CHAPITRE TROISIÈME
La campagne, sa nature, son sol, sa fécondité, ses conditions climatériques. Vie à la propriété et à la localité rurales. Relations entre les différentes parties du territoire. Etat d’ignorance ayant perdu le passé, état de clairvoyance assurant l’avenir. Superficie et population de File. Provinc<‘ de la Havane, Jaruco, Aguacate, Madruga, San José de las Lajas, Güines, San Antonio, Guanajay, Bejucal, Batabano. Entreprise de la pêche et de la préparation des éponges.
Un sentiment d’admiration s’empara de Christophe Colomb, dès son débarquement en terre cubaine, qu’il déclara être « la plus belle île qui ait été vue ». Quatre cents ans se sont écoulés, après lesquels je trouve n’avoir jamais vu de contrée plus intéressante. .
Sa nature est assez variée. Les parages havanais renferment une série de petites plaines et de petits mamelons ; la région occidentale est une longue plaine, suivie d’une arête montueuse qui finit en massif au milieu duquel est un plateau ; la région centrale est composée de marais, de plaines légèrement ondulées, de chaînons et pitons isolés ; la région orientale est formée de plaines, de rivières, d’une chaîne de montagnes et de chaînons de collines, dominant bien des vallées.
La composition géologique est aussi diverse. L’Ouest est calcaire-argileux ; les plantations de tabac occupent un sol calcaire-argileux, quart-
K TRAVERS CUBA
zeux, siliceux, ferrugineux. Le centre, où croissent les cannes à sucre, est calcaire-argileux, parfois ferrugineux, ou simplement calcaire reposant sur du sable frais, deux compositions qui causent des terres rouges ou noires. L’Est, où s’étendent des steppes, des herbages où pâture le bétail, et des montagnes, est calcaire-argileux, siliceux ; parfois calcaire-argileux, très profond. Quant à l’annexe du territoire, l’Ile des Pins, est sablonneuse, souvent ferrugineuse. Les montagnes cubaines sont revêtues çà et là de rocs granitiques et de plaques grises volcaniques nommées dents de chien. Elles contiennent parfois du marbre, du manganèse, du cuivre, du fer, de l’or, du charbon, du plomb, du zinc, du graphite de l’amiante. Elles contiennent encore quelques grottes et des sources chargées de fer ou de magnésie.
Le sol est extrêmement fertile : on y voit croître un peu partout un arbre au tronc clair et à rameaux puissants ; c'est Voreodoxa regia ou gloire des montagnes, mieux connu sous le nom de « Palmier royal ». Cet arbre, isolé ou en bandes, n’exclut pas l’existence d’autres palmiers : un de taille moyenne, le criolla, ayant la forme d’une bouteille ; un autre de taille égale, le corojo, d’apparence ventrue ; un trappu, le hata, de cime grosse en bouquet ; un élancé, hardi, le cana, à tête en éventail ; et un fluet, le iuraguana, à tige semblant en fil de fer. Des plantations de tabac s’étendent en sillons réguliers au verdoyant feuillage ; celles de cannes à sucre offrent des touffes confondues ayant l’air de vignes vert tendre ; on cultive aussi du maïs et autres céréales, des légumes, tomates, racines à fécule. Différentes herbes poussent presque par-
tout : la parai ou chiendent, qui croît en terres basses ; la guinea, effilée en bottes, dans les terres hautes ; la millo, petit roseau ; et la pitilla, fil très fin, répandue dans toutes les savanes. De belles forêts peuplées d’arbres très variés : cèdre, acaiou, ébène, campéche, inaiagua, iucaro, jobo, guagacan, caiguaran, granadillo, misperillo, ubero, guasima, yaga, iagua, qui croissent sur le sol plat. Sur le sol montueux, on voit : iaguey, almacigo, drago, ajua, zarza, barrile, lustete, lougère, bambou. Au sortir de fourrés de liane cupey, de lierre campanilla imitant le volubilis, et de laine végétale guayaca imitant la toile d’emballage, surgit çà et là, en espaces nus, le plus caractéristique des arbres, la Ceiba au tronc altier, lisse, clair, à panache de branches mêlées de plantes parasites. Même les endroits les plus arides ont des arbustes : para- /e/os, vacabueys, aux feuilles ruguieuses et polissantes. Les terres riches portent des arbres fruitiers : cocotier, manguier, oranger, calmitier, grenadier, tamarinier, papaler, rnamey, maranon, anon, sapote, guanabana, arbre à pain, pruniers mamoncitlos, hicacos, canitelas, guayabas sauvages, donnant d’excellente confiture. D’autres cultures fruitières courtes sont exploitées en grand ; ananas, bananier, caféier, cacaoyer, sans compter des plantes pharmaceutiques. Une telle exubérance, qui montre chaque jour un arbre nouveau, j.rovient d’un sol parfait aidé d’un particulier climat :
1° Une pluviosité excessive de mai à octobre et une humidité de 70 à 80 pour cent pendant les autres mois de l’année ;
2° Une température variant de 28° à 11° dans les montagnes, et dans les plaines de 13° à 40° ; dépeu-
dÆint aussi d’un hiver d’octobre à mai, et d’un été de mai à octobre. Ces deux saisons ne varient pas tant entre elles ; la plus modérée, sèche et assez chaude avec 23”, 28”, 24®, n’est pas si loin de la plus chaude avec 26®, 33®, 28®, donnant toute son intensité vers midi, mais rafraîchie le soir par une pluie bienfaisante. Les deux époques sont heureusement avantagées d’assez d’air. Durant les mois d’hiver, sévit une brise du nord ; et pendant ceux d’été, une brise méridionale, virason, soufflant de 10 heures à 3 heures du soii’, alterne avec une .‘-eptentrionale di tierra, de 8 heures à 4 heures du matin. Cette situation entre deux vents de mer, sud et nord, procure une température journalière variant de 7® à 8®, favorable à la vie. L’air est également purifié par de nombreux vautours noirs à cou rouge, auras, avalant tous détritus possibles. Aussi un pays si salubre a bien des animaux, oiseaux nombreux à beau plumage : perroquet, oiseaumouche, ramier. De bêtes sauvages, on ne compte que caïman, iguane, chevreuil, porc, chien, rat aguti, deux seules dangereuses : scorpion, araignée. Comme habitants humains, il y en a de race blanche d’origine espagnole, française, américaine, anglaise, et de race de couleur d’origine africaine, louisianaise, peut-être indienne d’époque colombienne.
