CONCLUSION
Je ne voudrais pas quitter Cuba sans essayer de montrer sa situation économique générale actuelle, et chercher à citer quelles affaires pourraient être tentées surtout par mes compatriotes.
Ce pays est vraiment merveilleux, possède un sol exceptionnel. Mais les bras manquent pour la culture : seulement 17 habitants par kilomètre carré. Sur près de 12 millions d’hectares, 3 millions 1/2 sont cultivés, dont 35,000 en tabac et 170,000 en cannes à sucre.
Au dernier siècle, des arrivages d’esclaves, qui ne coûtaient que leur entretien, firent prospérer plusieurs affaires, au point que chacune rendait annuellement 400,000 francs. Mais de grandes affaires ont commencé à être provoquées, en 1902, 1903, 1904, 1905 et 1906, par une vraie invasion de 12,651, 19,817, 40,560, 52,652 et 29,572 immigrants (total 155,252) : d’abord des Espagnols formant le 83 pour cent (128,003) ; ensuite des Américains des Etats-Unis, le 5 pour cent (8,271) ; puis des Antilliens, des Américains, des Syriens (1,358), des Allemands (586), des Anglais (3,718), et des Français (1,324). Les affaires les plus fortes sont commanditées par 500 millions de francs avancés
par des capitalistes américains déis Etats-Unitel : 1'’ pour exploiter le 30 pour cent de la propriété, et les 20 et 54 pour cent des industries du tabac et du sucre ; 2" pour spéculer sur des terres vendues à des colons venus principalement du nord des Etats- Unis ; et 3® pour faire un commerce d’importation accru, ces dix dernières années, de plus de 139 pour cent, ayant obtenu en 1907 la somme de 267 millions 1/2 de francs. Entraîné par cet élan, le marché cubain voyait son commerce d’exportation accru de plus de 500 pour cent, ayant atteint la somme de 523 millions 1/2 de francs pour les envois aux Etats-Unis, et une somme dépassant seulement 84 millions de francs pour le reste du marché mondial. De ces chiffres, il appert que chaque Cubain produit plus de 273 franc.s, moyenne qui n’a jamais existé dans aucun pays.
Une telle force vive résulte de deux entreprises à peu près seules jusqu’ici pratiquées, parce qu’elles étaient les seules rémunératrices. Celles-ci du sucre et du tabac sont exposées à des variations dans les commandes étrangères ; aussi, elles donnent lieu, depuis ces dernières années, à d’autres entreprises prometteuses, certaines d’un bon avenir.
Si des ouvriers étaient amenés, pouvant ainsi faire baisser le prix de la main-d’œuvre, l’Agriculture offrirait de grands avantages dans les exploitations suivantes :
L’élevage du bétail avec les herbes guinea et parai, qui, irriguées et drainées, constituent d’excellents pacages. Les bœufsi se vendent pour la boucherie de 250 à 400 francs ; les vaches valent
235 francs, et, gardées, donnent par jour 10 litres de lait qui se vend 40 centimes le litre ; le beurre 4 francs le kilog. Les mules se paient 400 francs ; le prix d’achat des porcs se quintuple dès la prenaière année. Et tous ces animaux, vivant à l’air, n exigent presque aucun frais ; les porcs se nourrissent de graines de palmiers et d’arbustes.
Les volailles produisent beaucoup d’œufs soldés à 8 centimes ; et les abeilles ont un miel excellent dosé à 42 degrés, rapportant 120 francs par ruche.
Les bananiers et les cocotiers sont entre les mains de sociétés américaines qui ont le monopole de ces cultures. Mais, d’autres arbres fruitiers sont à des propriétaires libres. Le caféier, malgré sa longue préparation donne, par 13 hectares 1/2, 9,200 kilos, rapportant, aux 46 kilos, net 62 fr. 40. Le cacaoyer, jouissant d’une préparation plus> facile, donne par semestre jusqu’à 500 gousses, dont les 46 kilos rapportent net 41 fr. 60. L’ananas vert ou jaune, semé en tout temps, pousse en abondance. Dans les 13 hectares 1/2, au bout d’un an, on en récolte 18,000 douzaines, et, après trois ans, 54,000 douzaines jrapporta'nt 50,000 francs. Restent encore les orangers, les citronniers et les manguiers.
Les tomates, les pommes de terre variées, les asperges sont très rémunératrices. Le maïs donne 4 récoltes annuelles. Le riz, les fraises et les fleiu'-s poussent aussi très bien.
Toutes ces exploitations, en dehors du bétail, pourraient convenir à des gens modestes, disposant mênie de moins de 20,000 francs.
.^'œs cultures industrielles de caoutchouc, de
colon et de fibres textiles, entraîneraient plus de difficultés.
Prochainement, lorsque les communications améliorées réduiront les frais de transport :
L’expédition des bois sera très lucrative vers l’Europe qui se déboise ; les 1,000 pieds se vendent aux ports de sortie : le cèdre 197 fr. 60, l’acajou 208 à 624 francs, tous les autres arbres 93 fr. 60.
L’expédition des minerais sera une affaire excellente et sûre ; un débouché inépuisable aura lieu vers les Etats-Unis. La concession des gisements ne paie qu’un droit annuel de 5 à 10 francs l’hectare. Les mines, souvent à ciel ouvert, donnent 62 pour cent de fer, 45 pour cent de manganèse, et 20 pour cent de cuivre. La tonne se vend aux ports de sortie : pour le fer 10 fr. 60, pour le manganèse 26 fr. 30 et pour le cuivre 62 fr. 75.
