‹ A travers Cuba, récit de voyage descriptif et économiqueChapitre 2 sur 13 · LA HAVANE · texte numérisé non relu

LA HAVANE

La ville et ses environs. Entreprise de la plantation des ananas. Institutions pour la sécurité citadine. Climat, mesures hygiéniques, hôpitaux, maisons de santé à de grandes sociétés d’assistance et de réunions agréables.

A l’arrivée, LA HAVANE apparaît avec un premier plan d’énormes constructions espacées, derrière lesquelles, dans la perspective légèrement montante, se confondent d’innombrables maisons. C’est un ensemble de pierres d’une tonalité uniformément jaunâtre, monochromie se trouvant entaillée par des voies rectilignes à la. façon d’un immense damier.

Les premiers pas qu’on fait, quand on a mis pied à terre, sont assez malaisés. En sortant du pavillon pimpant qui sert de bureau de douane, on s’engage dans une rue étroite resserrée entre deux rangées de maisons comme entre deux falaises. Cette rue Oîicios est encombrée de larges charrettes attelées de mules jusqu’aux places San- Francisco et de Armas. La dernière est .agrémentée d’un square gracieux, après lequel vient une chaussée qui était dure à parcourir à mon passage.

Cette rue O’Reilly présentait un kilomètre d’étendue en défilé vraiment rebutant, occupé par des voitures de place aux roues caoutchoutées qui avançaient assez bien, mais aussi par des omnibustapissières aux roues ferrées qui patinaient sur un pavé atroce par trop souvent humide. De leur côté, les piétons n’avaient pour tout espace de passage, que deux trottoirs étroits à peine larges de quarante centimètres, où on devait sans cesse faire attention, pour ne pas se heurter, et pour ne pas descendre sur une voie qui n’avait guère d'écoulement d’eau, ses égouts s’engorgeant à certaines pluies qui causaient des bains de pieds. Aujourd’hui, la rue O’Reilly se parcourt des plus aisément, brille de propreté. Ses maisons massives ont des ouvertures larges,' au travers desquelles se voient de beaux magasins, d’avenantes salles de restaurants, aux murs blancs, où il fera bon d’entrer, tout à l’heure, dès que nous aurons trouvé un domicile.

Se loger, n’est pas une sinécure, dans une cité dont l’importance s’accroît d’une année à l’autre ; ces dernières huit années, la population a augmenté de 50,000 âmes, sans qu’aient été établies en proportion les maisons d’habitation. Sans doute, on y trouve déjà des hôtels-palaces, assez d’autres hôtels, plusieurs maisons meublées, mais insuffisamment de pensions de famille, sanctuaires tranquilles qui sont choses si appréciables durant un long voyage. Le moindre logis a des prix fort élevés : un simple lit ne s’obtient pas à moins de cinq francs. Ce tarif s’abaissera lorsque de nouveaux locaux auront été construits ; et les restau-

ranls plus nombreux pourront réduire leurs prix qui sont actuellement de quatre à cinq francs pour un repas ordinaire.

L’accroissement de la population nécessitera une augmentation de ressources, qui mettra en circulation des sommes plus considérables, et pourra amener une unification monétaire dont le besoin se fait sentir. Encore de nos jours, une extrême confusion règne parmi les monnaies ; des pièces d’or, d’argent, espagnoles, mexicaines, américaines, anglaises, françaises, circulent à des taux variés à dérouter la tête la plus solide.

Me voici enfin casé dans une maison privée dont Je veux décrire l’extérieur et l’intérieur. C’est plutôt un rez-de-chaussée peint en tons clairs, troué de larges ouvertures pourvues seulement de Persiennes, une à deux fenêtres et un portique. L’architecture courante montre un aspect uni, de simples barres de fer droites et deux montants de bois plein qui constituent l’entrée.

