‹ A travers Cuba, récit de voyage descriptif et économiqueChapitre 3 sur 13 · SUITE DE LA HAVANE · texte numérisé non relu

SUITE DE LA HAVANE

Divertissements, carnaval. Portrait et coutumes des Cubaines. Réceptions de l’étranger et entre habitants. Races, religions. Portrait et coutumes des Cubains. Instruction, Université, Bibliothèque, personnages illustres. Les forts. Le culte des morts. Société conseillère des affaires nationales, la République, son organisation intérieure, ses rapports avec l’étranger, renaissance commerciale, ressources douanières, appel au capital étranger, mécontentements politiques dans le pays, occupation américaine, seconde République, certainement définitive.

S’égayer est le fait naturel d’une grande cité. Certains agréments, unis à une température convenable, n’avaient pas encore réussi, jusqu’à ces dernières années, à attirer les étrangers que la crainte de la fièvre jaune éloignait. Mais, depuis que des mesures sanitaires ont écarté tout danger du fléau, bien des habitants des Etats-Unis, fuyant le froid, viennent hiverner. Plus de 12,000 touristes viennent annuellement s’assimiler aux mœurs américaines créoles, car l’attrait de l’inédit est atteint à LA HAVANE, qui est de plus en plus une station d’hiver : la Nice de l’Atlantique.

De décembre à mars, si on veut visiter le soir un blavanais, on va à un échec certain, tant chacun est occupé. Le mondain va : au plus grand théâtre, à des soirées intéressantes des principaux cercles,

à des bals extrêmement choisis, en promenade de voiture, à une audition de bons concerts en plein air, et à la consommation de glaces dans des cafés très selects. Le bourgeois ordinaire se distrait en des théâtres de second ordre, des soirées de différents cercles, des bals populaires, une pronrienade à pied, l’audition de musiques publiques, des rafraîchissements pris à de nombreux cafés largement ouverts. Le moindre individu de couleur même assure sérieusement être pris par son théâtre, ou son cercle, son bal, sa promenade pédestre, sa musique, son café ou... ses plaisirs affectueux.

Cet emballement général vient de ce que les amusements havanais sont très variés.

Le Théâtre National est la salle de spectacle type des pays tropicaux : cloisons ajourées en Persiennes, vastes corridors, foyer-fumoir dans une cour, loges à séparations courtes, sièges de rotin, sobriété d’ornements, ton clair mettant en relief les habits noirs des hommes, surtout les toilettes coquettes des femmes. Cette première scène de 4,000 places, construite en 183'7 sous le gouvernement du général Tacon, reçoit des troupes artistiques étrangères : espagnoles (Guerrero, Thuillier), italiennes (Tetrazzini, Reiter, Duse), françaises, (Coquelin, Réjane, Sarah Bernhardt). Ces artistes font payer 10 francs une simple entrée promenoir, supplémentée de 10 et 15 francs pour un fauteuil ou une loge, prix d’amateur que les Européens hésiteraient à payer, même pour des opéras très couleur locale, tels que Zilia, Czarina, Balthazar, du compositeur cubain Villate. Le peu de durée de la saison théâtrale explique cette facilité de dépenser;

il est vrai que la littérature dramatique castillane donnée par les théâtres Payret et Albisu, les variétés et pièces indigènes du théâtre Marti, sont de prix plus accessible.

Un petit théâtre, Alhamhra, monte des revues. Une de celles-ci montre l’amour national représenté par un cuirassé atteignant New-York, pour obtenir un traité commercial de réciprocité propice aux trois exploitations : sucre, tabac, café. Le bateau arrive jusqu’aux glaces où est arboré le drapeau cubain vainqueur, qui étend partout son influence. Une autre trahit l’esprit satirique insulaire, se moquant d’un long chemin de fer central, avec des wagons cahotant, culbutant, et un trajet se déroulant à travers des villes, sucreries, frondaisons de palmiers. Ces petites pièces, à vérité précise de description de mœurs et de décors, agrémentées de danses pittoresques et de chants, sont rendues par des acteurs d’une conviction exubérante.

D’autres distractions locales sont offertes : le Parque Palatino est un jardin où sont prodiguées les réjouissances de toute nature, composant un véritaWe Eden. Jai Alai, qui signifie « jeu gai », est une vaste salle à gradins bondés de bruyants spectateurs et parieurs, dans laquelle des hommes adroits, rapides et souples, comme Macala, Arnedillo, Trecct, Navarrete, font valoir le très intéressant /eu de paume pelote d’origine basque. Un autre vaste espace à l’air libre, une prairie est occupée par un jeu de paume très répandu aussi dans les campagnes, surtout dans sept villes organisant des concours, le base hall, d’origine américaine. Les eaux de la mer voisine donnent lieu à des ré-

gates. La bicyclette est un passe-temps tellement accaparé par le monde noir, que le blanc s’adonne au cheval, à l’automobile qui prend de plus en plus d’extension, prouvée par des courses de vitesse rondement accomplies sur route de 92 kilomètres allant à San-Cristobal. Ce genre d’épreuves s’étendra sur des routes de 400 à 500 milles ; il y aura comme récompenses cinq coupes, divers objets d’art, et un prix de la Havane, d’environ 100,000 francs. L’exercice au grand air est encore peu goûté par l’élément féminin, peu enclin à délaisser un intérieur agréable, pour s’adonner aux tennis, pique-niques, promenades pédestres et rêveries sur les plages balnéaires. L'exercice à peu près unique que pratiquait jusqu’en ces derniers temps l’élément masculin, était l’escrime, apprise dans un but utile, pendant bien des années de troubles et de mésintelligences entre membres de la presse, entre autres les scandales créés par le Benconcentrados, journal aux rédacteurs mordants qui ne furent sauvés que grâce à la clémence du président de la République. .Actuellement, rescrime n’est apprise qu’en vue de l’agrément ; d’ailleurs les Havanais se portent de plus en plus vers le plaisir qui s’exprime surtout à une époque annuelle toute en liesse.

