‹ A travers cinq siècles de gravures, 1350-1903. Les estampes célèbres, rares ou curieuses (volume 2)Chapitre 5 sur 32 · DE LA COLLECTION · texte numérisé non relu

DE LA COLLECTION

Eu collationnant nos documents nous avons retrouvé quelques notes adressées à L'Estampe en janvier 1898, relatives à la collection et au montage des gravures, nous allons les reproduire ici en y ajoutant la manière dont nous entendons le classement, et profiterons de la circonstance pour formuler quelques nouvelles réflexions, et hasarder quelques conseils.

Tout d’abord quand on se sent attiré vers l’estampe et que le goût de la collectionner se révèle, il est avant tout nécessaire de commencer par apprendre à la connaître, car nous nions absolument le prétendu Pair oricjinel qui met à l’abri des bourdes colossales, au point de vue art et argent; il faut donc par un contact incessant faire l’éducation de l’œil, voir beaucoup dans les cabinets d’estampes, chez les marchands, chez les amateurs, causer, comparer, demander des avis, puis enfin quand on commence à posséder son sujet, procéder aux achats avec prudence, avec timidité. Mais nous ne cesserons de le répéter, il faut du temps, beaucoup de temps, et se bien persuader

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PREFACE

que la meilleure maîtresse est l’expcricnce qui ne s’acquiert qu’à la longue, lentement et progressivement, car, qu’on se le dise, nul ne peut arriver d’emblée connaisseur.

A moins de chercher à donner à une collection l’importance d’une histoire de la gravure, c’est-à-dire s’étendant du xive siècle à nos jours, nous estimons qu’il est beaucoup plus sage de se cantonner dans tel ou tel siècle, on arrive ainsi à limiter ses dépenses et à posséder la connaissance beaucoup plus approfondie de l’école que l’on exploite. Inutile de mettre l’amateur en garde contre les pastiches et copies trompeuses, qui abondent aujourd’hui, on peut presque dire qu’il n’y a pas une seule estampe de valeur qui n’ait été reproduite ; pour les écoles anciennes surtout, il y a certaines pièces dont il est prodigieusement difficile de distinguer la copie de l’original sans avoir ce dernier sous les yeux et comme point de comparaison. Nous connaissons un photograveur réputé qui, ayant reproduit sur véritable papier ancien certaines pièces célèbres, était incapable à quelques années de distance de reconnaître ses copies des originaux!!! C’est assez dire combien il est mal aisé, même aux plus malins, de ne pas être quelquefois estampés ’.

Un jour que nous interrogions Danlos et lui demandions si vraiment on ne risquait pas quelquefois de se tromper en présence de certaines gravures : oui quand on achète, jamais quand on revend, nous répondit-il avec son habituelle franchise, soulignant hautement par là, qu’ayant eu le temps de se retourner et d’authentiquer la pièce avec un original, toute erreur n’était plus permise.

Du reste les belles estampes anciennes deviennent tellement rares et tellement chères, que nous n’hésitons pas à conseiller à l’amateur qui veut débuter, de se lancer de préférence dans le xixe siècle, il y trouvera d’admirables choses, de pures merveilles — et nous tenons à l’écrire très nettement ici — absolument dignes de soutenir la compa-

1 Nos confrères les collectionneurs de Paris, ont sur nous, pauvres provinciaux déshérités, une incontestable supériorité; d'abord ils voient beaucoup, ils voient tous les jours et, de plus, ils ont sous la main l’étalon, si le moindre doute les rend hésitants.

Quant à l’éternelle question posée par les jobards — et cette race remonte à la plus haute antiquité — mais comment donc, cher monsieur, reconnaissez-vous une estampe vraie d’une estampe fausse ? nous nous contenterons de répondre en leur demandant à notre tour, et vous, comment pouvez-vous reconnaître le bordeaux du bourgogne? ils comprendront et n’insisteront pas davantage.

Nous devons avouer cependant avoir été quelquefois fort surpris de la spontanéité avec laquelle amateur et marchand n’hésitaient pas du premier coup d’œil à déclarer carrément fausse la pièce qu’on venait de leur présenter. En voici l’explication : beaucoup de ces copies circulent et ont déjà passé entre leurs mains, or il arrive souvent que malgré la perfection du procédé, il y ait des défaillances, des défauts de cuirasse qu'ils connaissent, et qui, dans la reproduction, se trahissent par une taille, un chiffre, un point, un rien ajoute ou supprimé; leur œil va de suite à ces tares qui sont pour eux des critériums, s’ils les retrouvent ils sont fixés, voilà tout leur secret. Ajoutons qu’il y a cependant des cas où ces points de repère n’existent pas, c’est alors que la difficulté commence et «pie l’expérience seule jointe au savoir peut permettre de se prononcer.

