CHARLES ELLIOTT PERKINS MEMORIAL COLLECTION
Si vous allez en Orient, après avoir lu toutes ;^ *' les charmantes poésies, toute la prose ensoleillée que ces contrées ont inspirées à quelques-uns ^ji/' de nos grands auteurs, que de déceptions, que [\ de désillusions vous y attendent !
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J'ai pour les poètes la plus vive admiration, mais il faut bien reconnaître qu'ils sont de fort mauvais historiens, et que leurs descriptions . brillent plus par l'imagination que par la réalité. Ceux qui ont décrit l'Orient se sont isolés
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dans le beau ; de parti pris ils ont fermé les yeux à la laide prose ; rame grisée par la poésie, ils nous ont fait des tableaux enchanteurs ; ce sont de précieuses mosaïques entourées de rubis ; c'est ctincelant de coloris, charmant de finesse; c'est parfait de forme. . . il n'y manque qu'une chose. . . la vérité. Ils ont oublié, ces chers poètes, que la nature réelle s'affirme par l'arilithèse et les coniraslcs, et que le beau se heurte presque toujours au laid.
Gerles, la poésie existe en Orient, mais à l'état de perle perdue dans la boue d'un ruisseau ; pour Tatleindre, il faut s'éclabousser. Vous trouverez en Orient un ciel d'un bleu toujours bleu, un soleil splendide, une atmosphère lumineuse ; mais ce beau ciel éclaire une hideuse saleté; même le suave parfum des fleurs ne vous y arrive que mêlé de mille émanalions putrides... or, rien n'est affreux comme
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une bonne odeur doublée d'une odeur désagréable.
Le Caire est bien la ville la plus artistiquement belle diî monde entier. Ses balcons mauresques luttent de finesse et d'élégance avec le point de Venise. Les coupoles de ses mosquées, toutes dorées et parsemées de croissants bleus, sont d'un effet très-pittoresque. Un voile mystérieux, d'un charme pénétrant et irritant, enveloppe cette cité musulmane.
Vous trouvez, même en janvier, des sycomores, des lauriers- roses, des acacias en fleurs sur la place de l'Esbekier ; les rosiers de mai y étalent leursroses épanouies... mais... cette belle place est le réceptacle des immondices de la ville... et le doux parfum de toutes ces fleurs n'arrive à vos narines que souillé par d'autres odeurs nauséabondes. Enfin, deux heures avant d'arriver au
Caire, des miasmes putrides viennent vous saisir h la gorge... Qu'est-ce donc, demandez-vous, en vous bouchant le nez... On vous répond : a C'est le Caire ! »
Voilà ce que les poètes ont oublié de dire, et voilà ce qui fait que le simple mortel en arrivaut en Orient, comme il n'a pas le don de pouvoir s'isoler dans le beau, se demande, tout déconcerté, comment certains auteurs ont pu écrire des pages aussi enthousiastes sur l'Orient. Eh bien, si vous allez en Amérique, après avoir lu, par exemple, l'ouvrage d'un de nos auteurs
les plus éminents vous aurez à subir la
même déception, si les poètes qui ont décrit cette contrée se sont laisse griser par la divine poésie.
Il est un grand écrivain qui s'est laissé griser, lui, par la sainte, la grande liberté, — liberté!
mot magique qui fait battre tout cœur noble et généreux ! Grisé par le prestige sacré de la liberté, par la beauté, la grandeur de la Constitution américaine, il a laissé sa plume suivre l'élan de son admiration et il nous a donné trois volumes écrils dans le plus beau style, dans le français le plus correct, volumes qui contiennent de bonnes, de nobles aspirations, mais qui ont un tort : celui de ne point décrire la république américaine, mais bien une république idéale et chimérique ; république peuplée de héros et non de simples mortels.
L'intuition n'a pas servi fidèlement cet écrivain éminent, et s'il était allé visiter l'Amérique avant d'écrire son ouvrage, il se serait convaincu que la plus belle constitution du monde peut avoir de tristes résultats, et que, même avec un microscope, il serait impossible de découvrir
de futurs Washington dans les hommes d'Etat
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d'aujourd'hui. — Entre la théorie et la pratique, quelle immense différence!
Les lois et les constitutions ne peuvent être sainement appréciées qu'à l'examen des résultats qu'elles donnent.
Il y a deux manières de juger l'Amérique, comme il y a deux manières d'envisager celle contrée. Si vous arrivez en Amérique après avoir lu les ouvrages des fanatiques admirateurs de ce pays qui vous représentent ce continent comme un foyer de lumière, comme la seule, la vraie patrie de la grande liberté; qui vous assurent que son gouvernement est le seul bon, Tidéal que doivent prendre pour modèle tous les esprits éclairés, tous les amis du progrès; si vous prenez au sérieux toutes ces phrases que répèlent si volontiers certains Américains ; « Nous sommes un grand peuple! un peuple
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grand, un peuple vertueux! chez nous point d'abus, point d'arbitraire; mais la vraie, la saine liberté pour tous; » si vous arrivez, dis-je, en prenant tout cela au pied de la lettre et avec l'illusion que vous allez enfin admirer un peuple sage, honnête, libéral, reconnaissant la parfaite égalité de tous devant tous, et n'admettant que la supériorité de l'intelligence et de la probité ; un gouvernement modèle, sans arbitraire; un président nommé librement par la majorité; si vous êtes assez naïf pour avoir toutes ces illusions, que de déceptions vous attendent! et comme vous jugerez sévèrement les hommes et les choses de ce pays !
Mais si, au contraire, vous allez sans idée préconçue, en Amérique, vous la prenez pour ce qu'elle est. pour un immense continent qui, depuis deux siècles, se peuple avec le trop-plein et, disons le mot, un peu avec le rebut de toutes les
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nations du monde. Alors vous serez étonnés des résultats obtenus, sans tomber pour cela dans Texagération. Car enfin, il est très-vrai que lord Baltimore émigra jadis en compagnie de quelques seigneurs anglais et s'en alla fonder une colonie en Amérique ; il est vrai encore que quelques familles anglaises, hollandaises, allemandes et françaises, ont été attirées vers ce jeune pays par l'amour de Tindépendance ou chassées de chez elles par des persécutions religieuses ; mais, abstraction faite de ces quelques honorables exceptions, il faut bien convenir que ce ne sont ni les bons bourgeois, ni les grands seigneurs qui abandonnent leur foyer et leur patrie, pour émigrer dans ce nouveau monde ; ce sont généralement les pauvres parias de la société et de la fortune, quelques exilés politiques et encore plus d'un exilé non politique.
Les trois ou quatre cent mille aventuriers qui s'en vont cha^que année chercher fortune en Amérique ont créé les trente millions d'hommes qui peuplent le nouveau monde. Les grands seigneurs américains d'aujourd'hui sont les fils ou les petits-fils de ces immigrants ; et si vous songez que ce sont surtout les paysans et les ouvriers qui se portent vers ce continent, vous jugerez les États-Unis avec une grande indulgence, vous admirerez même de bonne foi la grande homogénéité accomplie, le sentiment qui a poussé tous ces éléments si divers à s'assimiler et à se confondre pour former un seul peuple et une grande nation. Cette nation a donné déjà des preuves de sa force en s'imposant les plus durs sacrifices pour faire triompher un des plus beaux principes de l'humanité, la liberté individuelle, et en abolissant l'esclavage. Elle n'a pas craint de se lever en masse pour briser ce dernier vestige de la barbarie, et y est arrivée en laissant cinq cent
mille morts sur les champs de bataille et en se grevant d'une dette de six milliards ! A un peuple capable^ de pareils sacrifices, l'avenir appartient! !
Quand on pense que c'est surtout le paysan et l'ouvrier qui ont peuplé ce continent, on est moins choqué de l'absence de gentilhommerie qu'on y rencontre; Pâpreté au gain du Yankee s'explique d'une façon moins fâcheuse et vous vous dites : ce pauvre paria, qui a été si longtemps privé d'argent, est pris de vertige, lorsqu'il se voit en mesure d'en gagner. C'est l'altéré devant une source ; il n'a jamais assez d'eau.
Vous comprenez aussi Tabsence d'art et de sentiment artistique en Amérique. Le paysan instruit s'adonne au commerce, mais jamais aux arts qu'il considère comme une inutilité. Voyez plutôt avec quel mépris il traite l'artiste: il l'appelle un
ce propre à rien. » Donnez à l'ouvrier de Tinstruction, il deviendra par goût, ingénieur ou architecte, son esprit se portera naturellement vers les arts pratiques... Aussi, les Américains, fils et petits-fils d'ouvriers ayant pu jouir des bienfaits de l'éducation, ont-ils surpassé les Français et tous les autres peuples pour la construction des machines, des usines, des ponts et des chemins de fer, par la simple raison que, dans les autres pays, il y a différentes classes ayant des aptitudes diverses, tandis qu'en Amérique, il n'y a que deux classes : le cultivateur et l'ouvrier instruit. En jugeant l'Amérique à ce point de vue qui est le seul réel, les mœurs américaines tant soit peu rudes et le manque d'éducation vous trouvent pleins d'indulgence; mais si vous voulez voir des gentlemen dans des hommes vivant avec un luxe princier et ayant des rideaux en point d'Angleterre à leurs croisées, alors il ne faut pas les observer de trop près ; car^ lorsque vous les
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voyez chiquant toute la journée et transformant en mares immondes les parquets de leurs appartements , vous ne trouvez pas de mots assez durs pour qualifier cette mauvaise éducation.
Avant d'apercevoir la figure d'un Yankee, vous voyez toujours la semelle de ses souliers. Pour lui, avoir les pieds à un mètre au-dessus du niveau de la tête est d'un charme irrésistible. Devant le feu, il met les pieds sur la cheminée; devant une table il les pose sur la table; en chemin de fer, il. arrive jusqu'au dossier des banquettes, si bien que toujours vous avez la perspective ou la proximité de ses semelles. De plus, lorsque vous avez uni Yankee auprès de vous, vous le voyez occupé à expectorer; une fois par minute, et sans façon, il lance sa salive autour de vous. C'est le peuple le plus expectorant de l'univers.
Ces deux affreux travers, ces deux habitudes de mauvaise compagnie vous froissent, vous irritent à un point incroyable, et elles empêchent souvent Télranger de rendre justice à la bonté native du Yankee et à son obligeance innée.
Pour mon compte, j'ai subi l'influence de cette sensation à un tel point, j'ai été si horriblement • agacée par ces pieds en l'air et par cette affreuse manie de cracher à tout propos, que mes nerfs n'en sont point remis encore. C'est, du reste, la raison qui me fait commencer ^par la fin.., il serait plus naturel de débuter eiv vous parlant de New-York, de Boston, des États-Unis proprement dits... mais j'ai passé dix mois dans ce nouveau monde, et quoique j'y aie étudié aussi consciencieusement que possible ses institutions, quoique j'y aie trouvé beaucoup de bonnes choses très-intéressantes à raconter, je suis encore très-irrilée du souvenir de ces semelles de souliers, de cette
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expectoration du Yankee, de sa façon peu propre de manger, de son âpreté au gain el de sa soif des dollars. Si bien que désirant être juste et ne pas me laisser influencer par cette mauvaise impression, je veux donner à mes nerfs le temps de se calmer, je veux oublier tout cela dans ce bon Paris, afin d'être aussi impartiale que possible.
J'arrive maintenant au Far-West;là,laprose disparaît ; là, vous voyez Timmensité de ce continent dans toute son imposante splendeur. Le spectacle de l'homme luttant courageusement avec cette nature vierge vous impressionne et vous émeut. . . Dans le Far-West vous rencontrez la vraie sauvagerie, et non plus cette sauvagerie en gants blancs et en habit noir, qui vous choque désagréablement. Pour ma part, je dois avouer que V Amérique m'a causé plus d'une déceplion. J'y étais allée, ayant cru sur parole des fanatiques ; j'espérais y trouver la perfection des perfeclionSj
l'idéal des gouvernements. D'opinion républicaine, je supposais que la république était synonyme de liberté pour tous, de travail et de bien-être général, qu'il n'y avait guère de place pour les abus et l'arbitraire, qu'enfin tous les grands sentiments humanitaires et égalitaires y étaient mis en pratique.
Quelle erreur ! la devise du Yankee est : Time is money; par conséquent un Yankee ne perdra pas une minute pour obliger son meilleur ami...
l'amitié même lui est inconnue... un ami c'est l'homme qui lui fait gagner de l'argent, rien de plus!
Comme sentiment égalitaire j'ai trouvé, sous le nom de démocrates, des aristos intolérants et fiers... N'allez pas vous aviser de vouloir persuader à un Yankee, dont le grand-père était déjà riche, que celui dont la fortune ne remonte qu'au père
est son égal... Oh! il s'indignerait, et de la belle façon !
Tout comme, du reste, celui qui possède des millions de dollars, ne reconnaît nullement pour son égal celui qui ne possède qu'un seul million.
J'ai fait plusieurs découvertes qui n'ont pas laissé que de m'étonner passablement ; il en est une surtout qui m'a attristée, car elle touche à la France.
Je le répète, j'étais républicaine, et pour moi ce mot de république était le synonyme de Tabolition de l'arbitraire, delà suppression des abus, de la disparition de l'ignorance et de la misère. Eh bien, en étudiant l'Angleterre, son gouvernement, ses institutions et le caractère de son peuple, en faisant la même étude en Amérique, j'en suis arrivée à la triste conviction qu'en
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France une république est impossible, car il n'y a pas en France trois vrais républicains. Le peuple français est par sa nature porté au césarisme; tout Français a en lui Tétoffe d'un despote ; c'est un petit César en herbe, et du moment qu'il a l'ombre d'un pouvoir, il en abuse et devient autocrate et despote tout naturellement.
Hors du pouvoir, il crie contre l'arbitraire, et demande à grands cris la liberté; mais cette liberté il la veut pour lui-même et non pour les autres... car l'arbitraire ne lui déplaît que lorsqu'il est dirigé contre lui. Je soutiens qu'il n'y a pas de gouvernement tyrannique qui n'ait sa raison d'être dans la disposition des masses. Faites Napoléon III empereur aux États-Unis, transportez*y nos lois et notre constitution, et vous verrez que ce même souverain servi par des Américains se gardera bien de faire du césarisme ; que cette même constitution et ces mêmes lois, inter-
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prêtées par des Américains, deviendront libérales... Mettez en Amérique le souverain le plus autocrate du monde, le czar, par exemple, et vous verrez que son autocratie se fondra bien vite au souffle de la liberté. Rien n'est aussi élastique qu'une constitution, on peut l'étendre ou la resserrer à volonté. Eh bien, le peuple américain par sa nature l'expliquera toujours dans le sens le plus libéral, le peuple français la poussera dans le sens contraire.
De même, si vous mettez en France la constitution américaine telle qu'elle fonctionne aujourd'hui, si vous y introduisez les mêmes lois avec un président élu pour quatre ans, par la majorité du peuple, vous aboutirez, soyez-en sûr, au même arbitraire, vous aurez les mêmes abus, les mêmes mesquines intolérances, la même manie d'enrégimentation et de réglementation, toutes ces mille petites tracasseries et vexations
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qui rendent la vie si difficile en France. Pourquoi? Parce que le président, tout en étant obligé de rester républicain, aura en lui l'étoffe et le germe d'un César, parce que ses ministres le pousseront à violer la loi, et que tous les employés, du plus petit au plus grand, y applaudiront. Je ne fais aucune distinction entre les républicains, les légitimistes, les orléanistes et les impérialistes : tout Français est un César en herbe.
Si nous n'avions en France qu'un seul despote, le souverain, par exemple, nous serions vraiment trop heureux ; mais, hélas ! nous avons de» ministres, des préfets, des sous-préfets, des chefs de division, tout ce qui vit enfin sur le trésor public, c'est-à-dire sur notre argent, et tous ces gens-là, toujours plus royalistes que le roi, cédant à leur nature, ne voient dans leur position qu'un moyen d'exercer le pouvoir. Or, exercer
un pouvoir, jouer au roitelet, a pour eux un charme infini, et ils se drapent dans leur dignité avec une morgue qui serait superbe si elle n'était ridicule.
Entre leurs mains, la loi la plus libérale devient tracassière et tyrannique ; du droit commun ils font un privilège.
Ils exaspèrent le peuple, qui en fait remonter la responsabilité jusqu'au souverain.
Croit-on que ce peuple à qui Ton fait verser son ^ang pour changer de régime, ne s'aperçoit pas que, la révolution une fois faite, il n'y a que la dynastie de changée, mais que l'arbitraire est le même?
Notez encore qu'il n'est pas un seul de nos ministres, pas un de nos petits ou grands em-
ployés qui comprenne qu'il est au service de la France, au service de ce haut et puissant souverain, le peuple.
Comme ils sont tous nommés par l'empereur, ils vous diront tous fièrement : « Nous servons l'Empereur!» Eh! messieurs, d'abord c'est inexact ; ensuite, croyez bien qu'il est certes plus digne de servir sa pairie que de servir un homme quel qu'il soit ; c'est même maladroit, car cela rend vos revirements d'opinion plus choquants.
En Amérique et même en Turquie, le ministre et l'employé sont très-convaincus qu'ils sont, non pas au service du sultan, ou du président, mais bien au service de la nation qui les paye pour gérer ses affaires. Cela fait qu'employés et ministres songent avant tout à remplir loyalement leur tâche de fiiçon à ne mécontenter
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personne; de plus, ils sont polis et accessibles à ceux dont ils dépendent en définilive.
