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A travers l'Allemagne hippique

— Non, répond-on, mais tout le monde sait que le cheval allemand est une grande bique, efflanquée, sans dessus, sans dessous, toujours en mauvais état, haridelle à tous crins, avec une caisse à violoncelle au lieu de tête, etc. Quant à « leurs » chevaux de troupe, ils sont au-dessous de tout. Ainsi, au plus près, les uhlans de Metz !...

Une fois de plus, je m'aperçois, en écoutant quelque homme de cheval universel, qu'en France presque personne ne connaît le cheval

allemand, pas plus d'ailleurs qu'en Allemagne on ne connaît le cheval français. Ainsi, les Allemands ne se doutent pas de la supériorité de notre race anglo-normande sur leurs races carrossières, tandis que nous-mêmes croyons volontiers posséder la première cavalerie d'Europe. Un auteur français n'a-t-il pas écrit dans une brochure, en en tirant argument pour défendre une personnelle et singulière opinion, qu'en Allemagne, où il n'était jamais allé, le cheval du Rottal et les chevaux de la Prusse orientale (vus à l'Exposition de 1900 ! ) n'étaient pas plus bâtis en chevaux de selle que nos normands carrossiers; or, les chevaux Rottal (i) n'existent plus en tant que chevaux de selle, et les est-prussiens, eux, sont admirablement bâtis en galopeurs. Ce n'est pas là seulement un avis personnel, c'est celui de tous les hommes

(i) On élève bien des chevaux au Rottal (Rott, petite rivière se jetant dans l'Inn, Bavière), pays extrêinemrnt pittoresque où les paysans riches ont conservé les costumes de l'ancien temps. Beaucoup de cultivateurs y possèdent de 15 à 20 poulinières, mais du type carrossier et livrées au lourd étalon oldenbourgeois.

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de cheval qui ont réellement vu les remontes allemandes. On se rendra compte, en lisant ces quelques notes écrites sans parti pris, avec l'unique souci de la vérité, que la cavalerie allemande est très bien remontée, peut-être mieux en ce moment qu'elle ne le sera jamais. Les Allemands ont, en effet, voulu un cheval de guerre moderne; avec patience, ténacité, ils l'ont préparé, fabriqué, obtenu. Ils le maintiendront tel quel contre la crise chevaline qui les frappera un jour ou l'autre aussi durement que nous. Mais, comme, au point de vue militaire, une remonte vaut surtout par comparaison, les Allemands auront fort à faire pour se maintenir à la hauteur de leurs voisins les Autrichiens et les Français, si ces derniers continuent à s'orienter vers un élevage où le rôle du pur sang de croisement deviendra prédominant, en supposant, bien entendu, les étalons judicieusement choisis et les mères convenables. C'esr aussi l'avis non seulement des chefs les plus éminents et les plus hommes de cheval de notre cavalerie, mais encore de tous ceux qui ont

quelque expérience des exigences de la tactique moderne et qui se servent ou se sont servis gaillardement du cheval. L'un de ces derniers, M. le baron Foache, ancien officier de cavalerie, n'a-t-il pas écrit, justement en conclusion d'un voyage en Allemagne aux environs de 1900 et en parlant de la production du cheval militaire français : « Il serait à désirer qu'une partie des encouragements que l'administration prodigue aux carrossiers et aux trotteurs fût réservée à la production d'un cheval de guerre ayant un degré de sang assez sensible. Pourquoi écarter de la reproduction tous les étalons issus d'un père de pur sang? »

Ce sont en effet ces étalons-là qui ont créé, bonifié, fortifié, maintenu les chevaux allemands au point remarquable où ils sontparvenus. Leur masse, qui est saturée de sang, a été obtenue avec ce sang pur.

Chose à remarquer, à cause du climat, de l'habitat, ce sang pur n'a qu'assez peu d'effets bienfaisants sur le tempérament des chevaux allemands et leur influx nerveux. Ils s'empâtent

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volontiers dans une lymphe déjà presque dominante, malgré la régularité, l'excellence du modèle. Quoi qu'il en soit, l'État fait de gros sacrifices pour son élevage selle, dont le petit éleveur se désintéresserait très facilement. Ces sacrifices devront être consentis bien plus forts encore, ils devront devenir» colossaux » — pour employer un majoratif à la mode de l'autre côté du Rhin — si les Allemands veulent seulement maintenir, dans l'avenir, l'état satisfaisant de la production actuelle.

Il ne faut pas croire que l'Allemagne possède beaucoup d'hommes de cheval, beaucoup de véritables cavaliers. Les uns et les autres m'ont paru bien plus rares, au point de vue mentalité, beaucoup moins « cavaliers » qu'en France, et, en tant que pratiquants, beaucoup moins perçants que les nôtres. Les spécialistes allemands eux-mêmes font preuve d'une curieuse étroitesse de vues dans l'application de certaines méthodes de sélection, méthodes issues beaucoup plus du caractère même de la race humaine germanique et des habitudes de lenteur disci-

plinée, rythmée si l'on veut, que de la vérité, que de Texpérience sportives et cavalières. L'obsession du gros, obtenu au détriment de la densité des os, la sagesse au détriment de la générosité, Téquitation savante et renfermée au détriment de l'impulsion en avant, sont des contre-vérités très allemandes.

Quoi qu'il en soit, parce qu'ils se sont conformés aux indications de la cavalerie militaire, les Allemands ont actuellement de beaux chevaux de troupe, forts, réguliers de modèle et, en ce qui concerne les races dites nobles, — c'està-dire toutes, sauf celle de trait (Kalthlut), — toujours très près du sang.

Les géniteurs de race pure, employés à donner ce sang, sont sélectionnés non sur les seules performances, — déplorable moyen lorsqu'il est unique et qu'emploient seuls les Français, — mais sur le modèle utile joint aux aptitudes recherchées. Mais combien tout fut plus facile au comte Lehndorf et à ses prédécesseurs, dans la direction de l'élevage allemand, qu'à nos directeurs généraux des haras auxquels

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une politique « d'arrondissement » supprime trop souvent toute initiative, quand elle ne les engage pas en des voies contraires à celle qu'avait nettement tracée la loi organique de 1874.

C'est en contemplant les beaux sujets de l'élevage cavalier allemand qu'on ressent, je vous l'assure, combien sontmesquines, fausses, voire coupables toutes les tentatives égoïstes qu'on oppose en France à une meilleure production cavalière, c'est-à-dire à l'intérêt national même. Des industriels, trop gâtés par un niais et lâche protectionnisme et soutenus par des hommes politiques en mal de réélection, font la loi aux remontes et aux haras que ne peuvent soutenir efficacement, malgré leur bonne volonté, les ministres de l'agriculture lorsqu'ils sont, par hasard, compétents.

En France, les pouvoirs publics encouragent surtout le cheval qui se fait et non celui qui devrait être fait; car ce n'est point le meilleur cheval que subventionne le gouvernement, mais bien les éleveurs de telle ou telle

région... Les encouragements à l'élevage chevalin ne sont pas — pour parler comme les Allemands — objectifs, mais subjectifs, et c'est là une cause grave de ralentissement pour tout progrès.

Voilà ce qu'on ne voit pas en Allemagne et voilà pourquoi cette dernière est arrivée, avant nous, à doter sa cavalerie d'un cheval de troupe bien racé et possédant, avec un excellent modèle, des allures parfaitement cavalières.

Mai 19 II.

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