Le Carnaval est représenté en bien des pays allégoriquement par un personnage gai, ridicule, qui est promené en vue d’être inhumé, tandis qu’ici, il est plutôt gai, franc, retenu complaisamment cinq semaines ; et surtout les jours dits Carnaval, Pinata, Fie/a, Sardina, Figurin, ne sont autres que des dimanches infiniment goûtés par moi.

J’ai vu la première Promenade Marti emportée

dans un tourbillon du cachet le plus mondain : des cavaliers dont la monture avait la queue ramenée en avant, et sa naissance ornée de jolis nœuds ; des voitures à deux roues, attelées en tandems élégants ; des équipages à deux et quatre chevaux brillamment harnachés noir, jaune ou blanc, à cochers nègres vêtus de toile blanche, coiffés de chapeaux gris, et portant une petite trompe en forme de cor. De luxueuses automobiles avançaient ; des piétons lançaient des serpentins multicolores, et certains, une poudre qui argentait les robes et chevelures féminines.

J’ai vu aussi des rues secondaires envahies par un brouhaha extrêmement populaire : des cavalcades variées, avec des grottes de sauvages indiens opposés à la moderne république ; des petites sociétés de race de couleur, aux hommes porteurs de lampions et femmes costumées de rose, ayant des chapeaux de paille effilochée guanos ou des toques à. plumes blanches. Ces processions avançaient en chantant. I-a plus curieuse était une Chinoise entourée d’un nombreux personnel des deux sexes, porteurs de lanternes, parasols, déguisements et diadèmes originaux, exécutant en marchant des danses en avant et en arrière. Ensuite, on voyait des jeunes gens en culotte courte jaune et en bérets rouges, formant un carrousel pédestiœ espagnol, frappant les unes contre les autres des baguettes de bois, au son bref, agrémenté d’un piston. Puis se trouvaient un gamin accoutré d’une peau d’ours ; un nègre cousu dans un sac laissant pendre de la bourre de matelas ; une jeune cuisinière portant sa batterie de cuisine. Des explosions de pétards résonnaient dans bien des rues de la ville.

A l’intérieur des maisons régnait autant de joie. C’étaient des bals de bon ton, aux ravissantes toilettes décolletées et graves d’habits noirs, revêtant l’aristocratie réunie au Casino espagnol, à Y Athénée, à ÏUnion et à un autre cénacle étranger. Des bals travestis étourdissants, réunissaient une nombreuse assistance moins aristocratique exprimant un goût très net à se masquer pour se distraire mieux en certains endroits spéciaux d’un intérêt différent : le grand cercle des Dependientes, aux immenses salons et salles encombrés de gentils couples de danseurs de douze à dix-sept ans, employés, accompagnés de leurs parents ; le grand cercle Asturiano, aux deux vastes salons en enfilade et salles, embarrassés de couples de danseurs plutôt adultes, employés ou indépendants, suivis de leurs familles. Après le même genre de danseurs rencontrés au cercle Gallego, environ six sociétés d’instruction et de plaisir, de instruccion y recreo, recevaient une charmante jeunesse dansante, escortée des siens, voulant se rapprocher de la bourgeoisie. Dans toutes ces réunions, se montraient maints visages féminins extrêmement gracieux, les uns à découvert, les autres masqués. Après des soirées de bon aloi passées surtout aux bals Pilar et Progreso, pleins d’entrain, je passai mon temps dans des assemblées plus libres ; bals de théâtre, entre autres le Tacon, égayé par la présence des danseurs populaires Dalleras et la mulâtresse Valdès ; le centra Cubano aux jeunes couples amoureux, et le Matadero, destiné aux ouvriers de l’abattoir.

De la classe la plus basse, je me dirigeai vers de plus intéressants bals des gens de couleur. Des

distinctions sont établies parmi eux, tellement, qu’existent multitude de clubs correspondants à maints genres de mulâtres et nègres, par exemple : ceux plus ou moins éloignés de la souche africaine ; ceux ayant ou n’ayant pas un ou plusieurs des leurs dans la domesticité ; d’autres plus ou moins distants de l’époque où des membres de leur famille étaient esclaves ; enfin ceux qui présentent des degrés plus ou moins accentués de la race noire. Il est assez difficile de s’introduire dans ces cénacles, surtout au Maine, au Cocheras, au Lazo de oro, et à la Divina Caritad. Au Gardénia, j’étais reçu par une négresse imposante, qui encourageait majestueusement mon entrée ; dans une salle pourvue d’un excellent orchestre, dont un bon piano Pleyel, dans d’autres animées d’hommes en smokings ou habits impeccables, et de femmes en toilettes élégantes. Certaines étaient couvertes d’un uniforme rouge, de bonnets pointus, et portaient un sabre de bois ainsi qu’un emblème marqué « Jeanne d’.Arc ». D’aussi valeureuses guerrières constituaient une comparsa, c’est-à-dire groupe. Chaque cercle a ordinairement plusieurs groupes, et cela se présente dans plus de 50 sociétés citadines. Une, la plus importante et la plus compliquée, l'Union Fraternal, possède non seulement des groupes <( jeunesse florissante » et « jeunesse capricieuse », mais procure aussi l’instruction, les distractions, les secours médicaux et pécuniaires couverts par 50,000 francs de cotisations annuelles des membres qui paient hebdomadairement 1 fr. 50, ou 2 fr. 25 et 2 fr. 30 pour trois ou quatre têtes. Les soirées y sont réglementées avec un ordre parfait, partagées en demi-heures de repos, suivies

de demi-heures de danses, coupées elles-mêmes de pauses. Tout se passe avec une correction voulant imiter celle des meilleures sociétés de la race blanche.

