LES INDIENS
Ce qu'ils étaient au moment de la découverte de rÂmérique.
Ce qu'ils sont aujourd'hui.
Les Indiens sont vraiment des êtres mystérieux, qui paraissent tenir le milieu entre le singe et l'homme. L'os frontal a, chez eux, une dépression tout animale ; leur figure est carrée, plate ; leur nez ressemble à un museau, leurs mâchoires ont un développement qui vous donne le frisson, car elles vous font deviner ces instincts des carnassiers qui les caractérisent ; avec leurs yeux rouges injectés de sang, ils ont le regard terne de la hyène; on sent que ces êtres-là sont féroces et d'une férocité toute bestiale. Dans
leurs yeux ne brille aucune étincelle ; l'âme en est absente; rien ne la révèle en eux : leur longue chevelure rude rappelle la crinière du cheval... Vraiment, à leur aspect, on reste étonné, et Ton se demandes'ils sont les produits dégénérés d'une grande race éteinte, ou les débris d'une civilisation épuisée, revenue à son point de départ, la sauvagerie...
On confond trop souvent en Europe les vrais Indiens, c'est-à-dire leslndous des Grandes Indes, avec ces naturels d'Amérique, auxquels on a donné, sans trop savoir pourquoi, le nom d'Indiens.
Les Indous appartiennent à une race belle et intelligente. L'Indoustan, alors que l'Europe était encore plongée dans la barbarie, possédait déjà un état constitué et de grands souverains; ce berceau de l'Orient conservait, mille ans avant Jésus-Christ, des antiquités artistiques dans de somptueux musées. Les Indous avaient Jéjà, à celte époque, une littérature à eux, profane et religieuse; leur langue était formée. Sur des rochers ayant plusieurs lieues d'étendue, on voyait leur fantastique mythologie gravée en carac-
tères indestructibles. Ces monuments, aussi grandioses que les pyramides d'Egypte, les avaient précédées de trois mille ans!l
Leurs homonymes d'Amérique n'ont rien de commun avec eux
Les savants, gens fort honorables sans doute, ont cependant le léger travers de n'être jamais d'accord entre eux. — Sur le même sujet ils émetteifit des opinions contraires, et c'est le public qui est le plus embarrassé lorsqu'il désire faire un choix. Beaucoup de savants se sont occupés deTorigine des Indiens d'Amérique ; ils ont écrit des volumes sur ce sujet, sans qu« la question ait été résolue. Les uns les font descendre de la grande race asiatique, des Mongols ; d'autres les rattachent aux Tartares ; un auteur facétieux soutient qu'ils ont eu pour aïeux quelques contemporains du bon patriarche Noé, échappés comme, lui au déluge!
J'ai vu même citer les Carthaginois et les Phéniciens comme les ancêlres de ces sauvages. Les Chi-
nois réclament le même honneur, sans compter les Suédois etlesNorwégiens.
Un écrivain a parlé aussi d'un vaisseau battu par la tempête et venant s'échouer avec son équipage sur ce continent; mais il a oublié de dire quelle route il a suivie!
Quoi. qu'il en soit, mon avis est qu'il était bien inutile de tant chercher; la géologie nous prouve que le continent américain est de la plus ancienne formation. On y retrouve à chaque pas des pétrifications d'animaux antédiluviens; pourquoi ne pas admettre que la puissance créatrice a pu produire des êtres humains indigènes, aussi bien sur ce continent que sur les autres?
Mais la Bible? dira-t-on. Et que deviendra la croyance en notre seul père, Adam ?
Je répondrai à cela que la légende de Josué arrêtant le soleil, celle de Moïse faisant jaillir Teau des montagnes, celle de Jonas et tant d'autres, trou-
vent peu de crédules au siècle où nous vivons et que le monde n'en marche pas moins.
Avant de vous parlerdes Indiens d'aujourd'hui, de ceux que l'on voit maintenant en Amérique, jetons, si vous le voulez bien, un regard en arrière et voyons ce qu'ils étaient au moment de la découverte du Nouveau-Monde; cela nous donnera la mesure exacte de la valeur morale de ces races et de la possibilité de leur perfectionnement.
Voici ce qu'en disent les auteurs Herrera,Gomera, UUoa, delaSacra, etViga,
Dans tout cet immense continent, les conquérants ne trouvèrent que deux nations réellement constituées en Etats, ayant des souverains, des lois et commençant à entrevoir l'art de la guerre et de l'agriculture. C'était le Mexique et le Pérou.
A San Salvador, — première île où les Espagnols abordèrent, — ils trouvèrent un peuple doux, timide, affectueux, qui les reçut avec des démonstrations de
joie, qui les admit comme des êtres qui semblaient lui être supérieurs, qui leur offrit avec cordialilc tout ce qu'il avait, du colon, du maïs, et quelques plaques d'or. Ce peuple sans déHance ne vit en eux que des frères venant leur faire visite ; il les laissa s'installer dans son ile, sans mauvais soupçon.
Ces habitants de San Salvador représentaient l'homme sorti des mains de la nature, complètement nu, n ayant pour dormir et se reposer, que Tombrage des arbres et quelques petites huttes construites en feuilles et en terre... Chez eux, démocratie parfaite ; aucun rang, aucune caste ; les jeunes et les bien portants travaillant pour les faibles... Le maïs récolté, les fruits cueillis, le gibier tué, mis en commun ; la terre étant considérée comme appartenant à tous, — les produits devaient, selon leur logique, appartenir à tous également. Ils connaissaient Tor, mais ils ne lui attribuaient pas d'autre valeur que celle donnée à unjoujou, à un métal faisant un assez joli effet pendu à leur nez ou à leurs oreilles... Ils étaient bien loin de se douter de la puissance
terrible de ce métal, auxiliaire de Satan, qui se sert de lui pour peupler l'enfer dans l'autre monde, et les bagnes dans celui-ci I ce métal qui donne à lui seul son travail à réchafaud, et qui dispose à son gré de Thonncur et de la vie des hommes... Non, ces habitants de Tîle San Salvador^ ignoraient tout cela, et vraiment ils étaient bien heureux !
L'ambition, Torgueil, le luxe, Tavarice, l'hypocrisie, la vanité leur étaient inconnus.
Ils vivaient pour vivre; ils mangeaient pour subsister sans se donner la peine de chercher les raffinements des mets ; ils respiraient le doux parfum des fleurs, Tair embaumé de la brise ; ils paraissaient heureux ainsi... et ils l'étaient, en effet, de n'avoir aucune idée de tout ce que la civilisation peut apporter de terribles complications dans la vie d'un homme I Ces hommes, petits, malingres, avaient le teint cuivré par les chauds rayons du soleil, qui tous les jours caressait leurs corps à l'aise; leurs traits avaient une certaine douceur ; ils por-
taient leurs longs cheveux noirs épars sur les épaules.
Arts, industrie, lois, mécanique, de tout cela ils n'avaient pas même le pressentiment; tout ce que leur imagination avait pu inventer, c'est une espèce de petit canot, fait du reste d'une façon assez primitive : ils coupaient un tronc d'arbre, y mettaient le feu au milieu, et ainsi creusé par la flamme, ce morceau d'arbre leur servait de bateau ; ils dirigeaient ces embarcations avec une grande dextérité.
Ils ne possédaient pour arme destructive que la flèche ; l'acier et le fer leur étant inconnus, ils mettaient au haut des lances, ou un os d'animal ou un caillou pointu.
Dans la seule ile de Cuba, les naturels paraissaient comprendre l'avantage de la culture; il y avait une partie du terrain cultivée..; Chez ceux-là l'esprit d'agglomération était né^ les huttes rapprochées les unes des autres formaient des villages... Une espèce
de chef élu représentait Tombre de la souveraineté.
Le costume d'Adam était aussi le seul à la mode à Cuba.
A Hàitiy même race, mêmes mœurs primitives, même absence de. paletots, voire même de feuilles de vigne ; l'or apprécié comme bijou, mais voilà tout I JSaï^i possédait plusieurs caciques, chefs élus par le peuple, parmi les plus sages et les plus braves... Le seul luxe que se permissent ces souverains, c'était une espèce de palanquin formé avec des branches d'arbres et orné de feuillages, dans lequel ils se faisaient porter par leurs sujets pour se rendre d'un lieu à un autre.
Une chose frappa d'un grand étonnement les Espagnols : il y avait tant de frugalité chez ces hommes qu'on ne pouvait comprendre qu'ils pussent se soutenir ainsi... Us auraient rendu jaloux l'ermite le plus austère.
Aujourd'hui encore le colon du Far-West se demande comment Tlndien peut vivre, en mangean une si petite dose de nourriture... Leur sobriété rappelle celle des Bédouins du désert d'Afrique, qui, toute la journée à cheval, vivent avec un peu de farine de maïs humectée d'eau.
Si la sobriété des Indiens étonna les conquérants, le robuste appétit des autres choqua fort les naturels ; ils pensèrent avoir affaire à des ogres voraces, et l'on peut dire que ces gens n ayant que de faibles ressources, de petites provisions, commencèrent à prendre l'Espagnol en mépris et en haine, à cause de cette quantité de vi\rcs qu'il dévorait... — Ces êtres, disaient-ils avec épouvante, vont affamer notre pays I .
Tous les journaux, les relations de voyages, les premiers ouvrages des Espagnols sur le Nouveau- Monde, parlent de Fétonnement que leur a causé la frugalité des naturels, et le sentiment de dégoût et d*épouvanle qu'ils ont eux-mêmes inspiré.
Dans Tile que Grtjofea nomme l'ilc Aes Sacrifices y il y ayait des tribus anthropophages qui ddomienl un Dieu mauvais auquel elles offraient des sacrifices humains, des temples dédiés au soleil et à la lune, et des souverains appelés caciques. — C'étaient les Natchez et les Indiens de Bogota. — On pourrait même dire que, chez ceux-là, régnait en cariealuro la civilisation européenne d'aujourd'hui. Ainsi le peuple était divisé en deux classes, les vénérables qui répondaient aux nobles, et les puante formés par la plèbe : ceux que jadis on appelait mananift et aujourd'hui la vUe multitude, le» Natehez^ tout comme ceux de Bogota^ avaient, eux num^ un élu du droit diriDy qui §e difail mode^Âemeoi fils du mleil, d qui comiai^tffgt <i€)à Tari d'exploit^ à ^ou profil kf fseaêimmiÊ^ ^ mf^ef^lkimi$ fM^|MilWivas , assaiait a mm «yd^ ^fâ^ 1^ mmm ^ U fi*^^ la onpt^ njmmimwt 4 aa «idMlé. OmmiMi ii€ ^tm TCflércr «a 9um f/meh^sA pearéç^smaffel. C^^ oe ^ue tmamwt <«^ i^MS^ linkoUee «it W |i^giliie^^ «u apfi«rtaifltJa1^ d^ <;eu£qiii avaient ^sti l(e«^albeiH<l€ ké dfi^is^'. y{0m *isi\^- it kiir élu k boui <k Le taki' IjiHfiHaue.
Ces caciques ayaient une cour nombreuse, une foulfr de courtisans empressés, et, lorsqu'un d'eux mourait, lesdits courtisans, pensant qu'un aussi illustre personnage ne pouvait faire tout seul le grand voyage de la vie à la mort, se disputaient la gloire et le bonheur de l'accompagner. Ils montaient sur le bûcher avec un tel empressement, qu'il fallait souvent modérer leur ardeur pour conserver à l'État des serviteurs aussi dévoués I
Les courtisans européens semblent bien froids à côté de ceux-là. Ils se contentent de crier lorsque le roi est mort : « Vive le roi ! »
Vivant dans un faste et un luxe insensés, pour satisfaire à leurs dépenses, ces caciques imposaient durement leurs sujets. Mais, avant de le faire, ils avaient l'attention délicate de consulter les divinités Cémis^ qui n'étaient guère plus récalcitrantes que notre Chambre des députés.
Quand ils avaient besoin d'argent, les Cémis dé-
claraient : a Nous désirons que notre représentant sur la terre, que le fils de la lune et du soleil, ait un coffre mieux rempli. » Le peuple comprenait ce que cela voulait dire, et il s'empressait d'apporter luimême un supplément d'impôts.
On voit que les budgets datent de loin ! !
Les autres tribus d'Indiens, trouvées sur le continent américain — n'étaient pas aussi avancées en civilisation, — elles n'avaient aucune idée de l'organisation politique et sociale, et connaissaient à peine l'art de cultiver la terre...
Dans les pays chauds, dans les iles par exemple, les hommes, à l'état primitif, étaient chétifs, malingres, incapables de supporter la moindre fatigue, mangeant ce qu'ils trouvaient sous la main, vers de terre, crapauds, araignées, lézards et racines... Ils ne prenaient pas même la peine de les faire cuire au feu.
Dans les pays froids, la race était un peu plus
vigoureuse, mais pourtant le sexe dit fort était privé de la barbe, — cet insigne, dit-on, de la toute-puissance 1 Ceux-là 8* adonnaient à la chasse et à la pêche.
Tous les hommes de ces différentes tribus avaient pourtant des instincts à peu près identiques et une grande similitude de caractères, — toute subordination leur était odieuse — et ils se reconnaissaient les seuls arbitres de leurs actions et de leur vie.
Ce qui faisait dire aux premiers colons : Regarder de travers un Indien, c'est le battre; le battre, c'est le tuer. ., battre un nègre, c'est le nourrir I
On rencontpait chez tous le sentiment de la haine et de la vengeance poussé à ses dernières limites... — Ils y apportaient un raffinement cruel et une férocité implacable. — Si les peuples civilisés cherchent à inculquer à la jeunesse Tamour de la gloire et Tamour de la patrie, les Indiens ne reconnaissent qu'un senl sentiment, — le devoir de la vengeance ,
aussi ils excellent dans cet art. — Cet instinct est tellement inné en eux, qu'on les voyait jadis, et qu'on les voit encore souvent envoyer la pierre qui les a meurtris, et briser en mille pièces la branche d'arbre qui les blesse. — Lorsqu'ils partaient en guerre, ils ne disaient pas : « Allons combattre nos ennemis,» mais : «Allons les manger. » — Du reste, cette expression n'a rien de figuré, car même les tribus qui n'étaient pas anthropophages avaient l'habitude de manger leurs prisonniers et leurs ennemis !
Même au Pérou et au Mexique, on retrouvait cette barbare coutume.
Parlaient-ils d'un mets succulent, ils disaient : « C'est bon comme la chair d'un ennemi I » Pariaientils d'un breuvage délicieux, ils trouvaient qu'il ressemblait au bouillon fait avec les os d'un ennemi! !
Ils inventaient les supplices les plus affreux pour' mettre leurs prisonniers à mort ; on les — liait à des
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poteaux de façon à ce qu'ils pussent courir tout autour.... Ensuite la tribu entière entonnait ses chansons guerrières, et se mettait à danser autour d'eux, pendant que quelques-uns s'amusaient à taillader ces malheureux, morceaux par morceaux — à leur arracher les yeux, les ongles, le nez et les oreilles. — Une de leurs grandes distractions était encore de rôtir en détail leurs infortunées victimes encore vivantes et de leur brûler à petit feu, d'jabord un bras, puis une jambe. — Eh bien, ces hommes ainsi torturés ne poussaient pas un cri de douleur ; pas un des muscles de leur visage ne trahissait leur souffrance... ils chantaient eux-mêmes, et ils ne s'interrompaient que pour insulter leurs bourreaux, leur reprochant de ne pas savoir inventer des tortures assez fortes pour des hommes tels qu'eux.
On se souvient des paroles de ce chef iroquois aux Européens qui Pavaient blessé d'un coup de couteau :
« Laissez là vos couteaux et faites-moi mourir par le feu ; inventez les tortures les plus épouvanta-
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bles, pour que je vous apprenne à vous tous, — chiens nés de l'écume de la mer, — comment souffre et comment meurt un homme I »
La seule éducation donnée à ces hommes consistait à leur apprendre à supporter les douleurs physiques.
Dès sa plus tendre enfance, llndien s'exerçait, comme il s'exerce encore, à endurer les douleurs les plus aiguës et les plus violentes, sans même faire une légère grimace. — Les jeunes gens et les jeunes, filles passaient leur temps à se martyriser... Tantôt c'était un charbon ardent qu^on posait sur la chair, tantôt un doigt qu'on coupait, un ongle qu'on arrachait.
Celui qui voulait devenir le chef d'une tribu avait à passer par les épreuves les plus cruelles.
D'abord on le couchait sur un hamac, les mains et les pieds liés, puis on le couvrait de grosses fourmis, qui ont une piqûre très-venimeuse ; après cela, on lui appliquait une centaine de coups de bâton; sa
chair s eu allait en lambeaux ; enfin on le remettait sur le hamac, et Ton allumait au-dessous un gros fei, si bien qu'il était à moitié grillé et aux trois quarts asphyxié! Cet homme devait subir tous ces supplices d'un air calme et souriant, le moindre mouvement d'impatience le déshonorait aux yeux de tous I Car chez les Indiens, la dignité de Thomme, le courage, la bravoure consistaient seulement à se montrer insensible aux tortures physiques.
(Grrâce à cette constante préparation, ils étaient arrivés à un stoïcisme qui étonna les premiers conquérants, et leur fit croire que chez ces êtres à demi sauvages le système nerveux n existait pas.
Un autre sentiment, que Ton retrouvait chez tous les Indiens, plus ou moins avancés en civilisation, c'était le profond mépris pour la femme, une indifférence complète pour les joies de l'amour. Il en est fait mention dans tous les ouvrages qui font la description de ces races sauvages : les missionnaires surtout en parlent avec le plus grand étonnement. Cet éloignemcnt instinctif pour la femme explique
la décroissance progressive de la population indienne.
Llndien n'a de tout temps accepte la femme que comme une espèce de bête de somme, destinée à faire les travaux pénibles et à porter les plus lourds fardeaux. — C'est aux femmes qu'était confiée la culture du maïs et du monio.
L'idée du mariage n'a jamais pénétré dans ces différentes tribus : on prenait plus ou moins de femmes, selon le travail qu'on avait à leur donner. Ces malheureuses créatures avaient lès pieds avachis, le dos ployé par les durs labeurs; on les forçait même à faire la toilette de leurs époux... c'étaient elles qui oignaient leur corps d'huile, et qui les tatouaient. — La femme indienne, justement effrayée du triste sort qu'on lui réservait, avait cependant un genre d'amour maternel dont nous saurions difficilement nous faire l'idée : elle étouffait, lorsqu'elle n'était pas surveillée, tous les enfants du sexe féminin qu'elle mettait au monde!
Ces mêmes hommes qui avaient su si bien asservir leurs femmes, n'avaient pas en eux ce sentiment, puisé dans la Genèse, sur la création. Ils ne se croyaient pas les maîtres de la terre, ayant droit de faire servir à leur usage tous les animaux dont elle était peuplée. Ainsi, tandis que le Tartare a su dresser le cheval pour le porter dans ses courses vagabondes, que l'Arabe est parvenu à force d'adresse à se faire du chameau un serviteur docile, que le Laponais a soumis le renne, et l'habitant du Kamtchatka a formé le chien au travail, — seuls les Indiens, ou plutôt les naturels d'Amérique, n'ont jamais essayé de se servir de leurs animaux pour aucun usage domestique. •• ce qui prouverait peutêtre qu'ils se sentaient peu supérieurs à eux !
Us se contentaient de les tuer pour s'en faire une nourriture»
Dans Tart de confectionner les instruments, dans la connaissance des métaux, leur ignorance était plus complète encore;
Sauf deux tribus, toutes les autres peuplades indiennes avaient l'horreur instinctive de la vie sédentaire;... vagabonder d'un lieu à unTautre paraissait être un des besoins de leur nature.
Les armes indiennes étaient une espèce de lance avec un caillou au bout ou un os d'animal, uiie massue de bois, puis la flèche et l'arc. L'habitude d'empoisonner leurs flèches, en trempant la pointe dans le suc produit par la liane curare ou par le mancenille a existé chez eux de tous temps.
Si de nos jours l'abus des liqueurs fortes décime la race indienne, on no peut pas pourtant reprocher aux Yankees de leur avoir communiqué cette détestable habitude; car, dans les temps les plus reculés, ils avaient déjà invetité une liqueur très-forte provenant de la fermentation du maïs ou du monio.
Les OlthomoqueSj qui habitaient les bords de TOrértoque, faisaient une boisson avec la poudre d'un certain coquillage^ mélangée à la poudre de gros colimaçons caldnés et à des grains d'ijuûpa. Cette
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drogue produisait une ivresse qui frisait la folie Furieuse.
Le seul art d'agrément connu par ces sauvages ' était la danse. Leurs danses consistaient en une espèce de représentation mimique ; . . . elles étaient aussi bien une déclaration de guerre qu'un emblème de paix, un cri de vengeance, de terreur ou de joie. Ils enterraient leurs morts en dansant... et guérissaient leurs maladies par la danse ! !
Tout ce que viennent de nous dire les auteurs anciens sur les Indiens, au moment de la découverte de l'Amérique, se rapporte encore parfaitement aux Indiens d'aujourd'hui.
Même cruauté, mêmes instincts ; ils sont restés tels qu'ils étaient, malgré le contact de deux siècles avec les Européens.
On écrit des pages émouvantes sur le sort de ces tristes débris de la population autochtlione chas-
ses de leur sol par les Yankees, spoliés de leurs terres et traqués comme des bêtes fauves.
Eh bien , je voudrais que ceux qui font ces tartines humanitaires allassent rendre une petite visite aux naturels du pays, et ils verraient alors si ces gens-là ont des droits quelconques sur le continent : à moins qu'on ne veuille accorder à la béte fauve un droit imprescriptible sur son terrier.
Du reste, la destruction de ces sauvages n'avance pas aussi vite, et surtout aussi facilement qu'on veut bien le dire. i
Voici, d'après la dernière statistique, le nombre des Indiens dispersés dans les divers États du Nouveau- Monde.
Dans le Mexique, quatre millions quatre cents mille.
Dans TÂmérique centrale, tm million cent vingtcinq mille.
Dans les États-Unis, 375,000, en y comprenant les 50,000 qui se trouvaient dans TAmérique russe, annexée dernièrement.
Dans FAmérique anglaise, 200,000 !
Tous portent le cachet de la même origine, tous ont les mêmes instincts, les mêmes habitudes, les goûts identiques. On retrouve partout des traditions, des légendes et une mythologie à peu près semblables, sauf quelques légers changements dus à la différence des climats.
Dans le Mexique et dans l'Amérique centrale, ils se mêlent facilement aux Européens.
Aux États-Unis et au Canada, ils vivent complètement séparés. Les Anglais, les Hollandais et les Yankees ont pour eux une aversion qui n'a d'égale que celle qu'ils leur inspirent eux-mêmes.
La diminution de la race indienne est constante et progressive. En 1850, le gouvernement des États-
Unis les estimait au nombre de 418,000 ; en 1865, ils n'étaient plus que 335,000.
Dans la seule Californie, on comptait 66,000 Indiens en 1860; et en 1866, il n'en restait plus que 60,000.
Cette diminution ne peut pas être exclusivement attribuée aux guerres qu'ils soutiennent contre les Européens et à celles bien plus meurtrières encore qu'ils se font entre eux. Elle est due aussi à Tabus qu'ils font des liqueurs fortes. Lewhisky et lebrandy sont les seules concessions qu'ils aient faites à la civilisation yankee !
Le gouvernement de Washington a fait de louables efforts pour faire comprendre à ces tribus sauvages et vagabondes combien il serait dans leur propre intérêt de se fixer quelque part, d'habiter des maisons et de cultiver les champs. Le congrès a même fait décréter une loi en leur faveur : on leur proposait de leur acheter le huitième de leur terre, en leur assurant la possession du reste : le prix de ce
huitième devait leur ôtre payé en vivres, semences, munitions de chasse, ustensiles de culture, couvertures de laine et même argent comptant... Ces conditions si avantageuses ne tentèrent que de rares exceptions. La grande majorité les rejeta avec dédain, car, pour eux, chasser, piller, mener ime vie nomade, semble être un besoin inné; mais pour être juste, même envers les Indiens, je dois dire que cette loi, si équitable en théorie, s'est transformée — entre les mains des hommes délégués pour la mettre à exécution — en une escroquerie organisée.
S'il faut en croire les journaux américains, la commission indienne a gardé pour elle tout Targent comptant... et, à la place des ustensiles de culture, des couvertures de laine, des vivres, qu'elle devait leur fournir, et des munitions de chasse, elle leur a colloque des brimborions inutiles. Y avait-il quelque part une vente au rabais, de n'importe quoi ? ces messieurs achetaient tout ce qui se présentait et envoyaient ces objets aux Indiens. Aussi, dernièrement, un contrat avait été signé à Washington, et le congrès s'était engagé vis-à-vis des contractants
à leur donner, en payement d'une partie de leurs terres, une certaine quantité de couvertures... de grains, de tentes, de poudre et de fusils... La commission indienne, chargée de veiller à l'exécution de cet engagement, leur expédia, — j'ose le dire à peine
— des cure-dents, des brosses à ongles, des casquettes, de» mirlitons et autres objets de ce genre
— pas un seul dollar — pas de grains, de bœufs et de couvertures! Nécessairement, ces sauvages, se voyant trompés, devinrent furieux, et se vengèrent de ce procédé douteux en égorgeant d' inoffensifs colons. — Les membres de ladite commission eurent la précaution de se mettre en lieu de sûreté, et gardèrent les dollars en poche, en riant de bon cœur de cette sanglante mésaventure. — Les agents yankces sont, en général, très-habiles à se créer des bénéfices : et le gouvernement de Washington fut tellement irrité des nombreuses concussions commises par les membres de la commission indienne, qu'il finit par adjoindre dernièrement le déparlement des affaires indiennes au ministère de la guerre, espérant trouver un peu plus de désintéressement dans ce corps d'élite.
