CHAPITRE IX
l'école de cavalerie de HANOVRE
Bâtiments sales d'aspect, ensemble petit, resserré, carrières insuffisantes, terrain détestable, écuries très ordinaires, médiocrement tenues, aucune recherche, aucune élégance : une caserne ordinaire avec beaucoup d'annexés. Par contre, immense manège, le plus, grand que j'aie vu, mais sans aucun chic, l'air d'un commode hangar industriel. Plusieurs autres manèges de moyenne grandeur.
Cette École ne rappelle en rien Saumur, ni comme proportions, ni comme noblesse d'architecture, ni par la gaieté du paysage sans murs de clôture de notre Ecole de cavalerie.
L'École comprend 260 chevaux dont 14 de haute école et quelques rares pur sang. Les chevaux sont presque tous des est-prussiens, épais, membres, faits en chevaux de selle, mais
d'aspect endormi, lymphatique. Je les ai déjà décrits plusieurs fois au courant de cette relation, mais ici, en 1907, ils m'avaient semblé plus épais, plus tranquilles encore que partout ailleurs, plus grands aussi et plus forts dans leur membrure... choisis spécialement, sans doute. Quelques anglo-arabes de trop grande taille se signalent par un aspect éveillé et des allures plus naturellement brillantes et gaillardes. Ils font une diversion à la tristesse des reprises qui tournent devant nos yeux.
Les officiers sont bien placés, pas trop raides, les jambes exagérément en arrière, ce qui creuse leur rein et fait saillir les fesses trop avantageusement. Conduite générale à une main. Toujours sur le mors. Chevaux très en dedans de la main, bien entendu; que les doigts se desserrent, aucun ne filera en avant. Petit galop traîné, exaspérant à contempler. On ne croirait jamais que ce sont des jeunes gens et certainement fanatiques de leur arme et courageux, qui sont là-dessus ! En général, les cavaliers sont lourds, l'air ennuyé, à peine réveillés par une volte, un départ au galop rauquement commandé en coup de pistolet par
un instructeur à pied, en sabre et dans l'uniforme du corps dont il est détaché. Pourquoi ces sous-officiers mélangés aux officiers et montant aussi réglementairement, aussi bien qu'eux? Parce qu'il faut faire monter les chevaux de trente officiers qui ont été expulsés pour avoir joué... L'Empereur n'y va pas de main morte. Cela ne veut pas dire que le jeu soit devenu depuis une exception à l'Ecole. Il y est, paraît-il, une déplorable habitude. Il me semble que le tableau de travail des officiers est très peu chargé. Ils sont tous libres à onze heures ou midi...
Au saut, sur une assez forte haie et sur une douve de 2 mètres environ, pas un cheval ne refuse, vieux ou jeune, car il y a des reprises d.e dressage. Le saut est appris aux chevaux, comme en France, en des couloirs, en liberté d'abord, puis montés. J'ai vu de bons sauts exécutés dans un large couloir par une reprise d'officiers armés de la lance, les rênes abandonnées. Assez vivement mené comme train ; bonnes positions, mais pas de gaieté dans l'allure comme chez nous; pas un cheval n'a fait le moindre bond de gaieté.
Le saut, rênes en mains, convenable sans plus; les rênes ne s'allongent pas, mais la bonne volonté de ne pas gêner le cheval est évidente. La plupart des mains basses.
Je vois passer des officiers japonais. On me dit qu'ils sont intelligents; des Chinois, balourds. Ces derniers se sont fait faire des uniformes genre allemand, avec un choix de couleurs! Un Roumain, très roumain. Un Américain en kaki, svelte, nerveux, maigre, distingué dans sa tête et ses jambes, racé. Un bel échantillon d'homme, très mis en valeur dans ce milieu.
Au manège de haute école, quatorze chevaux; les uns est-prussiens à grandes lignes, les autres anglo-arabes fort élégants. La plupart ont un type oriental très prononcé, surtout Liehling^ particulièrement vivant au travail. Un civil, M. Gebhart, décoré de la Couronne de fer. Allemand, mais ayant étudié et professé de longues années à Vienne, au manège impérial, est chargé de mettre des chevaux en haute école et d'enseigner cet art aux instructeurs. Il dresse les chevaux à la cravache avec une science et un tact parfaits. Sa position à cheval
est excellente. La plupart de ces chevaux, à tous crins, en action d'école, ont la croupe un peu basse, ce qui fait penser aux genêts du dixseptième siècle. Le lieutenant von Œsterlerley travaille un très bel est-prussien, alezan, un peu long, mais très équilibré et par conséquent répondant bien aux demandes précises de son excellent cavalier.
Aux piliers, M. Gebhart met en sauteurs des chevaux avec les mêmes procédés qu'à Saumur. Les élèves pourtant ne montent pas sur le sauteur; seuls les instructeurs, parfois, exécutent, montés en selle anglaise, de petites cabrioles.
Il est assez curieux qu'étant donnée la propension de tout Allemand montant à cheval d'exploiter sa monture sur le mors de bride, aux allures ralenties et cadencées, on n'ait pas trouvé dans l'armée allemande quelque écuyer capable de remplir, à Hanovre, l'emploi confié à un civil, tout méritant que soit ce dernier...