Les campagnards habitent de petites maisons de chaume pittoresques. La case du paysan, nommée « bohio », renferme deux corps de logis' faits de parties de palmiers ficelées : le tronc formant les montants, la bulbe jagua, les parois, et les feuilles guano, la couverture. L’extérieur est
fruste, mais l’intérieur civilisé. Une cuisine a une simple caisse de bois pour foyer ; mais la chambre à coucher montre un lit à moustiquaire relevé avec rechercbe, et le salon offre souvent une machine à coudre moderne. Un préau à chaises en cuir de bœuf sert de lieu de réunion familiale se contentant d’une construction coûtant environ 25 pesos argent espagnol (100 francs), en vue de départ vers d’autres cultures. Néanmoins n’est pas général l’essai du sol de une ou trois années portant le nom de partidario.
Tous ces gens paraissent plutôt casaniers. La cause en est sans doute à de trop longues années d’insurrection. Jusqu’en ces derniers temps, un emballement poussait les gens à refouler des coloniaux accapareurs sans bénéfice pour les indigènes. Actuellement un apaisement général entraîne les gens vers une vie maintenant plus aimée : exploiter le sol. Exister sans efforts est un rêve heureusement atteint chez des indolents créés par une chaleur tropicale, des inoccupés ayant besoin de travailler seulement quatre mois par an, à tel point le rendement de la terre est bon et les affaires donnent de suffisants bénéfices. Et aussi est atteint le rêve de dépenser. Effectuer sans cesse des achats est un péché mignon courant dans les deux sexes ; le masculin ajoute un réel penchant à se rendre au café, à jouer aux dominos, cartes, échecs, billard ; et le masculin comme le féminin montrent comme bouquet un entrain inouï à s’adonner à la conversation.
Cette dernière coutume a beau parfois être interrompue d’une inclination à de plaisantes chansons : Habanera tu, Nina Pancha, Paloma, Bilongo watô d Merced, Calinga, Pina maineif y sapote,
et à de la musique de guitare, etc., jouant valse Mercédès ou damons Dorila, Pulpero, Zapaleo, elle en demeure de beaucoup la grande occupation. Entre des interjections coutumières « que tal... que va... hombre... regular... Ave Maria purissima », se disent infiniment de mots. Les hommes discutent surtout politique ; à mon passage, les indemnités aux libérateurs de la patrie. Du reste, les finances passionnent. A noter que ces ruraux ont peu de besoins ; leur vestiaire n’a que chapeau panama, vêtements de toile ; leur nourriture se trouve à la propriété, les frais journaliers peuvent ne pas dépasser 4 francs pour toute une famille. Telles sont les conditions vitales en régions d’agriculture, branche suffisamment goûtée. Les campagnards se laissent doucement aller, durant de longues journées, jamais pressés, oubliant le temps, renvoyant tout « à demain » (manana). Pourtant cette fameuse expression d’insouciance est contredite par « à un chant de coq » (un canto de gallo), terme de vaillance qui signifie, que pour eux les distances ne comptent pas.
Ce sont de bons cavaliers. On en rencontre couramment un en chapeau panama, costume blanc, qui est sur la moitié ouest du territoire, une chemise-veste à petits plis et poches, nommée guayabera. Souvent deux ou trois sont ensemble, jeunes à physionomie ouverte, âgés à physionomie respectable. Tous se tiennent bien sur une selle à pommeau rond, et étriers au devant recouvert de cuir. Le cheval a une allure particulière : point de pas ou paso nadado, ni galop ou gualtrapeo, mais un constant trottinement extrêmement mignard dans la croupe. Ces petits soubresauts, dits mar-
cha, sont si légers, qu’ils permettent le transport d’un verre d’eau sans avarie, dit-on. Ces montures, arrenquines, parfois rougies de la boue (les sentiers, excellent en bien des kilomètres coupés de haltes bien réparties. A ces stations se voient (Je nombreuses bêles lasses, se reposant et se nourrissant peu, à l’encontre de leurs conducteurs qui se ménagent, et consomment beaucoup à des maisons en chaume et à auvent de colonnes : dépôts de provisions.
Le plus répandu, à intervalles rapprochés, est la « bodega », une pièce ouverte avec un comptoir oii sont des verres d’eau, bouteilles de vin, de bière, fruits, conserves. On s’y repose, on s’y restaure, on y prête même contre intérêts aux nécessiteux. Une organisation plus grande, qui se trouve à des endroits plus distants, la « lienda mixta », rend les mômes services, et vend en outre des articles utiles. De tels étalages, surprenants en campagne, sont encore surpassés par une autre maison qui offre un choix complet (le tissus de toilette et d’ameublement. L’ « almacen » a une longue salle, où de nombreux clients, assis sur des tabourets tournants, sont servis par des garçons en bras de chemise. Cet établissement rapporte par an net environ 8,000 francs, valant normalement de 40 à 80,000 fr. Par trois ou quatre, ces maisons de commerce, parées extérieurement et intérieurement de surnoms ; Fortuna, Favorita, Princesa, Fraterniiad, llühanera, Calilornia, America, Puerta ciel sol, ou Francia, se voient généralement dans une agglomération habitée.