Le petit nombre des naturels du pays qui s'est résigné à renoncer à la vie nomade, cultive la terre, mais juste assez pour avoir de quoi se nourrir, et encore ce sont les femmes qui travaillent, les hommes les regardent faire. C'est toujours le même mépris pour la femme, mépris qui ne saurait s'expliquer que par la force de la tradition, à moins que ce ne soit le peu de gratitude qu'éprouve chaque Indien pour le sexe auquel il doit la vie. — Le voisinage du Yankee, si respectueux et si empressé pour la femme, n'a modifié en rien cette coutume barbare : le gouvernement américain a essayé d'établir des écoles gratuites chez les Indiens, ou plutôt il a subventionné celles que les missionnaires y avaient déjà fondées. Mais les résultats obtenus furent peu encourageants... Les enfants fréquentent peu ces écoles, et même ceux qui y vont se montrent revêches à tout enseignement et peu capables d'apprendre quoi que ce soit.
Il y a quelques tribus que l'on est parvenu à civiliser un peu, c'est-à-dire qu'on est parvenu à leur faire comprendre qu'il était de mauvais goût de
scalper les hommes et de griller les femmes; que la soupe aux choux, le poulet rôti et le pain valaient . mieux que les araignées et les vers de terre ; mais on n'a jamais pu aller au delà. Ces tribus se chiffrent à peine au nombre de 70,000 âmes.
Dans les États situés à Test du continent américain on retrouve encore les fils de ces anciens guerriers qui tenaient en échec toute la contrée. J'ai vu dans le Connecticut une demi-douzaine de ces MolusqueSj qui figurent si agréablement dans les romans de Cooper... Ceux-là ont assez grand air et quelque chose de martial qui leur est particulier. Dans TËtat même de New-York, il y a les descendants de la célèbre confédération des Iroquois; ceux-là cultivent la terre, élèvent des bestiaux, et montrent même une certaine habileté dans l'art de tisser et de filer la laine. Mais tous ces Indiens disparaissent d'une manière effrayante; car, en 1700, ils réunissaient encore 54,000 guerriers sous les armes, etmaintenant c'est à peine si l'on connaît leur existence. Les premiers Français qui ont peuplé le Canada, et, après eux les Anglais, ont eu beaucoup à souffrir de leurs
attaques, maigre les traités conclus avec eux. L'Indien, du reste, ne fait un traité que pour se donner le plaisir de le violer... Il considère un traité... comme certains hommes considèrent les constitutions, c'est-à-dire ne les croyant faites que pour êlre violées ! !
Sous ce nom à^IroquoiSy on comprenait jadis cinq confédérations libres, vivant dans le nord de T Amérique. Elles étaient soumises à un 'seul chef, mais elles avaient chacune une organisation particulière: elles occupaient tout le territoire de la Pennsylvanie, etleMary^and à partir de New-York, jusqu'au lac Ontario. Ces confédérations étaient divisés en deux portions distinctes : la première comprenait les Mohawksj les OnéidaSyles Anaudagas^ les Senécas^ les Tuscaroras et les îroquois ou Irundogues; la seconde, les Mohawks étrangers , qui étaient les Schawanèses^ les Delawares et les Hurons. De tout cela il ne reste que 3,000 hommes I !
Il n'y a que trois tribus qui soient véritablement avancées dans la civilisation : ce sont celles qui sont
établies dans ce qu'on appelle VIndiana territory, — contrée immense, située à Touest deTÉtat d'Arkansas et à l'est des Montagnes-Rocheuses. C'est dans cette partie de l'Amérique, que le gouvernement voudrait concentrer tous lés Indiens.
Ces tribus sont celles des Cherokees, des Choctaivs et des Chikossaws. Elles forment un total de 30,000 âmes , et représentent la quintessence de la civilisation indienne.
Ces indiens vivent en bonne intelligence et forment une espèce de confédération, avec un système politique à l'instar de celui des États-Unis, mélangé de quelques traditions indiennes. Le chef est élu pour quatre ans ; il y a une assemblée législative qui est renouvelée tous les ans; les juges sont choisis par le peuple, et il y a même des lois écrites et des écoles dans lesquelles on apprend aux enfants, à lire, à écrire et à compter.
Les Cherokees ont un alphabet composé de 80 caractères, inventé par un des leurs, un savant
nommé Gess. Ils ont des livres écrits avec ces caractères, et, dans le temps, ils publiaient même un journal ; mais depuis la guerre entre le Nord et le Sud, il a cessé de paraître. Cette guerre a été funeste pour eux sous tous les rapports ; car ils ont perdu plus de dix mille des leurs sur le champ de bataille. Ils avaient pris parti pour le Sud, par Texcellente raison que ces descendants des anciens Natchez avaient remplacé leurs puants par des nègres... Ils avaient sept mille esclaves — cequi n'était pas à dédaigner : mais, Témancipation accomplie, ils se virent privés de ces travailleurs indispensables ; alors ils eurent l'idée ingénieuse de les marier à leurs filles; de cette façon, le nègre travaille toujours pour eux, — nen plus comme esclave, mais comme gendre.
• Du reste, le nègre et l'Indien so mélangent faci-^ lement; le nature! d^Amérique n'éprouve aucune répugnance pour la peau noire.
Pendant la domination espagnole il y avait en Californie pluî^icurs missions, la première fondée en
1769, et la dernière en 1820. A Tépoquc la plus florissante, ces missionnaires avaient 1,800 Indiens à leur service ; ils étaient parvenus à les faire travailler, àJeur faii'e labourer la terre, semer -le blé et le maïs,* soigner les troupeaux et cultiver les vignobles qui produisent ce vin doux et exquis qu^on nomme l'angélique. Au moment de Témancipation, les missionnaires, privés de leurs esclaves, ne sachant se résigner à cultiver eux-mêmes leurs terres, les vendirent à vil prix.
Les colons de la Californie essayèrent de parquer les Indiens dans des réserves, et de leur persuader qu'ils devaient au moins cultiver ce qu'il leur fallait pour vivre. Mais ces sages conseils ne furent pas écoulés. Ils préférèrent reprendre leurs habitudes vagabondes, piller les caravanes, manger les racines et les vers de terre, voire même l'argile, lorsqu'ils ne trouvent rien de mieux.
Occupons-nous maintenant des tribus tout à fait féroces, et qui sont, hélas! les plus nombreuses. Elles se tiennent de préférence dans le Nouveau-Mexique,
IG
ainsi que dans les plaines, les vallées, elles plateaux formés par la partie ouest des Montagnes-Rocheuses.
Les plus importantes sont celles des Pawneer^ des Chayennes , des Comanches , des Arapohaes , des SiouXy des Sannockesei des Pai-Ides, J'ai eu tout le temps d'examiner et d'étudier ces tribus-là de près, car le chemin de fer du Pacifique traverse les pays qu'elles habitent. Invitée par le directeur, voyageant dans le train de l'administration, j'ai pu bien voir les choses, car les ingénieurs qui faisaient partie de notre caravane, ayant à visiter chaque station et à rechercher les meilleurs tracés pour la continuation de la voie ferrée, j'ai pu m'arrèler partout et noter mes souvenirs. Même dans les gorges des Rocheuses, j'ai eu le temps de bien observer, car souvent la route était si impraticable, qu'il fallait quitter nos boguets de montagnes et faire la route à pied ; plus d'une fois nous avons roulé dans des ravins et pris dos bains froids tout 'à fait inattendus dans Green et White-River.
LE FAR-WEST i9ô
Maigre toute la reconnaissance que je devrais avoir à ces Indiens, qui ont bien voulu ne pas me scalper, je dois convenir qu'ils ont un aspect sauvage, un air bestialement féroce, un organe de bêle fauve, bref que leur figure n'a presque rien d'humain ! Ce qui atténue cependant ma reconnaissance , c/est que notre caravane était nombreuse, et que nous élions armés* jusqu'aux dents; or, Tlndien aime bien tuer, mais il n'aime pas à être tué !
Dans les temps les plus reculés, même les tribus guerrières faisaient consister toute leur tactique à surprendre traîtreusement l'ennemi, de façon à pouvoir l'égorger sans danger.
Ils ont toujours conservé cette louable habitude, car ils n'attaquent que par guet-apens et lorsqu'ils sont les 'plus forts.
Toutes ces tribus vivent du produit de leurs chasses et du pillage ; lorsque le gibier leur fait défaut, ils mangent des racines, des lézards, diPj araignées, des souris-écureuils, que l'on trouve di
les Rocheuses ; les crapauds mêmes leur paraissent un mets succulent... ils mangent tout cela crUj étant trop paresseux pour se donner la peine de faire cuire ces aliments.
Les Pai'Ides se tiennent dans YUtah^ Élat habité par les Mormons, mais ils ne se rapprochent guère des saints des derniers jours j car, quoique ceux-ci prétendent que ces sauvages descendent de la maison de Jacob et d'Israël, ils les chassent comme des bêtes fauves. Dans cette partie du désert, le buffle, le daim, l'antilope, ne viennent jamais, car cette terre brûlée, vierge de toute végétation, ne leur offrirait aucune nourriture. Aussi, lorsque ces Indiens nomades ne trouvent pas d'insectes ou des vers de terre à manger, ils se contentent d'une espèce d'argile qui se trouve dans le lit de la rivière de White. Ceux de la Californie sont souvent aussi réduits à celte triste nourriture, ce qui leur a fait donner le nom de Diggers piocheurs. Mais les uns et les autres ne la mangent pas par goût, mais seulement pour ne pas mourir de faim, et lorsqu'ils ne trouvent rien de mieux. Jugez s'il faut que ces hommes soient
assez brutes pour préférer en arriver à cette extrémité plutôt que de se résigner à cultiver la terre I
Tous ces Indiens sont d'une saleté hideuse, ils ne se doutent même pas que Teau puisse servir à autre chose qu'à se désaltérer : hommes et femmes portent de longs cheveux noirs, pendant en désordre aussi longs chez les uns que chez les autres; ils sont enveloppés dans des peaux de buffle, ou dans de vieilles couvertures de laine. Lorsqu'ils veulent se faire bien beaux, ils se peignent les cheveux moitié rouge et moitié bleu, et ils se tatouent avec une craie couleur de sang.
L'hyène, la panthère et le lion, ont quelque chose de majestueux dans leur férocité ; eh bien, ces hommes n'ont pas même cela, ils sont bestialement féroces, ils font le mal par un besoin de leur nature. On se demande s'ils ont une âme, et rien ne le prouve.
Hommes et femmes se ressemblent au point qu'il
est dinicilc de les distinguer ; ce sont les mêmes traits, la même expression sauvage. Les deux sexes sont confondus par l'absence de barbe cliez l'homme, par l'absence de douceur et de finesse chez la femme. Et, cependant, la femme est traitée comme un être inférieur : logique digne des pays civilisés ! Elle porte tous les fardeaux, tandis que Thomme marche léger et dispos, avec son arc et ses flèches. pour tout bagage.
Pour toutes ces tribus, la civilisation est un fléau, le voisinage des Européens une calamité nationale. Ils appellent les poteaux télégraphiques, les envoyés du diable, et la locomotive, traînant à sa suite ces hommes blancs qui sont leurs bêtes noires, leur paraît être Satan en personne ; aussi sont-ils enragés contre le pacifie railroad^ et il ne se passe pas de semaine qu'ils ne fassent dérailler un train, ou tout au moins qu'ils n'essayent de le faire. Ils guettent les ouvriers, et dès qu'ils les voient en petit nombre et sans armes, ils fondent sur eux et les égorgent sans pitié. Les dix mille soldats qui sont destinés à proléger la voie ferrée contre leurs at-
taques ont fort à faire, eorame je vous le raconterai plus loin.
Je ne me dissimule pas que le récit d'une attaque, dont j'aurais été Théroïnc, ferait très-bien dans cette relation de voyage ; mais l'amour de la vérité me porte à avouer que j'ai eu la chance inouïe, surprenante, de n'avoii;rien vu de pareil. Nous avons eu des alertes, jamais de rencontres sanglantes : Et voici pourquoi. A notre gauclie, dans le Colorado^ un régiment yankee, était tenu en échec par des Indiens, qui l'avaient attaqué à l'improviste et lui avaient tué quatre-vingt-dix hommes et tous ses chevaux. Ces militaires, acculés à une ipontagne, construisirent des retranchements en terre, et, pendant quatorze jours, se défendirent vaillamment, jusqu'il l'arrivée du général Gevens, qui se porta à leur secours.
Comme les Indiens s'acharnaient en masse sur ce point... notre caravane a pu passer tranquillement sur la gauche. Mais quoique je sois revenue saine et sauve, cela ne prouve pas du tout que cette partie de
l'Amérique ne soit point malsaine pour lus chevelures ! I
Si je n'ai pas été scalpée, j'ai fait scalper à mon intention. — Oui, je Tavoue, j'ai condamné à ce supplice le chef des Peaux-Rouges, qui avait tenu en échec le régiment yankee, et qui avait à lui seul quatrevingt-dix chevelures de soldats sur la conscience.
Il est vrai que ce supplice ne fut exécuté qu'après sa mort.
On se figure à tort que scalper veut dire enlever tout le dessus delà tête... Non, on n'enlève que la peau au «ommet de la tète et on laisse les cheveux qui y adhèrent dans toute leur longueur.
Ce qui me décida à user du droit de talion, à la première occasion qui se présenta, fut l'indignation que j'éprouvai en voyant les chefs, dits civilisés, venir nous rendre visite avec des scalpes étalés sur leurs poitrines.... ce qui me donnait le frisson dans le cuir chevelu. — J'eus bien l'idée, un instant, de faire demander à New.- York douze per-
ruques que j'aurais offertes à ces sauvages si nous avions été attaqués. Mais je compris bien vite Tinulité de cette dépense... Les douze premiers auraient peut-être été satisfaits de mon offrande et m'auraient laissée tranquille... mais le treizième! ! celui-là me fit peur, et j'abandonnai mon idée...
Mon second grief contre les Indiens était plus sérieux encore. Un jour que nous étions arrivés à la
station de Plum Greck, le chef de la station s'approcha dé M. Durand et lui dit que les soldats du poste étaient allés porter secours à deux fermiers peu éloignés delà station, et dont on avait aperçu les fermes en flammes. — Notre caravane se composait d'une vingtaine de personnes — nous nous dirigeâmes tous vers la ferme attaquée, pour prêter aide aux soldats... les bâtisses achevaient de brûler, les Indiens n'étaient qu'à un demi-mille, nous apercevions un point noir à l'horizon et nous entendions les détonations des fusils.
Dans les décombres des maisons qui venaient d'être dévastées, nous trouvâmes trois cadavres
190 A TRAVEIIS L'AMÉRIQUE
d'hommes, horriblement mutiles... Puis, à quelques pas plus loin, j'aperçus une masse de cendres noirâtres... un peigne, un pied à moitié consumé par le feu... C'était tout ce qui restait des deux Fermières, que ces alTreux bandils avaient fait griller sans pitié.
Le général yankee, qui nous accompagnait, m'expliqua que les Indiens se contentaient de tuer les hommes avec une balle, un coup de massue, ou une flèche, mais que, pour les femmes, ils trouvaient ce genre de mort trop doux. Pour elles, ils employaient le feu comme étant la mort la plus douloureuse... Ce raffinement de cruauté déployée contre mon sexe m'indigna au delà de ce que je puis dire, et je jurai de nous venger toutes en scalpant un Indien moi-même. — Mais, toute réflexion faite, je préférai, quand l'occasion s'en présenta, ne pas me salir les mains et charger un Yankee de cette besogne.
Généralement on ne scalpe que les morts : il y a pourtant le sous-chef de gare de la slalion de Table-
LE FAR-WEST iOl
Rock qui a été scalpé, et qui est encore vivant. — Il avait reçu deux coups de feu et plusieurs coups de massue, mais il n était'pas atteint mortellement ; se sentant entouré d'Indiens, il ferma les yeux et fit le mort, comprenant que sans cela on l'achèverait... il eut la force de se laisser scalper sans sourciller... mais il m*a assuré que celte opération est des plus douloureuses.
11 rend justice cependant à Tadresse de ces sauvages ; il parait qu'ils ont une légèreté de main et une dextérité dont beaucoup de nos chirurgiens seraient jaloux.
Ce malheureux est resté souffrant de fortes douleurs de tète , quoique son cerveau ait été recouvert d'une plaque d'or, sur laquelle un médecin a habilement ramené la peau : on dit qu'il ne saurait vivre longtemps.
Les Indiens sont fournis, à présent, de bonnes armes européennes que les Yankees eux-mêmes leur vendent ; mais la flèche continue à être leur arme
de prédilection, et ils sont d'une adresse merveilleuse à s'en servir.
La flèche a Timmense avantage d'être silencieuse et de ne pas trahir la proximité deFennemi; elle porte à- 400 mètres, et, avec sa pointe empoisonnée, c'est une arme des plus meurtrières.
Je vous disais tantôt que les Indiens ont conservé la coutume d'habituer leurs nerfs à la souffrance par une préparation constante. Je vous disais aussi que les résultats qu'ils obtiennent sont vraiment surprenants. Je vais vous citer un fait dont je fus témoin et* qui vous en donnera une idée. Mon héros est une héroïne... ô messieurs, je vous assure que ce n'est pas pour faire la guerre aux homjnes... mais cela se trouve ainsi, le hasard, qui est du sexe masculin, a été galant celte fois-ci.
A la station de Granit-Canon , le conducteur vint dire aii docteur Durand, que nous venions d'écraser une femme indienne^.. Très-émus de cette nouvelle, nous rebroussons chemin et nous trouvons
LE FAH-WEST 193
une jeune Indienne assise tranquillement et occupée à soifçner sa jambe. Cette jambe était mutilée, les chairs pendaient, séparées des os, le pied était littéralement broyé... Le docteur voulut s'approcher d'elle... mais elle le repoussa d'un geste dédaigneux et demanda seulement de l'eau, sans que sa figure trahit la moindre émotion. Lorsqu'on lui apporta l'eau qu'elle désirai^t, elle se mit à laver sa jambe, puis, avec un petit couteau, elle coupa les os broyés. Elle enfila une aiguille avec un sang-froid imperturbable, et se mit à coudre les chairs pour les rapprocher. Nous lui donnâmes nos mouchoirs, dont elle se fit des bandelettes. Elle travailla ainsi plus d'une heure avec une sérénité parfaite, et, pendant tout ce temps, pas un muscle de sa figure ne trahit sa souffrance. Après qu'elle eut terminé son travail, elle nous fit signe de Taider à remonter sur son cheval, et elle partit à fond de train avec l'Indien qui l'accompagnait.
Il y a une tribu d'Indiens anthropophages qtii se tiennent, tantôt sur la chaîne west des Rocheuses^ et tantôt aux bords de la rivière de la Plata. Pour
se préserver de leurs attaques, le chemin de fer du Pcïcifique s'est servi de la Plata comme d'une barrière infranchissable. Cette immense rivière a des sables mouvants, qui rendent sa navigation impossible et empêchent qu'on puisse la traverser à gué. On appelle ces Indiens les Blood-IndianSy Indiens sanglants, à cause de leur extrême férocité... Ils sont constamment en excursions, à la recherche de prisonniers, dont ils fontdes festins de LucuUus... Avec les os ils préparent un bouillon, puis ils font griller la chair... et composent un pint succulent avec les cervelles, le cœur et le foie... Quels excellents cuisiniers..., n'est-ce pas? Les pères jésuites, qui envoient des missionnaires dniis toutes les tribus indiennes, ont, il faut en convenir, un courage et une patience vraiment admirables. J'en connais qui sont dans ces déserts affreux depuis vingt ans ; ils ont appris la langue des Indiens, et ils essayent de les convertir; souvent ils arrivent à les baptiser... Mais l'Indien sera toujours un chrétien fort douteux... ; car si vous lui offrez un fusil, de la poudre ou une couverture do laine..., il vous dira : «Je suis chrétien, baptise-ifioi, ton Dieu sera le mien... »
Mais, si vous cessez les petits cadeaux, il vous dira sans façon : «t Je ne veux plus de ton Dieu, car il n'est pas aimable!! »
Pourtant, ces saints missionnaires ne se découragent pas; ils continuent leur œuvre et fmissent bien souvent par être les victimes de leur dévouement in* comparable. Il y a même un missionnaire, chez les Blood'Indians^ qui est parvenu, à force de cadeaux, à se fixer chez eux, sans être massacré. Voici ce qu'il m'a raconté sur les mœurs de cette tribu féroce : non-seulement ils mangent leurs prisonniers et leurs ennemis, mais ils mangent aussi leurs vieux parents, ainsi que tous les enfants chétifs et difformes. Lorsqu'un homme u'a plus la force de tendre l'arc et de marcher à Tennemi, la famille se rassemble, on accroche le vieillard à la branche d'un arbre ou aux aspérités d'un rocher, puis toute la bande se met à chanler et à danser autour de lui ; et, lorsque les forces faisant défaut à cet infortuné, il se laisse choir, ses fils l'assomment. Puis on le fait rôlir, après quoi commence un festin, qu'on pourrait réellement appeler un dîner de famille!
Très-pratiques, ces hommes-là : ils mangeai [les inutiles 1 1
Ce bon père jésuite qui essaye, au péril de sa vie, de rendre ces hommes moins sauvages, me disait avec un sentiment de joie, mélangé d'un petite nuance d'orgueil bien légitime :
— Eh bien, madame, avec la grâce de Dieu, je suis pourtant parvenu à empêcher cinq ou six fois ces festins parricides... J'ai parlé à ces hommes de notre sainte religion, de l'Evangile du Christ, et ils m'ont écouté, ils n'ont pas massacré leurs parents !
— Mais, ai-je alors demandé à ce saint homme, n'avez-vous pas, en dehors de ces saintes paroles, offert un autre dédommagement à ces carnassiers?...
— Eh bien, oui, me dit-il; et il m'avoua qu'il leur avait offert un bœuf à la place du vieillard... Comme ils gagnaient au change, ils avaient accepté, mais à condition que le missionnaire se chargerait
du soin de nourrir ce vieillard , qui devenait inutile . . . Ce sont là des convertis sans garantie 1 1
Les Blood'Indians font le désespoir des colons ; ils sont constamment en mouvement à des centaines de milles ^e distance : ils fondent sur les fermes à Pimproviste, et s'ils voient des enfants seuls dans les champs, ils s'en emparent.
Exterminer ces bétes fauves n'est pas chose facile, car ils connaissent le désert mieux que personne ; les prairies leur sont très-familières, et ils montent à cheval admirablement.
Les soldats yankees ont bien de la peine à les poursuivre; mais le gouvernement de Wasinghlon a eu une idée assez heureuse, il a su se faire des amis des lnà\er\9-Pawneers^ en leur donnant de beaux costumes, de belles armes, et des vivres à profusion, et il se sert des Pawneers pour donner la chasse aux autres Indiens ; ce n*est certes pas au nom de la ci- V ilisation que les Pawneers font la guerre aux leurs . . . , c'est tout simplement parce qu'ils nourrissent une
haine profonde contre toutes ces (ribus... Le gouvernement américain exploite adroitement cette antipathie au profit de la sécurité publique.
Toute cette partie de l'Amérique ne pourra se peupler d'Européens que lorsqu'on aura dqtruit la race indienne, car la civiliser est, selon moi, impossible.
La civilisation et ceux qui la représentent sont pour elle de mortels ennemis..., attendu que la civilisation détruit le désert et fait fuir ces troupeaux d^antilopes et de buffles qui nourrissent les peuplades. Il faut donc, ou ne pas toucher au désert et y laisser vivre ces brutes sauvages, comme par le passé, à rétat primitif, ou bien il faut les détruire sans pitié.
Religion et mythologie des Indiens,
La religion des Indiens est assez vague quant aux dogmes et au culte. Elle a cependant pour principe général l'idée bien arrêtée d'un dieu, d'un être suprême, créateur et modérateur de toutes choses, et ayant à ses ordres des divinités inférieures, dont les unes sont essentiellement bonnes, et les aulres essentiellement mauvaises.
Pour quelques tribus, le Grand Dieu, le dieu puis sant , est tout simplement le soleil , auquel sont subordonnées les autres forces de la nature.
Les autres dieux n'ont pas de qualités réelles et ne sont pas d'essence immuable : ils sont bons pour qui leur plaît, et mauvais pour qui leur déplaît.
