienveillante attention de m'envoyer immédiatement le numéro de la Quotidienne où ce discours se trouvait.
Le 13 avril, la veille de mon départ, je fus reçus de nouveau en particulier par la princesse. De la manière la plus gracieuse, elle me donna un beau portrait lithographie de son fils, avec quelques mots de sa main. Je sus par une des personnes de sa maison combien elle avait mis de bienveillance et de sollicitude à chercher quel objet pouvait m'être le plus agréable à emporter. Le même jour, je passai encore la soirée au palais, et la duchesse y fut, comme d'habitude, le centre d'une facile et gaie causerie, où elle savait mettre chacun à Taise.
En dehors des invitations que j'eus au palais, la petite colonie française de Gratz m'avait laissé peu de moments à moi. Je ne saurais trop me louer de tant de prévenances. J'aime à nommer ici M. de Bachet, vétéran de l'armée de Condé, ancien officier supérieur de gendarmerie, qui s'était fixé à Gratz bien avant la révolution de juillet ; M. de Gourson, qui commandait en 1832 la division de Vitré, et qui fut blessé à l'affaire de Touchenaux ; M. le baron de Saint-Nicolas qui fut dans cette prise d'armes un de ses officiers, et qui avait porté depuis en Espagne et en Portugal son épée proscrite. M. et Mme de Courson donnèrent, pendant mon séjour à Gralz, une soirée qui fut une des plus agréables dont il
me souvienne. * Toutes les personnes de la maison de la duchesse y étaient. Une dame du pays chanta des mélodies styriennes pleines de charme et de couleur locale. Mme la comtesse de Quesnay ne fit pas moins de plaisir dans plusieurs morceaux; M. de Monti fit entendre un chant pour l'anniversaire du 29 septembre, composé par lui en Vendée, paroles et musique. Pour rappeler sous une autre forme la patrie absente, on servit, avec les rafraîchissements usités dans les salons, de vraies galettes de sarrazin à la mode de Bretagne, auxquelles on fit grand accueil.
Plus tard, M. de Monti quitta la maison de la duchesse de Berry pour passer dans celle du comte de Chambord. Je le vis plusieurs fois dans des voyages qu'il fit à Paris. A parler sincèrement, je ne fus pas le seul à remarquer que, dans cette nouvelle position, le jeune Vendéen de 1832 n'était pas tout à fait le même homme que chez la duchesse. Son allure et son langage avaient pris un air de réserve et de dignité diploma'ique peut-être un peu trop sensible. Pourquoi donc avoir recueilli cette espèce» de reflet des traditions Blacas?
Je ne veux pas oublier l'aumônier de la princesse, figure caractéristique. C'était un vicaire breton, de haute et forte taille, d'une vigueur peu commune, d'un moral non moins énergique, et éminemment fait pour l'église militante. Il marcha, en 1832, avec M. de Courson, et non pas seulement pour administrer les secours spirituels : un fusil était redoutable entre ses mains, et plus d'un adversaire s'en
aperçut. À Touchenaux, il emportait sur ses épaules un jeune royaliste blessé. Serré de près par plusieurs soldats, il déposait son fardeau à terre, il envoyait au poursuivant le plus incommode une balle bien dirigée, puis reprenant son blessé, il gagnait du terrain. Ce genre d'exercice n'était pas admis par les canons. . . ecclésiastiques, et l'abbé si bon tireur dul se faire relever dans les formes requises. Jo le vis au palais, s'apprêtant à dire la messe. Bien qu'il ne mordît plus la cartouche, il n'avait pas, tant s'en faut, l'air d'un abbé de cour.
Je quittai Gratz pénétré des bontés de la duchesse de Berry, et heureux d'avoir approché cette princesse, qui aura une si belle place dans l'histoire de notre temps. Avant 1830, on connaissait en elle la femme vive, aimable, spirituelle, Italienne si bien naturalisée Française. Plus d'une fois, je l'avais vue dans sa loge du Gymnase, si fier alors du nom de Théâtre de Madame, ou dans les autres spectacles qui se disputaient sa présence. Sollicitée d'assister à toutes les représentations à bénéfice, elle ne refusait jamais : « Il suffit, » disait-elle, « qu'on me prévienne la veille. » Pas n'est besoin de dire qu'elle payait largement sa place. Pour les magnifiques bals costumés du pavillon Marsan, toutes les collections furent fouillées, les crayons les plus distingués furent mis à contribution, cette fabrique parisienne, oùlmdustrie s'élève jusqu'à l'art, épuisa ses merveilles. L'idée artistique, autant que le plaisir, présidait à ces vivantes résurrections des âges passés. Dieppe etsaplage languissante renaissaient
à la vie comme sous une baguette de fée, et les séjours annuels qu'y fit la duchesse depuis 1824, y ont laissé des créations auxquelles son souvenir demeurera toujours attaché : ainsi, l' école-manufacture de dentelles.
Une autre fondation d'un genre bien différent lui survit; une fondation qui,prouve combien ce cœur charitable étendait partout ses compassions. Visitant la prison de Sainte-Pélagie, elle voulut entrer dans les moindres détails, pour ce qui concernait la position des détenus. Sauf les pistoliers, ils couchaient alors sur la paille, d'où était venue la désignation de pailleux. Sur sa cassette, Madame donna les fonds nécessaires pour leur assurer à perpétuité un lit, des draps, un couchage complet : d'autres améliorations dans le régime furent également dues à sa munificence.
Il est permis d'aimer le plaisir, quand on allie à ce goût de si généreuses sollicitudes. Je cite ailleurs un autre fait, qui montre comment la duchesse de Berry comprenait les obligations que les joies du monde imposent à leurs élus.
En même temps, la femme qu'on voyait toujours la première aux spectacles et aux fêtes, et qui mit plus d'une fois en déroute la royale étiquette des Tuileries, semblait se préparer pour les épreuves où elle révéla un si grand caractère. En 1828, elle parcourut la Vendée : la première dans la famille des Bourbons, elle sut, —elle qui n'était Française que par l'adoption, — comprendre ce pays et s'identifier avec lui d'àme et de cœur. L'apparition que
le duc et la duchesse d'Àngoulême firent dans les départements de l'Ouest, n'avait été propre qu'à refroidir les dévouements : la duchesse de Berry se chargea d'effacer ces impressions fâcheuses. Franche, naturelle, populaire sans affectation, initiée par une sorte d'intuition qui ne se prend pas dans les livres, à toute l'histoire de la Vendée, entrant de plein saut dans les sentiments et la vie morale du paysan vendéen, comme elle entrait dans sa chaumière, elle excita un enthousiasme qui n'avait rien de commun avec les enthousiasmes officiels de tous les voyages princiers. Ce voyage vendéen de 1828, où la princesse et la population échangèrent une si affectueuse étreinte, et se promirent foi réciproque en cas de mauvais jours, explique l'entreprise de 1832.
Déjà, lors des événements de 1830, la duchesse de Berry se débattit, avec toute son ardeur de mère, contre l'indécision, l'inertie, le pitoyable abandon de soi-même, qui avaient tout paralysé autour du malheureux* Charles X. Elle voulait accourir à Paris avec son fils dans les bras, le montrer au peuple, faire appel à des sympathies qui peut-être ne lui auraient pas failli; car elle avait de la popularité. Quand l'insurrection, maîtresse des rues, abattait partout les armes royales, on avait respecté l'écusson de la duchesse de Berry, sur l'enseigne de ses marchands brevetés: on avait entendu des combattants des barricades dire entre eux : « Nous nous » battons sans savoir pour qui nous travaillons : eh » bien, que la duchesse de Berry vienne, et qu'elle
» amène son fils. » Ce fut, à Saint Cloud, le premier mouvement de la princesse; à Rambouillet, elle voulut encore tenter cet effort suprême. Mais Charles X se refusa de la manière la plus absolue à la laisser emmener le duc de Bordeaux, ne voulant pas qu il fût exposé à la fureur des partis. — Eh >» bien, répondit-elle, je n'emmènerai pas Henri ; » j'irai seule, j'irai seule. » Cette permission même lui fut refusée. Six heures d'instances et de supplications, pendant lesquelles une voiture de poste resta tout attelée., toute prête, dans la cour du palais, échouèrent devant la volonté du roi, soutenu par la Dauphine. La crainte d'exposer le duc de Bordeaux fit repousser , en cette occasion , une chance de succès. La même crainte, dix-huit ans après, inspira les conseillers du prince. Une fois, on empêcha peut-être qu'il ne partît pour l'exil ; l'autre fois, on l'empêcha peut-être d'en revenir. Double et fâcheux excès de prudence.
Quelle qu'eût été l'issue de cet appel maternel au peuple de Paris, c'eût été, du moins, une noble et glorieuse page. La duchesse de Berry se fût montrée devant les barricades parisiennes, telle qu'on la vit en Vendée, quand elle voulut prendre sa revanche de son inaction forcée à Saint-Cloud et à ftambouillet.
Cette question de 1832 a causé des discussions violentes dans le parti légitimiste, entre les hommes d'action et les hommes parlementaires, entre le mouvement et la résistance.