L’architecture soignée comporte un avant-corps à colonnes, ou de fausses colonnes cannelées, de grosses lanternes, des grilles de fer forgé en volutes capricieuses. A l’intérieur, un vestibule « zaguan », ordinairement vide, est occupé parfois sur le côté par une voiture aux roues grêles. Il se dirige vers une large baie à arcade en plein cintre, garnie de battants ferrés qui donnent passage vers l’intérieur proprement dit. D’abord une pièce rectangulaire, la salle à manger « comedor », avec table, fauteuils à pieds en patins permettant de se balancer. A gauche, une porte s’ouvre sur un salon « sala », meublé d’une table revêtue de

marbre, de fauteuils de rotin, d’un piano, de plusieurs tableaux, agrandissements photographiques de personnages familiaux et historiques. A côté, se trouve une chambre, « habitacion », décorée d une armoire à glace massive, d’un miroir sur socle trapu avec deux parties avançantes à tiroirs, d un lit volumineux à sommier en simples mailles d’acier qui supportent le minimum de literie. Cette chambre communique avec trois, quatre, cinq pièces identiques se succédant à la file, et chacune avec porte et fenêtre. La cour, ou <( patio », occupe un espace allongé au fond duquel est située la cuisine, « cocina », uniquement pourvue d’un fourneau massif en maçonnerie percé de peu de trous, et d’un ustensile populaire, un gros mortier en pierre poreuse filtrant l’eau. Toutes les pièces ont des murs simples, des plafonds hauts, un pavage presque uniforme de carreaux ou dalles larges. L’air circule largement par-dessus des portes résumées par deux petits volets courts, ou seulement des vitres enluminées. Des vitraux de couleurs vives variées, emplissent le cintre qui surmonte les deux grandes portes de la salle à manger. Agréablement impressionné par l’intérieur de la maison privée, au plan rigoureusement régulier, invariablement peinte en blanc, rehaussée d’encadrements bleus, j’arrive à un établissement où se coudoie un nombreux public.

C'est le restaurant, vaste salle aux murs impeccablement blancs, à larges tables rondes nappées de linge immaculé. Des repas sont servis : vers huit heures le petit déjeuner ou « desayuno », de dix heures à midi le déjeuner ou « almuerzo »,

de cinq à sept heures le dîner ou « comida ». D’alertes garçons, vêtus d’un pantalon et d’une simple chemise blanche, ou de couleur, viennent offrir une appétissante cuisine : nombreuses soupes, viandes en sauce, excellent foie de veau, hachis de viande fraîche ou de conserve, quantité de poissons, de riz blanc ou jaune, de légumes farineux, de fruits, de pâtes et gelées de goyave, ananas, coco, de confitures servies en même temps que le fromage pâte grasse. Un bon café se donne gratuitement. Comme plats vraiment spéciaux, on trouve ;

Patas ou ragoût de pieds de veau, aux pommes de terre, olives et raisins confits ;

Afiaco ou ragoût soit de bœuf, soit de porc, aux bananes, tubercules, calebasses et rondelles de maïs ;

Tasaio de Puerto-Principe ou hachis de viande de conserve, aux rondelles de patates douces mêlées de citron ;

Riz iaune aux petits morceaux de porc, jambon, ou moules ;

Farine de maïs au porc, poulet, ou crabes ;

L’aguacate, sorte de longue poire extérieurement verte ou violacée, et intérieurement jaune, contenant un beurre végétal à goût de noisette, qui justifie le proverbe : <( No puedo corner sin aguacate. »

Après avoir adopté la coutume générale de boire de l’eau glacée, parfois violée pour une demibouteille de vin noir corsé Rioja Clarete, ou de bière Palatine, ou Tropical, je m’assimile aussi à d’autres coutumes invétérées : me faire cirer les chaussures par de nombreux artistes habiles à montrer les avantages de différents cirages, et me faire

raser par d’autres nombreux artistes en concurrence extrême dans chaque rue. Sitôt que ces précautions étaient prises, j’étais prêt à visiter la ville.

Une rue soigneusement entretenue, au milieu asphalté, aux trottoirs cimentés, a une vogue justifiée, en ce qu’elle est l’artère où se trouvent réunis les plus beaux magasins. Cette rue Obispo renferme des produits de toutes nations, et beaucoup d’industrie française, cas qui prouve le bon goût havanais. Tant d’articles sont resserrés dans des vitrines assez étroites, suivies d’intérieurs profonds, le tout éclairé par une lumière tamisée par des stores qui avancent considérablement. D’aussi grands auvents de toile assombrissent moins d’autres magasins à articles espagnols aux tons clairs, dans certaines rues commerciales plus larges : San-Rafael, Neptuno, Galiano, et tant d’autres affichant ouvertement le commerce de détail, tandis que d’une manière moins apparente, le commerce de gros est situé dans la rue Rida. Sortant de cette paisible voie, où se traitent les grosses affaires, on trouve à bien des maisons en encoignure, de bruyantes boutiques, bodegas, où sont servis des verres d’eau, de vin, comptoirs entourés d’étagères, d’articles de consommation et de ménage. Des marchands intéressants de silhouette déambulent : polisseur de petite charrette pleine de quincaillerie ; porteur de massive boîte vitrée surchargée d’articles de colportage bon marché, ayant fait nommer leur vendeur baratillero.