Les Indiens mettent en pialique, comme vous allez le voir, un sentiment que nous trouvons fréquemment chez les peuples civilisés ; ils se disent : La défaveur des dieux peut avoir des effets plus sensibles que leur faveur; les fléaux, la maladie, la mort, la disette ne peuvent être effacés par quelques moments d'une prospérité passagère ; ils se préoccupent donc médiocrement des divinités amies, et tous leurs efforts tendent à se concilier les faveurs des dieux ennemis. C'est à eux qu'ils adressent leurs prières, c'est leur protection qu'ils invoquent, disant, du reste, avec beaucoup de logique : Puisque les dieux bons ne peuvent pas devenir méchants, à quoi bon nous occuper d'eux !
Cela ne rappelle-t-il pas le raisonnement de l'homme civilisé : Monsieur un tel est mon ami intime, quel avantage retirerai-je à lui être agréable? Mieux vaut faire des politesses à un ennemi, pour qu'il devienne mon ami.
Si les hommes diffèrent entre eux par les mœurs,
l'esprit et l'intelligence, la nature humaine est à peu près la même partout : un égoïsme féroce, plus ou moins dissimulé.
Chez les Indiens la magie joue un rôle considérable : ce sont les hommes les plus superstitieux du monde entier. Ils croient à leurs rêves, à leurs pressentiments ; la couleur de Toiseau qu'ils aperçoivent, la forme de la pierre qui les heurte , le dessin que forme le nuage au-dessus de leur tête, tout est considéré par eux comme un bon ou un mauvais présage.
Ils ont des magiciens qui sont en même temps prêtres et médecins ; considérant les maladies comme un effet du mécontentement divin, ils tâchent de les guérir par des conjurations et des évocations cabalistiques, qui sont très-nombreuses et assez récréatives; un deleurs remèdes, employés avec le plusde succès, c'est la danse ; ils ont cinquante-deux genres de danse pour toute pharmacie; selon la maladie, le magicien ordonne une danse lascive , une danse guerrière ou une danse follichonne...; et notez,
qu'au demeurant, ces docteurs guérissent aussi bien leurs malades que ceux de nos facultés le plus en renom.
A côté de ces remèdes fantastiques, les Indiens ont trouvé pour quelques maladies des remèdes vraiment souverains... Les plantes du désert sont employées par eux avec succès. Mais, comme les préjugés sont partout les mciiics, et qu'il leur importait aussi d'établir l'inégalité des droits entre la femme et l'homme, la pratique de la magie est interdite sous peine de mort aux femmes ; malgré cette épée de Damoclès suspendue sur leur tête, quelques femmes courageuses bravent cette ^ interdiction et s'adonnent aux sortilèges.
Ainsi une femme de la tribu de Pat-Ides était, paraît-il, une magicienne célèbre; les malades touchés par elle étaient guéris instantanément, les mauvais esprits s'enfuyaient à sa voix. Malgré les murmures des hommes de la tribu contre cotte violation de la loi, les malades venaient en cachette la consulter. Un jour cependant tous les hommes se rassem-
LE FAH-WEST 203
blèrcnt sous la présidence de l'époux de la ihagicienne, et il fut décidé qu'on la mettrait à mort. On la fit venir et on lui communiqua Tarrét qui la frappait. Elle resta impassible et demanda qu'on lui appliquât les tortures les plus cruelles, afin qu'elle pût leur montrer comment une faible femme savait mourir... Un morne silence accueillit cette demande : mais, avant de la mettre à mort, on lui amena tous les malades de la tribu, auxquels elle donna une consultation de la meilleure grâce du monde. Son époux, qui avait été le premier a la condamner, et qui devait, le premier aussi, mettre le feu à son bûcher, la prit à part pour lui exprimer sa tendresse. Après quoi elle s'étendit tranquillement sur le brasier en flammes!... Un Américain de mes amis, qui assistait à ce supplice, m'a assuré qu'elle n'a pas poussé un seul cri de douleur.
Ces magiciens, prêtres et médecins , sont élus par la masse du peuple, mais ils ne jouissent pas de grands privilèges; cependant parmi les NeT^Percés, cette distinction est héréditaire. Chez les CherokeSj
20i A TRAVERS ^'AMÉRIQUE
les médecins appartiennent tous à la même famille.
Beaucoup de tribus donnent aux dieux secondaires le nom de C^mi^ et portent certains amulettes, appelés ManitoUj qui ont le don de conjurer la colère des mauvais Gémis.
Chose digne de remarque, tous ces Indiens, même les anthropophages, croient à l'immortalité deTâme, à Texception delà seule tribu des Peaux-d' Oreilles. Mais rimmortalité de Tâme n'implique pas chez eux la pensée de peines et de récompenses éternelles. Ils s'imaginent seulement que ceux qui arrivent dans l'autre monde, en pouvant prouver qu'ils ont tué le plus grand nombre de leurs ennemis, seront élus chefs et jouiront d'une grande considération ; c'est pourquoi ils scalpent ceux qu'ils tuent et gardent avec soin ces trophées^ qu'on place dans leurs tombes.
Ils se représentent le ciel couvert de forêts vierges où le gibier sera toujours abondant et à portée de leurs fléchés et de leurs fusils : ils le voient travet*sé
LE FAR-^YEST 205
de rivières immenses, dans lesquelles lés poissons viendront se prendre d'eux-mêmes à Thameçon. Leur imagination ne va pas au delàl ! et c'est à cause de cela qu'ils enterrent leurs morts avec leurs attirails de chasse et de pêche.
Les musuhnans n ont pas négligé de peupler leurs cieux de belles houris, les Indiens n'y ont nféme pas songé; pour eux les charmes de la femme sont lettres closes ; ils croient même que cette créature digne de mépris n'est pas faite pour un monde meilleur.
Deux tribus croient à la métempsycose; mais cette croyance a plutôt l'air d'un caprice de leur imagination que d'une opinion bien arrêtée. Dans tous les cas, leurs idées, sur ce sujet, sont vagues et confuses.
Les Indiens du Nouveau*Mexique donnent à leur dieu, père selon eux de toute la race indienne, le nom de Montézumd^ mais ils ne le considèrent pas comme le dieu suprême; il n'est pour eux que le
206 A TRWRRS L'AMÉRIQUE
premier des êtres créés, celui qui a repeuplé la terre après le déluge.
Chose curieuse, la légende duii déluge qui a inondé la terre et détruit la population est une tradition généralement répandue parmi les Indiens. Après ce cataclysme, disent-ils, le Dieu suppéme habitant le soleil, envoya Montézuma sur la terre afin de la repeupler, et il s'acquitta si bien de celte besogne, qu'il en devint très-orgueilleux et pensa que sa puissance pourrait bien égaler celle du Dieu en chef. Alors le Dieu suprême, pour le punir de sa présomption, éloigna le soleil de la terre pour lui en rendre Taccès impossible.
Montézuma, qui s'ennuya bientôt sur le globe terrestre, eut la pensée de se bâtir une échelle pour regagner le soleil, et il entassa pierre sur pierre, en profitant de toutes les sinuosités du terrain : d'où naquirent les Montagnes-Rocheuses.
Le Dieu suprême le regardait faire d'un œil narquois, et, lorsqu'il le vit escalader sa montagne dans
l'espoir d'arriver jusqu'à lui , il lança sa foudre qui foudroya Montézuma et la montagne.
C'est ce qui explique, d'après les Indiens, les bouleversemenls géologiques des Montagnes-Rocheuses.
Quel rapport a ce Montézuma avec le souverain du même nom qui régnait au Mexique lorsque Cortez y pénétra en 1525, je Tignore; mais je présume pourtant que cette similitude de nom tient à un vague souvenir de ce grand cacique, que la tradition a conservé, et qu'ils ont fmi par prendre pour un dieu.
La différence réelle qui existe entre ces deux individualités, c'est que, si le Montézuma di. inisé est le pore de la race indienne, le vrai Monléznma, celui du Mexique, a été l'auteur de tous les maux qui ont fondu sur sa patrie; car c^est lui qui, par son imprudence et sa crédulité, a ouvert les portos de son empire aux Espagnols.
Les Algoquois ont, par tradition, le culte d'un
MichabOy être divin, fils cadet de la lune. Ce Michabo venait de Pest , à ce qu'ils assurent , en chassant devant lui les ténèbres au delà des Montagnes-Rocheuses où le monde finit (presque tous les Indiens se figurent qu'au delà de ces montagnes il n'y a plus rien). Ce dieu géant faisait des enjambées de huit lieues de long.
Dans l'automne, il se préparait pour le sommeil de rhiver, en fumant de nombreuses pipes de tabac; les nuages de fumée qui s'en échappaient, produisaient Vindia7i summer (1 été indien).
C'était ce même Michabo qui avait créé la terre en jetant un grain de sable sur TOcéan ; c'était lui qui distribuait aux hommes tous les biens dont ils jouissaient.
Hélas I ajoutent ces pauvres Indiens, voilà bien longtemps que Michabo a quitté notre planète pour faire un voyage dans les autres, et les hommes blancs, écume de la mer, ont profité de son absence pour nous assaillir et nous détruire. Mais Michabo
reviendra, et alors malheur à ces étrangerd ! ils seront pulvérisés, et nous serons comblés de faveurs, car Michabo aime les Indiens plus que tous les autres hommes.
Au moment delà conquête, les Indiens attendaient déjà le retour de leur sauveur, et quelques provinces reçurent même Christophe Colomb avec des cris de joie, croyant que c'était lui qui revenait; car ce qu'il y a d^étrange dans la légende de Michabo, c'est qu'il avait une forme humaine dont la description laisse un vaste champ aux suppositions. Ses yeux étaient faits avec Tazur des cieux, son teint, blanc et rose, disputait de fraîcheur avec Taurore, ses cheveux semblaient trempés dans les rayons du soleil ! !
N'est-ce pas là, en termes imagés, le portrait d*un homme blond, d'un Européen?
Quel était cet homme??
Tout est mystère dans le passé du Nouveau-Monde.
210 A TRAVEUS L'AMÉRIQUE
Si, au moment do la découverte de l'Amérique, les savants, au lieu de discourir sur Torigine de ce payfi, y étaient allés ; s'ils avaient appris la langue des hommes qui Thabitaient, peut être auraient-ils pu arriver à éclaircir ces ténèbres. Mais, si les expéditions lointaines ont encore peu d'attrait aujourd'hui, que d'objections elles devaient soulever au quinzième et au seizième siècle I
La mythologie des Indiens est riche en légendes fantastiques ; il en est même quelques-unes qui ne manquent pas de poésie.
Le poëte américain Longfellow s'en est servi dans son beau poëme de Hiacoutha. On l'a accusé de plagiat et on a prétendu qu'il avait pris ces légendes dans de vieux poèmes finnois qui s'occupent aussi d'un personnage divin nommé Leers Waianomen ! Chose curieuse, Longfellow ne s'est nullement inspiré des poëmes finnois et n'a puisé son inspiration que dans la mythofegie indienne ; mais, jce qui est incontestable, c'est que les légendes de ces deux peuples sont presque identiques, et ce qui est plus
étrange encore, c'est que ces deux peuples, dont l'un était établi dans le vieux monde et l'autre dans un monde nouveau à peine soupçonné au seizième siècle, avaient les mêmes mœurs et des usages à peu près semblables.
Tacite , en nous parlant des Finnois , nous dit :
« Les Finnois sont extrêmement sauvages et pauvres; ils n'ont ni armes, ni chevaux, ni habilations fixes ; ils vivent d'herbages, de racines, couchent sur la terre, se couvrent le corps pendant l'Iiiver avec des peaux d'animaux. Leur seule défense consiste dans des flèches qu'ils garnissent d'os à défaut de fer qu'ils ne connaissent pas -, ils sont tous chasseurs et vivent par petites troupes, dont les unes sont toujours occupées à rechercher le gibier. Vieux et jeunes, ils n'ont d'autre abri, contre l'inclémence des saisons, et de défense corttre les bêtes féroces, que des huttes faites avec des branches d'arbres vi de la terre. »
Tout ceci ne semble-t-il pas se rapporter aux Indiens?
Et neseraient-ce pas ces antiques habitants de la Scandinavie qui auraient été peupler le Nouveau- Monde?
On trouverait beaucoup de raisons en faveur de cette assertion, si les types de ces deux peuples n étaient point si différents.
Nous laissons aux savants le soin de rechercher l'origine de ces naturels d'Amérique; je me permettrai seulement de leur donner un simple conseil : qu'ils aillent voir de près ces hommes-là, qu'ils étudient leur langue et leurs usages ; car on ne juge bien que ce que Ton a vu par soi-même, l'intuition étant un mauvais guide dans les choses positives.
Omaha. — Pacific-railroad. — Cheyenne. — Larami. — Green-River
Montagnes-Rocheuses.
En 1854, le Nébraska n'était qu'un immense désert; — quelques Yankees, qui s'y étaient aventurés, s* aperçurent de la richesse minéralogique du sol, et trouvèrent bientôt des compagnons. L'un d'eux, en cherchant une place favorable pour bâtir une ville, arriva sur une jolie petite colline qui domine le Missourij et se dit : « C'est là qu'il faut planter nos tentes. »
Il s'empara des terrains, fit le tracé d'une ville et se mita Touvrage. Cela se passait il y a près de neuf années, et, aujourd'hui, cet homme, qui n'avait
pas vingt dollars en poche, possède des millions. Son procédé est très-simple : il revend à de bons prix les terrains qu'il a acquis pour rien.
La ville qu'il a tracée se nomme Omaha City ; elle a 12,000 habitants, elle est propre, coquette... avec de larges rues et de jolies constructions. Omaha possède aussi trois hôtels et un théâtre. Oui, un théâtre, qui ne peut, certes, pas être comparé à notre salle des Italiens ni 5 celle des Français, mais qui a le mérite d'attirer beaucoup de monde.
Tous les business gentlemen y vont le soir pour désennuyer des labeurs de la journée.
Dans ces villes qui ont poussé en plein désert comme des champignons, on est tout étonné de trouver tous les objets de première nécessité, et même des inutilités luxueuses. — J'ai vu à Omaha un splendide magasin de confections avec devanture de bois de chêne, et, à l'intérieur, des glaces à profusion. Tout était si bien organisé que je me crus à Paris.
se
La curiosité s'empara de moi, et je me demandai quel pouvait être Tindividu assez courageux pour venir ainsi risquer tant d'argent dans cet État en enfance et non reconnu encore. Je voulus éclaircir ce mystère, et j'entrai. Le marchand me reçut avec politesse, et, quel ne fut pas mon étonncment, lorsqu'il me dit : «Comment! madame Audouard, vous voici dans noire Far-West? »
— Mais oui, comme vous voyez, je suis même trcsenclianlée de voir en vous une connaissance, car je viens indiscrètement vous demander des renseignements. Seulement excusez-moi de ne pas vous reconnaître.
— Gela ne m'étonne pas du tout, me dit le marchand ; je vous ai vue à Wicsbaden et je vous ai vendu des bijoux en filigrane ; voilà tout.
— Ah ! très-bien! maintenant j'y suis: vous étiez marchand, n'est-ce pas, dans la galerie près du Casino?
— Précisément ; un beau jour le démon du jeu s'empara de moi, comme de tant d'autres; j*ai joué !
— Et vous avez perdu... sans doute! C'est, hélas ! le sort de presque tous les joueurs.
— Comme vous le dites, j'ai perdu, et j'étais à la veille de me brûler la cervelle, lorsque je vis entrer chez moi un ami qui avait quitté Wiesbaden quelques années auparavant, pauvre comme Job. — Il revenait les poches pleines de dollars, et il m'avoua qu'il possédait quelque chose comme un demimillion.
— Un demi-million ! ! m'écriai-je, mais, au nom du ciel, qu'avez- vous fait, où avez-vous gagné cet argent?
Alors il me parla du Far-West, de ce désert américain qui offre généreusement son sol à tout travailleur de ce pays oii les villes s'improvisent, et dans lesquelles tout homme peut se créer un commerce lucratif.
Je fus charmé, enchanté, et suivant le conseil de mon ami, je vendis tout ce qui me restait. Je réunis ainsi qinq mille francs ; avec quatre mille, j'achetai une pacotille d'habits confectionnés, de souliers cloués, flanelles, chaussettes, etc., et, avec les mille francs restants, je partis pour TAmérique. — Ah ! je ne fis pas le fier, je vous assure. Je pris un convoi d'émigrants qui, pour cent vingt-cinq francs, me conduisit à New-York. Arrivé là, la commission me donna unbillet de chemin de fer à prix réduit ; avec trente francs, j'allai de New-York à C4hicago, et alors, avec ma pacotille, je me mis à parcourir les petites villes dans le voisinage; je fis une espèce de vente sur champ de foire, et les affaires marchèrent toutes seules.
Les hommes qui travaillent et gagnent beaucoup d'argent, ont besoin, partout, de linge et d'habits, et ils comprennent parfaitement qu'on leur vende cher des objets qu'on leur apporte de si loin. Je revendis vingt mille francs ma pacotille de quatre mille I ! Alors j'écrivis à un Allemand de Paris, mon parent, qui me renvoya pour vingt mille francs
d'objets, que je revendis cinquante -cinq mille francs ! ! Omaha venait de se fonder ; j'y achetai un petit terrain, et y installai une maison de bois que j'achetai deux mille dollars à Chicago. J'y ouvris un magasin d'habits confectionnés et de bonneterie, et, comme mon commerce a été toujours en prospérant, j'échangeai bientôt mon échoppe contre la jolie bâtisse que vous voyez. — Aujourd'hui, je gagne, bon an mal an, vingt mille dollars I... J'écoutais cet homme avec un intérêt véritable et je me disais que ceux qui nonchalamment végètent dans la misère n*ontpas trop le droit de se plaindre, puisqu'ici-bas, il y a place pour tous, et que ceux qui ont de l'énergie trouvent toujours le moyen d'arriver à la fortune, ou tout au moins à l'aisance.
Mon histoire, — ajouta ce brave Allemand, — est du reste celle de presque tous les commerçants que vous voyez ici ; presque tous ont Commencé par être de simples colporteurs, et maintenant ce sont de grands marchands. Tenez, vous voyez d'ici cette grande bâtisse, et il me montrait utie superbe maison en pierre, à trois étages, et à quinze fenêtres de façade.
Eh bien I ce banquier, qui fait à présent pour cent . mille dollars d'affaires par an, était lui aussi, un . simple décavé ; il est arrivé au moment où Omaha se fondait, avec sept ou huit mille dollars en poche. Comme les nouveaux arrivants n'ont pas souvent de quoi acheter les objets de première nécessité, il a prêté à la petite semaine, un peu aux uns, un peu aux autres ; son argent a fait boule de neige, et à présent le voilà riche, banquier.
Notez qu'il est très-bien vu, car beaucoup de ceux auxquels il a avancé de l'argent, seraient morts de faim sans lui.
— Mais à quel intérêt prêtait-il? — demandai-je.
— Il prêtait sans intérêt, et même sans exiger de billet, mais vous comprenez que ceux qui ont réussi avec son argent n'ont pas été des ingrats.
Ici, voyez-vous (c'est toujours mon Allemand qui parle) , on est honnête ; lorsque des milliers de pauvres diables se réunissent dans le but commun de gagner
leur vie, il y a une espèce de franc-maçonnerie qui s'établit entre eux : on s*aide, on s'entend. Lui, avait de rargent,et il le prétait à ceux qui n'en avaient pas ; ceux-là travaillaient la terre, construisant des hôtels, des maisons ; tout naturellement, on a tenu à ce que ce banquier improvisé eût aussi sa part de bénéfice, puisqu'il avait aidé les autres.
Eh bien, ce qui est arrivé à Omaha s'est répété dans des centaines de villes qui ont surgi dans tous les États nouveaux, et le nombre des personnes, qui ont fait fortune dans ce désert américain, est incommen* surable !
L'État de Nébraska, dans lequel le premier pionnier est venu en 1855, possède déjà aujourd'hui huit à dix petites villes très-habitables ; en face d'Omflha, sur l'autre rive du Missouri, il y a une ville rivale nommée Council-BlmSy à six milles plus loin, au nord, se trouve Florence j enfin il y a Plak-Hind^ deSoto-Tekamaj la Platta et Magaretta-
Chacun des fondateurs de ces villes a choisi le
site qui lui convenait le mieux et s'y est fixé. Le Nébraska a aujourd'hui environ soixante mille habitants ! Notez que, dans chacune de ces villes, il y a des écoles gratuites, dans lesquelles on enseigne les enfants pendant la journée, et où Ton fait, le soir, des cours pour les hommes.
La ville de fondation la plus récente est CheyennCy construite aux pieds des premières chaînes des Montagnes-Rocheuses.
Lui donner le nom de ville, c'est peut-être lui faire trop d'honneur, car il y a six mois, au moment où j'y étais, Cheyenne n'avait que quelques baraques en bois, d'où s'exhalait une odeur de pétrole fort désagréable.
Mais à l'heure qu'il est, il est plus que probable que ces bicoques se sont transformées en solides constructions de pierre.
Je dois avouer, cependant, que j'ai conservé de cette jeune cité un souvenir peu agréable ; les
alentours sont sauvages et arides; vous étfes aveuglé par la poussière, qui vous brûle le gosier et vous dessèche la peau.
J'ai beaucoup de philosophie eu voyage ; pourtant en arrivant à Cheyenne, lorsqu'on me fit descendre dans ce qu'on y nomme un hôtel, je me suis sentie désolée de ne pas pouvoir prendre immédiatement un train de chemin de fer pour aller plus loin.
Un mauvais escalier en bois, frémissant sous vos pieds comme s'il allait se disloquer, vous conduit dans un petit ceuloir étroit, sur lequel donnent des portes à droite et à gauche ; un nègre, remplissant les fonctions de femme de chambre et de valet de chambre, vous introduit dans une cellule, large de trois mètres et longue de cinq, dans laquelle vous trouvez :
Un mauvais lit en bois blanc; Deux chaises, idem ;
Une table, avec une cuvette grande comme une tasse à thé, et rien de plus.
— Voici la plus belle chambre de l'hôtel, — me dit le nègre narquois, — voyant que je regardais avec inquiétude un gros morceau de toile sale et trouée, qui servait de mur de séparation avec la chambre voisine ; la porte, ne fermant qu'au loquet, me donnait aussi à réfléchir. Pourtant, je jetai mes sacs de nuit sur mon lit, et je priai mon introducteur d'aller me chercher de l'eau et une lampe.
Je me mis alors à examiner ma chambre en détail : la fenêtre basse, sans volets, donnait sur une cour ; mon lit était composé d'une paillasse et d'un matelas, dur et malpropre ; après soixante-sepi heures de chemin de fer, c'était peu consolant de n'avoir que ce bouge pour se reposer. ,
Le nègre me rapporta, au bout d'un certain temps, un baquet d'eau et une lampe.
— How do you like that hôtel? Comment aimezvous cet hôtel? me dit-ii en riant.
— Mais je ne l'aime pas du tout.
— Ah j'ai bien pensé cela; en vous voyant descendre de voiture, je me suis dit : voilà une dame qui va faire une belle grimace!
Un de mes grands plaisirs, en Amérique, a toujours été d'iirterroger les nègres sur la position que leur a faite l'abolition de l'esclavage. Voyant que celui-ci avait envie de causer, je lui demandai si lui et ses compatriotes étaient satisfaits de l'émancipation.
— Ah bien oui, — me répondit-il, avec quelque aigreur, — il y a bien de quoi être content I Ainsi moi, par exemple, j'étais domestique dans une bonne maison, où j'étais bien nourri et bien logé ; je n'avais pas grand'chose à faire, et mon avenir était assuré; maintenant me voici à Cheyenne^ avec des Yankees brusques et mal élevés, qui me nourrissent mal et
me forcent à travailler, non comme un nègre, mais comme un âne ; je n'ai donc pas gagné au change. Après cela, j'ai ce souci constant que, si demain je perds ma place, si je tombe malade, je me trouverai dans la misère; car personne ne prendra soin de moi. Beau résultat pour nous !
— Mais, — lui dis-je, — tu es libre à présent, tu es réellement un homme, et non plus une bête de somme, une marchandise?
— Et à quoi ça me sert, je vous prie, puisqu'il me faut travailler encore davantage pour gagner ma vie? Un homme n'est libre et indépendant, que lorsqu'il a de quoi vivre ; autrement, il n'est jamais qu'un esclave !
Je crois que ce bon nègre avait au fond un peu raison ; malgré cela, je l'avoue, j'ai été très-étonnée de voir que tous les nègres paraissent regretter leur ancienne condition. J'en ai même trouvé beaucoup, qui reprochent amèrement aux Yankees d'avoir gâché leur position. Ils disent que l'unique mobile des
Yankees a été ce sentiment vulgaire, qui pousse ordinairement les paysans à envier le sort de leurs maîtres, et les gens de peu d'éducation à jalouser les hommes bien élevés.