En France, depuis le ministre jusqu'au moindre peut sous-chef de bureau, tout employé est si fermement convaincu qu'il n'a à se préoccuper que de son souverain, qu'il se soucie fort peu de plaire ou de déplaire à ceux qu'il appelle ses administrés; il traite le public avec une hauteur et un dédain qui deviennent burlesques. Le ministre qui reçoit deux cent mille francs sur le budget du peuple, croit vous faire une immense faveur lorsqu'il daigne vous accorder cinq minutes d'entretien. Il vous faut humblement solliciter celte audience par lettre, et il vous répond — quand il daigne vous répondre — avec une hauteur qui veut imiter celle des souverains quand ils parlent de leur auguste personne. Le moindre petit employé de ministère a lui aussi ses jours d'audiences,
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et tout comme au minislre, il faut lui dïMnnnder cette faveur, si vous avez à lui parler d'ine affaire qui le concerne. Si vous réclamez un droit, que ce soit à un ministre ou à un employé, et si, gar hasard, ces messieurs vous l'accordent, remarquez bien que c'est toujours à titre de faveur... car, à leur avis, la liberté d'exercer un droit n'est qu'une exception, c'est un privilège qu'on donne aux gens qu'on protège.
Faites un tour dans les ministères et vous me direz si, à quelques honorables et intelligentes exceptions près, ce que je dis là n'est pas exact.
Le despotisme du souverain est bien moins intolérable que celui de l'employé, car il blesse bien moins les gens qui sont généralement en contact avec l'administration. Le gouvernement peut-il être rendu responsable de ce césarisme bureaucratique?
Non et oui.
Non ; car, au fait, il ne peut changer la nature humaine.
Oui, car il a le tort immense de déclarer tous ces despotes infaillibles, si bien que par le fait il doit assumer toute la responsabilité de leurs fautes.
Rien n'est plue commode pour les ministres que cette irresponsabilité qui leur permet de s'abandonner librement à leur nature despotique. Ainsi, un ministre qui aura fait condamner la presse à cent treize mois de prison et cent vingt mille francs (T amende pour montrer l'étendue de son pouvoir, une fois son règne fini, s'en ira en disant, comme Ponce Pilate : a Je m'en lave les mains ; » puis il se fera avocat ou autre chose... Qu'une république survienne, il criera : «Vive
la liberté ! » Et si on lui dit : «Oh! oh! » il répondra : c( Moi, mais j'ai été toujours libéral; c'est pourquoi je n'ai pas voulu rester ministre sous un gouvernement anti-libéral. »
Certes, je conviens que nous avons en France un régime contre lequel il Y a bien des objections à faire, mais j'en suis arrivée à ne plus rendre la personne du souverain responsable des tracasseries de l'administration. Rendez les Français réellement libéraux ; apprenez à ces janissaires de la bureaucratie à servir loyalement le peuple qui les paye et à ne pas user du pouvoir qu'on leur conlie pour commettre mille abus ; créez un peuple républicain ; faites disparaître l'esprit de routine ; extirpez le césarisme des cœurs français ; envoyez toute la nouvelle génération faire ses études en Angleterre ou en Amérique, et lorsque vous aurez fait cela, vous mettriez sur le trône de France, fût-ce
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meine un roi Bomba, que sa volonlé serait limilcc par l'esprit libéral des gens qui seraient chargés de l'interpréter, et que même avec une constitution antilibérale, vous arriveriez à la pratique de la liberté.
OLYMPE AUDOUAHD.
Chemins de fer américains. — Le Niagara. — le Canada. — Détroit. — Chicago. — Jawa. — Nébraska. — L'émigration. — Mœurs du Far-West. — Les Indiens. — Les Montagnes-Rocheuses. — Le Pacific-Railroad. — Les Mormons.
Lorsqu'on n*est Yankee, ni d'origine ni de nature, après quelques mois de séjour aux Étals-Unis, on se sent pris d'un morne découragement; un spleen violent s'empare 3e vous, votre esprit s'alourdit, ce mot de business^ qui sans cesse résonne à voire oreille,
VOUS agace les nerfs, et Ton éprouve un besoin irrésistible de fuir, d'échapper à Tatmosphère prosaïque dont on est entouré.
En ouvrant un dictionnaire franco-anglais, vous voyez que business a la même signification que le mot affaire en français. Eh bien, cette définition est encore inexacte. Un juge en fonction au palais fait ses affaires^ nnais lorsqu'il reçoit dix mille dollars pour relâcher un coupable, alors il dit : / do my business^ je fais mes affaires. Business signifie donc gagner de l'argent par n'importe quel moyen.
Pour le Yankee, amasser des dollars, voilà le seul but de la vie, il vient au monde avec ce désir. A douze ans, Tenfant dit à son père : « Je ne veux pas perdre plus longtemps mon temps à l'école, je veux business, » Ce petit prodige, comme Fanfan Benoîton, a son livre de doit et avoir. Il lit les journaux, non pas les faits divers, mais seulement la partie financière ; il note les cours avec un grand sérieux. Dès l'âge de treize ans, il spécule, et si même, en agissant contre les intérêts de son père, il gagne
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des dollars , il est enchanté ; le père en est ravi aussi et dit avec orgueil : My son is very smart endeed, mon fils est très-^mar^, ce qui signifie un filou adroit, intelligent, d'humeur aimable, qui connaît l'art de se tenir dans cet étroit sentier bordé d'un côté par l'honnêteté et de l'autre par la filouterie. II ne suit ni Tun ni l'autre, mais il les côtoie tous les deux. S'il vous vole votre argent, il y met des formes, vous pouvez l'appeler indélicat, mais non voleur !
L'Amérique possède une multitude de smart gentlemen ; lorsqu'on parle d'eux, ce n'est qu'avec un sourire aimable et admiratif.
Les arts y sont tout à fait négligés... C'est une inutihté, disent les Yankees. Pour eux, un artiste est un homme qui n'a pas l'intelligence pratique... Or, manquer de pratique, c'est la chose que l'on pardonne le mohis dans le nouveau monde.
Il y a des écrivains de talent, des poètes, des journalistes de grande valeur... mais cela ne prouve
;0 A TRAVERS L'AMKRTOUE
pas que ce peuple soit littéraire ; les romans, les poé&ies ont des lectrices mais pas de lecteurs... En France, à côté de ces grands ouvriers de la pensée humaine, de ces admirables ciseleurs de la phrase, il y a le public digne de les comprendre et de les apprécier...' Eh bien, aux États-Unis cette classe manque tout à fait. Un homme qui ne s'adonne pas à la littérature ne perd pas son temps à lire, car cela ne lui rapporterait rien. Ceux qui ne sont pas fort instruits sont complètement ignorants.
Comme vqus ne pouvez pas passer exclusivement votre temps avec les quelques hommes intelligents de cette contrée, vous vous trouvez en contact journalier avec les gens de la seconde catégorie, préoccupés uniquement de leurs business, et qui vous prennent en pitié si vous leur insinuez qu'en dehors de l'argent, il y a certaines choses belles, grandes et nobles, qui sont intéressantes à étudier.
Pour le vrai Yankee, l'Europe n'existe pas ; il a pris au sérieux cette phrase : — « Le peuple américain est le plus grand peuplée du monde ! » et il vous la
LE lAU-WEST Z\
répète à tout propos, ayant l'air de vous dire : ^'ous occuper de l'Europe, nous ! Allons donc et pourquoi faire? Que l'Europe nous contemple, qu'elle nous admire, et qu'elle tâche dé nous imiter, c'est son affaire... Mais pour nous ce détail, qu'on appelle Europe, nous intéresse fort peu.
Le dieu Veau d'or y est adoré avec fanatisme. L'aristocratie de l'argent y a une morgue insupportable.
Figurez-vous tous les cochers de fiacre, les porteurs d'eau de Paris, les concierges, les bouchers, tout ce monde devenant subitement archimillionnaire, et se donnant des grâces, tenant le haut du pavé, et par le fait devenant les vrais maîtres de Paris.
Jugez comme ce serait gai ! quel joli ton ce mondelà introduirait d^ns les salons I Je m'étais demandé souvent à quoi ressemblait le Yankee, et ce qu'il me rappelait. J'ai fini par le trouver : il ressemble, à s'y méprendre, à ces garçons d'honneur qu'on aper-
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çoit le samedi se promenant au bois de Boulogne... L'habit est neuf, le drap en est fin et joli ; mais celui qui le porte se sent mal à l'aise, les entournures le gênent ; cela saute à l'œil.
Il y a autre chose encore en Amérique qui vous frappe désagréablement : c'est l'absence complète de l'esprit de famille. Le respect pour les parents, l'amour filial y sont complètement inconnus.
Voici un fait dont j'ai été témoin et qui donnera une idée du genre d'amour filial que possèdent certains Américains (il y a d'honorables exceptions, bien entendu) .
Un Yankee meurt à l'âge de soixante-dix ans, un nombreux cortège l'accompagne à sa dernière demeure; sur la tombe un prêtre anglican prononce un discours : il raconte que cet homme éminent, qui à l'âge de vingt ans ne possédait pas un sou vaillant, était arrivé à amasser une fortune de quinze millions de dollars, et il exprime le regret que la mort l'ait enlevé si tôt.
Sonfiisrinterrompten lui disant : «Commentsi tôt! mais mon père avait soixante-dix ans, depuis cinq ans ses facultés avaient tellement baissé qu'il était incapable non-seulement d'augmenter sa fortune, mais même de la gérer... Il était donc bien temps qu'il mourût I » C'est textuel^ je ne brode pas, je raconte.
Pour un Yankee, un père est un homme créé et mis au monde pour lui amasser de l'argent. Lorsqu'il n'est plus apte à ce travail, il devient une inutilité... Inutilité qu'il tolère, mais qu'il ne regrette pas lorsqu'elle a disparu.
Après quelques mois de séjour dans ce milieu, vous vous sentez pris d'un spleen affreux, la vie vous paraît odieuse, l'homme vous fait l'effet du plus vilain animal de la création.
En revanche, les femmes américaines sont l'antithèse des hommes. Autant ceux-ci sont communs, vulgaires, ignorants, férocement égoïstes, autant les femmes sont jolies, élégantes, distinguées, instruites.
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Leur cœur n'est pas dévoré par Tâpreté au gain, et elles sont bonnes, charitables, affables pour les étrangers, charmantes en un mot.
Pour mon compte, j'ai éprouvé un, sentiment pénible en conslatant cette immense supériorité de la femme sur l'homme... Toutes les fois que j'ai vu une jeune femme, avec son teint de lis, ses beaux cheveux blonds, sa suprême élégance, sa distinction native, au bras d*un homme , son mari , à l'allure vulgaire, aux mouvements canailles , se servant de ses doigts en guise de mouchoir, expectorant à chaque minute le suc du tabac qu'il tourne et retourne dans sa bouche, j'ai toujours éprouvé, je le répète, un sentiment pénible. Cela m'a fait Toffet d'une odieuse prostitution !
L'amour pur, réel, ne peut exister entre deux êtres si différents, et il ne. saurait y avoir entre des couples si mal assortis qu'un amour bestial, où bien du côté de la femme un sentiment douloureux de sacrifice. .
LL lAU-NVLST .m
L'Amérique a tué les derniers vestiges de lu poésie qui avaient résisté encore à cet envahissement du réalisme qui caractérise noire siècle.
Dans le nouveau monde, time is 7noneyy le temps est de l'argent... Le seul but de la vie est d'en gagner. L'amour, le beau, Tart, tout y est tué et envahi par cette Gèvre incurable de Tor.
C'est décourageant, attristant au possible.
Aussi, en août dernier, me sentant abrutie par celte prose, par ce milieu si antipathique à ma nature, je compris la nécessité pour moi de faire une diversion, et je saisis avec ardeur l'idée de traverser le continent américain d'un Océan à l'autre, pour visiter ces nouveaux colons, qui, occupés comme ils le sont, à la grande lutte de Thomme contre la nature, n'ont |)as eu le temps encore de greffer sur des mœurs sauvages les défauts de la civilisation...
Je senlais que l'aspect de ces prairies vier^^es, de ces solitudes mornes des Montagnes-Rocheuses, mu
ferait du bien, après le spectacle hideux de l'Iiomme asservi à ses mauvais instincts.
Lorsque je parlai de ce voyage, beaucoup de- mes amis de New-York essayèrent, par mille aimables instances, de m'en détourner.
—Quelle folie ! me disaient les dames; dans le Far- West les mœurs sont rudes, sauvages ; ce voyage est horriblement fatigant; demandez à nos généraux qui Pont fait, et ils vous diront tous qu'à partir de Chicago, on se trouve on pleine barbarie, en plein territoire indien.
Chacun me racontait une petite histoire, un meurtre commis par les Peaux-Rouges : on me montrait les articles des journaux donnant le récit des déraillements occasionnés par la malveillance de ces gardiens vigilants du désert.. . on me parlait des hommes scalpés par eux.
Un curé anglican me raconta, avec les larmes aux
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yeux, un drame affreux dont son frère et sa bellesœur avaient été les victimes.
— Comme vous, me disait-il, ils ont eu la triste idée de vouloir traverser le continent américain. Dans les Montagnes-Rocheuses, ils sont tombés dans un guetapens d'Indiens. Le mari a été lié à un arbre, puis, sous SCS yeux, ces bêtes féroces ont attaché aux mains et aux pieds de sa femme de grands pieux qu'ils ont plantés en terre, ils ont allumé un gros feu sur son corps, et pendant qu'elle grillait en hurlant de douleur, eux dansaient autour d'elle en poussant des cris de joie.
Lorsque le corps de cette malheureuse femme ne fut plus qu'un amas de cendres, vint le tour du mari. On se mit à le martyriser, les uns lui coupaient un morceau de chair, les autres lui brûlaient un membre I Les soldats du fort GrangeVj prévenus par un charretier qui avait vu de loin le bûcher, arrivèrent à bride abattue sur les lieux; mais il était trop tard. Le malheureux prêtre respirait encore ; il expira deux heures après, couché sur les redingotes* des
soldats, qui lui avaient fait un lit avec leurs vêtements.
Je Tavoue, cette histoire me donna le frisson... Je voyais aussi par les journaux que ces villes du Far-West^sdins police,sans magistrature, étaient des Eldorado pour les voleurs et les assassins, des coupegorge pour les honnêtes gens.
Mais je dois dire que la seule chose qui m'épouvanta réellement, bien plus que les Indiens Peaux- Rouges, Pai-Ides, plus que la sauvagerie de ces premiers colons du désert, c'était cette perspective d'avoir à faire 2,500 milles en chemin de fer.
J'avais de fortes préventions contre les chemins de fer américains. Grâce aux nombreux articles que j'avais lus dans les journaux, relatant les terribles accidents qui y arrivent si souvent, j'en étais arrivée à me dire que les chemins de fer américains étaient de vraies machines à broyer le genre humain!
Un accident en mer me laisse très-calme, par là
bonne raison que tout ce qui peut vous y arriver de pire, c est d'aller reposer au fond de Teau sur un lit de sable gris et d'algues vertes. Mais les poissons qui dévorent les cadavres, me direz-vous?
Oui, c'est vrai, on y est exposé à être mangé par les soles, par les maquereaux et les merlans; mais ceci est plus effrayant pour les vivants que pour les morts. Les vivants se consolent en mangeant des soles au gratin.
Quant aux morts, autant vaut être mangé par les poissons que par les vers.
Donc, un naufrage est une mort prompte, voilà tout ; on y trouve un cercueil plus vaste et plus poétique que dans un cimetière. — Mais un choc, un déraillement de chemin de fer, c'est une horrible marmelade de chair humaine ; c'est un bras ou une jambe broyée, une affreuse amputation à supporter qui, si elle réussit, vous laisse infirme pour le reste de votre vie.
C'est à vous faire frémir, et, pour moi, le sifflet aigu de la machine m'a toujours fait l'effet d'un glas funèbre.
Ces 2,500 milles me donnaient le frisson, et pourtant je voulais traverser cet immense continent; je voulais voir par moi-même ces courageux pionniers en lutte contre la nature sauvage ; je voulais rencontrer ces troupeaux de buffles chassés par les Peaux- Rouges, ces antilopes se promenant par centaines, ces vastes prairies vierges qui, comme un riche tapis de Perse, s'étendent à Tinfini. Le désert, les Montagnes-Rocheuses, tout cela parlait à mon imagination.
J*avais aussi entendu raconter sur les Mormons des choses incroyables; c'étaient, me disait-on, des sauvages, des barbares qui retenaient de pauvres femmes prisonnières... Des fous hallucinés, un vaste Charenton dans le désert.
J'étais très-curieuse de pouvoir étudier par moimême une religion née dans ce grand siècle de Tin-
crédulité et ayant pu faire cent vingl-cinq raille adeptes en vingt ans.
Je me mis donc à chercher le moyen de concilier mon désir avec ma peur; l'homœopathie se présenta à mon esprit et je songeai à sa devise qui consiste à guérir les semblables par les semblables : Similia similibus* curantur.
Or, en affaire d'argent, j'ai une malechance effroyable : *si je joue à la hausse,' je suis sûre de tomber sur un franc de baisse.
Si je joue à la noire, la rouge passe vingt-deux fois!...
Tous les héritages que je devais avoir ne m'ont rendu autre chose que l'ennui d'être déshéritée.
Cette déveine va si loin, que mon porte-monnaie prend des ailes pour s'envoler de ma poche, et que prenant des billets à toutes les loteries depuis que
je suis au monde, je n ai jamais gagné même un dessous de lampe.
Mon moyen me sembla donc excellent : combattre les mauvaises chances d'accidents par des chances pires. Je fis assurer ma personne pour les quelques jours que devait durer mon voyage !
Moyennant dix dollars on me donna un ticket d'assurance, par lequel la compagnie s'engageait à payer à mes héritiers, si j'étais broyée en chemin, une somme de quarante mille dollars.
Pour chaque membre cassé dix mille dollars seulement !
Pour de simples contusions, cinq cents dollars par semaine, jusqu'au moment de mon rétablissement complet.
L'homœopathie a du bon, comme vous voyez ; car je suis revenue saine et sauve.