Tout ce monde moyen se livre à la danse, mise en vogue par un jeune monde féminin d’un entrain inouï, interprétant des pas variés. A mon passage, les plus connus étaient : la habanera ; le rigodon ; un américain two steps accompagné de l’air Hiawalha ; la valse Strauss, notre valse européenne peu pratiquée depuis des années, parce que le climat chaud fait préférer une rotation plus calme qui est la danza encore réduite dans la vais tropical, enfin complètement réduite dans le Danzân.

Dernière création ingénieuse : minime animation giratoire, minimes sauts polkés, et minimes changements de côté ; ensemble de mouvements mignards. De tels piétinements ne mènent pas loin, se confinent à une station sur place, permettant aux couples d’être ordonnés et isolés. A travers cet ensemble clairsemé, on peut aisément se promener. Face à face, cavaliers et dames, ont une expression sérieuse correspondant plus ou moins au genre de silhouettes. Un bon aspect résulte d’un accord de tailles, quand un effet comique est produit parfois de différence de statures. Mais, à bien des degrés de complexion, les jeunes femmes ont une grâce exquise, un abandon joli. En outre, tous nos jeunes gens ont une attitude imprévue dans un autre sens, en partie arrière du corps... qui danse.

Parfaitement ! Un trémoussement se prononce, des petits coups de hanche se dessinent avec harmonie, très apparents et saccadés, chez les per-

sonnes maigres ; plutôt dissimulés et enveloppés chez les personnes grosses,.. Effets certainement s’offrant à satisfaire tous les goûts, spectacle plein de saveur, tandis que l’oreille est originalement saisie par la partie musicale :

Contretemps en sourdine, air seul doux, puis airs mêlés sonores, calme retour à l’air seul, tapageuse reprise des airs mêlés, passages tantôt calmes, tantôt violents, partition sans tête ni queue, qui commence quand on ne sait pas, continue à la diable, s’allonge inconsidérément, et s’arrête à une seconde qui ne se prévoit point. Peu d’instruments : violon, basse, ophicléide, timbales, clarinette, piston, trombone. Un accompagnement continu tendre, mélodieux, est produit par le violon, la basse, l’ophicléide ; le chant est interprété par la clarinette ; les |or/e viennent des timbales, à bruit grossi par les sonorités suraiguës du piston, et les roulades cuivrées du trombone... Déchaînement tonitruant qui se continue avec impétuosité en gammes opposées, notes les plus élevées comme les plus graves, de différentes parties instrumentales qui se poursuivent, cherchent à se surpasser, s’enchevêtrent les unes sur les autres avec une extrême précipitation. Il n’est pas d’interprètes comparables aux musiciens noirs, pour soutenir cette course folle ; intrépides à exécuter sans relâche une bruyante musique pour laquelle ils ont du goût dès le berceau.

Cela pourrait ôter souffle et force, si de petits arrêts et des coups de tête n’aidaient à la suite ininterrompue des sons. Normalement s’écoulent vingt minutes de charivari... chaos qui serait sans mesure, si une salutaire cadence n’était offerte par

le son étrange d’un instrument très spécial : Xegüiro.

C’est un fruit-calebasse ovoïde, allongé, recourbé, vidé, séché, et entaillé sur sa plus grande largeur extérieure, de lignes parallèles, contre lesquelles bute une arête de poisson ou une tige de fer. Ce genre d’instrument doit être brandi avec soin ; il rend une suite d’effets musicaux, qui exigent un homme d’expérience. Celui-ci s’aventure par intervalles à tirer des notes du choc de deux morceaux de bois de granadillo, mais il s’empresse de revenir à son instrument principal, lequel donne le rythme, par une longue suite de murmures saccadés en crécelle. Cette audition bizarre rappellerait une origine de tam-tam africain, si elle n’affirmait le rôle actuel d’un tam-tam perfectionné, pourvu de morceaux bien lithographiés, de véritable ampleur, dont les plus étourdissants de gaieté sont la Bohemia et la Dorila. A leur interprétation, servent environ douze bons orchestres, composés de huit à douze exécutants, et loués de deux à quatre cents francs. La grande société est seule à renoncer à la danse du danzon et à son accompagnement musical. Mais partout ailleurs, chaque soir, reviennent tant de curieuses attitudes corporelles, et de musique tintamarresque, que l’oreille en est obsédée jusqu’à l’audition d’une autre musique. Celle-ci, savante, internationale, séduit toutes les classes de la société répandues au Parque Central et au Malecon. Ces deux points sont rendezvous, deux fois par semaine, de la classe ordinaire et de la classe élevée, attentives à deux orchestres municipaux. Celui du Malecon est abrité sous un kiosque octogonal à colonnes grecques, connu sous le nom de Glorieta.