— Est-ce que ça les regardait, — me disaientils, — et pourquoi se sont-ils mêlés de nos affaires? Nous étions heureux dans le Sud, notre position nous convenait, ils n'avaient qu'à nous laisser tranquilles I
En effet, peu de nègres viennent dans les États- Unis ; ceux qui y sont ne trouvent pas d'autre position que celle de domestiques. A l'hôtel de Newport, par exemple, où il y a beaucoup de nègres, on les voit tous, ne vivant qu'entre eux, et riant aux dépens du pays qui les a émancipés. La mauvaise éducation des Yankees est le thème favori de leurs plaisanteries ; car ils ne peuvent s'empêcher de comparer leurs nouveaux maîtres aux anciens, et la comparaison est toute à l'avantage de ces derniers. Du reste, ce sentiment est assez naturel en France : un domestique, qui a toujours servi dans le noble faubourg,
croira sa dignité compromise , s'il entre au service d'un simple négociant; il fera des difficultés pour endosser la livrée d'un parvenu, et, s'il y est forcé par la nécessité, il se vengera en se moquant de lui. .. Si les maîtres entendaient gloser sur eux certains domestiques, ils en seraient peu flattés.
Eh I bien le Sud est le faubourg Saint-Germain de TAmérique ; le Nord en est la Chaussée-d'Antin. Les vieux serviteurs d'autrefois, devenus les égaux de leurs maîtres, éprouvent quelque répugnance à servir des parvenus : ils croient déroger^ et se consolent par la médisance.
J'ai dit que le nègre m'avait apporté une lampe el de Teau. Mais, hélas I la lampe répandait une odeur infecte ; l'eau sentait le chou cUit.
— Que m'apportez-vous, grand Dieu ! — lui disje, — impatientée.
— Oh I madame, les Yankees sont forts pour intenter, dit-on ; eh bien, voilà une huile qui ne leur
fait pas honneur ; ça sent mauvais, mais nous n'avons que cela pour l'éclairage. Quant à Teau, vous avez raison, elle sent le chou, mais c'est aussi la seule que nous ayons.
En effet, je fis courir mon nègre dans tout Cbeyenne, pour me trouver au moins une chandelle et de Teau potable : impossible de s'en procurer. Je fus obligée de me servir de lait pour ma toilette, et> quant à l'éclairage, j'en fus réduite à me contenter du clair de la lune , ne pouvant supporter Taffreuse puanteur du pétrole.
La nuit venue, un monde d*ouvners, d'hommes à figures sinistres, se mit à circuler dans le corridor, puis tous s'établirent dans la salle d'en bas, représentant une salle à manger, pour faire leurs libations ordinaires de wisky.
Deux détonations de revolver arrivèrent même jusqu'à moi, — ce qui, je l'avoue, me rassura peu. Décidément le nègre était un bon garçon, car il monta chez moi et me dit :
— Vous entendez ; c'est presque tous les jours comme ça; ils se tuent, s'assassinent avec une violence que ne vient jamais calmer la police, qui, du reste, est inconnue ici. Je vous conseille de ne pas vous coucher ; avez-vous des armes ?
Je lui montrai mes deux revolvers et mon coutelas...
— Allright! — s'écria-t-il tout joyeux ; — et, surtout, s'ils s'avisent de venir par ici, ne les manquez pas, ça ne vaut pas cher, allez ; tuez-les sans remords.
Je commençai à prendre confiance en cet honorable gentleman de couleur, comme on les appelle au;jc États-Unis, et je lui dis :
, — Vous devriez bien rester dans le corridor, à côté, pour me prêter main-forte au besoin.
— J'y avais bien pensé, — me dit-il, — et il se coucha dans le corridor. J'entendis plusieurs coups de revolver pendant la nuit, et, comme vous pensez, je
dormis peu. Le matin, le nègre yint me dire qu'il ny avait eu que trois hommes de tués, observant que ce n'était pas beaucoup pour Cheyenne.
La ville ayant étépeuplée, en partie, par les aventuriers chassés parla police deSan-Francisco, il y a là un vrai ramassis de brigands.
Le train quittait Cheyenne à deux heures, je n'eus pas la patience de l'attendre; un cabousse-train^ composé d'une locomotive et de deux larges wagons, partait 5 pour emmener des ouvriers du chemin de fer du Pacifique à Laramy ; bravement je montai sur ce convoi, car je devais rejoindre k Laramy le docteur Durand avec tous les ingénieurs et généraux envoyés par le gouvernement de Washington, et aussi les quelques dames invitées;
En France j j'hésiterais peut-être un peu à me trouver seule sur un train, avec soixante ouvriers ; là^ je n'ai pas hésité un instant, car je savais que ces ouvriers n'étaient pas des aventuriers venus de San- Francisco, mais de purs Yankees, ei c'est une justice
à lui rendre, le Yankee, mieux qu'aucun autre peuple au monde, comprend le respect qu*on doit à une femme.
Le Français se dit assez volontiers le peuple le plus galant entre tous, ce que je lui accorde de bonne grâce. Mais il est aussi le peuple le moins respectueux pour la femme , car sa galanterie frise de très-près l'impertinence, et son empressement n'est le plus souvent qu'un manque de respect.
En un mot, le Français ne juge la femme qu'au point de vue de la galanterie ; il est galant, empressé, aimable, mais toujours avec une affreuse arrièrepensée... Lorsqu'il est désintéressé, il vous dira naïvement : A quoi bon me mettre en frais?
Le Yankee, au contraire, n'est ni galant, ni aimable, ni empressé ; il ne se jettera pas sous les pieds des chevaux pour ramasser une fleur échappée à une main bien gantée ; il ne fera pas dix lieues pour aller chercher un objet que vous désirez ; il n'aura pas ces petits soins et ces chatteries que sait si
bien avoir le Français pour la femme qui lui plait.
Non, le Yankee est trop terre à terre pour cela ; mais comme il est pratique et logique à la fois, et qu'il ne voudrait pas que sa mère, sa fille, sa sœur ou sa femme fussent exposées à être insultées ou traitées légèrement par d'autres hommes, il est plein de respect pour les femmes qu'il rencontre , quels que soient leur âge et leur qualité.
Ce sentiment est si général, que Thomme le plus immoral, le voleur et l'aventurier n'osent pas enfreindre cette loi ; car ils s'exposeraient en la violant à un danger certain. Une femme est-elle insultée par hasard, tous les hommes présents, fussent-ils balayeurs de rues, ou porteurs d'eau, vieux et jeunes, tous accourent, et malheur au coupable, qui passera un mauvais quart d'heure.
Les femmes ont sous ce rapport une telle sécurité, elles savent si bien qu'elles trouveront en chaque homme un appui et un défenseur, qu elles vont et viennent sans la moindre crainte; elles voyagent
seules à travers toute rÂmérique, et sortent seules ]e soir sans aucune appréhension. Si on leur parle de voleurs, elles haussent les épaules en disant : Les voleurs, ils respectent les femmes aussi bien que les honnêtes gens ; et de fait , c'est bien rare qu'ils s'attaquent aux femmes, à moins qu'on ait la mauvaise chance de tomber sur un voleur cosmopolite.
Ce sentiment est du reste très-naturel, car ne voit-on pas des brigands , des gens sans aveu, adonnés à toutes les mauvaises passions, conserver au fond du cœur un culte pour leurs mères et leurs filles, et prêts à tuer celui qui oserait les insulter ?
Nulle part je n'ai vu ce sentiment si vif, si réel, et si complet que chez le peuple Yankee, et cela leur fait pardonner à mes yeux beaucoup de petits défauts dont je les accuse. ,
Installée dans ma cabousse d'ouvriers au milieu de soixante hommes du peuple , j'ai pu apprécier
moi-même ce bon côté de gens si grossiers en autres choses.
Un peu étonnés au commencement de voir au milieu d'eux une étrangère, avec une mise plus élégante que celles qu'ils étaient habitués à voir ordinairement, ils n'ont point montré cependant une curiosité de mauvais goût... ; lorsque je suis entrée, ils causaient à haute voix, riaient et fumaient : instinctivement ils baissèrent la voix, dès qu'ils m'aperçurent et jetèrent leurs cigares. Le conducteur leur dit tout bas : « Ne crachez pas par terre pour ne pas salir la robe de cette dame, » à quoi ils répondirent : « Soyez tranquille. » Puis, ils s'éloignèrent un peu de moi, me laissant une large place pour me mouvoir.
Tous continuèrent à causer tranquillement à voix ba&ise. Ils comprenaient très-bien que je devais être gênée au milieu d'eux, aussi faisaient-ils de leur mieux pour me mettre à Taise; — si je m'enveloppais dans ma pelisse, vite ils fermaient les fenêtres ; — je l'ai dit, je crois, ils avaient tous cessé
LE FAR-WEéT 235
de fumer ; — mais voilà que la fantaisie me vint de fumer une cigarette : je l'allumai tranquillement, et, dois-je le dire, ces gens-là, quoique n'ayant pas rhabitude de voir fumer une femme, eurent le bon goût de ne montrer aucune surprise ; — seulement un d'entre eux se fit probablement le raisonnement suivant : « Puisque cette dame fume une cigarette, j'ai bien le droit, moi, d'allumer ma pipe I » Il bourra sa large pipe et se mit à aspirer la fumée à grandes bouffées : en cinq minutes, un gros nuage décrivait dans le wagon mille dessins fantastiques, — cette malheureuse pipe exhalait une odeur tellement acre et nauséabonde, que je fis malgré moi avec les narines une grimace impérative. Aussitôt plusieurs de ces hommes se levèrent, prirent violemment par le bras le malencontreux fumeur, et le jetèrent à la porte sans autre explication. Le pauvre homme ne dit mot ; il s'assit sur la plate-forme et y resta fort tranquillement.
Je remerciai très-poliment les ouvriers qui m'avaient débarrassée de ce fumeur, et je ne pusm'empêcher de leur dire: « Il faut convenir cependant
que c'est moi qui ai eu le premier tort, en allumant ma cigarette; car cet homme ne pouvait pas deviner qu'une femme qui fume, pût craindre l'odeur du cigare et de la pipe. — C'est égal, c'est un malappris, et il n'a que ce qu'il mérite, une dame peut faire ce qui lui plait, elle en a le droit ; tandis qu'un homme ne doit jamais se permettre rien qui puisse la choquer ou lui être désagréable. »
J'ai passé onze heures au milieu de ces gens-là, et je dois déclarer, que pas une parole ne leur a échappé, pas un geste qui aient pu^ me choquer ; ils ont été d'une convenance exquise ; même le pauvre fumeur, mis à la porte , est venu me faire des excuses. Je lui ai offert une cigarette, en lui faisant comprendre que mon tabac turc sentait moins fort que le sien.
Le conducteur aussi, dans la crainte probablement que je ne m'ennuyasse, et que le voisinage de ces hommes ne me fût désagréable, vint se mettre à ma disposition, enm'offrant son petit bureau et la locomotive.
Enfin j'ai compris que réellement une femme pouvait voyager seule en Amérique, car, dans toutes les classes de la société, elle ne rencontre que respect et déférences poussés à leurs dernières li« mites.
J'avoue que j'ai beaucoup plus admiré ce sentiment de réserve pour mon sexe ; il me séduit bien plus que cette espèce de galanterie française qui ne sait jamais s'arrêter à temps, et finit par devenir un manque de respect !
Je crois que toutes les dames qui me liront seront de mon avis.
Laramy aussi n'est pas une vieille cité, elle a de larges rues, bordées de maisons en bois ; dès qu'on en sort on se trouve en plein désert. Le sol est sec et sablonneux, et ne produit encore que quelques plantes. rabougries et desséchées par le vent; des troupeaux d'antilopes se promènent jusque dans les rues, mais il y a un très-bel hôtel bâti par les soins de l'administration du chemin de fer du Pacifique.
Hôtel très-propre, et très-confortable, et que j'ai d'autant plus apprécié que je venais de quitter celui de Cheyenne. A deux milles de Laramy se trouve le poste militaire de Granger.
Il y a dans le Far-West cinq ou six postes militaires qui sont tous fort bien organisés. Ils se composent de maisons confortables , d'une caserne d*une propreté parfaite, d'un hôpital très-bien tenu et d'une prison, qui sert plutôt pour les malfaiteurs civils que pour les militaires. Ainsi comme Laramy n'a pas de police, lorsqu'il y a un meurtre commis, les soldats sont forcés de faire l'office de policemen ; ils s'emparent de l'assassin qui est jugé par un tribunal militaire, et le pendent s'il est condamné.
Les officiers supérieurs amènent leurs femmes dans ces établissements, et la vie y est gaie et cordiale, on y donne même des petites soirées et des bals.
Au fort Granger hsihïie madame Givens, la femme du général, et une autre dame qui est la femme
d'un colonel ; toutes deux sont des femmes du monde, élégantes et distinguées. La femme du colonel a une petite fille qui est d'une beauté effrayante ! J'insiste sur le moi effraya^it^ car c'est le seul qui peut rendre ma pensée. Être jolie à ce point est vraiment effrayant, surtout pour les autres.
La fillette a quatorze ans ; en véritable fille du désert, elle est un peu sauvage, mais son teint est d'une blancheur à défier le velouté du camellia. Le soleil a même respecté cette peau éblouissante, et n'a fait qu'effleurer le visage en y déposant une légère teinte dorée, qui lui donne un charme de plus. Cette enfant est d'une beauté qui étonne, et fascine en même temps. Jamais je n'ai vu de jeune fille qui puisse lui être comparée et je ne croyais pas qu'une créature humaine pût arriver à ce degré de perfection. Elle a, je ne dirai pas tltie masse, mais une gerbe de cheveux blonds dorés, que l'on ne peut bompater qu'à de Tor en fusion. Son front est d'une coupe adînirable et uni comme du marbre. Ses yeux grands, bien fendus, sont d'un bleu sombre ; ils ont i'air de lire au fond de votre âixle, par moments ils
ont une douceur infinie, et puis — tout à coup — ils brillent d'un feu sombre, étrange; on dirait qu'il en jaillit des étincelles.
Son teint est légèrement rosé, ses lèvres, un peu fortes, sont d'un rouge à faire pâlir le carmin.
Sa démarche est très-gracieuse, ses mouvements d'un naturel charmant ; il y a en elle de la chatte, qui tantôt s'étire paresseusement, et tantôt bondit, vive et alerte. .
Ses pieds et ses mains sont des chefs-d'œuvre de la création. L'art n'a jamais atteint à cette perfection.
Je le répète, cette enfant a une beauté fatale ; je réponds que d'ici à quelques années, elle^ fera bien des malheureux , et mettra bien des têtes à l'envers.
Heureusement qu'en Amérique les hommes ne se tuent pas par amour I c'est même un des traits dis-
tinctifs du caractère yankee ; on a beau chercher, il est sans exemple qu'un vrai Yankee se soit suicidé par amour !
Mais il n'est pas rare qu'un amoureux, éconduit, tue la femme ou la jeune fille qu'il aime et qui ne le paye pas de retour I
Le Yankee est d'une logique féroce; il se fait le raisonnement suivant... Me tuerl à quoi cela me servira-l-il ? pas même à me venger r car, puisqu'elle ne m'aime pas, ma mort lui sera indifférente.
Ce genre de meurtre n'est pas cependant trèsfréquent, car le Yankee est froid et impassible ; uniquement occupé de son business, il n'a pas le temps de se laisser dominer par des sentiments trop ardents.
En revanche, les jeunes misses sont plus romanesques ; leur cœur s'attendrit volontiers. Elles
2i2 A TRAVERS L'AMÉRIQUE
cèdent à leurs penchants et s'éprennent quelquefois follement. Malheur à celui qui serait assez peu honnête pour refuser de les épouser ; il peut être sûr de son sort ! !
La jeune miss le guettera un jour au coin d'une rue, et lui tirera à bout portant un coup de revolver. Elles tirent bien les misses américaines et rarement manquent leur but.
Cela fait, ladite jeune fille donnera caution au juge, et se déclarera prête à comparaître devant la justice pour expliquer sa conduite.
Des cas semblables se présentent très-fréquemtnent, et voilà ce qui arrive ordinairement.
Citée à la barre, la jeune miss se voit entourée de femmes et d'autres jeunes filles de son âge, qui lui font une escorte d'honneur. Elle prend la parole et explique d'une voix calme et assurée, que, séduite par l'homme qu'elle vient de tuer, elle n'avait pas d'autrer moyen de venger son honneur. Cet
homme s'était engagé à l'épouser ; il avait manqué à sa parole; il fallait donc lui apprendre à respecter la foi jurée.
Ordinairement, les juges admettent les circon* stances atténuantes, et acquittent la coupable, qui est reconduite chez elle en triomphe ; les hommes mêmes applaudissent, car ils songent à leurs sœurs et à leurs filles, et ils se disent : S'il leur arrivait quelque chose de semblable, elles pourront se venger aussi !
Le duel est chose rare en Amérique; ce qu'on raconte des duels au canon, à la carabine rayée, est pure fantaisie. Deux ou trois Anglais, ayant le spleen, se sont amusés à se canonner d'une montagne à l'autre, ou à se faire une guerre de bêtes fauves à la carabine rayée, en s'abritant dans des forêts ; mais le duel, tranquille et calculé, tel qu'il se pratique en Europe, n'est pas dans les mœurs des vrais Yankees. Si Ton peut en citer quelques-uns, ce sont de rares exceptions.
L'homme pratique du Nouveau-Monde raisonne tout autrement que nous; il se dit : Je suis insulté, voyons ce qu'il y a à faire ; la justice de Dieu est une invention du moyen âge ; mais Texpérience apprend que c'est presque toujours Tagresseur qui loge une balle dans la tête de celui qu'il a oiïensé. Où serait donc la logique de la situation 7 être insulté et attraper une balle par-dessus le marché, serait tout simplement stupide. Par conséquent, un vrai Yankee ne se fie pas au hasard et préfère se faire justice luimême. Il guette son adversaire et le tue à Timproviste, avant que l'autre ait même le temps de songer à se défendre.
Voilà, — disent-ils, — la vraie justice de Dieul Cela fait, on va s'entendre à l'amiable avec le juge !
Dans le Far-West^ où l'élément étranger domine, et où l'assimilation aux idées yankees n'a pas pu encore s'opérer complètement, il existe une espèce de duel sauvage assez à la mode.
Les témoins arment les adversaires de grands cou-
telas ; puis ils les* enferment dans une chambre obscure; on les place chacun dans un coin, et on ferme la porte. Ils peuvent marcher à tâtons Pun vers l'autre, et s'attaquer comme ils Tentendent. Toute la tactique consiste à ramper, à se dissimuler, à approcher sans bruit de son adversaire et à le renverser. Alors ces deux hommes, liés, entrelacés comme deux vipères, se tordent et se roulent, en se frappant au hasard. Celui qui parvient à enlever le couteau de la main de son adversaire, est déclaré vainqueur.
Ce duel de garçons bouchers représente bien les mœurs féroces de ces pionniers du désert I
A Laramy^ notre caravane se trouva réunie au complet. Je ne citerai que le docteur Durand, directeur du chemin de fer du Pacifique, madame Blair, une grande dame de Saint-Louis, bonne et charmante femme, avec toute la grâce d'une Parisienne, — madame Lead, la femme d*un ingénieur trèsdistingué qu'elle accompagnait.
Madame Lead est le type le mieux réussi de la bonne et excellente personne.
La femme vraiment bonne, est un trésor inappréciable.
Le monde fourmille de jolies femmes, de belles femmes.
La femme spirituelle se rencontre à chaque pas.
La femme vraiment bonne, — bonne par nature et par éducation, — est ce qu'il y a de plus rare à rencontrer ; son charme est si grand, qu'elle n'a pas même besoin d*êlre jolie, ni spirituelle... la bonté tient lieu de tout.
La troisième dame, faisant partie de notre caravane, était madame Wood, de Chicago, une brune piquante, avec un brin de sentiment dans l'esprit et dans les yeux... S*il y en a aussi dans le cœur, / do not khow (je ne sais pas).
La quatrième était madame White, une fort belle personne, aimable, affable, naturelle, et possédant une jeune fille de quatorze ans, vrai portrait en miniature de sa mère, avec beaucoup de turbulence et de vivacité en plus.
Je serais assez embarrassée de faire le portrait de ces messieurs; car il me faudrait les nommer tous, et, s'il faut éternuer pour bien prononcer un nom polonais, lorsqu'il s'agit de certains noms yankees, il faut faire une aspiration, accompagnée d'une grimace nasale, le tout ressemblant à un petit grognement. Et, s'il est difficile de prononcer ces noms-là, s'en souvenir n'est pas plus aisé ; quoique j'ai conservé un excellent souvenir de la courtoisie de tous ces honorables gentlemen qui m'ont accompagnée dans ce voyage, j'ai oublié, hélas ! les noms de beaucoup d'entre eux : car il ne suffit pas d'avoir la mémoire du cœur, il faut avoir aussi celle des yeux et des noms, et celle-là me manque complètement. Essayons cependant.
Je commencerai par un vieux géniral à barbe
blanche, qui a fait merveille pendant la guerre de la sécession ; c*est lui qui a défendu avec fort peu d'hommes les voies ferrées contre les insurgés ; aussi bon général que poète distingué, il nous a souvent déclamé, pour nous distraire, de fort beaux vers de sa composition.
Un autre gentleman qui me revient à la mémoire, est M. Winchel ; mais je ne garantis pas Torthographe de son nom ; ne pouvant jamais le prononcer comme il faut, je l'avais surnommé le poétique gentleman, par la raison qu*il ne parle qu'en vers ; sauf cette monomanie, bien innocente du reste, c'est un excellent homme.
Le général d'Odge est un ingénieur des plus distingués ; sous des dehors bourrus et sauvages, il cache une nature douce et tranquille. On peut dire qu'il a le caractère franc, et un peu gascon, du soldat français.
Le colonel Seymour ressemble, d'une manière frappante, au portrait que nous avons d'Henri III :
on dirait que c'est sa photographie. Ses façons régence tranchent avec les façons grossières qui caractérisent les Tankees, et en font un gentleman accompli.
Je ne veux pas oublier un savant, le géologue Hayden, qui nous a intéressés si souvent. Quant à sir White, je n'en dirai pas grand'chose ; car il a une femme si charmante, que je n'ai pas assez remarqué le mari.
Ajoutez à tout ce monde, huit ou dix ingénieurs, quelques militaires et des nègres pour nous servir.
J'ai réservé la dernière place à notre aimable amphitryon, pour lui prouver que cette place est souvent la meilleure. M. Durand est l'homme à qui est due l'inspiration de ce chemin de fer, qui bientôt va relier New-York à San-Francisco. C'est un homme intelligent, entreprenant, d'une activité merveilleuse el d'une fermeté poussée jusqu'à l'héroïsme, lorsque le succès de son œuvre est en jeu. Très-simple de manières, bon, naturel, affable avec tous.
d'une humeur toujours égale, et toujours obligeant ; au milieu même des soucis que hii donnent ses affaires, au milieu des inspections difficiles, des réclamations de toutes sortes, — il trouve le moyen de n'avoir jamais un mouvement de mauvaise humeur ; sa politesse exquise ne s'est jamais démentie. Pendant tout le cours du voyage, sa seule préoccupation était de ne faire manquer de rien, au point de vue du bien-être et du confort, à tous ceux qu'il avait eu Tamabilité d'inviter pour cette pittoresque excursion.
Les voitures de Tadministration étaient partout à notre disposition.
Je n'ai jamais vu en Europe, même en comptant les voitures royales et impériales, rien qui approche de ce qu'on nomme le Car Lincoln en Amérique.
Ce compartiment se compose d*abord d'un salon en bois de chêne superbe, et de riches tentures, avec des glaces ; ensuite, d'un fumoir très-coquet, transformé pour la circonstance en arsenal de guerre. Cara-
bines, fusils, revolvers, haches d'armes, sont réunis en élégantes panoplies.
Enfin, une grande salle à manger très-confortable.
Plus loin, vous entrez dans deux salons, qu'on a transformés pour la nuit en dortoirs avec deux rangées de lits excellents.
A côté, vous avez de grands cabinets de toilette, tout marbre et glaces; enfin, ce qui n*est pas à dédaigner aussi, on a réservé une place pour la cave, et la cuisine. — Cette dernière est même très-spacieuse ; il n'y manque ni chef, ni sous-chef, ni les marmitons de rigueur. Et, comme il ne faut jamais oublier les business^ un cabinet de travail, avec bureaux, plumes et encre, est installé pour les amateurs.
Quand nous sommes montés dans ce convoi, plus royal que républicain, M. Durand nous a dit avec la meilleure grâce du monde, que nous étions là chez
nous, et qu'il nous priait de nous mettre à notre aise et de nous installer confortablement.
On partit de Laramy à quatre heures ; à six heures on nous servit un somptueux diner qui dura jusqu'à neuf heures ; à ce moment commencèrent les speechs de rigueur, pour ne finir qu'à minuit.
Le Yankee pousse la manie des speechs encore plus loin que l'Anglais, qui cependant ne s'en prive guère.
J'avoue qu'un speech m'amuse peu, deux speechs m'agacent les nerfs; jugez dans quel état je dois être, quand on dépasse la vingtaine.
Nous avons voyagé six jours ainsi ; mais nous allions lentement, car les rails venant d'être posés, on ne faisait qu'essayer la voie ferrée. De plus, nous nous arrêtions souvent pour admirer les beaux sites, et, lorsque nous apercevions un troupeau de cerfs ou d'antilopes, nous sonnions pour rebrousser chemin, et nous nous mettions en chasse. La nuit, on ne marchait
pas du tout, craignant que les Indiens n'eussent enlevé les rails du chemin. Ils le font souvent pour provoquer des accidents, et puis attaquent les voyageurs et les scalpent à leur aise.