Il est incontestable que l'avortement de la tenta-
tive dans le Midi avait diminué de beaucoup les chances dansl'Ouest. Néanmoins, les hommes d'action prétendent qu'il en restait encore, si la prise d'armes avait eu lieu avec ensemble, au jour fixé d'abord (24 mai) sur la rive gauche et sur la rive droite de la Loire à la fois, et si elle avait surpris les troupes disséminées en cantonnements. Mais, objectant l'échec de Marseille, plusieurs hommes considérables dans la Vendée retirèrent positivement leur concours. L'intervention de M. Berryer, représentant du comité de Paris, près du maréchal de Bourmont, obtint de ce dernier un contre-ordre qui fut suivi d'un nouvel ordre de soulèvement pour le 4 juin. Ces retards, ces incertitudes, parurent indiquer un défaut de confiance et refroidirent nécessairement beaucoup d'esprits. Dans l'intervalle, plusieurs divisions éloignées, Vitré, Château Gonthier, etc., où le contre-ordre n'avait pu parvenir, se levèrent isolément ; elles durent être et furent écrasées. Le malheureux Cathelineau, chargé d'un commandement important, et dontle nom avait une grande influence populaire, périt odieusement frappé, dans l'asile où le retenait l'ajournement de la prise d'armes. La présence delà duchesse dans l'Ouest fut positivement connue du gouvernement. La saisie de papiers opérée au château de la Chaslière, chez M. de Laubepin, dévoila tout le plan de l'insurrection, qui se trouva entièrement désorganisée. Dès lors le mouvement du 4 juin n'offrait plus de succès à espérer, aux yeux môme de ceux dont le dévouement quand
même y prit part. Tous les efforts de valeur qui furent dépensés étaient perdus d'avance. Supposez un fait d'armes comme la défense de la Pénissière accompli en d'autres circonstances ; vingt lyres l'auraient célébré : vingt pinceaux l'auraient reproduit; il y aurait des rues parées de ce nom glorieux ; mais tant d'héroïsme ne put qu'être prodigué en vain.
Ainsi un ordre de prise d'armes, — intempestif peut-être, je ne discute pas la question, — un contre-ordre encore plus intempestif au moment où il fut donné, car il ne pouvait empêcher des mouvements partiels sans aucune chance et des malheurs sans compensation ; enfin , un nouvel ordre de soulèvement qui n'était plus que l'effort du courage au désespoir, tel est, en quelques mots, le résumé des faits. Même dans les conditions du 24 mai, des résultats politiquesimportants n'étaient possibles qu'autant que de grosses épaulettes, déterminées par les premiers succès des royalistes, se rallieraient à la duchesse, et elle croyait avoir des raisons pour y compter. Cette chance échappait totalement, d'après les conditions où, le 4 juin, l'insurrection allait se trouver réduite.
Pour être complètement juste dans les appréciations historiques, il convient de se reporter au milieu des circonstances, des idées et des passions du moment. Les plus irritantes injures, les outrages et les dérisions les plus capables de mettre une épée dans la main d'un homme, étaient prodigués aux légitimistes, surtout par les gens qui ne s'étaient
pas battus en juillet. Comment s'étonner que, de cette situation, se soit élancé le recours aux armes? La duchesse de Berry, cœur viril et maternel tout ensemble, savait trop bien quel reproche malheureusement mérité pesait sur les Bourbons : — le reproche d'avoir fait constamment défaut aux serviteurs qui s'immolaient pour leur cause : elle avait entrepris de les en relever» Une fois qu'elle eut mis le pied, près de Marseille, sur le sol français, un premier échec ne put la déterminer à repartir pour la terre étrangère. Des appels dont l'ardeur répondait à la sienne invoquaient sa présence en Vendée, où; depuis plus d'un an, tout se préparait pour la lutte : elle risqua cette périlleuse tentative. On pourra partager l'avis d'hommes très-dévoués qui ne crurent pas à l'opportunité du soulèvement, et qui n'en furent pas moins au poste du danger quand une autre opinion eut prévalu ; on accusera la princesse d'imprudence, si l'on veut; mais l'imprudence n'est- elle pas plus qu'absoute, quand elle est héroïque à ce point ?
Après tout ce qu'avait fait et souffert la duchesse de Berry dans sa courageuse entreprise, il se rencontra, jusque dans l'entourage de sa famille, des gens pour la frapper eti'accabler. C'étaient pourtant ces hommes-là ou leurs pareils, qui avaient rendu trop nécessaire la réhabilitation dont elle se chargea. Si la duchesee de Berry se jeta témérairement en Vendée, si on la blâme de n'en avoir pas voulu sortir quand elle y fut, d'autres, hélas ! n'y étaient pas venus quand tout leur faisait une loi
d'y venir. Le premier de ces torts vaudrait mieux, en tout cas, que l'autre, dont il était la rançon. Ces reproches dont la duchesse de Berry fut l'objet XDOur la tentative de 1832, ils ne vinrent pas des hommes que les suites de ce mouvement jetèrent en prison ou en exil. Ceux-là , au contraire , ils remercièrent Marie-Caroline de n'avoir pas désespéré de sa cause, d'avoir fait appel à leur courage et à leur foi, car elle avait risqué sa liberté avec leur liberté, sa vie avec leur vie.
Ce débarquement nocturne opéré dans une frêle barque, et sous l'écume des flots orageux ; — ce prodigieux voyage depuis les rives de la Méditerranée jusqu'aux bords de la Loire ; — cet étonnant passage de toutes les délices du palais à la chaumière, au pain noir, à la paille ; — ces courses par les bois, parles genêts, sous la pluie ; — ces moments de sommeil pris en hâte avec la terre pour seule couche, cette chute dans une rivière profonde, au milieu de l'obscurité ; ces déguisements portés, ces dangers affrontés avec tant de sang-froid et de présence d'esprit ; cette existence de princesse mise à la merci de la première patrouille qui, selon des ordres impitoyables, tirerait sans sommation ; cet entrain, cette gaieté même s' alliant à tant d'énergie, cette grande âme communiquant à un corps délicat des forces surhumaines, et lui faisant supporter des fatigues capables de vaincre un homme vigoureux ; — puis, enfin, les seize longues heures de souffrances, presque d'agonie, dans la cache de Nantes, et le
supplice du feu pour couronner tout le reste : estil un roman dont les inventions dépassent de telles réalités ?
Je l'ai visitée, cette cache de Nantes. J'ai passé en me traînant par l'ouverture de cette plaque de cheminée mobile ; j'ai pénétré dans ce réduit de quatre pieds de large et de cinq pieds deux ou trois pouces de haut sur dix-huit pouces de profondeur: j'y étais seul ; il me semblait que j'allais y étouffer ; et je me réprésentais quatre personnes serrées dans cet étroit espace pendant seize heures mortelles, et, pour combler leur angoisse, cette plaque ardente par où , deux fois , le feu prit à la robe de la duchesse.
C'est là un caractère exceptionnel, qui demanderait pour le peindre une plume que je n'ai pas. Cette élégante châtelaine de Rosny, cette reine des bals et des plaisirs, se révélant tout à coup sous une face si nouvelle ! « Il y a dans la tête et le cœur « de cette princesse de quoi faire vingt rois ! » C'est M. Berryer qui parlait ainsi au sortir de l'entretien, — et cet entretien dura toute une nuit, — où Marie-Caroline avait lutté pied à pied contre l'éminent orateur. La femme souriante que je voyais dans le salon de Grratz, tirer son aiguille à tapisserie, en animant si gracieusement la conversation, était celle qui, dans la prise d'armes vendéenne, retenue presque de force par les mains fidèles à qui elle était confiée, bondissait comme une lionne et se désespérait de ne pas être au feu ! Quand elle me parla de cette époque, l'héroïne de 1832 se ra-
nima soudain dans son regard et dans son accent. .Te ne veux pas répéter l'épithète énergique dont elle accompagna les deux principaux noms qui déclinèrent absolument son appel.
Dans cette histoire, on n'oublierait pas ces ordres, ces billets tracés à la hâte, souvent sur la table de quelque chaumière, et où le cœur de" Henri IV semble respirer ; ces quelques lignes, entr'autres, que l'on dirait écrites par le Béarnais à Grillon :
« Meslier, 23 mai.
« Mon cher Charette, je reste parmi vous. J'écris « à Berryer ma détermination ; l'autre lettre est '( pour le maréchal; je lui donne l'ordre de se « rendre immédiatement auprès de moi.
« Je reste, attendu que ma présence a compro- « mis un grand nombre de mes fidèles serviteurs ; « il y aurait lâche'.é à moi à les abandonner: « d'ailleurs, j'espère que, malgré le malheureux « contre ordre, Dieu nous donnera la victoire.
« Adieu, mon cher ami, ne parlez pas de votre
« démission, puisque Petit- Pierre ne donne pas la
« sienne.
« Marie-Caroline. » (i)
Je citerai une autre lettre d'un genre différent, qui était bien difficile, bien délicate à écrire, et qui n'est rien moins qu'un chef-d'œuvre en tous points, chef-d'œuvre de convenance et de noblesse.
(1) Petit-Pierre était le nom adopté par la duchesse sou< son déguisement en jeune paysan.