PREFACE

raison avec celles qui les ont précédées ; il aura de plus la certitude d’avoir des pièces 1 qui n’auront pas été traquées et la satisfaction d’aider des artistes de talent qui vivent de leur pointe, comme nous vivons de notre plume ou de notre industrie. Les amateurs des écoles anciennes — ceci peut sembler bizarre — ne soupçonnent pas la valeur de la production contemporaine, et ils paraissent complètement ignorer que la personnalité et l'originalité n’ont jamais été plus à l’ordre du jour qu’actuellement ; les écoles, au vrai sens du mot n’existent plus et l’artiste véritable n’essaie pas comme autrefois de copier servilement le Maître, il cherche avant tout à être lui-même et à cela nous ne pouvons qu’applaudir, on juge par là de la variété pleine de pittoresque que présente un portefeuille de contemporains.

Enfin, quelles que soient les pièces que vous collectionniez, croyez-nous, ne vous attachez exclusivement qu’aux œuvres de choix, la qualité avant la quantité ; inévitablement — inconsciemment pourrait-on dire — au début d’une collection on s’encombre, le désir d’acheter, de posséder, vous pousse en avant et au bout de quelques années, comme le Sicambre d’autrefois, on brûle ce qu’on avait adoré, tout simplement parce qu’au fur et à mesure que l’on collectionne l’œil s’affine et le goût s’épure, aussi de temps à autre faut-il procéder à l’émondage du portefeuille et éliminer les pièces qui n’y étaient entrées que par surprise.

Toutes ces recommandations ne s’adressent, bien entendu, qu’à l’amateur raffiné, délicat et indépendant qui, fuyant le snobisme comme la peste, n’a pour objectif que la réunion de pièces pures et exemptes de toute tare.

Il y a de nombreuses catégories de collectionneurs dont nous n’essaierons pas de retracer la physionomie : collectionneui's de documents généraux ou simplement locaux en vue de grouper des matériaux pour un travail ultérieur, collectionneur par chic, collectionneur d’occasion glanant sans esprit de suite la pièce qui se présente et qui le séduit, collectionneur spéculateur et enfin le collecneur qui ne veut pas montrer ce qu’il possède ; celui-là mérite un éreinteinent à grand orchestre et nous ne cacherons pas que personnellement nous professons pour lui la plus profonde aversion, ces oiseaux-là devraient être tenus en rigoureuse quarantaine et par leurs confrères et par les marchands, nous voudrions qu’on leur vendit mille francs ce qui ne vaut pas cent sous ; ce sont d’ignobles avares, des pochards — qu’on nous passe la vulgarité des mots — qui se grisent seuls, buvant la bonne bouteille sans trinquer avec les camarades ; égoïstes dans les moelles, ce sont des jouisseurs solitaires, pour ne

i Actuellement on peut, depuis 20 francs jusqu'à 200 francs, se procurer toutes les plus belles estampes du xix* siècle, il n’y a que quelques très rares pièces — 40 à 50, moins peut-être — d'une dizaine de Maîtres que nous pourrions nommer, qui font exception à cette règle, elles valent alors de 100 à 3000 francs, ce dernier chiffre est du reste fort rarement atteint.

PRÉFACE

pas nous servir d’une expression plus nerveuse et plus colorée qui pourrait choquer nos lecteurs. Aussi conseillons-nous fort à nos amis de leur fermer rigoureusement au nez leurs portefeuilles ; donnant donnant, après tout. A ceux qui se reconnaîtraient dans ces lignes, nous sommes trop polis pour oser dire : Qui se sent morveux se mouche, nous dirons plus courtoisement : A bon entendeur salut.

Nous engageons vivement aussi à ne jamais souscrire aux publications de longue haleine et à échéances périodiques, les meilleures ne valent rien — toujours au point de vue de la belle épreuve s’entend — voici généralement ce qui arrive : la planche commandée, terminée, l’artiste la livre à l’éditeur qui, à son tour, la porte à l’imprimeur avec ordre de la tirer à 400, 500 ou 600 exemplaires, suivant le nombre des souscripteurs, on mène cela tambour battant, à la diable, comme le tirage d’un journal, et la farce est jouée. Ça nous fait l’effet d’un musicien de talent pressé qui donnerait son Stradivarius à son concierge en lui disant : je suis obligé de m’absenter et de quitter mes hôtes, faites-moi donc le plaisir dé jouer mon grand air: le musicien, c’est le graveur; le Stradivarius, le cuivre; le concierge, l’imprimeur, et les hôtes, les souscripteurs qui sont roulés ; car, nous le répétons, il n’y a pas une seule bonne épreuve dans toutes celles qui sont ainsi tirées ; nous nous étonnons même que des artistes de talent se prêtent à de semblables combinaisons qui ne peuvent que les démonétiser aux yeux des connaisseurs ; il nous a souvent été donné de voir de ces cuivres mal traités, et nous nous demandons vraiment comment des graveurs sont assez peu soucieux de leur réputation pour permettre qu’on abuse ainsi de leur signature.

Nous ne sommes pas davantage partisan de faire ce qu’on appelle l'œuvre d'un artiste, cela entraîne toujours loin et nous préférons ne recueillir de lui que les pièces de tout premier plan, on aura quand même la physionomie de son œuvre dans ce qu’il a de plus séduisant, de plus délicat.

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