Une meute est entretenue à l'École aux frais de l'Empereur. Le chenil et ses annexes est un des coins les plus propres du casernement et
presque élégant. Une fois par semaine, pendant la saison, les élèves chassent à courre le sanglier. Là on galope bien. Les obstacles qu'on rencontre sont généralement médiocres et ne peuvent se comparer à ceux des environs de Saumur, Verrie et la Ronde, encore moins à ceux de Pau, ou des drags de Spa, etc.
Comme, quelques jours plus tard, je m'étonnais de ce que l'équitation d'extérieur et le saut fussent si peu en honneur en Allemagne, il me fut répondu, et j'ai constaté que c'était une opinion assez répandue, qu' « il était tout à fait inutile de sauter comme les Italiens qui sont des sportsmen, presque des acrobates, mais pas des cavaliers » ; qu' « on ne fait pas une cavalerie avec des sauts », et que les Allemands veulent avant tout des chevaux bien dressés, que « certes, s'il manque aux Allemands de la souplesse et de l'allant, du moins, grâce à un parfait dressage, au bon mécanisme des chevaux, les chefs trouvent la vitesse quand ils la veulent )).
« La nouvelle école, en Allemagne, admire beaucoup nos méthodes de Saumur, supérieures à celles de Hanovre. Mais trop de régi-
ments français ont des chevaux à dressage insuffisant. Et c'est le moment que choisissent les Français pour essayer d'amoindrir les traditions saumuriennes, pour adopter peut-être un système soi-disant plus moderne, mais qui signifie raideur chez le cheval et ignorance chez le cavalier! Que les Français se méfient de cette révolution-là. »
Mon interlocuteur était un sage. Mais, en ce qui concerne le saut, il tombait dans une grave erreur. Le saut, le très gros saut, est un moyen et non un but, tout comme la haute école. De plus, ainsi que les courses, il développe le moral du cavalier, donne « du culot » à tous ceux qui le pratiquent et font de l'officier, aux yeux de ses hommes, un centaure, presque un demidieu. Et puis, à l'extérieur, n'est-ce pas? qui peut le plus peut le moins... Ces idées commencent d'ailleurs à sp faire jour en Allemagne, et je n'eus pas trop de peine à y rallier mon compagnon, bien que, pour lui, sauter plus de I m. 20 fût une chose véritablement « acrobatique » ; — il tenait à ce mot.
Plus loin, dans une carrière assez restreinte, évolue une reprise de chevaux d'armes person-
nels aux officiers. Presque tous sont toilettés en hunters, crinière rase, queue courte. Beaucoup de vrais irlandais, mais du type roadster, inutilement grand et lourd : la hantise du gros toujours ! Des hanovriens, singeant mal le hunter, médiocres, bien médiocres même, inférieurs à nos anglo-normands; on les entoure ici d'une haute considération. Mais je dois constater qu'aucun ne trotte du genou et qu'ils ont l'épaule galopeuse. Mais combien communs et combien dénués de cette émulation qui serait pourtant, d'après Buffon, un des plus beaux attributs du cheval ! Quelques angloarabes, très prisés pour leur endurance.
Bien que j'en écourte le récit de peur de tomber dans la technicité militaire, cette visite a été pour moi une des plus intéressantes que j'aie faites en Allemagne. Ayant passé deux ans à Saumur comme SQus-écuyer, il était intéressant pour moi de comparer. Je dois dire que si, en Allemagne, souvent j'ai dû admirer bien des choses sans pouvoir m'en réjouir parce que, avant d'être homme de cheval, j'étais Français, par contre, j'ai quitté l'École de cavalerie de Hanovre avec la consolante impression que^
si nos voisins de l'Est avaient le nombre, la force, la discipline indispensables surtout aux masses un peu lentes à mouvoir, nous avions, nous, hommes et chevaux, un tempérament, une mobilité, une gaieté, un perçant, une fitria qui certainement devraient compenser largement tout ce qui nous manque encore, hélas!
Veuille le si aimable et si intelligent Oberst Brecht, commandant en second de l'Ecole de cavalerie, qui pilota avec tant de bienveillance un ancien lieutenant écuyer français et montra tant de considération pour notre École de Saumur, excuser ma franchise « d'explorateur » . La vérité en ces matières étant pour moi un devoir patriotique, je ne peux y apporter les tempéraments que l'urbanité et la reconnaissance pour d'agréables hôtes me commanderaient sans doute. Cet excellent accueil, je l'ai toujours reçu partout, en Allemagne.
J'ai pu constater que si nos chevaux y étaient inconnus ou mal jugés, nos officiers, par contre, jouissaient de la meilleure réputation cavalière. En recueillant des compliments, — souvent sincères, je crois, — je pensais en moi-même que
la graine des Lasalle et des Brack n'est, en effet, point épuisée au grenier de nos richesses nationales. Mais où est la main qui les y puisera, où est celle qui les sèmera, et d'où viendra le souffle ardent qui les fera germer?