M. de Kersabiec, le respectable chef de cette famille, où tous, hommes et femmes, luttèrent de dévouement, était près de paraître devant un conseil de guerre, sous le poids des charges les plus menaçantes. Mlle Stylite de Kersabiec, dont le cœur intrépide tremblait pour un père, supplia la duchesse d'écrire à la reine des Français pour lui recommander le prisonnier. Certes, Marie-Caroline n'aurait pas fait pareille démarche pour sauver sa propre tête; mais elle céda aux instances d'une fille éperdue, au danger d'un serviteur si fidèle, et voici cette lettre admirable :
« Quelles que soient les conséquences qui peu- « vent résulter pour moi de la position dans la- « quelle je me suis mise , en remplissant mes « devoirs de mère, je ne vous parlerai jamais de « mon intérêt, Madame. Mais des braves se sont « compromis pour la cause de mon fils ; je ne sau- « rais me refuser à tenter, pour les sauver, ce qui « peut honorablement se faire.
« Je prie donc ma tante, son bon cœur et sa reli- « gion me sont connus, d'employer tout son crédit « pour intéresser en leur faveur. Le porteur de « cette lettre donnera des détails sur leur situation: « il dira, entr'autres, que les juges qu'on leur « donne sont des hommes contre lesquels ils se « sont battus.
« Malgré la différence actuelle de nos situations, « un volcan est aussi sous vos pas, Madame, vous « le savez. J'ai connu vos terreurs bien naturelles « aune époque où j'étais en sûreté, et je n'y ai
« pas été insensible. Dieu connaît ce qu'il nous des-
« tine, et peut-être un jour me saurez-vous gré
« d'avoir pris confiance en votre bonté et de vous
« avoir fourni l'occasion d'en faire usage envers
« mes amis malheureux. Croyez à ma reconnais-
« san ce.
« Je vous souhaite le bonheur, Madame, car j'ai
« trop bonne opinion de vous pour croire qu'il soit
« possible que vous soyez heureuse dans votre si-
« tuation.
Marie-Caroline . » ( 1 )
Quant à cette page cachée que la geôle de Blaye révéla, quant à ce mariage secret dont on s'arma pour ravir à la courageuse mère sa position politique, eh! mon Dieu! pardonnez-lui donc d'avoir
(1) Un ancien garde-du-corps porta cette lettre à Saint- Cloud, où était en ce moment la famille régnante. Connaissant bien les résidences royales, il entra au château et demanda à parler à la reine. Comme il n'avait pas de lettre d'audience, il ne put être admis. Il ne se découragea pas et attendit tranquillement au bas du grand escalier quelque personne de connaissance. Une des dames d'honneur de la reine des Français, M1110 de Monljoie, vint à passer : le garde-du-corps lui fit connaître sa mission, dont elle fut extrêmement surprise. La reine, avertie, fit dire au messager, par M. de Montalivet, qu'elle ne pouvait recevoir la lettre. Voyant que cette lettre était ouverte, M. de Montalivet en demanda et en prit communication, et la rendit au porteur. Celui-ci se retira après avoir dit son nom et indiqué l'hôtel où il était descendu. Il y resta quatre jours, ne vit rien venir, et répartit sans aucun résultat de son voyage.
été femme en quelque chose, à celle qui fut, clans tout le reste, un grand homme !
Si, dans ces événements, la duchesse de Berry apparaît si grande, quelle admiration ne doit-on pas à ces dévouements si variés de forme, qui se rencontrèrent dans toutes les classes! Ces vétérans des premières guerres, des vieillards comme M. de Bascher, presque aveugle, marchant avec les jeunes gens ; ce magistrat, M. Bruneau de la Souchais, juge démissionnaire du tribunal de Nantes, quittant sa famille de onze enfants pour courir aux armes, et se félicitant de la blessure que l'a princesse aidait à panser (?) ; d'intrépides paysans se raidissant contre l'évidence qui démontrait aux chefs les plus résolus, à M. deGharette lui-même, que la lutte était désormais impossible ; ces humbles fidélités défiant toutes les récompenses comme toutes les menaces • parmi tant de confidents, hommes, femmes, vieux, jeunes, à qui le sort d'une telle proscrite fut livré, pas un oubli, pas une indiscrétion : tant d'intelligence et de finesse sous les plus simples dehors ; autour de chaque refuge, d'invisibles sentinelles veillant avec des raffinements d'attention et de sagacité merveilleux. Un vieux paysan avait reçu chez lui la nouvelle Marguerite d'Anjou ; mais craignant que cet asile ne fût trop observé, lui et son fils la conduisirent pendant la nuit dans une autre maison : une course de quatre lieues
(2) Il avait eu, au Chêne, l'avant -bras traverse d'une halle.
à pied. En arrivant , tandis que le vieillard fatigué s'asseyait près du feu, la duchesse se jeta sur la paille et s'endormit. Un de ses compagnons, ne voyant plus le jeune homme, qui était sorti sans mot dire, demanda au père où son fils était allé. « Ah ! monsieur, » répondit le vieux Vendéen, « maintenant qu'il est jour, le gars est allé « effacer les petits pieds de la duchesse dans les « endroits où ils ont marqué. »
Les grosses chaussures villageoises étaient la seule partie de ses déguisements à laquelle la duchesse n'avait pu s'accoutumer ; elle continuait de porter des chaussures fines : de là cette précaution d'un dévouement qui observait tout et pensait à tout.
Malheureux l'écrivain qui s'aviserait de broder du roman sur de tels faits !
GOMMENT SE FONDAIT UN JOURNAL EN 1848. l'opinion publique.
Quel immense bouillonnement d'idées, au mois d'avril 1848, se répandait de tous côtés par les cent et les mille voix de la presse ! Quel pêle-mêle de titres omnicolores ! Quel tohu-bohu de crieurs, dans les rues et sur les boulevards ! Que de tribunes ouvertes ! Que d'espérances et de formules jetées aux vents du ciel ! Que de feuilles dont le premier numéro risquait de rester à l'état de spécimen ! Quelle chaudière en ébullition, d'où jaillissaient le faux et le vrai, l'extravagance et la pensée généreuse ! Au demeurant, tout ce remuement désordonné dans les esprits avait chance d'être un enfantement fécond. La vie, même quand elle déborde surabondante et sans règle, vaut mieux que l'atonie et la mort.
Un jour ,nous nous réunîmes quatre chez Alfred Nettement, rue de Monceaux du Roule, et nous tînmes conseil. Le parti légitimiste pouvait-il seul négliger cette facilité ouverte à toutes les opinions pour plaider leur cause et augmenter le nombre de leurs organes ? Il y avait une place à prendre dans la
presse de droite, pour un journal plus jeune d'idées, plus vert d'allures que Y Union, moins absorbé dans l'esprit de système et la théorie abstraite que la Gazette de France. Donc, nous nous dimes: « Faisons un journal. »
Pour faire un journal, ni timbre alors ni cautionnement : la parole écrite était libre comme la parole verbale. Il ne s'agissait que d'aller chez un imprimeur, — avec de l'argent toutefois, car devant ce déluge de feuilles dont les garanties et la caisse étaient souvent douteuses, les imprimeurs ne prêtaient leurs caractères et leurs presses qu'à bon escient, c'est-à-dire espèces sur table, précaution prudente, et qu'on ne saurait blâmer. On avait de quoi payer les frais de composition et de tirage du premier numéro, peut-être ceux d'une demi-douzaine, et on disait : « Allons de l'avant! l'essentiel » est de paraître : paraissons toujours, et le public » viendra. »
Telles étaient, ou à peu près, les conditions dans lesquelles la création de notre journal fat décidée.
Un titre fut choisi: — L'Opinion publique. Je proposai pour imprimeur M. Brière, rue Sainte - Anne, que je connaissais. Les conditions furent arrangées. Quant à un bureau, pas de frais de loyer: nous avions le bureau de la Mode, un des fondateurs de rOpinion étant propriétaire-directeur de cette renie. Après avoir demeuré quelques années rue Taitbout, la Mode était revenue à son ancienne maison, rue du Ilelder, 25 ; elle occupait, non pas précisément son logement de 1831, mais un autre
petit local dans le fond de la cour, au rez-dechaussée, avec une pièce fort étroite à l'entresol. C'est là que V Opinion publique s'élabora d'abord par-dessus le marché ; le journal quotidien se greffa sur la revue.
Le 2 mai 1848, le premier numéro fit son apparition.
Nettement, comme de raison, était le rédacteur en chef politique, — général et armée tout à la f0is^ — Ce qui n'est pas un mauvais moyen, dans le fait, pour marcher avec ensemble et unité, le pris le département du fait-Paris, de la besogue courante, avec le feuilleton théâtral. M. Armand de Pontmartin, plume élégante et spirituelle, promit et donna des articles Variétés. De même que le prix d'abonnement (32 francs par an) le format était modeste ; pourtant, ce n'était pas une petite affaire que de le remplir tous les jours, le travail étant si peu divisé. Puis, en ce temps agité, la rue était tribune et spectacle : la politique se faisait en plein air, en plein soleil, et la rédaction du journal avait besoin de la suivre sur ce terrain multiple et changeant. Combien de fois je me suis mêlé à ces groupes formés dansles contr'allées des boulevards, et qui constituaient autant de forum improvisés î On y entendait bien des déclamations creuses et folles : mais il advenait aussi que la vérité s'y fit jour par un mot d'un bon sens simple et pratique, et presque toujours elle trouvait del'écho. Parfois, la séance se terminait sur le rire en levé par une saillie dequelque plaisant, et c'est beaucoup de mettre lest
rieurs de son côté. Au total, chaque opinion se produisait et argumentait librement. Pour peu que l'on connût le terrain, que l'on possédât un certain degré d'adresse pour tourner les difficultés et ménager son auditoire, il n'était pas rare qu'une thèse d'abord peu populaire finît par se faire écouter.