Allons au marché. Celui-ci, nommé Plaza del Vapor, est une vaste construction au pourtour

en arcades, et .au milieu composé d’une cour sectionnée en galeries qui abritent un fourmillement extraordinaire. Cette activité s’explique par l’important marché municipal qui assure quotidiennement l’existence urbaine. Des milliers de choses sont vendues ; surtout deux espèces de produits présentent des variétés intéressantes.

Les légumes comprennent : plusieurs genres de pommes de terre, ordinaire, commune malangua, douce honiato, longue yuca, volumineuse name parfois aussi grosse qu’un enfant d’un an étendant les bras ; challote, sorte de grosse noix verte de forme tourmentée, qui donne après cuisson une bonne pâte semblable à de la purée ; quimbombo, cornichon pointu à côtes, de goût agréable.

Les fruits consistent en : oranges à peau verte ou rouge ; mangues jaunes cœur et abricot ; sapote, sorte de pomme gris-rougeâtre à chair de nèfle se détachant par quartiers pleins de noyaux noirs comme des moules ; caïmito, sorte de grosse pomme violette à chair cramoisie de figue ; mamey, sorte de petit melon beige-poussiéreux à chair pourpre, douce, consommée ordinairement avec de la glace pilée ; rnaranon, forme de piment mou, jaune ou rouge, à curieuse graine extérieure et à chair blanche fondante ; guanabana, forme de grosse fraise vert foncé à piquants, à pulpe blanche très rafraîchissante ; ananas vert ou jaune ; anon, espèce de pomme de pin ; mamoncillos et hicaeos, petites prunes ; guayaba, petit citron jaune au goût âpre, employé pour faire de la confiture ; pomme rosée au goût fin ; tamarin ; papaye ; grenade ; canitela ; fruta bomba ; bananes jaune ou rouge ; et enfin le coco et la canne à sucre.

Ne négligeons point la poissonnerie qui expose des spécimens savoureux : le pargo, le Colorado, le guagancho, le robalo, la sierra, la picua, une morue cherna, une carpe biaiaca; la sole et le turbot sont peu consommés par les habitants.

Au premier étage, on est gaiement surpris par une colonie extraordinairement animée d’animaux vivants : poulets, coqs, canards, pigeons, pintades, dindons, oiseaux, lapins, etc. Une avenue de volières de toutes tailles et de toutes nuances claires serait assurément un lieu de captivité agréable, si un triste sort n’était annoncé par des escabeaux et des échelles aidant à la capture par de petites cages étroites, prochains lieux de tortures, et de larges écriteaux indiquant des vendeurs inhumains... surtout un qui affirme nettement sa cruauté par son enseigne : el siboney, le sauvage.

Autour du marché, des cavaliers emportent des volailles et des cannes à sucre qu’ils vont vendre par la ville ; des charrettes à capote apportent les fruits de la campagne. De nombreux gamins, amusés par mon chapeau haute forme, me lançaient des pommes, en disant que je portais une bombe à la dynamite. Je dus abandonner ce couvre-chef impopulaire en cette région, pour le panama, avec lequel je continuai ma course.

Une chose saisit vivement, en ces parages tropicaux : c’est que, suffisamment pourvus de légumes farineux, de fruits, de poissons, ils ne le sont pas en légumes secs, denrées et viandes de conserve. 25,000 tonnes de haricots blancs, noirs, rouges, de pois, de farine, de riz, de saindoux, de bacon, de jambon, de viandes salées de l’Amérique

du Sud, viennent mensuellement approvisionner les magasins de vivres. Ces maisons importatrices se trouvent dans toutes les voies et sont une occasion de richesse pour leurs tenanciers. Telle est leur importance, qu'elles nécessitent l’existence d’une Bourse.

