‹ A travers l'Amérique de Terre-Neuve à l'Alaska [microforme]Chapitre 22 sur 24 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La dernière année sur la côte de Bering.

Le Retour.

La première année de mon séjour en Alaska était achevée, et m'avait laissé des impressions ineflaçables de la vie d'un camp de mineurs. L'approche de mon second printemps sur la côte de Bering fut le signal d'une autre période d'activité fiévreuse. Les mineurs qui avaient eu le courage de rester avec nous dans le nord tout l'hiver, se mirent à conjecturer les dates probables du premier vapeur arrivant de Scattle. Sous les rayons percants du soleil de mai, les montagnes de neige, à Nome et aux environs, se mirent à fondre, et à couier en torrents formidables vers la mer de Bering. A la fin du mois, nous espérions voir le renouvellement de l'agitation qui avait pris fin au mois d'octobre précédent. La houle allait bientôt recommencer à frapper le rivage, et nous allions reprendre nos promenades, pour venir voir l’arrivée d'une douzaine de steamers, chargés de mineurs et de chercheurs de fortune. Nous

étions tous dans l'espérance d’une saison commençant de bonne heure. En 1900, la glace avait laissé la mer

de Bering en face de Nome le 39 mai; en 1901, un vapeur élait arrivé le # juin; l’année suivante, la route élait libre le 27 mai. Ces précédents nous donnaient de l'espoir. Mais les semaines passaient : juin arriva, et les banquises étaient toujours là. Les nuits, qui avaient cédé la place aux jours, ne faisaient que faire paraître le temps plus long. Le 3 juin, une épaisse chute de neige couvrit le sol,

Bientôt, un nouvel élément d'anxiété vint s'ajouter à la situation ; les vivres commençaient à diminuer. La provision de viande fraiche était épuisée, les œuis se gâtaient, les quelques pommes de terre et légumes qui restaient, ne valaient plus rien. La population tout entière vivait donc de conserves et de provisions emmagasinées. Un pessimiste annonçait que si les navires n'arrivaient pas bientôt, nous allions ètre réduits à ne vivre que de rizetde haricots.

La glace ne commença à reculer vers l'Arctique que le S juin. Ce fut un nouveau speciacle, en considérant la côte sur une étendue de trente milles, de voir une masse solide de glace, couvrant des centaines de milles carres, se détachant lentement de la terre, et s’éloignant vers l'océan, Deux jours plus lard, un vent du sud en ramenait une portion considérable vers le rivage, mais réduite en petits glaçons. Des blocs plus gros flottaient près de la plage, mais la masse principale était entrainée par le courant de l'Arctique, et s’engageait lentement dans le détroit, dans la direction du nord.

Cependantle soleil marquait 80° à l'ombre ; la neige avait

disparu des collines; des fleurs en quantité innombrable, de toute couleur et de tout éclat, s'étalaient sur la toundra. Le nature se préparait à mettre la dernière main à leur parure quaud, le seize au soir, le premier vapeur fut signalé, suivi, quelques heures plus tard, de deux autres, nous apportant de la nourriture et des nouvelles fraiches; celles-ci peut-être encore plus désirées que l'autre, après une réclusion de huit :ngs mois. Un paquet de lettres apportaii des nouvelles du foyer et des amis, nouvelles qui n'étaient pas toutes joyeuses.

La plus triste pour moi était la mort de Madame James Sadlier, Fauteur estimée dont Le nom m'avait et familier depuis ma petite enfance, et dont j'avais eu le privilège d'entendre la douce voix maternelle en ces dernières années. Madame Sadlier était le premier écrivain que j'eusse jamais rencontré — c’élait à l'époque de mes études —; peut-être est-ce pour cela que l'impression de vénération, et la dignité de son caraclére étaient restées si profondément gravées en moi. Dans sa longue carrière, elle a fait beaucoup pour Dieu et pour la race Celtique; mênie en Alaska, j'ai rencontré des gens qui avaient lu ses ouvrages, et qui en ont profité. Il est triste de penser que la plume qui nous à donné Confederate Chief, Elinor Preston, Willie Burke, et une douzaine d'autres, et qui a poussé tant d'âmes vers l'idéal, est immobile pour toujours. Mais ses œuvres vivront. Car, chez Madame Sadlier, « les œuvres sont des êtres, et son encre, tombant comme