La localité a une- note générale propre ; ses
maisons crépies blanc et bleu, créent un ensemble gai et frais. I.,e village est une avenue régulière, à sol brut et herbeux, que la moindre pluie rend impraticable aux piétons qui se garent sur des refuges intermittents pavés ou boisés sur pilotis. On y voit aussi maints poteaux à petites lanternes-reverbères, des cases en planches passées à la chaux et couvertes en chaume de palmier. Les plus grandes, avec un auvent à colonnes de bois, sont : buvette, boutique, école, hôtellerie ; celle-ci a des tables rondes nappées, souvent tachées de vin, et des chambres cloisonnées basses, munies d’un lit, simple cadre pliable entoilé. Dans la petite ville, on remarque : plusieurs rues droites entrecroisées, perpendiculaires, nommées de noms de héros nationaux ; Marti, Maceo, Gomez; leur sol est macadamisé étendu entre des trottoirs continus ; et une place montre des massifs de fleurs bordés de pierres, encadrés de quatre beaux palmiers. On observe encore bien des poteaux à grosses lanternes-réverbères, des maisons carrées largement ouvertes et badigeonnées en tons clairs ; certaines sont des buvettes, boutiques, magasins, échoppes de coiffeur, ateliers de photographie, des pharmacies amplement montées, ornées d’aiguières et de belles boiseries. Puis viennent des petits hôtels aux plafonds enguirlandés de papiers de couleur dans les salles à manger, et aux chambres à moustiquaires justifiant le nom donné d’El Aseo (la propreté) ; des écoles remplies d’enfants ; des imprimeries de journaux politiques ou revuettes illustrées ; des bâtiments pleins de fonctionnaires, des bureaux de professions libérales ; dans les maisons privées vit le sexe féminin confiné, voué aux
questions ménagères. Enfin, apparaît un cercle agréable :
La « Sociedad » a une façade souvent prétentieuse à colonnes, un beau salon dont les parois et le plafond sont en bois peint gris, ou en pierres crépies de chaux. Cet intérieur clair et sobre, fait bien ressortir un mobilier foncé de sièges de rotin, des fauteuils fixes et balançants, des poufs, ainsi que des glaces. A noter aussi une scène théâtrale. Une première salle communique, par des arcades, avec d’autres offrant tables de jeu, billard de type ancien, énorme, à poches recevant les boules, un comptoir de rafraîchissements, une bibliothèque, des cabines de bains et douches. Cet établissement si pratique, pour une cotisation mensuelle de 60 centavos à un peso argent espagnol (de 2 fr. 50 à 4 francs), offre un lieu de réunion à beaucoup d’agriculteurs ou de petits citadins, de carrières libérales, politiques, commerciales. Des chefs de famille y mènent aussi leur femme et enfants, une fois par mois, pour s’y distraire à des bals, à des soirées littéraires, scientifiques, musicales, théâtrales, où sont données les œuvres du Cubain Fornaris, des Espagnols Mariano de Larra et Echegaray. Aussi ces sociedades, au nombre de une, deux, ou trois, etc., sont-elles très appréciées. Ces nombreux cercles existent à cause de leur monde varié : le Liceo pour les Cubains ; le Casino pour les Espagnols ; l’Union pour les gens de couleur ; et d’autres cénacles au3^ noms ronflants pour les mulâtres, nègres américains ou africains, et les Chinois. Cette vie de club est si effrénée, que les locaux où elle se passe éclipsent un édifice muni-
cipal ayant encore assez de relief, non loin d’une ou de deux fortes tours révélant une église.
Telle est la localité provinciale cubaine. Elle laisse un bon souvenir, surtout par son aspect frais du soir où un éclairage à l’acétylène fait resplendir les boutiques, et des globes électriques embellissent les palmiers de la grande place. Les façades des cercles sont encombrées de fauteuils, où sont affalés les sociétaires. Dans la journée, règne seulement une .animation de cavaliers, de charrettes attelées de deux à quatre paires de bœufs, de petits véhicules traînés par des chèvres, de piétons de toutes races arrêtés dans des buvettes, magasins, bureaux de journaux et d’administration, cabinets d’avocat et de médecin. Ces dernières professions libérales enthousiasment les Cubains qui laissent le commerce et l’industrie aux Espagnols, Allemands et Américains. Au reste, les habitants des petites villes sont peu actifs au dehors, ils sortent peu, se faisant voiturer pour la moindre distance.
Même avant que la cloche de l’église, au son de casserole fêlée, ait annoncé l’angélus, les indigènes, petits citadins, s’adonnent au farniente ; les hommes se rivent en des fauteuils, les femmes et les jeunes filles jouent du piano, foyer sans soucis, ne retenant pas complètement la famille pratiquant parfois le théâtre. Cette distraction est assurée par des troupes artistiques ambulantes, deux pour le genre zarzuela, et trois pour la comédie et le drame. Une troupe, quand elle s’installe, met parfois à la porte un orchestre de danzén, attirant le public vers des pièces parfois très catholiques, les « Sept douleurs de Marie, la Passion, la Mort », bien rendues par la bande d’Artecona. Puis viennent des
cirques, au nombre de dix à quinze, dont surtout le Lowande et le Canihac sont goûtés des gens de couleur, amateurs de musiques de cuivre ; des carrousels et des courses de bagues sont plaisirs masculins, toutes sortes de bals sont plaisirs féminins. C’est un assaut de robes claires jusqu’en rose, dans lequel excellent même les négresses ! Enfin, rien n’égale la grande occupation à la maison : la réception que la jeune fille fait à son amoureux, et le charme qu elle a de lire ses épîtres enflammées, jusqu’en pleine nuit, à la lueur des cocuyos, hannetons aux yeux verts luisants, ressemblant à deux petites lanternes de locomotive. Ces minuscules fanaux ornent aussi corsages et cheveux des femmes.
Dans la campagne, la vie est plus active, on s’absente davantage ; circuler est une habitude invétérée chez les hommes, en dépit des récentes insurrections qui ont réduit jusqu’à 1/5“ les bêtes de transport, mules et chevaux payés 25 et 12 centens (environ 660 et 315 francs) ; cependant, c’est le cheval qui est le plus employé. Il est difficilement trouvé en location, mais néanmoins, on peut en engager à un centen (26 fr. 40), et en employer et nourrir à un peso cinquante d’argent (6 fi’ancs) ; ces dernières conditions entendues pour chaque jour.
