‹ A travers l'Amérique, de Terre-neuve à l'AlaskaChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Vers l'Ouest.

Le Manitoba et ses champs de blé.

Nous avions quitté Montréal depuis un jour et demi, nous avions franchi huit cents milles, quand, quelques minutes après midi, nous apercevons pour la première fois le Lac Supérieur, et nous entendons le bruit incessant des vagues qui domine celui de la machine. Pendant deux cents milles, nous suivons la rive nord de cette mer intérieure, la plus grande qui existe, dont les eaux vertes viennent parfois se briser sur les roues du Bosemerr. C'est bien là qu'on jouit des avantages d'un wagon spécial. Vous avez le lac et ses rivages tout entiers à vous : et vous n'êtes pas bousculé par cinquante personnes, avides de jouir du même spectacle que vous. Après une promenade, sur une locomotive, ou dans la guérite d'un chef de train, expérience (|ue j'ai pu faire maintes fois sur les rives du Lac Supérieur ou dans les Montagnes Rocheuses, il n'y a rien au monde de plus agréable que d'être emporté vers le Far- West sur la plateforme à l'arrière d'une voiture d'employés de chemins de fer. Toute la journée, le voyage se continua donc à

travers des tunnels et des vallées sur de minces traverses : puis à la tombée de la nuit nous atteignîmes Port-Arthur et Fort William. Deux mille cinq cent milles de mon voyage étaient parcourus.

Nous étions sur les bords de Thunder-Bay. Dans le lointain, à dix-huit milles, la nuit tombait sur la forme vaporeuse du Cap Thunder, le géant endormi des Otchipv^ays. Un passage de cinq milles de largeur, entre le cap et le continent, découvre une fois de plus les eaux du Lac Supérieur et montre par un jour clair les collines de lîle royale du Minnesota, distantes cependant de quarante-cinq milles.

Dans le lac, juste à l'ombre du Cap Thunder, se trouve un îlot qui mérite une mention plus que passagère. Depuis des siècles il est là, rocher minuscule d'une superficie qui mesure à peine quatre-vingts pieds carrés. Quand le vent souHle du rivage, il apparaît de quelques pieds au-dessus de leau ; quand les vagues sont en repos, il est complètement submergé. La tradition rapporte que la richesse cachée de Silver Islet était connue des Otchipways, qui en tirèrent de grandes quantités de métal à leur usage. Ce fut seulement vers 1860 que John Morgan, éminent explorateur de ce pays, recueillit des échantillons du minerai et les fit essayer. En 18G4, la Compagnie minière de Montréal envoya des hommes sonder l'étroit rocher : l'expérience fut sans résultat. Le plus léger mouvement des eaux inondait le trou de sonde ; et les chances de succès étaient si faibles que le projet fut abandonné.

Lîlot fut donc vendu au colonel Sibley, de Détroit, qui

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envoya un spécialiste, le capitaine Frew, surveiller une nouvelle tentative pour découvrir le précieux métal. Un bàtardeau de soixante mille dollars, qu'il fit construire autour du rocher, fut emporté par les cours du lac ; mais un second, plus fort que le premier, put être installé avec succès. Malgré cette précaution, l'eau continua à couler dans la mine ; et la compagnie Sibley ne put avoir le dessus sur les vagues, que lorsqu'elle eut enlevé des millions de tonnes de rocher pour fortifier le bàtardeau. Je donne ces détails pour montrer la peine que les concessionnaires eurent au début ; mais leur persévérance fut magnifiquement récompensée.

Le travail de mine ne commença guère sérieusement avant 1(S78-1871), alors que l'extraction du minerai de Silver Islet causa un grand émoi. Jamais pareil minerai n'avait été recueilli au sein de la terre. On voyait le métal pur courant en filons le long du roc, et pour le dégager du quartz, il suffisait de l'écraser au marteau. J'ai eu entre les mains du minerai de Silver Islet; le quartz s'en détachait facilement sous le doigt, laissant le métal apparaître en branches d'argent. Le minerai après avoir passé par le creuset produisit de mille à sept mille dollars par tonne.

