CHAPITRE QUATRIÈME
Excursion à la terre satellite méridionale Ile des Pins. Santiago de las Vegas. Province d’Occident, Artemisa, Pinar del Rio, Cirque de Luis-Lazo, San Juan, San Luis, Mariel, Bahia, Honda, Vinalès, localités extrême-ouest-insulaire Arroyos, Remates, Guane. Entreprise des plantations et des fabriques de tabac, affaires avec les Etats-Unis ainsi qu’avec les autres pays.
Du port de Batabano, un matin, je parlais sur un vapeur à roues, en forme de caisse, tout hlanc, qui semblait comme un fantôme avançant sur une mer de plus en plus solitaire. En vue, se montraient des eaux devenant à mesure plus ensoleillées, laissant transparaître un fond très proche, et maints accidents qui venaient émerger.
Les côtes de Cuba sont originales. Celles-ci, aux trois quarts, comprennent une mer peu profonde allant d’une largeur de 25, 50 kilomètres à une largeur de 70 jusqu’à 150 kilomètres, considérable zone où plus de 950 îlots s’essaiment en deux quantités à peu près égales. La rive septentrionale a un centre de 230 îlots : le Parterre du Roi, avec quatre principaux très longs : Romano, Coco, Turiguano, Gualaba ; et une partie ouest de 50 îlots : les Colorados. La rive méridionale a un centre de
200 îlots : le Parterre de la Reine, le Labyrinthe des douze lieues ; et une partie ouest de 90 îlots ; les Canarreos, s’achevant dans les eaux provinciales havanaises, avec 35 silhouettes insulaires. Ces dernières montrent bien la nature de tous ces îlots nommés génériquement « cayos » ; verdure fixée sur terre solide, ou, bien des fois, sur de simples racines, mangliers, palabanes, donnant du charbon de bois pris par des petits voiliers.
Hors d'une sorte de détroit, Paso del Hacha, entre les îlots Mal Pais, Buena Vreîa, Redondo, Cruz, suivait un désert aquatique franchi en une heure 1/2 avant des touffes vertes, composant 80 satellites d’une grande île. Cette dernière s’offrait d’abord en colline vaporeuse, puis progressivement en six sommets. Au devant était une plaine au bord de laquelle s’achevaient 9 heures d’une traversée de 142 kilomètres. Encore deux kilomètres sur une rivière serrée entre des broussailles, des petits palmiers, et on joint une maison vieillotte : station de Jucaro voisine d’un pré, d’un manguier, d’un palmier et de rares véhicules. D’autres kilomètres étaient accomplis de retour en mer, doublant les pointes Fuera et Columpio ; après quoi, un projecteur électrique aidait la remontée d’une rivière, aux rives plates se resserrant jusqu’au débarcadère de Nueva-Gerona.
L’ILE DES PINS, couvrant un maximum de 52 kilomètres du nord au sud, et de 72 kilomètres de l’est à l’ouest, est un pays spécial. Forme, nature intérieure et extérieure, atmosphère, habitants, ont un certain genre. C’est une curieuse configura-
lion, ressemblant à une volumineuse côtelette. C’est une maigre composition géologique de plaines sablonneuses, caillouteuses, ferrugineuses, à sol peu végétal, de collines assez rocheuses, calcaires, parfois marmoréennes, trouées de grottes, et de petites éminences peu argileuses, ravinées de ruisseaux d’eau chargée de fer et de magnésie. Extérieurement, ce sont : des steppes d’arbustes, de petits palmiers ; des collines d’arbres moyens, formant les chaînons parallèles Caballos et Casas, et des pitons espacés, Bibiagua, San-José, Canada, San-Juan, le Daguilla, pointant à 400 mètres ; enfin des ondulations centrales, plantées de pins procurant un air sec, balsamique, de température modérée. Des parages si salubres ont favorisé une immigration américaine, amenant des coutumes particulières, dans une île rappelant seulement : un passage de Colomb, de pirates, de forçats, d’une héroïne, Evangelica Cisneros, d’esclaves, de rares cultivateurs. De récentes insurrections ont amené 18,000 réfugiés ; en tout, en 1907, se comptaient 3,276 habitants, sur un champ d’action neuf.
On le constate dans un port expédiant peu de bétail, de bois, Nueva-Gerona, aussi capitale miniature, où une église et un hôtel, clos de moustiquaires, attendent une future clientèle. Une situation salubre, une source de 18°, alcaline et contenant de la magnésie, nommée Bano-del-Arroyo, augmenteront les .500 âmes, accrues aussi par des bureaux lotisseurs de terres. A mon passage, des espaces de 13 hectares 1/2 acquis : en terres maigres à 520 francs, en terres assez bonnes à 1,040 francs, et en terres meilleures touchant les rivières et collines à 5,200 francs, provoquèrent un vaste achat
(le 10 millions 400,000 francs de la « Island of Fines Company » et de la « Fruits and vegetables growers Association » ; et un journal, Appeal, poussa aux exploitations privées, dont deux vont être citées.
A 3 kilomètres, près d’une source tempérée de 17°, Brazo-Fuerte, se trouvaient 900 hectares de cultures fruitières, d’arbustes az.alées, paralejos, vacabueys, palmiers étoilés, pruniers guayabas, d’arbres d’hiver et d’été sur deux collines renfermant des grottes et du marbre aujourd’hui abandonné. Le tout appartenait à un amateur, M. Keenan, ex-directeur de journal américain, très accueillant dans une maison crénelée au bord d’une rivière, passée laquelle était un autre amateur qui paraissait ravi de m’instruire sur son gentil domaine.
Une petite terre de 13 hectares 1/2 montrait 28 ruches à miel, 3,000 ananas, 7,000 tomates, 300 gros et 2,500 petits orangers dont la production était prochaine. Une colonie aussi réussie dépendait de son courageux pionnier, qui, après trois ans d’exploitation, n’exposait plus que 3,650 francs, grâce à ses récoltes de : miel qui donnait 1,040, d’ananas, 1,500, de tomates, 8,320, et à la liquidation d’un cheval vendu 520. C’était un total de 11,440 francs produits par une dépense de 15,090 fr. ainsi répartis :
Papiers d’achat 130 francs.
Impôt à l’Etat 21 —
Acquisition de terrain 520 —
Fils de fer de clôture 1,560 —
Main-d’œuvre ouvrière 1,560 —
Instruments aratoires 780 —
Deux charrelttes 625 —
Deux chevaux
Nourriture de ces bêles
Installation d’abeilles
Graines d’ananas, tomates, et
1,040 francs.
plants d’orangers
Montants de bois de maison
Meubles et ustensiles
Correspondance
Fourneau de cuisine
Nourriture pour deux personnes. . .