Bien plus que les salons, dont il ne s'agissait guère en ce moment, la rue était donc le champ où r Opinion publique allait faisant sa récolte. Dans ces premiers jours, ainsi rédigée presque au hasard, elle avait les allures d'un petit journal autant que d'une feuille sérieuse.
Au milieu de la concurrence énorme de tant de journaux, ce n'était pas chose facile que de percer et de se faire sa place, surtout quand on n'arborait pas l'enseigne d'un titre flamboyant et excentrique. Nous avions compté sur la vente en plein vent : mais elle ne prenait pas vite. Un jour, une des têtes administrantes du journal crut avoir trouvé un moyen de publicité superbe; ce moyen, c'était. . . i 'avoir des vendeurs coiffés d'un chapeau bleu. — '. Autre chose ! trouvons autre chose ! » s'exclamat-on ; « c'est vieux ! c'est usé ! Le chapeau bleu rentrerait trop dans les guêtres chamois des porteurs de défunte l'Epoque! »
Heureusement, à défaut de la vente sur la voie publique, l'abonnement ne tarda pas à venir. La province en particulier, se montra sympathique, e! vraiment, c'était méritoire de sa part ; car c'est elle surtout qui souffre du défaut d'ordre et de régularité dans le service d'un journal. Elle ne peut pas.
comme l'abonné de Paris, venir prendre au bureau son numéro manquant. Or, il faut avouer que VOpinion publique laissait à désirer sous ce rapport très important, et que le journal se faisait et s'administrait d'une drôle de manière.
Le soir, on se réunissait à l'imprimerie. Là, tandis que les compositeurs attendaient de la copie, on causait sans se gêner. Cependant, dix heures et demie ou onze heures arrivaient. « — Voyons, « Messieurs, » disait-on alors, « il faut laisser Nette « ment faire son grand article. » Il m'est permis de dire que l'initiative de cette motion m'appartenait assez ordinairement, car je ne concevais guère ce procédé étrange, pour un travail à heure et minute fixe comme celui d'un journal. On finissait donc par s'en aller, sauf Nettement qui se mettait à la besogne. Avec son abondance et sa facilité peu commune, il couvrait de sa grande écriture de nombreux feuillets dont le metteur en pages s'emparait vite au fur et à mesure. Mais pour que le journal pût être tiré en temps utile, et partir le matin par les chemins de fer, il fallait qu'il fût sous presse vers une heure de la nuit ; et souvent, à cette heurelà, Nettement avait encore la plume à la main.
Donc, tout naturellement, impossible d'arriver à temps; mais l'accident ne causait pas grande émotion. « Ah! ça, Messieurs, » se bornait-on à dite, < le journal n'est pas encore parti ce matin : il fau- » drait pourtant s'arranger différemment. » Et les choses n'en continuaient pas moins d'aller comme d'habitude.
Continuellement il arrivait des lettres qui pou- -tient se résumer de la sorte ; « Monsieur, je ma Mils abonné à votre excellent journal, et je vous «troue que c'est dans l'intention de le recevoir. S'il me manquait qu'une fois de temps en temps, ;iasse : mais il me manque bien deux ou trois fois par semaine, et vous me permettrez de vous dire que c'est un peu trop fréquent. »
Eh bien, si quelques abonnés se dégoûtaient malgré tout leur bon vouloir, d'autres continuaient l'arriver en grand nombre. On avait déjà augnté le format : on prit, au mois d'octobre 1848, un local particulier, dans la même maison, sur le ant. On jugea convenable d'en faire l'inaugurarion par un dîner d'une quinzaine de couverts où s'assirent, avec le personnel du journal, plusieurs représentants du peuple. Ils trouvèrent la chère ; bonne, je n"en doute pas, car on ne s'était pas borné au veau consacré du banquet démocratique. Le repas fut servi par le Café de Paris, et rien n'y fut épargné; mais je ne comprends guère encore, à l'heure qu'il est, en quoi celte dépense avançait tes affaires de l Opinion publique, et je crois que le prix de la carte aurait pu recevoir meilleur emploi. Ce n^est pas Nettement, je m'empresse de l'ajouter, fui avait eu cette gastronomique et singulière idée : l'administration financière n'était pas son lot, et, absorbé par la rédaction, il laissait passer et faire. La presse commençait à perdre les fériés et imnités de sa lune de miel. Le cautionnement venait d'être rétabli avec le timbre, son camarade
et frère. V Opinion publique trouva son cautionnement : par qui et comment, ce sont des détails qui ne font rien à l'histoire. Le journal fut constitué régulièrement en une société par actions où Nettement fut en nom. Au 31 décembre 1848, au bout de huit mois d'existence, on arrivait à un chiffre de près de six mille abonnés. Ce résultat, obtenu malgré tant de décousu et de négligence, prouve que l'Opinion publique avait touché une fibre sympathique, et que, mieux conduite, mieux administrée , l'affaire ne demandait qu'a être bonne.
La rédaction se complétait : MM. Adolphe Sala et Albert de Circourt y prirent place. Officier dans la garde royale en 1830, compagnon de la duchesse de Berry sur le Carlo- Alberto, pris avec ce navire, traduit et acquitté aux assises de Montbrison, Adolphe Sala s'était ensuite occupé d'affaires, sans quitter la politique. Actif, remuant, ayant de nombreuses relations un peu partout, il devint à l'Opinion publique la cheville ouvrière. Il y partagea le département des affaires étrangères avec M. de Circourt, esprit sérieux que recommandent divers travaux, notamment une bonne Histoire des Morisques d'Espagne. Dans les questions d'Italie et de Hongrie, l'Opinion publi{ue adopta une ligne qui sortait des idées générales de la presse légitimiste : elle embrassa la cause de la liberté italienne et hongroise. Bon nombre de gens la traitèrent de révolutionnaire ; force représentatioms et blâmes lui arrivèrent, mais sans la faire dévier
de la route qu'elle avait adoptée. Tant pis si le registre d'abonnements subissait quelques pertes ! Ce fut bien ce qui arriva ; mais aux élections générales du mois de mai 1849, Nettement n'en fut pas moins nommé représentant du peuple dans le Morbihan, et cet honneur accordé au rédacteur en chef de l 'Opinion publique ne fut pas sans rehausser le journal.
Par malheur, V Opinion publique portait en elle cette plaie profonde et rongeuse qui se traduit par le titre d'une pièce du Gymnase : la Question d'Argent. Elle vivait problématiquement ; elle mettait à une rude épreuve la solidité de la queue du diable. Des augmentations successives de format trop légèrement décidées, un prix d'abonnement que l'on n'avait pas augmenté dans la même proportion, ces deux causes principalement concouraient à rendre difficile ce grand problème, le parfait niveau entre la dépense et la recette. Or, il n'y avait pas moyen désormais de diminuer le format, ni d'ajouter au prix. Il existait des actions imprimées sur beau papier vert ; mais elles n'avaient pas cours à la Bourse, et les grands noms et les gros coffres-forts légitimistes faisaient la sourde oreille pour en prendre, fidèles à l'extrême générosité qui les distinguait généralement en ces sortes d'affaires.
Cependant, on voulait absolument sauver la patrie, c'est-à-dire le journal, posé de mieux en mieux aux yeux du public, qui ne voyait pas la plaie cachée.
Dans ces conjonctures difficiles, Sala, chargé de sonder radicalement la situation, proposa un parti vigoureux, un remède héroïque. Les dépenses matérielles, les frais d'employés, voilà les articles du budget qu'il était impossible de supprimer ni de réduire. Que faire ? Brûler la feuille d'émargement de la rédaction, sauf une modique rétribution pour quelques feuilletons et articles en dehors. Quant aux rédacteurs habituels, ils faisaient une œuvre de conviction : le journal était pour eux, avant tout, une tribune; ils travailleraient gratis tant qu'il plairait à Dieu. Sans argent, l'honneur, diton, n'est qu'une maladie: eh! bien, l'on aurait l'honneur, et l'on se contenterait de cet ordinaire-là .
La proposition fut aussitôt votée qu'émise. Nettement se mit au régime commun, heureux d'avoir son traitement de représentant; car, enfin, il faut vivre.
Je suis d'autant plus à l'aise pour louer cette honorable résolution, qu'il ne me fut pas donné de m'y associer. Depuis le mois de décembre 1849, des affaires d'intérieur qui n'auraient pas d'intérêt ici, m'avaient rendu étranger à r Opinion publique.