Ce lieu est le point précis où stationne le monde féminin, sujet d’examen des plus compliqués ; et vraiment, je ne saurais à qui décerner la palme, tant ces jeunes femmes sont jolies. Elles ont de grands yeux noirs, des traits fins, le teint mat, velouté, poudré, des cheveux noirs, le visage assez souvent large, une taille moyenne, un certain embonpoint ; très cambrées, elles portent avec grâce de coquettes toilettes aux nuances claires : blanc, jaune, vert d’eau, et rarement de chapeau. Celle mode nu-tête donne aux jeunes filles un air frais et gracieux, paré pour quelque gala, soirées rares, car, sauf deux promenades par semaine, c’est le claquemurage complet à la maison.

La matinée est consacrée à la toilette, comprenant assez de stations devant le miroir ; et la plus grande partie de la journée s’écoule à rester assise, à converser, à lire peu : journaux illustrés, politiques et œuvres badines, traduites de Carlota Braeme, Invernizio, Dumas, Daudet, Maupassant, ou à pianoter ; des œuvres légères indigènes, des danses de Strauss, Waldteuffel, la Valse bleue, des opérettes américaines, des morceaux classiques exécutés peut-être moins soigneusement que des missives épistolaires confiées en secret à une commissionnaire négresse. Environ à partir de cinq heures, dans de coquets atours de robe claire, commence un long arrêt à la fenêtre, pour recevoir un jeune habitué de la maison. S’il est de la haute bourgeoisie, on le reçoit au salon sous une surveillance maternelle qui se relâche parfois dans le sommeil ; s’il appartient à la classe moyenne, c’est derrière les ouvertures barrées du domicile qu’a lieu l’entrevue qui demeure platonique pendant des

mois. Le jeune homme trouve naturel ce rôle joué par bien des imitateurs qui jalonnent les rues. Peu de maisons montrent des jeunes filles seules, songeuses, jusqu’à une heure tardive. Ainsi se passe une journée suivie d’autres à peu près semblables, car l’élément féminin sort rarement pour faire des achats ; les articles sont apportés par des employés de magasin. Seules, vont dehors les fillettes qui s’instruisent à diverses pensions.

Très aimée, est M“° ]\faria Luisa Dolz qui dirige à la moderne une institution espagnole datant de trente ans. Pour célébrer ses vingt-cinq ans, de belles fêtes furent organisées qui comprenaient : un premier jour avec distribution de prix, chœur de victoire, et poses plastiques enfantines ; un second jour avec piécettes théâtrales : espagnole « Bella Condesita », anglaise correctement jouée « Christmas Gambol », françaises élégamment enlevées « Vieille Cousine » et « Trois couleurs », continuées par « Fancy Drill », petit ballet de porteuses de spectres et de couronnes, et par des tableaux vivants « Scarl lanlaslic », charmants avec des dispositions diverses d’écharpes roses. Ensuite, venaient : un troisième jour avec lunch au son de la musique des orphelins de la Beneficencia ; nn quatrième, avec messe et sermon à l'église de Belem, à l’éclairage électrique de nuances différentes.

Tout aussi estimée est Léonie Ollivier, qui fait prospérer depuis dix-huit ans une autre institution importante, véritable collège français qui remplace avantageusement d’anciens cours particuliers, où sont apprises la langue, la diction, la littérature, l'histoire, la géographie. Des élèves sa-

vent, impeccablement nos dates historiques de règnes, de batailles, nos sous-préfectures, nos villes coloniales, nos conquêtes en Indo-Chine, Soudan, Madagascar. Cet enseignement fait aimer notre patrie, surtout par deux sœurs, Lola et Erneslma. voulant voir Paris, et la dernière y réussissant habilement en promettant à son père espagnol d’aller d’abord en Espagne. Cet esprit s’affirme encore plus pour lutter contre l’immigration américaine, causant le progrès de l’anglais, et une teutonne ayant créé une institution allemande. Devant cet état de choses, le collège français a dû être moins exclusif à n’apprendre que notre langue. On y joint l’espagnol et un art d’agrément castillan : la mandoline, dont plusieurs interprètes composent la plus exquise « estudiantina ».

Qu’il est regrettable que d’aussi gentilles personnes se montrent si peu ! On ne voit se promener que des hommes s’asseyant sur des bancs, refuges accoutumés. Toute l’occupation masculine est d’apercevoir passer à intervalles des négresses ou des mulâtresses seules, ou groupées, en extase devant des réclames lumineuses au-dessus de la manzana Gomez et du Théâtre National.

Prendre l'air serait pourtant si bon ! Des sorties commencent à peine d’avoir lieu ; leur augmentation transformera certes radicalement des voies publiques embellies de tant de gracieuses fleurs féminines, capables sans doute de rendre leur cité le point le plus riant de l’Amérique.

Une sortie journalière ne ferait aucun mal à la morale, pour des jeunes femmes généralement

honnêtes. Regarder est tout ce qui est laissé aux passants, se contentant d’exprimer leur satisfaction au foyer. Là, se révèle un caractère féminin doux, affectueux, sincère, qui prise surtout les qualités du cœur. Pareils sentiments n’entraînent que des mariages d’amour, ce qui diminue d’autant les unions libres.