LE FIB-WEST
A côté de toos les guîcliets povr h dfabîbiitioD des billets de chemin de fier, il y a en Awnqoe im guichet pour la vente des titieU d^assonnces; ces billets imprhnés sont lont préparés, il n'y a qn*à y mettre le nombre de joors et la somme, eda ne vous fait pas perdre cinq minutes. Tons jeta TOtre ticket à la poste à Fadresse de la posonne a qui tous désirez offrir le prix de Tolie mort, et tous partei content et rassuré si tous êtes ¥ankee, car tous tous dites : quoi qu'il anÎTO, cela me rapportera de l'argent.
Mais depuis que j'ai Ëiit ample connaissance aTcc les chemins de fer américains, qui m'ont fait parcourir cinq fois la distance qu'il y a de Paris à Pétersbourg, je dois avouer que toutes mes préTentions ont disparu et je puis déclarer, en toute justice, qu'ils sont loin de mériter la mauvaise réputation qu'on leur fait.
11 y a en Amérique 47,000 milles de chemins de fer en exploitation, sans compter la nouvelle ligne du PaciGque en construction dans ce moment-ci. Sur
cette prodigieuse étendue il y a une moyenne de cinq cent mille voyageurs par jour.
En France nous avons à pein^ 14,000 milles de voies ferrées en exploitation, et notre moyenne de voyageurs est dans de minimes proportions.
J'ai pris au ministère, à Washington, la statistique des voyageurs tués et blessés par année dans les accidents de chemins de fer... D'après un relevé de dix ans, voici la moyenne que j'ai trouvée: seize cents tués et deux mille personnes blessées par an; on le voit, la différence entre les tués et les blessés est très-petite, et cela par la bonne, ou plutôt par la mauvaise raison que, généralement, lorsqu'il y a choc ou déraillement, tout le monde est broyé.
Cette statistique donne donc un voyageur tué ou blessé, sur quarante mille.
Eh bien, en France s'il était possible d'avoir les chiffres exacts des victimes de nos chemins de fer, je crois que nous arriverions à trouver aussi un
tué OÙ blessé sur une masse de quarante mille voyageurs; qui sait même si nous n'en trouverions pas un sur trente mille I
Il y a en Amérique une circonstance atténuante en faveur des chemins de fer, dont nous ne tenons pas assez compte ; c'est le climat rigoureux, pendant six ou sept mois de Tannée, de plusieurs des États qu'ils traversent. Très-souvent en hiver, les convois sontexposés à des avalanches de neige terribles. Notez encore que les chemins de fer américains font 40 milles à Theure, temps d'arrêt compris; nos rares trains de grande vitesse font à peine 30 milles. Si beaucoup de nos chemins de fer en France avaient à traverser des mont Cenis, je crois que le nombre des accidents augmenterait.
De plus, comme cet immense continent est sillonné en tous sens par des rivières de plusieurs milles de largeur, le nombre des ponts à traverser est immense, ce qui double les mauvaises chances.
Comme confort, il faut bien en convenir, les États-
Unis nous ont distancés de beaucoup ; leurs voitures n'ont rien de commun avec ces cages à poulets que nous possédons en France... cages dans lesquelles on ne peut ni se mouvoir ni marcher. Je me suis toujours demandé si, par hasard, les ingénieurs qui ont construit nos chemins de fer n'auraient pas pris les modèles de leurs wagons dans les instruments oubliés de la défunte inquisition I car vraiment il est impossible de trouver quelque chose de mieux réussi comme torture... Tout voyage en France, ne serait-il que de douze heures, devient une fatigue. Passer une nuit en chemin de fer, c'est s'exposer à une maladie ; cette eau chaude dans ces petites cages donne une vapeur malsaine et nauséabonde : à côté de cela, une organisation tracassière force les employés à venir, même au milieu de la nuit, ouvrir la porte de ces boîtes incommodes ; Tair glacial y pénètre et vient vous surprendre désagréablement.
Un homme bien portant ne peut voyager en France sans s'exposer à devenir malade, et le malade sans risquer de le devenir dix fois plus.
Le Français est le peuple le moins voyageur du monde ; je veux bien croire que Tamour du chez soi y est pour quelque chose... mais il faut avouer que le peu de confortable des chemins de fer français y entre aussi pour beaucoup, tout comme le tarif exagéré qu'ont adopté nos compagnies.
Les administrateurs américains ont résolu ce grand problème de donner aux voyageurs tout le confort désirable, au meilleur marché possible, de façon que le voyage est un plaisir pour eux et non une dépense.
Aux États-Unis, les voitures sont faites pour les voyageurs, tandis qu'en France on croit que les voyageurs sont faits pour les voitures... On les considère comme des colis, qui doivent acquitter leur transport, el, une fois leur place payée, on ne s'occupe plus d'eux que pour leur rappeler de temps à autre un règlement inventé dans le seul but de les tracasser sans raison.
En Amérique, le mille se paye à raison de deux sous.
il n y a qu'une seule et même classe; d'après ce tarif, nous payerions 24 francs pour aller de Paris à Marseille, au lieu des 96 francs auxquels nous sommes condamnés. Quoi qu'en disent les actionnaires de nos grandes compagnies de chemins de fer, si les prix étaient réduits, à l'exemple de la Belgique et de l'Amérique, la moyenne des voyageurs triplerait bien vite en France; l'industrie, le commerce, les liens de famille même y gagneraient, et les actionnaires n'y perdraient pas; de plus, le peuple français, voyageant davantage, apprendrait peut-être à mieux parler sa langue, et l'on ne verrait plus ce spectacle singulier d'un vieux peuple constitué depuis des siècles et parlant, ici le dialecte breton, là la langue d'oc ou la langue d'oil, ou bien encore une foule d'autres dialectes inintelligibles. C'est ce qui a sans doute inspiré certaine carte faite parles soins du ministère de l'Instruction publique, sur laquelle les départements peints en blanc veulent dire que la moitié des habitants y sait lire et écrire; le reste est en gris ou en noir... mais, hélas ! c'est la couleur noire qui prédomine. Nos actionnaires, pour maintenir leurs tarifs à des prix exagérés, n'ont point l'excuse d'avoir
de plus fortes charges à payer que les actionnaires des Toies ferrées américaines, car dans les États-Unis les chemins de fer sont soumis à de fortes taxes, d'abord en faveur du gouvernement central de Washington, et puis en faveur des gouvernements de chaque Etat qu'ils traversent. N'oublions pas non plus que toutes nos grandes lignes ont des subventions et des garanties d'intérêt par lÉtat, tandis qu'en Amérique liberté complète est laissée à tous les financiers d'établir des voies ferrées, partout où cela leur contiendra, à la seule condition de se soumettre aux charges légales.
Un chemin de fer terminé, le Congrès envoie des hommes spéciaux pour vérifier la solidité de la construction, et si toutes les conditions sont remplies, la voie peut être ouverte immédiatement.
Cette concurrence, cette absence de tout privilège, ont les meilleurs résultats pour le public, et les actionnaires y trouvent leur compte, car ils réalisent encore de jolis bénéfices.
Revenons aux voitures ou wagons ; comme elles sont très-larges, les rails nécessairement sont plus espacés, ce qui, joint au poids du compartiment, rend le mouvement bien plus doux et à peine sensible.
Il y a deux genres de voitures en Amérique, celles de jour et celles de nuit
Pendant la journée, vous vous trouvez dans de larges salons, où il y a de grands canapés très-confortables, des poêles, des fontaines, des cabinets de toilette ; un espace de plus d'un mètre est laissé dans le milieu, et vous pouvez vous promener et circuler aisément d'un bout du wagon à l'autre : à Tune des extrémités, vous trouvez une grande plate-forme sur laquelle vous êtes libre d'aller respirer l'air et admirer les beautés du paysage... vous pouvez même changer de voiture et passer de l'une à l'autre, si cela vous convient. Comme je Tai dit déjà, il n'y a qu-une seule classe pour les voyageurs, dans cette grande république; mais il y a des voitures pour les hommes seuls, et d'autres pour les dames et les
hommes qui les accompagnent. . . Par exemple, une gardeuse de saches est une dame, et son époux, bon gros berger sentant Tétable à dix pas, a droit aux voitures dites pour les dames.
Celles des hommes seuls sont répulsives à voir ! Voici le coup d'œil attrayant qu'elles offrent : si c'est pendant Tété, vous voyez tous ces hommes en manches de chemise, les pieds sur le dossier des fauteuils et des canapés; enfin une galerie de pieds yankees! mal chaussés et sales, à faire horreur.
Tous ces hommes chiquent, crachent, à qui mieux mieux, et ils ne s'interrompent dans cette gracieuse et poétique occupation que pour boire de temps à autre un petit verre de whisky — le Yankee ne voyage jamais sans une bouteille de cette drogue, faite avec une fermentation de maïs ; souvent vous voyez même une jeune fille blonde, vaporeuse, sortir de son sac sa bouteille de whisky et en boire bravement un grand verre.
Dans les secondes voitures, les hommes ne fu-
ment pas, mais, hélasl ils chiquent et ils expectorent sans aucun respect pour les robes féminines... ils ont un peu moins de sans-géne dans le maintien, mais aussi ils vont le plus souvent qu'ils peuvent se délasser de ce décorum dans les voitures destinées aux hommes seuls.
Vers six heures du soir, des wagons, appelés sleeping-carSy viennent se joindre au train ; tous ceux qui désirent y entrer payent un supplément : pour un dollar vous avez, dans un grand dortoir commun, un bon et excellent lit.
Pour quatre dollars (vingt fr. à peu près), vous avez un State roomj petite chambre close : d'un côté de la grande voiture, il y a un grand cabinet de toilette pour les dames, elles y font leur toilette de nuit et du matin ; dç l'autre, il s'en trouve un second pour les hommes.
Les dortoirs communs présentent quelque analogie avec les bains de mer sur les bords de la Méditerranée en Provence, où Ton aperçoit d'honnêtes familles.
de bons bourgeois, allant se baigner en partie de jplaisir. Hommes et femmes se déshabillent pcle-méle, protégés seulement par un rocher, par un drap, voire même par un simple parapluie.
Un voyage de dix à douze jours en Amérique se fait sans la moindre fatigue, car on n'y est pas soumis à l'immobilité, et on peut y passer les nuits aussi confortablement que chez soi.
Tout à fait rassurée par mon ticket d'assurance sur les accidents du chemin de fer, je quittai New-York au mois d*août pour aller jusqu'à Sait Lake City, En passant j'ai voulu visiter les chutes du Niagara, ce qui fait un détour de trente-six heures.
Je pris, à cet effet, le grand Hudson qui longe la rivière et la moitié* de Tîle de New- York. Cette voie ferrée traverse les villes de Rome, Utique et Rochester.
Rochester est une grande ville possédant une belle université fondée en 1 850 et un séminaire de
théologie. Toutes les yilles américaines sont bâties sur le même modèle, un carré parfait; du nord au midi, de grandes avenues, de Fouest à Test de grandes rues, le tout bordé de constructions uniformes qui tiennent du phalanstère et de la caserne. C'est triste et monotone, plat et ennuyeux comme tout ce qui rappelle le style Haussmann ! Les places et les rues ne portent pas de noms célèbres ; ce jeune peuple, peu riche encore en hommes illustres, se serait vu forcer d'emprunter à l'Europe ses célébrités, ce qui aurait froissé avec raison son amour-propre national. Les Yankees pour tourner la difficulté, ont numéroté leurs rues. C'est simple, pratique, mais cela a un inconvénient. Un chiffre est une chose abstraite , il ne représente rien à votre esprit, aussi l'oublie-t-on facilement et il en résulte de fâcheuses confusions. Vous êtes dans un salon, une jeune miss vous dit : «Venez donc me voir, j'habite westy 320, 33® rue. » Une autre vous dit : « Et moi je demeure estiS, 98*rue.» Essayez donc de vous le rappeler. Vous sortez bien sûr que votre souvenir est exact... Pas du tout : vous avez confondu le numéro delà rue avec celui de la maison, et cette mé-
prise vous conduite deux lieues de la maison indiquée.
Lorsque à nous, Parisiens, on dit, avenue de la Reine-Hortensc, que de choses cela nous rappelle ! On se met à chantonner : a Partant pour la Syrie^ le jeune et beau DunoiSj etc.^ » et l'on se trompe difficilement.
Si nous voyons écrit : boulevard Haussmann, est-ce possible de s'égarer? on se met à rêver au Luxembourg et au Trocadéro, aux emprunts plus ou moins consolidés, aux casernes qu'on voit surgir de toute part, etc., etc., et Ton poursuit son chemin avec une fierté bien légitime.
Pour se reconnaître dans les villes américaines, il faudrait se promener avec de petites boussoles en main, car les marins seuls peuvent s'orienter dans toutes ces indications de north^ westy east et suth.
De New-York à Niagara, il n'y a que trente-six heures de chemin de fer. Pour arriver dans la petite
ville de Niagara, on traverse un pont suspendu qui se trouve à 2 milles en aval des fameuses chutes. Ce pont est d'un travail merveilleux, il dépasse même en élégance de forme celui qui relie Pesth à Bude.
Il a 1 ,800 pieds de longueur et s'élève à 250 pieds au-dessus du niveau .de l'eau ; il est soutenu par quatre câbles, de 9 pouces de diamètre. Ces câbles sont formés par 8,000 fils de fer et reliés à quatre tours de 60 pieds de hauteur.
Les grands spectacles de la nature perdent trop à être décrits par des plumes inhabiles ; je ne vous dirai donc que quelques mots sur les chutes du Niagara ; c'est splendide et plus grandiose que ce que l'on peut rêver, quoique, au premierabord,on soit tenté de dire : « Ce n'est que ça I » Mais lorsqu'on se rapproche de la cascade, lorsqu'on l'examine avec attention, on est saisi delà beauté et de la splendeur de ce caprice de la nature I
Figurez-vous une masse d'eau d*un volume si
énorme qu'on estime que le Niagara roule par heure 90 millions de tonnes d'eau. Ce torrent impétueux qui réunit le lac Erié au lac Ontario, se précipite avec un mugissement furieux dans un délicieux lit de verdure, semé d'iles, que les eaux écornent, en leur donnant mille formes fantastiques et bizarres ; des arbres, des rochers sont entraînés par Timpétuosité de Teau, qui est à certains endroits d'un si beau vert, que l'on croirait avoir sous les yeux des émeraudes en fusion, tandis qu'ailleurs elle est d'un blanc neigeux. — Tout à coup le lit de ce torrent se trouve coupé à pic, mais, cet obstacle franchi, l'eau s'élance d'une hauteur de plus de 250 pieds, avec un bruit de roulement de tonnerre, et forme par sa chute, à plus d'un mille à l'entour, une pluie d'eau qui, reluisant au soleil, ressemble à une pluie de diamants.
Lo Niagara sépare le Canada anglais du territoire des États-Unis : une rive est américaine, l'autre anglaise. ^
Par la rive yankee vous avez une descente de 200 pieds pour arriver à la rivière, une espèce de monta-
gne russe vous y mène en deux minutes d'une façon vertigineuse : après être arrivé au bord de l'eau, vous prenez une petite barque qui vous conduit à force de rames en face des chutes, aussi près que le permettent les vagues furieuses qui soulèvent la barque et le courant qui tâche de Tentraîner.Vues d'en bas, les chutes sont encore plus imposantes et elles ont réellement quelque chose d'effrayant. On y est aveuglé par une poussière d'eau et ahuri par un bruit infernal. Enfin vous accostez la rive anglaise, et si vous voulez vous donner le plaisir d'une promenade plus excentrique qu'agréable, vous descendez par un étroit sentier qui vous conduit sous les rochers qui forment des grottes. Là, vous vous promenez, ayant des rochers gigantesques et ébranlés par l'eau au-dessus de vous, et devant vous une nappe d'eau de plusieurs mètres d'épaisseur. Ce petit voyage sous eau et sous roc n'est pas sans danger ; on y est mouillé jusqu'aux os et on risque d'y recevoir quelques nouveaux blocs entraînés dans l'abîme par le poi^s même de Teau, ce qui arrive presque chaque année.
Après les chutes, les rapides vous offrent aussi un
LE FAR-VVEST 59
coup d'oeil très-pittoresque ; dans le court espace d'un quart de mille, l'eau mugissante se soulève en vagues furieuses et vient frapper les rochers en bondissant; le lit de la rivière a 52 pieds de descente.
Goat^Island^ située sur le territoire américain, est une charmante île que les flots mordent et rongent avec colère.
Tous les alentours du Niagara sont ravissants ; la nature a semé dans ce coin de l'Amérique ses beautés les plus sauvages, les plus agrestes et les plus variées, avec une profusion incomparable. La petite ville de Niagara est coquette et bien bâtie ; mais je plains ses habitants, car ce bruit continuel doit leur paraître un peu monotone. Pour mon compte , après trois jours de séjour dans cette ville, j'avais un mal de tète affreux; cette pluie ctcmcllo doit aussi iinir par manquer de chstfme.
Comme dans tous les sites qui reçoivent de nombreux voyageurs, on y trouve différents bibelots qu'on emporte en souvenir : au Niagara, ce sont surtout
les bétes empaillées qui abondent, entre autres le fameux Greesly, petit ours très-féroce et qui est commun dans ces parages.
J'ai éprouvé à Niagara une des grandes joies de mon voyage ; l'anglais est une belle langue, si Ton veut, mais en tout cas peu harmonieuse ; depuis dix jours j'en étais obsédée. Tant qu'on peut parler et entendre quelques mots de sa langue natale, à quelque distance que l'on soit de sa pairie, on ne songe pas trop à Tespace qui vous en sépare, mais dès que cette langue ne résonne plus à vos oreilles, on s'aperçoit de son isolement et la tristesse vous gagne. J'étais dans cette disposition d'esprit, et, assise sur les bords du Niagara, je regardais Teau distraitement en «chantant un air quelconque pour me rappeler cette belle France qu'on regrette toujours quand on n'y est pas, lorsque je vis passer près de moi trois hommes portant la veste de nos paysans et le chapeau à larges bords, trois hommes aux figures avenantes et sympathiques, qui s'arrêtèrent pour m'écouter. Cet auditoire imprévu m'intimida et je cessai mon chant ; alors ils se rap-
prochèrent de moi et Tun d'eux me dit, en très-bon français :
— Madame, nous sommes bien indiscrets, n'est-ce pas, mais on est si heureux d'entendre chanter en français lorsqu'on est depuis quinze jours au milieu de ces coquins de Yankees, qu'il faut bien nous excuser.