Pendant deux ans, on vit des écrivains se remettant tous les jours à l'œuvre dans de telles conditions, pour lever cette masse sans cesse retombant qu'on appelle un grand journal quotidien. Dans cette lutte exceptionnelle, Nettement déploya une puissance d'organisation vraiment exceptionnelle
aussi. Comme représentant, il remplissait ses fonc- 1ions avec une grande conscience ; il était toute la journée à l'Assemblée ; puis, le soir, ayant pris à peine le temps de dîner, il remontait sur la brèche, il arrivait rue Taitbout, n° 10, nouveau domicile du journal, et de cette tribune qui était la sienne, qui lui appartenait exclusivement, il reprenait l'œuvre de la tribune parlementaire; il déployait une intelligence de la situation, une force de logique et de style qui font de la collection de l'Opinion, dans les derniers temps surtout, une œuvre éminente de publiciste.
Lors des événements du 2 décembre 1851, Nettement fut arrêté avec les autres membres de l'Assemblée Nationale, réunis à la mairie du 10e arrondissement, et il ne sortit de prison que quelques jours après ses collègues. Quant au journal, il fut supprimé par acte de l'autorité, au mois de janvier
V Opinion publique n'eut pas une longue vie, — un peu moins de quatre ans, — et cette vie fut constamment précaire. On aurait pu comparer V Opinion publique à un bâtiment de guerre qui, près de couler bas, se soutenant à peine sur la mer, n'en continue pas moins le combat en faisant feu de tous ses canons. Son existence oiîre un cachet à part dans la presse contemporaine, et doit y laisser un souvenir.
LA PRESSE LEGITIMISTE EN PROVINCE, après 1830.
La Presse, ce moyen cl1 action si puissant, avait été singulièrement négligée par la Restauration et par ses amis, tandis que le parti opposé en faisait le plus actif emploi.
A Paris même, la presse royaliste était loin d'être en force suffisante contre la nombreuse et infatigable armée qu'elle avait à combattre. Dans les départements, il n'existait guère, en dehors de l'opposition, que d'insignifiants journaux de préfecture, pâles recueils d'arrêtés officiels, où la rédaction et la polémique étaient absolument nulles. On citerait telle ville de premier ordre où, dans les dernières années de la Restauration, le seul journal existant fut acquis par l'opposition, de sorte que toute la publicité locale se trouvait entre ses mains. Les royalistes à qui leur position eut permis de créer un organe de leurs principes, s'en mettaient généralement fort peu en peine et dormaient sur l'oreiller d'une sécurité parfaite.
Quand le gouvernement et ses partisans faisaient si mal leur métier, l'opposition faisait si habilement
le sien que Ton n'obtenait de popularité que sous son étendard. Il y avait bien plus d'avantage à se ranger parmi les adversaires du pouvoir existant que parmi ses défenseurs; aussi, ne demandez pas où allait presque tout ce qu'il y avait d'ardent et de vigoureux en fait de jeunes plumes. Voilà comment, dès avant Juillet 1830, l'opinion anti-royaliste était véritablement maîtresse des esprits. À plus forte raison ne faut-il pas s'étonner qu'après Juillet, beaucoup de gens crussent faire une grande concession en disant d'un ami de la branche aînée : « C'est un carliste, mais c'est un brave homme. »
Il était un peu tard pour comprendre la puissance de la presse, une fois la révolution consommée. Mieux vaut prévenir la chute d'une maison que d'être obligé de la reconstruire quand elle est à bas ; mieux vaut empêcher les préventions, comme les mauvaises herbes, de pousser dans les esprits, que d'avoir à les en arracher quand elles y ont enfoncé de profondes racines. Néanmoins, l'idée de créer des journaux était bonne, et l'on s'en occupa très activement. Pour l'opinion vaincue en Juillet, il fut honorable de s'être retrempée dans sa défaite même, et de compter plus de champions de son malheur qu'elle n'en avait compté de sa fortune.
Des organes légitimistes furent donc établis dans toutes les principales villes. Je rappellerai comme fondés dans ces premiers temps, ou plus tard, la Gazette de Bretagne, — de Normandie, — d'Anjou, — du Maine, — du Berry, — du Lyonnais, — d'Auvergne, — du Bourbonnais, — du Midi (Marseille),
— du Rouer gue (Rodez), — du Languedoc (Toulouse),
— du Bas- Languedoc (Nîmes), — de Metz et Lorraine, — d'Artois, — de Flandres et d'Artois, — de Franche-Comté, — de Picardie, — du Limousin ,
— du Périgord, — d'Angoumois, — de rOuest{Voitiers), — du Dauphiné, — de Provence (Marseille),
— de Bourgogne (Châlons- sur-Saône), — la Bourgogne (Mâcon), — le Mémorial de l'Ouest (Saintes),
— le Mémorial Agenais, — l'Hermine (Nantes), — L'Ami de l'Ordre (Nantes), — Le Réparateur (Lyon),
— L'Echo du Midi (Montpellier), — Les Mélanges occitaniques (Montpellier), — La Provence (Mx), — le Castrais, — le Midi (Toulouse), — l'Emancipateur (Cambrai), — le Réformiste (Douai), — l'Indépendant de l'Ouest (Laval), — la Foi Bretonne (Saint-Brieuc), — V Impartial de Rouen, — l'Impartial de Bretagne (Dinan), — la France centrale
Blois), — l'Intérêt public (Gaen), — l'Abeille delà Vienne (Poitiers), etc.
Les noms des anciennes provinces avaient été pris pour drapeaux par un grand nombre de ces journaux, comme symbole de la décentralisation administrative, de la guerre contre l'excès de l'omnipotence parisienne, qui fut un des textes principaux de la polémique légitimiste.
Ce n'était pas une œuvre douce et facile que cette guerre de presse, en province surtout. Sous les yeux sans cesse ouverts du parquet, non-seulement on avait les procès à craindre, mais encore, si le jury local était mis en suspicion, on courait le risque l'être renvoyé devant les assises d'un autre dépar-
fcement, source de dérangements, de dépenses nouvelles. En cas de condamnation, souvent les sévérités judiciaires se traduisaient sous les formes les plus âpres, les plus dures. On vit plus d'un gérant de journal, dans les départements, traîné en prison de la même manière que les malfaiteurs avec les-' quels il allait être logé. Il me suffira d'en citer un exemple. M. Dupérier, gérant de laGazetle du Dauphin é-, avait été condamné, par la cour d'assises de l'Isère, à six mois d'emprisonnement. Il avait commencé à subir sa peine dans la prison de Grenoble. On jugea sans doute qu'il s'y trouvait trop à portée des consolations de l'amitié. Ordre fut donné de fe transférer à Vienne. Ce trajet d'une vingtaine de lieues, M. Dupérier le fit sous l'escorte de la gendarmerie. Arrivé à Vienne, on le jeta dans la salle commune, dans l'affreux dortoir des malfaiteurs, auxquels on l'assimilait. 11 n'en sortit que sur un certificat de médecin, pour passer à l'infirmerie, et les personnes de sa famille durent employer peu dant trois jours, les instances, les menaces de publicité, pour obtenir d'arriver jusqu'à lui.
Et le chapitre des amendes ! Dans les premières années, on avait recours aux souscriptions, qui n'étaient pas encore interdites-, mais, après plusieurs appels semblables, cette ressource s'épuisait : et, plus tard, intervint la disposition qui la supprima. Il va sans dire que le journal légitimiste était exclu du bénéfice des annonces légales, l'un des moyens d'existence de la presse de province : (jmaw de pu?e conviction et de sacrifices, il n'avait
pour se soutenir que le zèle de ses amis politiques ; il ne pouvait espérer d'abonnés que dans leurs rangs. La plupart de ces feuilles n'avaient donc qu'une vie précaire et chancelante : une condamnation suffisait souvent pour leur donner le coup de grâce, et le parquet agissait en conséquence. Epuisés, écrasés, beaucoup de ces journaux tombèrent sur la brèche; mais plusieurs ne disparurent que pour ressusciter sous un autre nom, et recommencer le combat.
Ajoutons qu'en province, ce n'était pas contre les seules rigueurs du parquet, que l'on avait à lutter. Là, les mœurs n'étaient pas celles de la presse parisienne, où rarement, dans les discussions politiques, l'acrimonie des personnalités se mettait de la partie. Moins le cercle était large, plus le contact, le frottement immédiat attisait les passions : il arriva même plus d'une fois que la rue intervînt dans les discussions, et que l'organe de l'opinion proscrite entendît gronder sous ses fenêtres les orages el les injures populaires. Le titre du journal était un drapeau ; le bureau était le quartier-général du parti, et tout venait y aboutir. Ni repos, ni relâche. Le rédacteur, en chef composant, pour l'ordinaire, à peu près toute la rédaction, devait suffire à un travail multiple et incessant, qui se compliquait encore d'une foule d'affaires inconnues au journaliste parisien. Et point de ces compensations que la presse parisienne pouvait avoir pour ses combattants, dans la grandeur du théâtre, dans le retentissement des coups, dans les distractions que
la cité des arts et de la vie élégante offrait après les labeurs du jour.