Un dernier cas si délicat m’obligeait à enquêter consciencieusement, et me forçait à trouver même la catégorie la plus sujette à glisser, la seconde bourgeoisie remplie de jeunes filles toutes dignes d’être qualifiées de l’adjectif ici employé « decente ». Elles ont la plupart un commerce amical avec un ou plusieurs amoureux platoniques. 11 ne peut d’ailleurs l'ien survenir de plus, les parents veillant, ou des barreaux de fer interdisant tout excès d’intimité. Parmi tant de gracieuses jeunes filles, je citerai particulièrement des ouvrières en tabac. Un grand nombre de jolies me plaisaient tellement que je voulais le leur dire. Je me voyais très bien accueilli, quand ma conversation roulait sur des généralités ; mais je l’étais moins si je manifestais mon admiration d’une façon un peu vive. Au reste, comme chaque jeune personne me montrait « son novio », ou au moins « sa photographie » sur un bouton de vêtement, je n’avais à espérer aucun succès. En outre je n’aurais pas mieux réussi en m’adressant à un jeune cœur libre, parce que se marier et s’expatrier avec un étranger est chose très rare. Aussi ne persistai-je point dans mon désir de flirter dans des maisons toutes portes et fenêtres ouvertes, état de choses montrant une grande franchise d’entrevues amicales, mais attirant certes des curieux et des gamins espiègles. Aussi, me

vouai-je à d’autres impressions sur les rapports des habitants havanais envers l’étranger.

En principe, le monde est accueillant. Les premières rencontres sont souvent flatteuses, avec des gens qui viennent offrir leur personne, leur maison, dans une phrase toujours la même. Des amis, par hasard en présence, suivent aussi le mouvement, en donnant leurs adresses. Toutes ces invitations sont faites par une population enthousiaste, à l’esprit prime-sautier qui sans doute ne peut se maintenir et entraîne peu de réalisations. Distractions et occupations sont aussi cause de l’oubli de nombreux rendez-vous. Si on a la chance de ne pas être arrêté sur le seuil par une servante qui vous renvoie « à demain », on est introduit dans un salon aux fauteuils balançant leurs occupants, comme certaines statuettes en mouvement perpétuel. Durant des heures, on conversera, on entendra des morceaux de piano, à moins qu’on ne soit invité à dîner, en quoi on est privilégié. A mon passage, jusqu’aux classes élevées, montraient une hospitalité cordiale mais assez réduite. Cela tient peutêtre au climat énervant, ou à d’incertaines années d’insurrections ou à une émancipation de races de couleur, comme à une arrivée au pouvoir d’insurgés. Les réunions entre habitants ont lieu seulement à la Noël et au Premier de l’an ; autrement ce sont les théâtres, cercles à soirées littéraires, musicales, dansantes, qui servent aux entrevues. Tout le reste de l’année, l’existence s’écoule chez soi, libre, en repos ; et au bureau, dépendant, en travail. A mon passage, ce dernier était réel ; certaines femmes étaient institutrices, comptables,

A TRAVEhS CUBA

dactylographes en de grandes administrations, et les hommes étaient adonnés à des carrières libérales, ou employés dans le fonctionnarisme. Beaucoup vivaient de l’Etat, seul, sûr et rapide agent du bien-être. La situation générale s’est beaucoup améliorée depuis l’époque troublée 1896-99. Alors la récolte du tabac avait été nulle, et celle des sucres à peine de 200,000 tonnes. Pour relever ce piètre rendement agricole, des capitaux furent engagés, des sacrifices faits, qui furent récompensés ; commerçants, banquiers nationaux, espagnols, allemands, etc., se sont enrichis, si bien que déjà plus de trente millionnaires donnent à la ville une apparence progressivement luxueuse. Les capitalistes aiment à faire montre de la fortune ; ainsi se déclare une idée de séparation, créant une classe aristocralique à part.

La population havanaise dépasse actuellement 300,000 âmes, réparties à peu près en 71/8 pour cent de population blanche, et 28/2 pour cent de toutes autres races. Le dernier recensement de 1907 était de : 220,992 Cubains et 76,167 étrangers, entr’autres 66,768 Espagnols, 2,422 Américains des Etats-Unis, 2,207 Chinois, 288 Anglais, 620 Français et 3,862 Antilliens, Mexicains, Africains, Européens et nations inconnues. C’est la population urbaine cubaine ayant le plus d’éléments étrangers, disparates, où régnent trop d’idées contraires, de croyances qui se heurtent, de religions discordantes, y compris le culte de Bouddha, et la bizarre secte des Nanigos, divisée en plusieurs groupes ou jeux, sorte de maçonnerie sévère à peu près anéantie pour le plus grand bien des noirs. Puis, vien-

lient des sectes protestantes, actuellement en progrès : baptistes, méthodistes, presbytériens, enfin le culte catholique romain. Celte dernière religion est celle qui est le plus couramment pratiquée. A mon passage, je dois dire pourtant que les cérémonies du culte étaient modérément suivies ; néanmoins de la piété se trouvait chez assez de femmes, ne venant pas exprès pour montrer leur élégance, et chez assez d’hommes ne venant pas exprès pour nouer une intrigue d’amour.

L’élément masculin est un intéressant sujet d’études. Je tiens à rendre justice au type du pays qui est agréable. Un physique harmonieux, simple, mais un moral assez compliqué. Impressionnabilité, .susceptibilité, enthousiasme léger, froideur réfléchie, scepticisme, esprit critique, haine, amour, espérance, désillusion, inaction, travail, s’assemblent dans cette âme humaine. C’est une intelligence unissant qualités et défauts, exagérés peut-être à cause d’un climat chaud et d’assez d’occupations. Bien des questions libérales ; médecine, barreau, presse, administration, absorbent le Havanais, en ne lui laissant pas de temps à autre chose, entre autres donner des renseignements de voyage. La coutume n’est pas de se déplacer, mais de demeurer assis, de jouer aux cartes, dominos, échecs, de causer, et de suivre des banquets ainsi que des soirées de gala. Cette dernière distraction est moins goûtée de certains hommes aimant les questions philosophiques, lisant Macaulay. Spencer, Schopenhauer, Leroy-Beaulieu, Guy.au et Ribot. D’autres embrassent le professorat. Depuis que le pays est entré dans une nouvelle

ère d’amélioration, l’instruction préoccupe de nombreux esprits.

