RIVIÈRE SAN JUAN
« La rivière San Juan, dit M. Baïly, sort de l'extrémité S.-E. du lac de Nicaragua, à l'endroit où s'élevait jadis le fort Saint-Charles, aujourd’hui entièrement détruit. C’est le seul canal écoulement qu'aient les eaux des deux lacs. La longueur totale de cette rivière, en suivant toutes ses sinuosités depuis le fort Saint-Charles jusqu’au port San Juan del Norte, est de-90 milles (d’autres disent 104) ou 445 kilomètres ; elle forme un magnifique cours d’eau, d’une largeur irrégulière de 100 à 200 mètres, parsemé de petites îles qui ont, pour la plurart, un chenal de chaque côté. Sa profondeur varie de 1 brasse 1/2 à 7, Set 9 brasses. Dans le milieu du courant, elle est, en général, de 3 à 5 brasses; mais, pendant la saison des pluies, c’est-à-dire de mai à novembre, la rivière San Juan grossit considérablement : il résulte d'observations faites au fort en ruines qui est près de Grenade, par un temps calme, au mois d'octobre 4838, quand la saison des pluies venait de finir, et au mois de mai 1839, avant qu’elles eussent recommencé et lorsque les eaux du lac étaient au plus bas, que la différence de niveau entre ces deux points extrêmes était de 1 mètre 98 centimètres. Au mois de novembre 4839, quand les pluies eurent cessé, on recommença les mêmes observations, et l’on trouva que les eaux . avaient monté de 35 centimètres de moins que l’année précédente.
« Les bords du San Juan, et particulièrement la rive droite, sont couverts d’arbres de toute espèce et de toute grandeur, s’élevant au
milieu d’un fourré de broussailles, ce qui forme une forêt presque impénétrable : aussi cette partie du pays n'est-elle pas habitée, et la terre, quoique d’une merveilleuse fertilité, y reste en friche. Les bords de la rivière, proprement dits, sont onduleux; ils ne s'élèvent, dans certains ‘endroïts, que de quelques pieds au-dessus de la surface de l’eau ; dans d’autres, ils ont de 20 à 30 pieds de hauteur.
« Deux rivières considérables, le San Carlos et le Sarapiqui, et en outre,une multitude de petits cours d’eau, se jettent dans le San Juan.»
Il y a aussi, suivant M. A4. G..., de très-grandes rivières qui prennent leur source dans les montagnes limitrophes du pays des Mosquitos, et qui versent leurs eaux dans le San Juan par sa rive gauche.
« Par suite de la pente douce du San Juan, le courant n’en est pas fort; on peut l'évalueride 4 mille à 4 mille 1/2 par heure, à l'exception des temps de’crue, où sa marche est diversement accélérée, selon les circonstances. On y navigue pendant toute l’année avec des barques de huit à dix tonneaux, manœuvrées ordinairement par dix à douze hommes, indépendamment du patron. Ces barques peuvent porter une centaine de surons d’indigo, ou cinq cents cuirs, ou une quantité proportionnelle de brésillet. Les obstacles que présente aujourd’hui la navigation du San Juan sont d’abord les rapides ; ensuite l'épuisement résultant de son écoulement partiel dans une autre rivière appelée le Colorado, à 17 milles du port de San Juan; enfin, les labyrinthes de petites iles qui se succèdent sur une étendue de 40 à 42 milles, depuis l’embranchement du Colorado jusqu’à l'embouchure du San Juan. On suppose qu'à quelque époque antérieure, les Espagnols élargirent à dessein l’ouverture de cette branche,'afin d’épuiser sur ce point la rivière principale, de manière à la rendre innavigable, espérant ainsi mettre la ville de Grenade à l’abri de toute attaque du dehors. La science de nos ingénieurs aurait facilement raison de ce dernier obstacle. Quant aux rapides, ils sont au nombre de quatre, appelés del Toro, del Gastillo-Viejo, de Las Balas-et de Machuca, tous compris dans un espace de 40 milles; le plus long n'a pas plus de 4 mille (1 kilomètre 60). Les rochers qui les occasionnent sont tous placés trans versalement au courant, laissant de chaque côté un étroit chenal, et montrant, pendant la saison de sécheresse, leurs arêtes inégales et
-tranchantes au-dessus de la surface de l’eau.