La renommée de ces filons d'argent se répandit dans tout l'univers : les actions de Silver Islet montèrent de zéro à deux cents dollars. L'un des plus riches filons fut découvert au printemps de 1878, et fut exploité avec succès pendant plusieurs mois. Une seule semaine du mois de septembre de cette heureuse année produisit qua-

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rante-trois mille dollars ; la semaine finissant le 5 octobre en donna soixante-treize mille ; celle du 12 octobre, soixante-sept mille; celle du 19, cent trois mille; celle du 2G, quatre-vingt mille : tout cela fut embarqué comme du minerai choisi, valant de quatorze cents à sept mille dollars la tonne. Dans un chargement fameux, deux barils du minerai suffirent pour produire une valeur de dix mille dollars.

Le succès était si encourageant que l'exploitation de la mine s'avança rapidement sous les eaux du lac. Malheureusement l'entreprise arriva brusquement à sa fin en 1883. La provision de charbon manqua en automne ; les pompes cessèrent de fonctionner, et en peu de temps la mine fut inondée. Ce fut un obstacle insurmontable : Silver Islet dut être abandonné. L'agent des mines de la Couronne, à qui je dois tous ces détails, m'a rapporté que, lorsque l'eau fit invasion, l'argent découvert pouvait être estimé à deux cent mille dollars. Il y est toujours, attendant une machine assez puissante pour pomper Teau.

Les explorateurs continuèrent leurs recherches de nouvelles couches d'argent : ils en signalèrent plusieurs dans le voisinage de Port-Arthur. Celles de llabbit, de Beaver, de Badger, de Gopher et autres, montrèrent de riches cavités. Elles fournissaient une grande quantité de métal, et employaient bon nombre d'ouvriers, quand la baisse des valeurs d'argent, il y a quelques années, rendit improductive l'exploitation des mines de ce métal, et tout travail dans le district de Thunder Bay cessa

complètement. Ce fut une épreuve sérieuse pour la ville Baissante de Port-Arthur, et la ruine des fermiers des villes voisines.

Peu de cités d'Amérique sont aussi agréablement situées que Port-Arthur. Il est construit sur une série de plateaux, qui partent de Thunder Bay, et dont on aperçoit l'étendue de toutes les fenêtres de la ville. Port- Arthur à ses débuts fit concevoir de brillantes espérances. wSa fondation remonte aux années 1868 et 1870, alors que Dawson construisait sa route à la colonie de Selkirk sur le Fleuve Rouge, alors que Lord Wolesley et ses soldats marchaient sur le Fort Garry pour repousser la première insurrection. L'exploitation des mines d'argent qui lit la fortune de Port- Arthur dans les premières années, prit fin juste au moment où l'établissement du Canadian Pacific liaihvay et les différents projets de colonisation du Nord-Ouest allaient exciter ses espérances. Mais les habitants ne profitèrent pas de l'occasion. Les prix exagérés de quelques maladroits spéculateurs de terrains contrarièrent les instincts d'affaires des constructeurs de chemins de fer — ces hommes qui font la prospérité ou la ruine des villes comme des nations. Sir William Van Horne arracha un jour ses jalons et alla les planter à Fort William, à cinq milles plus loin. Une ville rivale s'éleva donc à l'ombre de Mount Mackay, et Port-Arthur, dans sa lutte pour la vie, fut ramené au moins à vingt ans en arrière.

Fort William ne possède aucun des attraits de son rival. Ce n'est pas autre chose qu'une gare de chemin

