ALTITUDES EN MÈTRES
Glaces et rochers.
Lobélies, Séneçons, Immortelles, Th\Tn, Herbes grossières et dures (Carex) .
Lauriers, Bruyères arborescentes. Lichens, Mousses, Lobélies, Séneçons.
Bambous, Plantes grasses, Fougères arborescentes.
Herbes à éléphant, Fougères arborescentes (dans vallées humides à partir de 1600 m.).
Les observations se rapportant aux végétations considérées au Ruwenzori suivant les altitudes ne peuvent être généralisées. Je suis porté à croire qu'elles varient selon l'orientation des plans des montagnes ; je ne puis mieux décrire celles que j'ai rencontrées, lors de mon ascension, que par le schéma qui précède et qui, peut-être, ne correspondra pas avec celui du duc des Abruzzcs ou d'autres voyageurs ascensionnant par le côté oriental, ou même de ceux qui suivirent les sentiers du versant occidental. Etant profane en botanique, je n'ai pu donner de précisions qu'en ce qui concerne quelques végétaux dont la plupart sont visibles sur mes photographies.
La nuit qui suivit mon échec, je la passai encore à 3850 mètres et le matin, je repris le chemin du retour, suivi des 23 braves qui m'avaient aidé puissamment et qui avaient consenti à souffrir du froid sans y être contraints. Ces gens, que l'on disait dangereux, furent pour moi les meilleurs hommes que j'aie vus durant mon voyage. Ils avaient, à rencontre de beaucoup de nègres à demi-civilisés, du respect et de l'obéissance pour le blanc. On ne leur avait pas encore mis le fruste cerveau en désarroi en leur serinant des théories qui varient suivant les enseignements du représentant de l'Etat ou de l'Eglise, deux éléments qui se disputent la suprématie au Congo ; cette rivalité plonge une notable quantité de noirs dans le trouble et porte une grave atteinte au prestige des Européens. Le principe de l'autorité s'en trouve compromis ; or, il est la base d'une saine colonisation.
Je regagnai, en deux jours, les premières habitations où j'avais laissé une partie de mes bagages. Tout ce que j'avais utilisé était dans un état d'humidité inconcevable ; il fallut le soleil ardent de la plaine pour sécher couvertures, literie et linge et pour faire disparaître la moisissure couvrant mes bottes et mes appareils photographiques.
Prenant un autre chemin que les indigènes m'indiquèrent comme devant me conduire un peu plus au Sud du point de mon départ, à l'orée de la forêt équatoriale qui, en cet endroit, vient mourir au pied du Ruwenzori, je me mis à redescendre ; certes, ce fut plus aisé que la montée ; ce fut même agréable ; le sentier courait tantôt en flanc de coteau, tantôt en pente douce, traversant une végétation assez clairsemée. De temps à autre, nous rencontrions des torrents boisés qui, parmi mille plantes merveilleuses des tropiques, s'écoulaient en cascades bruissantes vers la plaine (i). Les petits villages enfouis dans leurs plantations de bananiers laissaient émerger les sommets de leurs cases. Les habitants, pour la plupart, saluaient respectueusement le blanc ; les plus braves sortaient de leur hutte, tandis que les enfants ne se hasardaient qu'à passer craintivement les têtes par les baies des portes.
Ces montagnards portent peu ou pas d'ornements, à peine quelques perles, des coquillages ou quelques bracelets de laiton. Les cheveux sont régulièrement coupés contrairement à nombre de races africaines qui se livrent, dans le port de leur coiffure, à des excentricités. Les indigènes n'y sont jamais nus, ils portent au moins un pagne et certains se couvrent de peaux de bêtes, chèvres, moutons, vaches ou antilopes. Les peaux des petits mammifères, tels que les singes et les chats sauvages sont cousues en forme de sacs dont ils se couvTent le dos et qu'ils s'attachent autour du cou en y nouant les deux pattes arrière. Du côté de la tête, la peau de la bête est fermée et forme fond ; la partie supérieure de la fourrure reste ouverte et sert à emmagasiner pipe, tabac et victuailles diverses. Le sac est porté sur le dos afin de réchauffer l'échiné exposée au froid.
(i) Voir photographie n° 21.