La Lonja de Viveres a pour but de faciliter les rapports de la vente et l’achat. Moyennant une cotisation mensuelle de cinq francs, n’importe quel commerçant, grand ou petit, peut venir examiner, comparer, acheter les produits alimentaires, et pour vingt-sept francs cinquante, le même commerçant peut exposer, offrir et vendre ses produits. Une grande quantité d’étalages, longs d’un mètre, montrent les échantillons de denrées les plus variées, qui rendent aisées une masse de transactions journalières, de sept heures à dix heures du matin. Ainsi les denrées venant d’importateurs, d’entrepositaires,, même de petits détaillants, sont vite connues publiquement, et passent aussitôt entre les mains d’autres importateurs, entrepositaires, petits détaillants. Cette Bourse a obtenu tant d’adhérents, qu’en seize années elle est devenue toute-puissante. Non seulement, elle a pu servir des dividendes de 10 à 12 pour cent représentant un total de 592,800 francs, mais elle a encore soutenu des œuvres bienfaisantes patriotiques, avec 148,200 francs, et elle a réussi à faire monter son capital de 2 millions 494,000 francs à une somme permettant la construction de la Lonja del Gommercio, nouvel édifice ayant coûté 4 millions 160,000 fr., étendu de 2,485 mètres carrés, haut de cinq étages, et renfermant tous les négociants de marchandises en général.

Passons maintenant de la ville commerciale à l’intensité de vie extraordinaire, à des quartiers plus calmes, qui servent surtout à l’habitation.

11 est des voies d’empreinte aristocratique qui impressionnent favorablement le visiteur. Une perspective du meilleur goût est une avenue bordée de gracieux lauriers, et de plaisantes maisons blanches aux pierres et colonnes irréprochables ; avenue qui s’étend jusqu’à un point au cachet fort élégant, un kiosque, derrière lequel est situé au delà d’un bras de mer, d’une façon très heureuse, un phare. Cette promenade Marti ne porte aucun tort à d’autres voies charmantes : la corniche du Malecon, qui est d’un côté voie riveraine de la mer, et d’un autre square riverain de l’entrée du port orné d’une statue de Neptune ; le boulevard de l’Indienne aux arbres élancés, plantés jusqu’à une fontaine à statue de marbre d’une femme indigène incarnant l’ancien temps cubain ; le parc de Colomb à carrés de palmiers ombrageant une vasque, repaire d’une famille de crocodiles ; la longue avenue Carlos-III étendant une infinité d’arbres et de petites statues, presque des sujets de pendules ; le quai Alameda-de-Paula, aux rangées d’arbres touffus, en vue d’un port étourdissant de vie. Un pivot d’animation, c’est le carrefour Muelle-de-Luz, et la place San-Juan-de-Dios, est un autre centre, mais moins pittoresque, en terrasse plantée d’aulnes, d’où partent les tramways se dirigeant vers les rues bourgeoises : Cuba, Habana, Aguiar, Concordia, Consulado, San-Lazaro, Manrique, Reina ; vers les rues populaires : Belazcoaïn, Dragones, Gloria, Sitios, Figuras^ ces deux dernières aux curieuses impasses remplies de réduits ouvriers,

enfin vers un défilé entre mille colonnes peintes bleu, mauve, rose ou vert : la rue Calzada-del- Monte. Après cette voie originale, on s’arrête sur la petite place Albear, avec la statue de cet ingénieur des eaux de ta ville, et on se repose sur une grande place qui rallie les principales rues urbaines.

Le Parque Central, orné d’un monument au héros patriotique Marti, œuvre du sculpteur Vilalta Saavedra, est au milieu des meilleurs hôtels, cafés, cercles, théâtres, constructions en pierres, de bonne hauteur, sauf un bloc resté longtemps en rez-de-chaussée ouvert de quarante portes. Inachevée longtemps faute, de fonds, la Manzana Gomez, qui valait 988,000 francs, valut jusqu’à 4 millions 940,000 francs, rapporta en location 115 francs par mètre carré, et 1 million 482,000 fr. pour la totalité. Cette plus-value permit la création d’étages supérieurs. Des améliorations transformeront aussi des terrains vagues, pierreux, herbeux, et un campement de wagons de la gare Villanueva, appelés forcément à être le plus beau quartier de la ville.

