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Mineurs arrivant à Nome.
Départ de Nome. — Le retour.
caisse, vous ne pouvez dire si c'est le fils d’un gentilhomme, ou un pauvre enfant de plus humble origine. En Alaska, les hommes ne sont pas toujours ce qu’ils semblent, et ils n'aiment pas beaucoup parler d'eux. Ils vivent seuls, croyant que personne n’a à savoir qui ils sont, et d'où ils viennent, tant qu'ils obéissent aux lois des mines, et n’envahissent pas la propriété de leur voisin. Mais ceci augmente encore leur solitude : la foule n’est pas la compagnie quand on n’y trouve ni sympathie ni amour.
Une des plus jolies vallées que la Nature ait dessinées se trouve juste derrière Council. Quand vous êtes debout sur la colline voisine, une forêt de sapins verts, coupée en deux par un ruisseau, s'étend à des centaines de pieds audessous de vous. En été, l’activité règne dans cette vallée de la Melsing. Des douzaines de tentes v sont dressées sur les deux rives, et le travail de mines s’y poursuit gaiement pendant toute la saison. En hiver, la scène change. Le ruisseau devient un ruban de glace solide, pendant que la forêt se courbe vers la terre sous son poids de neige. C'est une promenade agréable de parcourir cette vallée aux premières heures de l'après-midi, et je l’ai faite plus d’une fois dans mon dernier hiver là-bas. Un soir, je frappai à la porte d’une cabane, et je fus bien surpris d'y rencontrer un jeune commis-voyageur, que j'avais vu souvent, quelques années auparavant, sur le Pacifique Canadien, à l'est de Wimnipeg.
« — Comment allez-vous, M... ?
— Excusez-moi, Père, mais ce n’est pas mon nom ici. »
Le jeune homme n'avait pas de raison de changer de
nom en Alaska; ce n’était qu’un caprice de sa part. Mais sa vie, depuis que je l'avais rencontré, avait été une série d'aventures. Il avait pris part à l’expédition de Cuba, avait passé plusieurs mois à l’hôpital de Key West, s’était enrôlé dans les volontaires de l'Etat de Washington, et avait combattu aux Philippines. Depuis lors, il avait parcouru le Japon et la Chine, et était revenu s'établir dans l’Arizona du Sud. La fièvre de l'or l’amena à la grève de Nome en 1900, et de Nome à Council, dans l'espoir de devenir riche. Il y resta jusqu’à l’exode d'automne de 1903, où il vint me dire un jour qu'il partait pour le sud de l’Afrique. Voilà un spécimen des hommes que nous rencontrons. Sa cabane de planches est maintenant occupée par d’autres, et d’autres mineurs travaillent à son claim, sans aucun souvenir du jeune homme insensé qui a passé deux années de sa vie à la recherche de la fortune, mais sans succès.
Par malheur, la mauvaise chance est le sort de la plupart des mineurs. Pour un qui fait fortune en Alaska, il y en a cent qui s’en vont pauvres. Quelques-uns sont arrivés dans la péninsule au moment de la découverte de l'or, en 1898, et ils sont encore au travail avec leur pioche et leur pelle. Selon les apparences, ceux qui réussissen le mieux en Alaska, ce sont les Suédois. Ils sont remarqués pour leur activité persévérante et pour leurs succès comme prospectors. Les découvertes les plus profitables ont été faites par des Suédois hardis, qui, lorsqu'on leur demandait le secret de leur succès, répondaient simplement : « Il n’y a qu’à creuser des trous. » Là réellement est leur secret. Ils creusent sans cesse sur les
bords des ruisseaux et des ravins, sur les flancs des collines, et invuriablement ils tombent sur le gravier aurifère. Si l’on examineles registres des différents districts miniers, on trouve des noms suédois en majorité parmi ceux des locataires de claims.
Les autres nationaux ne sont pas moins ambitieux ; mais ils ont l’antipathie du farceur américain pour le travail entre les repas; et pendant que les Suédois aux cheveux blonds vont prospecter dans les collines, les autres discutent au coin du feu les chances de leurs prospects. Il y a beaucoup de Canadiens Français dans les différents camps; ce sont de rudes travailleurs, aussi prêts à partir aujourd’hui pour une excursion d’un millier de milles sur le Yukon ou le Kobuk, que leurs ancêtres, les coureurs des bois, étaient disposés à traverser le continent, au xvure siècle, pour les grandes compagnies de fourrures.
