CHAPITRE PREMIER
Départ de Marseille. — Mauvais présage : le mistral. — Je membarque gaiement. — Comme quoi il ne faut pas avoir le cœur trop sensible. Le mal de mer. — La tempête. — J’aurais pu être submergé par les flots sans le dévouement héroïque de mou compagnon de voyage. — Arrivée à Oran. — Panorama du golfe. — Aspect général de la ville d’Oran. — Mélange de la population.
C’était le 12 novembre 18..; à six heures du soir, je quittai la terre ferme pour me confier à l’élément perfide. Devions-nous avoir une heureuse traversée? Je le désirais beaucoup, mais je n’osais l’espérer. La veille, j’étais allé visiter le bénit sanctuaire de Notre-Dame de la Garde, à Marseille, et me mettre sous sa protection. Sur l’esplanade, à côté du sanctuaire, nous rencontrons un marin, un vieux loup de mer, occupé à préparer des signaux. — La mer sera-t-elle bonne demain, mon brave? — Hum ! hum ! puis il regarde au loin et prête aux flots une oreille attentive, et d’une voix brusque : — Où allez-vous? — A Oran, y aura-t-il à craindre une tempête, un naufrage? — Hum! hum! non. Puis il étudie de nouveau la mer. — Mistral!... mistral!... le voilà qui
arrive...; roulis très fort..., tempête...; mais naufrage , non...
A ce mot de mistral, jugez de ma stupéfaction; depuis quelques jours, je n’entendais parler que de ce vent désastreux, si fertile en catastrophes. On me l’avait annoncé sur tous les tons; on m’avait dit les accidents, les désastres, les naufrages dont il avait chargé son bilan, et dont il le chargeait encore chaque jour. J’allais dont l’éprouver, triste perspective; et remarquez que c’était la première fois que j’allais sur la mer. Je me remis bien vite de mon émotion et me réfugiai dans mon insouciance habituelle. Mais, voici qu’en descendant la montagne, à peine étions-nous arrivés vers le milieu,
Du bout de l’horizon accourt avec furie ,
Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
C’était le mistral; il soufflait... il soufflait! J’avoue que, pour moi, ce n’était pas merveille de l’ouïr; non, ce n’était pas gai. Nous étions sur le port, et plu sieurs fois je faillis être renversé sous l’effort delà tempête; je n’oserais vous avouer que je mesurai le pavé de toute la longueur de mon corps. Ce fut bien pis la nuit suivante :
. Notre souffleur à gage
Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon ,
Fait un vacarme de démon,
Siffle, souffle, tempête et brise en son passage Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau.. .
Il mugit, il rugit; c’était dans ma cheminée un bruit effrayant, assourdissant, à réveiller les morts. Le lendemain, jour de notre départ, toutes les barques et tous les vaisseaux étaient rentrés au port. En voilà pour trois
jours au moins de roulis, de mal de mer, etc. C’est peu consolant; mais bah! Alea jacta est.
Me voici embarqué. A peine nous sortions, non pas des portes de Trézêne, mais bien du port de Marseille, il était six heures du soir, le vent semblait s’être un peu calme et la cloche du bord appelait au dîner tous les passagers, ce Très bonne précaution, me disais-je; il est bon de s’aguerrir contre la tempête et de centupler ses forces pour le labeur de la nuit. Mais, ô dieux hospitaliers! que vois-je ici paraître? Sur la table de la salle à manger le violon était déjà placé. On appelle ainsi, en ternies de marine, un entrelacement, un réseau de ficelles qui retiennent fixés sur la table, et quand la mer est mauvaise, les plats, les assiettes et tout l’attirail
d un dîner, pour les empêcher de rouler sous la table Déjà,
Je me ? é jouissais à 1 odeur de la viande,
Mise en menus morceaux que je croyais friande.
Je ne suis pas gourmand, mais , quand cela se présente, je tiens cependant à faire honneur à un bon dîner, et puis ne fallait-il pas puiser des forces pour le danger à venir? Ah bien, oui! L’homme propose, mais Dieu dispose. Pendant que je prends méthodiquement mes précautions, un passager se lève de table et sort avec pi écipitation. Où va-t-il ? Il ne revient pas ; un autre bientôt le suit, un troisième disparaît à son tour, erifin un quatiième ne tient pas davantage. J’avais pour voisine une dame qui me paraissait posséder une âme fortement trempée. Elle avait jusque-là bravement résisté, se permettant quelques fines plaisanteries au sujet des déserteurs; elle s’apprêtaitmême à chanter victoire, quandsou"
dain elle devient muette; elle pâlit, quelques contorsions loit peu élégantes et qu’elle s’efforce en vain de retenir,
lui échappent, et tout à coup, avec une légèreté dont je l’aurais crue incapable, elle s’élance hors de la table. Où va-t-elle? Hélas, combien la force du caractère est souvent mal secondée parles organes! Quand elle atteignit la porte de la salle à manger.... il était trop tard!...