Des édifices publics ont un assez bon aspect ; cependant certains sont minés par l’humidité de l’air tropical, tel le vaisseau en pierres jaunes poreuses de la cathédrale à deux tours, datant de plusieurs siècles. Moins antiques, d’autres églises sont mieux conservées : l’élégante los Angeles, la décorative Merced, avec imitation de grotte de Lourdes, la sculptée Santo-Domingo, d’autres sanctuaires religieux ouverts à certaines fêtes : la chapelle des Jésuites de Belem, qui célèbre la Saint- Ignace, la chapelle des Carmes de San-Félipe, otl

est célébrée une messe de minuit aux sons d’un piano, d’une clarinette, de castagnettes, d’un triangle, d’un tambourin, de cris de coq, et un édifice qui offre, en novembre, à la Saint-Christoiphe, une messe rappelant la première dite au pays cubain en 1519, sous un arbre cotonnier ; le Templete a de petites proportions, une nef de marbfe, des colonnes de temple grec, date de 1828 ; il renfermait des bijoux et ne montre plus qu’un tableau ancien. C’est un dernier vestige de ce début du xvf siècle à la création de l’agglomération havanaise nommée primitivement « Port Carénas ». A citer enfin une grande prison pouvant contenir 5,000 détenus et les corps de logis d’un arsenal.

Des faubourgs s’étendent : un fort joli par sa nouveauté est le Vedado, longue suite d’avenues somptueuses et de riches villas, exposées à l’air salin ; plusieurs files d’excavations dans le roc continuent des établissements de bains. Ces parages salutaires étaient autrefois propriété privée et chasse gardée. En outre, d’autres, salubres, attirent une assez nombreuse population : celui du Gerro, long, tortueux, à maisons confortables, séparées çà et là par d’agréables palmiers ; celui de Jésus del Monte, étendu, où les maisons offrent une succession de vérandas pittoresques à colonnes de bois ; et celui de Régla, irrégulier, aux maisons ouvrières.

Des environs, marqués chacun de leur caractère propre, se présentent : d’un côlé, des prairies marécageuses s’élèvent vers des éminences plates à buissons boisés entre lesquels sont Guana-

bacoa, petite ville active de 14,368 âmes, et Cojimar, station balnéaire ; d’nn autre, des mamelons sont surmontés souvent d’un bosquet et d’une maison à tour-terrasse, et s’agrémentent de cultures, de villages de plaisance Arroyo-Apolo et Arroyo-Naranjo aux gracieuses maisons de bois peintes en bleu, proches d’une vallée verdoyante à perte de vue ; d’un autre côté, une plaine en entonnoir montre des propriétés remarquables par une végétation luxuriante : Quinta-del-Obispo et Quintade-los-Molinos plantée de rosiers, d’araucarias, de palmiers énormes, d’un arbre curieux sculpté de noms historiques. Enfin une plaine découverte offre de loin en loin des oasis verdoyantes, entre autres une avenue de 176 palmiers, et las Delicias, parc de 76 essences d’arbres fruitiers, décoré de pièces d’eau, de volières d’animaux, de statues dont la Vérité, par Mercié. Il y a aussi une jolie chapelle, et une villa crénelée, composée d’une salle à manger sculptée, un salon hlanc et or, un salon vert à fresques, un salon turc et une salle de billard. Au sortir du plus luxueux cottage havanais, un des rares possédant des vitres, une route conduit à une petite gorge enserrant la capricieuse rivière Âlmendares, détournée par un système de siphon vers un tunnel surmonté de deux kiosques, en un endroit appelé Vente.

Plus loin, vers l’ouest, une promenade intéressante se fait vers ; Puentes Grandes aux riantes maisons s’échelonnant sur une pente rapide et tournante, Marianao, petite ville de plaisance de 6 332 âmes, étendant sa note claire jusqu’à une petite haie, à bains de mer. Après une villa de l’ambassadeur américain, lourde construction cubique.

une rue principale ornée d’un pin élégant de haute futaie et le ravin embroussaillé du pont de Lisa, commence la route proprement dite. Le chemin se fraie entre taillis verts, cultures de bananiers, de tabacs, plusieurs sortes de palmiers, dont certains au fût enflé, entre des propriétés qui s’interrompent à l’apparition d’un village jalonné de nombreuses lanternes-reverbères, Arroyo-Arenas, suivi de bois, où est un arbre auquel furent pendus deux indigènes en temps insurrectionnel, et d’un village prospère par des cultures d’ananas.

L’ananas est une exploitation aisée qui donne des produits de deux sortes, pina blanca de Habana, et pina de la tierra. Ces espèces rendent des fruits en un an à dix-huit mois ; de mars à juillet se récoltent jusqu’à 18,000 douzaines, par 13 hectares 1/2 Au bout de trois ans, après 20,800 francs de frais, peuvent revenir 54,000 douzaines qui donnent un profit net de 50,960 francs. Aussi, annuellement, toute l’île arrive à produire 25 à 30 millions de kilos valant environ 5 millions 200,000 francs, et en 1907 ont été exportés 18 millions 831,165 Mos valant 3 millions 693,606 francs.