11 y a une belle proportion d’Anglais, d'Ecossais, d'Irlandais, d'Allemands, dans les mines d’Alaska; mais des quatre nations, ies Irlandais sont les plus nombreux. Ce sont presque tous de vieux mineurs de Montana ou de Californie, ou même d'Australie. Il y avait à Counc” l'année dernière, quatre frères, les Kelliher, venus des rives de Killarney, tous des hommes de six pieds ; et tous les quatre mineurs. Au commencement de 1902, l’un était encore à Kerry ; un autre, à Coolgardie, à l’ouest de l’Australie ; un troisième au Klondike, et le quatrième à Council. Ils ne s'étaient pas vus depuis douze ans ; et elle fut particulièrement chaleureuse l’entrevue de ces
fils de l'Irlande, quand ils se trouvèrent réunis sur la terre boréale, au printemps de 1903. Un nuage, cependant, gâta leur bonheur : la mère était morte dans la vieille maison de Kerry, depuis leur départ ; et les grosses larmes amères qui remplissaient les yeux de ces Celtes sans foyer, en se racontant leur chagrin, étaient des larmes trop ardentes et trop sincères pour être refroidies par le froid des mers Arctiques. L’un des quatre, qui avait failli périr de chaleur et de soif en Australie, avait échappé au naufrage près du cap Romanof, et avait été sur le point d’être asphyxié dans une ancienne mine sur le Yukon : il m'accompagna l'hiver dernier, et se perdit dans un blizzard pendant plusieurs heures, [1 est maintenant en Irlande, et a acheté le vieux toit de famille, procédé facilité par les lois anglaises récentes.
Un autre fait que la vie en Alaska met en lumière, est le petit nombre de nos vrais besoins en ce monde. Les superfluités de la vie sont éliminées de la cabane d’un Alaskan. Il n’y a rien de gaspillé, rien de mis au rebut. La simplicité, vertu voisine de la grandeur, est ici reconnue et mise en pratique dans toute sa plénitude. Les boites en étain de la compagnie Standard deviennent des seaux d’eau ; les bidons de toutes formes et de toutes grandeurs remplacent la vaisselle coûteuse. Un poële en fonte du Yukoù distribue la chaleur, et cuit la nourriture, aussi bien que les fournaux les plus riches; une vulgaire étoffe :e coton, appliquée avec art sur les murs, cache les crevasses aussi bien que la plus belle tapisserie. La cabane elle-même est agréablement située, sur le sommet d’une colline, ou
à l'ombre d’une montagne, démontrant l'amour du mineur pour le pittoresque. Etant donné ce pouvoir de se prêter aux circonstances, on trouve autant de bonheur et de gaieté dans une cabane en bois d’Alaska, que dans une somptueuse demeure de pierres de taille.
Il y a des mineuts qui vivent heureux en Alaska avec leur famille, et cependant ils ont laissé derrière eux des palais. Ils ne s'accordent que les choses nécessaires à la vie, pendant que la poussière d’or s'accumule. Mais le visage heureux, et encore plus le sourire qui l’anime, montrent clairement que le bonheur n'est pas l’apanage exclusif de l’aisance et du confortable. Une semblable carrière, continuée pendant plusieurs années en Alaska, doit certainement avoir une influence sur l'existence et ies habitudes des mineurs enrichis, quand ils retournent dans le monde. C’est un but souhaitable ; car comptez, si vous le pouvez, les dépenses inutiles qui se font. Habiter quelques années la cabane d’un mineur suffirait pour convaincre un homme que ses vrais besoins sont peu nombreux, et qu'il y a de plus noble emploi de la fortune, que de satisfaire ses appétits, et de décorer ses appartements d’une splendeur barbare.
Quelques-uns des mineurs que j'ai rencontrés en Alaska étaient des hommes bien élevés, lauréats des différents collèges et universités d'Amérique, ils exerçaient des professions libérales, mais ils aimaient l'air pur et la vie au dehors, et ils étaient venus en ce pays de l'or, simplement pour devenir riches bien vite. Ces hommes habituellement ne rencontrent que des déceptions, car perdant le
temps qu’ils mettent à arriver, les riches claims sont pris par Jes autres.