Pour la presse légitimiste de province comme pour celle de Paris je ferai toutes réserves quant à certaines idées qui ne sont pas les miennes, à certains points de vue qui auraient dû, dans l'intérêt même de la cause qu'elle défendait, être plus larges et moins absolus : mais c'étaient toujours des hommes de cœur et de conviction, que les hommes qui affrontèrent les fatigues, les dégoûts, les assauts de cette vie rude et ingrate. Que plusieurs, parmi eux, reçoivent ici-une mention particulière: M. de Carrière, de la Gazette de Flandres; M. Yver, de la Gazette de Picardie; M. Garion, de VEmancipateur ; M. Justin Dupuy, de ta Guyenne, M. Charles de Kersabiec, de l'Hermine ; feu M. de Rubelles, de la Gazette du Bourbonnais , M. Viallet, de VEcho de VAvetjron ; M. Abel, de la Gazette du Midi, esprit vif et original, bien marqué au cachet du terroir ; M. Hippolyte Ménessier, de la Gazette de Metz , démissionnaire d'une place administrative avantageuse, un des plus sympathiques et des plus nobles caractères que j'aie rencontrés; M. Thibault de la Gkrichardière, de la Foi Bretonne, qui venait en 1830, d'aborder la carrière de la magistrature, où tout lui promettait un bel avenir : M. Charles Muller, de l'Indépendant de V Ouest, fils de l'Alsace, transplanté dans le pays de Jean Chouan, et qui, par son énergie courageuse, ne tarda pas à s'y naturaliser ; feu M. Boucherot, gérant de V Impartial de Bouen , directeur en 1830
de l'Hôtel-Dieu de cette ville, et qui montra un front si ferme à l'émeute soulevée pour y faire ar borer les nouvelles couleurs.
Au sein même du parti qu'elle défendait, que d'amères déceptions cette presse n'a-t-elle pas subies , surtout quand fut passée l'ardeur des premiers temps ! Que d'absences et de refus de concours chez des gens appelés les premiers, par leur fortune, à soutenir les organes de l'opinion qu'ils professaient en paroles ! combien marchandaient jusqu'au prix modique d'un abonnement ! Hélas ! il s'en fallait de beaucoup que le bon vouloir fût toujours en rapport avec la richesse qui l'aurait rendu efficace.
Parmi les feuilles légitimistes qui ont successivement disparu , beaucoup ont succombé sous les poursuites et les condamnations redoublées ; mais combien aussi sont mortes par l'égoïsme et l'indifférence des hommes qui étaient le mieux à même de les soutenir !
Trop généralement, l'histoire de la presse et des luttes légitimistes peut se résumer ainsi : — le zèle sans les moyens, — les moyens sans le zèle.
Au mois de janvier 1849, à l'approche des élections générales pour l'Assemblée législative, un congrès des journaux de cette opinion fut convoqué à Paris pour s'entendre sur la marche à suivre dans cette importante circonstance. Indépendamment des organes parisiens , l'Union , la Gazette de France, l'Opinion publique, la Mode, le Journal des Villes et des Campagnes, le Moniteur de la
Propriété, je vais donner la liste des journaux représentés dans cette réunion, comme un document qui n'est pas sans intérêt:
L Abeille d'Eure-et-Loir ; — V Abeille de la Vienne:,— VAmi de l Ordre (d'Amiens); — la Bourgogne;— la Bretagne (de Saint-Brieuc) ; — la Bretagne (de Vannes) ; — le Commerce de Dunkerque;
— le Petit Courier de la Bretagne ; — le Droit Commun (de Bourges) ; — le Droit National (de Brest) ; — VEcho d'Alais ; — VEcho de V Allier ; — VEcho de l'Aveyron ; — VEcho du Midi (de Montpellier) ; — r Emancipatevr (de Cambrai); — l E~ toile du Peuple (de Nantes) ; — la Foi Bretonne ;
— la Gazette d'Auvergne; — la Gazette de Flandres et d'Artois; — la Gazette du Languedoc (Toulouse) ; — la Gazette du Bas-Languedoc (Nimes) ;
— la Guyenne ; — l'Hermine ; — l'Impartial de Bouen ; — V Impartial de Bretagne (Dinan) ; — l'Indépendant de l'Ouest ; — l'Intérêt public (de Caen) ; — le Journal de Bennes ; — le Mémorial de V Allier ; — le Midi (Toulouse) ; — la Provence ; — le Béformisle (de Douai) ; — l'Union Nationale de Vaucluse ; — l'Union Orléanaise ; — le Vœu National (de Metz).
Aux journaux qui figurent sur cette liste, si l'on ajoute ceux que j'ai rappelés plus haut, et dont les noms ne s'y retrouvent pas (c'étaient les morts de cette longue lutte) ; si, enfin, l'on tient compte de plusieurs que j'aurai oubliés, on aura soixante-dix à quatre-vingt journaux légitimistes, fondés dans les départements depuis 1830.
Assurément, ce furent là de grands efforts ; et je l'ai dit, les plus grosses bourses ne furent pas toujours celles qui se montrèrent les plus empressées, les plus généreuses, pour payer les frais de la guerre où s'épuisaient tant d'esprits élevés, oii se sont consumés tant de nobles dévouements.
M«e QUERRET.
L'auteur de ces lignes croit être en mesure de parler du parti légitimiste avec connaissance de cause. Durant longues années, il a vécu en lui et avec lui; il a vu ce parti dans ses~ différentes couches, dans ses divers éléments, dans l'aristocratique hôtel comme dans le bureau du journal, depuis le salon du beau monde jusqu'à la mansarde et à la chaumière; il a coudoyé, dans ses rangs, la veste et la blouse aussi bien que l'habit fin : il en sait le fort et le faible, le bien et le mal, et il dit l'un et l'autre.
L'opinion légitimiste n'aura pas à se plaindre de cette franchise, car, tout en indiquant ses fautes et ses points vulnérables, on se plaît, dans ce livre, à signaler chez elle de bien nobles aspects, et l'on combat Tune des imputations qui lui ont été le plus funestes.
Cette imputation, cette erreur, c'est que l'opinion royaliste, au temps de la première révolution, l'opinion légitimiste après 1830, aurait été le domaine spécial et presque exclusif d'une classe de la société. On n'a pas vu ou l'on n'a pas voulu voir la portion roturière et plébéienne du parti, la plus nom-
breuse, cependant, et généralement la plus solide.
Qu'avaient-ils de commun avec les anciens courtisans de la Pompadour et de la Dubarry, ces bourgeois, ces ouvriers, qui forment la grande majorité sur la liste des exécutions révolutionnaires? On parle des traînards de l'OEil-de-Bœuf : on omet les paysans de la Vendée.
Dans la noblesse même, tout ce qu'il y avait de viril et d'intelligent sentit que le meilleur moyen pour montrer qu'on était noble de cœur, c'était d'oublier qu'on l'était de naissance : les Lescure, les La Rochejaquelein, les Bonchamps, frères d'armes et compagnons de Cathelineau le voiturier et de Stofflet le garde-chasse, n'étaient pas des courtisans à talons rouges, et n'aspiraient pas à coudre derrière leur dos une clé de chambellan.
Il en fut de même après la révolution de Juillet.
On personifia le légitimisme dans le monde du faubourg Saint- Germain. C'était la tête du parti, disait-on ; à peu d'exceptions près, cette tête n'en était que le caput mortuum.
Jamais princes malheureux ne trouvèrent plus de nobles dévouements, plus d'immolations admirables qu'il n'en fut prodigué pour les Bourbons ; mais tous ces dévouements modestes, comme j'en ai beaucoup connu , démissionnaires par conscience d'un grade ou d'un emploi qui était leur ressource unique, se réduisant volontairement à la pauvreté, à la misère, au pénible apprentissage d'un nouvel état; compromettant leur liberté, quelquefois davantage, on les laisse derrière ce qu'on
~l)'k SOUVENIRS ET PROPOS DIVERS.
appelle « les grands noms de France, » — grands noms, pour la plupart, tristement portés.
Lorsque la Vendée tendait vers le comte d'Artois ses bras tout saignants de blessures, les gens de cour retenaient le prince à l'île d'Yeu et le remmenaient en Angleterre, aimant mieux lui faire cortège dans les allées de Hyde-Park et dans les salons de Londres que sur les landes poitevines ou bretonnes.
Quand 1830 précipita de nouveau les Bourbons du trône, fut-ce les gens de cour que Ton vit se presser autour d'eux ? Charles X n'avait pas encore quitté Rambouillet, que déjà plus d'un grand nom faisait à petit bruit sa retraite. C'étaient bien les mêmes gens qu'à l'île d'Yeu, à trente-cinq ans d'intervalle.
Une fois la branche aînée partie pour l'exil, les grands noms auraient été sans doute bien aises de l'en voir revenir, mais non pas au prix d'une secousse qui aurait risqué de compromettre leur quiétude.
Cette prétendue tête du parti a vécu grassement dans ses hôtels et ses châteaux, les pères s'occupant d'entier leurs revenus, parfois compromettant leur superbe blason dans les tripotages de la spéculation et de la Bourse, les fils se coiffant d'une casquette de jockey, s' abrutissant dans les passe-temps du lurfet du sport, dissipant argent et honneur avec /Vignobles courtisanes. Voilà où en sont, — toujours aoas réserve des exceptions, — les nobles salons
«le Paris, ces prétendus chefs par droit de naissance de l'opinion bourbonienne.