Toilette —
Ces chiffres, les plus restreints qui soient pour une exploitation, suffisaient à cause de l’activité de son propriétaire qui avait construit lui -même maison, dépendances, puits, éolienne, secondé par une compagne qui tenait le ménage. Se suffire était leur seule idée ; quoique non initiés à la culture, car c'était un tapissier décorateur à Boston, et c’était une veuve d’officier de Berlin. Ils rivalisaient à travailler outre mesure, jusqu’à empaqueter des tomates au clair de lune. La femme s’appliquait encore à faire du pain et des gâteaux. Ceci attirait les gens d’alentour, qui apportaient finances, gaîté, rendant deux cœurs tout à fait unis.
Au sortir de l’idéale vie de Riverside, d’autres terres me charmèrent moins : une avec prés, tahac, l’Ahra, proche d’un col et d’un chaînon collineux, formé de rocs, grottes, lianes, palmiers.
L’intérieur de l’île se visite par une locomotion aisée en voiture, sur une route ferme, parcourant d’ahord un sol onduleux et nu, puis frais avec des palmiers, et enfin hoisé avec des pins peu serrés. Au delà d’une clairière plantée d’orangers de Sainte-Rosalie, d’un ruisseau, le Mal-Pa’îs, et de
vues agréables sur des collines écartées, ne s’o/frent plus que des pins ininterrompus, et des maisons de colons, disséminées, jusqu’à des terrains plus fertiles ; au 16° kilomètre, croît un énorme laurier d’Inde, auprès d’un village de 400 âmes ;
Santa-Fé montre près d’un cours d’eau ; deux sources chargées de fer ou d’alcali, de magnésie, et un bain thermal de 32°. Un cadre vert tropical de manguiers, et tempéré de pins, est vraiment pittoresque. Cet avantage a donné lieu à une création récente de petite station hivernale ; et les environs, surtout le fertile San-Juan-de-la-Jagua-de-la- Manigua, comptent près de 600 Américains.
Cette immigration des Etats-Unis était attirée par le traité de Paris, leur attribuant une île qu’une intervention américaine refit cubaine à titre provisoire. Par là, naissait une période incommode pour des cultures, dont était ignoré le futur- Etat possesseur. Cet aléa impatientait d’autant plus, que 2,000 cigares de la récolte de 1902 attendaient, pour entrer en franchise à New-York, que le pays soit cédé à la République Américaine. Pour encourager ce but, les produits du sol étaient envoyés, pour influencer le Congrès de Washington, qui décida néanmoins une finale nationalité cubaine. Ce dénouement ne ruinait pas cependant les colons américains qui continuèrent à cultiver certains points fertiles.
L’exploitation de l’île charge seulement par an 8 voiliers, mais une amélioration est certaine, à cause des 1 erres se prêtant à la production des fruits, légumes, tabac, miel, où peuvent croître des vignes, où sont des prés pour le bétail, des carrières de marbre, où la pousse des palmiers donne le
chaume des maisons, et les taillis procurent des perches pour les cabanes-séchoirs de tabac. De plus, les pins, l’acajou, l’ébénier, le jucaro, l’acana, le sabina, poussent sur de grands marécages.
Cette région méridionale était le sujet de propos animés dans une hôtellerie venant juste de recevoir un curieux Irio ; un voyageur typique et deux dames, criblés de coups de soleil causés par une excursion plutôt originale. Un voilier schooner avait été loué pour une circumnavigation insulaire, qui fut très mouvementée. D’abord, les quatre premiers jours avaient été heureux, à côtoyer l’Ouest : INI ueva-Gerona, les rivières de San-José et de los Indios, la péninsule Cabo Francès et le point Caleta Grande. Mais une nuit d’insomnie survenait à la capture d’un gros requin, dont la chair attirait d’autres cétacés énormes et menaçants. Un cinquième jour s’écoulait devant le point Caleta Carapachivey, au centre méridional côtier, non dépassé à cause de vents et de courants contraires, faisant rétrograder vers Nueva-Gerona. Trois jours de repos préparaient à quatre autres jours de zigzags à serrer de près l’Est : Nueva- Gerona, la pointe de Bibiagua, les cayos de Mangles, la Boca de Cienaga, la pointe de l’Este. En cet endroit s’accomplissait enfin un atterrissage. Une plage déserte avoisinait la hutte d’une pauvre famille, puis une grotte profonde de 50 pieds, avec voûte trouée en cheminée, et parois ornées de dessins indiens. Une côte méridionale coralienne, rocheuse, marécageuse, boisée, suivait. Puis, un treizième, un quatorzième et un qui>izièmé jours se passaient à longer l’Ouest et le Nord jusqu’à Santa-Fé. Ainsi s’achevait une aventure
vécue par M*' Freeman P. Lane, Américain de Minneapolis en Minnesota, simple avocat, que le hasard avait improvisé explorateur, mon concur rent.
A l’aurore du lendemain, je m’engageai sur une roule traversant 32 petits ponts, bordée de pins, longue de 8 kilomètres, dans une voiture de carossier parisien, Biscayart, curieusement rencontrée en un pays si écarté. En le quittant, je me dirigeai, par mer et par voie ferrée, vers la Havane, point de départ vers des parages Ouest curieux.
De la gare havanaise du meilleure style, Cristina, partait un train allant à Jesus-del-Monte, uni par des tranchées et un viaduc à Calabazar. Ce dernier point, jadis de plaisir, aujourd’hui d’industrie, est suivi d’un centre à usines de tabac, à propriété d’essais agricoles. Cette petite ville de (3,462 âmes : Santiago-de-las-Vegas, offre encore une église à deux tours, de nombreuses maisons à vérandas. Son pittoresque fait place à une plaine de maïs, tabac, cannes à sucre pourvoyant l’usine Faialdo. L’uniformité de ce site est coupée de végétations groupées ou allongées de palmiers royaux encadrant agréablement les bourgs de 5,550 et 4,315 âmes de Cuira et Alquizar Puis une brousse rase, porte çà et là des arbres ceihas caractéristiques, et aussitôt une élégante futaie de palmiers créant au 7P kilomètre une belle entrée sur une grande langue de terre bien nommée « Courbe Basse ».