Tout ce qui a été énuméré jusqu’ici pourrait être tenté, surtout dans la belle Province d’Orient qui abonde en sol vierge et en gisements miniers, dont les 13 hectares 1/2 descendent leur prix d’achat jusqu’à environ seulement 520Jrancs.
Dans toute l’île augmentant de population :
L’industrie assurerait de grands succès dans des exploitations nouvelles qui font défaut : fabrication d’appareils pour les sucres, briqueterie, tuilerie, cimenterie, fdalures de colon et de laine, teinturerie, chapellerie, cordonnerie, savonnerie, huilerie, brasserie, corderie pour employer les fibres textiles, carrosserie pour utiliser les bois durs et précieux, papeterie pour tirer parti du résidu de la canne... bagasse.
Le Commerce constituerait de jolies affaires à traiter, non par le moyen de magasins déjà trop nombreux, mais par l’envoi de voyageurs. Entre autres, les voyageurs français ne devraient pas se laisser distancer par la concurrence de leurs collègues belges, allemands ou américains pour le placement des gros articles : ponts, rails, matériaux, et encore moins pour : les produits chimiques et pharmaceutiques, les tissus d’habillement et de toilette, les modes, la lingerie, la bijouterie, la parfumerie, les tulles de moustiquaires, la quincaillerie, etc., déjà importés pour 25 millions de francs par Paris à tout Cuba, en son principal port La Havane. De même aussi, Sanfiago mériterait d’être proportionnellement favorisé à présent qu’il reçoit une ligne de vapeurs de la Compagnie Transatlantique venant de France.
Un essor d’articles français, vers cette grande ville orientale, inciterait les autres régions cubaines à préférer nos marchandises à celles venues d’Espagne, souvent moins bonnes et plus chères. L’envoi de nombreux échantillons serait nécessaire, même pour nos produits alimentaires : confiserie, biscuiterie, huiles, spiritueux,,] surtout pour nos conserves dont les arrivages actuels ne dépassent pas 125,159 francs, tandis que les Espagnols en amènent pour 544,320 francs. De même, les vins du Bordelais, de l’Aude et de l’Hérault ne représentent que 242,450 francs, tandis que les Espagnols arrivent à 9 millions 852,175 francs. Pourtant, nos vins progressent, depuis que l’entrée est tombée à 20 francs l’hecto et qu’un impôt intérieur a enrayé la fraude.
Assurément, le marché vinicole s’accroît, une
des dernières arrivées annuelles ayain/l atteint 25,000 barriques. Espérons mieux d’un pays qui commande déjà annuellement 114 millions 1/2 de francs en tous approvisionnements alimentaires.
Ce qu’il faut combattre, c’est la contrefaçon. Les marchands cubains se croient pourvus de nos produits, mais ils n’en ont que de fausses étiquettes. Nos marques .authentiques devraient être mieux défendues et se montrer davantage. Nos maisons devraient s’unir pour entretenir des dépôts dans les villes, exécuter des envois prompts à des conditions assez larges, par lignes directes de vapeurs ou par la marine marchande, battant pavillon français. Pour subvenir à ce négoce, une banque française, « Banco Nacional de la Habana », est déjà fondée avec l’appui de la haute banque de Paris.
Pourquoi nos affaires ne réussiraient-elles pas? Après cinq années de paix, en 1907, le pays cubain a déjà atteint le total de 1 milliard 153 millioms 416,451 francs d’échanges avec l’étranger, trafiquant surtout avec les pays suivants :
exportant pour 523,397,342 fr. aux Etats-Unis ; pour 23 millions 433,581 francs en Angleterre ;
» 20 'i) 000,328 » » France ;
» 3 » 324,744 » » Espagne ;
important pour 267,524,675 fr. des Etats-Unis ; pour '79 millions 679,501 francs d’Angleterre ;
» d’Espagne ;
» d’Allemagne ;
)) de France.
L’initiative française n’a pu, jusqu’ici, produire qu’un commerce de 34 millions 1/2, et engager dans des entreprises, qu’un modeste capital d’envi-
ron 125 millions qui figurent peu à côté d’environ 500 millions de francs engagés par les Américains des Etats-Unis.
Ceux-ci ont raison de rendre la nation cubaine grande exportatrice, la faisant assez riche pour recevoir leur considérable importation. Par tous leurs articles assez spéciaux, ils ne font pas tort toutefois à davantage d’articles courants qui peuvent être envoyés, surtout par notre contrée européenne.
D’ailleurs, il est intéressant de se mettre en rapport avec le peuple cubain qui a le goût inné de la dépense et qui emploie son argent avec intelligence. Presque tous les achats, en ce territoire exotique, ne comprennent que des produits de grande civilisation.
Enfin, je me permets de signaler que la plus grande île Antiliehne a une situation géographique rêvée qui la recommande pour affaires, dès après l’Algérie, la Tunisie, le Maroc et le Sénégal, à la plus vive attention de la France.
Ce récit de voyage sera-t-il suffisant ? Revenant du pays cubain, très compliqué, je crains que bien des détails et des fautes aient été omis et commises dans ce livre.
Mais, puisse-t-on agréer avec indulgence ces impressions, qui, quoique imparfaites, réussiront peut-être à répandre et faire aimer Cuba, mon principal but auquel je serais heureux de parvenir.
Charles Berchon,
Membre de la Société de Géographie.
Paris, 1®’’ juillet 1910.