de fer, comme on en rencontre tous les jours ; avec de gigantesques ascenseurs pour les grains, affreux au coup d'oeil, et des milles de contre-voie le long de la rivière Kaministiquia. C'est évidemment l'intérêt et non Tamour de l'art qui a amené la compagnie de chemin de fer à Fort William. Cependant pour l'antiquaire le site a un intérêt historique qu'on ne peut passer sous silence. Les bords de la Kaministiquia ou Caministigoya ont été jadis le théâtre de beaucoup d'exploits accomplis par les Indiens et les marchands de fourrures. Quand Greylonson de la Tourette, frère de Daniel du Lhut, chassait les fourrures sur les bords du lac Nepigon, en 1683, quelque bon limier qu'il fût, il dût poursuivre ses explorations à soixante milles plus loin, le long de la rive nord du Lac Supérieur, jusqu'à ce qu'il atteignit la Kaministiquia ; car nous lisons dans les archives de la colonie que le poste établi sur ces rives était le fort Tourette. En 1717, le Gouvernement français donna au Sieur de la Noue le privilège de faire le commerce au même lieu. En 1731, le sieur de la Verendrye, que le gouverneur do la colonie, M. de Beauharnais, avait nommé commandant du poste, en fit un des points de départ pour son voyage historique à la découverte de la mer de l'Ouest, entreprise dont le plus tragique épisode fut, cinq ans plus tard, le célèbre massacre de l'île du Lake of the Woods. Ce qui fait que le fort de l'embouchure de la Kaministiquia avait une réputation parmi les chasseurs de fourrures, longtemps avant que l'Ecossais William Me Gillivray lui donna son nom en 1803.

Cependant l'époque brillante de son histoire commença avec rétablissement de la Compagnie des Fourrures du Nord-Ouest. Fort William fut le principal comptoir de cette puissante organisation, tant que dura sa rivalité avec la Compagnie de la Baie d'Hudson établie en 1070 : et même après la fusion des deux Compagnies, en 1821, le vieux fort connut une splendeur royale. Non moins de trois mille chasseurs, trappeurs, et leurs familles, se réunissaient à la saison du commerce sur les rives de la Kaministiquia. Washington Irving et Pjallantyne nous ont laissé dans leurs ouvrages des croquis achevés de Fort William sous le règne des riches Nor'Westers. Irving n'a jamais visité les lieux ; mais sa riche imagination se les représentait avec les traditions de gloire et de splendeur, dont on trouve encore les restes chez les Otchipways dans la mission des Jésuites. Quand les employés du chemin de fer prirent possession de ce terrain historique, ils le couvrirent d'entrepôts de charbons et de hangars de marchandises; ils draguèrent la petite rivière et firent de Fort William la gare terminus du transport des grains de la région du Nord-Ouest. D'autres compagnies de chemins de fer et de bateaux à vapeur se sont établies depuis sur les bords de la Kaministiquia ; et les canots d'écorces d'arbres des indigènes, qui jadis glissaient si légèrement sur ses eaux, ont définitivement cédé la place aux grands navires en fer qui font le service du lac.

La Kaministiquia est le premier anneau de cette longue chaîne de rivières s'étendant du Lac Supérieur, en remontant Dog Lake, Hainy lUver, Lake of the Woods, Winnipeg

River. Lake Winnipeg et Red River, jusqu'au Fort Garry, à l'embouchure de l'Assinibaine, à une distance de six cent quarante-sept milles. Malgré ses deux cent soixante-dix milles de cours rapide et de cataractes, malgré ses cinquante barrages, elle était navigable en canot. C'était de toutes les routes fluviales conduisant au Nord-Ouest la plus fréquentée : les Compagnies de la Baie d'Hudson et du Nord- Ouest la suivaient. C'est par cette voie que passa La Verendrye, en 1732, pour se rendre aux prairies inconnues de l'Ouest. Lord Selkirk et ses colons Ecossais la suivirent plusieurs fois, au commencement du siècle dernier, dans leurs héroïques tentatives pour fonder une colonie à Red River, tentatives que vinrent déjouer les impitoyables Compagnies de pelleterie. 11 y a quarante ans, le Gouvernement Canadien envoya une mission pour étudier la possibilité d'établir une grande voie des lacs aux prairies; mais vingt ans plus tard, la Canadian Pacific Company •entrait en scène et résolvait la difliculté ; elle abrégeait en même temps la distance de Winnipeg de plus de deux cents milles.

Pour se rendre de Fort William à Winnipeg, il faut parcourir quatre cent vingt-six milles, à travers un pays désert, plat et boisé, coupé par endroits de longues régions de muskeg. La contrée est arrosée par de petits lacs et des rivières qui forment la voie fluviale mentionnée tout à l'heure, dont les rives sont couvertes de millions d'arbres, épais fourrés qui attendent d'être abattus et transportés au Lac Supérieur, pour arriver de là aux manufactures de l'Est.