une rosée sur ses pensées, engendreront des millions de

250 A TRAVERS L'AMÉRIQUE réflexions » et des milliers d'actes d'amour de Dieu. Quel précieux héritage !

Dans la semaine, d'autres vapeurs arrivèrent, amenant quatre mille mineurs. Le transport de trente cinq mille tonnes de marchandises et de vivres, opéré par les chalands, donna de l'animation à la plage de Nome; mais ce n'était après tout que la répétition de ce qui se passe à chaque printemps. Cependant, la transition sembla un peu plus brusque, de cet état de sommeil, rappelant celui de Rip Van Winkle, et qui avait été le nôtre pendant tout l'hiver.

Les mineurs se rendirent aux ruisseaux dans les terres, pour reprendre les opérations interrompues à l'automne précédent. On vit les ouvriers par escouades, se rendant sur la toundra jusqu'à Council et au district de Teller. D'autres remontérent directement vers le nord, vers les nouveaux placers des rives du Kougarok et de linmachuk, et se mirent en quête de la poussière d'or. Le travail de la saison fut en pleine activité pendant les quatre zucts suivants. Les anciens claims de Ja Péninsule Seward occupèrent leurs propriétaires pendant tout l'été, et la persévérance de leurs efforts fut largement récompensée. Les placers qui avaient diminué de valeur furent livrés à la merci du monitor hydraulique. La description de cet appareil demande des détails trop techniques pour trouver place ici. Qu'il suffise de dire qu'une machine a été inventée, pour détourner l'eau d'un ruisseau au flanc d’une montagne, en

rejetar le gravier par un luvau de métal, et déposer

DE TERRE-NEUVE A L’ALASK A 291 toutes les paille; d’or dans la boîte du mineur. Cette invention diminue beaucoup le travail ; et, quand on peut aiteindre l’eau, c’est le seul moyen économique de dégager le métal des terrains, reconnus vraiment comme inférieurs.

Ce draguage fut introduit dans le district de Council dans l'été de 1903, par Alexandre de Soto, qui a beaucoup fait pour les mines de Californie et de bien d'autres parties du continent. Ce maître mineur, qui est en même temps un chirurgien bien connu de la côte du Pacifique, surtout à Seattle, où il a fondé un bôpital, a eu une carrière vraiment intéressante. I est fils d'un ancien ministre de la guerre en Espagne, et descend du fameux explorateur du même nom : il fut élevé à San Quintin, prés de Barcelone, devint chirurgien de marine pendant la guerre civile américaine, puis professeur à l'Université d'Upsala, en Suéde, et médecin à vie du roi Charles XV, qu'il accompagna dans ses voyages et dont il fut récompensé. Pendant ses nombreuses années, il s’est occupé des mines des deux Amériques.

L'énergie de ce petit Espagnol, qui à maintenant plus de soixante-cinq ans, se révéla bien l'été dernier, par la facon dont il amena heureusement, à travers le Pacifique, et les cours d'eaux peu profonds d'Alaska, une énorme drague Hammond, par pièces toutes prêtes à être montées, Je suivis, avec le plus vif intérêt, la construction de cet admirable produit de l'habileté humaine, et je le vis jour par jour, prendre sous mes

yeux une forme et des proportions. Chaque poutre, chaque roue, chaque verrou, s'ajusta comme les rouages

d'une montre; et quand la machine fut installée, il

suffit pour contrôler son engrenage et son action, d'un levier aux mains d’un seul homme. Elle se mit alors à draguer le gravier dans le lit de la Neukluk, dans la proportion de trois mille mètres cubes par jour. L'entreprise — à ce qu'on me raconta plus tard — finit par un désastre; mais l'activité de l'entrepreneur n'y fut pour rien. De semblables lecons de choses qui vous sont données un peu partout dans la Péninsule Seward, montrent les travaux d'Hercule entrepris en vue de l'or; n'est-ce pas, pour ur missionnaire une invilation puissante à travailler pour un but plus noble et dans une sphère plus élevée?