Le système scolaire, emprunté aux meilleures méthodes américaines et européennes, est assez uniforme : c’est un externat.

La partie primaire comprend : leçons de choses dessinées -aux crayons de couleur, manuels de langue espagnole, lectures, arithmétique concrète avec substantifs, assez d’histoire, de géographie théorique et pratique, ouvrages de morale, de devoir civique, d’hygiène, modérément de gymnastique ; matières inculquées tous les jours, sauf samedi, nettoyage, et dimanche, repos, pendant neuf mois, de septembre à mai.

La partie secondaire comprend ; leçons de langues mortes et vivantes, sciences, histoire, géographie, sténographie, dactylographie, commerce, arts d’agrément, ouverts aux deux sexes apprenant côte à côte.

L’enseignement primaire se donne surtout bien à un établissement havanais, l’école José de la Luz y Cahallero, nom d’un grand éducateur populaire. Là, dans des corridors énormes, plus de 1,000 enfants se livrent parfois à des exercices physiques intéressants, accompagnés de l’air national, tandis qu’évoluent quarante écoliers vêtus en zouaves, et qu’évoluent en rondes de gracieux babys dans un jardin d’enfants.

L’enseignement secondaire et commercial, admirablement organisé par M. Varona, se donne surtout bien à un établissement havanais. Institut d’Etat. Là aussi se trouvent : une salle ornée d’une carte du xvf siècle; un musée botanique en mobi-

lier sculpté de fleurs, une bibliothèque bien fournie, d’intéressantes archives de la vie des élèves. Dans les études secondaires existent plusieurs internats : le collège de Jésuites de Beleni, doté d’un beau réservoir d’eau de pluie, d’un ample réfectoire, d’une jolie salle de dessin, d’un curieux musée avec des petits caïmans empaillés joueurs de guitare’ et d’un précieux observatoire. Des collèges féminins, allemand, espagnol, français, apprennent aussi le baccalauréat.

Enseignements primaire et secondaire dépendent du gouvernement qui consacrait, à mon passage, par an, 20 pour cent de son budget, près de 20 millions 800,000 francs, pour environ 232,000 enfants répartis en 6 instituts provinciaux secondaires, et plus de 3,600 écoles citadines et rurales primaires.

L’Université, instruisant pratiquement d’après les principes d’Amérique et d’Allemagne, comprend : facultés de droit, médecine, pharmacie, lettres, sciences, divisées en écoles adjointes du génie, de l’agronomie, bien poussés à cause du jmogrès des travaux publics et des propriétés. Les cours sont sanctionnés d’examens bien échelonnés, passés par environ 800 étudiants en voie de s’accroître. Cette Institution, juchée au sommet d’une colline avec panorama riant surtout au soleil couchant, est suivie d’une Académie des sciences médicales physiques et naturelles qui rend service aux entreprises gouvernementales et particulières par des cours et un joli musée de produits de l’île, certains exposés en cire, des curiosités anatomiques, pathologiques, chirurgicales et anthropologiques réunies par le docteur français Montané.

Ensuite viennent une Ecole des Arts et Métiers, une Ecole de peinture et de sculpture, un Conservatoire de musique et de déclamation, enfin une Bibliothèque de l’Etat aux soins d’un bon gardien, M. Figarola, qui dépasse déjà 20,000 volumes, avec histoire nationale depuis 1793, et œuvres de célébrités cubaines :

Des poètes : le 13'rique José-Maria de Heredia, auteur de 1’ « Hymne du proscrit » ; les dramatiques Milanes et une femme, Avellaneda, auteurs du (( Conde Alarcos » et de « Alfonso Munio » ; les patriotiques Zenea et Piacido ; l’élégiaque, une femme, Luisa Znmbrana ; Luaces, auteur de r « Ode au télégraphe » ; et Julian del Casai.

Des musiciens : Figueredo, air national « Bayâmes » ; Sanchez Fuentes, romance « la Havanaise » ; Espadero, œuvres classiques ; Valenzuela, chansons populaires ; Villate, opéras « Zilia, Czarina, Balthazar » ; White et Albertini, violonistes ; Jimenez et Cervantes, pianistes ; Arizti et Maury, compositeurs de danses.

Un romancier : Cirilo Villaverde, mœurs indigènes ; et des critiques littéraires : Pineyro, Bobadilla.

Des philosophes : José de la Luz y Caballero, Varela, Mestre, Bachiller, del Voile, Varona.

Des historiens : Arrate, José Antonio Saco, Vidal Morales, Carlos de la Torre.

Des années insurrectionnelles ont produit des orateurs politiques nombreux : Jésus Médina, Cintra, Morales, Lemus, Cortina, Figueroa, Escobedo, Bermudez, Montoro ; des journalistes : Pozos Dulces, Bétancourt, Bicardo del Monte, auxquels se joignent deux principaux polémistes :

Manuel Sanguily et Juan Gualberio Gomez ; des champions de l’indépendance, civils ou militaires : Iznaga, Narciso Lapez, Àgüero, Armenteros, Ignacio Agramonte, Céspedes, Aldama, Marti, Lara, Sanchez, Rabi, Mas, 6 Calixto Garcia, Gomez, Maceo, etc... Quand fut libéré le territoire, de nombreux médecins combattirent les maladies causées par la mauvaise hygiène, les docteurs Albarran, Guiierrez, Giralt, Horstmann, Zambrana, Montané, Finlay, Barnet, etc., et le chimiste Reynoso, et le naturaliste Poey.