Avec de pareilles têtes de parti, le légitimisme devait aboutir à se fondre en une espèce de torysme, incapable de faire ombrage à personne.
Mais la justice historique ordonne de séparer une opinion si riche en belles pages, de ceux qui n'ont jamais été que ses amortisseurs et sa perte.
Voici un de ces dévouements obscurs et admirables que l'opinion légitimiste a offerts en grand nombre, derrière ces vanités blasonnées, ces égoïsmes dorés, clans lesquels, pour son malheur, on l'avait personnifiée.
Dans un voyage que je fis à Rennes en 1845, j'y vis M1,e Qiierret. Qu'est-ce que M1,e Querret? quel est ce nom que l'on n'a jamais annoncé dans les salons du faubourg Saint-Germain ? Vous allez voir s'il ne mérite pas qu'on le connaisse et qu'on s'en souvienne.
On a fait une très- grande célébrité à Mme de Lavalette ; on lui a même décerné de son vivant, après 1830, les honneurs de l'apothéose théâtrale. Je ne veux nullement déprécier ici l'action de Mme de Lavalette. Toutefois, il est permis de dire (car l'événement l'a prouvé) que Mme de Lavalette n'en avait à redouter aucune conséquence fâcheuse: nos mœurs et nos idées l'avaient d'avance absoute. Les trois Anglais même qui avaient contribué à l'évasion, en fur eut quitte s pour une peine insignifiante. Puis, pour Mrae de Lavalette, il s'agissait de son mari, du père de ses enfants. Un trait pareil n'est-il
pas bien plus remarquable encore, si la foi politique l'a seule inspiré, si ce dévouement eut pour objet une personne étrangère, s'il n'y avait en perspective aucune indulgence de la part des juges ?
Voyez pourtant ! le nom deMme de Lavalette est européen. Qui connaît celui de M1,e Querret, hors de sa ville, hors de sa province tout au plus ?
Au mois de septembre 1832, l'ancien chef de bataillon Guillemot se trouvait détenu à la prison de Saint- Michel à Rennes. Après Georges Cadoudal, il n'était pas de nom plus populaire dans le Morbihan quecelui de Guillemot. Le père du prisonnier de 1 832, ce roi de Bignan, frappé en 1805 parles bourreaux de l'Empire, fut une des plus énergiques figures, un des types les plus puissants et les plus complets de l'ancienne Chouannerie. Guillemot fils avait honorablement servi sous la Restauration. Lors de la révolution de Juillet, il brisa son épée. Ses antécédents de famille et ses propres convictions le mirent à la tète des rèfractaires morblh armais. Après avoir longtemps défié les forces qui le poursuivaient, il finit par être pris, et fut condamné à la déportation, c'est-à-dire à la captivité perpétuelle.
On chercha les moyens de le faire évader. On se rappela le procédé qui avait si bien réussi en 1815 à Mme de Lavalette ; mais l'emploi de cet expédient devenait plus difficile, par cela même qu'il était déjà connu. D'ailleurs, on a, non sans vraisemblance, soupçonné le gouvernement de Louis XVIII d'avoir bénévolement fermé les yeux pour M. de Lavalette; mais, pour M. Guillemot, il s'en fallait qu'on eût
pareille complaisance à espérer du gouvernement de Juillet.
Toutefois, ce fut à ce moyen qu'on s'arrêta. Il s'agissait de trouver une personne propre, au physique comme au moral, à jouer le rôle essentiel.
On jeta les yeux sur Mlle Querret. C'était une couturière, une tailleuse, selon le terme local, alors dans la maturité de l'âge. Son père, médecin au bourg d'Evran, lors de la première révolution, avait maintes fois prouvé son dévouement au roi. Souvent, pendant les guerres delà Chouannerie, on venait le chercher en secret. Il partait sous prétexte d'un accouchement imminent, et il allait, au fond des campagnes, panser des blessés royalistes. Élevée au milieu de ces impressions et de ces récits, M,le Querret possédait un grand fond de résolution, une foi politique et religieuse prête à tous les sacrifices. Sa taille, assez forte, était à peu près celle du commandant Guillemot, et pouvait tromper le regard, sous la similitude d'un costume féminin.
Dès les premières ouvertures, Mlle Querret accepta la mission qu'on lui offrait. Elle n'avait aucun motif particulier de s'intéresser à M. Guillemot : il n'était ni son parent ni son ami. Montrer à ses yeux l'appât de l'or, c'eût été lui faire injure. La puissance de ses convictions fut son seul mobile ; et l'on aurait grand tort de croire qu'il y eut chez elle fascination aveugle, fanatisme inspiré par des sug gestions étrangères. Mlîe Querret raisonnait son opinion mieux que maint docteur clu grand monde : elle était parfaitement de sang-froid, elle ne se dis-
simulait en rien les conséquences de son action. Servir M. Guillemot, c'était servir la cause royaliste. En présence de cette pensée, Mlle Querret n'hésita pas.
La plus attentive surveillance avait été recommandée à l'égard de M. Guillemot : il lui était interdit de recevoir plus de deux visites par jour. Sa chambre ouvrait sur une pièce formant une espèce de passage où donnait également une fenêtre du logement occupé par le concierge Thomas et par sa femme ; de manière qu'il était impossible d'entrer chez le prisonnier ou d'en~ sortir sans être aperçu. Le sieur Thomas avait une belle-sœur, la dame Gougeon, veuve de l'ancien concierge ; elle demeurait également à Saint-Michel, et il s'en remettait à ses soins pour la surveillance intérieure quand il s'absentait. En outre, cette surveillance avait pour agents le guichetier Héchard et un jeune homme appelé Thébaut, au service du concierge depuis six mois, et qui lui inspirait la confiance la plus entière .
Tout fut soigneusement calculé et préparé. L'on commença par faire passera M. Guillemot un costume complet de femme, robe noire, chapeau garni d'un voile épais. M,le Querret s'en procura un tout semblable. Pendant plusieurs jours elle s'exerça, d'après les indications qui lui furent fournies, à imiter la démarche et la tournure du prisonnier, de manière à rendre la méprise facile.
Le samedi 8 septembre 1832, vers cinq heures du soir, Mlle Querret, revêtue de ce costume, se pré-
sente à la prison : elle était accompagnée du domestique Thébaut, dont on s'était d'avance assuré le concours. Mlle Querret demanda la dame Thomas. Celle-ci était sortie avec son mari. La visiteuse se dirige vers le logement du concierge, où se tenait la dame Gougeon, qui le remplaçait ; mais, chemin Taisant, elle se dépouille en un tour de main du chapeau et de la robe qu'elle portait par-dessus ses vêtements ordinaires, et elle les jette dans un coin obscur. Le chapeau et le voile, qui n'appartenaient pas à sa mise habituelle, auraient excité chez la dame Gougeon un étonnement, des soupçons qu'il était indispensable d'éviter.
Peu de temps auparavant, un autre Morbihannais, Caro, avait péri à Rennes sur l'échafaud, victime de cette fiction qui fit tomber alors plusieurs tètes, pour de véritables faits politiques, pour des faits de lutte armée, transformés en assassinats. MUe Querret était porteur d'une somme de dix-huit francs, destinée à faire dire des messes à l'intention de cet infortuné. Elle commença par se rappeler au souvenir de la dame Gougeon ; elle la pria de se charger des dix huit francs, poux les remettre au chapelain de la prison : mais du premier coup d'œil, elle avait remarqué que la fenêtre donnant sur le passage par où M. Guillemot devait sortir de sa chambre se trouvait être ouverte. C'était un obstacle capital. Mlle Querret se plaignit du courant d'air qui venait par cette fenêtre, et cela d'un ton et d'un air si naturels que la dame Gougeon s'empressa de fermer la croisée.
Pendant que Mlle Querret s'acquittait ainsi de son rôle , le prisonnier se couvrait du déguisement féminin dont on l'avait muni d'avance. Il traversait le passage et toute la geôle, franchissait les deux guichets, et passait sans encombre, son voile soigneusement baissé, devant les sentinelles, qui crurent reconnaître la dame en noir qu'elles avaient vue entrer naguère. Des moyens de transport l'attendaient. Bientôt, il laissait Rennes derrière lui, et gagnait un asile sûr. Quelque temps après, il réussit à s'embarquer pour Jersey. Thébaut avait quitté la prison en même temps que lui. Il atteignit également la terre britannique, ou de suffisants moyens d'existence lui furent dispensés.
Quand M1Ie Querret eut la certitude que l'évasion était consommée, elle prit congé de la dame Gougeon, et retourna chez elle, toute à la joie d'avoir mené l'entreprise à si bonne fin. Sans doute elle aurait pu fuir, mais il n'est pas donné à tout le monde d'aller vivre sur le sol étranger ; trop de liens attachaient la pauvre ouvrière à son pays natal ; elle attendit tranquillement ce qui lui adviendrait.