Un autre caractère très bien trempé, dans la Péninsule, est celui de M. Charles D. Lane, mineur de la Californie, bien connu dans le monde des mines, depuis FlAlaskä jusqu'au Mexique. Il a l'avantage enviable d'être millionnaire, et en sa qualité de président de la Compagnie minière de Wild Goose, il emploie plusieurs milliers d'hommes en Alaska. Mais cela ne l'empêche pas — lui, vieillard de soixante-dix ans, — de travailler au giavier et de donner l'exemple à la Compagnie dont il est l'organisateur et le chef reconnu. Il a établi un chemin de fer à voie étroite, de Nome à Anvil Mountain, et nn autre, de Council à ses mines d'Ophir Creek. Ces deux voies d'Alaska, les plus au nord de l'Amérique, sont celles des Etats-Unis qui

ont le plus rapporté suivant les statistiques officielles

de 1902, Elles sont en exploitation chaque saison, jusqu'à

ce que le froid vienne fermer les mines.

Les directeurs des mines eux-mêmes ne peuvent lutter contre la nature. Quand l'été finit et que la glace se montre, les moniteurs hydrauliques sont réduits au silence, les dragues cessent de tourner, et les ouvriers déposent leur pelle. L'automne, en ce pays, apporte des teintes tout à fait particulières ; ce n'est pas l'automne des autres pays, avec ses fruits dorés el ses foréts empourprées; non, c'est une côurte série de jours tristes, avec le vent du nord qui gémit dans les sapins, I n'y a pas de feuilles flétries à tomber dans la Péninsule Seward, pas d'été de la Saint-Martin pour nous préparer doucement à des jours plus durs. Non, l'été cesse, et c'est tout: puis l'hiver vient rapidement.

L'automne est la saison des coups de vent formidables sur la côte de Bering. Chaque année, les tempêtes de l'équinoxe font des ravages considérables, certaines années naturellement, sont plus meurtrières. Sur une côte qui n'a pas de port pour les vaisseaux à grand tirage, et pas d'autre abri que la côte de Sledge Island, à dixhuit imilles de Nome, il est évident que les marins qui naviguent en ces parages, doivent savc:r se précautionner contre les vagues et les brusques sautes de vent,

Les gens de Nome se sont instruits depuis cinq ans ; les tempêtes désastreuses de l'automne de 1900 sont encore dans les mémoires, on en parle toujours avec effroi, Les mineurs nouvellement arrivés avaient établi

leur demeure juste assez haut sur la berge pour échapper à la marée. Bien qu'avertis par les Esquimaux qu'ils n'étaient pas assez loin, ils méprisèrent, en vrais Américains, un danger qu'ils ne pouvaient voir, et crurent en savoir assez long. Bientôt, les brises de septembre commencèrent à agiter la houle de la mer de Bering. Puis, la brise, venant du sud, se changea en vent violent qui fouetta les vagues sur les mineurs anxieux du rivage. Mais lorsque sous une impulsion de plus en plus furieuse, les vagues roulérent, formiimidables, vers la grève, baignant les fondations des cabanes qui y étaient construites, et les renversant sur la tête de leurs habitants, les mineurs avouérent que l'expérience était faite, et qu'il était imprudent de ne pas écouter des conseils offerts si aimablement par les indigènes.