Tant de dernières notoriétés rappellent un passé malheureux, sur lequel je ne m’étendrais pas davantage, si je ne devais citer : la vieille forteresse Fuerza, dont la curieuse tourelle avait une cloche servant à signaler l’arrivée des pirates, les forts Atares et Morro, qui ont subi au xvin® siècle les assauts des Anglais, le fort Cabana, avec un escalier descendant, d’une seule jetée typique, vers un mur criblé de balles. Un bas-relief de Mercié immortalise nombre de héros de la patrie, encore chantés par des oiseaux voisins dans des lauriers symboliques. Près des murs jaune-rosé de la redoute San-Ambrosio se déroule le panorama le plus joli de la Havane. Dans un quartier tout autre, est la tombe de huit étudiants exécutés à tort pour la profanation des cendres de Castafion, créateur du journal Voix de Cuba. Tout près de ce haut obélisque tronqué du sculpteur Saavedra, est une colonne carrée, ornementée du sculpteur Querol et de l’architecte Zapata, mausolée commémoratif de vingt-huit pompiers et policiers morts dans une quincaillerie où de la poudre non déclarée par le

A TRAVERS CURA

marchand fit explosion. Enfin, divers monuments, au milieu d’un véritable parc à jolies avenues, constituent la nécropole citadine, un des plus beaux cimetières du monde, dont l’entrée, une porte romane, semble représenter celle du Paradis, ou plutôt la sortie d’une ère funeste vers une ère réparatrice. Le pays est en train de se relever ; tout y aide, en premier une institution patriotique de 500 membres savants : la Sociedad Economica de amigos del Païs, gardienne des plus vieilles archives depuis 1793, d'une grande bibliothèque nationale dépassant 42,000 volumes ; créatrice d’écoles primaires, secondaires, d’académie d’art et d’œuvres philanthropiques, enfin conseillère de l’économie et de la politique nationales, au soin du gouvernement.

Le Gouvernement est une souveraineté populaire aux pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire. Le Pouvoir exécutif avec un président, assisté d’un vice-président, élu par le suffrage universel, quatre années renouvelables, indépendant dans ses actes pouvant être accusés et jugés. Ses charges consistent en négociations diplomatiques, en surveillance sur ses subalternes, en choix et renvoi de ses 8 ministres, secrétaires d’Etat, du Gouvernement, des Finances, de la Justice, de la Santé-Charité, de l’Instruction publique, des Travaux publics, d’Agriculture-d’Industrie-et de Commerce, passibles d’être blâmés et condamnés. Le Pouvoir législatif avec un Congrès de 24 sénateurs, nommés pour 8 ans, renouvelables par moitié tous les 4 ans, par une élite d’électeurs appelant 4 représentants par province ; et 64 dé-

A TRAVEllS CUBA

putés, nommés pour 4 ans, renouvelables par moitié tous les 2 ans par toutes classes d’électeurs, choisissant un représentant par 25,000 âmes. Sénateurs et députés, exerçant leur mandat, sont inviolables à raison de leurs opinions et de leurs votes, siégeant en avril et novembre, deux périodes de 40 jours de session ordinaire, généralement suivie de session extraordinaire. Le Pouvoir judiciaire a un tribunal suprême havanais, 0 tribunaux supérieui’s et 7 de première instance provinciaux, dont les juges sont amovibles et responsables de leurs erreurs, aidés en ville de la police et en campagne d’un général de légion, la guardia rural. A mon passage, cette dernière était forte de 10,000 hommes, adjoints de 800 artilleurs et officiers. Ces forces se trouvent aussi aux ordres de 82 municipalités, et d’une administration de 6 provinces aux gouverneurs élus par le suffrage direct. Tout le système gouvernemental est sauvegardé par un amendement Platt, qui établit une protection armée de deux stations navales américaines.

Dans ce gouvernement, tout semblait )narcher bien ; les Chambres soumettaient les projets de loi au chef d’Etat, ayant droit de veto, sauf s’ils étaient votés par les 2/3 des assemblées. Celles-ci étaient parvenues à concorder avec les tendances conservatrices présidentielles. De là, sortirent des oeuvres importantes : 1“ l’assainissement général, réduisant à l’extrême la mortalité ; 2” l’affectation d’une police perfectionnant l’hygiène et annihilant la criminalité ; 3“ le développement des écoles à plus de 3,000 ; 4° l’augmentation des routes, actuellement dépassant 590 kilomètres, à 4,053 kilomètres devant être achevés dans 10 ans ; 5® l’amélioration du

service postal et télégraphique à l’intérieur et l’extérieur du pays ; 6® des traités d’extradition et conventions littéraires, artistiques, industrielles, commerciales avec l’étranger, et T un traité de commerce très important, permettant aux produits cubains d’entrer aux Etats-Unis à 20 pour cent de réduction, à condition que les produits américains entrent à 20 et 30 pour cent de réduction à Cuba.

Un tel traité de réciprocité, établi pour 5 ans, attira une multitude d’articles américains, sans nuire cependant aux articles européens, qui s’accrurent. Enfin, en 1907, l’île recevait de l’étranger une valeur marchande de 547 millions 134,681 fr., et envoyait à l’étranger une valeur marcliande de 000 millions 281,769 francs, compoi'tant le mouvement général le plus grand jamais atteint de 1 milliard 153 millions 416,451 francs, signifiant comme progrès, déjà pour simplement l’exportation, en ces huit dernières années, 28 millions 787,200 francs.