— Comment! leur dis-je étonnée, vous êtes Français?
— Je crois bien que nous sommes Français î Nous sommes Canadiens, me répondirent-ils avec orgueil, et vous, madame, êtes-vous aussi du Canada?
— Non, je suis Française de France et charmée de vous rencontrer.
Alors ces bons paysans me tendirent la main tous les trois avec une bonne et franche cordialité, en me disant :
62 A TRAVEUS L AMÉRIQUE
— Soyez la bienvenue en Amérique, et laisseznous espérer que vous ne la quitterez pas sans venir faire une visite à vos compatriotes du Canada. Ah ! vous serez bien reçue chez nous, allez ; dans quelque cabane, dans quelque maison que vous entriez, vous n'aurez qu*à dire : « Je suis Française, » et vous verrez avec quelle joie on vous accueillera... C'est que, voyez-vous, nous l'aimons bien notre belle France, nous ne l'avons certes pas oubliée, et chaque Français est pour nous comme un frère.
Ces bous paysans me disaient cela avec un accent si sincère que vraiment j'en étais émue. Je les priai de s'asseoir près de moi.
— Vous me parlerez du Canada, leur dis-je, et moi je vous parlerai de la France.
Je restai une heure à causer avec eux, et le temps ne me parut pas long. Dans ce bon ancien français de la cour de Louis XIV, ils me donnèrent des détails curieux sur leur pays, et me demande-* rent si notre roi ne reviendrait plus jamais sur
le trône de ses pères et si les révolutions 9e se lasseraient pas de bouleverser sans cesse notre belle pairie?
Plus tard, en visitant fe Canada, j'ai pu m'apercevoir que tous les Canadiens sont légitimistes. Pour eux 89 est une abomination, le progrès et les idées nouvelles sont lettres closes, et ils en sont tous à la France du grand roi.
Mais ils sont restés si bien Français que, quoique nés sur ce sol, soumis depuis lonî(temps à la domination anglaise, et quoiqu'ils se trouvent en contact journalier avec les Yankees, une bonne moitié des indigènes ne sait pas un mot d'anglais ; ils ont une aversion profonde pour l'Anglais et plus encore pour le Yankee ; toutes les fois que je demandais à un Canadien : « Parlez-vous l'anglais? » il me répondait :
« Ah ben oui, que je parle la langue de ces gens-là I pas de danger. »
Une justice à rendre à la domination anglaise.
6i A TRAVERS L'AMERIQUE
c'est qu'elle se fait aussi légère que possible; le gouverneur, tout comme les soldats de la garnison, se conduit avec un tact exquis. Le Canada cependant a un tyran farouche, c'est le clergé... vrai clergé espagnol, intolérant, inquisitorial, rétrograde, ayant la haute main sur tout, s'efforçant d'empêcher que la lumière se fasse dans Tâme de ces braves gens, considérant Tinstruction comme une arme diabolique qui ne sert qu'à perdre le genre humain, dictant des lois du haut de la chaire, annonçant que ceux qui liront tels ou tels journaux, ou qui enverront leurs enfants dans les universités seront excommuniés et damnés dans Tautre monde.
L'année dernière, la troupe française de New-York fit une excursion au Canada et y joua la Belle Hélène; immédiatement Tarchevêque annonça du haut de la chaire que personne ne devait aller voir cette œuvre immonde et infernale, et que tous ceux qui oseraient enfreindre cette défense seraient mal notés.
Il n'y eut pas vingt spectateurs dans la salle, et nos pauvres artistes furent obligés de quitter ce sol in-
hospitalier, gouverné par un clergé digne de celui du moyen âge.
Dès que Vous voyez une belle propriété, vous êtes sûr qu'elle appartient au clergé. Toutes les grandes maisons de rendement, les châteaux, les usines sont dans ses mains. Si les Canadiens sont pauvres, les prêtres en revanche sont fort riches, ce qui prouve que la richesse des uns est la conséquence de la pauvreté des autres, et vice versa.
Pour passer du Canada dans TÉtat de Michigan, on traverse la large rivière de Saint-Clair à Détroit. * Celte rivière qui réunit le lac Ërié au lac Huron est large de plusieurs milles, son courant est très-rapide; établir un pont n'était pas chose facile, mais pour tout ce qui est pratique, les Yankees ont beaucoup d'imagination.
Voici comment ils ont tourné la difficulté, ils ont
mis sur cette rivière un immense bateau à vapeur,
sur lequel ils ont placé des rails de fer, et, lorsque
le train arrive, il glisse sur ces rails, qui s'ajustent
si bien à ceux du chemin de fer, que le voyageur ne s'aperçoit même pas qu'il cesse d'élre sur la terre ferme ; la machine attend toute chauffée, et le steamer transporte en quelques minutes sur Vautre rive locomotive, bagages et voyageurs.
Le Michigan est un des plus jolis États de l'Amérique, un des plus riches en beaux sites. Les lacs Huron Supérieur, Érié, Michigan, Saint-Clair sont de vraies petites mers intérieures, leurs rivages ont une richesse de végétation extraordinaire, et présentent un aspect original et pittoresque. Cet État est immense, le seul lac Supérieur recouvre un espace de 350 milles anglais ; toute la partie du sud de la péninsule que forme cet État est une vaste plaine, un peu monotone peut-être, car aucune montagne, aucune colline ne viennent la couper ; on commence à apercevoir les grandes prairies sans fin ; les arbres deviennent de plus en plus rares.
Pour bien voir le Michigan et pour se faire une idée de cette partie du nouveau monde, il faut navigî^er sur tous les lacs ; alors on aperçoit à chaque
LE FAR-NVEST 67
pas des cascades, des rapides, des rochers taillés par l'eau et ayant des formes fantastiques.
La ville de Détroit est située sur les bords de la rivière du même nom : ce nom d'origine française est dénaturé par les Yankees qui le prononcent à la manière anglaise : Détroit ; la ville est réellement charmante : devant elle s'étalent plusieurs iles , vraies corbeilles de Qeurs encadrées de verdure. Fondée par les Français en 1670, elle était jadis la capitale de TÉtat ; on y admire, ou plutôt on vous y fait admirer le Old State Homey la vieille maison de l'État; mais franchement les édifices américains sont toujours d'un goût douteux ; ils ne font qu'alterneç entre la caserne etle phalanstère ; la pratique a tué la poésie. Le City-Hall^ maison de ville, est une immense construction en briques rouges, ayant une façade de 100 pieds de long, qui ressemble assez à une fabrique ou à une filature.
Lorsqu'on arrive en Amérique, l'aspect de ces constructions, qui sont presque toujours en briques rouges ou en grès de couleur sombre, vous surprend
68 A TRAYERS L'AMÉRIQUE
désagréablement; on trouve cela terne et morne. Mais une fois que Tosil s'y est habitué, on finit par trouver que ces teintes s'harmonisent assez bien avec la verdure qui les encadre ; cela manque cependant de grandiose et d'originalité. Les villes américaines les plus grandes et les plus belles portent toujours le cachet de leur origine : on dirait des maisons de campagne bâties les unes auprès des autres. Détroit a 45,000 âmes; sa rivale Dansing^ la capitale du Michigan, n'en a que 3,000 ; en définitive, ce qui manque à cet État, ce sont surtout les habitants.
Pour se faire une idée exacte de l'immensité de ce nouveau monde, il faut le traverser dans toute sa largeur ; on voit des terres sans fin dans lesquelles les hommes du mondé entier trouveraient à se placer et à se nourrir, des terres qui ne demandent que des bras pour les cultiver, terres vierges et fertiles qui se donnent et ne se vendent pa». On se demande si la Providence, en guidant Christophe Colomb vers ce vaste continent, n'a pas prévu le jour où le vieux monde s'écroulerait dans un abîme de misère, et s'il n'était pas dans ses secrets des-
seins de préparer cette terre de refuge pour les Iiommes de bonne volonté.
La nature y est grandiose, tout esl taillé avec une ampleur sans égale, et il faudrait une génération de géants pour peupler ce monde si différent de celui que nous habitons. Cette nature forte et vigoureuse supporterait des villes colossales dont les escaliers, comme dit Victor Hugo :
Devaient monter jusqu'au zénith.
Les misérables masures de bois des émigrants font un contraste déplaisant avec la splendeur du paysage : elles ressemblent à des fourmilières; avoir les hommes rabougris qui y demeurent, on dirait des nains égarés dans les champs. Les vrais maîtres* du pays sont de grands buffles, fiers et sauvages, qui ne marchent que par troupeaux de cinq à six cents.
L'étendue du continent américain ne peut être appréciée qu'en traversant les États-Unis d'un Océan à l'autre ; huit ou dix États se succèdent sans interrup-
70 A TRAVERS I/AMÉRIQUK
tion, tous trois fois plus grands que la France. Les rivières ont toutes 2 ou 3 milles de large, elles roulent des flots impétueux, et si l'on veut leur comparer la Seine ou la Loire, on arrive à la différence qui existe entre un ruisseau boueux et un fleuve.
La plus grande ville du Far-West^ celle qui est destinée à un avenir commercial des plus importants, c'est Chicago. Les chercheurs de rapides fortunes devraient tous s'y donner rendez-vous. En 1830, cette ville n'existait pas encore ; il n'y avait sur l'emplacement qu'elle occupe aujourd'hui qu'un petit poste militaire, destiné à tenir les Indiens en respect, et, un Yankee aventureux qui, comprenant qu'un jour une ville s'établirait au bord du lac de Michigan, au milieu de ces vastes plaines arrosées parle Mississipi, était venu s'emparer d'une grande quantité de terrain ; cette heureuse inspiration lui a valu soixante millions de dollars.
Aujourd'hui Chicago compte 360,000 habitants ; huit chemins de fer rayonnent autour de cette cité et y apportent les grains récoltés dans les plaines
qui Tealourent. Ulllinois, pays plat et monotone, est d'une prodigieuse fertilité. Chicago est le plus iniportant marché de grains du monde entier. '— II y a là un élévateur de blé dont les habitants sont très-fiers et, de fait, il parait qu*il est seul de son espèce. — Je n'ai pu m'empécher d'admiorer ses proportions colossales et l'ingéniosité de son système. Cet élévateur se trouve entre la voie ferrée et la rivière ; d'un côté, les bateaux attendent leur chargement, de l'autre, les wagons stationnent remplis de blé ; une immense pelle mécanique s'en va puiser le grain dan^les voitures et le jette à une vanneuse mécanique dans laquelle une seconde pelle va le chercher pour le rejeter dans une machine qui le pèse ; là, enfin, une troisième pelle va le prendre pour le déposer sur le bateau. J'ai vu, en moins d'une heure, vingt wagons déchargés ainsi et trois hommes suffisaient pour faire mouvoir cette machine. — Celte économie de bras est énorme dans un pays où la main-d'œuvre se paye jusqu'à vingt-cinq francs par jour I
Près du lac, les Yankees ont encore fait un très-
beau travail. L'eau se trouvant troublée et impure sur le rivage, on a creusé un tunnel de 2 milles de longueur, à Texlrémilé duquel on a établi un grand puits qui reçoit Peau claire et limpide ; une pompe ' à vapeur fait monter cette eau à la hauteur de 100 pieds dans une tour d'où elle est distribuée dans toute la ville. Chicago a de larges rues, 'de grands hôtels: Frémont'House peut rivahser avec le Grand Hôtel de Paris ; il y a même de superbes constructions en marbre, et, faisant contraste avec elles, d'affreuses petites masures en bois d'un aspect fort misérable.
Lorsque je suis revenue du Far-West^ une dame de New-York me disait :
— Avez-vous vu Chicago? quelle drôle de ville ! il faut monter trente marches pour arriver aux maisons!
— Monter ! m'écriai-je, c'est descendre que vous voulez dire sans doute?
— Mais pas du tout ; à Chicago toutes les maisons
sont sur pilotis, de loin on les prendrait pour un troupeau d'autruches juchées sur leurs hautes pattes.
— Ah! par exemple, c'est trop fort; je' vous assure que vous avez rêvé ; vos pilotis, votre troupeau d'autruches vous sont apparus en cauchemar. Je viens de visiter Chicago, et j'ai trouvé les rues exhaussées de 3 mètres au moins au-dessus du niveau des maisons ; les voitures passent à la hauteur des premiers étages, et atteignent quelquefois jusqu'aux seconds, d'où j*ai vu entrer de plain pied en voiture.
Mon amie yankee se mit à rire, en me disant : « Pour le coup c'est bien vous qui avez vu Chicago en rêve, car vous m'en parlez comme d'une ville fantastique. »
J'étais Irès-inlriguée de ce désaccord entre nous, et me demandais comment il se faisait que la dame yankee avait vu Chicago d'en bas, tandis que moi, je l'avais vu d'en haut. Par quel effet d'optique étions-nous arrivées à une appréciation si différente ?
Un habitant de Chicago me donna c mot de celte énigme. En bâtissant la ville, on s'aperçut qu'on était sur un marais, avec des terrains mouvants ; dessécher aurait fait perdre beaucoup de temps, et comme le tinte ismoneyj on a construit sur pilotis. Les premiers habitants se sont résignés à barboter dans ces mares à canard ; puis, petit à petit, ils se sont décidés à exhausser leurs rues; seulement, dans la prévision de ce qui arrivera sans aucun doute, ils les ont exhaussées de 6 mètres au-dessus du niveau des maisons. Dans six ans ils espèrent que rues et maisons se trouveront au même niveau. AU right. Mais pour le moment ils sont condamnés à vivre dans des caves.
L'origine du nom de Chicago manque de poésie. Les soldats du poste qui se trouvait là cultivaient force ail et oignons dans leurs petits jardins ; les Indiens qui venaient leur rendre visite , en sentant les émanations de ces plantes, s'écriaient^ en se bouchant le nez : Chicago! Chicago! ce qui signifie en langue indienne : Cela sent très mauvais.
La grimace des naturels en respirant cette odeur amusait beaucoup les Yankees, et ils ont donné ce nom à leur ville.
Du reste, aujourd'hui on pourrait encore dire Chicago^ en entrant dans cette ville, car elle est d'une propreté douteuse.
Si vous «voulez avoir l'idée de la société qu'on y rencontre, figurez-vous quelles sont les personnes qui ont pu quitter leur patrie pour venir planter leurs tentes dans ces marécages ; ce ne sont certes ni de bons et honnêtes bourgeois, ni des ouvriers laborieux gagnant suffisamment leur vie, pour donner du pain à leurs enfants. Les grands seigneurs ruinés n'y ont pas afflué non plus, car pour gagner de l'argent dans ces déserts, il faut être fort et robuste, avoir des mains qui ne craignent pas le travail, et connaître un métier. C'est donc la lie de la population du monde entier qui a formé le noyau des premiers colons, auxquels sont venus se rallier petit à petit les déclassés de toutes les catégories, et quelques exilés non politiques. Les Allemands y sont
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en majorité, et ils se distinguent par un air rêveur et mélancolique qui ne les empêche pas de gagner beaucoup d'argent. Ils arrivent dans ces sales trains d*émigrants, pauvres et déguenillés, avec un mouchoir ou un petit sac de toile sur le dos, contenant tout leur bagage; les uns apportent une trousse de serrurier, les autres quelques outils de menuiserie, d'autres enfin Tauge et la truelle du maçon, et se mettent courageusement à l'œuvre. Tout ce monde cosmopolite fraternise ensemble, et l'association s'est faite par la communauté des intérêts. C'est ainsi que la ville s'est bâtie, que le commerce et rindustrie se sont créés et ont grandi dans des proportions formidables. Aujourd'hui, plus de trois cent mille hommes, tous frères à Torigine, tous appartenant au même rang social, tous aussi vulgaires les uns que les autres, se trouvent solidement établis sur un marécage qu'ils ont transformé en une ville immense, appelée aux plus hautes destinées. Cependant Tinégalité des faveurs de la fortune les a bien yite divisés en plusieurs classes. Chicago a maintenant son aristocratie, ses salons, ses dandys, ses lions, ses princes de la
finance ; les moins habiles sont restés dans la vile multitude.
. Cette aristocratie est tant soit peu burlesque, mais pour manquer de quartiers de noblesse, elle ne manque pas de morgue ! Figurez-vous des hommes communs et vulgaires avec leurs pieds plats, leurs maius larges et calleuses, leur démarche de paysans endimanchés, et l'aplomb que donne la possession de dix ou douze millions de dollars, et vous aurez une idée exacte de ce qu'on appelle la société de Chicago! Comme je l'ai dit déjà, il ne faut pas croire que les grands sentiments égalitaires soient connus et mis en pratique dans cette grande république des États-Unis ; tout au contraire, la distinction entre les classes est peut-être plus marquée que partout ailleurs, et Taristocratie, quoique très-intolérante, est pourtant tolérée généralement. Ceux qui n'en font pas partie ojit pour elle un sentiment de déférence presque exagéré ; ils se plaisent à la rehausser et ne lui témoignent aucun sentiment d'envie ou d'hostilité. La raison en est très-simple. Le savetier, le tonnelier, le plus petit marchand, savent très-bien que le jour
OÙ la fortune leur sourira, où, grâce à une spéculation quelconque, ils entreront en possession de quelques bons petits millions de dollars, ils seront admis sur-le-champ dans le giron de cette noblesse basée sur la fortune; par conséquent, chacun d'eux cherche très-sagement à grandir le piédestal sur lequel il peut s'élever un jour. Ce sentiment pratique et rationnel, après tout, fait que chacun contribue à soutenir les différences qui existent entre les classes, et à bien établir les lignes de démarcation. Dites au plus pauvre diable qui n'a pas le sou et qui est fort maltraité par les riches, qu'il est ridicule que des hommes qui ont été peut-être aussi pauvres que lui, et qui ne sont pas plus intelligents, le traitent ainsi du haut de leur grandeur, par la seule raison qu'ils sont arrivés à la fortune ; qu'il est absurde qu'il y ait une aristocratie dans une république peuplée de gens qui sont presque tous de la même origine, et cet homme deviendra furieux ; il prendra chaudement la défense de cette noblesse d'aventure par la seule raison qu'il espère en faire partie un jour.