Une nuit, à la clarté des flambeaux, nous sommes allés visiter une mine de charbon récemment découverte par les ingénieurs du chemin de fer, mais dont l'exploitation est déjà si prospère qu'elle alimente, à elle seule, toute la nouvelle voie ferrée.
Ce charbon est, paraît-il, d'une qualité excellente, il se trouve à fleur de terre et il est par couches de 5 ou 4 mètres d'épaisseur.
Nous avons tous bravement donné notre coup de marteau pour détacher un morceau de charbon ; ces galeries noires, éclairées par la lueur vacillante et rougeâtre des torches, ont quelque chose de lugubre, cela fait l'effet de l'enfer décrit par un curé de campagne.
Au moment de notre excursion, c'est-à-dire en
septembre 1868, la voie ferrée s'arrêtait au petit village de Green^ construit près de Green-River.
Arrivés là, nous avons été obligés de prendre des boguets^ légères voitures de montagne à deux roues, n'ajant pas d'autre moyen de transport. Trois ambulances nous suivaient portant les vivres, les bagages, les peaux de buffles qui allaient désormais nous servir de lits. Les plus poltrons, les moins aguerris'à cette fa^tigan te locomotion, avaient le droit d'aller s^y installer d'avance : M. Durand avait eu l'attention d'emporter, (fusque dans les Montagnes-Rocheuses, du Champagne clicot, du clos de Yougeot et du chàteau-margaux.
Nous avons traversé ainsi toutes les chaînes des Montagnes-Rocheuses, depuis Cheyenne jusqu'aux plaines de la Nevada; puis, revenant vers le nordj Y nous les avons coupées, pour nous rendre à Salt-Lake- City y capitale de l'État mormon, bâtie à 20 milles à Test des grands Lacs -Salés; nous avons donc fait 1,100 milles dans ces montagnes, tantôt grimpant sur des hauteurs à pic, tantôt longeant des précipices effrayants, ou bien suivant des yallées si
étroites qu'elles semblaient être sans issue. Ce n'est qu'en débouchant sur les yastes plateaux qui sont assez fréquents, qu'on oublie sa fatigue, car on y jouit d'une vue splendide. Décrire l'aspect de ces montagnes est bien difficile, elles ont quelque chose d'étrange et de fantastique, qui vous étonne et vous émeut. J'ai vu pas mal de montagnes célèbres, et traversé bien des sites pittoresques, eh bien I je le déclare, ni le mont Olympe, ni l'Atlas, ni le mont Blanc, ni le mont Athos, ni même le Liban, ne peuvent être comparés aux Montagnes-Rocheuses.
Figurez-vous une suite sans fin de chaînes de montagnes, adossées les unes aux autres. La plus haute a une couronne de neige éternelle; ce blanc mat est encadré par l'azur des cieux qui s'y reflète, et coloré dès le matin, par le soleil, de mille rayons de feu !... Les autres chaînes sont, selon leur formation , bleues, rouges, roses ou grises ; toutes les couleurs, toutes les nuances s'y heurtent et s'y confondent ; on les croirait faites d'un immense arc-en-ciel. Ces chaînes se plient, se replient, se tordent en gorges étroites, formant des piCs et des plateaux inac-
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cessibles. Les tremblements de terre des yolcans antédiluviens ont si bien broyé, secoué, déplacé et renversé ces montagnes, qu'elles ont les formes les plus bizarres et les plus fantastiques.
On serait tenté de croire que des géants, dont la race a disparu, se sont amusés à y tailler des châteaux fabuleux, des statues monstrueuses, des temples dédiés à quelque divinité infernale; parfois, même, on croit apercevoir une ville fantastique, avec des maisons, des donjons et des monuments de forme étrange ; on la voit, elle se dessine nettement à vos yeux, à la distance de quelques milles, Pillusion est complète... Mais, lorsque vous approchez, tout s^efface graduellement, et vous ne voyez plus que du granit, du grès et du bitume, taillés par la main du grand architecte de la nature.
Il y a un de ces pics que Ton nomme Table- Rock^ qui est peut-être le plus surprenant, d'une hauteur effrayante ; on voit un pic taillé en forme de table, autour de laquelle on dirait que des convives sont assis. En lès comptant, on arriverait
au chiffre de vingt-deux. L'un d'eux parait tenir un verre en main, et porter un toast.
Plus loin, vers la Nevada, il y a une autre montagne nommée Butto-Churchy qu'on prendrait pour une délicieuse mosquée, du plus pur style mauresque, avec son blanc minaret qui s'élance fièrement vers les cieux.
Les nuages jouent aussi un rôle important dans cette fantasmagorie, en formant avec leurs larges ombres les mille dessins bizarres sur ces montagnes.
En faisant ce voyage comme nous l'avons fait, on arrive à 9,000 pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer. A cette hauteur, Tair est tellement raréfié, qu'on éprouve un sentiment d'asphyxie à tout moment ; et il est tellement sec et imprégné d'une subtile poussière d'alun et de soufre, qu'il vous dessèche le gosier, et votre peau se fend comme un vieux parchemin.
L'abomination de la désolation règne dans ces
parages ; pas un brin d'herbe, pas la moindre petite fleur, pas même un insecte quelconque. Rien qu'un sol calcaire, mélangé de soufre, qui exhale une odeur diabolique, et de loin en loin un croassement de corbeau, qui ajoute une teinte sinistre et lugubre au tableau. Quelquefois, par hasard, s'égare dans ces parages une petite bête, moitié souris, moitié écureuil, qui s'enfuit toute affolée à votre approche.... Les Indiens lui font la chasse et la prennent avec des filets, puis ils la mangent toute crue ; mais, à en juger par sa laideur, elle doit être un mets peu succulent. On trouve aussi quelques pétrifications de serpents antédiluviens, d'une grosseur effrayante.
La formation de ces montagnes, au point de vue géologique et minéralogique , est d'une richesse inouïe; leurs entrailles recèlent du charbon, de Palun*, de Talumine, du soufre, du fer, de l'argent en grande quantité... Tout cela est enfoui, dans de certains endroits, à profusion ; le pétrole suinte des rocs. On trouve aussi, en blocs immenses, toutes les qualités de marbres connus, et deux ou trois autres qualités, qu'on m'a dit inconnues jusqu'à présent.
Nous avons pris quelques morceaux d'un marbre d'un blanc de lait, tacheté de mouches noires, qui est vraiment d'une grande beauté. Je ne ferai que mentionner le grès et l'agate, car il est impossible d'énumérer, sans une étude spéciale, tous les trésors enfouis dans ce sol.
Les nombreuses grottes qu'on découvre dans les rocs, dans les vallées et sur les sommets des montagnes, sont aussi très-dignes d'attention. On dirait que des êtres mystérieux, invisibles , s'y donnent rendez-vous! Tout est arrangé avec art, avec poésie : ces grottes sont profondes, elles s'enfoncent jusque dans les entrailles du roc, et, quand on y pénètre, on croirait qu'une main capricieuse a taillé et orné des chambres et des boudoirs. Je suis entrée dans plusieurs de ces grottes, et toujours il m'a semblé qu'elles exhalaient un souffle de vie humaine : on se dit, malgré soi, qu'elles ont dû abriter des êtres humains ; et, parfois, on est tenté de croire qu'elles n'ont été désertées que depuis peu. Uans une de ces grottes, j'ai trouvé un bout de ruban et une fleur desséchée ; ce réduit était au haut d'un rocher for-
midable : j'avais mis trois quarts d'heure pour y arriver. L'entrée en était étroite et basse ; une ouverture pratiquée dans le haut éclairait la première chambre ; puis il y en avait une seconde, taillée dans le granit ; celle-là était sombre et mystérieuse, une lueur douce, voilée, y pénétrait directement. Enfin, de là on entrait dans une troisième chambre, qui était froide et sombre comme un sépulcre; au fond était creusé un corridor noir, paraissant descendre dans les profondeurs de la montagne; il fallait ramper pour le traverser. J'avoue que, ne sachant pas vers quel ténébreux repaire il pourrait me conduire, je n^ai pas osé m'y aventurer ; seulement j'ai lancé un caillou qui a roulé longtemps, puis il a eu Tair de tomber dans une grande profondeur : sa chute m'a été signalée par un faible écho.
Qui a bâti ces grottes? Quels êtres y ont vécu, ou peut-être y vivent encore?
Je l'ignore.
On me dira qae c'est la nature qui les a construites !
A quoi je répondrai :
— Non, car on sent que la main de l'homme a passé par là, on y sent sa présence.
Quoique la nature, tout à l'entour, soit morne et désolée, quoiqu'il semble que la mort froide et implacable y règne en souveraine, ces grottes, creusées comme des nids d'digle, sur les hauteurs les plus inaccessibles, ont un charme, un attrait irrésistibles.
J'aime peu les champs, ils me donnent le spleen et m'attristent ; j'ai besoin du mouvement, du bruit humain, car la solitude me donne des pensées sombres, me fait peur. Et pourtant, avec quel bonheur je me serais installée dans une de ces grottes! Il est vrai que je n'aurais pas dédaigné quelques bons tapis, un Ut de camp, un piano, du papier, de Tencre et des armes. Mais comme cela doit être bon de se dire : Ici pas de mouches, pas de cousins, de chenilles,
aucune espèce d'insectes ne viendront interrompre mon sommeiL
Les bêtes, elles-mêmes, trouvent ces déserts trop rigoureux pour s'y aventurer. Dans ces grottes, sécurité parfaite, même contre les voleurs et les malfaiteurs qui fuient la solitude ; se fixer dans un pays complètement inhabité, doit avoir quelque chose de piquant et d'étrange I
La grande difficulté est d'avoir de quoi y vivre ; dans mon rêve, je n'y songeai pas, mais du moment où je me posai la question : Où trouver de l'eau, des aliments? mon rêve s'évanouit ; c'est égal, aucun site, aucun paysage, aucun somptueux château, aucun délicieux cottage ne m'ont laissé un souvenir aussi agréable que ces grottes fantastiques, dont les pics des Montagnes-Rocheuses sont parsemés.
Au milieu de ces montagnes, et les coupant dans leur travers, coulent deux torrents , White-River et le Green-River, qui serpentent capricieusement autour des rochers en formant des plis, des coudes.
et ailleurs des iles, des lacs et des caps : tantôt le courant est étroit, impétueux, puis son lit est coupé à pic, et une jolie cascade fait entendre son bruit joyeux que Técho répercute.
Plus loin le lit défient large, l'eau est peu profonde, on peut passer le torrent à gué.
Aux alentours de ces rivières un peu de verdure reparait : on retrouve même une espèce de végétation, mais naine et rabougrie encore.
Comme vous le pensez bien, aucune route n'est tracée, ni même indiquée, à travers ces chaînes de montagnes arides ; aussi tout voyçige y est très-accidenté et pittoresque; nos boguets^ traînés par de robustes petits poneys américains, gravissaient tantôt des côtes escarpées, et tantôt longeaient des précipices affreux : un faux pas, et nous roulions dans l'abîme !
Quand nous avions à traverser une des rivières, on lançait résolument les voitures ; le courant en-
traînait souvent chevaux et voitures à la dérive; alors on se jetait à la nage, on tirait les chevaux à soi, les plus forts poussaient les roues de la voiture; puis, quand on se retrouvait à l'autre bord, on changeait d'habits, on se roulait dans des peaux de buffles pour se sécher.
Bien des fois nos vigoureux poneys ont fait passer les voitures, en nageant eux-mêmes, alors nous en étions quittes pour un bain de pied.
Chaque jour il y avait deux ou trois voitures brisées, et ceux qu'elles portaient lancés dans les ravins; il y a eu plus d'un bras avarié, plus d'une tête contusionnée, mais tout cela ne préoccuppait guère : on pansait les blessés, on les plaçait dans une ambulance, puis on raccommodait le véhicule... et (dl right^ on repartait gaiement! Notez que nos voitures n'avaient pas la moindre lanterne, si bien que depuis la tombée de la nuit, jusqu'au moment où la lune se levait, la route était un véritable casse-cou. Tantôt on croyait être sur un terrain carrossable, et on roulait dans le vide ; tantôt on croyait voir un
pont solide, ce n'était qu'un arbre renversé, on lançait les chevaux, et on tombait dans la rivière ; alors, au bain froid, s'ajoutaient des contusions plus désagréables encore.
Mais le Yankee est- brave, aventureux, on continuait gaiement en disant, comme les Arabes, à la grâce de Dieu I
Voici comment on procédait le soir : les voitures se rapprochaient le plus possible les unes des autres ; on tirait au sort pour savoir laquelle des voitures serait sacrifiée ; celle-là passait devant, et lorsqu'elle avait roulé dans quelque précipice, ceux qui se trouvaient dans la suivante criaient : stopp ! Ce cri d'alarme était renvoyé de voiture en voiture, et tout le monde s'arrêtait. Alors on mettait pied à terre, et l'on cherchait à tâtons hommes et chevaux, car nous ne possédions même pas une chandelle, c'est tout au plus si l'on trouvait quelques allumettes dans les poches des fumeurs.
Les dégâts réparés, on repartait ; M. Durand avait
eu la précaution d'emmener avec lui le fameux docteur Johnson, professeur distingué de la faculté de Chicago ; mais, hélas I au premier accident, il se trouva dans la première voiture renversée, lancé par le choc à deux ou trois mètres, il eut la tête abîmée; son compagnon de voyage, un gros général, moitié Yankee, moitié Allemand, lancé aussi par le même choc, vint bondir sur sa poitrine comme un immense boulet, et le pauvre docteur eut la poitrine tellement avariée, qu'on eut de sérieuses inquiétudes pour sa santé ; c'est à peine s'il pouvait respirer. L'endroit étant impraticable pour y établir un campement, on le coucha dans une ambulance, et on continua à marcher. Une demi-heure après, la voiture dans laquelle je me trouvais, versa à son tour ; elle se brisa, mais sans autre accident. Une troisième ayant eu le même sort, nous nous mîmes à crier : stopp; et, d'un commun accord, on ne voulut pas aller plus loin. On alluma un bon feu, on s'enveloppa des peaux de buffles, et c'est ainsi qu'on passa la nuit à la belle étoile. Le matin venu, nous eûmes la curiosité de rebrousser chemin pour aller voir, à la clarté du jour, les endroits que nous avions traversés dans une
obscurité profonde. N»us en frémîmes d'épouvante; nous avions côtoyé pendant une demi-heure des précipices d'une hauteur vertigineuse, au bord desquels il y avait tout juste la place pour livrer passage à une voiture : y passer en plein jour et au pas, aurait déjà été une grande imprudence !
Il faut qu'il y ait un Dieu pour les fous, comme il y en a un, dit-on, pour les ivrognes, puisque nous nous en sommes tirés sains et saufs.
Dans chacune de nos voitures, nous avions trois carabines, six revolvers, tout cela chargé et armé ; nous avions tous à la ceinture un immense coutelas yankee, assez mal assujetti dans une mauvaise gaine; eh bien, nous avons versé, roulé dans un fossé, et jamais aucune arme n'est partie! Comment ce miracle s'est opéré, je l'ignore.
Dans la plus grande partie de ces montagnes, les ouvriers du chemin de fer du Pacifique sont échelonnés, pour établir le tracé de ce chemin de fer; tous les 45 ou 50 milles , nous trouvions un
268 A TRAYERS L'AMÉRIQUE
campement, mais, pour arrurer à pouvoir passer la I nuit au milieu d*eux, pour trouver quelque chose à manger et une sécurité quelconque contre les Indiens, il fallait faire près de 50 milles par jour; convenez que c'est dur, surtout au milieu de ces rocs et de ces ravins, avec ces ascensions et ces descentes continuelles, et n'ayant qu'un chemin parsemé de pierres et de blocs de marbre ; c'est un voyage à broyer les os les plus solides.
Y^ Du village de Green-River à Salt'Lake-Cityy il y a une route à peu près praticable, quoiqu'elle soit loin de ressembler à une route royale. Mais comme c'est par là que passent les charrettes qui transportent les émigrants à la cité mormone, et une diligence qui fait ce trajet trois fois par semaine, on y trouve quelque sécurité ; les conducteurs, surtout des voitures publiques, connaissent par cœur les endroits dangereux ; on a établi des ponts sur les rivières, et les passages les plus difficiles ont été un peu arrangés ; mais, nous autres, nous ne suivions pas ce chemin, d'abord par la bonne raison que nous voulions suivre le tracé de la nouvelle voie ferrée, et
puis^ parce que nous cherchions quel serait le meilleur tracé à établir. (Ce nous n'est pas une fatuité, car il va sans dire que je n'y étais pour rien.) La voie ferrée passe à 120 milles au midi de la ville de Salt-Lake; on n'a pu faire bénéficier la cité V mormone des avantages de ce chemin de fer, par la raison qu'on a dû suivre le cours de White-River pour avoir de l'eau.
La voie ferrée de Green à San-Francisco suit tout le temps le cours de cette rivière, ce qui est un avantage énorme pour les travailleurs, à présent, et deviendra bien plus important encore, plus tard, pour les voyageurs ainsi que pour les habitants de toutes les villes qui vont surgir à chacune de ses stations.
Les voyageurs qui vont en diligence ont un trajet plus court à parcourir et un chemin plus sûr, mais, pour rien au monde, je ne voudrais essayer de ce moyen.
Être entassés dans une carriole pendant soixante-
dix heures en compagnie de Dieu sait qui, sans pouvoir bouger, ni même changer de position, serait un supplice au-dessus de mes forces. Ensuite, il y a cette autre considération. Le chemin étant très-connu des Indiens, rend leurs attaques plus faciles, ils savent où la diligence doit passer, à quelle heure, dans la nuit, elle arrivera à tel endroit ; alors ils jettent de grosses pierres sur la route, ou des morceaux de bois en travers du chemin, démolissent un pont, élèvent n'importe quel obstacle, et puis s'embusquent autour de cet endroit^
Lorsque la carriole a versé, ils bondissent sur les malheureux voyageurs entassés dans l'intérieur et les scalpent après les avoir tués.
/ Ainsi la diligence qui porte la poste entre Salt-Lake- City et San-FranciscOj est attaquée au moins une fois par semainCi
Les diligences, attelées ordinairement de quatre robustes poneys, vont d'un train d'enfer : les conducteurs se font un malin plaiiii" de sdcouer les
voyageurs et de leur endommager les os : on a beau crier et supplier d'aller un peu moins en casse-cou, cela ne sert à rien.
Un autre désavantage de ce voyage fait en diligence, est qu'on ne peut rien voir des Montagnes- Rocheuses ; on ne s'arrête nulle part et on voyage la
nuit.
A un jour de marche de Butto-Church^ et à 120 milles de Salt-Lake^City , se trouve le plus an- / cien fort militaire des montagnes; il se nomme Fort-Bridger. Il a été établi en 1858, au moment de l'expédition des généraux Sidney et Johnston contre les Mormons, qui refusaient de payer la taxe qu'ils devaient aux États-Unis.
Ce fort, construit sur un large plateau, est coupé par les flots verdâfres de Green-River. De cette élévation on jouit d'une vue superbe, car on aperçoit les gorges sinueuses des montagnes et leurs hautes cimes recoutertes de neiges étertielles»
272 A TRAVERS L»AMÉRIQUB
^ Ce poste militaire est d'un séjour très-agréable :
la vie qu'on y mène est gaie et même animée; les soldats et les officiers s'adonnent à la pèche et à la chasse.
Le gibier attiré par la fraîcheur du- cours d'eau est abondant; la rivière est très-poissonneuse.
Gr^^n-Riv^r est un torrent très-impétueux ; il a sa source dans Wind-River-MountainSy à l'ouest du idahO'Territory, et il coule du sud à l'est à travers VUtah'Territory; vers le sud il se confond avec le Rio Colorado .
Green n'est pas navigable ; cependant on prétend qu'à son embouchure, vers Bitter-Creek^ on pourrait y naviguer sur un petit steamer. Du reste, lorsque j'ai passé par là, le colonel Mills, commandant le fort Bridger y explorait le ht de ce cours d'eau pour voir s'il pourrait être rendu praticable à la navigation.
Tout comme au fort Granger^ les femmes des of-
LE TÈ^-Tfrjst
fidens demenrBBft Mwet lema ■orê ^hb 1« fat
Le p cruo— â ge am^iBHt, FhMHM ^ sm wi jour légendim dbK ces pan^e^ c^(Kl kji^ G«rt«r.
M. Carter «t »|yiailiMii dehTiipHe;iU suiiik goiqal JékHtai dbBssooeipQiitioii contre les MonMMBy cl,bnfaece pcjrtriirilitaireaétècrèè^ le juge Carter ij eA tsé aussi ^j a âaUioe q[a^<Hi appdle on stok en anglais^ e*esl4-dire on entrepèl de tons les mrei et marchandises nécessaires i la consommation* On j trouve de tout, dqHÙs le cafê josqnanx fiisik, gants cl parfinns. Non-seolement les militaires dn tort s*y approrisionn^it, mais les Mormons ansH, et tons les Topgenrs et nouveaux émigrants qui arrivent dans ces contrées.
Jugez de rimportance d'une maison de commot»
fondée eo pldn désert, d ne manquant de rien. Aussi, d^uis dix ans, M. Carter a-t-il (ait des bénéfices immenses : la saile année 1868 loi a rapporté 180,000 dollars !
M. Carter est un homme de 60 ans, mais fort et admirablement conservé ; sa longue barbe lui donne Tair d'un vrai patriarche.
Il a une grande distinction dans les manières, une urbanité parfaite, et il offre à tous une hospitalité des plus cordiales. On trouve toujours chez lui huit ou dix voyageurs installés ; les couverts sont mis à l'avance pour les hôtes inattendus.
n fait aussi un grand commerce avep les Indiens, qui viennent s'approvisionner chez lui de poudre, d'armes, de couvertures de laine, etc., etc. Ils le payent avec des peaux d'animaux ou avec du gibier.
Ce brave homme fait crédit à tous ceux qui viennent lui avouer qu'ils n'ont pas de quoi le payer. « Bien, bien, leur dit-il ; prenez ce qu'il vous faut et lorsque vous rentrerez dans votre argent , vous me payerez. »
Nous sommes arrivés la nuit à Fort-Bridger ; M . Du-
rand avait envoyé le colonel Symour pour demander
au juge s'il pourrait nous donner Thospitalité à tous.
Nous avons trouvé la famille sur la porte, nous attendant.
— Soyez les bienvenus, nous dit M. Carter, entrez, et veuillez vous considérer ici comme chez vous.
Sa femme et ses filles nous firent les honneurs de leur maison avec une grâce charmante, et nous introduisirent dans des chambres d'une propreté ré-^ jouissante pour desvoyageurs fatigués, etd'un confort bien entendu. Dans chacune de ces chambres, bon lit, grands fauteuils^ tapis moelleux, large table de toilette avec de Teau à profusion^ un linge d'une blancheur éblouissante ; après une demi-heure de repos, on sonna le souper, et nous nous installâmes autour d'une table couverte de mets excellents, tels que bœuf salé, jambon, volaille, gâteaux, confitures^ pain chaud et thé. Rien n'y manquait, le juge dit le
benedidte et tout le monde fit gaiement honneur au repas. La soirée se termina avec les officiers et leurs femmes dans un grand salon décoré avec une élégante simplicité. Un piano, une harpe, des albums, et quelques dessins, me donnèrent l'illusion de me retrouver en Europe. Deux chasseurs anglais, logés chez M. Carter depuis un mois, se mirent à raconter leurs prouesses, après quoi, on fit de la musique. Une ravissante jeune fille, blonde comme les blés, gracieuse et élégante, avec des traits d'une douceur et d'une finesse remarquables, se mit à chanter en s'accompagnant de la harpe. Cette jolie miss est une des filles de M. Carter; la famille est nombreuse, mais c'est aussi la plus jolie famille qu'on puisse rêver. La femme de M. Carter paraît plutôt être la sœur que la mère de toutes ses filles ; toutes les quatre demoiselles sont également bonnes et gracieuses, et savent faire les honneurs de la demeure paternelle avec une cordialité charmante.
Une heure après que vous êtes installé chez ces dignes Yankees, vous vous trouvez à votre aise comme chez de vieux et bons amis.
Cinq ou six bébés bien frais, bien roses, complètent ce tableau de famille : ils sont un peu sauvages, comme des enfants du désert. Mais peut-on leur en faire un reproche?
M. Carter est un marchand... mais de manières, d'éducation, c'est le type du grand seigneur campagnard.
Quand on est chez lui, on se croirait bien plus dans un antique manoir féodal que dans la résidence d'un homme s'adonnant au commerce ; tous ceux qui s'arrêtent à Fort-Bridger gardent de la famille Carier un bien excellent souvenir.
Pour moi, il me semble que j'ai là, au milieu des Montagnes-Rocheuses, une famille amie que j'ai eu beaucoup de peine à quitter, et que je serais bien heureuse de revoir.
Ces aimables personnes nous ont offert l'hospitalité à deux reprises, en allant et en revenant, et toujours avec la même cordialité. Tout ce confort
nous délassait agréablement des fatigues du voyage; je trouve que, même à ce point de vue, cette aimable famille a droit à notre reconnaissance.