« La largeur de la rivière, à partir de ce point, est de 400 à 420 mètres ; le courant se précipite avec violence et se brise entre les pointes saillantes qu'il rencontre. Cependant les bongos passent sans danger, et nous n'avons jamais entendu parler d’un accident.
« Le Colorado se sépare du San Juan par 40° 30” de latitude nord, et, après avoir couru dans Ja direction du S.-0., se jette dans la mer par 10° 46", formant à son embouchure une barre dangereuse. Cette rivière enlève au San Juan une masse d’eau considérable, car son ouverture, au point de jonction, est de 360 mètres, avec 2 mètres 70 d’eau dans sa partie la plus profonde, lorsque la rivière est au plus bas. Il a été constaté par des calculs basés sur des observations faites avec soin à deux époques différentes, en mai, au moment des plus basses eaux, et en juillet, dans la saison des crues, que la perte éprouvée par le San Juan était, à la première époque, de 21,416 mètres cubes d’eau par minute, et à la seconde, de 65,238 mètres cubes. Le principal cours d’eau se trouvant tout à coup affaibli, son mouvement se ralentit, cf, comme conséquence naturelle, il se forme des dépôts de sable et de limon qui augmentent graduellement dans les endroits où le mouvement de l’eau est plus lent; des corps d'arbres et d’autres corps flottants venant à alterrir sur ces dépôts, il se forme, à l’aide de ces agrégations successives, de petits îlots qui ne tardent pas à se couvrir de grandes herbes, de roseaux et d’autres plantes d’un rapide développement; un grand nombre de ces monticules ont ainsi surgi au milieu de la rivière, et ce procédé de formation se poursuit incessamment. On pourrait facilement et utilement faire ici l'application des moyens ord'nairement employés pour eurer le lit des rivières, car ces bancs ne sont autre chose que de la vase et du sable, sous lesquels se trouvent parfois enfouis des troncs d'arbres. Il serait indispensable de construire, à l’embranchement du Colorado, un barrage d’après le plan le mieux adapté aux localités. La masse d’eau du San Juan étant ainsi renforcée et aidée au besoin par les ressources de l’art, se creuserait bientôt, par l'effet de la plus grande force d’impulsion qu’elle aurait reçue, un chenal aussi profond qu’on le voudrait : on pourrait opérer de la même manière dans les autres parties de la rivière où cela serait jugé nécessaire, car le fond se compose presque partout de vase et de sable, excepté dans les rapides, où il est formé de rochers et de pierres détachées. »
: De l’exposé qui précède, ainsi que des plans levés en 1840 par M. Lawrance, et des renseignements que nous avons reçus du capitaine A. G..…., qui a visité ce pays en 1842, nous pouvons tirer les conclusions suivantes :
Le cours de la rivière San Juan peut être divisé en quatre parties. La première commence au lac et s'étend à la distance de vingt-sept milles, jusqu’au premier rapide ; la seconde comprend tout l’es pace occupé par les rapides, c'est-à-dire quinze milles ; la troisième s'étend des rapides à l’'embranchement du Colorado
(quarante-trois milles) ; la quatrième, de l'embranchement du Colorado jusqu’à la mer (dix-neuf milles).
La première partie, celle qui s'étend du lac jusqu’à la rivière Savalos, où commence le rapide del Toro, présente une navigation facile; le courant est très-modéré, et la rivière, à sa sortie du lac, a de six à sept pieds de profondeur en temps de sécheresse; mais, à mesure qu’on avance, cette profondeur augmente de neuf à vingt pieds. Elle n’a pas plus d’un quart de mille de largeur. Ces vingt-sept premiers milles exigent très-peu de travaux; Car, dans toute cette distance, un tiers seulement du lit de la rivière, c’est-à-dire neuf milles, a besoin d’être dragué au moyen d’une machine à vapeur.
Dans la seconde partie, qui comprend les rames, les travaux suivants seraient nécéssaires :
Les rives du rapide del Toro s’élevant graduellement, une écluse placée à son extrémité donnerait la profondeur néces- ‘saire, Car il existe un chenal de neuf à dix pieds de profondeur.