Il est juste de dire cependant, qu'ils ne perdent pas courage pour cela, et qu’ils n’ont pas peur du travail. A leur point de vue, le plus grand mécompte en Alaska est l'isolement du long hiver, et l’absence d’aliment intellectuel. La petite provision de livres et de revues est bientôt épuisée ; et à moins que le mineur puisse se faire une solitude où il s’assurera la paix, il trouvera le temps long et l'hiver sombre assurément. Il y a une petite bibliothèque à la salle de la Fraternité de l’Arctique à Council : entre autres auteurs classiques, on y trouve l’inévitable collection des traductions de Dumas, et d’autres auteurs de tendances douteuses. A Nome, il y avait deux petites bibliothèques qui s’ouvrirent l'hiver dernier, sous les auspices des catholiques, et des congréganistes protestants.
Peu avant mon départ, le camp fut menacé d’une calamité sous la forme d’une bibliothèque publique sans contrôle. On voulait demander à M. Carnegie de contribuer à l’une de ces bibliothèques gratuites où, comme dans ses autres institutions, toutes sortes de livres allaient être offerts aux mineurs pour les distraire pendant ces huit mois d'inactivité intellectuelle ! Le projet fut abandonné pour un temps, mais il peut être repris.
Et voyez l'immense inconséquence de tout cela ! A Nome, l’apparition de la maladie contagieuse est comme la perte du ciel. Les officiers de santé sont toujours sur le qui-vive, et prêts à fondre sur le plus petit microbe. Le
simple bruit que la petite vérole était venue jusqu’à nous, sur un vapeur de Seattle, mit tout Nome en émoi. Les autorités, ignorant les sentiments des amis et des parents, envoyèrent le navire et les passagers en quarantaine pendant quinze jours derrière Sledge Island. Telles sont les précautions prises pour garder nos malheureux corps, qui tôt ou tard doivent devenir la proie des vers. Et cependant Nome va probablement demander au millionnaire de Pitteburg, de fonder sur la côte de Bering une bibliothèque publique où les mineurs et les habitants auront la liberté de s’emplir l'esprit des germes mortels de l'irreligion, d’une philosophie pleine d'erreurs de toutes sortes !, Si les corps des hommes doivent être préservés par des lois sanitaires, pourquoi pas les âmes ? Certainement il vaudrait mieux pour les mineurs être à l'abri d’une telle peste intellectuelle, plutôt que de compromettre leurs intérêts éternels, ils feraient mieux de passer les mois d'hiver dans de solitaires méditations, ce régal de l’âme, qu’un écrivain récent appelle la plus haute occupation de l’homme.
Les mineurs dans les petits camps passent les longs mois d'hiver chacun à leur façon. Les frivoles trouvent toujours, naturellement, le moyen de tuer le temps : il y a les salles de danses et les bars, malheureusement trop nombreux dans cette partie du monde. Les prétendus sages s'occupent du thermomètre au moment du froid, et compare la température de l’année avec celle des années précédentes ; ou même, aspirant à la dignité de prophètes, ils prédisent la date probable de la disparition de la glace. D’autres — ceux qui ont le mal du pays — obsèdent le
receveur des postes par leurs questions sur le départ et l'arrivée des derniers courriers de la saison. Pendant ce temps les mois s’écoulent tranquillement, le soleil prend de la force, le printemps arrive.
Mon second hiver à Council se passa lentement et d’une manière assez monotone; mais à l'arrivée du printemps, je fus récompensé de mon isolement par un spectacle que je n'oublierai jamais : un dégel Alaskan. Le Neuluk qui coulait sous mes fenêtres était gelé depuis le mois d'octobre précédent. La glace s’'épaisissait à mesure que la saison s’avançait et que le temps était plus froid. En face du Council, la rivière avait gelé jusqu'au fond ; c'était un vilain tour que la nature jouait aux habitants et qui pouvait leur coûter cher : de crainte d'incendie il leur fallut creuser une demi-douzaine de trous avant de trouver de l’eau courante. Pour atteindre le lit de la rivière, il leur fallut creuser à une profondeur de huit ou dix pieds. Mais tous les hivers c’est la même chose, Quand l’eau des sources commence à chercher un débouché, elle doit couler à la surface. Ces différents courants, gelant à leur tour, augmentent petit à petit la couche de glace jusqu’à une épaisseur de plusieurs pieds. Cette masse, sur une longueur de plus de cent milles, doit descendre jusqu’à la iner de Bering, avant que la communication puisse s'établir avec l'océan.