La route cubaine n’est nullement uniforme, elle a des contours, des arbres irréguliers : les uns en éventail, tels le flamboyant, l’algarrobo, l’orejon, le pinon ; les autres arrondis, le salvadera, l’almendro, l’aulne, le mûrier ; d’autres aux racines nerveuses, au tronc clair : les' lauriers d’Inde, crois-
sant surtout sur une longueur de 14 kilomètres, en ligne droite de Cotorro à San-José-de-las-Lajas. Cette jolie perspective ne fait pas oublier 92 kilomètres en sinuosité qui s’étendent jusqu’à San- Cristobal.
Ces deux chaussées composaient la plus grande partie des 200 kilomètres de viabilité provinciale havanaise qui régnait à mon passage ; après ne se voyaient que quelques chaussées avoisinant les villes, et à peine 200 kilomètres de routes dans une province sept fois plus grande que la Havanaise, celle d’Orient. Aucune véritable voie de communication n’existait en rase campagne. Cela consistait en une simple piste large traversant les rivières sans ponts, se tordant entre des steppes, champs, pacages, ou taillis en forme de haies. Le sol est en sable rouge en région occidentale ; en calcaii’e argileux rouge ou noir en région centrale ; en argile, silice, et humus dans les parages de steppes, pacages, forêts ; en argile profond dans la région orientale montueuse. Ces différents sols, mêlés de mottes d’herbe, offraient des sillons poussiéreux ou des cloaques de boue, suivant leur état de sécheresse ou d’humidité. Mais ce n’était rien encore auprès des roches dents de chien, dientes de perro, qui occupaient maints points tracés de mauvais sentiers, résultats d’une insouciante domination plusieurs fois séculaire, rebelle à tout progrès: Il y a dix ans, dans tout le pays, n’existaient que 256 kilomètres de routes et 1,505 kilomètres de voies ferrées.
Une ligne transversale, abandonnée en 1887, et d’autres lignes laissées sous l’herbe, frappèrent une intervention américaine^ qui fit faire, en quatre
ans, plus de 150 kilomètres de roules, et surtout 542 kilomètres de voie ferrée transversale de Sanla- Clara à San-Luis. Mais combien à faire encore! car 4,053 kilomètres de routes sont projetés, et on espère les achever dans dix ans. Beaucoup d’argent activerait les améliorations ; le budget annuel des travaux publics n’était, en mars 1904, que de 26 millions de francs ; il était question de l’accroître de 20,800,000 francs, tirés pendant cinq ans de l’excédent annuel des douanes. En attendant, des bureaux s’offrent en plusieurs villes, et à la Havane on voit un beau ministère peuplé d’élégantes dactylographes, et d’impeccables employés occupés à des plans. Sans doute une telle apparence entraînera de réelles voies publiques, que les ruraux, routiniers, réclament mollement, et qui rendraient les campagnes bien plus animées. On y voit encore en maints points, rien que des cavaliers, suivis parfois d’amazones, peu de longs attelages de bœufs portant des marchandises, peu de chariots porteurs de bois géants, et çà et là un véhicule intéressant :
La volanta est une caisse en bois, aux côtés échancrés, dont la partie avant est en petit tablier vertical, et la partie arrière est en banquette profonde surmontée d’une masse de cuir, énorme capote. Cet appareil volumineux repose sur des lanières fixées à un châssis de deux brancards qui vont d’un essieu à un animal, voisin d’un second, porteur d’un postillon. L’intérieur est confortable ; sa bonne suspension, entre des cahots d’arrièreirain et des secousses d’actions animales, procure un siège très doux, à peine remué par les irrégu-
krités du sol, et menacé juste par l’eau montant jusqu’au parquet, au passage des rivières. Ce moyen de transport assez prompt est usité dans presque toutes les régions ; il ne se loue guère, à cause de sa cherté, parfois d’un centen (26 fr. 40) pour une course de 8 kilomètres ! Dans certains endroits, on peut payer moins en prenant une voiture publique populaire :
La guagua est un long char à deux bancs longitudinaux, dont le tablier anti-pluie, énorme, préserve le conducteur, et dont le toit, ainsi que les rideaux vastes, garantissent les voyageurs. Ce véhicule est le plus couleur locale ; toutes les races le prennent, si bien, qu’on oublie sa lenteur sans façon, peu modifiée par cinq mules ou chevaux. Mais un transport pratique parcourt le territoire sur une voie normale de 2,371 kilomètres, additionnés de 1,394 kilomètres de voie étroite traversant les exploitations sucrières.
Le chemin de fer est une création déjà ancienne; les réseaux étaient, en 1901, à quatorze compagnies de quatre nationalités différentes : cubaine, espagnole, anglaise et américaine. Près des villes, il y a de deux à trois services quotidiens ; en rase campagne, un unique service ; et dans la campagne lointaine, deux ou trois seulement par semaine. Ces trains sont composés de machines et voitures plutôt simples ; la ligne occidentale de Pinar-del- Rio, et la ligne orientale de Santiago montrent de l’élégance. La dernière ligne, longue de 856 kilomètres, a de lourdes locomotives noires, et d’énor mes wagons sombres, dont l’intérieur à une nef comprend, entre deux cabinets-lavabos, des sièges de bois ou de paille, ou des fauteuils tournants, et
d’autres en osier pour observer le paysage. La première ligne a un type de matériel moins grand : locomotives ornées de cuivre et AA^agons jaunes, ayant parfois au milieu un étalage de liqueurs. Autrement, les provinces centrales : Havane, Matanz-as, Santa-Clara, possèdent des convois de genre démodé, avec locomotives communes et wagons quelconques percés de nombreuses ouvertures à Persiennes. Ces sortes de caisses, peintes rouge ou vert fané, sont mal accrochées et secouent les voyageurs. Des parages plus lointains ont des convois vieillots à machine au tuyau en forme de bulbe, et voitures piètrement boisées, roulant sur des voies serpentant sous l’herbe jusqu’à une station. Celle-ci est un vieux wagon, ou une hutte, ou un hangar en bois crépi à la chaux, ou un vulgaire amas maçonné, dont l’intérieur est mal distribué. Mais de meilleures stations, en pierre ou en bois jaune, pourvues de buvettes, parfois de buffets et de repas à emporter, font le bon point de départ d’un voyage qui satisfait pleinement la curiosité.