Ici, l'homme et la femme semblent se partager les travaux ; cependant, la femme s'occupe des plus fatigants. On les rencontre, le dos chargé d'énormes fagots de bois et portant sur la poitrine, soutenus par une série de lanières, les enfants en bas-âge. Elles gravissent d'un pas pesant, le dos courbé, les pentes les plus abruptes sous ce fardeau écrasant. La nourriture de ces nègres diffère légèrement de celle des indigènes de la plaine ; ils cultivent, comme presque tous les montagnards africains, les haricots, aliment très nourrissant et très apprécié, et aussi une espèce de potiron ressemblant à nos melons dont ils couvrent des champs entiers. Contrairement aux hommes des montagnes d'Europe, ils ne sont pas de structure très vigoureuse ; le thorax n'est pas très développé ; les bras et les jambes sont maigres sans être grêles. Ils aiment et abusent même, de l'alcool, comme beaucoup de leurs frères noirs. Ils s'enivrent et profitent peut-être de la fraîcheur des montagnes qui leur rend moins nocifs les effets du breuvage.
A mon retour dans la plaine, je campai à l'entrée de la forêt équatoriale, au pied du massif, au droit de quelques cabanes abandonnées qui devaient servir de cuisine et d'abri aux porteurs, mais ceux-ci s'esquivèrent un à un pour regagner leurs villages. Aussitôt que je fus annoncé, tous les hameaux furent désertés ; je ne trouvai sur mon passage que des cases vides de gens, autour desquelles picoraient quelques poules oubliées dans la précipitation de la fuite.
Il y avait de nombreux éléphants dans la région ; des traces se rencontraient fréquemment et les indigènes se plaignaient de leurs déprédations.
J'avais épuisé mes provisions et il était très difficile de se procurer quoi que ce fût aux alentours. Après d'interminables pourparlers, je parvins à f%ire comprendre que je
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n'avais rien de commun avec l'État, et que je n'étais qu'un chasseur très pacifique n'ayant de prétentions que vis-à-vis des fauves dont certains leur causaient tant de tort. Mais ils restèrent cependant défiants et, au bout de quelques jours, il me devint impossible de demeurer en cet endroit. De plus, des orages continuels nous rendirent le séjour encore plus désagréable ; les nuages qui, chaque après-midi, s'amoncelaient sur les flancs du massif, me condamnaient à l'inaction sous la tente, durant des heures, pendant qu'une pluie torrentielle inondait la région, et que les coups de tonnerre, sans relâche, éclataient à de très courts intervalles, comme un feu roulant d'artillerie. Pour ceux qui n'ont jamais assisté à pareil spectacle, les orages sous les tropiques ne peuvent que difficilement être décrits. Ils sont surtout impressionnants la nuit lorsque tout sommeil de\aent impossible sous le retentissement formidable des coups de foudre, coups multipliés et répercutés au loin. Ils sont des plus effrayants pour ceux qui, au milieu de la brousse, sont surpris à l'improviste, loin de tout abri.
Je fus obligé de faire quérir des porteurs à une grande distance de mon campement. Chaque fois que je fis une entrée dans les villages environnants, j'en vis fuir les hommes. Je me méfiai d'eux dans les sentiers étroits où une flèche ou un coup de lance pouvait m'atteindre. Tout ce monde ne m'inspirait pas grande confiance et si j'eus le don de les apeurer, leurs têtes de sauvages n'eurent pas celui de me rassurer. Pour me servir d'une expression boule vardière, je n'en menais pas large et quand, à toutes les heures de la nuit, je les entendais souffler dans leurs trompes, je redoutais toujours que ce fût là un signal d'attaque. S'ils avaient su qu'en se réunissant et en m 'entourant, un soir, ils auraient eu raison de moi, certes ils auraient eu \dte fait du voyageur qui les
gênait depuis tant de jours. Mais ignorant leurs forces, ils ne risquaient pas semblable agression. Je ne pense pas, toutefois, qu'ils craignent des représailles. Tel de leur crime est resté sans châtiment, car il est plusieurs exemples de massacres de blancs, tel celui de Demanier avec la plupart de ses soldats, non loin de Béni. Le gouvernement ne s'en est pas ému et ne s'en est pas préoccupé outre mesure. Ce guetapens resta impuni et ce fut un cas de mollesse sans précédent dans l'histoire de la colonisation africaine ; il ne fut pas de nature à relever notre prestige aux yeux des peuplades de ces contrées.
Chaque jour, je fis des promenades en plaine ; les herbes à éléphant me forcèrent à suivre les chemins indigènes ou ceux tracés par les proboscidiens. Un matin, je trouvai une plantation de bananiers entièrement ravagée. Les troncs avaient été renversés, les régimes de bananes dont quelquesuns avaient servi de nourriture aux pachydermes, avaient été piétines. Après avoir saccagé les résultats du travail des habitants de ce village, après leur avoir détruit leur subsistance et les avoir réduits à mendier chez leurs frères, le troupeau avait déguerpi allègrement au lever du jour pour se perdre en forêt. Très souvent, dans les régions où ils sont nombreux, les éléphants se livrent à ces déprédations et obligent les habitants à veiller des nuits entières en alimentant de grands feux et en jouant du tam-tam sans discontinuer, afin d'éloigner de leurs cultures ces bandes dévastatrices.