La longueur de ce rapide est d’un mille, et la vitesse de la rivière y est de quatre milles à l'heure. Sur un espace de quatre milles, on trouve ensuite une eau tranquille, dont la profondeur est de douze à vingt-quatre pieds. Les rives sont basses, sauf une petite portion de la rive gauche, qui s'élève à huit pieds au-dessus du niveau de l’eau. Leur élévation n’augmente pas jusqu'aux rapides de Mico et de Las Balas. À Castillo-Viejo, on rencontre d'autres rapides, qui ont un kilomètre de longueur sur douze à vingt-quatre pieds de profondeur. Il faudrait ici quelque dragage.
Après deux milles et un quart de courant navigable, avec treize pieds d’eau, on arrive aux rapides de Hico et de Las Balas, qui ont ensemble un mille et un huitième de longueur. Ces deux rapides se touchent presque et sont considérés comme n’en faisant qu’un. La profondeur du chenal est de six à dixhuit pieds ; les bords s'élèvent de six à huit jusqu’à vingt pieds au-dessus du niveau d’eau. A ce point, une écluse serait nêcessaire. Entre ce rapide et celui de Machuca, s'étend, sur une distance de trois milles, une nappe d’eau tranquille et d’une profondeur considérable, où il n’y aurait presque rien à faire.
Le dernier rapide est celui de Machuca ; il a plus d'un mille de longueur, et il est considéré comme le plus dangereux de tous, quoiqu'il ait moins de pente que les deux derniers mentionnés.
La vitesse du courant n'y excède nulle part cinq milles à l'heure, dans les basses eaux. Il présente, pendant la sécheresse, l'apparence d’un long bas-fond, sur lequel sont éparses un grand grand nombre de roches à peine couvertes par l’eau. Sur ce point aussi, les rives ont assez d’élévation pour permettre d'y établir une écluse, |
La troisième partie du San Juan, dans laquelle se déchargent deux grands cours d'eau, le San Carlos et le Sarapiqui, est profondément encaissée, en sorte que quatre à cinq écluses et moins de dix milles (46 kilom.) de bd suffiraient pour la rendre navigable.
Quant à la quatrième ou qui s'étend du Gorällo à la mer, elle présente neuf milles de bonne navigation ; mais le reste, étant rempli de bas-fonds, aurait besoin d’être creusé, et il faudrait augmenter le volume d’eau, en l'empêchant ‘de s'écouler dans le Colorado. Dans le cas où l’on jugerait indispensable d'ouvrir un canal latéral, sa longueur n’excéderait pas’ dix milles (16 kilom.).
En récapitulant lo travaux à exécuter dans la rivière, nous irouvons :
Pour la première partie, à creuser neuf milles, soit. 15,840 yards,
Pour la seconde — au premier rapide . . . . 4,760 == — au deuxièmerapide . . . 41,090
En — autroisième rapide . ... 2,000
= — au quatrième rapide. . . 2,016
Pour latroisième be Le (avai. US one 47,600 Pour la;quatrième — 1 RL Ta ET 17,600 LT)? POGANENS EXARCAN A SOUS EN ee 57,906
Soit 33 milles (53 kilom.).
ni
La longueur des écluses à construire à rapides sera de 79,65 à 108,50.
Les explorations faites en 1830 par M. A. G... confirment de tout point ce que nous venons de dire, et nous arrivons à la conclusion suivante : 4° que, sur toute l'étendue de son parcours jusqu’à dix milles de son embouchure, la’ rivière San Juan a, dans son état ‘ordinaire, six pieds de profondeur, au minimum ; 2° que, sauf quelques exceptions insignifiantes, ses rives ont assez de hauteur pour permettre, à l'aide de digues et d'écluses,
chacun des quatre
d'augmenter le volume d’eau de manière à lui donner la 5rofondèur requise ; 3° que, dans certaines parlies de la rivière, ainsi qu'à son embouchure, la nature de son lit se prête aux opérations nécessaires du dragage à la vapeur.
Ainsi, en enfermant chacun des quatre rapides entre deux écluses, et en en plaçant, en outre, une ou deux à l’embouchure de la rivière, on aura sur le San Juan neufà dix écluses qui, dans un canal ordinaire, suffiraient pour une chute de 26,75; mais comme la chute de la rivière, dans le cas actuel, resterait la même, les écluses serviraient simplement à augmenter sa profondeur, sans contrarier l'écoulement naturel de ses eaux.
Port de San Juan del Norte.