La VUELTA-ABAJO est large de 40 à 75 kilomètres et longue de265 kilomètres. Sa population
K TRAVERS CUBA
était en 1907 de 240,372 habitants. Sa composition géologique est un sol léger, rougeâtre, siliceux, quartzeux, feirugineux, ou graveleux, en plaines ; et calcaire argileux aux endroits élevés. Sa partie sud est composée de plaines aux ondulations légères ; sa partie nord compte près de 40 chaînons collineux dont les principaux, Guane, Cabras, Luis- Lazo, Pena-Blanca, Guajaibon, Cacarajicaras, Candelaria, établissent 2 sierras, Rosario, Organes, constitutrices de la cordillera Guaniguanico. Dans cette arête montueuse, ne dépassant pas 760 mètres, sont les eaux sulfureuses de Vinales, de San-Diego, à 33®, des grottes de captage, et les sources de 30 riviferes atteignant jusqu’à 100 kilomètres, comme la Cuyaguateje. Le littoral marin est parfois très échancré, surtout dans les baies Guadiana, Arroyos, Bahia-Honda, Mariel, Colona, Cortès, Corrientes, et assez régulier dans la péninsule finale Guanacahabibes, qui est, durant 100 kilomètres, marécageuse, peu praticable et habitable jusqu’au cap San-Antonio. Le paysage offre des sillons de tabac, des cultures fruitières, des savanes en palmiers variés, des séries de palmiers royaux, des collines d’arbres moyens et assez grands d’exportation, des landes de pins, des prés nourriciers de bétail, amoindri malheureusement pendant les dernières années insurrectionnelles, qui causèrent de nombreuses morts, de tristes campements indigènes, reconcenlrados, des^captures de trains, 14 combats contre 30 généraux ennemis, retranchés derrière le fossé inutile de la Trocha. Après, l’élevage de la race bovine reprenait, avec des bêtes importées d’Amérique ; l’exploitation du tabac triomphait, produit par d’habiles propriétaires espagnols, et de
nouvelles entreprises, importants trusts anglais, allemands et américains. En outre, des cultures d’orangers, de coton, de textiles, étaient tentées par des initiatives particulières, qui achetaient cher un sol favorisé d’un climat humide et chaud de 25“ à 33". La population comporte nombre d’étrangers ; l’élément indigène a un caractère doux, non sans énergie ; il s’occupe peu de politique et de distractions, mais plutôt de travail. Toute leur campagne a d’ailleurs pour armes un écusson où sont représentés : le tabac, des monts, une rivière, une carte géographique. Enfin la province des « Pins de la rivière », Pinar-del-Rio, a des terres jadis françaises, nommées encore Souchet, Charron, Lemasne ; surfaces autrefois plantées de café, cannes à sucre, orangers, de belles avenues de palmiers royaux, par de nombreux émigrés de Saint- Domingue, éloignés en représailles d’un décret napoléonien défendant la colonisation espagnole. De vieux compatriotes, visités par Louis-Philippe et l’amiral de Joinville, ont disparu ; à mon passage, un seul subsistait, Vendéen, vivant sur un sol vigoureux en tabac, maïs, ananas, cannes à sucre et beaux palmiers royaux qui poétisent le bourg de 3,831 âmes d’Artemisa.
De sa gare pimpante, un train part, avance entre des cannes à sucre, des palmiers moyens ; longe un chaînon collineux, broussailleux, aux localités riantes de Candelaria et de San-Crislobal; traverse des prés ravinés de cours d’eau entre des bambous, des savanes de palmiers aux nuances fanées ; rencontre des cultures de tabac, fruits, légumesj aux localités de Palacios et Paso-Real ;
parcourt des terres vagues de palmiers à corps ventru, corojos ou barrigonas, et de palmiers clairsemés ; laisse les localités de Consolacion-del- Sur, Puerta-de-Golpe ; et franchit des ondulations d’herbes rousses, des terrains clairs poussiéreux, avec cases en chaume et palmiers royaux, plus en nombre dans un cadre de petits monts lointains, à un 177® kilomètre de la Havane, où est une gare de grande localité.
PINAR-del-RIO, chef-lieu de la province, de 10,634 âmes, est le siège du gouvernement. Son titulaire intérimaire, M® Urquiaga, ressemblant à Gambetta, me montrait une ville en progrès, quoique avec des incommodités forcées : cherté d’éclairage électrique, de vie d’hôtel, de magasins a articles grevés de frais de transport. A part cela, ce sont de longues rues, une imposante bordée de maisons commerciales et privées se haussant peu à peu jusqu’à un square triangulaire. Les seuls édifices sont : une église à deux tourelles sur un sol plat, et sur une colline une caserne occupée maintenant par un bureau des travaux publics. Par eux, ce centre sera industriel, communiquant mieux avec une campagne envoyant ses produits, et dont les chevaux, durant les mois de récolte, sont tous employés, si bien, que je ne pus partir qu’au bout de deux jours, et par un cas fortuit.
Un vieillard portant le courrier, m’entraînait à cheval vers l’Ouest, sur un plateau à végétation rase, en un chemin creux entre haies bordant des cultures, puis sur un terrain mouvementé, dont un point altier^ le pic de CabraSi et un profond, le val
de Cerro. A cet endroit, ma monture quitta son chef de fde, m’emportant vivement, parmi des ornières calcaires, des sillons siliceux, sur un plateau avec des landes de pins, puis vers un gué entre des palmiers, à travers une culture de tabac à Mulo, un sol à petits chênes cessant à Cabezas. Là, sitôt une descente pour me fleurir, ma monture me quitta, emportant au galop mon appareil photographique ; une pente montante fit, par contre, bientôt arrêter cette ardeur ; les plaques étaient sauvées, grâce au sentier menant au col de Sumidero. Ayant joui d’une vue de plaine à palmiers, de chaînons et de piton en pain de sucre, je remontai en selle pour continuer ma marche sur des terres molles, descendre après la bodega d’Arenales, une gorge tortueuse joignant, après 12 heures et 40 kilomètres, un vieux fortin dans un entonnoir montueux uni par une brèche à un grand carrefour dont l’altitude est de 100 mètres, le diamètre, 8 kilomètres, et est désigné sous le nom suivant :
Le Cirque de Luis-Lazo est ceint de 10 sommets calcaires, sujets à des infiltrations d’eau. Le Mal- Paso est un cône à pic, au versant planté d’arbres variés et à base en beau bois de palmiers royaux ; le Cuevita est une borne verticale, gardant une brèche enserrant une rivière ; le Junco est un ballon très net, au milieu d’herbages ; le Francisco et le Ebano sont un effondrement de rocs et de verdure ; le Abujeriado est un versant cahoteux troué d’une grotte en niche ; les Sumidero-Resolladero sont deux versants distants de 250 mètres, et reliés par deux tunnels naturels, dont un, sculpté grossièrement, montre un escalier, plusieurs salles, une
mare, un vestibule à roche bien taillée, et l’autre, finement sculpté, a des extrémités arquées à stalactites imitant des chiffons pendus, capte une rivière, Cuyaguateje. Le Quemado est une encoignure rocheuse avec arcade ; le Herreria est une falaise creusée de deux grottes ; et le Cuchillita est un massif très contourné dont un recoin, Ensenada de Bordallo, offre un tunnel captant un affluent du Cuyaguateje, plus deux grottes longues, la première à stalactites capricieux, à cadre dentelé uni par ouverture à un fond éclairé pavé de conglomérés, et la seconde, à stalactites convulsés, même en forme de griffe, suivis d’un fond orné de cascade pétrifiée, de facettes, d’un roc simulant une tête, précédant un souterrain étendu.