GhenÙB de fer du Pacificpie.
Le canal de Suez et le chemin de fer du Pacifique, sont les deux œuvres capitales de ce siècle.
Dès le mois d'octobre de cette année, nous aurons une communication directe entre TOccident et Textrême Orient,
La route de Tlnde se trouvera abrégée de 2,800 lieues pour l'Amérique du Nord, de 3,000 lieues pour le bassin des mers du nord de l'Europe, et de 4,000 lieues pour les villes du bassin de la Méditerranée.
En juillet de cette année, le grand chemin de fer du Pacifique sera terminé, et le voyageur . pourra aller de New- York à San-Francisco, c'est-à-dire faire un parcours de 3,000 milles sans changer de wagon et avec tout le confortable possible. Il trouvera partout un bon lit, et un excellent restaurant ; et les femmes élégantes pourront même se donner le luxe de changer de toilette trois fois par jour, si le cœur leur en dit.
Ce trajet immense sera fait en onze jours ; onze jours qui paraîtront bien courts, car le voyageur pourra contempler à son aise cette nature grandiose et variée du Nouveau-Monde. Il verra les forêts vierges, les prairies vierges, des fleuves dont la largeur fait disparaître la rive opposée; il passera sur des ponts ayant plusieurs milles de largeur, travail digne des Romains, enfin il admirera ces Montagnes- Rocheuses qui n'ont pas de pareilles dans le monde. Rien que pour jouir de ce spectacle majestueux, ce voyage mérite d'être entrepris.
Entre ces deux œuvres colossales, il y a plus
d'un point de comparaison : utilité du but atteint, grandeur de l'entreprise , immenses difficultés vaincues.
Si nos courageux compatriotes ont eu à lutter contre les sombres horreurs du désert de Suez, les ingénieurs et les ouvriers du grand Pacifique ont eu aussi à supporter ce morne découragement qu'inspirent la solitude et l'éloignement de la mère-patrie. Eux aussi ont dû planter leurs tentes en plein désert!
Si pour les travaux de Tisthme on était forcé, dans les commencements, de tout faire venir de France, dans le désert américain, tous les vivres, les matériaux, les abris et l'outillage n'étaient obtenus qu'au prix des plus grands sacrifices.
Tout à Theure je vous parlerai des difficultés qu'il a fallu vaincre pour établir cette voie ferrée ; pour le moment je veux vous dire quelques mots de l'entreprenant Yankee qui a eu be premier la pensée de cette immense construction, et qui,
par son activité , a su la mener à bonne fin.
M. Durand, le vice-président, le directeur effectii de cette entreprise, est un courtier de la ville deNew- York; il est généralement connu sous le nom du docteur Durand. Tous les ingénieurs, tous les entrepreneurs subalternes, tout le monde enfin, ne l'appelle pas autrement que le docteur. Je m'étais figuré dans ma naïveté que docteur voulait dire médecin, et que M. Durand avait abandonné sa clientèle pour s'adonner à celte œuvre gigantesque. Un jour donc, me trouvant souffrante, je le priai de passer chez moi, et lui demandai une consultation : Je ne suis pas médecin, me dit-il en riant. Je crus alors qu il était docteur en droit, ou docteur es science, mais une dame de Saint-Louis me tira de mon erreur, et elle m'expliqua que c'était un titre qu'on donnait souvent par pure politesse.
Eh bien certes. M» Durand mériterait plutôt le titre dégénérai, car, défait^ il aune véritable armée soild ses ordres^ et il commande avec une telle précision qu'il est impossible de désirer rien de mieux.
Son coup d'oeil est juste, sa décision prompte, et son activité sans pareille. Il passe presque toute l'année en chemin de fer, ou sous une tente dans le désert ; rien ne l'embarrasse, rien ne le rebute ni le décourage ; il sait tourner toutes les difficultés et les vaincre avec une adresse incomparable.
Le chemin de fer du Pacifique, ou plutôt, permettez-moi de rappeler de son nom yankee, le PadfiC'' railroad^ commence à Omaha ^ où il opère sa jonction avec la grande ligne centrale; il a à parcourir toutes les vastes prairies du Nebraska, les déserts du lowa^ pénètre dans le ColoradOy passe à 100 milles de la ville de Denver^ qu'un embranchement va bientôt relier à cette grande voie ferrée, et se lance enfin à travers les dédales, les hauteurs, et les précipices des .Montagnes-Rocheuses.
Vingt mille ouvriers travaillent k sa construction, plus de cinquante ingénieurs y sont employés, ce qui constitue avec les dix mille chevaux nécessaires, une véritable armée*
284 A TRAYER L'AMÉRIQUE
Pendant que j'étais dans ces parages, les travaux étaient menés si vivement qu'on faisait jusqu'à 6 V milles par jour; ainsi, en allant à Salt-Lake-City^ nous avions laissé les derniers rails poses au village de Green-River; à notre retour, ils avaient avancé de 120 milles, et nous avons pu laisser nos voitures à Bryantj où un petit village s'était déjà formé.
C'est vraiment merveilleux de voir avec quelle promptitude la voie ferrée entraine la civilisation. Pas plus tôt qu'un cent de milles est construit et qu'une nouvelle station est élevée, l'on voit s'é* tablir des banquiers, des marchands, des ouvriers en tout genre, voire même des maisons de jeu I tous les grecs de l'Amérique arrivent avec empressement dans ces nouveaux campements et ils ouvrent des tripots auxquels les femmes douteuses servent d'appât.
Le moindre ouvrier terrassier gagne six dollars par jour; n'ayant pas le moyen d'employer et de placer son argent immédiatement, il se laisse entraîner facilement à la passion du jeu.
L'acharnement des Indiens contre ce chemin de fer a rendu et rend encore sa construction très-difficile : les ouvriers, comme je l'ai dit, sont forcés de travailler avec leurs armes chargées à portée de la main ; plus d'un a été la yictime de ces sauvages.
En octobre dernier, ils ont fait dérailler le train trois fois en douze jours, mais cela n'arrête pas le service, les trains continuent à marcher, les ouvriers continuent leur travail, ail right^ et tout est dit.
Comme on a rencontré presque partout un sol très-mauvais pour la construction, des terrains mouvants dans les prairies, un sol calcaire et volcanique dans le Colorado et dans les Rocheuses, voici comment on procède pour améliorer les terrassements : on place des traverses de bois, formées par le corps de gros arbres, elles sont mises les unes à côté des autres, et les rails de fer sont posés sur ces poutres.
Il y a à peu près 2,500 traverses par mille, c'est
donc environ huit millions 4'sirbres coupés pour rétablissement de cette voie ferrée.
Il a fallu établir près de 694 ponts, les uns à voûte unique, ou à tablier fort court, soutenu par des pontons, ou bien encore en arcatures de fer; quelques autres des arcatures reposant sur des piles.
153 de ces ponts ont moins de 25 pieds de long;
322 ont une longueur qui varie entre 25 et 50 pieds;
219 ont plus de 50 pieds.
La longueur totale de tous ces ponts additionnée forme un total de 43,71 7 pieds, c'est-à-dire un parcours de près de 8 milles.
34 de ces ponts, jetés sur les principaux cours d'eau, sont construits en arcatures de fer (système How) reposant sur des piles et des culées.
Ces 34 ponts exigent 90 culées en pierre et 8,450 pieds linéaires d'arcatures du système How en plus, de 100 à 150 pieds déportée.
Les autres ponts jetés sur des cours d'eau plus secondaires, sont de simples voûtes ou bien des arches et des culées en pierre.
Dans les Montagnes-Rocheuses, il faut percer le roc, établir de longs souterrains. On ne sait point encore, ou plutôt on ne savait pas à Tépoque où j'y étais, le nombre exact des tunnels qu'il faudrait construire, mais j'en ai vu plus de dix en voie de percement.
Il faut aussi tailler les rochers, combler les ravins, pour ouvrir au milieu de ces chaînes tortueuses une voie praticable.
Les Européens qui feront ce voyage serojit cris de Vertige quand ils verront quels coudes et quels détours fait cette ligne, quelles descentes et quelles ascensions elle affronte ; ainsi l'élévation du sol à
Omaha est de 940 pieds au-dessus du niveau de la mer, et, auprès des grands lacs salés, elle arrive jusqu'à 4,515 pieds.
Le total des rampes dans la direction de TOuest est de 12,995 pieds; le chiffre total des descentes est de 9,626 pieds. — Dans les montagnes de San- Francisco^ le chemin de fer arrive sur un point élevé de 7,464 pieds au-dessus de la mer.
Il y a des endroits où les rampes atteignent un chiffre de 90 pieds d'élévation par mille.
Ce chemin de fer ayant été déclaré d'utilité pubUque, reçoit une subvention du gouvernement : cette subvention est de 26,580 dollars par mille, payés en bons du Trésor ; de plus, le gouvernement a concédé cent mètres de chaque côté de la voie à la compagnie.
En septembre dernier, les ingénieurs avaient déjà découvert trois riches mines de charbon dans ces terrains ; si bien que le chemin de fer aura son
charbon pour rien. Excellente affaire pour les actionnaires I
Voici Testimation du coût de cette voie, faite d'après le coût des premiers 710 milles construits.
Si cette ligne forme sa jonction, comme l'espère la compagnie, vers la pointe nord des grands lacs salés, sa longueur sera d'à peu près 1,110 milles; les frais de construction, de matériel, ainsi que la ligne télégraphique, forment un total de 38,824,821 dollars, ce qui met à peu près le mille à 34,977 dollars.
Le gouvernement donne environ 26,580 dollars par mille.
La compagnie a déjà bénéQcié de 36,647,480 dollars.
On le voit, le chemin se construit, la voie n'est pas encore terminée, et déjà les actionnaires ont un bénéfice magniiique.
200 A TUAVERS L'AMÉRIQUE
Il n'y a que les Anglais et les Yankees pour pouvoir conduire de cette façon de grandes entreprises I
Il est vrai que, dans cet heureux pays, la concession et le privilège sont choses inconnues : qui voudra, pourra construire un autre chemin de fer à côté de celui*Ià.
Pour obtenir ce droit, point n'est besoin d'offrir un million à un personnage influent qui, moyennant ce pot-de-vin, mettra ses amis à notre disposition.
Le gouvernement n'a pas le droit de venir vous dire, comme il Fa dit ailleurs en certaines occasions : « Je vous accorde un privilège ; mais, comme j'ai certaines personnes que je veux protéger, parce qu'elles me sont agréables, arrangez-vous de manière à leur donner le moyen de payer leurs dettes. » Non, aux Étals-Unis, on ne fait pas de ces marchés-là.
Les millions détournés dans d'autres pays de leur destination pour enrichir les agréables du gouvernement, sont pris nécessairement dans la poche des
malheureux actionnaires. Le pauvre public est toujours volé, et les affaires les plus brillantes finissent souvent par des catastrophes, malgré Tappui qu'elles trouvent dans les régions officielles.
Depuis Green-Rivery le chemin de fer est construit ^ par des ouvriers mormons. — Leur chef, Brigfftam- Young a pris avec ses trois fils aînés, cette voie à forfait. — Partout, dans les montagnes, on voit des mormons campés, et je vous assure qu'ils mènent la chose rondement. C'est depuis que la construction est entre leurs mains, que Ton fait jusqu'à 6,000 milles par jour.
Le grand chef mormon, — sachant que M. Durand arrivait chez lui avec une nombreuse caravane, dans laquelle se trouvaient des dames, — avait donné Tordre, parle télégraphe, à chaque campement mormon, de nous faire préparer un bon gite et de quoi bien diner.
2fl2 A TUAVERS L'AMÉRIOl'E
Nous étions très-curicux de voir ces fameux saints des derniers jours, comme ils s'appellent modestement : aussi, lorsque M. Durand nous montra une dépêche de Brigham-Young y ainsi conçue : a A la station Plume-Creck^ famille mormonne vous attend. »
Nous nous sommes écriés avec joie : — En6n, nous allons contempler ces ménages à dix-sept dont un seul homme I
En arrivant à ladite station, nous aperçûmes un mormon qui nous attendait déjà à sa porte :
il nous souhaita la bienvenue et nous introduisit dans une salle, dans laquelle un grand couvert était servi ; une jeune femme jetait un dernier coup d'œil à son arrangement ; elle nous fit un gracieux salut et se sauva dans la cuisine.
— Voilà la première, — me dis-je, — elle est assez jolie, qui sait comment sont les autres?
J'entrai bravement dans la cuisine, sous prétexte
LE FAR-VVEST 293
de demander de l'eau ; la jeune femme était là causant avec une autre vieille, occupée à cuisiner : « Ma belle-mère, » me dit-elle, en me la présentant... Tout en causant avec ces deux femmes, je cherchais du coin de l'œil où pouvaient bien être les autres. — Elles doivent être enfermées quelque part, — me disais-je ; ce mormon ne veut pas, sans doute, nous choquer par la vue de son harem au complet.
La jeune femme, m'ayant demandé s'il me serait agréable d'aller faire un bout de toilette dans ma chambre, avant le dîner, j'acceptai avec empressement, espérant arriver à voir les autres.
Elle me conduisit dans une petite chambre bien proprette et bien simple. « Si vous voulez, — me ditelle, inviter les autres dames à monter, voilà la chambre de ma belle-mère qui est à leur disposition. » Cette maison construite en bois vous fait l'effet d'une de ces boîtes à laquelle rien ne manque : c'est fort à la mode dans le Far-West, et pour ainsi dire la seconde étape avant le palais. Une grande salle dans le bas, une cuisine à côté ; deux chambres dans le haut, et
20i A TRAVERS L'AMÉRIQUE
un grenier. Eh bien, je voyais le grenier ouvert, il était rempli de pommes de terre, de fruits confits, de bouteilles de cidre ; mais pas Tombre d'une femme n'y apparaissait ; dans les deux chambres habitées, il n'y avait que deux lits, celui de la belle-mère, et le lit des mariés.
J'étais on ne peut plus intriguée : si bien que, m'armant de tout mon courage, et au risque de paraître indiscrète, je demandai à mon hôtesse :
<x — Mais où sont donc les autres femmes ? » Elle partit d'un éclat de rire et me répondit avec une pointe de raillerie: «Âhl c'est juste, madame, vous supposez qu'un mormon avec une unique femme n*est pas un mormon. . . Mais, voyez-vous, nos maris ont le droit et non pas l'obligation de prendre plusieurs femmes ; ainsi voilà quatre ans que je suis mariée et Charles trouve qu'il a assez d'une épouse. Du reste, si vous allez à Sali-Lake-City vous pourrez vous convaincre que toutes les histoires écrites sur nous, sont des fables inventées parla malveillance de nos ennemis! d J'étais étonnée et, faut-il le dire, un peu dépitée. Si
j'allais découvrir, à mon arrivée à Salt-Lake^ que "^ mormon est le synonyme de mari fidèle, qu'en dirait-on en France? Je redescendis à la salle à manger, où je trouvai tout le monde réuni.
— Messieurs et mesdames, — dis-je à mes compagnons de voyage, — *nous sommes volés, mystifiés ; notre hôte a une seule femme et il est marié depuis quatre ans !
Stupéfaction et désenchantement général. Le jour suivant nous devions encore nous arrêter chez un autre mormon. Tout notre espoir était là : celui-là nous présentera sans doute ses dix-sept femmes.
Nous fûmes encore déçus, mais un peu moins cependant; car, en entrant dans la salle à manger, nous vîmes deux jeunes femmes mettant le couvert : j'en découvris une troisième, moins jeune, faisant la cuisine.
Bien vite j'adressai la parole à Tune des jeunes
Îi96 A TRAVERS L'AMÉRIQUE
] femmes. — Est-ce à la maîtresse de maison que j'ai l'honneur de parler?
Elle me répondit en souriant.
— A Tune des maîtresses de maison, car nous sommes trois ! •
— : Trois... Je respirais d'aise; j'avais donc sous les yeux de vrais mormons.
Je me crus forcée de prendre un petit air triste de convenance pour lui dire : — Ah! Cette autre jeune dame est donc votre rivale...
— Ma rivale I — me répondit-elle d*un air étonné, et pourquoi cela? c'est tout simplement ma sœur, et ma sœur doublement; car, elle l'est par le sang et par la volonté de Dieu, étant comme moi l'épouse de Williams. — Comment — m'écriai-je, votre propre sœur a-t-elle pu consentir à devenir votre riva'e?
— Mais, — me dit-elle alors avec une pointe de
LE FAR-AVEST 297
mauvaise humeur, elle n'est pas du tout ma rivale : "K elle est tout simplement l'épouse de mon mari, tout comme moi.
Je compris que, sans le vouloir, je choquais cette jolie mormonne, qui avait l'air de trouver mon étonnement hors de saison, et je lui dis, avec la plus grande douceur : c< Excusez ma .curiosité, mais je suis Française et je suis très-curieuse de connaître les mœurs de votre pays, afin de me fixer sur la différence qu'il peut y avoir entre le mormonisme de SallLake et celui de l'Europe. »
Mon titre de Française parut me valoir ses sym- ])athies; elle changea de ton et me dit fort gracieusement : « Puisque vous venez de si loin pour nous visiter, soyez la bienvenue ; les saints et saintes des derniers jours vous recevront avec plaisir et je suis heureuse d'être la première à vous le prouver. Je vais prier Dieu de vous envoyer le don du Saint- Esprit, afin qu'il ouvre votre cœur à l'Evangile restauré. »
\ L'espoir de me voir convertir au mormonisme m*eiïraya horriblement ci je ne pus m'empécher de dire : « Oh ! non, merci ; j'ai eu un mari français, c'est vous dire que je connais déjà le mormonisme par expérience, et j'en ai assez. »
Elle sourit à cette réplique, sans se décourager, et elle continua ainsi : « Si un jour l'esprit et la lumière se font en votre âme, alors vous deviendrez notre sœur et j'en serai bien heureuse, car je me sens déjà de Tamitié pour vous, a Sur cette cordiale déclaration, elle me demanda si je voulais venir à la cuisine pour voir sa troisième sœur.
Je m'empressai de la suivre, et j'aperçus devant les fourneaux , une grosse femme fort laide, trèscommune, qui paraissait apporter beaucoup de zèle à la confection de notre diner.
Tout en causant avec ces trois femmes, je remarquais qu'une franche cordialité régnait entre elles ; elles étaient toutes trois gaies, rieuses; quatre enfants jouaient dans un coin. Many, la jeune femme à qui
j'avais adressé ia parole en premier lieu, caressait une petite fillo qu'elle tenait dans ses bras. « Voyez, — me disait-elle, comme elle est jolie. Eh bien I elle est encore plus gentille. » — La fiUelte l'embrassait, jouait avec ses cheveux et paraissait l'aimer beaucoup.
— Quel âge a-t-elle, votre petite Qlle? — lui demandai-je.
•^ Elle a quatre ans ; mais ce n'est pas ma fille, c'est la fille de madame; et elle me montrait la cuisinière; moi, je n'ai qu'un petit garçon.
— Oui, c*èst ma tante, — dit la fillette.
— Qui aimes-'tu le mieux, ta maman ou ta tante ?
— Mais toutes les deux également, — me répondit^elle.
La jeune femme, qui avait deviné ma pensée, me dit en souriant :
500 A TlUVERS L'AMÉIUQUE
^ — Ceci va encore vous étonner, nriadame ; mais,
voyez-vous, nous aimons presque autant les enfants de nos sœurs en Dieu que les nôtres I ! I
« Cela m'étonnait, en effet. .. et cette phrase de sœur
en Dieu me choquait ; pourqiioi pas plutôt, sœur en
amour !!
Ce que je reproche le plus aux mormons, c'est de mêler Dieu et la religion à une situation si peu édifiante. Ils me font l'effet dé don Juan, qui jurerait qu'il ne courtise les femmes que par ordre divin, et qui les presserait de se rendre et de céder au nom de la morale et delà religion.
Don Juan dévot ou hypocrite, c'est un type à personnifier 1 ! Je m'amusai à faire causer mes trois hôtesses et j'appris par elles quelques détails sur l'organisation de ces ménages en commun.
Tout le travail est classé et divisé par semaines : — chacune des femmes a sa semaine pendant laquelle elle s'occupe des soins du ménage : elle fait la cuisine.
veille à la lingerie, elle a même ses heures de sorties et de visites. — Je me bornai à ces quelques détails qui m'ôtèrent Tenvled'en savoir davantage.
Le surlendemain de cette première rencontre avec les mormons, nous étions dans le campement de ringénie.urenchef M. Reed, lorsqu'on nous annonça les deux fils deBrigham-Young : — Young-Youngeret Jean W (prononcez Jean Deubleyou). Ils venaient nous souhaiter au nom de leur père la bienvenue dans l'Etat de VUtah^ domaine des saints des derniers jours ; ils nous apportaient des fruits exquis et du Champagne de Salt-Lake.
On me les présenta : je me mis à causer avec eux, très-désireuse de savoir ce qu'étaient les fils de ce pape mormon; j'eus encore un grand étonnemcnt, de les trouver hommes du monde, avec des manières simples, naturelles et pourtant élégantes et ne manquant pas de distinction.
Yornig-Younger est le fils aîné du grand chef mormon, celui qui doit lui succéder un jour. On sait
que t/oun^ en anglais signifie jeune. Le pape mormon se nomma donc Brigham jeune ; younger signifiant plus jeune, est resté le nom du fils.
Younger est venu à Paris, il y a deux ans de cela; il connaît par conséquent notre pays et se mit tout de suite à en parler avec moi. Ce mormon a de Tesprit, et son esprit est assaisonné d'une pointe de . raillerie qui n'est nullement désagréable. Il se moquait, entre autres, assez finement de la curiosité qu'ont les Parisiens de voir un mormon : « Franchement, — me disait-il, — je croyais que, dans ce pays où la pratique de la pluralité des femmes est telle* ment répandue, un pauvre mormon de Salt-Lake^ City passerait inaperçu I Eh bien non ! » Et, là-des^ sus, il me racontait les questions bizarres et peu convenables qu'on lui avait adressées à Paris.
îl me parla surtout^ d'une façon fort amusante^ de Taccueil qu'on lui fit chez une grande dame, dont le mari occupe un pdste élevée
-^ Je pensais, — me disait-il ^ — que je pouvais me
permettre d'offrir des livres sur nos institutions religieuses si peu connues à Paris ; on m'avait même assure, qu'en haut lieu, on avait quelque curiosité de les connaître.
Je fis donc relier plusieurs de nos livres, et je les portai chez M***. Le valet de chambre me dit:
— M*** est sorti.
— Alors, portez ma carte à madame.
Je savais que les Français n^enferment point leurs femmes dans des harems et les laissent recevoir
des yisites sans que la bienséance en soit choquée.
J'attendis dans une antichambre sur laquelle donnaient plusieurs portes. Tout à coup, j'entendis une voix de femme retentir, avec un accent d'épouvante*
— Un mormon ! Grand Dieu ! Non certes, je ne
304 A TRAVBIIS L'AMÉRIQUE
^ le recevrai pas... Allez lui dire que je suis souffrante.
Le valet de chambre revint vers moi, et fit sa commission. Alors je lui dis en souriant :
— Exprimez tous mes regrets à madaine *. . . de ne pas pouvoir lui présenter mes hommages, et portezlui ces livres en la priant de vouloir bien les remettre de ma part à son mari.
Je remis une seconde carte avec mes livres richement reliés. J'attendis un moment et la même voix s'écria :
— Des livres ? Voyons ce que c'est !
Quelques minutes de silence, on feuilletait probablement les livres. Après ce silence, exclamations de colère :
— Des livres mormons... fil Thorreurl Comment, il veut que je donne ces infamies à mon mari? Ja-
mais !... Vite, vite, emportez cela, rendez-lui ces H- ' vres et défendez-lui, entendez-vous bien? défendezlui d'en laisser un seul chez moi. Je ne veux pas que CCS horreurs-là souillent ma maison!
Je remportai mes livres, très-étonné de l'épouvante que j'avais causée à cette grande dame. Je racontai la chose à un Parisien de mes amis, qui se mit à rire à gorge déployée.
— Je le crois bien, — me dit-il, qu'elle a eu peur! Elle a de très-bonnes raisons pour désirer que son mari croie que la pluralité n'est permise qu'aux femmes... aux maris jaimais,
— Ah! ah! — répondis-je, est-ce que les mormons disent aussi du mal des femmes ?
— Non certes, madame, nous ne nous permettons même pas d'en penser : je répète seulement une méchanceté parisienne.
J'exprimai à ces messieurs mon vif désir de connaître les institutions mormonnes et d'étudier leur religion.
— Je veux absolument, — leur dis-je, voir de mes propres yeux comment vos femmes supportent leur humiliante condition, et je veux leur demander ce qu'elles en pensent.
— Cela vous sera bien facile, madame, et nous vous présenterons nos femmes, qui vous introduiront dans tous les ménages mormons que vous voudrez visiter.
Jean W ajouta :
— Une de mes femmes est d'origine française par sa mère; elle parle très-bien le français et se mettra complètement à votre disposition.