Le port de San Juan de Nicaragua, ou del Norte, est, d'après ce qu’en ont dit MM. Baïly, Rouhaud, Dumartray et plusieurs autres officiers français, très-vaste et très-sûr. La barre permet l'entrée de grands navires, et la rade offre un excellent abri contre les vents du nord, qui soufflent avec beaucoup de violence de cette côte (1).
Lac de Nicaragua ou de Grenade.
M. Baily nous donne, dans sa brochure, les détails suivants :
« Le lac de Grenade a 90 milles géographiques (166 kil.) de longueur ; sa plus grande largeur est de 40 milles, et sa largeur moyenne de 20. Sa profondeur varie ; elle est, en quelques endroits, de 2 brasses près du bord; dans d’autres, à 1/2 mille seulement ; puis elle augmente graduellement, jusqu’à 10, 12 et 15 brasses : le fond est ordinairement de vase (M. À. G... a trouvé 45 brasses au milieu du lac). Ce bassin est le réceptacle des eaux d’une zone de 6 à 10 lieues de lar- - geur, qui borde le lac des deux côtés; elles y sont apportées par de nombreux ruisseaux et rivières, dont aucune n’est navigable, à l’exception du Rio-Frio, qui prend sa source plus loin, dans les montagnes de Costa-Rica, et qui verse dans le lac une grande masse d'eau, près de l’endroit d’où en sort le San Juan. L'embouchure du Rio-Frio a 200 mètres de largeur, sur près de 2 brasses de profondeur. Il
{1) Voir le plan levé en 1832 par M. Peacock.
existe, dans différentes parties du lac, plusieurs îles et groupes d’ilots; mais aucune de ces îles ne gêne la navigation, qui n’est non plus interceptée nulle part par dès bancs ou des bas-fonds, et ne rencontre d’autre obstacle que le peu de profondeur de l’eau dans le voisinage immédiat du bord; encore cet inconvénient est-il fort peu de chose; on pourrait même dire qu'il n’en est pas un pour les embarcations actuellement en usage, les marins du pays étant dans l'habitude de se tenir toujours à une très-petite distance du rivage, afin de choisir à la chute du jour un endroit convenable pour s’y arrêter, car il est trèsrare qu'ils continuent leur voyage de nuit.
« Le pays qui s'étend jusqu’à la côte orientale s'appelle Chontalès. Le sol de cette région, quoique couvert d'arbres, présente en plusieurs endroits d'excellents pâturages divisés en fermes, sur lesquelles les naturels se livreni surtout à l'élève des bestiaux.
« Les îles les plus considérables du lac sont Omotépé, Madera et Zapatera. Prises ensemble, les deux premières de ces îles ont 12 milles de longueur. Zapatera est presque triangulaire et longue de 5 milles. Sanate, Solentinane et Zapote sort plus petites et inhabitées; mais quelques-unes d'elles, la dernière surtout, sont susceptibles de culture.
« Près de la ville de Grenade se trouve le meïlleur mouillage pour les navires des plus grandes dimensions. »
Rivière Tipitapa.
« Le lac de Nicaragua, dit M. Baily, communique avec le lac de Léon par la rivière de Panaloya (ou Tipitapa), navigable pour les barques du pays jusqu'à une distance de 12 milles, c’est-à-dire jusqu’à l'endroit appelé Pasquiel, où l’on exploite le bois de teinture. Les & milles qui restent, de cet endroit du lac de Léon, ne sont navigables pour aucune espèce d'embarcation, de quelque forme que ce soit, parce que, au delà de Pasquiel, le chenal est obstrué par une veine de roches qui, lors des crues, sont couvertes d’eau ; mais, pendant la sécheresse, l’eau baisse tellement, qu’elle ne peut s'échapper qu’à travers les fissures des rochers, fissures qui vont en se rétrécissant graduellement. À 4 mille au delà de cette première veine de roches, on en rencontre une autre plus massive et qui, coupant la rivière à angles droits, forme une cascade de 13 pieds de chute.