Ces collines ont comme principaux arbres : des dragos à corps tuberculeux, des almacigos à rameaux et écorce rouge vif, des manacas ou petits palmiers, des palmiers royaux parfois déviés de tige par des rocs s’avançant avec appendaison de cellules d’abeilles sauvages. A leur base, s’étend un sol plat modifié de nombreuses vagues terrestres, où sont des prés, des sillons de tabac, de maïs, de tubercules, des bananiers, manguiers, palmiers. Des cèdres et ceibas composent un bois. Sur cet espace, sont 15 propriétés louées les 13 hectares 1/2 de 1,000 à 2,500 francs à des cultivateurs occupant de un à trois ans les hameaux : Mal-Paso, Virgenes, .lunco, Clara-Bohia, Resolladero, Quemado, Ensenada, Hato, San-Carlos, formait un village général Luis-Lazo, peuplé de 4,000 âmes.
Ce cirque est assez difficile à embrasser en entier, surtout quand on se trouve sur le sol même, qui disparaît entre des chemins souvent creux ; des
A ÏRAVEnS CUBA
communications heureusement très nombreuses mènent dans toutes les directions. Leur emploi me fut aidé par un guide, cavalier entendu, réalisant au mieux le type du mousquetaire : grandes bottes, bon maintien, moustache relevée, et énorme chapeau. Le docteur Valdès-Brito est en outre d’un grand dévouement pour ses nombreux malades, autant d’amis qui lui procurent de bons honoraires. Les campagnards cubains n’hésitent pas à payer de 25 à 100 francs la moindre visite médicale, .500 francs un accouchement, si bien qu’un médecin peut gagner par an de 16 à 20,000 francs. Cela me permit d’être reçu dans un gracieux home. Une habitation charmante était aussi celle d’un représentant d’alcalde pinceur de guitare. Mais je devais quitter ce séjour poétique pour un prosaïque trajet à pied, le seul qui s’offrait vers des parages Sud- Est difficiles.
C’étaient : une longue montée sur un sol mou, une gorge tortueuse embroussaillée, des lits pierreux, à sec, un contour de colline touffue, Ratones, un ravin saisissant où coulait un ruisseau, Beraco, des cimes agréables plantées de palmiers et de pins au gracieux panache. La traversée d’un dizième ruisseau creusé en abîme achevait des palages nommés Realengo. Puis plusieurs soubresauts brefs de mamelons ronds, et des mouvements mous de collines à champs de tabac, composaient les parages de Cansavaca et Lagunilla. Alors, une vue magistrale s’étendait sur d’immenses espaces de palmiers, dont on ne voyait que les troncs clairs, et des cultures de tabac reconnaissables par leurs abris en tissu qui semblaient des traînées blanches
de glaciers. Ensuite, la vue se bornait entre de petites ondulations à touffes basses, dans la traversée d’une rivière, sur une plaine poudreuse. Cette marche de 20 kilomètres fut faite en 6 heures.
San-Juan est en voie prospère tant dans un quartier secondaire à maisons de chaume, qu’en une rue principale à maisons de pierres, bien acbalandées, une mairie bien construite, et une église qui était ornée pour la réception de l’évèque. Ce bourg, qui avait diminué lors des années d’insurrection, arrive aujourd’hui à 2,486 âmes. Les environs sont habités par certains étrangers, qui y dirigent de belles exploitations de tabac qui croît sur de larges ondulations que suit un plateau siliceux avec landes ; après 12 kilomètres, vient encore un bourg particulier.
San-Luis a gardé son caractère ancien, avec ses maisons basses à vérandas, une rue spacieuse au sol brut et pierres affleurantes. A mon passage, une fête y avait lieu : une violente explosion de pétards, une vision de cavaliers montés sur des petits chevaux, et des fillettes en toilette, porteuses de bannières devant un évêque qui n’avait guère que la taille d’un enfant. Cette procession lilipulienne gravissait une terrasse d’église trappue, à carillon, au son de casserole fêlée. Ce bruit fou avait lieu dans le clocher coiffé en calotte et annonçait une solennelle réception épiscopale. Après la cérémonie religieuse suivait un dîner de notables locaux, dans un restaurant chinois, élément étranger se trouvant dans cette localité de 1,533 âmes. Bien d’autres étrangers vivent sur des plantations de tabac, dont les plus grandes sont à une lieue de distance
Ce point, nommé Rio-SecOj compte aussi une
bodega en jolie palmeraie ; puis viennent des ondulations terrestres, avec palmiers espacés au hameau de Trenca ; une plaine découverte au hameau de Rio-Feo ; un ruisseau de ce nom ravine des mamelons accusés. Ces parages de la ferme Golberg sont suivis par des tranchées dans la verdure, puis dans le sable rouge, qui existent jusqu’à Palo- Quemado ; après quoi, des pistes sillonnent une grande avenue dénudée. Au bout de 25 kilomètres, réapparaît Pinar-del-Rio.
La visite provinciale ne s’arrête pas là ; il faut se porter encore sur un littoral marin, remarquable par des localités en progrès : de 1,592 âmes, Mariel, près d’une baie profonde ; de 1,263 âmes, Bahia- Honda, station navale américaine ; de 1,425 âmes, Vinales, situé dans une vallée fertile; de 1,056 âmes, Arroyos ; et Colona ; enfin des points intérieurs, qui vont s’améliorer, par l’établissement de lignes ferrées. Le manque de ces voies n’a pas nui cependant à d’autres lieux producteurs du plus fameux tabac du monde.