Les deux fils de Brigham-Young, Jean W surtout, sont très-bons garçons, très en train et, avec cela, instruits et intelligents.
Le surlendemain, je faisais mon entrée dans Sait- Lake^City, dans la voiture du président, et conduite par son troisième fils Josaphat.
— J'y reçus un accueil très-cordial et très-empressé, et j'eus Toccasion de voir plus de deux<5enls ménages et de causer avec une multitude de mormons.
On a raconté tant de fables sur ces saints des derniers jours, que je crains d'inspirer de la défiance en me tenant strictement à la vérité. — On s'est plu à représenter les hommes comme des pachas, ayant cinquante ou soixante femmes, et ne songeant qu'à, satisfaire leurs mauvaises passions. La plupart des voyageurs, en revenant de chez les Mormons, se croient obligés d'enrichir leurs récits d'anecdotes extravagantes pour exciter la curiosité d'un certain public. Ces messieurs ne m'en voudront pas si je dévoile leur supercherie. Comment peuvent-ils connaître Pintérieur des familles, puisque les hommes qui arrivent à Salt-Lake ne peuvent pas y pénétrer : ils sont reçus par le président, par les consuls et au
Ires dignitaires, mais voilà tout. Ce qui se passe au sein des familles, dans l'intimité du foyer, ils n*en savent rien. Et lorsqu'ils en parlent, ils brodent, ou bien ils répètent quelques vieilles rengaines, inventées par les journalistes américams pour déconsidérer un état social qui leur porte ombrage. Il est une bistoire qui a fait le tour du Nouveau-Monde, un pouf à l'américaine, complètement oublié aujourd'hui. Eh bien! dernièrement, un voyageur revenant de Salt-Lake-City a trouvé drôle de reprendre cette fable et de la raconter d'un air sérieux, en lui donnant un certain vernis d'authenticité. — Voici l'histoire :
Une femme se présente un jour dans l'office d'un mormon et lui fait une réclamation. Celui-ci la regarde d'un air étonné et lui dit :
— Mais je ne comprends pas pourquoi vous m'adressez cette demande, à moi ?
— Mais à qui voulez-vous que je l'adresse, si ce n'est à vous?
— Qui êtes- VOUS donc?
— Comment, vous ne me reconnaissez pas?
— Non, pas le moins du monde... Ahl tenez, il me semble pourtant que j'ai déjà eu le plaisir de vous voir quelque part... mais où? je Tignore...
— Eh bien, je vais vous le rappeler. Vous m'avez vue chez vous, dans votre boudoir, car je suis votre femme !
— Vous, ma femme! Ce n'est pas possible. Comment vous appelez-vous donc?
— Julielto...
— Quel est votre numéro ?
— Trente- sept.
Le mormon ouvre son registre, cherche au numéro 37, et y voit réellement le nom de Juliette.
Alors il lui tend la main et lui dit amicalement :
— Asseyez-vous donc, c'est très-vrai, vous êtes ma femme ; adressez-moi votre requête et je m'empresserai d'y faire droit.
Certes, Thistoire est^rôle, elle a fait rire pendant toute une saison d'été les Yankees qui l'ont lue dans leurs petits journaux ; mais elle est inexacte et invraisemblable ; car il n'y a pas un seul mormon qui ait un pareil chiffre de femmes. Le président seul en a beaucoup (je vais vous expliquer pourquoi), et encore n'en a-t-il que dix-sept. Comme il passe ses soirées au milieu déciles, comme il dine avec elles et les mène au spectacle, il les connaît toutes et n'a certes pas besoin de chercher dans ses registres pour trouver les numéros. Le président actuel m'a présenté ses dix-sept femmes, en les nommant toutes par leur nom et me disant à quelle époque il les avait épousées, quel âge elles avaient, le pays où elles étaient nées ! Sa mémoire est très-fidèle sur ce chapitre. La vérité a le triste privilège d'être bien moins amusante que le mensonge et l'exagération.
Malgré cela, je dirai siuiplemeiit la vérité sur ces fameux mormons, qu*on se plaît à tourner en ridicule et je n'ajouterai rien de mon cru. Si l'on veut s'amuser sur ce sujet, point n'est besoin de faire 2801 milles pour étudier les mormons; il serait plus simple et plus commode de rester à Paris et de donner libre cours à son imagination ; pour moi, une relation de voyages doit être, avant tout, fidèle et exacte.
Quand je veux du drolatique et de Tamusant, je les cherche dans un roman 1 1
Ai-je tort? ai=je raison?
Oh do n*t knoW, but î think than yes !
Retournons à nos mormons , qu'on pourrait appeler les mormons cosmopolites, car il y a des Allemands, des Suisses^ des Suédois, des Norwégiens, des Anglais et même des Yankees; il y d tin seul Français ; pas un Italien ^ pas Un Espa^^ gnol! Salt'tahe a donc été, comme on le voil^ te i
312 A TH.WERS L'AMÉRIQUE
rendez- VOUS de tous les gens, qui, avant de quitter leur patrie, s'étaient déjà affranchis de tout préjugé, et qui, ayant le courage de leur opinion, s'étaient décidés d'avance à accepter les charges de la polygamie.
Cet élément cosmopolite et libre penseur, — indifférent aux formes anciennes, inconscient de l'avenir, mais entraîné vers un idéal par des aspirations que je crois honnêtes, — s*est groupé sous le nom de mormons pour se transformer en un état social d'une légalité douteuse, si Ton veut, mais dont le but est la recherche d'une forme nouvelle.
Sur tout cela, s'est greffée une religion nouvelle, comme aux temps de Fourier et des saint-simoniens!!
C'est curieux, j'en conviens ; mais c'est trop sérieux aujourd'hui pour n'en voir que le côté ridicule. Ce qui me semble incroyable, c'est que, — dans ce dix-neuvième siècle, qui représente à nos yeux la quintessence de la civilisation des siècles écou-
Li: FAR-WEST " 515
lés, — une religion* nouvelle ait pu s'établir sur des
bases solides et trouver un si grand nombre d'adeptes !
Ce qui prouve peut-être qu'il n'y a ni vérités ni mensonges absolus, dès qu'il s'agit de choses qui sont du ressort de la foi.
Mais, avant de vous parler des mormons d'aujourd'hui et de la ville de Salt'Lake\euT capitale, laissezmoi vous donner quelques détails sur le fondateur de cette secle, sur celui que les mormons appellent le prophète Smilh. Je vous dirai ensuite quelques mots sur la religion elle-même et sur son origine. Cette parlie-là est sèche et aride ; mais s'il est quelques personnes, parmi mes lecteurs, qui n'ont pas eu l'occasion d'étudier cette question, elles seront peut-être bien aises d'en avoir un aperçu exact. Puis, nous reviendrons à ceux que les Américains ont surnommés les mormons, mais qui se donnent à euxmêmes le nom, fort peu modeste, de Saiîits desderniersjoiirs.
En 1830, vivait dans l'État du iV^u;-flamp6/iir^ une
514 A TRAVEUS L'AMÉRIQUE
famille Smith... qui ne jouissait pas d* une bonne réputation... Les Américains prétendent qu'au lieu de s'adonner aux labeurs honnêtes, ses membres s'occupaient exclusivement de sciences occultes, et qu'ils passaient leur temps à rechercher les prétendus trésors qui sont enfouis dans le sol américain. (Cette légende de trésors enfouis dans la terre est si répandue, qu'aujourd'hui encore il se forme des sociétés avec un gros capital pour ces recherches.)
Un jour, le chef de cette famille, — Joseph Smith, — déclara avec le plus grand sérieux qu'il avait eu une révélation de Dieu... Peu de jours après, il ajouta que, sur une seconde révélation d'en haut... il avait
découvert, sur la montagne de Cumorahj les plaques
où Mormon et avant lui Néphi avaient gravé l'histoire des Néphites et des Lamanites... 11 prétendit aussi qu'il avait trouvé le fameux Vrim and Thilnunbiéé. espèce de verre grossissant qui lui permettrait tou* jours, d'après la même révélation, de lire les caractères gravés sur ces plaques et de les Comprendre, Là finit le surnaturel. — Joseph Smith a été en communication avec Dieu.
LE FAR-WEST r>15
. Quelques siens amis ont témoigné avoir vu, touché, pesé les plaques et les verres... les autres y croient de confiance. Les mormons d'aujourd'hui ne montrent ni les plaques ni le Urim Thummin^ et pour cause, probablement.
Après cette précieuse trouvaille, Smith s'installa derrière un rideau pour voiler ces caractères sacrés aux regards profanes, et il les traduisit en caractères ordinaires. Ces plaques sont, — disent les mormons, — au nombre de onze, longues de dix pouces chacune, larges de six ; elles ont l'air d'être en or, et sont recouvertes de caractères ressemblant à l'écriture égyptienne. Il parait que cette écriture élait fine et serrée, car on a fait un fort volume avec la traduction. Ce livre s'appelle «le livre des mormons. » Je vais essayer de vous dire en quelques mots son contenu, car il est la base de toute leur religion.
Six cents ans avant Jésus-Christ, Néhi, fils de Sédccias, roi de Jérusalem, reçut Tordre de Dieu par révélation de s'emparer du livre des Juifs, contenant toute leur histoire, — livre commis à la garde dcLa-
bam, après quoi, il devait fuir dans le désert avec toute sa nombreuse famille. Nëhi chargea son fils Néphi de cette importante commission ; celui-ci s'en acquitta en tuant Labam, qu'il trouva en état d'ivresse devant la porte de son logis.
Les esprits inquiets prétendent que tout dégénère, et pourtant de nos jours les héros de la Bible, — voire môme ceux de l'antique Grèce, — n'auraient plus aucun succès... Nous les enverrions au bagne!
Une fois en possession de ce livre précieux, Néhi s*enfuit dans le désert près de la mer Rouge, avec sa famille fort nombreuse. Là, Nephi reçut, à son tour, une révélation : Dieu lui ordonna de construire un vaisseau, en lui donnant toutes les indications nécessaires pour ce travail. Il obéit et, lorsque le vaisseau fut construit, Dieu lui donna un compas directeur (espèce de boussole, je suppose) en lui disant : « Tu monteras dans ce vaisseau avec ton père, ses frères, leurs femmes et leurs enfants ; tu emporteras des provisions en grande quantité et des semences de toutes sortes... et tu te laisseras guider
par le compas directeur, qui te conduira vers une terre bénie, que je destine à vous et à vos descendants. »
Voilà donc tous ces Juifs naviguant sur Tonde et découvrant l'Amérique après six années de navigation!... et cela six cents ans avant Jésus-Christ. Quel plagiaire que Christophe Colomb I
Sur ce vaste continent, ils ne trouvèrent aucun être humain, mais en revanche tous les animaux qui y sont encore aujourd'hui et bon nombre dont la race est perdue, lis se mipent à cultiver la terre et à exploiter de riches métaux avec lesquels ils construisirent des temples à Tinstar de celui de Jérusalem.
Néphi fut leur roi, leur grand prophète et continua à recevoir des révélations du Très-Haut... Mais, un jour, son frère Laman s'étant révolté contre lui, le désaccord se mit dans la colonie et Néphi dut fuir pour échapper aux mauvais traitements de son frère. La famille se divisa en deux branches, les uns sui-
1/ \irent Néphi^ les autres restèrent avec Laman.
De là, deux peuples distincts : les Lamaniles maudits de Dieu et les Néphites aimés du Seigneur.
L'avènement du Christ, sa naissance, sa mort pour le salut des hommes, furent révélés à Néphi par anticipation : les Mormons disent 580 ans avant l'ère chrétienne... Plus tard,rËvangile leur fut transmis par la même voie et les Juifs Néphites devinrent' chrétiens!
Après Néphi, ce peuple eut plusieurs autres grands prophètes qui étaient guerriers en même temps; car les Néphites étaient en luttes continuelles avec les Lamaniles.
Le dernier de ces guerriers prophètes fut Mormoriy qui, comme ses devanciers, recevait des révélations de Dieu, ot qui continua à écrire son histoire sur les plaques sacrées : il donna même son nom à ce recueil.
Après Mormon, les Néphites commencèrent à ne
LE 1 AR-VVEST 319
plus écouter la voix du Seigneur. Alors Dieu, pour les punir, cessa de leur faire ses confidences ; la malédiction du Très-Haut s'appesantit sur eux, et ils devinrent ces espèces de sauvages que les Européens trouvèrent en Amérique après sa découverte, et qui, aujourd'hui encore, scalpent les hommes et brûlent les femmes.
Les Mormpns jurent qu'ils descendent de la maison d'Israël et qu'ils sont les possesseurs légitimes de ce grand continent qui fut promis à la postérité de Joseph, fils de Jacob. Une révélation ajoute même qu'ils sont les descendants de ce patriarche I... Yoilà donc l'origine des Peaux-Rouges trouvée. Sédécias, roi de Jérusalem, est leur ancêtre ! Les Mormons ont sans doute édifié cette jolie légende, pour venir au secours des savants et pour essayer de les mettre d'accord entre eux sur Porigine des Indiens !
Les mormons prétendent aussi que du peuple Lamanite descendent tous les mauvais Indiens, les blood Indiajis^ les féroces et les anthropophages... Ceux qui ont encore une ombre de civilisation se rat-
520 A TUAVERS L'AMÉUIQUE
tachent auxNéphites, elles livres religieux ajoutent que le Seigneur, trouvant que sa colère avait assez longtemps pesé sur eux, choisit Joseph Smith pour prophète et lui permit de découvrir les tables de Mormon et de Néphi, afin de régénérer son peuple.
En résumé, les Mormons croient à la Bible, — avec la variante en plus, de Néphi, découvrant T Amérique et formant avec son frère Laman les deux races distinctes des Lamanites et desNéphites.
Ils croient aussi à TEvangile, mais à l'Ëvangile restauré par Smith, et prêché par ses adeptes, par ordre du Seigneur. Car le Seigneur avait dû dire à Smith : « La vérité n'est pas plus connue aujourd'hui à Notre-'Dame de Paris et au Vatican, qu'elle ne Tétait à Athènes lorsque saint Paul alla y prêcher rÉvangile devant l'aréopage ; les chrétiens sont redevenus des Gentils, c'est donc à vous de les convertir. »
Yoilà la mission que prétendent avoir ces saints des derniers jours : régénérer les Indiens et rétablir la vraie religion du Christ.
Les principaux reproches qu'ils font aux chrétiens sont :
1° Que la liturgie de leur Église est une invention purement humaine, qui n*a rien de commun avecles prescriptions divines.
2*^ Que le baptême des enfants, substitué au deuxième siècle de l'ère chrétienne à celui des adultes, est une hérésie condamnable. Le Christ, — disent-ils, s'étant fait baptiser lui-même par saint Jean dans le Jourdain, le baptême par immersion et par imposition des mains doit être conservé ; baptiser un enfant qui ne comprend pas l'importance du sacrement qu'on lui administre et chez lequel Tâme et l'intelligence sont à peine éveillées, est une chose aussi impie que ridicule.
Ils ne croient pas au péché originel ; par conséquent, ils n'ont, aucune cérémonie reUgieuse; à l'exemple des premiers chrétiens, ils se rassemblent pour prier Dieu et chanter des cantiques à sa louange. Aucune prière écrite et de convention, chacun élève son
322 A TRAVERS L'AMÈRIQIE
âme à Dieu et lui parle d'après son cœur et son inspiration.
En un mot, s'il n y avait quelques emprunts, — contraires à nos mœurs, — faits à l'Ancien Testament, les Mormons se rapprocheraient beaucoup des chrétiens des premiers siècles de Tère chrétienne.
Voici du reste, d'après leurs livres, les conditions qu'il faut pour être initié et devenir candidat à la gloire céleste. La foi au Christ, à sa sainte mère, à sa virginité, (sans exiger cependant la croyance à rimmaculée Conception), le repentir de ses péchés, le baptême par immersion et l'imposition des mains. Cette dernière, —disent-ils, transmet le don du Saint- Esprit ou le baptême du feu. Elle met le récipiendaire en communication directe avec le Saint-Esprit, qui est l'esprit de lumière par excellence, et alors le nouveau baptisé peut sentir si la doctrine qu'on lui enseigne vient de Dieu ou des hommes... Il peut aussi, au moyen du Saint-Esprit qui est le télégraphe le plus merveilleux pour arriver à Dieu, recevoir les dons He la révélation, de prophétie et des langues ;
acquérir le pouvoir de guérir les malades, et de discerner facilement le bien du mal.
D'après eux, tous ces dons furent accordés à l'Église primitive, comme signe d'une autorité divine dans la prédication du véritable évangile. Mais elle en fut privée, du moment où se produisirent les schismes et les hérésies.
Aucune Église de nos jours ne possède plus ces signes, si ce n'est celle (cela va sans dire) des saints des derniers jours.
Là est la preuve évidente de leur mission divine; elle devoir qui leur incombe de prêcher à nouveau l'évangile, pour rétablir la religion chrétienne dans sa pureté primitive.
A côté des choses sérieuses, il y a des détails burlesques. On se demande pourquoi ils prétendent qu'il y a 666 sectes différentes aujourd'hui^ et que ce chiffre 666, est le chiffre de la Bête. Il y a bien d'autres folies qu'ils débitent encore I
Par exemple, ils peuplent les planètes d'anges, et vous afGrment carrément qu'il y a autant de cieux différents qu'il y a de planètes. Les plus belles, les plus lumineuses, leur sont destinées nécessairemenL . . Ils ne croient pas à Tenfer et aux punitions éternelles. Ils ajoutent que les âmes mormonnes iront prêcher les âmes des gentils et qu'elles pourront les ramener dans le ciel glorieux des mormons, lorsqu'elles seront converties à leur doctrine.
Ces conversions, ces prédications d'âmes à âmes, ne manquent pas d'une certaine originalité. C'est le côté poétique des mormons, la partie spirituelle de leur doctrine matérialiste, mais, avec ce systèmelà, on peut aller loin.
Joseph Smith fit peu de prosélytes; on se contentait de sourire aux fables qu'il débitait avec beaucoup d'aplomb, et, dans les cinq premières années, c'est à peine s'il eut deux cents personnes pour adeptes. Encore faut-il dire qu'il les recruta parmi des gens sans fortune et sans aveu, qui ne cherchaient, dans cette nouvelle doctrine, que des avantages personnels.
En 1841, Brigham-Yoïmg^ vitrier de l'État de Vermont, fut nommé apôtre parSmilh. Mais ce novateur, cet ambitieux (je parle de Smith), ne voulait pas se contenter d'un si petit nombre de croyants, et il chercha dans sa tête, féconde en expédients, quelque chose qui pût donner à sa religion un nou« vel éclat.
Enfin, un jour il s'éveilla en se disant : Eurêka! ou : J'ai trouvé !
Et, en effet, il avait trouvé le meilleur moyen d'augmenter le nombre de ses adeptes.
Il avait trouvé le miroir qui attire les alouettes, l'appât qu'il faut mettre au bout de Phameçon pour tenter les imprudents !
11 rassembla ses disciples et leur «tint le langage suivant :
« Cette nuit j'ai eu une révélation. Dieu m'a dit : Je t'ordonne à toi«ct à tous les croyants de TEvangile
320 A THAVEUS L'AMÉRIQUE
t restauré de pieiidre plusieurs femmes, afin que vous puissiez procréer le plus d'enfants possible et que le nombre de mes élus augmente prompiement. Fais savoir aux hommes ma volonté à cet égard, et disleur qu'ils doivent aimer toutes leurs femmes également, sans montrer de préférence à aucune d'elles; dis aux femmes, que je les soumets à cette épreuve pour purifier leur cœur de tout sentiment charnel et terrestre; dis-leur que celles qui n'auront pour leurs rivales aucun mauvais sentiment et qui supporteront avec joie et résignation la polygamie, auront dans les cieux les places les plus élevées et les plus glorieuses. »
Les Mormons accueillirent cette révélation avec enthousiasme. Les femmes en furent un peu déconcertées. Mais Smith les prit à part, leur parla longuement, et il fut si éloquent qu'elles se montrèrent parfaitement résignées à accepter de nouvelles épouses sous le toit conjugal. Ce qu'il leur dit? Mystère.
Ce qui est réellement incroyable, c'est que ces
hommes-là aient trouvé des femmes capables d'aller remplir ce rôle complémentaire dans les ménages.
Être le tiers, le quart ou le dixième d'une épouse est un triste rôle, en effet!!
Mais, comme rien n'est impossible sous le soleil, et comme la femme est parfois bizarre, ces deux cents Mormons se trouvèrent bientôt en possession de six cents Mormones... Dès ce jour, mormonisroe devint le synonyme de polygamie et les adeptes affluèrent en grand nombre !
Tant que la prédication resta dans les régions abs^ traites, les Américains ne dirent rien : mais, à ce commencement de polygamie, ils furent grandement scandalisés.
Ce fut bien pis encore lorsqu'ils virent les Mormons essayer de convertir leurs propres femmes, et y réussir si bien, que plusieurs d'entre elles demandèrent le divorce pour épouser des Mormons déjà en possession de deux ou trois femmes I
Alors les Yankees se fâchèrent,.., des rixes violentes eurent lieu... Dans une d'elles, Joseph Smith trouva la mort. Cette mort servit de base à la fondation d'une religion, dont, sans cela, peut-être, le ridicule et la raillerie eussent fait bien vite raison.
Tant il est vrai qu en politique, comme en religion, les persécutions fortifient les partis et consolident les erreurs.
Il faut aux religions, comme aux partis, le sang des martyrs pour grandir et s'établir solidement... Avant la mort violente de Smith, les Mormons, au nombre de deux cents... n étaient considérés que comme des rêveurs, des hallucinés, ou ambitieux vulgaires.
Du moment où Ton fit de Smith un martyr, ils se transformèrent en prophètes et prirent impunément le nom de... Saints des derniers jours I
A Smith succéda, comme grand prophète,le vitrier Brigham-Young , né en 1801 dans l'Rlat de Vennont.
Les Mormons, obligés de fuir l'État duNew-Hampshirej allèrent, sous la conduite du nouveau chef, s'établir dans Vlllinois en 1843. Mais, dans cet État aussi, leur polygamie souleva Findignation générale; les rixes et les disputes recommencèrent.
Ce que voyant, Brigham-Young dit un jour à ses adeptes :
« Mes frères, j'ai eu cette nuit un rêve singulier.. . Je suis certain que ce rêve est une nouvelle révélalion de Dieu, car il nous trace ce que nous devons faire dans la triste position où nous sommes... Ëcoutez et jugez vous-mêmes :
a j'ai vu d'abord vaguement une route à travers une suite de chaînes de montagnes arides et désolées, puis une plaine aride aussi, avec un lac salé à gauche et un lac sulfureux à droite... Comme je considérais cette nature morte, cette morue solitude, une eau limpide se mit à jaillir tout à coup autour de moi ; des arbres couverts de fruits superbes surgirent de toutes parts ; la terre se revêtit de froment et de
jardinage; le désert, comme par enchantement, se transforma en une oasis merTcilIeuse... Ne croyezvous pas comme moi, que cette terre promise que le Seigneur nous a fait entrevoir est la terre bénie qu'il destine aux enfants de Néphi ? Qu'une centaine de vous me suivent, nous irons à sa découverte, et je suis sûr que Dieu guidera mes pas. »
Les Mormons eurent foi dans les paroles de Brigham-Young ; cent d'entre eux partirent avec lui, et après des mois d'une marche dure et pénible ils arrivèrent près de Salt-Lake; soit hasard, soit connaissance géographique des lieux, ils trouvèrent réellement une plaine telle que Brigham-Young lavait décrite : les deux lacs étaient là, et au fond du tableau l'immense chaîne des Montagnes-Rocheuses. Alors ils retournèrent chercher les autres Mormons et leurs familles, et se remirent en marche pour Salt-Lake^ emportant des provisions et des semences de toutes sortes.
Madame Stenhausse , la femme du rédacteur en chef du New-Descret^ journal mormon, m'a ra-
conté ce pénible voyage de la manière suivante :
« J'avais six enfants en bas âge, nous étions en tout 2,700 personnes; sur ce nombre il y avait 800 hommes, 1,200 femmes et 700 enfants. Nous avons mis six mois pour franchir ce désert, six mois de marche à travers des montagnes sauvages, et attaqués sans cesse par les Indiens... Quand nous avions marché huit ou dix heures, le soir nous campions; il fallait alors allumer le feu, faire la cuisine, et, pour reposer nos membres endoloris, nous nous couchions par terre n'ayant que quelques couvertures de laine pour nous préserver du froid.
a Notre sommeil était un long cauchemar. Car chaque nuit, on craignait une attaque des Indiens... Nous ne rêvions que massacres et scalpes ! I
«Mesenfants pleuraient de fatigues et deprivations; leur souffrance me navrait, et moi-même je me sen-^ tais mourir... Chaque soir en m'étendant sur cette dure couche, je me disais : Demain, je serai trop faible pour me lever... Mais le lendemain le désir
de soulager, de consoler mes pauvres cnFants, me donnait une force factice, fiévreuse, et je me remettais en marcbe, soutenant, portant les plus jeunes et les plus faibles 1 1 »
Ce qu'ils ont souffert pendant ces six mois, ces fanatiques héroïques, on ne peut s'en faire une idée; moi, qui ai franchi ces montagnes en voiture avec de bons chevaux, et qui ai trouvé cependant le voyage dur et fatigant, je me figure ce que cette première exploration d'un pays sauvage, où nul n'avait |:énctré encore, a dû coûter de peines et de misères ! I
Après ces six mois de marche forcée, les Mormons se trouvèrent sur un terrain sec sans aucune végétation, sans eau, dans une contrée où il ne pleut presque jamais... Leurs vivres étant épuisés, ils furent réduits à se nourrir de racines.. . Eh bien, pourtant, sans se laisser décourager, c'est sur ce sol, vu en rêve par leur prophète, qu'ils plantèrent leurs tentes courageusement. Une fois établis, ils s'en allèrent dans les montagnes chercher l'eau de Green-
ning^ et l'amenèrent dans la plaine en construisant des canaux.