« La rivière de Tipitapa (1), qui se jette dans le lac de Nicaragua,
(1) D'après M. Stephens, dit M. Michel Chevalier, toute la pente de la rivière Tipitapa, qui est de 28 pieds, se trouve comprise dans les six premiers milles, à partir du lac Léon. M. Rouhaud, qui a pris part aux
est la seule voie d'écoulement qu'ait le lac de Léon. Les terres qui bordent cette rivière sont un peu basses, mais fertiles, et on y trouve d'excellents pâturages : comme dans le Chontalès, elles sont divisées en fermes consacrées surtout à l’élève des bestiaux. Toute cette contrée, couverte de bois de teinture, est peu peuplée. Le seul village est celui de Tipitapa, situé dans le voisinage de la cascade dont nous avons parlé plus haut. 1l se compose d’une petite église et d’une centaine de chaumières. On iraverse la rivière sur un pont de bois. »
Pour rendre cette rivière tout à.fait propre à la navigation, il faudrait y construire trois écluses et la canaliser d’un bout à l’autre; cependant M. A. G... est d'avis que, pour les douze premiers milles, il suffirait d’une écluse qui augmentât la profondeur de l’eau. Suivant M. Lawrance, la partie navigable de la rivière a de trois à dix-huit pieds de profondeur, et la chute de Pasquiel est de treize pieds : il estime le parcours de la rivière à vingt milles (32 kilom.). h
Lac de Léon ou de Managua.
Le lac de Léon a de trente-deux à-trente-cing milles de longueur, et sa plus grande largeur est de seize milles. Il reçoit de la contrée environrante, mais principalement de la côte orientale, un grand nombre de cours d’eau, dont aucun ne peut être considéré comme important. À en croire M. Lawrance, il n’est pas aussi profond que le lac de Nicaragua; il le serait davantage, suivant M. A. G... (
Ses bords sont plus élevés et plus escarpés que ceux du lac de Nicaragua ; ce qui permettrait, au besoin, d’en exhausser le niveau, par la construction d’un barrage au-dessus du point où ses eaux s’écoulent par la rivière Tipitapa.
Isthme entre le lac de Léon et Realejo.
M. Michel Chevalier dit que les rapports du célèbre navigateur Dampier, qui avait guerroyé dans ces contrées, tendent à faire
opérations topographiques faites dans ce pays, m’a dit que la pente de 28 pieds était repartie comme suit : 18 pieds en une chute à Tipitapa, et les 10 pieds restant, de Tipitapa au lac de Nicaragua.
croire que, sur toute l’étendue des différents tracés qui conduisent du lac de Léon à Realejo et du lac de Nicaragua au golfe de Papagayo ou à celui de Nicoya, le terrain se compose en général de plaines unies, et qu'entre le lac de Léon et la côte de Realejo, le sol est tout à fait plat. M. Stephens, en rendant compte de ses impressions personnelles, dit aussi que ce pays est parfaitement de niveau. M. Rouhaud a parlé dans les mêmes termes de l'espace compris entre la corne nord-ouest du lac de Léon, et le port de Realejo et de la. région qui s'étend entre le même point et le port de Tamarindo. Il pense que le bord du lac peut avoir de dix-neuf à vingt-deux pieds au-dessus du niveau de l’eau. Puis vient, dit-il, une petite zone sensiblement de niveau, par laquelle on descend doucement à l’océan Pacifique. Cette unanimité d’opinions est assez rassurante :
« Je vois, ajoute M. Michel Chevalier, dans une description de l'Amérique centrale et du Mexique, publiée à Boston en 1833 (1), que le point le plus élevé entre le lac de Léon et l’océan Pacifique n’est qu’à 15 mêtres 55 au-dessous du niveau du lac. Du lac à la rivière Tosta, il n’y a que 41 milles; et cette rivière n’est pas à plus de 0 mètre 91 au-dessus du niveau du lac, au point où l'on pourrait opérer une jonction. Ge fait, s’il était bien établi, serait fort important; car on pourrait alors éviter une tranchée extraordinaire, et, à plus forte raison, un souterrain, Une tranchée de 22 mètres, au maximum (2), n'est pas une chose insolite dans les opérations des ingénieurs. des ponts et chaussées. ;
« Au moyen des machines et des outils perfectionnés dont les ingénieurs disposent aujourd’hui, on peut, en l’absence de terrains rocheux, exécuter des tranchées profondes à peu de frais. Sur le canal d’Arles à Bouc, par exemple, le plateau de la Lèque a été coupé par une tranchée de 2,100 mètres, et d'une profondeur extrême de 40 à 50 mètres. La dépense ne s’est pas élevée à 4,000,000 de francs, quoique les travaux aient été exécutés d’après l’ancien système (3). Aujourd’hui, les travaux de cette nature s’exécutent à l’aide de puissantes machines; la main-d'œuvre se borne à la fouille et au chargement, et même, pour ce
(1) Mexico and Guaiimala.