Guane et Remates donnent le plus de feuilles pour cigares et cigarettes. San-Juan et San-Luis livrent les meilleures et plus fines pour cigares. Pinar-del-Rio livre aussi de bonnes feuilles pour cigares. Toutes ces localités fournissent un tabac généralement foncé, raisonnablement nicotineux, aromatique, fin, provenant des causes suivantes ; un sol de 30 pour cent d’humus, 20 à 30 pour cent de silice, 15 pour cent de calcaire, 15 à 25 pour cent d’argile légèrement ferrugineuse, et 25 à 30 pour cent de quartz. Les parties les plus nécessaires sont
l’humus et la silice, mais ne produisent un bon terrain qu’unies aux autres matières. Ce sol m,euble, souvent rouge, est dans une atmosphère de 25“ et une humidité presque absolue de 90“ régnant d’oclobre à décembre, mois de semis en pépinière.
Voici comment se pratique la plantation ;
Après le repiquage, les pieds pris ont leurs espaces intermédiaires nettoyés, irrigués. Ceux-ci le sont plus ou moins, ne nécessitant au bout de deux mois qu’un nettoyage hebdomadaire. Ensuite la plante, devenue vivace, n’a à redouter que les insectes : cachazudo, mantequilla, iorra, cogollero, hormiguilla, pulgon, etc. Ces animaux sont à peu près détruits par des acides, une poudre verte, green Parish, et depuis dix ans, éloignés par un abri-tissu. On n’emploie ce dernier remède que pour les plantations étendues, pouvant indemniser des frais annuels de 40,000 francs pour une couverture de 13 hectares 1/2. Cette dépense est compréhensible, l’abri-tissu étant en mousseline semblable à celle recouvrant le fromage blanc, cause du nom de « cheese-cloth ». De plus, cette gaze est importée, appliquée contre de nombreux poteaux verticaux, et poutrelles horizontales. Un montage, qui dure un mois, est suivi, après la culture, d’un démontage, de réparations, si on a la chance de ne pas retirer des lambeaux utilisés par les pauvres. Un tel enclos, à clarté tamisée, à tiédeur continue, à air sans vent, et permettant mieux les soins, favorise des végétaux offrant des tiges de 2“,20 à 2”, 30, des feuilles larges et longues de 35 à 70 centimètres. En un mot, la culture abritée rend 80 pour cent de grandes feuilles, tandis que la culture h
air libre en rend 80 pour cent de petites. L’un et l’autre système produisent des feuilles ne pouvant sur pied indiquer l’utilisation qu’on en pourra faire, mais à peu près la teneur en nicotine par une altération de couleur preuve de maturité, et de petites boursoufflures, preuves d’excès de maturité à éviter.
Alors vient la récolte.
La plante ne reste en terre que de 60 à 90 jours ; elle est écimée, ne laissant plus que 12 feuilles. Pour la première récolte, on coupe par morceaux jusqu’au sol la tige du tabac le meilleur. Deux <à cinq rejetons-tiges sont développés au bout de 40 jours. A la seconde récolte, on coupe une végétation copieuse de tabac encore bon. Première récolte de 12 grandes leuilles-capas, et seconde récolte de nombreuses moins grandes leuilles-iripas, sont ramassées de deux façons. Dans la culture à air libre, les feuilles sont emportées par paires sur une perche de bois sans nœuds cuje ; et dans la culture abritée, elles le sont les unes sur les autre.s sur un brancard de toile camilla. Chaque appareil est acheminé par deux ouvriers vers une importante opération :
Le séchage comprend environ, pour chaque étendue de 13 hectares 1/2, deux constructions pratiquement et scientifiquement établies. Une « casa de tabaco » est une solide cabane à ouvertures en volets tombants, et au grand toit de palmes épaisses. L’intérieur, dont aucun point n’est inoccupé, offre des passages coupés à angles droits, bordant quatre blocs aposenlos comptant, jusqu’à l’angle de la toiture, maints étages barraderas de 34 perches, cujes. Tant de pièces de bois parviennent au
total approximatit de i,ÜOü ; chacune portant d’ordinaire 200 paires de feuilles, et toutes, 200,000 paires, soit 400,000 feuilles pendues comme des oripeaux. Tous ces végétaux, sans mine, voués à un grand avenir, sont séchés durant environ 40 jours. Les éléments nouvellement arrivés, de couleur verte, supportent tout air, même froid, tandis que ceux venus plus anciennement, de forme recroquevillée, sont plus fragiles et doivent être réunis très serrés. Chaque groupe de végétaux également secs est assoupli à l’air chaud entrant convenablement par une ouverture modérée des fenêtres. S'il faut de grandes précautions pour obtenir un célèbre tabac, il en faut d’aussi grandes pour que ce même tabac .se répète en quantité de pieds.
Voici à peu près le coût d’une exploitation de bonne importance.
Créer cette entreprise, ou « vega », exige un assez grand capitaliste qui doit faire beaucoup :
Construire une maison de 7,000 francs.
Choisir un sol à entourer d’une
clôture de 3,700 —
Acquérir au prix moyen de 7,500 francs les 13 hectares 1/2,
40 hectares coûtant 22,500 —
Répartis normalement en 33 hectares de sol ordinaire, employé à des cultures utiles et prés d’animaux, et, seulement 7 hectares de sol supérieur employé pour le tabac.
Ce dernier sol réclame une fois pour toutes :
2 chevaux 1,000 —
8 paires de bœufs 5,200 francs.
8 charrues indigènes 350 —
8 — américaineB 600 —
11 jougs 300 —
2 charrettes et 1 tombereau 1,500 —
1 remise-servitude 500 —
1 puits 4,000 —
1 machine-chaudière, réservoir,
pompe 10,000
4 kilomètres de tuyaux d’arrosage 25,000 —
12,000 perches de bois 3,600 —
3 maisons de séchage 15,000 —
10 bohios logements d’ouvriers... 3,500 —
Chaque année, il faut payer :
Un impôt à l’Etat 150 —
600,000 plants à 1 peso 50 le
mille 4,500 —
Le combustible de la machine à
irriguer 1,500
Un mécanicien 2,700 —
Le salaire d’un cuisinier 1,800 —
— d’un domestique 900 —
La vie personnelle 4,200 —
Une classification de récolte fixant le prix à faire à l'acheteur 12,500 —
132,000 francs.
Aucun salaire n’est donné au fermier préparant, entretenant et récoltant une plantation soignée, 2,000 pieds par ouvrier et 600,000 pieds par 30 ouvriers. Pour les payer, le fermier n’y arriverait pas, avec une avance annuelle de 1,200 francs, étant donné qu’il faut en outre 2,250 francs pour la miachat de plants, et 10,000 francs d’engrais, bouse de vache, qui hâte la culture à aboutir en 40 jours ; mais il est indemnisé par la moitié d’une récolte de
275 balles. Chacune de 46 kilos * rend 250 francs ; toutes rendent 68,750 francs pour un capital inverti de 176,200 francs, ou au maximum, avec tous les imprévus, 250,000 francs rapportant 27 1/2 pour cent.