En effet, voici déjà beaucoup d’étrangers, de créoles, blancs, mulâtres, nègres, tapageant autour d’un guichet où les billets doivent être acquis en monnaie américaine ; mais l’espagnole est aussi tolérée. On passe vite si on paie en argent américain ; on attend qu’un employé fasse un petit calcul si on n’a que de l’argent espagnol ; et enfin on arrive tout juste au départ du train.
.Au brusque avertissement d’une cloche argentine, s’élance le noir coursier. Il est plein de banquettes vis-à-vis, où siègent des hommes et des femmes en blanc, Des employés, en beige, à cas-
quelle galonnée d’or, ou casquette de paille ajourée, contrôlent les billets. Un autre employé circule, vendant des publications : V Assommoir, de Zola ; M”' Bovary, de Flaubert ; Noirs et rouges, de Cherbuliez ; Germinie Lacerteux, des Goncourt ; des ouvrages d’Anatole France, de Pan Miguel Volsvyovski, de Sienkiewicz. Aux stations, une invasion de petits nègres arrive, vendant : journaux, bananes, oranges, cannes à sucre, mangues, melons, cocos, et autres fruits, des confitures d’ananas, des pâte et gelée de goyave, des gâteaux dulces, des graines nutritives mani, des rafraîchissements de toutes couleurs gaseozas, des cigares à peine tordus et finis, parfois des petits oiseaux colorés d’un prix élevé, et des bouquets pyramidaux de gardénias. En outre, des mendiants viennent quêter ; des individus tiennent dans leurs bras des coqs de combat ; des voyageurs, en grande partie de couleur, montent, les femmes pomponnées jusqu’en chapeaux à plumes ou toques bleu pâle. Tout ce monde est bruyant ; le tapage est augmenté le dimanche par des orchestres de danzon.
Ce train, prenant son eau à des réservoirs placés auprès des rivières, a coutume d’avancer vite, en desservant beaucoup de stations. Ainsi, le grand train central stoppe à 90 stations en 856 kilomètres parcourus néanmoins en 23 heures. Ce serait parfait, si le tarif n’était de 14 centimes par kilomètre. Un autre moyen plus cher de locomotion, que la rareté des communications terrestres rendait précieux, est encore intelligemment employé, surtout pour les régions écartées ; son
parcours plus long est couvert plus vite qu’un parcours terrestre moins étendu.
Le bateau à vapeur a de bons itinéraires, touchant la plupart des points nationaux :
1® Deux services hebdomadaires vers les ports nord et sud de la province occidentale ;
2” Deux également hebdomadaires vers les ports nord des provinces orientales ;
3® Un bi-hebdomadaire et un hebdomadaire vers les ports sud des provinces orientales.
Ces services sont assurés par cinq compagnies : cubaine, espagnole, américaine, américaine, cubaine. Cette dernière a d’assez grands vapeurs peints en blanc. De nombreux services desservent les Etats-Unis : tous les jours Keywest, tous les deux jours Tampa et Mobile, deux fois par semaine New-York, quatre fois par mois la Jamaïque, deux fois par mois Haïti, Porto-Rico, la France, enfin une fois par mois l’Espagne, l’Allemagne, tandis que Liverpool est desservi par des vapeurs de commerce.
Tout autres sont les communications intérieures nationales, retardataires. Il y a peu d’années encore, les régions étaient si peu parcourues, que les indigènes ignoraient les bornes de leurs propriétés. Cela provenait aussi d’une longue ère d’administrateurs répartissant un sol colonial par une trop simple indication de point, au centre d’une surface rayonnante d’une ou deux lieues. Cet allottement hasardeux sur papier, en non-correspondance du terrain, causa des confusions, des procès qui durent encore, malgré ce dernier siècle de choix du sol devenu libre pour les habitants. Pourtant, la
campagne cubaine commença à être mesurée sur place au xvi° siècle, dès 1514, date de la première concession agricole nommée « Merced ». Mais la région intérieure fut arpentée mal par des géomètres très ignorants ; et seule, la région côtière fut dessinée suffisamment par des ingénieurs militaires et civils. De nombreux croquis du sol, venant d’environ cent collaborations, furent enfin réunis par un patient travailleur, Pichardo. A ce Cubain est dû le premier croquis d’ensemble au 1/132,500°. En 1898, une carte générale au 1/500,000° a été publiée par les Etats-Unis. En ce moment, une carte finalement la plus complète est préparée par le gouvernement cubain qui utilise les rapports des agents des Travaux publics ayant triangulé et commencé à cadastrer. De cette topographie ne pourra que sortir un heureux avenir national.
La superficie totale de CUBA compte 114,524 kilomètres carrés, une longueur d’environ 1,200 kilomètres, et une largeur de 40 à 200 kilomètres. La population, d’après plusieurs recensements, accusait : en 1774, 171,620 âmes ; en 1841, 1,007,624 ; en 1887, 1,631,687 ; en 1899, 1,572,797 ; et à cause d'un début d’immigration en grand, de 1902 à 1907, de 155,252 sujets, en 1907 : 2 millions 048,980 habitants. Cette population renferme 1,428,176 individus de race blanche, et 620,804 individus de race de couleur : mulâtre, noire, ou jaune. Les deux sexes sont à peu près en nombre égal, donnant néanmoins 974,098 femmes contre 1,074,882 hommes ; et seulement 37 pour cent des gens s’adonnent à des occupations lucratives, soit 772,502 personnes, Tous ces gens se divisent en
1,820,503 Cubains et 228,477 étrangers figurés dans 185,393 Espagnols, 11,217 Chinois, 7,948 Africains, 7,198 Antilliens, 6,713 Américains des Etats-Unis, 1,442 autres Américains, 1,187 Mexicains, 1,252 Anglais et 1,476 Français. Tous ces habitants résident en 82 municipalités, 6 provinces, dont la plus petite, mais la plus habitée, est la Havanaise, et la plus grande et une des moins habitée, celle d’Orient.