Est-ce sympathie naturelle pour tout ce qui souffre , est-ce désir ou besoin d’imiter (car 1 homme est essentiellement imitateur, et quelques naturalistes se fondent sur ce caractère, pour reconnaître en l’homme le descendant du singe), est-ce quelque autre motif, jel ignore, jamais je n’ai pu voir, sans y prendre part, l’humanité souffrir. Les mets ne médisent plus rien, ils sont sans saveur ; la terre, ou plutôt le vaisseau, tourne ; je prends ma place dans ce tournoiement universel, et, à mon tour, je quitte la salle à manger et me réfugie avec une impétuosité remarquable dans le salon qui nous avait été assigné comme cabine. Là, étendu sur mon lit, je me mets à réfléchir philosophiquement sur les maux qui inondent la pauvre humanité.
Avez-vous jamais éprouvé le mal de mer ?
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre,
Eh bien, oui! je l’avoue, j’avais le mal de mer, et je renonce à vous dire tout ce que j’ai souffert; je laisse à votre bon cœur le soin de le deviner et de me plaindre.
Pendant que je gémissais sur mon malheureux sort, le vaisseau marchait, mais péniblement; tout tournait, tout tremblait autour de moi, et le vent soufflait ou plutôt il mugissait. Le vaisseau, tantôt porté sur la cime des flots, pareil au Titan de la fable, semblait vouloir escalader le ciel, tantôt précipité au fond des noirs abîmes.
il paraissait toucher aux portes du sombre empire de Pluton. 11 était noir depuis longtemps, nous voguions à pleine vapeur dans le golfe du Lion ; les flots en furie ballotaient notre navire, comme ils auraient fait d’une coquille de noix. Et moi, sur mon lit, me cramponnant au bord de ma couchette, je tâchais, avec beaucoup de peine, de conserver la position horizontale que j’avais prise dès l’abord, et que je croyais la plus sûre. Cependant, les mouvements de roulis et de tangage qu’avait à subir notre navire, me forcèrent bientôt à constater que, les principes d’équilibre qu’enseigne la physique peuvent, sans doute, être bons sur la terre ferme , mais assurément ils ne sont pas infaillibles quand on voyage sur mer, sous l’effort d’une effroyable tempête. '
Pendant que je m’exhalais en plaintes inutiles, c’était au-dessus de ma tête un vacarme horrible : le vent mugissait sur le pont à travers les mâts et les cordages; dans la salle à manger et dans la cuisine, les plats, les assiettes, les marmites, les casseroles, les verres et les bouteilles, dansaient une sarabande à faire envie à tous les diables de la terre et des enfers. A côté de moi , et séparé par une mince cloison, un pauvre malheureux passager se tordait dans les douleurs de l’agonie ; il jetait des cris qui me fendaient le cœur, tant était forte sur lui l’influence du mal de mer. Pour comble de bonheur, un des hublots s’ouvre précisément au-dessus de mon lit, et voilà l’onde amère qui se précipite par torrents sur ma poitrine.
Je commençais alors à m’assoupir. Réveillé en sursaut, je pousse un cri homérique ; je me crois englouti au fond de la mer, je voyais déjà quelque monstre marin prêt à me recevoir dans ses entrailles, comme autrefois le prophète Jonas. Je dus faire une horrible grimace au goût de l’onde salée qui s’engouffrait dans mon gosier.
Heureusement j’avais près de moi, dans le même salon, un ami charitable. Il me fit un long sermon sur les vicissitudes humaines, sur la fragilité et l’inanité de la vie; et de toutes les puissances de son âme, il m’exhortait saintement à la patience. Ces élans de charité durèrent bien un quart d’heure; mais alors, quand il eut compris que l’eau qui montait, montait toujours, pourrait bien nous submerger, son éloquence, fort heureusement pour moi, changea de ton ; il cria au secours ! Les garçons de service accoururent. La tempête semblait alors s’apaiser; on me sauva des flots et on me remit dans mon lit, où, brisé des fatigues de la nuit, je m’endormis jusqu’au moment où, l’aurore aux doigts roses, entr’ouvrait les portes de l’Orient.