Ce revenu est obtenu à la fin de la seconde année, délai réductible à 15 mois, si on arrn’e de janvier à mars, qu’on plante en octobre, et qu’on récolte de décembre à mai. Une aussi prompte réalisation permet d’amortir la grosse valeur d'une propriété devenant prospère. Celle-ci est due aussi au fermier s’étant pourvu de subsides à des bodegas prêtant à intérêt de 25 pour cent. Néanmoins, le métayage partidario n’accapare pas les 120 exploitations de tabac de l’Ouest cubain, dont plusieurs sont montées au mieux, surtout une :
Celle-ci nous montre un sévère maître espagnol accoutumé aux mœurs américaines travailleuses, et tenant scientifiquement une propriété près de San- Luis, en un point nommé Guginacabo . 81 hectares y sont cultivés avec les derniers perfectionnements ; 40 paires de bœufs et 10 mules font un labour incessant et rapide ; .50 ouvriers sont employés pour nombre d’opérations annuelles : irrigation que facilite l’arrivée ponctuelle par heure de 100 pipes de 150,000 litres d’eau d’étang, montage laborieux de tissu couvrant 17 champs sous voiles, coûtant par an 100,000 francs, donnant une prompte récolte qui n’exige, pour surface entière, pas moins de 180 hommes et 100 femmes enfilant à l’aiguille, sur des bâlonnels-cuiilos des feuilles emplissant 14 mai-
1. Cette mesure correspond à l’unité de poids cubaine : le quinlal.
sons de séchage. Ces dernières achèvent de montrer qu’annuellement 13 hectares 1/2 nécessitent 100,000 francs, et les 81 hectares 500,000 francs. De tels frais exigent une grande surveillance, exercée d’une maison haute sur pilotis. Ainsi, en 15 ans, le propriétaire parvient à une production annuelle de 2,000 balles de vega supérieure, continuée par une excellente fabrique.
Après l’exploitation espagnole Calixto-Lopez, viennent d’autres espagnoles encore très bonnes : à San-Luis ; Padron, Santiago, Petiro ; à San- Juan ; Hignera, Ferez, Jiharo, Baron, Santa- Damiana et San-Sebaslian ; à Pinar-del-Rio : Ibiricu, Ferro, Arias. Puis, apparaissent des exploitations américaines : à San-Juan : Bio-Seco, Vivero, jolie installation sur 27 hectares valant 400,000 fr. ; à San-Luis : Corolo, CuchUlas-Melians, Atoquia, Teresita, Joaquina, Barbacoa, T arabica, Fortresa. et Cocos. La dernière série de San-I.uis dépend d’une société londonienne, « Henry Clay and Bock C“ », tenant encore beaucoup d’étendues à Remates, où sont diverses autres sociétés exploitantes newyorkaises : « Ilavana Commercial » et « Cuban Land and Leaf ».
Les Américains, libérateurs des Cubains, achetaient un bon prix même des terres demi-bonnes, grassement payées, pour 13 hectares 1/2, de 2,000 à 70,000 francs. Ces propriétés sont régies par 4 agents bien payés par 2 pour cent sur les ventes, ce qui leur donne 150,000 francs l’an. Un de ces heureux, aimablement hospitalier, me résumait ainsi toute la question tabac :
La plantation demande peu d’eau ; surtout, si te sol est sablonneux, de la poudre insecticide ; point
d’abri-tissu évitable parce qu’à peu près toutes les récoltes devancent janvier, février, m-ars, époque de vent et de soleil. Ces deux obstacles sont, il est vrai, écartés dans les champs à pieds serrés à 10 pouces, rendant la production très fine.
Le meilleur tabac vient de Coro/o et Retiro, en San-Luis, et de Rio-Seco et San-Sebastian, en San- Juan ; un très bon aussi vient d’auprès Pinar-del- Rio et de Luis-Lazo. La zone cultivée idéale s’étend entre Remates et Candelaria ; c’est la Vuelta- Abaio, qui donne un article plutôt foncé, nicotineux, plein d’arôme et très goûté des indigènes. Une autre zone cultivée excellente comprend Artemisa, Alquizar, San-Antonio jusqu’à la Havane ; c’est la Parlido qui donne un article intéressant, plutôt clair, très nicotineux, élastique, utilisé aisément pour rapas de cigares, et apprécié par les étrangers. Puis, viennent deux zones cultivées assez réputées : las Villas avec Cienfuegos, Sagua, Santa-Clara, Sancti-Spiritus, Trinidad, et surtout Camajuani, Placetas, vallée de Manicaragua ; enfin la Vuelta-Ari'ibn, avec Manzanillo, Yara, Guissa vers Santiago.
A mon passage, la "Vuelta-Arriba produisait 697,636 kilos ; las Villas : 9 millions 130,844 ; la Partido : 2 millions 34,626 ; la Vuelta-Abajo : 14 millions 54,932 ; soit un total de 25 millions 918,038 kilos. La moitié était prise par les Etats- Unis et le reste par Cuba, qui faisait pour lui 200 millions de paquets de cigarettes et 215 millions de cigares, et 11 millions de paquets de cigarettes et 227 millions de cigares pour l’Angleterre, les Etats-Unis et l’Allemagne, consommation locale
et exportation valant environ 217 millions 665,334 francs.
Aussi comprend-on la vie intense trouvée dans les plantations et séchoirs, ainsi que dans les maisons d’empaquetage. Les feuilles séchées, au nombre de 30 à 50. font une gavilla ; 4 gavillas font un manoio ; et 320 manojos font un tercio. Cette balle d’environ 12,000 feuilles, pesant 36 à .50 kilos, se loge, jusque par 10,000, en magasin, « almacen en rama ». Environ 38 de ceux-ci, situés à la Havane, .servent de lieu de repos à toutes ces feuilles : les unes à petite vie supportant un séjour d’un an au plus ; les autres à grande vie, un séjour de 2 à 3 ans; et les plus nicotineuses, bien davantage encore. Les feuilles fraîches sont aérées chaque quinzaine, après trois mois moins souvent, jusqu’à l’envoi aux usines.