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Le Rosemere traversa plusieurs rivières, et longea difiérents lacs, grands et petits. A six milles à notre gauche, nous, laissâmes, perdue dans une forêt, la seule cataracte qui puisse rivaliser avec le Niagara, celle de Kakebeka. Pendant des siècles, la Kaministiquia descendant du flanc d'une montagne avait roulé en pure perte ses eaux puissantes, n'attendant que le capital et la volonté, pour s'enchaîner au service de l'homme. Ces deux éléments indispensables des entreprises modernes se trouvèrent enfin. A Kenora, nous eûmes le coup d œil de l'incomparabh- Lake of Woods, avec ses îles, la résidence d'été de Winnipeg. Quinze heures suffirent pour nous rendre à Red Hiver, et laisser l'Ontario pour pénétrer dans le Manitoba, où allait se révéler l'aspect vraiment nouveau de ce long

voyage.

Winnipeg est le cœur de la Puissance du Canada, mais son histoire est si connue, sa prospérité merveilleuse a été si souvent décrite, qu'il est inutile d'entreprendre cette tache ici. Qu'il suffise de dire, que ce qui n'était, il y a quelques années, que Fort Garry, c'est-à-dire un fort du pays frontière de la Baie d'Hudson, est maintenant une cité mouvemenlée de quatre-vingts à quatre-vingt-dix mille âmes, avec une université, un palais du parlement, des journaux quotidiens, des tramways système trolley, des voies ferrées, et tout le cortège de la civilisation moderne.

C'est à Winnipeg que nous apprîmes la maladie du roi Edouard, et la remise à plus tard de la cérémonie du couronnement. Des centaines de lecteurs se précipitaient sur les tableaux d'annonces, anxieux de lire les dernières

dépêches à mesure qu'elles étaient affichées, et se demandant ce que pouvait bien être une pérityphlite.

Mais la nouvelle qui me toucha le plus vivement, ce fut une dépèche de Vancouver, mapprenant la perte de deux vaisseaux de l'Alaska, le Porlland et le Jeanie. Ces navires faisant le passage de Seattle à Nome, étaient chargés de passagers et de marchandises ; quand on les aperçut pour la dernière fois ils allaient à la dérive emportés par la glace à travers le détroit de Bering du côté de l'océan Arctique. S'ils avaient eu le malheur d'être écrasés par les banquises, c'en était déjà fait deux, et l'océan avait à enregistrer une tragédie de plus. Le même jour, le télégraphe annonça qu'un troisième vapeur alaskan, le Scnator, ayant à bord quatre Sœurs de la Providence de Montréal, était gardé en quarantaine à cause de la petite vérole, dans quelque port de la mer de Bering.

Le Rosemere ne séjournu quequelques heures à Winnipeg; assez longtemps cependant pour me permettre de visiter la vieille ville de saint Boniface, sa cathédrale et ses tours chantées par Whiltier, et de renouveler connaissance avec les Pères du collège des Jésuites de cette ville. Ce fut pour moi un vif plaisir de constater les progrès de cette dernière institution. C'est en elTet, aujourd'hui encore, un des principaux centres intellectuels du Nord-Ouest : et le collège a un grand avenir. Les Pères Jésuites, il est vrai, n'ont rien négligé pour le réaliser. Ils saisissent l'occasion aux cheveux, et augmentent leurs bâtiments du double, afin de satisfaire aux demandes des étudiants dont le nombre s'accroît chac|ue année.

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Quoique la cité fasse triste figure à côté de sa sœur d'en face, je connais peu de collèges plus agréalement situés que celui de Saint-Boniface. 11 est confortablement abrité dans une forêt qui le dérobe presque complètement à la vue. Quand je le visitai à la fin de juin, les arbres y jetaient leurs ombres épaisses ; et j'avais à peine franchi sa grille que je constatais cette atmosphère de sagesse et de tranquillité si propice à l'éducation et à la culture intellectuelle. Les étudiants venaient de partir pour leurs vacances du milieu de l'été ; et je compris que le calme de la maison n'était pas diminué par l'absence de quelques centaines de joyeux et jeunes Westerniens. Cependant le travail et le jeu se partagent agréablement les heures de cet asile de la science. Chaque année, malgré leur infériorité numérique, les étudiants remportent beaucoup plus que leur part proportionnelle d'honneurs et de prix en espèces, dans les examens de l'Université du Manitoba. Ce succès très flatteur dépend évidemment du système d'éducation en pratique dans le collège. J'y ai rencontré des figures amies, en particulier les Pères Blain, Drummond et d'autres; hommes dévoués qui, depuis des années, consacrent leur temps et leurs forces à la cause de l'enseignement supérieur catholique dans le Nord-Ouest.