A mon réveil, frais et dispos, je montai sur le pont, d’où je jouis du spectacle le plus splendide. J’assistai à un lever de soleil sur mer. A l’orient, l’astre du jour, dans tout son éclat, sortait à l’horizon des flots empourprés; une mer calme, inondée de feux lumineux, et qui ressemblait à une fournaise ardente; les marsouins au dos d’argent qui se jouaient autour du navire et voulaient rivaliser de vitesse avec lui. Du côté opposé, c’étaient les eôtes arides de l’Espagne. Les montagnes escarpées, nues et dépouillées de toute végétation; montagnes volcaniques entremêlées de pics, de cratères, de dômes et d’aiguilles, qui me rappelaient les grandes révolutions du globe, auxquelles elles devaient leur formation. Ces amas de laves, ces entrelacements de couches granitiques et porphyriques, avec les filons de basaltes et de trachytes, et les veines de minerais, le tout confondu, brisé, disloqué, les failles et sur quelques points les couches sédimenlaires des terrains primitifs, redressées ou inclinées, tout cela jetait mon esprit en de grandes pensées, et me reportait naturellement aux grandes secousses et.
aux grandes convulsions des premiers âges de la terre.
Le dimanche, dès le matin, nous entrons dans le golfe d’Oran. Rien de plus grandiose que le spectacle qui se présente à notre vue. Un immense panorama s’étend du cap Ferrât, à l’est, au cap Falcon, à. l’ouest. C’est d’abord au sommet du cap Falcon, le phare qui apparaît et le petit village maritime d’Aïn-el-Turck. La côte, fort basse jusqu à cet endroit, se relève et forme une haute muraille de rochers redressés et disloqués, appartenant aux dépôts de basaltes et de trachytes anciens; Mers-el- Kébir se voit avec ses maisons, ses fortifications et son port abandonné désormais par la marine marchande. Les villages de Saint-André , de Sainte-Clotilde et les bains de la Reine s’échelonnent entre les falaises et les pentes du Mourdjadjo. C’est ensuite la ville d’Oran, bâtie en amphithéâtre, dont le pied plonge dans le golfe aux ondes azurées; cette superposition de maisons, disposées comme sur des gradins et entourées cà et là de verdure, présente un aspect merveilleux. La forme générale de la ville est celle d’un triangle un peu irrégulier dont la base est formée par la mer. Un rideau de hautes montagnes la domine, et les nombreux ouvrages de fortifications, élevées par les Espagnols d’abord et plus tard par les Français, complète cet ensemble majestueux. Rien de plus imposant, en effet, que les forts de San-Gregorio et de Santa-Cruz, assis l’un au-dessus de 1 autre sur les gradins du Mourdjadjo.
Entre ces deux forts et à peu près à égale distance, vers le sommet de la montagne, Callot, évêque d’Oran, a eu l’heureuse idée de bâtir, à Notre-Dame-du- Salut, une petite chapelle sous le vocable de Notre-Dame de Santa-Cruz et d’v construire une tour élevée et pittoresque d’un goût archéologique très riche et très pur. Le sommet de la tour est couronné par une statue co-
lossale de la Très Sainte Vierge. Étoile du matin, la reine des cieux domine les flots, commande à leur fureur et rend au pauvre passager battu par la tempête le calme et l’espérance; c’est, en effet, le premier point de vue qui attire les regards à son entrée dans le golfe.
D’autres forteresses occupent, sur des rochers qui bordent le rivage, tous les points en saillie et forment une enceinte redoutable. Plus loin, la falaise court de Kerguenta à la pointe de Canastel : elle est parsemée d’une foule de fermes et de riantes villas qui entourent le village d’Arcole.
Enfin, au-dessus de Canastel à l’est, surgit le djebel. Khar, la montagne des Lions ou de Saint- Augustin , c’est le point le plus saillant de la côte, et, entre le djebel Khar et la pointe de l’Aiguille, on aperçoit le petit village espagnol de Christel. La pointe de 1 Aiguille termine, à l’est, le golfe d’Oran, et plus loin, quand le temps le permet, on aperçoit le cap Ferrât, derrière lequel se trouve Arzew.
Voilà le spectacle qui se présenta à nos regards à
notre arrivée à Oran !
Mais pendant que je me laisse aller à 1 extase, le navire s’est arrêté ; nous descendons sur le port. Il est neuf heures du matin.
Oran est une ville importante destinée à prendre un immense développement. C’est le chef-lieu du département et de la division militaire, la résidence de tous les chefs supérieurs des différents services administratifs et militaires, et d’un évêché. Rien de plus bizarre qua la composition de ses habitants. On y rencontre tous les peuples les plus disparates; ils forment, à égale proportion , un mélange des plus bizarres. Cependant c’est l’élément arabe, avec toutes ses ramifications, qui semble y dominer.