Ainsi j'étais un jour dans un magasin de New- York, je causais avec la marchande, une femme charmante assez distinguée et ayant une certaine instruction; arrive une femme vulgaire d'allures, avec une toilette de mauvais goût, surchargée de diamants, de bijoux, de dentelles, à faire croire qu'elle sortait d'une châsse; cette femme descend de voiture, entre dans le magasin, la tête haute, le front superbe, — on aurait dit une portière s'essayant au rôle de reine, — elle fait sa commande d'une voix brève et impérative et regagne fièrement son équipage. La dame de magasin, tout humble et empressée, lui fait une belle révérence en fermant sa portière, à quoi l'autre ne daigne même pas répondre par le plus petit salut.
— Quelle est donc cette altière grande dame? demandai-je à la marchande.
— C'est, me répondit- elle, notre ancienne voisine ; elle vendait de la volaille et de la charcuterie. Pendant la guerre, son mari ayant obtenu la fourniture de Tarmée, a gagné des millions, et à présent ils ont
équipage, comme vous Tavezvu^ et une belle maison à Fiih avenue,
-^ Comment se fait-il alors, qu'ayant été votre voisine et marchande comme vous, elle vous traite avec ce superbe dédain, et ne daigne même pas vous reconnaître et vous saluer? n'éprouvez-vous pas le désir de la remettre à sa place, en lui rappelant son ancienne profession?
— Mais non, me répondit ingénument ma jeune marchande ; je suis même très-contente de voir les grands airs qu'elle se donne, car je me dis que du jour où mon mari aura gagné assez d'argent, nous quitterons Broadway^ nous prendrons maison à Fith avenue^ et je pourrai faire comme elle, c'est-àdire arriver dans un bel équipage, entrer lièrement chez mes anciennes collègues, et lent parler comme elle me parle ; — elle est arrivée à la fortune avant moi, il est donc tout naturel qu'elle jouisse avant moi de ses avantages.
Vous le voyez, le Yankee a le sens pratique. 11
honore l'aristocratie pour être honoré lorsqu'il en fera partie. — Chacun son tour. — On voit à Chicago des exemples de fortunes si rapides et si colossales, que cela rappelle les contes des Mille et une nuits; seulement les fées du nouveau monde n'ont pas la puissance de transformer les millionnaires en véritables grands seigneurs... ^
Grattez le Russe, dit-on, vous trouvez leCosaquel eh bien, grattez le Yankee et vous retrouvez le paysan!
Il y a sept ans de cela, un convoi d'émigrants amena à Chicago un jeune Allemand, ouvrier menuisier de son état ; il était grand, beau garçon, à peine âgé de dix-huit ans , avec des yeux qui semblaient toujours fixés vers le ciel bleu du sentiment, et un bagage des plus légers. — Ce jeune homme, huitième fils de pauvres parents auxquels le pain noir manquait souvent, avait du s'expatrier pour alléger les charges de sa famille.
Arrivé à Chicago, il trouva un autre Allemand établi dans cette ville depuis une dizaine d'années, avec sa
femme et deux enfants, et qui avait fait sa fortune en confectionnant les grands chariots recouverts de toile blanche dont se servent les émigrants pour traverser le désert, à la recherche d'un coin de terre. Ces chariots remplacent les maisons dans la première année ; on y entasse de mauvais matelas, des couver* tures, quelques vieilles «défroqués, un fourneau de ménage et tout ce qu'on possède : lorsque les affaires s'améliorent, Témigrant passe du chariot à la bicoque en bois, de la bicoque à la ferme construite en pierre et ainsi de suite jusqu'à la maison de campagne et au palais de marbre.
A construire ces chariots, T Allemand fit une rapide fortune, car l'émigration se portait en masse vers le Colorado j YBlinois et le Jowa. Au bout d'une année il avait déjà un vaste atelier de construction.
Le jeune Allemand nouvellement arrivé alla offrir ses services à son compatriote, qui le reçut fort bien ; et, ayant trouvé en lui un excellent ouvrier, il l'associa bientôt à son commerce; — quelques années après, il lui donna sa fille en mariage avec plusieurs millions
de dollars en dot. Aujourd'hui, Tex-ouvrier constructeur de chariots est devenu un des grands seigneurs de la ville I
Seulement, comme avec de l'argent on n'acquiert pas le ton et les manières du monde, cet heureux parvenu est passablement ridicule dans le rôle qu^il se croit obligé de jouer. Son opinion sur Paris vous donnera une idée de ce gentleman improvisé.
— Do you know Paris ?
~ I do.
— How do you like that city?
— Not too much.
— Why?
^- Not enough business in Paris.
— I prefer London beautiful city^ London for business.
Traduction :
— Connaissez-vous Paris?
— Oui.
Comment trouvez-vous cette ville?
Le gentleman, avec un petit air dédaigneux :
— Elle ne me plaît pas beaucoup...
— Pourquoi?
— Parce qu'elle n'est pas assez commerçante.
Londres, à la bonne heure! voilà une belle ville, tout le monde y est affairé, occupé toute la journée.
— Mais monsieur, lui dis-je un peu dépitée, si nous avons moins de commerce à Paris qu'à Londres, en revanche nous avons le monopole du goût, des beaux monuments du passé, des musées remplis
d'œuvres artistiques. Paris sera toujours la capitale des arts et des lettres.
— Bah! me répondit-il, à quoi sert tout cela? les artistes sont des propres à rien, se débattant contre la misère. Les monuments sont des inutilités, qui ne peuvent être admirées que par ceux qui ont Tesprit léger, et qui manquent de logique et de sens pratique.
J'avoue que j'aurais voulu renvoyer ce gentleman à ses chariots, et je lui tournai le dos assez peu poliment.
J'ai vu à Chicago un autre enrichi, qui peut faire le pendant de cet Allemand.
Il y a quelques années de cela, trois aventuriers échappés de prison vinrent chercher refuge dans le Far-West. Comme les bras y manquent, tout homme qui se présente pour travailler est le bienvenu et on ne lui demande rien de son passé, puisqu'il ne s'agit que de le louer au mois ou à la journée,
Ces trois aventuriers allaient donc de ferme en ferme, et trouvaient partout du travail.
Or, comme les journées sont payées jusqu'à 25 francs avec la nourriture en plus, ces hommes arrivèrent bientôt à amasser un petit pécule, avec lequel ils eurent Tidée d'acheter une faucheuse mécanique. Cette faucheuse leur servit à couper les grandes herbes des prairies vierges dont ils faisaient du foin qu'ils livraient aux fermiers.
Soudain le pacifie railroad fut commencé, et l'on vit arriver dans ce désert vingt mille ouvriers et dix mille chevaux. — Les propriétaires de la faucheuse mécanique vendirent leur foin à la nouvelle administration et firent de si bonnes affaires, que bientôt le nombre des faucheuses décupla, et qu'il fallut prendre des aides pour arriver à la production . — Une fois le chemin de fer établi, le foin trouva un vaste débouché dans toutes les villes du Far-West^ et^ aujourd'hui, l'un de ces trois aventuriers se trouve à Chicago à la tête, dit-on, d'une fortune de cinq millions de dollars I Mais il continue son corn-
merçe, ce qui probablement le rend moins ridicule.
L'Allemand est, de tous les peuples, celui qui s'assimile le mieux au pays qu'il habite : rien ne l'effraye. Il va et vient d'une contrée à l'autre et ne considère comme sa vraie patrie que celle où il arrive à faire une grande fortune. Au bout de deux ou trois ans, les émigrants allemands en Amérique deviennent Américains, ne conservent qu'un vague souvenir de leur pays, et ne songent plus qu'à leur patrie adoptive ; — ils ont la précieuse faculté de se faire de suite aux idées et aux usages des pays qu'ils habitent, et de s'id entifier avec eux ; — aussi , est-ce l'élément allemand aux États-Unis, qui domine .tous les autres, qui arrive le plus vite à la fortune et aux honneurs.
Si vous dites à un Allemand, naturalisé depuis dix
ans : a Vous êtes Allemand x> il vous répond avec dépit : « Non, je suis Américain I »
Le Français, tout au contraire, aime la mère patrie avec fanatisme; pour lui, hors la France rien n'est
possible, et lors même qu'il prospère, il se considère comme en exil. D'un caractère franc mais gouailleur, porté à la critique, il est impitoyable pour tout ce qui n'est pas français, et il arrive à exciter contre lui le dépit et la jalousie. De même que l'huile ne se mélange pas avec l'eau, il ne s'assimile jamais avec les indigènes. Le Français reste. Français de génération en génération. — 11 ne considère la vie à Tétranger que comme un passage, comme un moyen de rentrer chez lui pour jouir de la fortune acquise ailleurs. — Au point de vue du patriotisme, ces sentiments sont très-louables, mais au point de vue pratique, ils ont un mauvais résultat; notre colonie en Amérique, à de rares exceptions près, ne s'enrichit pas.
Certes, l'Amérique est un vaste champ à exploi- . ter : avec sa terre vierge et féconde, son commerce si étjBudu, son industrie accessible à toutes les capacités, il y a là encore de grandes positions à oc- J ' I cuper ; mais, pour y réussir, il faut être né paysan ou . * simple ouvrier. Les bourgeois d Europe, les grands seigneurs décavés, les artistes : que ceux-là se gardent bien d'aller v chercher fortune, car ils mour-
raient de faim, une fois leurs ressources épuisées.
L'émigration a atteint le chiffre fabuleux d'un demi-million d'hommes dans les années 1867 et 1868; dans le seul port de New- York, il en e§t arrivé, en 1867, deux cent quarante mille ; les autres sont allés directement dans le Canada^ à Philadelphie et à la Nouvelle-Orléans. L'Irlandais se porte en masse dans le Canada.
Les économistes yankees estiment la valeur moyenne de Fêtre humain, cinquante mille francs ; cela fait deux milliards et demi de capital vivant que l'étranger est venu ajouter en deux ans à la richesse des États-Unis. •
De plus, chaque émigrant apporte, en moyenne, une somme de quatre cents francs, soit cent millions par an.
La moitié de cette émigration est allemande : un quart se compose d'Irlandais, T autre est formé par les Hollandais, les Suédois, Norwégiens, Suisses et
Français. Il y a dix ans, une forte colonie hollandaise est venue s'établir dans le Michigan et l'I/Zinois, ils étaient au nombre de sept à huit mille hommes : d'autres les ont rejoints plus tard, et aujourd'hui leur colonie est très-florissante.
Les Czechs, les Hollandais, les Suédois, les Norwégiens, les Allemands, arrivent généralement avec des sommes d'argent assez considérables, ce qui les aide à faire rapidement d'excellentes affaires ; les Irlandais, au contraire, arrivent le plus souvent dénués de tout, ce qui les force à accepter la première position venue, et les fait souvent végéter .assez longtemps dans la misère.
L'émigration française est la moins nombreuse ; même les Français canadiens qui sont pauvres, et vivent sous un climat glacial, ne veulent pas quitter leur seconde patrie pour sortir de la misère, car ils ne peuvent renoncer à l'élément français si cher à leur cœur.
Cependant, il y a quelques années de cela, à la
suite d'une espèce de schisme religieux qui s'était formé au Canada, sept ou huit mille Canadiens, conduits par leurs prêtres dissidents, arrivèrent dans rÉtat de VUlinois^ et s'établirent sur les bords du hc Kankakee ; c*est un site si admirable, la terre y est d'une fertilité tellement surprenante , que leur petite colonie prospéra bientôt.
Je l'ai dit plus haut, les Canadiens sont restés les Français de Louis XIV; chez eux ils ont encore Tindiyisibilité des propriétés seigneuriales, l'ainé seul hérite de la fortune ; la colonie de Xïllinois a aboli cet usage.
J'ai traversé le pays qu'ils habitent, ils ont de jolis petits villages, bâtis sur le modèle français; on y retrouve nos maisons de fermiers; c'est gai, propre , comme au bon temps où la province existait encore. Ils se réunissent le dimanche et ils dansent joyeusement au son du fifre et du tambourin ; ils ont aussi leurs mâts de cocagne, leurs jeux de boules, et l'on retrouve chez eux cette bonne et franche gaieté, qui délasse agréablement
de la roideur austère et tant soit peu hypocrite du Yankee.
Le village yankee est lugubre le dimanche, on ne voit que des gens qui marmottent leur Bible; les mères enlèvent les joujoux à leurs enfants et elles les forcent à rester immobiles sur leurs chaises; ces pauvres bébés ont un air malheureux à fendre le cœur. Le Yankee exagère encore plus que l'Anglais l'austérité du dimanche. . . jugez ce que cela doit être !
Un jour, à New-York, un journal constatait qu'un haut fonctionnaire s'était sauvé en emportant Targent de ses administrés ; a il est parti, disait le journal, vendredi dernier, et il est arrivé aujourd'hui à Chicago. » Le fonctionnaire en fuite lut cet article, à ce qu'il parait, et s'indigna si fort qu'il écrivit immédiatement une lettre au rédacteur pour protester contre cette calomnie. Croyez-vous qu'il protesta contre le vol? Pas du tout ; il disait tout bonnement au réducteur : « Votre article est calomnieux et fait pour porter atteinte à ma réputation, car en prétendant
LE ÇAR-WEST 93
que je suis parti vendredi et arrivé lundi a Chicago, vous avez voulu insinuer que j'avais voyagé le dimanche. Eh bien, c'est faux ; je suis incapable do me conduire de la sorte. Ce n'est que mardi soir quo je suis arrivé à Chicago, par la bonne raison quo jo me suis arrêté dimanche à Niagara, afin de sanctifier ce saint jour... Je vous somme donc de rectifler le fait ! !
« Quanta Tautre partie de votre lettre... concernant les millions que vous dites que j*ai emportés, c'est un détail que je suis loin de nier (textuel). » Et tout le monde trouva fort naturel que ce voleur eût repoussé l'accusation d'être capable de voyager un dimanche. Aux États-Unis, les voleurs mémo (rendons-leur cette justice) ne volent pas le dimanche I il est vrai qu'ils s'en dédommagent le lundi I
Je recommande aux Français égarés dans le Far- West de ne pas oublier de faire une petite visite à la colonie des bords du Kankakee. Reconnaissants de l'hospitalité généreuse que les États-Unis leur ont offerte, ces colons, au moment de la guerre du Nord
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et du Sud, ont pris parti pour le Nord, et en véritables Français qu'ils sont, ils se sont battus comme des lions. Mais il faut dire aussi que cette colonie est composée des rares républicains du Canada, et de tous ceux qui marchent avec les idées nouvelles : un journal français y a été fondé, il s'appelle le Courrier de rOuest.
Le gouvernement de Washington offre à tous les émigrants qui vont dans le Far-West des terres gratis : on choisit le lot qui convient, on l'entoure d'une petite barrière formée avec quelques morceaux de bois plantés dans le sol, on construit une petite cabane, et cela suffit pour prendre possession du sol. — Après cinq années de séjour il vous appartient légalement ; l'État vous donne un titre de propriété. Mais ce métier de défricheur est dur, les premiers pionniers sont obligés de travailler la carabine à la main, pour se défendre contre les attaques des Indiens, et souvent ils sont scalpés par eux. — Aussi les émigrants qui arrivent se portent plus volontiers vers les lieux habités, le désert les effraye ; ils préfèrent, s'ils ont de l'argent, acheter des terres déjà
cultivées que d'avoir les terrains vierges pour rien. Ceux qui sont sans ressources se placent dans les villes ou dans les fermes, et y travaillent pour arriver à avoir de quoi acheter une petite propriété. Le métier de défricheur est fait par des Américains intrépides, qui vont par bandes cultiver ces terrains : ils construisent des bicoques, fondent des villages, puis ils vendent cela aux émigrants aisés et s'en vont plus loin défricher de nouveaux terrains.
L'Allemand surtout tient à trouver son champ tout fait et à ne pas vivre isolé ; il a besoin d'un centre et de certaines ressources sociales que le désert ne peut offrir.
Bientôt il y aura beaucoup plus d'Allemands en Amérique qu'en Allemagne ; ainsi , après Berlin, Vienne et Dresde^ la plus grande cité allemande est un des quartiers de New-York, le quartier allemand) qui compté 17*5,000 âmes.
Dans le towa^ Vlllinois^ le Wisconsiiij l'acre de terre se paye de 5 à 50 dollars. On a beaucoup de
peine à persuader aux arrivants qu'il est préférable pour eux d'en obtenir pour rien dans le Kansas^ le Nebraska et le Colorado . Ces trois États font pourtant de grands efforts pour attirer chez eux l'émigration. Ils envoient des agents jusqu'en Allemagne pour donner des renseignements sur les avantages qu'ils peuvent offrir. — Souvent ces achats de terrains se font par association. Les Allemands surtout se forment en société, réunissent leur petit pécule, et achètent de grands lots de terrain pour lesquels ils traitent avec les agents envoyés en Allemagne. — Après cela on se fournit en commun de tout ce qui est nécessaire à l'exploitation, et on opère en grand.
Ceux qui ont le moyen de le faire commandent des maisons à Chicago. — H y a dans cette ville des ateliers de construction immenses ; vous télégraphiez, — maison, tant de pièces, tant d'étages, tel prix, — huit jours après on vous l'expédie, si vous voulez même qu'elle vous précède, vous indiquez le lieu où l'on doit aller la poser. — Il y en a depuis deux mille jusqu'à vingt mille francs.