Les fabriques sont de deux sortes. Dans les modestes localités, de petites tabaquerias emploient des feuilles prêtes, pour faire par jour de 900 à 5,000 cigares, et 160,000 cigarettes. Ces petites usines résonnent des chants Roca, Guaracha, Dorila, Punto Cubano. Leurs cigares sont empaquetés parfois dans des gousses de maïs, vendues par des marchands campagnards. Dans les villes de banlieue, et à la Havane qui comptait à mon passage 22 usines de cigares et 4 de cigarettes, se trouvent de grandes fabriques d’une activité infernale, d’une fermeture de prison, mais d’ordinaire bien bâties comprenant : un rez-de-chaussée, entrepôt et cour de lavage des masses végétales à traiter ; un premier à salles de dessiccation, fo mentation, d’apprêt des feuilles ; un second où sont
les salles de roulage, classement, emboîtage, toutes opérations nécessaires pour le tabac.
Après un jour à peine de décollement des balles, a lieu une épreuve de début importante. Le « mouillage » ne se fait pas par une simple immersion dans l’eau qui doit être dosée suivant le degré d’absorption des feuilles. Celles-ci, rangées par aspect, reçoivent, par poignée manojo, une humection commençant par la base et descendant sur le reste par secousse. Environ 8 secousses répartissent 20 à 30 pour cent d’eau devant bien immerger les grandes feuilles, et bien être distribuée aux petites feuilles.
Les grandes Icuilles-capas restent un ou deux jours en coffres. Les petites leuilles-tripus, plus fragiles, ne pourrissent pas, étant étendues de 1 à 3 jours sur des étagères-séchoirs ; puis les espèces légères et corsées sont mises de 2 à 5 semaines en barils perforés, absorbant une chaleur de 25° à 30° et une humidité de 70 à 80 pour cent. Celle chaleur et cette humidité ont été vainement essayées par l’industrie européenne. Une maturation attardée peu ou prou par le degré de nicotine ne s’obtient bien qu’en climat havanais, dont les microbes décomposent p.artiellement les produits nicotineux en produits ammoniacaux volatils. Ce résultat est aidé aussi par l’introduction intentionnelle en baril d'une même cueillette, ou corsée, ou légère, ou aromatique, ou courante. Des barils de diverses cueillettes sont habilement mêlés, donnant un produit fort, ou fin, ou de bonne espèce, ou ordinaire. Une bonne maturation et combinaison végétales assurent la perfection des cigares préparés comme suit ;
De malles en bois sont retirées des petites leuilles-tripas mises sur de petites cuves de manipulation. Chacune de ces dernières reçoit par jour près de dix manolos ou poignées, d’environ 1,400 petites feuilles partagées en 2,800 petites 1/2 feuilles ; et 280,000 petites 1/2 feuilles rentrent dans 100 petites cuves. Les meilleures tripas sont tachées de jaune ; toutes sont traitées par de très actives ouvrières nommée^ « despalilladoras ».
D’autres malles en bois, sont retirées des grandes feuilles-capas mises sur de larges cuves de manipulation. Chacune de ces dernières reçoit par jour près de neuf manolos ou poignées, d’environ 1,000 grandes feuilles partagées en 2,000 grandes 1/2 feuilles ; et 16,000 grandes 1/2 feuilles rentrent dans 8 larges cuves. Les moins bonnes capas sont nuancées jaune terreux ; toutes sont traitées par des ouvriers nommés « resagadores » s’occupant de leur répartition en 4 compartiments consacrés à : forme, taille, finesse, couleur foncée ou claire. .Suivant les besoins, ces compartiments s’allègent de paquets chacun de 25 grandes 1/2 feuilles, qui pourvoient des postes de travail.
Le « roulage » est une opération maîtresse, difficile à mener ; c’est le fruit de longs mois de pratique employés à ouvrir des demi-tripas, et à les grouper sur une demi-capa régularisée par tailloire et n’ayant plus qu’à être roulée. C’est, selon l’article, en moyenne de 4 à 15 minutes de tours et retours de main savants. Il est bien d’user de la main correspondante au côté de la demi-leuille employé, pour obliger les nervures de la capa à suivre la ligne directrice du cigare. On commence à rouler la capa par la pointe de feuille à brûler, et on con-
tinue par le milieu de la feuille dont les nervures sont dirigées dans le sens de la longueur du cigare. Les detni-iripas, prises assez sèches, sont de plus en plus pressées en demi-capa non brisante, moite, et supi’êmement élastique, au moment où elle est fixée par une sorte de gomme arabique. Tout ce massage a lieu sur une tablette de chêne américain, en cubes maintenus plans par deux tiges de fer. Chaque tablette sert à confectionner par jour environ 75 cigares communs, ou 25 meilleurs ; ainsi, 40,000 cigares sont produits par 450 tablettes. Ces imitations de pupitres sont dominés par une haute chaise où un lecteur fait connaître les nouvelles politiques, de l’histoire, de la littérature espagnole, Zola, Balzac, Voltaire. Tout en écoutant ces lectures, d’adroits ouvriers, nommés « torcedores », travaillent ; ils quittent ensuite toutes leurs places, où quantité de cinquantaines de cigares créent des paquets nommés roues, enlevés par des employés spéciaux joignant le chef d’atelier. Cet homme examine le travail, qu’il accepte ou refuse, assurant une industrie bonne, bien présentée grâce à des artistes expérimentés de 4 à 5 ans, nommés « escojedores », qui jugent vite l’état de tout cigare, et le placent. Un parfait classement est aidé par une invention perfectionnée.
C’est une longue table de bois, de teinte rendue neutre par un châssis de bois incliné, vêtu de moleskine antiréfléchissante. Cet appareil, discrètement éclairé et bien situé, met en relief les divers aspects des cigares, rais en nombreux tas, semblant créer de la confusion, à cause du manque d’espace. Ce peu d’étendue pourrait se résumer en deux divisions ; côté droit à ton mat, et coté gauche à ton
brillant ; mais chacun de ces côtés est rayé de lignes verticales portant les 6 couleurs : clair, coloré clair, coloré, coloré brun, brun, obscur, et de 7 lignes horizontales portant les nuances : iaune, jaune vert, vert rouge, rouge, brun vert, brun rouge, brun joncé. Lignes de couleurs et lignes de nuances forment entre elles des intersections composant des zones afférentes à diverses nations. Comme exemples les plus connus : couleur obscure avec nuance brun joncé, ou brun rouge, ou brun vert, ou rouge, séduit ; Cuba, l’Amérique du Sud et l’Espagne ; couleurs brun, coloré brun, coloré, coloré clair, clair avec nuances vert, jaune vert, jaune, séduisent : les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne ; couleurs coloré, coloré clair, clair, avec nuance brun jaune, séduisent la France. Couleurs et nuances suscitent maintes combinaisons sur « la table de escogida ». Celle-ci, accompagnée de plusieurs autres, classe aussi les cigares en 4 natures : seco, jugoso, pajiso, brillo ; en 60 dimensions, jusqu’à 25 centimètres qu’ont les massues cV Hercule ; en 60 formes, y compris le bout rond et plat, Corona, sans compter les nouveautés naissant chaque jour, au point que cela dépasse 200 variétés.