11 faisait sombre quand nous nous éloignâmes pour continuer notre route vers l'Ouest et les champs de blé. Le Ihscinere avait à peine quitté les bords de Red River, que l'horizon commença à s'élargir devant nous : on sentait que l'on était vraiment dans les prairies. La saison n'était pas assez avancée pour voir le Manitoba dans toute sa beauté ;

la monotonie des prairies au mois de juin est vraiment accablante. Aussi loin que l'œil peut s'étendre, pas un arbre : rien qu'une herbe verte, courte et serrée, couvrant les champs de blé auxquels il ne manque que deux ou trois mois pour devenir un océan de moisson dorée, ondulant doucement sous la brise du soir. Le soleil couchant enveloppait le paysage de ses brillantes couleurs, et nous restâmes sur la plateforme arrière du Rosemere, jusqu'à ce que les ténèbres nous eussent contraints de rentrer dans nos compartiments, ravis dun spectacle que quelques-uns d'entre nous voyaient pour la première fois. Toute la nuit durant, nous traversâmes les champs de blé du Manitoba, laissant derrière nous des villes et des cités appelées à la prospérité.

Le lendemain de bonne heure, nous étions debout, frais et dispos, pour renouveler connaissance avec l'horizon sans bornes, à deux cents milles environ à l'ouest de Brandon. Toute cette journée, la quatrième depuis notre départ de Montréal, se passa à courir à toute vapeur à travers les champs de blé en herbe. On nous dit que si nous étions désireux d'avoir une idée exacte de létendue de la région des blés, il nous faudrait voyager pendant des semaines des deux côtés de la voie. Mes compagnons de voyage et moi, eûmes peine à déférer cependant à pareille invitation. Xous nous contentâmes d'apprendre qu'un grand nombre de millions d'acres étaient ensemencés, et que la moisson s'annonçait des plus brillantes. Ces prairies ont évidemment un avenir magnifique. A considérer les résultats déjà ol)tenus, on ne peut que trouver étrange que des popula-

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tions entières persistent à souiïrir et à mourir de faim dans les grandes villes de l'Ancien et du Nouveau Monde, pendant qu'il existe des milliers de milles carrés de sol fertile dans le x\ord-Ouest Canadien, attendant le maximum de labeur pour donner le maximum de profit.

Nous avions donc fait trois mille cinq cent milles depuis Cape Spear de Terre-Neuve, et parcouru les deux tiers du Dominion du Canada. Çà et là quelques fragments de prairies incultes commençaient à se montrer, et nous disaient que nous approchions des limites extrêmes de la région du blé. Chaque année ces limites se reculent du côté de l'ouest, et des milliers d'acres de terre nouvelle sont ensemencés ; mais il y a encore d'immenses plaines à l'Ouest qui attendent des colons tentés par la fortune. La grande plaine Regina était sous nos yeux, unie comme un océan sans vagues, s'étendant à l'horizon de tout côté, sans un monticule ou un arbre pour en détruire l'uniformité. Pendant des heures entières, vous passez à travers cette immensité, cherchant quelque objet pour attirer votre attention, un chien, un écureuil, un animal quelconque, mais rien ; et la fatigue énervante vous contraint de rentrer au fumoir ou au sleeping-car : vous fermez les yeux, vous cherchez à vivre de vos pensées, ou, triste alternative, vous écoutez le bavardage de vos compagnons de voyage.

Observer, fumer, à l'arrière d'un sleeping-car du Canadian Pacilic, voilà le seul refuge des voyageurs fatigués qui traversent le continent. C'est là que les coureurs du monde, agents de commerce, fermiers, se rencontrent

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