G A TRAVERS L'AMÉRIQUE
après les repas, ou à la tombée de la nuit, fument leur cigare, et se racontent leurs aventures, fruit de la sagesse ou d'autre cause, dans leurs courses aux différentes parties du monde. La valeur du « n° 1 Hard (1) » est le sujet inépuisable de la conversation des fermiers ; les voyageurs de commerce parlent des tarifs du Canadian Pacific ; tandis que ceux qui courent le monde exécutent des variations sur tous les thèmes, jusqu'aux chrysanthèmes japonais ou aux traités d'arbitrage.
Après une expérience de plus de cent mille milles de voyage sur cette ligne, je remarque que la discussion religieuse y est complètement laissée de côté ; peut-être parce que, sur cette grande voie qui mène à l'Orient, vous savez difficilement sur quel terrain vous marchez, si vous avez affaire à un bouddhiste, ou à un chrétien. Une seule fois on essaya de m'amener à discuter. C'était il y a deux ans dans la Colombie anglaise ; j'entamai une conversation intéressante avec un marchand de bois de cette province. Il me parlait des grands sapins de Douglas, des cèdres gigantesques, de la fabrication des bardeaux de cèdre rouge, et autres sujets aussi peu dogmatiques, quand un grand individu maigre, qui se tenait dans le couloir, étendit le cou pour saisir quelques bribes de notre conversation. Il n'y réussit pas cependant, et crut évidemment que nous discutions religion ; car à notre grande surprise, il me demanda soudain d'une voix perçante, si u nous n'adorions pas la Sainte Vierge dans notre secte? »
(1) Marque de la meilleure eau-de-vic de froment.
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Dans un de mes longs voyages, il y a quelques années, peu de temps avant le désaccord entre la Chine et le Japon, je causais longuement avec un jeune ofïlcier japonais, qui venait détudier l'art de la guerre en Allemagne, et rentrait chez lui, sur l'ordre de son gouvernement, pour faire bénéficier de son savoir a le Royaume Fleuri. » Ce jeune homme parlait le français facilement, et désirait apprendre de moi le système chrétien — comme il disait — de sauver l'àme des mortels. Il admirait nos méthodes et nos combinaisons ; mais ne croyait pas que les missionnaires fissent assez pour populariser le système au Japon. Pour lui c'était un peu comme une méthode de tenue des livres, et il parlait comme quelqu'un qui fait peu de cas du shintoisme. Comme suite de notre entretien, je déjeunai avec lui dans le wagon-restaurant, où il combla les garçons de ses pourboires princiers. Chinois et Japonais circulent constamment sur cette ligne ; mais au point de vue social, il y a une grande différence entre les types des deux races. Ceux-ci sont pour la plupart des étudiants et de riches marchands ; tandis que les Chinois, à l'exception de riches seigneurs comme Li-Hung-Chang et Kang-Yu-Wei, sont le rebut de Canton et des districts voisins, se rendant dans les plantations de cannes à sucre des Indes Occidentales, emportant avec eux leur sempiternel ijdtKi ijin loïKj. et infectant les compartiments des fumées de leur opium.
Quand la politique et les champs de blé deviennent des sujets de conversation épuisés, le voyageur transcontinental discute les auteurs récents, — histoire de passer le
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temps. Tuer le temps est en efïet son principal souci en traversant les prairies du Canada ; il est cependant lamentable de voir combien il est facile de devenir un maître passé dans cet art. Après tout, on ne peut pas parler toujours ; et quelques-uns pour sauver les apparences, foiit semblant de dormir ; d'autres allument de frais Havanes; d'autres enfin se perdent dans ce labyrinthe moderne, l'indicateur des chemins de fer américains. Ils travaillent comme des galériens pour trouver la gare où ils ont changé de locomotive la dernière fois; où ils se trouvent à présent ; où ils seront demain matin. Il est assez aisé de découvrir le nom des gares sur les indicateurs ; mais c'est pour déchiffrer l'heure du départ que vous êtes au désespoir. Tous les chemins de fer américains laissent à désirer plus ou moins dans leurs indicateurs. Le jour et la nuit, c'est tout un pour eux ; bien que quelques-uns emploient pour l'après-midi des chiffres plus gros.
Sir William Van Horne, ancien président du Canadian Pacific, a cependant trouvé une manière de simplifier les choses. En 1880, il introduisit le système des vingt-quatre heures, comptant les heures du jour de minuit à minuit. Les avantages de ce système pour les employés de chemin de fer sont évidents ; il en est de même pour les voyageurs ordinaires, quand une fois ils y sont habitués, mais c'est le désespoir du ijhihi'-troUer qui n'est pas initié. Il sent un frisson parcourir ses membres quand il entend le garçon annoncer dans tout le train : (( Le dîner sera servi à 18 heures. » Et il est prêt à s'élancer par la portière du smoking-car, quand le nègre du service vient lui mur-
Une scène sur les prairies du Canada.
L ne vue des Montagnes Hocheuses.
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Seattle.
murer, à travers ses molaires d'ivoire qu'il est 23 heures, aimable invitation à se retirer pour la nuit.
Dans ces longs voyages à travers l'Amérique, il y a une atmosphère de vie de famille qui vous enveloppe, à peu près comme sur un navire. Il est vrai que les choses sont différentes dans les ^vagons réservés. S'il vous manque un des moyens de distraction qui peuvent se rencontrer dans les voitures qui vous séparent de la locomotive, il y a d'autres avantages qui les compensent. Dans le Bosnnere par exemple, vous n'êtes pas le point de mire de tous les yeux si vous bâillez ; et si vous êtes quelque peu original, vous pouvez vous livrer à vos caprices, sans entendre vos voisins observer, et quelquefois de manière à être entendus : « Quel ours que l'individu du coin ! »