Aussi, à cause de cet état de choses, s’animent vingt principaux ports cubains, qui n’ont jamais vu autant de bateaux qu’en 1906, année marquée par 35,079 navires de cabotage et de mer entrés et sortis, et jaugeant au total 26 millions 861,704 tonnes. En résumé, dans les derniers huit ans, la navigation côtière, moitié sous pavillon étranger, a doublé, et la navigation au long cours, toute sous pavillon étranger, s’est accrue des trois quarts.

Le premier port cubain, la Havane, se signale en recevant et envoyant tous les jours un vapeur américain de la ligne Key-West, tous les deux jours un vapeur américain de la ligne Tampa et Alobile, chaque semaine deux vapeurs américains de la ligne New-York, chaque dix jours un vapeur

américain d’une autre ligne New-York, chaque mois deux vapeurs de la Compagnie Transatlantique française et un vapeur de la Compagnie Transatlantique espagnole, et chaque semaine deux vapeurs cubains de la ligne des ports occidentaux de l’île, deux vapeurs, un espagnol et un américain, de la ligne des ports orientaux de l’île, etc.

De telle sorte que la Havane, qui détient les 68 pour cent des importations et plus des 50 pour cent des exportations, a été visitée en 1906 par 7,284 navires de cabotage et de mer eailrés et sortis, et jaugeant 8 millions 739,837 tonnes, réparties dans une importation de 351 millions 079,086 francs et une exportation de 271 millions 784,333 francs (total de transactions de 622 millions 863,419 fr.).

Avec un tel trafic, la Douane cubaine, surtout la havanaise, encaissa en cette année 1906-1907, comme droits d’exportation, environ 4 millions 850,054 francs, et surtout comme droits d’importation, environ 93 millions 875,580 francs. Déjà en 1904, ses revenus semestriels dépassaient 32 millions de francs, entièrement nets d’une retenue énorme de 4,25 pour cet pour location de bâtiment de 135,200 francs et pour paiement de 430 commis coûtant chacun au moins 500 francs. Pour cette raison, une institution si riche servit à parer à maintes nécessités, si bien que le revenu douanier fut considérablement entamé. Son épuisement ne put être retardé par une imposition de chaque habitant de 90 francs, plus 30 pour cent de surtaxe et 12 pour cent sur le revenu de la propriété urbaine,

Un emprunt de 35 millions de dollars ou 175 millions de francs fut conclu au taux le moins mauvais possible de 97 1/2 pour cent, qui réduisit la somme à 164 millions, 320,000 francs, payant 30,000 libérateurs de ta patrie cubaine. Tous ces vaillants, surtout ceux de la campagne, indemnisés de leurs terres dévastées par les insurrections, n’ayant plus besoin d’emprunter jusqu’à 5 pour cent mensuel et 40 pour cent annuel, commençaient déjà à réagir, à cultiver, laissant le commerce et l’industrie plutôt aux étrangers, acheteurs d’exploitations sucrières, tabacs, bananiers, ananas et légumes ; le pays développait sa circulation monétaire, le bon marché de l’existence et sa population, quand vinrent certains malentendus politiques.

Ces malentendus politiques ne provinrent pas tellement d’opinions contraires, d’abord très disparates, mais arrivées à ne plus former que deux camps de patriotes : un parti modéré soutenant une indépendance qui ne répudiait pas l’admission de l’influence américaine, et un parti libéral soutenant une indépendance jugée indestructible seulement par une conservation rigoureuse des idées indigènes. Deux tendances s’accusaient donc en bien des meetings, journaux. Ces derniers sont surtout la Lucha, le Diario de la Marina, le Manda, la Discusiôn, etc., adjoints de feuilles illustrées Cuba y America, Azul y Roio, et la principale, Figaro. A ajouter aussi le périodique Letras. Ces organes ont de bons rédacteurs, entre autres le célèbre mulâtre Juan Gualberto Gomez, quand vint, le 23 septembre 1905, le renouvellement de la représentation nationale,

Ces élections, menées frauduleusement, assurèrent une telle avance au parti modéré, que le parti libéral interrompit la lutte. Il était mécontent d’être évincé de maintes places rémunératrices enviées par un rival devenant vite impopulaire, surtout en campagnes qui se soulevèrent le 17 août 1906. Trois grands meneurs : le général José Miguel Gomez, le sénateur Aliredo Zayas, et Juan Gualberto Gom.ez, poussèrent l’insurrection jusqu’auprès de la Havane. Le gouvernement cubain, surpris, n’ayant pas assez de forces militaires et ne voulant pas annuler des élections, pour en autoriser de nouvelles, dut démissionner : président, vice-président, ministres.

La République ne pouvait rester sans tête ; des essais de conciliation des deux partis, provoqués par les Américains et leur président Roosevelt, n’aboulirent pas. Alors, les États-Unis, se basant sur l’amendement Platt, autorisant à rétablir la paix troublée, envoyèrent un gouverneur, M. Tait, suivi de M. Magoon, resté jusqu’à une consultation du pays, qui vient d’élire, le 14 novembre 1908, et d’installer, le 28 janvier 1909, un chef du parti libéral, président José-Miguel Gomez, et des députés et sénateurs qui ont plus de chance de créer une république définitive.

Je souhaile du moins que le calme règne une bonne fois, pour assurer un superbe avenir économique, dont est bien digne la nation cubaine.

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