(2) En ajoutant 6 mètres pour la profondeur du canal au-dessous de Ja ligne d’eau, qui serait alors au niveau du lac,
(3) Cette tranchée, pratiquée à travers un terrain de roche et d’argile, a coûté 3,667,345 francs. Le canal n’a que 7 mètres de largeur.
dernier objet, une machine a été employée avec succès et économie sur le chemin de fer du Nord. »
Nous voici maintenant arrivés à un des points capitaux de . notre travail. Jusqu'à présent, l'opinion générale des personnes compétentes qui se sont occupées de la jonction des deux mers à travers l'État de Nicaragua, est que la canalisation des rivières San Juan et Tipitapa ne présente pas de difficultés extraordinaires. Le seul point important à constater était l'élévation du sol entre le lac de Léon et l'océan Pacifique. On a vu que les ingénieurs s'accordent à représenter cette élévation comme n'étant pas considérable. Dampier, Stephèns, Rouhaud, Baïiy prétendent que le sol s’abaisse. graduellement vers l'Océan. Suivant d’autres autorités, la ligne de faîte serait à 15 mètres au-dessus du lac de Léon ; mais M. A.G..., qui a exploré ce pays en 4842, en a étudié avec soin la configuration, et nous a fourni les détails suivants.
Le bord occidental du lac de Léon s'élève de 8 mètres audessus du niveau du lac. A partir du lac, le terrain s'élève graduellement jusqu'à une distance de 2,490 mètres, où 1l atteint une élévation de 16 mètres 85. C’est là le point culminant, et le
terrain descend ensuite doucement vers l'Océan.
A une distance de onze milles du bord occidental du lac, sur
la ligne que doit suivre le canal pour atteindre Realejo, on - rencontre la rivière Tosta, qui est, à cet endroit, à 40 mètres 30: au-dessous du lac, et dont la source, qui sort du pied du volcan Teélica, est nécessairement beaucoup plus élevée. Cette rivière, qui a, en moyenne, 20 mètres de large sur 2 de profondeur dans les basses eaux, contribuerait largement à l'alimentation du canal. La vitesse de son cours, qui parait être considérable, n’a pas été mesurée. En ia supposant de 20 pouces par seconde, on trouve que le volume d’eau fourni sera de 10 mètres cubes par Seconde, quantité plus que suffisante, puisque M. Garella a calculé que la perte d’eau occasionnée par l'ouverture des écluses et par l’évaporation n’excéderait pas 196,000 mètres cubes par vingt-quatre heures, ce qui correspond à une perte de 2 mètres 27 cubes par seconde.
Ces faits, en prouvant suffisamment la possibilité de la coupure proposée près de Realejo, nous dispensent de pousser plus loin nos investigations sur ce point. Cependant nous citerons
encore l'opinion du capitaine sir Edward Belcher, qui a exploré ce pays en 1838 :
« Nous établimes notre observatoire près du bord de la mer, au pied du volcan de Coseguina ou Quisiguina, et après avoir achevé les observations nécessaires, nous partimes avec le Siarling et les embarcations, pour explorer l’Estero Real, qu'on m'avait dit pouvoir être remonté jusqu'à une distance de 68 milles, auquel cas, et d’après ce que j'avais pu juger de la direction de son cours lors de ma visite au volcan el Viejo, il devait presque communiquer avec le lac de Managua. ,
« Après beaucoup de peines, nous parvinmes à faire remonter le Starling à 30 milles de son embouchure, et nous aurions pu aller loin, si la force du vent n’eût.rendu le travail du halage trop pénible.