Punta-Brava cultive l’ananas en des sillons très réguliers. Des champs formaient ensemble, en 1904, 2,600 hectares, en cinq propriétés, donnant plus de 2 millions de douzaines de fruits, une d’entre elles exportant plus de 250,000 douzaines. Mais tous ces ananas, aux tiges imitant des pointes de fer peintes en gris, s’éclipsent entre des touffes

1. Cette mesure correspond à l’unité de superficie cubaine la caballeria.

épaisses de palmiers. A mon passage, bien des milliers de ces arbres encombraient tellement un proprietaire, qu’il p’arrivait à les réduire qu’en offrant des primes très élevées.

Disparaissant sous une telle végétation, le hameau de Cangrejeras, pourvu d’une salle d’empaquetage fruitier, est le dernier site à voir à 18 kilomètres de la Havane, sur une des belles routes cubaines de 92 kilomètres allant à San-Cristobal. Au retour, est pris à Marianao un tramway électrique qui dévore 8 kilomètres et traverse les gentilles stations d’un plateau en vue de la mer, au bout duquel se voit la pittoresque embouchure de Chorrera, embarrassée de canots et de filets de pêche.

La Havane améliore chaque jour son organisation intérieure, et déjà se montrent des institutions organisées d’une manière parfaite et spéciale.

A mon passage, le corps des Pompiers, composé de 520 hommes volontaires, était payé annuellement par le public ; les commerçants donnaient 3,540 fr., vingt compagnies d’assurances d’incendie donnaient 39,960 francs, la municipalité versait 109,000 francs, et l’Etat souscrivait 60,000 francs. Ensuite la corporation de la Police réprimait la criminalité qui s’était abaissée de 75 pour cent. Chose curieuse, un aussi bon résultat était produit par très peu d’hommes : environ 1,100 qui représentaient à la fois la brigade de sûreté et la brigade secrète. Un personnel si peu nombreux était souvent sur les dents, tous les quatre jours soumis à trois jours de service de quinze heures, auxquels s’ajoutaient les services de réserve et de patrouille.

K IRAVERS CUBA

Il est vrai qu’une émulation intelligente existait parmi ces agents qui faisaient partie, avant les insurrections, du barreau, de la médecine et de l’armée. Tout ce monde policier, recruté et avançant par examens, était composé d’individus rendus inamovibles par une loi. Il accomplissait son métier avec une sollicitude telle, que certains de ses représentants n’hésitaient pas à se rendre à cheval pour simplement prévenir des pillages de poulaillers fréquents au Vedado. Enfin les moindres délits étaient annoncés par un précieux téléphone, mettant tous les coins de rue en communication avec un poste avertisseur central, Gamewell et C“.

De cette façon, tranquillisés sur leur sécurité personnelle, les Havanais peuvent sortir à l’aise. Ils y sont engagés par un climat acceptable. Il est utile de dire qu’une même chaleur ne sévit pas d’un bout de l’année à l’autre ; des différences existent au point de former deux saisons. L’hiver, le thermomètre s’abaisse jusqu’à 9 degrés, quand, en été, il monte jusqu’à 40 degrés centigrades. Sans tenir compte de tels écarts thermiques, ni d’une altération anormale produite à peu près tous les cinq ans par un cyclone, on doit plutôt s’occuper des conditions météorologiques courantes. Chaque année, d’octobre à juin, la chaleur journalière est : le matin 24®, à midi 28®, le soir 20; et de juin à octobre, le thermomètre accuse : 26®, 30® à 32®, et 27®. Ces derniers temps, surtout septembre, sont attéhués par une pluie bienfaisante tombant l’après-midi, et diminuant la température rendue ainsi plus agréable que celle invariablement sèche et chaude des mois d’hiver. En résumé, tous les jours de l’année of-

A HtAVliRS CUBA

freiil du matin au soir une variation de cinq degrés, ce qui constitue de bonnes conditions favorables à la vie.