Le premier indice que nous eûmes du dégel à Council, fut l'agitation d’un cours d’eau qui était gelé jusqu’au fond, et dans lequel on avait creusé une ouverture dans la glace juste en face du camp. Sous la chaleur des rayons du
soleil de printemps, l'ouverture s’élargit de plus en plus, jusqu’à ce que un fort courant s'établit sur la glace. Soudain un beau jour, le camp endormi fut éveillé par un son aussi violent que celui d’un canon tiré tout près. Une longue fente diagonale venait de briser la glace d’un bord à l’autre, et indiquait que la masse se détachait du fond, mais soixante milles la séparait de la mer : il fallait donc que ces milliers de tonnes arrivassent à la mer de Bering, avant que la Neukluk fut débarrassée. La semaine suivante, la glace de la Melsing, tout près de Council, vint se jeter dans la Neuluk, pressant la rivière, juste au-dessous du camp, et élevant le n; ‘eau de l’eau de six ou huit pieds. Maintenant toute la masse flottait, et en cherchant un débouché, elle écrasait tout sur son passage. Cependant, les jours s’écoulaient. L'eau courante faisait dégeler la glace, le soleil accomplissait sa part du travail, car les torrents de neige fondue, qui se précipitaient de la toundra, affaiblissaient la prise de la glace sur les bords.
Enfin la crise attendue arriva. Par une matinée de juin, tout le banc de glace se mit à se mouvoir. Alors se produisit, absolument sous nos yeux, une scène terrible. Les grands blocs se coupaient en deux, se tordaient, roulaient, et se précipitaient avec une force irrésistible, réduisant en miettes tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage. Un obstacle au fond de la rivière arrêtait leur course un moment, alors ils se dressaient sur une extrémité, à demi hors de l’eau, et luttaient l’un contre l'autre comme des Titans au désespoir, dans le but d’écraser impitoyablement leurs voisins plus faibles. Le bruit deve-
nait effrayant, à mesure que les masses s'’empilaient les unes sur les autres. L'eau courante, condamnée à reculer, s'élevait rapidement, se précipitait sur les blocs apposés, les chassait de leur position, et le craquement recommençait jusqu’à ce que la rivière fut couverte des débris de la lutte. Peu à peu la glace suivit avec le courant, mais ce ne fut qu'au bout de quinze jours que la rivière fut débarrassée et livrée à la circulation.
Ces dégels annuels, et leurs continuelles incursions sur les bords des rivières, ramollis par le soleil expliquent le changement constant qui s'opère dans le cours des rivières et des ruisseaux de la Péninsule Seward. Les immenses blocs de glace dévorent les talus, et forment des barrages de sable, s’accroissent des nouvelles accumulations du sol, jusqu'à ce qu’elles atteignent la surface. Il suffit de quelques étés à un ruisseau pour changer son cours, et les mineurs en sont à se demander où coulait le lit primitif qui charriait l'or.
Telle fut la dernière scène que j’eus le vlaisir de contempler en Alaska. Le courrier d'avril m'apporta une lettre me rappelant au Canada ; aussi, immédiatement après le dégel, je descendis la rivière pour me rendre à Nome, y prendre le vapeur pour Seattle.
J'eus le bonheur de m'’assurer le passage sur le Roanoke, le vaisseau qui m'avait amené deux ans auparavant. Je m'embarquai dans les derniers jours de juillet ; et un soir que les ombres s’épaisissaient, le navire leva l’ancre et fit voile tranquillement. À mesure que nous nous éloignions vers le sud, Nome disparaissait peu à peu dans les flots.
Le dernier objet sur lequel mes yeux s’arrètérent fut la grande croix de l’église catholique, que l’on apercevait encore longtemps après que le reste de la ville avait disparu à l'horizon. Cette même croix avait été pour moi un signe d'espérance, deux ans auparavant, quand je l’aperçus pour la première fois ; et, maintenant que je quittais le pays pour toujours, elle était un gage de résignation, un un rappel que, partout où nous sommes en cette vallée de larmes, la croix apparaît toujours. Avant de terminer ce court récit, cependant, je dois dire que j'ai trouvé les fatigues de la vie de missionnaire en Alaska bien plus douces que je ne le supposais ; et je n’ai emporté de mes deux années de séjour sur la côte de Bering que de très heureux souvenirs.