La PROVINCE de LA HAVANE est large de 57 kilomètres et longue de 107 kilomètres. Sa population était en 1907 de 538,010 âmes. Son aspect général est à moitié boisé, et il découvre de nombreuses petites plaines et petites collines.
Une première excursion, dirigée vers l’Est, part de la gare havanaise de Villanueva. Un train va lentement dans une rue longue bordée de maisons populeuses, puis accélère sa marche dans une avenue taillée à travers le Jardin Botanique et la Quinta de los Molinos. Il parcourt ensuite un terrain plat, et s arrête à Cienaga et au Cerro, puis un ravin avec arrêt à Jésus-del-Monte, des marécages bordant une baie traversée de bacs à vapeur de Muelle-de-Luz à Régla relié d’une voie ferrée à Minas. Ensuite, de courts ravins de palmiers, et des traversées de broussailles, augmentent la rusticité du site. On trouve Campo-Florido, gai village à magasins, et relais de cavaliers dont certains portent du lait à un petit kiosque bordant la voie. Une même explication peut être donnée de San- Miguel, village près d’où sont des cannes à sucre, et des palmiers clairsemés. Ces derniers couvrent
à droite une colline, à gauche un vallon ; et une tranchée montante aboutit à une plaine.
Jaruco, établi par un comte, il y a plus de cent ans, est un bourg qui a une église au court clocher, et avait à mon passage un aspect ruiné depuis 1890, quand des insurgés détruisirent 136 maisons et des ombrages de lauriers d’Inde. Les environs agréables, leurs chemins bordés de cactus, palmiers, cocotiers, et des intérêts, ont commencé à ramener une population qui accuse maintenant 2,056 âmes. Plus loin, sont des cultures rases, des pacages, Bainoa, village construit en bois, et des terres présentant des palmiers, bananiers, cannes à sucre, sucreries, parmi lesquelles Rosario.
Âguacate établi aussi, depuis plus d’un demisiècle, est un bourg dont deux rues offrent ; l’une une bonne confiserie de goyave, et l’autre, principale, maintes maisons à vérandas, et une massive église coiffée en calotte. Cette agglomération de 1,109 âmes occupe un sol jadis très fécond, revenant à la fertilité par brûlage.
Au delà, des mamelons sont couverts de buissons ; et des bois revêtent une chaîne de monticules. Pour y parvenir, on trouve à Empalme une voie de bifurcation traversant des cannes à sucre, des orangers, des palmiers espacés. .4près Nobles, une autre voie de bifurcation passe au milieu d’une jolie forêt, file entre de grosses collines, avec champs, sucrerie, herbages et palmiers trappus, hatas, jusqu’à une charmante apparition distante de la Havane de 87 kilomètres.
Madruga est le plus gracieux bourg qu’il soit possible de voir, avec ses rues en pente, son square, son hôtel à véranda en belvédère. Malgré son site
agréable, à mon passage, celte localité de 2,175 âmes semblait déplorer une décroissance de ressources causée par les insurrections. Il pourrait cependant les augmenter par une exploitation d’eau minérale, bien composée, et d’une température de 27". Celte eau a été propice pécuniairement, bien des années, à un propriétaire qui céda en 1S66 un édifice à la municipalité qui l’améliora en 1894. En outre, la situation locale est proche d’une colline haute de 200 mètres, la Jiquima, qui serait une bonne villégiature d’air, égayée par une jolie vue sur les chaînons de Grillo et d’Induslria. Près de la Jiquima est un monument, la Gloria, érigé à 46 morts pour la patrie.
Une seconde excursion, dirigée vers le Sud, se faisait, à mon passage, en guagua, permettant de voir en détails la plus belle route cubaine. Celle-ci traverse un ruisseau à un village, Luyano, à bodegas et parcs à bœufs de boucherie, gravit une colline, parcourt un vallon en berceau de verdure, atteint un village touffu, San-Francisco-de-Paula, où sont des bodegas et des tiendas mixtas, quitte les mamelons pour parcourir un sol plat au long village ravilailleur, Cotorro, près de la station minérale Santa-Maria. Arrivée au poétique hameau de Cuatros-Caminos, elle devient durant deux lieues une merveilleuse avenue d’un seul trait en dégradé infini de lauriers d’Inde. Cette suite d’arbres, traverse de jolies prairies, atteint un cirque ravissant bordé d’un petit mont calcaire et des verdoyants çhaînons Camoa, T,apasle, San-Rafael. Dans ces parages, on voit de nombreuses charrettes portant du lait, des bananes. Environ 150 de ces véhicules.
chargés chacun de 2,000 litres de lait et de maints régimes de bananes, sont ravitailleurs de la Hu' vane ; et c’est chaque nuit une tâtonnante procession venant d’au delà du village Jamaïca, où s’achève mon trajet de 26 kilomètres. Après une allure endormante de quatre heures, je lus ravivé par l'aimable accueil d’hommes vêtus de clair, qui se prêtèrent obligeamment à une pose photographique, et me suivirent même quand je pénétrai dans un rez-de-chaussée à colonnade, et au premier étage original à persiennes d’une hôtellerie nommée « Campamento cubano » que je quittais pour voir un plaisant bourg de 2,873 âmes, prospère en affaires et en deux bonnes confiseries de goyave.
San-José-de-las-Lajas est une série de maisons irrégulières près de l’étang poissonneux Escrivan, et de maisons régulières à colonnes, au bord d’une grande et belle voie. Là, bien des gens sont assis à prendre l’air ; et d’autres préparent le départ des produits du sol. Rêverie et travail ont lieu dans un crépuscule suave, sur un boulevard, délicieu.'; aussi le matin.
