A travers l'Algérie
Lu lisant ce petit ouvrage, peut-être serez-vous étonné d’y trouver une profusion de citations tiîées des fables de La Fontaine; ne me blâmez pas avant d avoir entendu ma défense, et les raisons qui ont motivé ce souvenir de l’illustre poète.
Je suis né, vous l’ignorez certainement, au pays de La Fontaine , cet homme illustre qui sut confisquer à son profit tout l’esprit gaulois de sa ville natale.
J étais enfant (cet âge est sans pitié); quelques jeunes vauriens de mon âge et moi , nous crûmes fort spirituel de lancer des pierres contre la statue du bonhomme. Peut-être n’étions-nous pas bien coupables ; car nos pères et nos concitoyens ne nous avaient pas appris tout le mérite du grand fabuliste; ils l’ignoraient eux-mêmes. Sa statue est, il est vrai, placée sur une des places de la ville, près du Pont-Neuf, on la peut voir; mais quel lut le poète et quel fut son mérite, on l’ignore généi alement dans sa ville natale! Soyez donc un grand homme, pour passer ainsi, parmi les vôtres,
à l’état de vieux souvenir, de vieille curiosité. Bref, dans mon enfance, j’eus le malheur de casser la plume qu’il tenait a la main, d une piene qui était dirigée vers le bout de son nez. Je reçus du commissaire de police, vengeur des délits et du vandalisme, une correction soignée. Plus tard, j’appris à connaître La Fontaine, et me suis imposé, pour réparation, de lire chaque année, au moins une fois, ses fables immortelles. Mais, j éprouvais le besoin de faire amende honorable à mon célèbre compatriote; ne soyez pas étonné si je le cite si souvent : voilà mon excuse.
Je dois vous raconter mon voyage en Algérie, hélas! est-ce que le bonhomme n’a pas répondu pour moi :
Ne forçons point notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce.
Avez-vous oublié la morale de la fable du Renard et du Corbeau? Il
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
Mais je vous entends : — Assez de préambules, dites-vous; arrivez enfin au déluge. Ah! oui, le déluge! vous n’avez jamais dit si vrai. Écoutez le triste récit de mon embarquement.
Edmond LAMBERT.