En 1903, j'eus le privilège d'être témoin des tempêtes d’équinoxe à Nome. Les dommages causées à la propriété furent légers, si on les compare à ceux de 1900, parce que les propriétaires avaient profité des expériences des deux dernières années précédentes, et avaient établi leur demeure hors des atteintes de Ja houle. Malgré tout, c'était un spectacle terrible de voir les vagues, hautes comme des montagnes, se précipitant sur le rivage, l’une après l’autre, avec une monotone régularité. Il n’y a pas de rochers sur la grève de Nome, rien que la toundra descendant en pente graduée jusqu'à la mer. Une barre de sable, parallèle à

la grève, s'étend en-dessous, à quatre cents mètres de

distance. Quand les vagues envahissantes rencontraient cet obstacles, elles se tournaient en courbes magnifiques, capables de faire tomber Ruskin en extase; puis, reprenant une impulsion nouvelle, allaient se précipiter contre les sables du rivage avec le fracas d'un parce d'artillerie. Nuit et jour, vous pouviez entendre ce monotone soulèvement d'un million de tonnes d'eau de l'océan, venant dans un formidable rugissement, épuiser leur furie sur les sables. À ces moments, les gros vaisseaux de la rade jettent l'ancre et mouillent en pleine mer ; les petits se réfugient à Snake River. Il n'y à pas un bateau qui puisse résister à de telles tempêtes, et ils ne s'y risquent pas. L'automne dernier, plusieurs steamers furent incapables de décharger leur cargaison à ‘ause de la houle, et durent la remporter à Seattle. Mais en Alaska, la nature a des surprises, même à ces heures sombres d'automne. Après avoir considéré, avec un plaisir presque sauvage, la guerre des éléments et le terrible tourbillon des vagues de la mer de Bering, on n'a qu'à relever les yeux pour être ravi du spectacle du grand are argenté des aurores boréales, s'agitant dans le ciel polaire. Pendant que vous contemplez, avec admiration, de grands rayons de lumière argentés s'élancent, en succession rapide, du sommet de la montagne au zénith, comme S'ils jouaient dans le firmament des étoiles. Et puis, c'est l'éclat incomparable ‘des astres eux-mêmes — nulle part aussi beau qu'en Alaska. — Dans les longues et solitaires

nuits d'automne, on ne se fatigue jamais à regarder le

ciel arctique el ses merveilleuses transformations : dans l'enivrement de ces heures, on ne peut s'empêcher de se demander comment des milliers d'hommes passent les meilleures années de leur vie à un travail pénible, courbes presque en deux, pour ravir aux entrailles de la terre un métal, cause de tant de maux, quand il leur suflirait d'élever les veux pour voir, scintillant dans les plaines infinies au ciel, des grains d'or, mille fois plus précieux el plus beaux, que ceux qu'ils découvrent dans fes sables de Nome, Que le cœur de l'homme parait étroit en de pareils moments, el que ses intérêts sont petits!

Et cependant, ee n'est pas la Nature et ses sublimes manifestations, qui forment les traits les plus intéressants de La vie dans un camp de mineurs d'Alaska, mais bien les gens qu'on y rencontre et la maniere dont ils vivent. La soif de l'or les aménent par milliers, à chaque saison, sur cette terre de glace et de neige : une année passée au milieu d'eux vaut un siècle d'expérience pour celui qui veut en profiter, Ces milliers d'hommes viennent de toutes les parties du monde, et de toutes les classes de la

société, Peu d'entre eux sont des modèles, au point de vue

moral; mais ils apprennent bientôt à devenir de bons

mineurs et s'adaptent très vile aux circonstances. Les fatigues et les désillusions qui sont le sort inévitable des neuf dixièmes, ne font qu'accentuer leur détermination d'amasser de l'or. À Nome ou à Council, quand vous rencontrer un homme en habits de toile cirées et en bottes voudronnées, rentrant péniblement chez lui après un travail de dix heures à ramasser l'or à la pelle dans sa

- Craed 'ONT Te

Hg

Les Mahlamutes, tribu la plus adoucie à l'ouest de PAmérique.

Page 1