A six heures, dans une rosée vaporeuse, je partais et prenais une route passable, traversant des prairies, de rares cultures de bananes, de cannes à sucre, de mais, tabac, quelques cases à Ganusa, une propriété touffue, la Luisa, une bodega, la Villareal, et filant entre des arbres variés, sur un sol onduleux assez uniforme, devenu bientôt à quelques maisons soudain en saillie originale. Ce lieu, dit loma Gandela, domine une plaine plantureuse, d'une longueur infinie, et large de 20 kilomètres, jusqu’à une mer sereine se confondant avec
l’azur. Un tel lapis vert piqueté de palmiers paraît en vision fuyante, car, aussitôt, la voie emprunte une tranchée profonde de dix mètres, belle courbe longue de 200 mètres tapissée de racines de jaguey. Au sortir, plus bas, succède une lieue et demie d’avenue plate, berceau d’arbres de jolies formes, terminant un trajet de 21 kilomètres à un groupe important et animé.
Guines est une petite ville modèle, très active, qui s’est perfectionnée intellectuellement. Un de ses habitants, Francisco Arango y Parreno, a créé des écoles maintenant au nombre de 32, en raison de l’étroitesse des locaux qu’on a pu louer, malgré cela, chacune arrivant à contenir 300 enfants. Elle s’est perfectionnée aussi au point de vue économique. Cela était aisé dans une région dont le sol généreux fait qu’une semence de pommes de terre sortie du moindre baril donne 6 à 12 barils de production ; et proportionnellement, 40,000 fûts rendent 240,000 fûts. La chose se répète en deux récoltes anuelles. Cette vigueur de la pomme de terre ne nuit pas à d’autres légumes : tubercules, cornichons, piments, aubergines, surtout les tomates, exportées par 200,000 caisses payant ; plusieurs mois de 26,000 francs à des ouvriers, une allocation hebdomadaire de 1,040 à 1,560 francs à des magasiniers, et un revenu annuel de 1 million 560,000 francs à des habitants locaux. C’est une parfaite réussite de propriétaires indigènes, plus de 60 Américains, bien aidés par 4 maisons de commerce de même nationalité, assurant un sûr débouché vers les Etats-Unis. Ces derniers prennent de plus en plus les produits maraîchers d’une campagne bien irriguée. Aussi cette localité de
8,053 âmes montre-t-elle un aspect plein d’aisance, des rues propres, un marché actif, un hôpital plaisant, un square à statue de la Liberté, une église pimpante, une distillerie de riz, quinze maisons de tabac, deux sucreries, dont une grande, Providencia. Celte prospérité explique un projet de canal Mayabeque vers la mer, entreprise qui est néanmoins restée abandonnée.
D’une gare massive, part une voie ferrée tracée au Sud-Est, traversant des champs de cannes à sucre, une palmeraie et des maisons de bois blanchies à San-Nicolas, des villages populeux, Vegas, Palos, étendus sur une terre rouge, écartés d’une chaîne de petites collines. A ce 30" kilomètre de Güines, et au 102° kilomètre de la Havane, l’itinéraire veut qu’on revienne sur ses pas, vers d’autres sites plus gracieux encore. Une voie ferrée, tracée à l’Ouest, passe parmi des champs de cannes à sucre, une usine en briques aux tons frais, Mercedita, de longues prairies plantées d’arbres en éventail, derrière lesquels se trouve une chaîne de hauteurs faibles. Successivement, se rencontrent les villages en chaume de Mélena, Guara, Duran ; et ce caractère rustique s’accroît, quand le train s’arrête au 29° kilomètre, à une localité de 1,200 âmes, San-Felipe, très rudimentaire. Je voy.ais à mon passage des rues terreuses, des maisons de toutes tailles, une seule auberge, à l’aspect misérable : une salle à manger, au plancher délabré, plusieurs petites chambres, à unique porte donnant sur une cour sale, avec, pour tout meuble, le plus petit cadre-lit. Je me reposai néanmoins sur cetté couche, ce que ne pouvait dans la pièce voisine, n’emploÿailt qu’un grabat; toute une troupe
d’acrobates et d'écuyères qui passaient une nuit entière à faire du tapage.
Le lendemain, de la gare havanaise de Villanueva, je partais en troisième excursion, dirigée vers le Nord-Ouest, des champs de cannes à sucre et une sucrerie, Toledo, une maison d’aliénés, Mazorra, devant laquelle un joyeux fou s’armait d’un balai, qui le faisait surnommer (( chef d’armée de l’ancien régime ». Ensuite, le convoi traverse en sol plat les végétations variées de Rincon, San-Antonio, petite ville de 9, 125 âmes, où se trouvent une église à deux tours, une grotte et un établissement balnéaire. Après, on voit des sillons de tabac, des buissons, des champs bordés de pierres sèches, des rangées de palmiers. A Ceiba, sont des cultures diverses, suivies d’une étendue inculte, principalement au 57' kilomètre, où sont de nombreuses maisons disséminées, un peu en dehors de la limite provinciale :
Guanajay est une petite ville d’aspect suranné ; les récentes insurrections ont diminué sa population. Certains jeunes orphelins occupent des baraques militaires ; un tout petit, d’une maigreur étique, était soigné à l’hôpital ; une prison dirigée par un nègre ex-colonel, recevait les tarés de l’existence. Une place à cinq hôtelleries, et des rues, où les maisons ont un toit en saillie, achèvent de fixer le caractère de cette localité de 6,400 âmes, située près du ruisseau Hojo-del-Agua, et de la petite colline Sen-Gabriel.
Alors, de la gare havanaise de Villanueva, je
partais en quatrième et dernière excursion, dirigée
vers le Sud. Je traversai des champs de tabac, cannes à sucre, maïs, manguiers, bananiers, au ras de mamelons, dont un garde deux héros, Maceo, le fils Gomez, portés par le général Delgado et cachés par les braves paysans Ferez. La tombe de Cacahual cède la place à une station à voûte métallique, annonçant de la gaieté.