Ces maisons, construites sur des roues, sont du reste très-portatives. Souvent vous rencontrez, au milieu du chemin, une maison traînée par six chevaux ou par des bœufs ; les locataires ne prennent pas la peine de déménager, on voit les femmes aux fenêtres éplucher leur salade, laver leur linge, et la maison roule tranquillement... Si cette facilité de transporter son nid d'un lieu à un autre a un avantage, cela a aussi ses inconvénients. — Dans ces contrées où les voleurs abondent, on est à peu près certain, si l'on va en voyage, de ne plus retrouver son logis en revenant. Ainsi, l'autre année, un homme du Far- West s^msislle dans une jolie petite maison qu'il paye cinq mille dollars, il la meuble avec confort, puis un jour, obligé d'aller à Omaha pour affaires, il n'ose pas laisser sa femme et ses enfants tout seuls, dans la crainte d'une attaque des Indiens ; il emmène donc tout le monde, en fermant bien les portes. — Le parcours à faire en voiture pour arriver à la station du chemin de fer est assez long. A son retour d'Omahaj il arrive la nuit à cette station : là, il attelle la voiture qu'il avait laissée dans le village, et il dit à sa femme :
— Partons, il fait un beau clair de lune ; dans trois heures nous serons à la maison, mieux vaut passer ces trois heures en voiture que de donner inutilement notre argent à Taubergiste. On part : le chemin est connu, d'abord une ligne droite, puis un coude à gauche, et puis un petit bois auquel touche la maison. On arrive : le petit bois est bien là, mais pas de trace de la maison... Il se frotte les yeux, il cherche, il regarde, rien. Alors il dit à sa femme :
— C'est drôle, mais je ne vois plus notre ferme... A quoi la femme répond en riant :
• — Tu as dû fe tromper de chemin ; n'allons pas errer comme ça toute la nuit, retournons plutôt à Kerr^ demain avec le jour tu verras que notre maison ne s*est pas envolée. Le mari obéit, mais ne cesse de se retourner en disant :
— C'est drôle tout de même qu'on puisse se tromper ainsi par un beau clair de lune.
Le bonhomme avait raison : il ne s'était point trompé, mais sa maison avait disparu. Des voleurs l'avaient fait rouler vers d'autres contrées. Le moyen de la retrouver I d'abord toutes ces maisons se ressemblent plus ou moins, et puis est-ce possible de parcourir ces immenses étendues de terrain à la recherche d'un voleur, dans un pays où il n'y a ni juge^ ni policemen?
Du reste, à New-York même on a volé une maison. Un monsieur, qui avait, dans le haut du Broadway ^ plusieurs maisons de rapport, et quatre chalets dans un enclos, voulut un jour louer à un ouvrier, qui le lui demandait, un de ces chalets qui était sans locataires depuis trois mois. Après être convenu du prix, le monsieur envoya son homme d'affaires
avec l'ouvrier pour lui livrer la maisonnette
Deux heures après, ces deux hommes rentrent effarés.
— Monsieur, lui dit l'homme d'affaires, la maison n'y est plus.
— Comment ! la maison n'y est plus? que veut dire cela?
— Je vous jure que c'est la vérité, je n'ai plus trouvé que trois chalets, le quatrième a disparu.
Le Yankee crut que son intendant était devenu fou. Il se rendit lui-même sur les lieux : quel fut son étonnement de voir que bien réellement la maison avait disparu! Les locataires des autres maisons, consultés à ce sujet, dirent que, trois semaines auparavant, quatre hommes étaient venus, qu'ils ne connaissaient pas, qu'ils avaient démonté la maison et l'avaient emportée à l'aide de quatre bons chevaux. Ils prétendaient qu'ils venaient de la part du propriétaire avec Tordre d'enlever cette maison pour la transporter dans une autre de ses campagnes, à Washington-Heigth.
Cet homme n'a jamais plus retrouvé son chalet I
Les États du Sud, dévastés et dépeuplés par la guerre meurtrière qu'ils ont eu à supporter, cherchent à
LE FAR-WEST iOl
attirer des émigrants chez eux, mais Tespèce d'anarchie qui y règne effirayë les plus courageux, et jusqu'à présent les émigrants préfèrent les Ëtats du Nord. Et pourtant, dans le Sud, s'il y a lutte entre le républicain défenseur du nègre et le démocrate esclavagiste, il y a cependant des lois et des magistrats honorables, tandis que dans tous les États nouveaux, comme le Colorado par exemple, en fait de lois, il n'y a que la loi de Lynch en vigueur. La justice y est personnelle; l'homme surpris en flagrant délit de vol est pendu sans autre forme de procès. On se bat pour une insulte, et la victoire est au plus fort.
Il faut qu'un État ait quatre-vingt mille habitants pour que le Congrès le reconnaisse comme faisant partie de la Confédération, et lui envoie une garnison, des juges et des policemen ; tout État en dehors de la Confédération est un eldorado pour les voleurs et les assassins : ils se trouvent là comme le poisson dans l'eau, et pratiquent à leur aise. En revanche, les honnêtes gens y sont très-malheureux et n'y ont aucune sécurité : c'est pourquoi les nouveaux États font tout ce qu'ils peuvent pour attirer chez eux les émigrants.
Les Etats non peuplés ont aussi beaucoup à souffrir des attaques indiennes. Dans ce moment-ci, le Colorado envoie des agents dans tous les pays, à la recherche de colons. — Cet État, situé à l'ouest du Kansas, n*aété organisé qu'en 1861 : il comprend un espace de 106^475 milles carrés, et est formé en partie de l'ancien territoire du Kansas^ d'une portion du territoire du Nebrasha, d'une autre portion du Nouveau- Mexique et d'une partie du territoire de YUtah.
Les premiers colons en ont pris possession en 1861, et en 1865 il comptait déjà cinquante mille habitants; aujourd'hui il en compte quatre-vingt-dix mille. Aussi espère-tron que le Congrès le reconnaîtra cette année.
Beaucoup d'aventuriers se sont portés sur ce point un peu négligé par les agriculteurs ; For et l'argent ont été l'attrait principal. Le Colorado, au point de vue minéralogique, est d'une richesse inconcevable. Les mines d'or et d'argent y abondent. La capitale de cet Êta* a pris son nom d'une riche mine d'or, découverte par un explorateur courageux ; elle se nomme
Golden City^ et est bâtie aux pieds d'une chaîne des Montagnes-Rocheuses .
Le charbon de terre s'y trouve aussi en grande c[uantité : des hommes qui n'ont eu que la peine de marquer le tracé du terrain dont ils sont devenus les propriétaires, se sont trouvés possesseurs de ce riche minerai et ils réalisent de belles fortunes.
Toute la terre du Colorado renferme des richesses incalculables ; pourtant l'émigration hésite à s'y porter, et cela à cause des Indiens qui se trouvent dans ces parages. On évalue leur nombre à quinze mille, et l'on sait que ces naturels du pays manquent complètement de civilisation et de procédés. — Ils ont une passion bien dangereuse pour les chevelures européennes, et font de fréquentes incursions sur les territoires qu'on leur enlève. Les colons sont forcés de se former en corps d'armée, pour aller leur donner la chasse, et ont souvent maille à partir avec eux.
Pendant que j'étais à Golden City y les Indiens se
m A TRAVERS L'AMÉRIQUE
sont avancés jusqu'aux portes de la ville, et ont dévasté plusieurs maisons.
L'Élat du Colorado possède cinq petites villes : d'abord Golden Citijy la capitale, qui ne compte qu'un millier d'habitants ; puis Benver^ qui est peut-être la ville la plus importante. Elle est bâtie à quelques milles seulement des Montagnes-Rocheuses, non loin de la rivière de la Plata ; une grande animation y règne : on voit que tous ses habitants ont une soif insatiable de l'or, et ils se livrent à des spéculations avQC une activité fiévreuse. Il y a là des banquiers, des ingénieurs, des chercheurs d'argent, des mineurs, et, ce qui est plus étonnant, c'est de trouver dans une ville qui âate à peine de sept ans, tout lo confort possible. Les magasins sont richement approvisionnés ; seulement vous payez cent francs ce qui coûte vingt francs ailleurs. 11 y a deux grands hôtels, mais si la cuisine est en général mauvaise aux États- Unis, dans le Far-West elle est détestable : la propreté y est inconnue. Toutes les villes de ce pays sont éclairées au pétrole... or cette huile, même épurée, exhale une odeur nauséabonde ; vous la sentez
une heure avant d'arriver, par le fait des émanations terribles qui viennent vous saisir à la gorge. Denver possède aussi deux journaux, une belle école gratuite et deux églises. Empire City est bâtie sur le nord de Clear Creek^ dans la partie la plus riche en produits minéralogiques ; mais sa population ne dépasse pas un millier de mineurs.
11 y a ensuite Central City^ Nevada City et Blak- Hawk^ qui sont situées dans les montagnes mêmes ; ce sont des ramassis de cabanes, bâties près des mines en exploitation.
Le Colorado a aussi sa station d'été pour la highlife; c'est un établissement de bains installé dans les Rocheuses, près d'une source sulfureuse. Lorsqu'on arrive dans ces parages déserts, après avoir traversé des contrées mornes et désolées, on reste tout ébahi en apercevant une coquette petite maison, où il y a même un certain luxe ; on y trouve un piano, dont le son ; répercuté par les échos de la montagne, a quelque chose de lugubre et de grotesque à la fois;
les bains sont bien construits, avec de grands bassins pour nager.
Le site sauvage qui entoure cet établissement lui donne un certain charme ; les Parisiens désœuvrés et amateurs du nouveau et du bizarre devraient aller y passer. leur saison d'été.
Mais le Parisien est peu voyageur de sa nature, et il a tellement Thorreur du déplacement, que, pour excuser probablement sa paresse, il se plait à doubler et à tripler les distances ; c'est ainsi qu'un de nos plus éminents orateurs, que je ne veux pas nommer, s'avisa de dire dernièrement du haut de la tribune législative qu'il y avait trois mille lieues marines à parcourir pour arriver du Havre à New-York. Le mot marines était même souligné pour faire bien comprendre à ses auditeurs que la lieue marine est plus grande que l'autre... A quoi M. Rouher, quoiqu'il différât d'opinion avec l'orateur, répondit affirmativement en répétant qu'en effet trois mille lieues nous séparent du nouveau monde I Cette légère erreur de deux mille cent lieues sur trois mille, a fait, disons-
le en passant, le bonheur de certains Américains de ma connaissance, qui sont peut-être moins instruits que nous sur le Consulat et l'Empire, mais qui n admettent pas l'inexactitude des chiffres.
Pour en revenir aux Montagnes-Rocheuses, je dis que non-seulement aucun Français n'ira passer sa saison d'été aux bains du Colorado^ mais, ce qui est pire, aucun de nos pauvres ouvriers, qui ont tant de peine à gagner du pain en France, ne se décidera à aller chercher en Amérique l'aisance et la richesse, et cela par la simple raison ^que lorsque nos hautes classes savent si peu la géographie, le peuple naturellement en sait encore moins, et grâce à cette ignorance, il préfère cultiver, en France, un petit lopin de terre, qui lui donne à peine de quoi vivre, que d'aller chercher fortune dans un pays qu'il ne connaît pas. Quant aux ouvriers des grandes villes, M. Haussmann est pour eux une mine qu'ils croient inépuisable*
Ces malheureux cependant trouveraient dans le nouveau monde de la terre à profusion, du tra-
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vail rémunéré largement, et de l'aisance au bout. Mais, hélas! ils ne connaissent ce continent que de nom, et il leur fait peur comme une terre d'exil.
Il serait à désirer que, dans nos grands centres manufacturiers tels que Lyon, Paris et autres, où la misère se fait le plus sentir, quelques hommes éclairés et philanthropes s'associassent pour faire des conférences gratuites auxquelles le peuple serait convié. N'y aurait-il pas un but vraiment humanitaire à initier des gens ignorants aux avantages qu'ils pourraient trouver dans un pays où le travail mène aux plus hautes positions? serait-ce immoral de leur faire comprendre que les enfants, qui sont ici pour eux une si dure charge, seraient aux Etats-Unis une bénédiction et une source de richesse? Quelle serait leur stupéfaction si on leur disait que, dans ce nouveau monde, aux idées nouvelles, aux institutions vraiment libérales, chaque homme fort, intelligent et laborieux, peut arriver à tout, à la fortune, même aux honneurs, et, dans la carrière politique, à la présidence I
Il est vrai qu'il faudrait à côlé de ces conférences ouvrir des cours gratuits d*anglais et leur enseigner cette langue ; mais quel mal y aurait-il, si les heures ordinairement passées au cabaret étaient occupées par cette étude? Que des hommes probes, dévoués, pratiques, se mettent à la tête d'une grande émigration française, sans aucun but de spéculation, mais par pure philanthropie, et je suis sûre que tous ces nouveaux États, le Colorado entre autres, feraient un excellent accueil à ces nouveaux arrivants. Ils leur offriraient des terres à cultiver et pour bâtir des villes, le succès serait complet. Mais comme le Français ne sait pas s'assimiler à la race anglaise, cesémigrants fonderaient une colonie pour eux et y vivraient à leur guise. Le Far-Wesl aurait ainsi, à côté de ses colonies irlandaise et hollandaise, une colonie française.
On i)Ourrait même à la rigueur s'établir dans le voisinage de la colonie canadienne, et là les Français seraient sûrs d'être reçus avec une grande cordialité par nos compatriotes du Nouveau-Monde. Ce premier pas fait, tous ceux qui arrivc^raient a la fortune ou
110 A TRAVERS L'AMÉUlUUE
au bien-être écriraient à leurs parents en Europe et les encourageraient a aller les rejoindre... Le tropplein de là France s'en irait ainsi en Amérique, et on se ferait petit à petit à cette idée. Je crois, qu'avec ce débouché ouvert aux affamés et aux deshérites de la fortune, le nombre des voleurs diminuerait promptement : car, il faut bien en convenir, pour un homme qui vole par mauvais instinct, il y en a cent qui sont poussés à ce crime par la misère...
Toutes les fois que j'ai parcouru un de ces nouveaux États, — dont j'admirais la prospérité croissante, — je n'ai pu m'empécher de songera ce grand nombre de pauvres familles françaises qui végètent dans la misère, et qui trouveraient là facilement l'abondance et le bonheur. Alors je me suis sentie prise du regret de n'être qu'une faible femme, n'ayant ni l'autorité ni l'éloquence nécessaires pour aller, de ville en ville, apprendre aux déshérités de la fortune qu'il est un pays où elle pourrait leur sourire.
En voyant les jolis petils villages créés par les
LE FAR-WEST ill
Français du Canada dans Vlllinois^ j'aimais à me représenter en imagination la colonie à laquelle je rêvais. Mais, hélas ! tout est impossible aux femmes, — surtout dans un pays comme la France, — où on ne leur reconnaît que le droit de mal faire. Je dois donc me borner à souhaiter qu'un homme charitable, ami de rhumanité, se mette à la tête de cette entreprise : qu'il y donne tout son cœur et son intelligence, quil la dirige sagement, qu'il sacrifie même, s'il le faut, ses propres intérêts, et je crois qu'en faisant cette bonne œuvre, il rendra un service signalé à la société; car il diminuera les clients ordinaires des cours d'assises et de la police correctionnelle.
Avec cent mille francs, et en s'entendant avec le gouvernement des Etats-Unis, on pourrait emmener cinquante mille personnes en l'Amérique , leur donner à chacun un lot de terre et l'outillage nécessaire et les enrichir en dix ans... Ne serait-ce pas là une glorieuse campagne, et n'y aurait-il pas quelque mérite à rendre heureux et honnêtes cinquante mille pauvres, conduits le plus souvent au
crime par cette arme terrible de Satan , le besoin II
Si l'élément yankee et le climat rigoureux du nord effrayaient trop les Français, on pourrait choisir le sud pour établir leur colonie ; là le climat est beau, sain, même en hiver; les froids sont modérés, les terres sont fertiles et à bas prix.
Il y a à New-York un établissement pour lequel il faut adresser de justes éloges au gouvernement do Washington; cet établissement très-important, d'une utilité réellement incontestable, est fondé dans le but de recevoir les émigrants qui arrivent aux États- Unis. Dans le temps, ces malheureux, dontquelquesuns ne parlaient même pas la langue anglaise, se trouvaient, au moment de leur débarquement, dans un affreux embarras : ils ne savaient où se loger et où se nourrir, et étaient ordinairement exploités par des chevaliers d'industrie qui les dévalisaient de leurs modestes ressources.
D'un autre côté, les gouvernements de l'Allema-
gnc et d'Angleterre trouvaient assez commode de vider leurs prisons et leurs asiles dans le Nouveau- Monde... ils ramassaient tous les voleurs et les mendiants, les embarquaient sur des navires aux frais de rÉtiït, et les envoyaient en Amérique pour s'en débarrasser. Là, ces pauvres diables se trouvant sans le sou, pour la plupart vieux et incapables de travailler, ne savaient où donner de la tète.
Pour remédier à tous ces inconvénients, le gouvernement de l'État de New- York a nommé, en i 846, une commission d'émigration, composée dMiommes probes, distingués, et parfaitement honorables. Ces places sont toutes honorifiques.
Celte commission procède ainsi :
Elle prélève sur chaque émigrant un impôt d'un dollar, ce qui donne déjà un revenu annuel de trois à quatre cent mille dollars ; avec cette somme, la commission entretient un grand dépôt à Casile Garderie dans la ville de New-York ; tous les émigrants sont dirigés sur ce dépôt à peine débarqués; ils y
trouvent un restaurant à très-bas prix, des lits presque pour rien, et toutes les informations désirables. Les agents leur délivrent des billets de chemin de fer à prix réduits, — pour la somme de trois dollars, seize francs, — avec lesquels ils peuvent aller partout, quelle que soit la distance ; ces mêmes agents prennent soin de leurs bagages, les accompagnent au chemin de fer qui doit les transporter, et s'occupent d'eux avec la plus grande bienveillance. Généralement ils trouvent dans cet établissement des agents de différents États qui leur expliquent la nature du sol, les ressources du pays où ils veulent aller, et chacun choisit la partie de l'Amérique qui peut le mieux convenir à ses aptitudes.