Une atmosphère salubre est entretenue par des mesures d'hygiène très prévoyantes, lous les établissements publics, surtout les fabriques de tabac, sont contraints d’éliminer les résidus des nombreuses expectorations ouvrières. Chaque habitant doit entretenir sa maison, jeter ses déchets de toute nature, boucher les puits, cuves et bouteilles d’eau ; il doit avoir un évier à bon robinet et un closet à chute aquatique, aspergés parfois de pétrole, mettre un crachoir dans sa maison. Toute maladie contagieuse doit être déclarée à un médecin et à un inspecteur, et oblige le malade à rester claquemuré chez lui où il est scrupuleusement surveillé par un garde. Ensuite il fait désinfecter son home par le formol et le sublimé corrosif. Ces douze précautions suivies ponctuellement donnent les meilleurs résultats.

La précaution de ne plus laisser découverte ou stagnante l’eau empêche l’éclosion des moustiques, de la femelle du stegomyia lasciala aux pattes postérieures portant trois raies blanches, dont les victimes transmettent au bout de onze jours, la fièvre jaune. Et la mesure interdisant de laisser traîner les crachats, empêche l’arrivée de la tuberculose. La fièvre jaune a maintenant entièrement disrjDaru, et la tuberculose est de plus en plus près d’abdiquer son rôle dévastateur, qui décimait les 4/5‘ de la population. Un examen minutieux de tous les immigrants rend impossible aussi l’accès des maladies venant de l’étranger. Surtout les pau-

vres, exposés à négliger l’hygiène, sont obligés de purger une quarantaine au lazaret de Mariel, ou un minimum de cinq jours d’observation à l’établissement deTriscornia.

Toutes ces sages mesures sont dues à une administration remarquable. Cette dernière, composée de 368 employés, de policiers examinant chaque quinzaine les domiciles, et de médecins qui répandent les préceptes de salubrité dans les agglomérations ouvrières, dépend d’un vasie service sanitaire répandu dans tout le pays cubain, qui comprend 82 conseils d’hygiène municipaux. Ces derniers dressent la statistique de la mortalité générale descendue à 12,93 pour 1,000 âmes. Tant de conseils, dont certains ont installé gratuitement des consultations et procurent les remèdes, dépendent d’un conseil supérieur de la santé publique, dont les chefs montrent avec un juste orgueil un institutlaboratoire gouvernemental, supérieurement établi.

Par de gros sacrifices pécuniaires qui atteignent par an plus de 5 millions de francs, l’Etat cubain entretient une salubrité, améliorable encore par des sanatoria, dans un pays entier, ayant besoin de moins en moins de ses 30 hôpitaux. Et sa capitale aussi utilise graduellement moins trois grands asiles, et d’autres : San-Antonio, qui traite les maladies secrètes ; Animas, la fièvre jaune ; Mazorra, les aliénés ; et Beneficencia, qui hospitalise des enfants, ravissants, surtout lorsqu’ils roulent sur des nattes à l’heure de la sieste. La mortalité havanaise, descendue de 45 à 21 pour 1,000 âmes, est puissamment enrayée encore par les soins donnés sans compter par de puissantes sociétés particulières. Il est rare de voir pareille

pililanthropie à celle que montrent surtout trois maisons de santé

La Quinta de salud Benélica, la plus ancienne, n’est pas très vaste, mais deux autres maisons similaires montrent, par une installation empruntée à de nombreuses nations, tous les bienfaits des plus modernes méthodes antiseptiques préconisées par Pasteur, Championnière, Terrier en France, Lister, Horsley en Angleterre, Albert en Autriche, Bergmann en Allemagne, et Gutierrez en Espagne.

La Quinla de salud Couadonga, sous la protection d’une vierge, soigne 200 malades ; certains passent dans un joli pavillon d’opération, et les convalescents, dans un autre superbe pavillon d’hydrothérapie et de gymnastique, situé dans un parc riant, renfermant aussi une élégante chapelle.

La Quinla de salud de la Purissirna Concepdon, sous la protection d’une autre vierge, soigne 700 malades de toutes nations, occupant des logis pavés en mosaïque bleue. Leurs cas sont étudiés dans un beau laboratoire, et leurs aliments élaborés dans une spacieuse cuisine. Cet établissement possède une porte de sortie en arc de triomphe.

La Quinta Covadonga a montré en quatre années, de mars 1897 à juillet 1901, 2,057 survivants sur 2,066 opéi’és, une mortalité de pas plus que 4,35 pour 1,000 âmes ; et la Quinta de ta Purissirna Concepcion a montré en un seul trimestre une mortalité de rien que L'iô pour 1,977. De tels résultats sont d’autant plus appréciés qu’ils sont obtenus gratuitement pour les malades, parce qu’une infinité de sociétaires paient des cotisations mensuelles de un peso 1/2 argent espagnol, ou 5 fr. 25, qui

A rnAVKUS CUBA

couvrent en même temps l’instruction et le plaisir offerts libéralement surtout par trois institutions de très grande envergure.