Cette ville est d’origine fort ancienne; il serait, toutefois, téméraire de prétendre donner des détails circonstanciés et certains sur les périodes carthaginoise et romaine. On se heurterait inévitablement contre l’impossible, caries documents que l’on possède sont incertains et surtout bien incomplets.
Pendant la domination arabe, Oran dépendait du royaume de Tlemcen, mais des franchises locales très étendues avaient donné un puissant essor à son comme! ce et à sa marine. Il survint des démêlés de voisinage ou des méfaits de piraterie avec les Espagnols, qui attaquèrent la ville. Arrivés à Mers-el-Kébir en 1505, après quelques années, ils s’emparèrent d’Oran, sous la conduite de Ximénes, en 1509, et gardèrent cette conquête pendant deux siècles. Elle retomba dans la suite aux mains des musulmans et était possédée par le bey de Mascara, quand les Français y pénétrèrent, le 3 janvier 1831. J
« Oi an n est plus aujourd’hui, dit quelque part F. Morand, ce qu’elle était autrefois sous la domination des Espagnols : le bagne de l’Espagne et la ville où tous les seigneurs mécontents et tombés en disgrâce étaient exilés, ce qui ne les empêchait pas d’y mener grand tiain de vie. La population, alors seulement de trois nulle âmes, ne se composait que d’Espagnols ; il y avait, en outic, dans la ville six ou sept mille hommes de garnison et un nombie à peu près égal d epresidiarios, galériens employés aux travaux de fortification. Un labeur de galériens peut seul expliquer, en effet, une telle débauché de moellons, un pareil luxe de bâtiments, o dats , forçats et habitants s’entendaient du reste à merveille. Les uns et les autres se faisaient d’ailleurs la vie très douce. Les soldats ne veillaient pas sur les forçats, et s’en allaient, toutes les fois que la fantaisie leur
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en prenait, grossir le nombre des rénégats espagnols du Maroc, où l’on trouvait des villes entières peuplées de réfugiés. Les forçats épargnaient aux soldats toute fonction autre que celle de faire la sieste et de fumei lem cigarette. Les bourgeois fraternisaient humainement avec ces deux classes intéressantes de l’ordre social. Cette touchante fusion ne contribuait pas peu à rendre Oran ce qu’elle était, un véritable lieu de délices, s il en faut croire du moins ce que disent les chroniqueurs contemporains. Nuit et jour, à ce qu’ils rapportent, ce n’était dans la ville que jeux, collations, danses, comédies, courses de taureaux et sérénades sous les fenêtres. On avait surnommé Oran la Corle Chica (la petite coin),
c’était un bagne de plaisance... »
Oran, tour à tour arabe, espagnole et turque, est aujourd’hui et tend chaque jour à devenir une ville tout à fait française, excepté le quartier arabe proprement dit et le quartier nègre. Elle est bien percée et bien aéiée, les constructions nouvelles sont régulières et ont une certaine élégance. La population européenne imprime au commerce une activité fiévreuse, qui lui donne un mouvement de plus en plus prononcé.
On y voit encore, selon l’expression d’un auteur, défiler, comme dans une lanterne magique, les militaires de tous grades et de tous corps : zouaves, turcos, chasseurs à pied et à cheval, spahis et artilleurs; les Juifs portant le costume de leurs compatriotes du Maroc, la lévite, le pantalon à pied et le bonnet noir; les Juives brillantes, couvertes de robes damassées d’or et de soie, quand elles ne sont pas laides et sordidement vêtues sous leur châle rouge sang de bœuf; les Espagnols venus des villes et des Huertas de l’Andalousie (nous avions amené sur notre navire près de 500 indigents partis de Carthagène, dont l’aspect misérable et les haillons sales
|]“*le.S.,C0“vraient’ inspiraient la pitié, je n’oserais dire le dt0out). Ils sont vêtus de grègues blanches de l’Alhamar couverture de grosse laine rouge, et le mouchoir roulé aulour de la tête; costume qui trahit son origine mau-
?aieS’ vives'»™y”'es, remplissent les fonctions de bonnes d’enfanls ou de ménagères
mais elles n’ont plus rien de national dans leur vête-
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frnneSaf aUleSJnS™CianlS 61 fatidi<luesne se trouventpas " ‘'7 d,e clr™Ier a“ milieu des Européens. Puis, connue dans tous les grands centres de l’Algérie, ces differentes races d’indigènes sont venues du dehors et se partagent tous les petits métiers.