Béjucal a des rues régulières et des hôtelleries de bon ordinaire, une place coquette, ornée de palmiers, d’une statue de la Justice, et la sociedad Liceo, jolie création prospère par 60,000 francs de souscription publique. Dans un si parfait lieu de réunion pourtant, je n’aurais pas songé trouver un spectacle aussi imprévu. Un médecin-artiste conduisait un ballet-menuet de deux files de gracieux interprètes. Ces seize jeunes gens et ces seize jeunes filles devaient prochainement évoluer, travestis en soldats russes brandissant des sabres et en japonaises tournant des parasols. La population féminine est très forte. Elle provient de deux fabriques de tabac qui, avec une exploitation fruitière, rendent prospère une petite ville de 5,265 âmes.
Continuant mon trajet, je traversai la partie provinciale méridionale composée d’une plaine de cannes à sucre, de prairies, d’une savane, d’innombrables palmiers commençant à Quivican. Quintana est à peine dépassé, qu’on parvient à un 57' kilomètre de la Havane, à une gare terminus, au bord de la mer, où est aussi Batabano, bourg de 4,990 âmes, dont une partie se voue à une exploitation laborieuse ;
Les éponges, quoique d’une recherche récente, ont donné déjà de beaux résultats. On sait que ces
animaux vivent sur des hauts-fonds de sable et pierres calcaires ; ils sont abondants sur les côtes cubaines nord et sud qui produisent 34 et 22 classes spongieuses. Comme on ne cessait jamais la récolte, il fut décrété que celle-ci cesserait du 1” mars au 31 mai, sur une partie de rive nord de Cardenas à Nuevitas, et sur une partie de rive sud de San- Antonio à Cienfuegos. Cette dernière zone n’avait, en 1904, qu’une partie orientale utilisée, bien suffisante, attendu qu’on peut pêcher sur tous ses points entre 4 milles et 30 lieues du rivage. Les moins profonds donnent des produits de 16 pouces, et ceux ayant jusqu’à 20 mètres de profondeur donnent des produits énormes. jusqu’à 75 centimètres de diamètre. A citer entre autres un spécimen de luxe et de grande valeur marchande, la « machilo del Calvario ».
Pour l’extraction, un voilier détache un canot dont la poupe est occupée par un observateur couché à plat ventre, la main gauche maintenant un seau à fond vitré reflétant le relief sous-marin portant des éponges que la main droite retire avec une longue perche à crochet. Cette pêche a lieu en temps calme, qui favorise ordinairement les mers cubaines, seulement troublées des vents sudest, et de courants venant de grandes pluies tombées, grossissant les eaux des rivières du pays. Ces éponges, pêchées à raison de 7 à 800, restent 4 à 5 jours dans des réservoirs munis de trous, faisant corps avec le bateau, ou bien sur le pont.
A mon passage, dans le port principal, des éponges, stationnaient près de 150 bateaux armés particulièrement. 1 oute embarcation s’en allait quarante jourSj ravitaillée par une ou deux bodegas, gou-
vernée par environ sept mariniers et un à trois propriétaires. Une barque moyenne rendait 2,600 fr., dont plus d’un quart ou 649 francs payait l’entretien de nourriture, un peu plus de la moitié ou 1,326 francs assurait le gain de sept hommes, et le quart restant ou 625 francs constituait le bénéfice à un, deux ou trois propriétaires. Ces derniers auraient gagné peu, s’ils n’avaient profité aussi sur l’approvisionnement de l’équipage. Après ces propriétaires, venaient dix employés gagnant 900 francs p.ar mois ; c’étaient des acheteurs ou compradores de maisons commerciales aux deux tiers européennes. Ils se réunissaient chaque matin, à une Uourse spéciale silencieuse. A une table, à son tour, chacun annonçait les arrivages, quantités, qualités, prix des éponges. Cet avis de vente était suivi aussitôt d’achats sur bulletins qui devaient parfois être renouvelés pour établir un seul récipiendaire. Un résultat sans ballotage avait lieu presque toujours, à cause de la parfaite connaissance des articles, facilitée par de nombreuses expositions. De 6 h. 1/2 à 10 heures, une rue entière montrait à la file parfois jusqu’à trente lots de 50 à 200 douzaines, de 150 à 2,000 fr.
Chez eux, les compradores mettaient les éponges à sécher près de trois jours au soleil, reposer en casiers à claire-voie, à découper pour être allégées en vue du passage en douanes étrangères, à comprimer dans un appareil moulant journellement 12 à 14 balles de 500 éponges, pesant 35 kilos, ou de 900 éponges pesant 50 kilos. Ensuite, ils les classaient par grosseurs, qualités, en cinq catégories. Les articles naturels ou sucia allaient en Angleterre et en France ; tandis que les articles blan-
chis ou blanda allaient en Amérique, Espagne, Grèce, Russie ; la plupart étaient dirigés vers les Etats-Unis, et surtout vers la France.
Chaque acheteur expédiait annuellement pour 130 à 780,000 francs. Cette somme tendait à s’accroître, à cause de l’augmentation des prix d’achat, créée par les syndicats d’ouvriers et de pêcheurs, ces derniers originaires des Baléares. Un renchérissement de 45 pour cent existait en 1903. Et en 1907, l’industrie des éponges, entraînée dans des trusts, créait une exportation de 310,000 douzaines valant 1 million 660,084 francs.
Tous ces renseignements provenaient de deux aimables acheteurs français, qui me montraient des curiosités spongieuses et autres objets originaux. Le moins jeune de mes compatriotes était un véritable naturaliste. Je les quittais pour atteindre par une bonne roule une riante localité pouvant se nommer Batabano intérieure. Des plantes maraîchères, cactus, bananiers, palmiers royaux, nappes d’eau, entouraient des maisons, dont 100 rasées rendaient la population amoindrie de 700 âmes, développée en 1907 à 1,531 âmes.