Ces cercles, qui ne remontent pas à plus de 25 années, succèdent à une première organisation du milieu du xix® siècle. Casa de Larrazabal, et à d’autres : del Rey, Garcini, Integridad, Nacional, Catalanes, plus heureuses qu’une tentative particulière d’un jeune docteur créateur d’un sanatorium et d’une école d’infirmières. Elles furent établies pour servir de lieu de réunion et venir en aide aux gens arrivant en contrée cubaine, non pas pour de passagères situations administratives, mais plutôt pour un but plus intéressant de colonisation. Elles se composent d’hommes de tout âge, de toutes classes, de toutes professions, de souche castillane par leurs parents habitant l’île ou l’Espagne. Principalement certaines provinces de cette dernière fournissaient un fort contingent venant coloniser, qui eut le bon sens de se grouper en grandes sociétés de réunion devenues très prospères.

Le cercle de la Quinta Benéfica se nomme Cenlro Gallego, est ouvert aux gens de la Galice, au nombre dépassant 15,000, qui constituent une association suffisamment riche pour pouvoir prendre sur ses ressources, 2 millions 250,000 francs employés à l’acquisition de maisons de bon rapport, comme le grand théâtre national.

Le cercle de la Quinta Cavadonga se nomme Cenlro Asturiano, est ouvert aux gens des Asturies, au nombre dépassant 20,000. C’est une association au capital de plus de 2 millions 500,000 fr., propriétaire d’un des premiers immeubles citadins

aciielé 400,000 Irancs, transformé à raison de

500.000 francs, devenu superbe avec escaliers de marbre, salles avec lustres en cristal Baccarat, salon de sessions avec tableaux de présidents et une bannière joliment brodée des écussons de la Havane, de Cuba, des Asturies, d’Espagne.

Cette société sert une rente annuelle de

75.000 francs aux écoles publiques, et consacre aussi une somme importante à faire des cours do grammaire, géographie, histoire, français, anglais, calcul, sténographie, dactylographie, dessin, commerce, cours s’adressant aux deux sexes.

Le cercle de la Quinta Purissima Concepeion, SC nomme Centro de Dependientes, est ouvert à toutes sortes d’employés commerciaux et fonctionnaires, reçus dès l’âge le plus tendre, jusqu’à cinquante ans ; ces membres personnifiient les différentes provinces espagnoles. Cette association, comprenant plus de 30,000 adeptes et en inscrivant 1,200 par mois, possède un capital allant au delà de 2 millions 079,513 francs, et est propriétaire du plus bel immeuble havanais inauguré ces dernières années, flambant neuf, à pierres et fenêtres en doubles arcades aux trois étages revêtus de marbre. Il est composé : 1" de cabinet de consultations médicales, douche, gymnase, classes d’instruction primaire, langues étrangères, commerce, machine à écrire, cours de coupe pour les enfants des associés ; 2“ de bibliothèque, salle de lecture, de jeux, café, bureaux de direction, et enfin 3” d’un immense salon de fêtes mesurant plus de 3,000 mètres carrés de superficie. Ce local est le quartier général d’une trentaine de succursales. Tout autres étaient les débuts pénibles des premières années

vers 1880, lorsque l’installation était mal jugée par les commerçants.

A la suite de ces grandes entreprises de secours mutuels qui prouvent la vérité du précepte « l’union fait la force », des cercles ordinaires paraissent assez importants : un étranger allemand ; un artistique, littéraire, mondain, l’Ateneo ; un sportif, Union-Club ; un maritime, Havana Yacht Club ; et un autre encore plus élevé, de 2,500 membres, le Casino espagnol, avec salons de réception, ornés de tableaux historiques de la péninsule et possédant des salles d’instruction de français, anglais, dessin, etc. Ce dernier cercle, qui a de nombreuses succursales en province, est suivi de bien d’autres cercles plus petits qui répondent à toutes les classes des races blanche, mulâtre, noire, surtout le Progreso, le Pilar, le Gardénia, la Divina Caritad, le Lazo de Oro, le Cocheros, le Maine et l’Union fraternal. Ces créations, dites sociedades, montrent à quel suprême degré la Havane met en pratique l’excellente idée de se réunir, qui entraîne forcément celle de se divertir.

Page 1