Pour ceux qui arrivent absolument sans ressources, les membres de la commission s'occupent à leur trouver du travail; s'ils sont malades, on les fait entrer dans un des hôpitaux que la commission a lait construire dans Tîlede Ward's Island Cette île est la propriété de ladite commission. J'ai visité ces hôpitaux, ils sont bien aérés, bien propres et admirablement tenus ; ces malheureux n'ont vraiment pas
le droit de s'en plaindre ; tous les frais de ces hôpitaux sont couverts par le dollar d^impôt que paye chaque émigrant à son arrivée. Le nombre des malades et des pauvres gens incapables de gagner leur vie est à peu près de douze mille par an.
Il a été constaté, dans le dernier recensement général fait aux États-Unis, que, sur les 31 millions et demi d'âmes dont se composait la population totale à cette époque, il fallait compter quatre millions de gens nés en pays étrangers.
L'émigration m'a fait faire, je m'en aperçois, une longue digression, et je suis bien loin de mon itinéraire de Chicago à Salt-Lake ; mais si en voyage le chemin de l'école a du charme, lorsqu'on écrit on trouve aussi un certain plaisir à se laisser aller au courant de ses idées; faire un cadre, s'y tenir rigoureusement, se renfermer dans un programme, je trouve cela insupportable, et — je l'avoue humblement — ma pensée est trop capricieuse pour savoir accepter ce tr^m.
Les critiques pourront me le reprocher, ils appelleront cela du décousu ! Mais le lecteur sera, je Tespère, plus indulgent, et il comprendra qu'on ne peut faire un livre qui plaise à tout le monde.
Généralement on se préoccupe beaucoup trop, à mon avis, de l'appréciation des critiques. J'ai une parfaite considération pour ces messieurs,' — quelquesuns d'entre eux ont un talent réel, — d'autres cherchent àen avoir, ou n'en ont que l'illusion! Lorsqu'ils veulent bien avoir quelque indulgence pour mes ouvrages, j'en suis enchantée... mais lorsque je leur déplais, je m'en console aisément. Je me souviens qu'un écrivain, — qui s'est porté à la députation, et qu'on appelait alors un drôle d'écrivain, après avoir fait une critique de mes ouvrages, qui frisait rinjure et fut trouvée d'un mauvais goût complet, pour s'excuser de la chose devant la police correctionnelle, qui voulut connaître ses motifs, — avoua qu'il n'avait pas lu le livre qu'il incriminait. On avait déposé sur sa table des livres immoraux à côté du mien, le même jour et à la même heure, et il s'était dit : puisque tous ces livres sont là ensemble,
livrons-les tous à la vindicte de Topinion publique. Que dire d'un autour critique de cette force?... Mais, je Fàvoue, j'ai le plus profond respect du lecteur ; tromper sa confiance, même involontairement, est un péché irrémissible; car celui qui achète mon livre me fait Thonneur de croire que je puis l'intéresser ou que je puis lui apprendre quelque chose sur un pays qu'il ne connaît pas, ou au moins lui faire passer une heure agréable... Eh bien, si mon livre est ennuyeux, je trompe sa confiance, et c'est lui seul qui a le droit de m'en vouloir. C'est donc à mes lecteurs que j'adresse cette petite explication, car c'est d'eux seuls que je me soucie. Je viens de parcourir un pays qui m'a vivement impressionnée, j'écris la relation de ce voyage ; malgré moi, mon esprit se reporte vers cette contrée, et ma plume trace à l'aventure ce que j'ai vu, à mesure que je le revois dans ma pensée. Faire un plan nuirait à la fidélité de mes souvenirs.
En écrivant une relation de voyage, il faut, avant tout, être exact... Eh bien, cette qualité, je me flatte de l'avoir ; un critique a dit de moi que j'élais
loin de me tourmenter l'imagination, que je me contentais de faire delà photographie... J'accepte cela comme un éloge, et j'ajoute que j'agis ainsi de parti pris... Les déceptions sont toujours pénibles. Lorsqu'après avoir lu les descriptions les plus féeriques surTOrient, vous y arrivez prédisposé à la poésie, vous vous heurtez sans cesse contre la j^s triste réalité. Vous vous dites, malgré vous : — Ces diables de poëtesl ... ils voient tout en beau I Votre déception vous contrarie, et vous jetez le livre dans un coin, oubliant même peut-être le plaisir que vous avez trouvé à le lire. Tandis que, si vous visitez un pays inconnu qu'un auteur vous a décrit d'une manière véridique, au risque d'être accusé de faire de la photographie, vous vous dites : C'est ça, c'est bien ça!... Et cet auteur devient votre ami et votre conseiller.
• Ai-je tort ou raison?... Faut-il embellir les pays qu'on voit, ou les décrire tels qu'ils sont? C'est à vous, lecteur, de répondre.
En voulant expliquer ma première digression, je m'aperçois que j'en ai fait une seconde... C'est sou-
vcnl ainsi, hélas ! que, en voulant pallier une première faute, on en commet une seconde... Je ne sais même pas si je n'en commettrai pas une troisième, car j'éprouve le besoin, lecteurs, de vous faire une confidence. Je vais user du pronom personnel je^ soyez donc indulgents. Je connais les inconvénients de ce mode de narration. Aussi, rendez-moi la justice que je n'en abuse pas ; je sais qu'il vous est parfaitement indifférent de connaître mes faits et gestes, de savoir la réception qui m'a été faite dans tel ou tel endroit, les dangers que j'ai courus, et que vous préférez à cela des renseignements exacts, des appréciations de bonne foi. 11 faut être un homme illustre pour user du privilège d'occuper le monde de sa personne ; or, je ne suis ni homme, ni illustre... mais pour une fois, par hasard, que j'userai du pronom personnel pour un fait qui me concerne, vous ne m'en voudrez pas. Chaque fois qu'on m*a fait l'honneur de s'oc* cuper de moi^ personne ne m'a reproché de prendre un style trop familier^ de ne pas travailler ma phrase^ de laisser courir ma plume au gré de ma fantaisie. Je n'ai pas la prétention d'avoir un slyle très*académiquG ; je reconnais que la critique est dôs plUs mé-
rilées, mais comme j'ai l'habitude de dire ce que je pense, j'écris de même sans me soucier de ma phrase et de l'effet qu'elle produira... Si je voulais, si j'y travaillais beaucoup, arriverais-je à un stjle correct, élevé, élégant? je Tignore ; je crois cependant qu'avec beaucoup de patience, on peut tout ce qu'on veut. Il s'agit donc de bien vouloir... mais je ne veux pas... et cela pour deux raisons :
La première, c'est que j'adore écrire tout naturellement ce que j'ai vu, ce que je pense, et causer avec le lecteur, en ami ; écrire sans prétention, au courant de ma plume, en donnant un corps à ma pensée, telle qu'elle se présente, a pour moi un charme irrésistible dont je ne puis me défendre, et que je ne puis me résigner à changer contre le métier ennuyeux de ciseleur de phrases.
La seconde, c'est que j'aime à travailler dans un but qui peutm'être profitable. Or, à quoi se réduit le profit d'une femme écrivain?
Un homme, s'il arrive, à force d'études, de soins et de travail, à une certaine notoriété, recherche tout de suite à satisfaire son ambition : si son ouvrage est bon, il se verra loué, exalté par celte francmaçonnerie d^auteurs qui n'admet dans son sein que ceux dont elle peut tirer parti; il se bercera, ne fût-ce que dans un avenir lointain, de l'espoir d'arriver à un de ces fauteuils de l'Académie, dans lequel il pourra dormir du sommeil des satisfaits ; les portes de l'Institut s'ouvriront devant lui, et si ses rêves sont orgueilleux, il verra scintiller un bout de ruban à sa boutonnière, un grand cordon à son cou ou une belle plaque sur sa poitrine : tout travail a donc pour l'homme sa récompense... mais pour la femme rien n'est réservé... D'abord, au lieu d'encouragements, elle ne rencontre que des esprits railleurs, toujours prêts à nier son aptitude et à diminuer son mérite quel qu'il soit... Ce droit de donner un corps et une àmc à sa pensée, on le lui conteste ; elle est forcée de le dérober, à ses risques et périls bien entendu... Les confrères affectent de ne pas la prendre au sérieux, et fût-elle même, comme George Sand, un des premiers écrivains de la France, elle
122 A TUAVERS L'AMÉRIQUE
n'aurait devant elle aucune ambition à réaliser, aucun espoir de récompense dignement gagnée, et justement acquise I!.. Non, elle est femme... cette condition suffit aux hommes pour annuler Técrivain... pour elle, point d'Académie, point d'Institut I
Et pourtant, lorsqu'on décore un homme dont la vie privée est douteuse, on dit : « Ce n'est pas l'homme que nous honorons, c'est l'écrivain. » Le crime d'être femme serait irrémissible.
Un jour, je rencontrai dans un salon un auteur bien connu pour le laisser-aller de son syle ; il vous dit, par exemple : a Monsieur un tel (mon héros), se promenait dans son jardin, les mains croisées derrière le dos et lisant son journal... » et une page plus loin : a II tenait delà main droite, sa bougie, de la main gauche, son revolver, et de l'autre sa canne. *. » Cet auteur, qui est décoré probablement pour avoir inventé l'homme à trois bras , m'entendant plaider la cause de l'égalité qui devrait exister entre la femme et l'homme, aussi bien devant les honneurs et les récompenses^ que devant les pénalités et les
condamnations... s'avança vers moi et me dit d'un petit air goguenard : « Est-ce que vous auriez la prétention de demander la croix pour les femmes ? » et, disant cela, il jetait un coup d'œil satisfait sur son ruban rouge.
' Je ne pus m'empêcher de lui répondre : «0 mon Dieu, non, car je crois que madame George Sand ne voudrait pas porter la même décoration que vous ! »
Conclusion : écrire sans se préoccuper de son style est» très-amusant ; faire un volume en quinze jours est un vrai plaisir.
Travailler sa phrase, la refaire deux fois, se relire, est fort ennuyeux.
Tant que nous ne serons pas admises à l'Académie, il est inutile de travailler pour elle.
Et sur ce, je retourne à Chicago, ou plutôt je quitte cette ville, car, comme je veux continuer à vous
raconter mon voyage vers les Montagnes-Rocheuses, je prends le grand chemin de fer du North-West^ qui me fait traverser d'un bout à Tautre l'Illinois.
Cet Étal n'est qu'une vaste prairie sans fin. J'avais lu des descriptions charmantes de ces prairies vierges dont l'herbe a un mètre de hauteur, et qui ressemblent, soi-disant, à un tapis turc aux couleurs vives et bigarrées... Eh bien, franchement, j*ai trouvé cela très-monotone, même lorsque les herbes sont en feu... Cette mer de flammes ne vaut pas un incendie dans une ville, avec ces gerbes d'étincelles, ces nuages de fumée que nous connaissons tous. •
S'aventurer dans ces prairies est fort imprudent, car elles sont parsemées de trous profonds qui sont traîtreusement masqués par des plantes; hommes et chevaux y disparaissent facilement ; il y a aussi des terrains mouvants, où Ton s'enfonce sans pouvoir se dégager ; une force invisible semble vous attirer sou- Gain et vous aspirer avec volupté.
Un jour que j*aperçus huit à dix de ces petits ca-
nards, gros comme de petits pigeons, au plumage vert et rosé reluisaht au soleil, qui abondent dans ces parages, je m approchai tout doucement, mon revolver à la main, pour les tuer (car c'est unmels délicieux) : tout à coup, le terrain manqua sous mes pieds, et je n^e sentis enfoncer dans une marc liquide qui m'enveloppait de toute part : déjà mes genoux disparaissaient dans un limon chaud et gras ; à chaque mouvement que je faisais, ma situation empirait... Je fus glacée d'épouvante, sans voix pour appeler au secours, et sans force pour échapper à ce danger; j'étais entraînée dans un gouffre, avec le sentiment de ne pouvoir plus lutter. Enfin on m'aperçut, et l'on comprit ma lamentable situation : n'ayant pas de cordes, on déracina un jeune arbre, qu'on me tendit... Les gens qui venaient à mon secours osaient à peine avancer, de peur d'être pris eux-mêmes par ces terrains mouvants. Cependant, après beaucoup d'efforls, ces braves gens me retirèrent saine et sauve : il était grand temps, car j'étais déjà ensevelie jusqu'à la ceinture !
'Moi, qui n'ai jamais connu la peur devant aucun
danger, je conviens avair éprouvé en cette circonstance un sentiment d^angoissc indescriptible... Ce linceul de boue liquide , qui vous étreint, vous attire et vous enveloppe, a quelque chose d'infernal... qui semble provenir d'un autre monde ; je n'ai plus été tentée, je vous le jure, de faire la chasse aux canards de Y Illinois ! !
Après riUinois, on arrive dans le lowa, que le chemin de fer coupe dans toute sa largeur. Cet Etat est plus grand à lui seul que toute la France; nous avons mis quarante-deux heures à le traverser en faisant 40 milles à Theure. A en croire les cartes géographiques, il possède déjà une quantité de villes dont les noms s'étalent complaisamment : mais ces villes ne sont en réalité que des villages, ramassis misérables de cabanes de bois. lowOrCity^ la capitale, compte à peine quelques milliers d'âmes ; elle possède cependant un assez beau monument en marbre, l'Université, appelée biriVs eye marbre^ yeux d^oiseaux en marbre; en effet, ce marbre, que Ton trouve en grande quantité dans ces parages, est parsemé de petits points noirs qui
ressemblent assez aux yeux ronds et brillants d*un oiseau.
Cette ville est bâtie au bord de la rivière du lowa ; c'est la première qu*ou réneontrc en sortant de riUinois, et elle n*est distante de Chicago que de 182 milles.
Darlington est le premier qui se soit aventuré dans rÉtat de lowa^ occupé alors par des Indiens peaux-rouges, fort peu civilisés. Il y vint en voyage d'exploration en 1835 et fit un rapport sur la beauté de ce pays. Les colons s'y portèrent en masse, et, dès 1846, il a été constitué en État séparé.
En souvenir du voyage de ce courageux explorateur, on a donné son nom à une ville, qui a commencé par être la capitale du pays : aujourd'hui même, quoique détrônée par lowa, elle est beaucoup plus peuplée que sa rivale, et mieux située, puisqu'elle se trouve sur le Mississipi, à 250 milles seulement de Saint-Louis. Coquettement iâtic sur un des nombreux caps que forme ce fleuve, elle est en-
tourée d'un jardin de verdure, et possède quelques belles constructions.
Darlington compte à peu près 8,000 âmes ; après celte dernière illle, vient Davenpont^ bâtie aussi sur le Mississipi, aux pieds des rapides, du côté opposé à Bock'Island. — Le collège de Davenpont jouit d'une grande réputation.
Tout rÉtat du lotva fait Teffet d'un océan houleux ; c'est ce qu*on appelle en anglais une prairie Ondulée. On s'y trouve en plein territoire indien ; aussi, le paysage commence à y prendre un cachet d'originalité et de sauvagerie qui n'est pas sans attrait. Sur tout le parcours de la voie ferrée sont échelonnés, à chaque station, des postes militaires, composés de quinze hommes, d'un caporal et d'un officier.
Ces militaires ont construit de petits forts en terre, qui se relient aux stations par un souterrain. Chaque posie est alternativement en vedette, et, lorsqu'il voit venir les Indiens, il se réfugie dans le
LE FVR-WEST 129
fort, OÙ il se défend bravement. Un fil télégraphique réunit tous ces forts, qui communiquent entre eux toutes les deux heures. Lorsqu'un poste reste muel, les autres comprennent que les Indiens l'ont attaqué, et ils se portent à son secours... Il parait que ces sauvages ont compris a quoi servait ce léger fil de fer, car ils ont la malice de le couper toutes les fois qu'ils peuvent s'en approcher. Les convois sont escortés par un détachement de soldats, et dans les wagons il y a un vrai arsenal ; du reste, tous les voyageurs qui s'aventurent dans ces parages ont avec eux une carabine, souvent deux, et, de plus, deux ou trois petits excellents revolvers en poche ; à la taille, ils portent une ceinture à laquelle est suspendu un large coutelas yankee. On charge, on décharge les fusils et les revolvers pendant les quelques minutes d'arrêt qu'on fait aux stations, et l'on s'amuse à tirer à la cible : plus souvent même, dans les trains de marchandises, on lire par les fenêtres contre les troupeaux de cerfs, de daims, d'antilopes, qui, par compagnies de cinq à six cents, viennent passer tout près de la voie ferrée.
Les antilopes semblent vouloir se faire un jeu de lutter de vitesse avec les locomotives ; elles se rangent en ordre de bataille, avec un général en tète, et courent avec une telle rapidité que, pendant cinq ou six minutes, elles parviennent à suivre le train. Le bruit de la locomotive les effraye si peu qu elles gardent quelquefois une dislance de trois ou quatre cents pas tout au plus des rails, et, avec un peu d'adresse et beaucoup de bonheur, on peut les atteindre en tirant dans le tas; c'est ce qui m'est arrrivé un jour : en voyant tomber l'antilope j'ai poussé un cri de joie. Le conducteur étant occupé à faire payer les places, je le priai d'arrêter et de retourner en arrière. — « Je veux retrouver mon antilope, » m'écriai-je. Tous les voyageurs, les femmes surtout, appuyèrent ma demande; et le conducteur fit reculer le train à toute vitesse, pour aller chercher la pauvre bêle. Il me la rapporta triomphalement et me complimenta sur mon adresse. Une fois Tantilope hissée sur le train, le chauffeur rajouta du charbon pour rattraper les quelques minutes perdues, et tout le monde fut content. 11 est vrai qu'il n'y avait pas de Français sur le train, sans quoi, en amateur forcené du règlement, il
aurait sans doule bondi d'indignation — en assistant à cet arrêt non réglementaire... Comment expliquer cet amour du règlement poussé jusqu'à la monomanie chez le peuple français II II se croit le plus spirituel du monde, et il ne s'aperçoit pas que cette soumission aveugle à la consigne laisse le champ libre à toutes les tyrannies. — Quelquefois même elle a son côté burlesque. — Jtrgez-en vous-mêmes.