Tous ces cigares sont mis par 5, 10, surtout par 25, 50, en « boîtes ». Environ 11 scieries fournissent du bois de cèdre léger composant de petites caisses, ou des grandes, cabinets, envoyés en Angleterre, tandis que des meubles clos gardant l’humidité, humidores, sont préférés des Etats-Unis. Ce parfait emboîtage n’empêche néanmoins pas l’invasion, après 6 mois, d’une larve trouant les cigares j ceux-ci apparaissent pourtant superbéSj
ornés de bagues de papier à médaillon, couverts de papier à marque de fabrique, sans ou avec vue de manufacture ou d’allégorie. L’intérieur de la couverture de la boîte porte un sujet fantaisiste boleton. Autant de chromos sortent de 6 lithographies, en concurrence telle, qu’elles cèdent des étiquettes rouge et or, à 4 francs le mille, et en dix et douze nuances à 100 et 120 francs le mille.
Un revenu meilleur de 6 à 8 pour cent paie la fabrication du tabac.
Voici à peu près le coût d’une fabrique :
Certes elle subit bien des ouvriers payés aux pièces. De nombreuses femmes <( despalilladoras de tripas » gagnent par jour 3 fr. 25 ; et de moins nombreux hommes « torcedores de capas » gagnent par jour 10 à 25 francs. Aux derniers, les cigares rapportent au mille 6 pesos argent (24 fr.) ; et en moins de deux semaines, ils rapportent de 50 pesos (200 francs) à 120 pesos (480 francs), total variant d’après les valeurs des articles. Les salaires se règlent bi-hebdomadairement aux hommes et hebdomadairement aux femmes ; les plus fortes paies se comptent mensuellement aux grands ouvriers « classeurs escojedores » et directeurs d’hommes ou de femmes », gagnant 136 pesos or (680 francs) et nourriture. En outre, est donné par jour à chaque ouvrier, 10 cigares ; à environ 300 ouvriers, 3,000 cigares ; ainsi règne une perte quotidienne de 400 francs, et annuelle de 120,000 francs. Nulle retraite ouvrière à servir, mais une grande maind’œuvre coûtant par an un million de francs. Suivent les frais d’emboîtage à la douzaine de 75
à 150 centavos, d’achat de balles atteignant chaque jusqu’à 5,000 francs, une perte de 2 à 20 pour cent des feuilles irrégulières et à déclasser. De sorte que 14 balles de tripas et 2 balles de capas s’emploient pour produire par jour 50,000 cigares de 20 centimes à 7 fr. 50 et 10 francs, se grossissant par semaine aux jours d’expédition : jeudi, vendredi et samedi, à environ 300,000. Cela fait annuellement une affaire brute de 3 millions de francs et une nette de 250,000 francs. Encore ce modeste résultat d’usine courante s’obtient par une vive surveillance du travail et une comptabilité parfaite. Ces précautions assurent une manipulation réussie de feuilles valant chacune jusqu’à 25 centimes, et un paiement au plus juste du personnel. Ce dernier porte des numéros ; mais certains de ces numéros personnifient des ouvrières souvent jolies, surtout au faubourg havanais Jesus-del-Monte, doté d’une usine modèle.
Cette fabrique de cigarettes a des machines américaines, bonnes travailleuses journalières, une hachant des tripas, 31 faisant chacune 70,000 cigarettes, et 24 faisant chacune 120,000 cigarettes. Par jour aussi, des ouvriers mettent plus de 3,000 cigarettes en galettes ou 200 paquets ; et des ouvrières mettent près de 4,000 cigarettes en 150 paquets, ou forment 5,000 boîtes. Les articles prêts et tiipbrés de l’Etat s’en vont par toile mouvante vers des caisses contenant 50, 76 et 533 roues, de 1,300, 1,976 et 20,000 paquets en 10 à 12 sortes de cigarettes faites en papier : riz, pectoral, brea, trigo, chorrÜQ, alquiiran, algodon, et un commun populaire à Cuba, dans l’Amérique du Sud, en Espagne, et jadis en
France. A part l’usine Henry Clay, on trouve celles de Legitimidad, Rey del Mundo, une autre montée de machines américaines et françaises, confectionnant aussi des cigares avec des feuilles venant non foulées, en caisses, des champs de tabac même, originalité du maître Calixto Lopez.
D’ailleurs, l’amour-propre anime les fabriques de cigares havanaises, dont les principales sont par ordre alphabétique : Aguila de Oro, Cabanas, Corona, Espanola, Flor de Naves, Gener, Impérial, Intimidad, Partagas, Prominente, etc. ; toutes convaincues d’être chacune la meilleure, lançant des marques concurrentes, jusqu’à près de 200 en certains établissements.
Les plus connues sont : Bock y Cia, Espanola, Cabanas, Castaneda, Corona, Eslrella, Don Quixote, Rosa de Santiago, Eden, Flor de Lopez, Escepcion de José Gener, Flor de tabaco ou Partagas, Por Larranaga, Punch, Roméo et Juliette, Upmann, etc., autant d’étiquettes ronflantes de fabriques unies en syndicats.
A mon passage en 1904,
14 lubriques constituaient ; le syndicat anglais Henry Clav and Bock C°, qui était fortifié par :
3 autres syndicats : Suarez Muriaz Cia, L. Cabanas Y Carvajal Cia, Havana Commerclal C".
D’eux naissait :
Le syndicat général Havana Cigar C’, qui, combine avec la Havana tabaco and Cigar C°, chargée de cigarettes et paquets, et la Cuban Land and
A TRAVEES CUBA
Leaf C“, chargée d’achats de terres ou de feuilles, composait :
Le trust Havana tabaco C". Ce trust, acheteur de tabacs manufacturés, était une affaire américaine de 50 millions de dollars (260 millions de francs), fortifié par :
5 autres trusts américains :
1“ Le Havana America of Tampa and Keywest C®, régissant 12 fabriques travaillant les tabacs cubains en Floride ;
2" L’American tabaco C®, englobant toutes les fabriques de tabacs à fumer, à mâcher et à cigarettes des Etats-Unis ;
3" L’Ünited Stores C®, monopolisant la vente au détail de toutes sortes de tabacs aux Etats Unis ;
4® L’Impérial C®, monopolisant la fabrication et la vente des produits anglais ;
5® Un dernier projeté, devant s’occuper de cigares allemands et de cigarettes égyptiennes.
Ces 6 trusts établissaient :
Le grand trust général