On a représenté l'éléphant comme un animal nullement nuisible, auquel on a fait si durement la chasse qu'il était sérieusement en danger de disparaître si on le laissait sans protection. Aussitôt nombre de savants, dont la plupart n'ont jamais quitté leur table de travail, et qui n'ont vu d'éléphants
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que dans des ménageries ou dans des musées, ont pris leur défense en s 'indignant des massacres commis et en pleurant sur la mort du dernier des proboscidiens de l'Afrique. Je crois que, comme pour beaucoup de questions qui se discutent en Europe, les faits ont été jugés avec trop de hâte, en tablant sur une documentation mal établie. Ils ne se sont pas représenté le nombre énorme des animaux \dvant actuellement dans des territoires immenses encore à peine parcourus. Certes, nous ne sommes plus au temps où Livingstone en \dt des troupeaux dépassant huit cents têtes ; mais si la poursuite excessive qu'on leur a faite en certaines régions nécessite leur protection partielle, on ne voit pas pourquoi cette mesure doit s'étendre à des contrées infestées de ces pachydermes, qui y vivent en maîtres, et sont un danger pour les habitants auxquels ils portent le plus grand préjudice. Là ils doivent être chassés et détruits ; c'est d'abord une source de richesse pour le pays et, ensuite, un heureux débarras. C'est pour cette raison qu'il faut faciliter aux chasseurs blancs ou noirs la destruction du colosse aux endroits où il est devenu un péril. Par contre, pour l'Enclave de Lado et le Nord de r Albert-Edouard, régions d'herbes courtes, où il est aisé de faire des hécatombes de ces bêtes et où une suite ininterrompue de chasseurs s'est livrée, depuis plus de dix ans, à des tueries soit par amour de la chasse, soit dans un but lucratif, en poursuivant principalement les gros mâles, il est nécessaire de créer des réserves pour protéger les jeunes, les femelles et les mâles utiles à la reproduction. Il faut, sans retard, mettre un frein à ces exploits dont le nombre augmente chaque jour afin d'empêcher l'anéantissement total de l'éléphant dans certains parages, surtout en prairie. Quant à ceux que la nature conduit dans les bois et les hautes herbes, ils ne sont nullement sur le point de disparaître ; le chasseur n'aime pas
à les poursuivre quand la végétation lui cèle son sujet, parfois à moins de dix mètres, et le force à tirer à bout portant, exposé à une charge de l'animal furieux, charge qui fait trembler les plus braves. C'est un des motifs pour lesquels les éléphants de ces contrées vivent plus ou moins en paix, en vaguant par d'innombrables petits groupes dans- l'immense forêt équatoriale. Toutes les parties boisées n'en sont pas infestées, heureusement pour les habitants. Cela tient sans nul doute à la qualité et à l'essence de la végétation qui constitue leur unique aliment. Par contre, je sais des endroits où leur nombre est vraiment exagéré et où quelques chasseurs ne pourraient qu'être utiles. Je crois qu'il serait de l'intérêt du gouvernement d'encourager cette chasse sur les énormes espaces jusqu'ici à peine visités des Européens où ces mammifères sont encore très nombreux.
Malheureusement, le prix des permis de chasse est actuellement trop élevé pour permettre aux professionnels de s'éloigner des centres et de trouver quelque profit dans leurs expéditions vers l'intérieur. Plus les moyens de communication sont difficiles et onéreux, moins le permis doit être coûteux. Cette mesure serait certainement une source nouvelle de revenus pour l'Ëtat et serait également avantageuse au point de vue économique. Elle ne ferait qu'un tort limité à l'espèce qui nous occupe, car il ne faut pas oublier que les gros mâles, aux pointes formidables, ne servent en général à rien ; ils sont exclus des troupeaux, vivent en solitaires, sont impropres à la reproduction et sont tout désignés, par conséquent, pour fournir d'ivoire les marchés d'Europe.
Où l'espèce n'est pas nombreuse, la protection s'impose ; là, du reste, ils sont peu gênants et je ne vois aucune raison qui puisse nous pousser à en permettre l'anéantissement. Il faut opiner pour la conservation, mais dans des proportions
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limitées. Il ne faut d'aucun côté tomber dans l'excès. Ne nous alarmons pas, ne nous apitoyons pas trop sur le sort des éléphants ; dissimulés dans une végétation débordante où la nature les maintient en nombre, doués d'une intelligence très vive que certains de leurs sens viennent encore renforcer, la mort des derniers de leurs représentants est si lointaine. On peut admettre que nos arrières petits-enfants n'auront pas à déplorer leur disparition.