Ilya peu de temps de cela, je revenais de Maisons- Laffite avec un de nos plus grands romanciers, qui se trouvait très»souffrant ; son secrétaire le soutenait par le bras, et cherchait deux places pour rester à côté de lui. Mais, comme toutes les voitures étaient au complet et comme il ne restait plus que quelques places isolées, nous avisâmes le compartiment des dames, où il n'y avait personne, ce qui arrive pres^ que toujours^ et nous y montâmes tous les trois. A la vue de ce méfait, un employé accourt ets*écrie brutalement : « Descendez, messieurs, c'est le compartiment des dames II ! » « Mais j — dit doucement et poliment le grand écrivain, — je suis souffrant, j'ai besoin d'avoir mon secrétaire; dans aucune voiture il
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n'y a deux places libres... laissez-moi ici avec madame que je connais. Je sais que cette voiture est pour les dames, mais comme il n'y a plus d'arrêt jusqu'à Paris, cela ne peut vous faire d'embarras. »
Que croyez-vous que fit l'employé ? Il donna ordre à Dumas père de descendre... J'étais là, et indignée de la stupidité de l'employé subalterne, je m'adressai au chef de gare... « Monsieur, lui dis-je, il n'y a de dame que moi, et je vous prie de laisser M. Dumas dans cette voiture ; vous voyez comme il est souffrant. » Le chef de gare renouvela Tordre de descendre... et le train partit.
Sont-ce des hommes ou des machines, ceux qui se tiennent à leur consigne avec si peu d'intelligence?
Sur les chemins de fer américains, pas d'arbitraire inutile, et pourtant quel ordre et quel contrôle sérieux 1 Tout le monde paye sa place et va oii bon lui eemble, et, si Ton ne veut s'arrêter au guichet, on paye sa place en voiture. « Oui, — diront les Français, — c'est bon pour les Anglais et les Yankees, mais les
Français sont de grands enfants qu'il faut toujours diriger.»
C'est la phrase sacramentelle et qu'on me répète invariablement, lorsque je me permets de critiquer cette manie exagérée de tout règlement.
Eh bien, non; je crbis que le Français se trompe et se calomnie à plaisir, et il n'est pas plus enfant que le Yankee ou T Anglais, mais il est plus routinier; on Ta habitué à ne pas marcher seul, et il aime ses lisières. S'il s'essayait seulement, il verrait bien qu'il pourrait se passer, le plus souvent, de l'intervention providentielle des sergents de ville et des employés.
Un Français, qui verrait les armes qu'on emporte en chemin de fer en Amérique, s'écrierait, j'en suis sûre : « Mais c'est insensé ! que d'accidents il va y avoir! »
Eh bien, non ; il n'y en a pas, et cela tient à ce que même l'enfant yankee est habitué aux armes; il sait les charger et s'en servir; il connaît les dangers
loi A TRAVERS L'AMÉRIQIE
qu^ellcs présenlcnt, et il s'en garde... L'habitude des armes est une chose pratique et très-nécessaire.
Lorsque la guerre de la sécession éclata en Amérique, il y avait tout au plus 20,000 hommes en fait d'armée permanente; mais le peuple se leva en masse, et tous ces hommes qui venaient de quitter leurs charrues, leurs bêches, ou leurs ciseaux de tailleurs, devinrent d'excellents soldats ; ceux-mêmes qu'on improvisa généraux se tirèrent assez bien d'affaire.
Tous les hommes aux États-Unis connaissent admirablement le maniement des armes, Fart de Tat* taque et de la défense ; l'odeur de la poudre ne les incommode pas.
Vous le savez aussi bien que moi, sans armée permanente, TAmériquc a pu soutenir une guerre longue et meurtrière ; car elle a trouvé dans chaque citoyen un soldat. Aujourd'hui, les États-Unis n'ont plus que vingt à vingt-cinq mille hommes sous les armes, en comptant les dix mille soldats qui font la guerre contre les Indiens.
Eli bien, que demain l'Europe se ligue contre le Nouveau-Monde; dans un mois, moins que cela, ils auront sous les armes quinze cent mille hommes, braves et aguerris.
Et voici pourquoi il n'y a pas un enfant de douze ans en Amérique qui ne sache, je le répète, minier les armes... Le Yankee pour se protéger compte d'abord sur lui-même : la police ne vient qu'après. "
Il a si souvent à défendre sa vie les armes à la main, que la détonation des coups de revolver est une musique à laquelle son oreille est accoutumée. Sa carabine, son revolver, son coutelas, voilà ses meilleurs amis, ceux qu'il charge du soin de sa sécurité... Tous les pionniers, tous ceux qui sont venus chercher fortune dans ce vaste continent, et qui ont peuplé le lowa^ YlUinok^ le Michigan^ le Nébraska^ le Colorado^ et tant d'autres, ceux même qui y voyagent seulement, ont sans cesse à lutter contre les Indiens. Les pionniers — qui ont eu à conquérir le territoire — ne s'y maintiennent que les armes à la main. Dans les villes, où il n'y a ni police ni tribu-
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naux et où il y a lin las de vauriens, il laul veiller soi-même à sa propre sûreté. L'enfant et la femme du fermier savent au besoin bravement se défendre : une femme tuera, sans hésiter, l'homme qui osera Tinsultcr ou la voler. Chaque Yankee étant un soldat, Tentretien d'une armée permanente devient inuttle ; et cette institution ruineuse, qui a encore pour résultat de diviser le peuple en deux partis, n'a plus de raison d*être.
Franchement, quel est le but des armées permanentes? On arme en France parce qu'on arme en Prusse ; ce que voyant, l\Angleterre, la Russie, l'Autriche et l'Italie arment aussi. Mais croit-on que si les Prussiens entraient en France, l'armée permanente serait seule à combattre? Non, tout ce qui est valide courrait à la frontière pour repousser l'ennemi. — Il en serait de même des Russes et des Anglais. — Alors, à quoi bon ruiner le pays par ces armements formidables? Non, qu'on l'avoue donc une fois 1 1 l'armée permanente n'est pas faite que contre l'étranger : c'est un imtrumentum regni dont se sert tout gouvernement pour maintenir son pouvoir.
Le Français est essentiellement brave et se bat d'instinct; mais, en général, il ne connaît pas le maniement des armes, et, s'il sait se faire tuer, il ne sait pas se défendre. Tout ce qui n'a pas été soldat est d'une ignorance rare du métier ; il suffit de voir la tournure des conscrits ! I Je me souviens qu'à Marseille, un régiment de conscrits fut envoyé en 48 contre les barricades de la place Castellane ; ils se tirèrent des coups de fusil entre eux, en croyant tirer contre le peuple !
Le Yankee, au contraire, est capable dès l'âge de quinze ans d'aller au feu ! Il est vrai que, dans une république, le gouvernement ne voit pas un ennemi dans chaque citoyen.
Ce qui contribue aussi à rendre impossible l'entretien de grandes armées permanentes aux États- Unis, c'est le sens pratique du pays et l'absence du militarisme. Du moment où fut terminée la grande guerre de la sécession, tous les hommes qui, par leur courage ellcur intelligence, avaient conquis des grades et des honneurs, les colonels, les généraux,
les commandants de corps séparés n ont pas hésité un instant, la patrie n'ayant plus besoin d'eux, à retourner à leurs travaux, et se sont bien gardés de demander au gouvernement des pensions de retraite, des places et des sinécures; servir son pays et le défendre contre Tenncmi leur sembla une chose si naturelle que, leur tâche une fois accomplie, ils trouvèrent tout simple de reprendre leurs affaires sans réclamer rien de personne. — Voilà une chose qu'on ne saurait pas faire en France : un Français, ayant été général, voudrait rester général toutesa vie et tirer de sa position tous les bénéfices qu'elle comporte. Ceci me rappelle une petite anecdote qui confirme ce que j'avance...
Un Français, qui venait d'arriver dans la petite ville de Niagara, dit au maître de l'hôtel où il était descendu de lui envoyer chercher un bon cordonnier.
Le lendemain, il était encore à sa toilette, lorsqu'on hii annonça qu'un général demandait à le voir.
— Faites entrer au salon, dit le Français en ter-
minant à la hâte sa toilette, et il songeait en luimême à ce qui pouvait lui valoir l'honneur de celte visite...
« Le général un tel, sedisait-il,mais c'est un brave; j'ai lu jadis dans les journaux qu'à la tète d'un simple peloton, il a défendu contre les Sudistes un convoi de soldats allant en chemin de fer ; les Sudistes voulaient enlever les rails, il les a tenus en échec et le convoi a pu passer. La moitié de ses hommes est restée sur le champ de bataille et lui-même a été dangereusement blessé. C'est un vaillant soldat, un grand général, et je suis vraiment heureux et flatté de faire sa connaissance.». C'est dans cette disposition d'esprit qu'il se rend au salon, où il trouve établi dans un siège, un homme grand, fort, à l'allure vulgaire, à la^ mise simple et négligée. — Il s'avance vers lui, en lui tendant la main : — « Croyez, général, que votre visite est un grand honneur pour moi, et que je suis bien heureux de faire votre connaissance... » Là dessus, il se meta lui parler guerre et batailles. Le général cause un instant, puis, sortant de sa poche sa mesure, son crayon et san carnet, il dit
au Français : — « Donnez-moi votre pied, je suis un peu pressé aujourd'hui ; j*aideux ouvriers qui m'ont quitté, cela retarde mon travail, et je suis forcé de faire tout par moi-même. »
Le Français resta interdit... ne pouvant admettre qu'un général aussi célèbre fût redevenu un simple cordonnier! 11 ne put s'empêcher de lui dire : « Eh quoi, vous avez servi glorieusement votre pays et gagné le grade de général, et l'on ne vous donne même pas une pension qui vous mette à Tabri du besoin? » Le Yankee le regarda d'un air étonné : — « Une pension...et pourquoi?... j'ai servi mon pays, parce que c'était mon devoir, mais ce n'est pas une raison pour que je*nc fasse nourrir comme un mendiant... je n'ai pas d'autre position que mon état qui me rend, bon an mal an, di\ mille dollars... Croyez-vous que je sois humilié d'être cordonnier, ^pnrce que j'ai commandé des soldais pendant la guerre? Certes non. Comprenez bien que chez nous un simple ouvrier, capable d'être au besoin un bon général, doit être plus lier qu'un gént'ral qui serait incapable de gagner sa vie, une fois que son pays n'a nlus besoin de lui ! » Croyez-vous que ce cordonnier
i\c Niagara ne soit pas dans le vrai? mais il faudra du temps encore pour faire comprendre aux Français une idée tellement coniraire à toutes leurs traditions.
Le métier des armes n'est pas cependant aussi négligé aux États-Unis qu'on pourrait le croire, à en jugerparle chiffre de Tarmée permanente. Plusieurs écoles militaires, celle de West-Point particulièrement, ont une réputation bien méritée et ont formé un corps d'officiers qui se sont distingués aussi bien dans le Sud que dans le Nord. — Tous ces officiers parlent français, car, à West-Point surtout, on leur enseigne la stratégie dans des livres français, mais la carrière militaire y est une carrière comme une autre, par la bonne raison que soldats et officiers sont bien payes. — Le soldat a près de 80 francs par mois pour son tabac et ses menus plaisirs.
Un mot encore pour en finir avec les armées et les armements.
Les hommes ne veulent pas que les femmes s*oc-
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cupent de politique et ils ont peut-être raison, car les femmes ont le cœur plus chaud, la fibre patriotique plus prononcée. Si nous étions députés, certes nous ne supporterions pas arec la même placidité que montrent certains députés, les attaques nombreuses qu'on fait à notre dignité nationale ; nous ne serions pas là à approuver aveuglément tout ce qui est d'origine gouvernementale, et à nous borner à crier : « Très-bien ! la clôture ! » à défaut de toute autre éloquence. — Si les ministres demandaient un jour leurs tètes aux députés de la majorité, je crois que, par affaire d'habitude, ils voteraient avec des boules blanches! Cette réflexion m'est inspirée par le souvenir de certaines paroles prononcées par M. Rouher à la tribune du Corps législatif. C'était le moment où l'on discutait la loi sur la réorganisation de l'armée. M. le ministre d'Etat voulant enlever le vote et avoir à tout prix ses douze cent mille hommes sous les armes, s'écria :
« La position est tendue, la France en cas d'in vasion ne doit pas être surprise, désarmée! »A quoi on lui répondait : « Mais est-ce une raison.
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riea que par mesure de précaution, d'enlever tant d'hommes à leurs familles, à la culture de la terre et à d'autres travaux, de graver le budget de charges auâsi écrasantes dans la prévision d'une éventualité qui peut ne pas se produire? Soyez tranquille, si nous étions menacés d'une invasion, la France se lèverait en masse comme un seul homme ! » Alors le ministre ose dire d'un air railleur : « Oui, voyez comme elle s'est levée en masse en 1814et en 1815! ! »
Et la majorité d'applaudir sans se douter de Tin^ suite que contenait cette phrase pour la dynastie qui nous gouverne. Si le premier empereur n'avait pas coûté à la France plus de trois millions d'hommes, semés sur tous les champs de bataille, ' — l'invasion n'aurait pas été possible.
Eh bien^ messieurs de la majorité^ vous avez raison de ne pas vouloir de femmes à la Chambre, car s'il s'en fût trouvé une seule^ elle eût pris la parole pour protester contre la raillerie déplacée de M. le ministre d'Étal. Et à vous, messieurs de la majorité, voici ce qu*elle aurait dit : « Mais vous n'avez
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donc plus de sang daris les veines 11 vous ne comprenez donc pas qu'on injurie nos pères et la France entière dans ses sentiments les plus élevés? — L'élran- . ger, en voyant qu'aucun de vous n*a prolesté, que vous avez même approuvé du geste et de la voix cet orateur, se dira sans aucun doute : « C'est une majo- « rite qui n*est pas française. »
Oui, les femmes sont moins patientes que vous et ne sauraient se résigner au rôle que vous jouez si bien. — Vous avez donc raison de les exclure de vos délibérations. — Restez entre vous, messieurs de la majorité... votez les guerres du Mexique, les armées de douze cent mille hommes, les emprunts pour le pacha de la Seine... Les femmes seraient déplacées dans votre enceinte 1 Je souhaite même, par amour et estime pour mon sexe, qu'elles n'y pénètrent pas pour le moment; car elles préféreront, sans aucun doute, que vous assumiez, seuls, la responsabilité de vos actes. — Mais laissons là César et sa fortune, et revenons dans le Nouveau-Monde, où nous verrons au moins de vrais citoyens.
Je VOUS disais, tantôt, que dès le lowa on se trouve en plein territoire indien. Le Nebraska, le Colorado^ YVtah^ les Montagnes-Rocheuses mêmes, sont infestés par ces sauvages, qui aiment à errer d'un lieu à un autre par un goût inné de la vie vagabonde.
J'étais très-curieuse de voir par moi-même comment étaient ces hommes, ce qu'étaient devenus ces sauvages trouvés sur le continent par les premiers conquérants. — Je me figurais, qu'au contact de deux siècles de civilisation, ils avaient fini par se transformer et subir IHnfluence des vainqueurs. J'ai vu ceux du lowa^ ceux qui vivent de Tautre côté de la Plata et ceux qui hantent le Colorado^ leNébraska et VUtah; — " j*ai fait mon possible pour en rencontrer le plus grand nombre et pour les étudier consciencieusement, mais comme je ne parle pas leur langue, et comme il est impossible de rien comprendre à leur r.roassement, je n^aurais pu avoir que des renseignements incomplets. Alors, je me suis adressée aux militaires yankees qui font depuis de longues années la guerre aux Indiens ; j'ai causé avec bon notnbre d'Américains qui font le négoce avec ces tribus. — Ils leur achètent
(les peaux de bufQes, d*ours, et d'autres animaux — dont le nom m'échappe, mais qui sont très-appréciés pour leurs fourrures, — et ils leur donnent, en échange, des vivres, des couvertures de laine, des armes et des munitions. Les Indiens trouvent leur avantage à échanger, contre des peaux, dont ils ne sauraienl que faire, tout ce qui peut leur être nécessaire au sein de leur désert, et vivent en bonne intelligence avec ces marchands. Il y a, au fort Briyyer^ un Yankee de New-York qui est venu s'y établir bien avant qu'il n'y eût à cet endroit un poste militaire ; il y a lait une grande fortune. Je vous parlerai plus tard de lui.
J'ai donc demandé des renseignements à tous ces hommes qui vivent depuis longtemps au milieu des races indiennes , parlent leur langue et les connaissent à merveille.
J'ai trouvé aussi établis dans ces déserts, au milieu des peuplades les plus barbares, de dignes et courageux missionnaires français, qui restent là — quoique privés de tout confort et exposés tous les jours à
être massacrés — sans se décourager; ils essayent de leur action civilisatrice sur ces hommes et arrivent souvent à des résultats satisfaisants. — Eux aussi^ ont bien voulu me donner des informations sur les tribus qu'ils connaissent.
Je vais donc vous dire ce que j'ai pu voir et apprendre sur les naturels d'Amérique, et pour éviter la diffusion dans mon récit, je préfère consacrer un chapitre entier à ce sujet.