Dans la soirée même on s'aperçut de l'évasion de Guillemot. Ce fut, dans les régions officielles, une agitation, une alarme, une colère, qu'il est plus facile de se figurer que de traduire. On fit toutes les recherches possibles. Gendarmes et li • miers de police furent mis en campagne dans toutes les directions ; ils interrogèrent, furetèrent, fouillèrent, mais ce furent pas et peines perdus.
Dès le lendemain, M,le Querret fut arrêtée à son domicile. Quelques jours après, eut lieu un événement qui n'était pas propre à rendre les gens du pouvoir indulgents à son égard, bien qu'elle n'y lut pour rien. Le parquet de la cour royale de Rennes était nanti de nombreux documents saisis dans l'Ouest, et qui devaient servir de base principale à l'un des grands procès politiques près de s'engager devant la cour de Blois. Ces documents étaient relatifs à MM. de Bourmont, de Laubépin, de Kersabiec, de la Serrie, etc. Il s'y trouvait des lettres autographes de Mme la duchesse de Berry, les fameux papiers découverts au château de la Ghaslière, enfin, les pièces les plus importantes, suivant le dire de la Gazette des Tribunaux, que jamais parquet ait possédées. D'un instant à l'autre, ces dossiers devaient être expédiés à la Cour royale d'Orléans. Le 15 septembre, M. Letourneulx, premier avocat-général, chargé de la direction du parquet de Rennes, en l'absence du procureur-général M. Hello, vint pour prendre possession des ines timables liasses : elles avaient disparu. Toutes les recherches furent vaines. Quelques légitimistes, ayant trouvé moyen de s'introduire dans le greffe, s'étaient saisis de ces papiers, et un grand feu préparé dans une maison voisine, avait dévoré sur le champ le précieux butin.
Le 21 octobre suivant, MUe Querret comparut devant le tribunal correctionnel de Rennes. Elle aurait rencontré dans un jury, quelles que fussent les opinions de ses membres, de grandes chances
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d'acquittement : mais les textes légaux fournissaient des moyens de la soustraire à cette juridiction, et l'on n'y manqua pas. Avec elle, s'assirent sur le banc des accusés le concierge Thomas et le guichetier Héchard, ces deux derniers prévenus seulement de négligence. Le garçon de service Thébaut, compris dans l'accusation, était contumace.
Thomas et Héchard furent acquittés. M,le Querret fut condamnée à cinq ans de prison, maximum de la peine. Un avocat appartenant au parti libéral, Me Provins, l'avait défendu avec zèle et talent. Elle entendit son arrêt avec le calme d'une personne quia tout prévu. La même peine fut prononcée contre le contumace Thébaut.
La foule qui se pressait dans la salle d'audience et devant les portes du palais, manifesta envers la condamnée les sentiments les plus favorables. Peu s'en fallut que le respect pour la magistrature ne fût impuissant à contenir l'émotion pénible excitée par l'application si sévère de la loi. L'action de Mlle Querret était de celles que les dispositions légales peuvent frapper, mais à l'égard desquelles la conscience publique est moins rigoureuse , même à part toute communauté de drapeau politique.
Néanmoins, il est toujours aisé de rencontrer dans la fange d'une grande ville une certaine écume, prête à se faire l'organe des passions lâches et mauvaises.
Au moment où 1W« Querret sortait du palais de justice pour retourner en prison, quelques misera-
blés, demi-hommes, demi-enfants, la huèrent et l'insultèrent. Les soldats de garde, s'associant au sentiment général, voulaient leur administrer quelques vigoureuses bourrades : Mlle Querret ellemême les retint.
Sur Tappel en cour royale, la condamnée vit sa peine réduite à deux ans. Deux ans, c'était encore bien long. Elle prit ses dispositions pour retrouver du moins son état et ses moyens d'existence, quand elle aurait satisfait à son arrêt ; elle mit à la tête de son modeste établissement une maîtresse ouvrière, puis elle reçut d'un cœur résolu l'ordre de départ pour la maison centrale de Fontevrault, près Saumur, antique abbaye changée en prison.
La partie de Fontevrault destinée aux femmes en renfermait alors trois cent cinquante à quatre cents, soit voleuses, soit filles de mauvaise vie. Dans ce cloaque affreux fut jetée l'honnête ouvrière qui n'avait jusqu'alors connu d'autre atmosphère que celle de la religion et des bonnes œuvres. Entendre les ignobles chants, les paroles impures de ces femmes dégradées, subir sans cesse leur contact abject, c'était là une torture morale, pire que des douleurs physiques. L'action pour laquelle était condamnée M1Ic Querret avait bien évidemment tous les caractères d'un fait politique ; et cependant on l'assimir lait aux détenues ordinaires : on prenait à tâche 'd'effacer toute distinction, comme s'il s'agissait d'un délit flétrissant.
Surtout dans les premiers ternes de son séjour à Fontevrault, la prisonnière se sentit le cœur dou-
loureusement serré, et plus d'une fois elle dut dévorer ses larmes ; mais son courage et sa confiance en Dieu la soutinrent. Quelques-unes de ses compagnes de captivité lui jetèrent des paroles hostiles et grossières ; l'une d'elles crut lui adresser une injure en l'appelant suivante de la duchesse de Bcrry. MJie Querret lui répondit qu'elle acceptait cette qualification et qu'elle s'en faisait honneur. D'autres détenues apprécièrent la distance morale qui la séparait d'elles, et lui témoignèrent une sorte de considération et de respect. Il en a été presque toujours ainsi, partout où l'on confondait un détenu politique avec des malfaiteurs. Ces êtres flétris conservaient en'eux une certaine justesse d'appréciation morale qui rétablissait la distinction à dessein effacée.
Dans sa prison, Mlle Querret s'occupait à travailer pour elle et payait pour être exemptée du labeur commun. Au bout de huit mois, on la transféra de Fonlevrault à Angers. Elle avait encore quelques mois de captivité à subir quand on lui fit entrevoir sa grâce ; mais il aurait fallu reconnaître cette faveur par une manifestation dynastique qui blessait sa conscience : elle préféra porter jusqu'au bout le poids de sa condamnation, allongée par quatre mois de détention préventive.
Redevenue libre, Ml,c Querret revint cà Rennes. Elle y reprit son gagne-pain, son aiguille ; mais elle avait désormais à soutenir sa sœur, dont les facultés avaient fléchi sous l'impression de ces poignantes épreuves. Mlle Querret accepta résolument
cette tâche nouvelle, et elle la poursuivit avec le plus inaltérable dévouement pendant dix ans, jusqu'à la mort de la pauvre affligée. Quant à l'héroïque ouvrière, voilà peu d'années qu'elle a terminé à son tour sa vie si humble et si belle.
Lorsque j'eus l'honneur de voir à Rennes Mlle Querret, elle était âgée de soixante et un ans ; il y avait trente-quatre ans qu'elle occupait le même logement rue Saint-Georges, n° 10, près la place du Palais. La maison était vieille et noire, l'allée par laquelle on y pénétrait était sombre et humide ; la chambre, au troisième étage, qui servait d'atelier à Mlle Querret et à deux jeunes filles ses apprenties, était bien modeste ; mais connaissez-vous beaucoup de riches salons, dont les dorures, les somptueux tapis, les draperies de soie et de velours valussent l'humble simplicité de ce laborieux intérieur, tout parfumé de pieuses vertus?
C'est de la bouche de l'héroïne de cette histoire que j'en ai recueilli les détails. Elle racontait ces faits comme la chose la plus naturelle et la plus ordinaire. Elle n'en avait pas attendu la moindre récompense en ce monde, et n'avait pas plus espéré la gloire que l'or.
Mais si la pensée de la courageuse femme ne s'était pas portée un seul moment vers la question d'intérêt, d'autres avaient le devoir impérieux d'y songer à sa place. Ce devoir a-t-il été complètement rempli ? A-t-on fait pour Mlle Querret tout ce qui devait l'être ?
Avant d'articuler sur ce point aucun blâme, j'ai
demandé des renseignements à une source des plus dignes de foi. Ce qui en ressort, c'est qu'on ne saurait dire, sans doute, que M1,e Querret ait été oubliée : des marques d'estime et d'intérêt lui étaie.- t données, des secours lui étaient remis par quelques personnes haut placées du parti légitimiste; mais de simples secours, ressource toujours précaire, répondaient-ils aux obligations contractées envers ee dévouement hors ligne, auquel on était venu taire appel ?
Déjà au déclin de l'âge., et chargée, par surcroit, du fardeau fraternel qu'elle avait si pieusement accepté, il aurait fallu que M,le Querret fût dispensée du travail comme moyen d'existence, et mise à l'abri de tout souci pour ses derniers jours : il aurait fallu qu'en sortant de prison elle trouvât une rente viagère régulièrement constituée à son nom, une rente suffisante pour ses besoins; — et certes, ils n'étaient pas grands.
Telle est la situation que Ton aurait dû faire à la noble ouvrière bretonne, la situation où je regrette, je l'avoue, de ne l'avoir point trouvée.
Il y a quelquefois de petites circonstances où certains esprits verraient un présage.
Dans les derniers temps de la royauté de Juillet, le plâtre qui recouvrait l'ancienne inscription républicaine de l'Ecole de Droit s'étant peu à peu détaché de lui-même, on pouvait lire au dessus de la porte :