« Nous montâmes sur une petite colline située à un mille environ au-dessous du point extrême que nous avions atleint, et de là nous releyâmes la mesure angulaire de toutes les sommités principales. Le résultat de celte opération, joint à ce que j'avais déjà remarqué du haut du Viejo, me confirma dans l’idée que nous aurions pu suivre le cours de la rivière beaucoup plus loin, et qu’elle devait remonter bien près du lac de Managua. J’aperçus les montagnes de l’autre côté de ce lac, à l’est, et il n’y avait pas, dans toute cette direction, de ierres assez élevées pour cacher les arbres interposés. Ce serait donc là la ligne la plus avantageuse pour un canal, qui, au moyen de la navigation des lacs, se relierait à l’intérieur des États de San Salvador, Honduras, Nicaragua. et s’étendrait jusqu'à l'Atlantique. Nous pouvons. garantir une distance de 30 milles navigable pour des bâtiments tirant 10 pieds d’eau, et les naturels, ainsi que des étrangers habitant le pays, nous ont affirmé qu’il fallait y ajouter 60 autres milles. Mais des vapeurs seront absolument nécessaires pour lutter contre la violence des vents.» (Voyage round ihe World ; London, 1843.)
Il ajoute, dans un appendix :
«Il y a, dans le port de Realejo, une rivière, la Donna Paula, qui vient du côté de Léon et.qui est navigable jusqu'à trois lieues de celte dernière ville. On a eu l’idée d'établir un chemin de fer de Léon au lac Managua. Quant à un canal de communication avec l'océan Pacifique, à moins qu'il n’aille rejoindre l’Estero Real, en passant derrière la chaîne du Momotombo, du Telica et du Viejo, le projet me paraît peu praticable. ».
Il est donc évident que les observations de sir Edward Bel-
cher, bien qu'ayant une autre ligne en vue, confirment la possibilité de creuser un canal à travers l’isthme de Realéjo.
Nous avons déjà parlé de la salubrité du climat sur toute l'étendue de la ligne que nous avons adoptée, et aussi du bas prix de la main-d'œuvre. Nous croyons devoir citer à ce sujet les observations personnelles de M. Baïly :
« Dans l’éxécution d’une entreprise aussi gigantesque , dit-il, la salubrité du climat et les moyens de faire vivre dans l’abondance et avec économie le grand nombre de travailleurs qu'il faudrait réunir, sont des considérations qu’on ne saurait passer sous silence. Quant au premier point, l’auteur peut déclarer que, pendant les quatre mois qu'il a passés entre l’océan Pacifique et le lac de Grenade, avec un détachement de quarante hommes, il n’y en eut pas un seul qui fût empêché, pour cause de maladie, de vaquer à ses travaux journaliers, encore bien qu'ils bivouaquassent continuellement en plein air. Sur le lac et dans la rivière San Juan, aves un fort détachement, la santé des hommes se mMaintint également en bon état, quoiqu'’ils fussent exposés, sur la rivière, à des pluies fréquentes. Mais une fois arrivés au port del Norte, et même aux approches de cette ville, la maladie se mit parmi eux, ce que j'altribue principalement à l’usage ou plutôt à l'abus des liqueurs fortes et autres excès si communs dans ces sortes d’endroits. Il ne serait cependant pas exact de ne tenir aucun compte d’autres causes qui purent agir simultanément : San Juan est, en effet, exposé à loutes les’ dangereuses influences du climat et de la température particulières à la région des Mosquitos et à tout le littoral qui s'étend depuis le cap Gracias a Dios jusqu'à Carthagène et au delà.
« On peut dire que la population de l’État de Nicaragua ne s'étend pas, au sud, beaucoup au delà des environs de la ville de Nicaragua, en sorte que la ligne d’exploration, n’en approchant nulle part, à moinsd e quatre lieues, traversait un pays comparativement désert et qu'il fallait tirer tous les approvisionnements de cette ville, ce qui n’empêcha pas que les vivres ne fussent toujours en abondance; et, en cas de besoin, d’autres parties du pays offriraient, sous ce rapport, des ressources illimitées. Les principaux articles de consommation sont la viande (bœuf), le maïs, les frixoles, le riz, les bananes et les fruits, qu’on peut se procurer à des prix modérés. Ainsi la viande vaut 3 1/2 et 4 1/2 réaux l’arrobe de 25 livres (le réal équivaut à 60 centimes) ; le maïs, suivant les saisons, 6, 8 ou 10, rarement 12 réaux la fanègue (la fanègue pèse environ 260 livres) ; les frixoles et le riz dans la même proportion; les bananes, dont l’usage est générai, surtout parmi les classes cuvrières, sont en telle abondance, qu'on peut en