Ils établirent un système d'irrigation comme celui qui existe en Egypte, se mirent à cultiver la terre et à l'ensemencer; quelqu)ss-uns même allèrent chercher des arbres, au Mexique, en Californie et aux États-Unis 1 1
I|s comprirent aussi que la nature de ce sol convenait très-bien à la vigne, cl plantèrent des vignobles qui produisent aujourd'hui un excellent Champagne et un vin doux exquis;
Bref, arrivés dans ce désert en 1847 au nombre de 2,700, ils ont atteint aujourd'hui le chiffre de 125,000 dans le seul État de VUtah. Leur capitale Salt-Lake-City y est une délicieuse petite ville de 18 à 20,000 habitants. Elle est entourée de vergers bien entretenus, qui donnent des fruits superbes ; à perte de vue, on ne voit que des champs de blé, des prairies fertiles ; Teau traverse la ville entière, les tentes ont fait place h de grandes et belles mai-
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sons. Tout ce monde a Tair riche, heureux ; on se croirait dans une ville fondée depuis longtemps et ayant passé progressivement par toutes sortes d'améliorations. Les rues sont larges et bordées de beaux arbres, j'ai trouvé partout un air de propreté et de confort qui m'a charmée. On peut même citer une construction, digne des anciens, et qui n'îi peut-être pas sa pareille dans le monde : c'est ce temple colossal élevé à la gloire du Seigneur et pouvant contenir 12,000 personnes. Il est recouvert d'un immense dôme qui a un système d'aération excellent; l'intérieur est construit sur le modèle des. anciens cirques romains, c'est-à-dire en amphithéâtre.
Il y a à Salt-Lake-City un fort beau théâtre bâti sur le modèle des théâtres italiens, avec cette différence qu'il n'y a que deux loges en tout à côté de la scène : l'une pour Brigham-Young et l'autre, vis-à-vis, pour ses fils et leurs femmes ; toutes les autres places sont des fauteuils. Les décors, fabriqués par des ouvriers mormons, sont de bon goût, luxueux même. Tous les acteurs et les actrices sont Mormons ; beaucoup d'entre eux n'ont jamais vu un autre théâtre et n'ont
éludiéqu'à Salt-Lake-City l'arl Uiéâlral, et pourtant, ils jouent bien ; il y a même une jeune fille qui est. une véritable artiste.
Les pièces que Ton représente sur ce théâtre sont tout bonnement nos pièces françaises traduites en anglais. Pille-t-on assez ces pauvres auteurs ! môme les Mormons s'en mêlent I
Il y a plusieurs grandes écoles gratuites, voire même un petit conservatoire où Ton apprend le chant et la musique aux jeunes Mormones. Les pianos ne manquent pas, mais je dirai qu'ils brillent plus par leur nombre que par leur bonté.
H y a deux grands journaux à Salt-Lake-Citij : le Ne^V'Descret et le New-Telegraph, M. Stenhaussc, le rédacteur en chef du premier, est un homme éminemment instruit. Allemand d'origine, il parle le français très-purement. Sa femme, née Française, est une femme du monde, bonne, charmante, trèsinstruite, bonne musicienne et mère de treize beaux enfants. C'est une ex-sœur de Charité et la seule
y^ femme catholique et Française qui soit parmi les -Mormones.
On trouve aussi à Salt-Lake de grands magasins pourvus de tous les objets d'Europe, ce qui ne nuit nullement à deux ou trois fabriques indigènes. La fabrique de gants a une réputation méritée : les gants dits gants mormons sont excellents ; ils sont faits en fine et souple peau de daim et ornés de manchettes de fourrure. Le commerce avec les États-Unis et surtout avec San-Francisco est considérable ; avec les Indiens, il se borne à des peaux de buffles qu'on leur achète et à des peaux de grisly (petit ours fort méchant). Je pourrais citer bon nombre de banquiers, de gens de lettres, de professeurs en tout genre et d'agriculteurs distingués.
J'entre dans ces détails, qui pourraient paraître extraordinaires s'il s'agissait de tout autre pays, parce qu'on m'a adressé souvent des questions tellement saugrenues sur le chapitre des Mormons, que cela m'a prouvé qu'on avait sur leur compte les plus fausses idées.
Ainsi, on m'a demandé une fois si, à l'exemple des sauvages de l'Afrique, ils portaient un costume primitif ; on pouvait de même me demander s'ils marchaient à quatre pattes! Eh bien, non, et je répondrai une fois pour toutes : les Mormons feraient très-bonne figure, même à Paris ; et quant à leur tenue, elle est si correcte, qu'ils mettent Thabit noir, la cravate blanche à tout propos, sans oublier le fameux tuyau de poêle de rigueur.
Comme Salt-Lake-City ^ ou plutôt comme les Mormons sont constitués en une espèce de communauté dite religieuse, quelques personnes se figurent que tout est en commun chez eux, même les femmes.
C'est une erreur ; il y a polygamie, mais non communauté de femmes.
Il n'y a pas non plus communauté de biens :
chaque Mormon a son commerce à lui, son industrie propre, s'il n'est pas cultivateur; sa fortune est toute personnelle.
358 A TKAVEUS L'AMÉRIQUE
Si un prosélyte nouveau arrive dans VUtah^ on vient à son aide, on lui prête de l'argent pour s'installer, et suivant ses aptitudes il se choisit un état.
Les plus riches forment une espèce de caisse de secours pour les nécessiteux ; les prêtres du temple n'ont pas d'autres occupations que d'aller visiter les malades, les pauvres, et leur distribuer des aumônes.
Si un Mormon meurt sans fortune, laissant des veuves et des orphelins dans la misère, comme une des règles fondamentales de cette religion est que Thomme doit toujours travailler pour la femme et ne jamais la laisser dans le besoin, les Mormons riches s'empressent d'épouser spirituellement ces femmes et d'adopter leurs enfants. Cela ne donne aucun droit de possession à Thomme sur l'épouse spirituelle : ses devoirs se bornent à lui fournir les moyens de vivre et à prendre soin de ses enfants.
Quant à l'épouse spirituelle, elle conserve toujours le droit d'épouser l'homme qui lui plaira : dans ce
cas seulement, l'époux spirituel cesse de pouryeirà ses dépenses. On a vu des unions spirituelles devenir des mariages effectifs, si les deux époux se conyieBr nent mutuellement, mais ces cas sont peu fréquents.
Les jeunes filles et les veuves choisissent librement leurs niaris ; elles ont le droit de divorcer s'ils se conduisent mal avec elles.
Pour le mari, le divorce n'est admis qu'à condition que Padultère soit constaté.
On m'avait dit en Amérique que les Mormons, plongés dans les douceurs et les délices du harem, forçaient leurs femmes à travailler aux champs et leur réservaient les plus durs labeurs.
Eh bien, dans tout YVtah^ je n'ai jamais vu une seule femme travailler aux champs; je n'en ai jamais vu traîner de lourdes voitures, comme on en voit souvent dans les rues de Paris, La femme du simple agriculteur n'a pas autre chose à faire qu'à soigner ses enfants et son ménage, et comme elles sont le
V plus souvent trois, elles n'ont qu'un tiers de ménage à leur charge I
Matériellement parlant, la femme mormone est heureuse : son seul souci, la seule tâche qu'on lui impose, c'est de mettre au monde beaucoup d'enfants ; elle s'en acquitte si consciencieusement, qu'il n*est pas rare de voir des femmes ayant seize à dix-sept enfants.
D'après tout ce que j'avais entendu dire, je m'attendais à trouver dans la personne deBrigham-Young, le grand apôtre Mormon, le pape et le roi des saints des derniers jours^ une espèce de fou halluciné et fanatique, ou bien encore un vulgaire ambitieux, un personnage grotesque se drapant majestueusement dans le prestige de sa triple grandeur.
L'amour de la vérité me force à avouer que j'ai trouvé en lui un homme du monde, à la tenue correcte et tout européenne, ayant des manières simples et affables, aimant le monde, étant encore, malgré ses soixante-huit ans, un excellent danseur, et ayant
LE FAK-WEST 341 /
^ .„ .0,, une .U HO. du Ub.n.,.c e. .e ,. ^ représenlalions officielles, de faire oublier et d'oublier lui-même sa toute-puissance.
Bref, c'est un homme simple et naturel^ ne posant pas du tout, vivant sur le pied de la plus parfaite intimité avec tous ses sujets, h*ayanl aucun huissier chamarré ou non chamarré à sa porte, et recevant gracieusement tous ceux qui se présentent chez lui.
Et pourtant la haute position qu'occupe cet exvitrier aurait bien pu lui tourner la tète I II faut donc lui accorder beaucoup de tact et d'esprit, puisqu'il a su résister à la tentation de devenir une espèce d*idole ou de fétiche.
Car enfin il est tout à la fois pape et empereur. Comme pape, il est infaillible... infaillibilité qu'aucun de ses sujets ne songe à lui contester.
Comme souverain temporel, il a un pouvoir aussi illimité qu'Alexandre de Russie.
) Son gouvernement est tout à fait personnel, tout comme un autre gouvernement 1 1 1
Mais il a cette supériorité sur ce gouvernement avec lequel nous avons fait, hélas! connaissance, qu'il est accepté avec joie par tous, qu'il ne se soutient ni par des fusils à aiguilles, ni par une armée permanente... Ce bon Brigham-Young n'a pas même une escouade de sergents de ville à ses ordres... Son seul prestige, Teslime et Tamitié qu'il inspire à ses sujets, suffisent pour maintenir ses triples pouvoirs, triples, car il est encore grand justicier : ses jugements sont sans appel et personne ne s'en plaint.
N'y a-t-il pas là de quoi faire envie à plus d'un souverain d'Europe?
Si un souverain, fort amateur de pouvoir personnel, trouvait moyen de se maintenir de cette façon! oh I alors il pourrait se dire vraiment élu de la nation. Majesté par la grâce de Dieu et du peuple.
L'absence de soldats et de policemen à Salt-Lake-
City ne se fait remarquer que sur le budget, moins grevé : l'ordre le plus parfait règne quand même. J'ai vu des réunions de douze mille personnes; il n'y avait pas un seul instant de désordre.
Les vols et les assassinats sont choses inconnues dans rUtah.
Brigham-Young, ainsi que tous les autres Mormons, m'ont paru très-fervents en leur religion, et qui mieux est, de bonne foi et parfaitement convaincus. Voici comment je m'explique cela.
Tout le monde connaît de ces Gascons, qui vous racontent constamment des histoires impossibles.
Tout le monde a rencontré de ces chasseurs qui jurent leurs grands dieux qu'ils ont tué un lièvre au vol, ou abattu trente perdreaux du même coup de fusil.
Gascons et chasseurs, après avoir conté dix fois la même histoire, en arrivent à se persuader de la
3i4 A TRAVERS L'AMÉRIQUE
meilleure foi du monde, que c est arrivé ! Eh bien, les Mormons en sont venus eux aussi à croire que c'est arrivé I
Smith, cet amateur de sortilèges, a eu d'excellentes raisons pour adopter la position lucrative de prophète et pour broder l'histoire des plaques de Néphi. Mais je suis persuadée qu'il a fini par croire lui-même à la vérité de ses fables et qu'il s'est pris lui-même au sérieux.
Aujourd'hui les Mormons sont de bonne foi, je le
répète.
La polygamie mormone est tout à fait l'opposé de la polygamie musulmane; cette dernière est plutôt basée sur l'inconstance que sur le partage. Un Turc épouse une jeune et jolie femme, il Tadore. Mais son amour ne survit ni à la jeunesse ni à la beauté. Le climat brûlant de l'Orient, la vie du harem passent vite les femmes ; les Turcs en changent souvent, mais le plus souvent, la première devient une étrangère, dès que la seconde s'installe dans la maison.
L£ f AR-WEST ôio
Les Mormons ayant mêlé Diea au Diable, ayant mis la religion an serrice de leur passion, ont établi leur polygamie sur les bases dn partage. Chaque femme a droit à une égale part d^afTections; ils doivent diviser leur tendresse en trois ou cinq parts égales, suivant le nombre de leurs femmes ; cela parait bien difficile, et pourtant ils arrivent à cette impossibiilé.
Ils sont aussi tendres, aussi amoureux de celle de leurs femmes qui a quarante ans et fort peu de beauté en partage, que de celle qui a \ingt ans et une grande beauté.
Ils trouvent cela tout naturel.
Uu Anglais, M. Dixon, vient de faire paraître un ouvrage sur les Mormons, où il dit, a que seules les femmes de basse extraction, les femmes communes et sans instruction, supportent docilement la polygamie, tandis que les femmes supérieures, les femmes des classes plus élevées s'indignent contre elle et ne la subissent qu*avec un sentiment d'humiliation
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douloureux. » Je conteste Texactitudc de cette appréciation, car comment la concilier avec le fait trèspositif de rinitiation préalable? En tout cas il n'y aurait que les femmes nées de parents mormons, qui auraient le droit de dire : « Nous . subissons la polygamie, mais elle nous est odieuse, » et encore elles ont la ressource de refuser de se marier^ car le mariage n'est point imposé aux jeunes Mormones. Elles le contractent librement en toute connaissance de cause.
Quant aux femmes qui arrivent tous les ans aSalU Lake-City^ converties au mormonisme par les prédicateurs que Brigham^Young envoie dans le monde entier; pour celles-là, il n*est pas permis démettre en doute leur adhésion complète à la polygamie, puisque avant d'être admises au mormonisme il leur faut passer par de longues prédications, se pénétrer de cette doctrine, et jurer que Ton y croit et que l'on y adhère. Il faut même plus que cela. — La polygamie mormone a des devoirs et des obligations plus étendues.
il ne suffit pas de ne pas s'opposer à un second mariage de son époux, mais il faut même avoir l'attention délicate d'offrir une seconde ou une troisième épouse à son mari ; et qui plus est, d'aimer et de traiter en sœurs ses rivales.
Une femme qui accepte ce rôle, et qui jure de s'y résigner, a-t-ellc bien le droit après de s'en plaindre ?
Je vous l*avoue, mes sentiments féminins me portaient à croire que les femmes mormones n'étaient que des pauvres victimes, trompées et abusées, retenues contre leur gré et ne subissant qu'avec peine cet odieux partage de l'amour conjugal.
Je m'attendais à découvrir bien des douleurs mal dissimulées, de sombres jalousies et des haines im-* placables.
J'ai bien sondé ces Cœtirs féminins, j'ai scruté les regards, observé les physionomies. 11 est certains petits détails qui n'échappent pas à l'œil d'une femme,
^ nous sommes plus perspicaces que les hommes, pour lire dans les replis sinueux du cœur féminin.
Eh bien, je vous assure que je n'ai jamais pu découvrir le moindre signe de jalousie ; ces femmes, presque toutes protestantes, ont cette froideur, celte rigidité propres aux anglicanes, correctes, dévotes, prudes ; si vous leur parlez de jalousie, elles s'efTarouchent et sont prêtes à crier : Shocking !. . , a Nous jalouses! disent-elles; fi donc!... mais jalouses de quoi? De Paffection de nos maris? Mais ils sont tendres et empressés pour nous. Pourquoi le cœur n'aurait-il pas de l'affection et de la tendresse pour plusieurs personnes à la fois ? Nous ne pourrions donc être jalouses que de leur amour sensuel, el nous repoussons ce soupçon, car nos cœurs sont tellement purifiés par la grâce et par notre saint baptême, que nous ne pouvons être souillées par un amour grossier et impur ! »
En un mot, j'ai découvert que ces don Juandoublés de Tartuffe connaissent si bien le caractère dévot et prude de la femme anghcane, qu'ils onl
V il la sermonne pour lui faire changer d'avis : mais, si elle persiste, son mari ne peut pas passer outre.
Jamais il ne peut donner à sa femme une rivale qui lui déplaise; il est forcé de choisir une personne qui lui soit sympathique et aux autres femmes aussi s^il en a plusieurs. Les mariages se célèbrent dans les maisons, dites maisons des endossements; les cérémonies du mariage sont empruntées à la Bible, et tiennent à la fois du mariage civil et du mariage religieux.
Le chiffre trois est le plus généralement adopté par les ménages mormons; très-peu ont moins de trois femmes, excepté les jeunes, et très^peu en ont davantage.
Pourquoi cette préférence pour ce chiffre cabalis* tique, je l'ignore ; mais j'ai constaté qu'elle était généralement répandue.
La polygamie mormone a le plus d'analogie avec la polygamie biblique patriarcale^
Un Mormon se marie ; lorsqu'il est à la veille d'avoir un enfant, il épouse une seconde femme, afin que sa première puisse, pendant dix-huit mois ou deux ans, s'adonner exclusivement aux devoirs de la maternité. Les Mormons un peu aisés, et les riches d'autant plus, donnent à chacune de leurs femmes une maison séparée; quelquefois ces maisons sont fort éloignées les unes des autres. Mais ces dames se visitent, s'invitent réciproquement à diner ou en soirées, et si l'une d'elles est malade, l'autre s'empresse d'aller s^installer chez elle pour la soigner.
Je n'étais pas depuis un quart d'heure chez l'une de ces dames, qu'elle me disait : « Voulez-vous que nous allions faire une petite visite à la seconde femme de mon mari? elle est charmante, trés-douce et très-bonne. »
J'ai été invitée à des petites soirées, à des grands dîners et j'ai vu des maris entourés de leurs fenimes ; eh bien, j'affirme qu'ils étaient empressés et également aimables pour toutes ; les dames aussi se montraient très-alfectueuses les unes pour les au-
1/ très. Quand il s'agissait de présentations, alors, je l'avoue, j'étais prise d'un franc rire que j'avais bien de la peine à comprimer.
M. Willaras, par exemple, prenait une jeune femme par la main et me l'amenait en me disant : « Madame Willams, ma femnie ! »
Puis il allait en chercher une seconde, en me répétant la même chose. En6n une troisième et toujours madame Willams, ma femme! Quand on n'y est pas habitué, c'est d'un comique qui atteint au burlesque I
Nécessairement, toutes les femmes portent le nom du mari.
Comme seigneur du pays, Brigham-Young n'a aucun droit sur les femmes de ses sujets, mais il possède le harem le plus nombreux : comme je l'ai déjà dit, il a dix-sept femmes.
Sa première, qui a soixante-dix ans, était sa corn-
pagne, alors qu^il n'était qu*un simple vitrier ; il lui témoigne toujours une grande amitié et il a pour elle beaucoup d'égards. De son côté, cette dame parait avoir pour son mari une tendresse qui va jusqu'à la vénération.
Un jour j*allai au théâtre avec elle dans la loge de Brigham-Young, qui nous en faisait les honneurs avec une bonne grâce parfaite ; cette vieille dame paraissait radieuse. Dans un entr'acte elle se pencha vers moi et me dit à l'oreille : ce Ah I je suis bien heureuse, ce soir, car voyez-vous, madame, lorsque je puis passer quelques heures avec mon mari, cela me met un rayon de soleil dans le cœur : il est si bon, si excellent pour moi! »
Cette bonne dame a vraiment elle-même un caractère excellent, car, c'est en étant son époux que Brigham-Young est devenu Mormon !
Depuis lors, elle a vu entrer seize autres femmes dans le domicile conjugal, et malgré cela, elle vénère Son époux et se loue de sa bienveillance !
354 A TRAVEUS L'AMÉRIQUE
I II y a vraiment de par le inonde des choses que Ton ne croirait pas, si on ne les voyait de ses propres yeux !
Brigham-Young a encore trois autres vieilles femmes qu'il a épousées dans Ylllinois. Les dernières, celles qu'il a prises à Salt-Lake-City^ sont plus jeunes.
Une de ces femmes est très-belle et avec cela élégante et distinguée ; elle a un faux air de grande dame el elle parait prendre son rôle de souveraine très au sérieux : elle se nomme Amélia, ou plutôt on In nomme la belle Amélia.
C'était la femme d'un riche Yankee de New-York; romanesque et inoccupée, elle rêvait à quelque chose d'excentrique pour se guérir du spleen qui la tourmentait dans le milieu prosaïque où elle vivait.
Les journaux parlaient de ce fameux Brigham- Young, tout à la fois pape et souverain ; on racontait sur son compte des histoires étranges. . . Amélia lisait
cela, et un jour elle se dit :<c Je veux devenir la reine de Salt-Lake'City;'ie veux, par mes beaux yeux, ma beauté, subjuguer cet homme et prendre un tel empire sur lui qu'il renoncera à la polygamie. »
Elle prit une plume, de Toncre, une belle feuille de papier et lui écrivit le billet suivant : « Je crois que la grâce m'a touchée; je veux devenir Mormone, si vous m' épouser. »
La réponse ne se fit pas attendre.
a Venez, lui disait-on, vous serez reçue à bras ouverts et vous deviendrez ma femme. »
Amélia demanda son divorce et l'obtint sans parler de son projet. Une fois libre, elle partit pour Salt-Lake-City avec une escorte d'honneur que lui envoya le souverain de FUtah.
Son arrivée tit sensation. Jamais encore, les Mormons n'avaient vu une femme aussi belle et aussi élégante. Brigham-Young fut ravi, enchanté : il la
V reçut en reine et la couvrit de fleurs, de dentelles et de diamants. Comme elle Tayait prévu, elle prit un grand empire sur lui et il en devint amoureux pour tout de bon.
Amélia songea alors à arriver à son but, qui était de détruire la polygamie ; mais Brigham-Young fut intraitable sur ce chapitre. « Dieu nous l'a imposée, lui disait-il invariablement; demande-moi ce que tu veur, je le ferai ; mais, malgré tout mon amour pour toi, je ne puis aller contre la volonté du Très-Haut. »
Amélia est restée une Mormone de fantaisie et non de conviction : c'est une grande dame, ayant cherché dans une excentricité une distraction.
Je crois même qu'elle s'est repentie plus d'une fois de ce coup de tète, mais elle a fini par en prendre son parti. N'étant pas prisonnière, elle aurait pu quitter Salt-Lake-City ; mais le monde qu'elle avait abandonné aurait été impitoyable pour elle. Mieux valait donc subir les conséquences de sa folie, et c'est ce qu'elle a fait ; seulement la belle Amélia a
un petit air de reine détrônée ou d'une dame ayant perdu son idéal.
De celle-là je ne dirai pas que la jalousie lui ait été inconnue. On assure qu'au moment surtout où elle exerçait une grande influence sur l'esprit du président, elle a malmené les autres femmes et s'est complu à leur rendre la vie dure. C'est du reste ce qui a mis fin au vertige amoureux de Brigham-Young, très-bon par nature et ne pouvant supporter que ses autres femmes fussent victimées par elle. Pour la punir, il eii épousa trois autres!
Un homme dans la position de Brigham-Young est rarement forcé d'aller se mettre en quête d'épouses nouvelles ; c'est plutôt elles qui viennent s'offrir à lui. Ainsi, il y a peu de temps de cela, voici ce que lui écrivait une femme de Boston : « Monsieur le président de TUtah, mon mari est un ivrogne, un paresseux, il va boire au cabaret tout l'argent qu'il gagne et, en rentrant au logis, au lieu de pain, il me distribue des coups, à moi et à mes pauvres petits enfants. Je pense qu'une religion qui permet à de
si mauvais maris d'exister est une mauvaise religion. Je suis donc prête à embrasser la religion mormone, si vous me promettez de m'épouser et de me nourrir moi et mes enfants. » Brigham-^Young répondit : a Venez I » et il envoya de l'argent à cette femme pour son voyage... Il Tépousa même, mais je crois bien qu'il se borna au mariage spirituel seulement.
Tout dernièrement aussi, deux jeunes filles d^AIbany lui ont fait la même demande. Il les a épousées toutes les deux à quinze jours de distance.
Les Américains disent volontiers qu'il n'y a chez les Mormons que des femmes étrangères ou des Yankees appartenant aux plus basses classes de la société ; eh bien, ils se trompent : j'ai vu des jeunes femmes distinguées, très-bien élevées, et j'ai appris qu'elles appartenaient à des familles très-considérées des Etats-Unis, de celles qui font partie de l'aristocratie yankee.
Par exemple, j'ai conslaté avec un grand plaisir
que, dans toute la colonie de l'Ulali, iln'ya que deux catholiques.
J'ai éprouvé une grande surprise en trouvant à Salt-Lake-City la fille du général La Harpe. Cette danie est Mormone depuis vingt ans; d'un esprit ardent, porté vers l'analyse, d'une intelligence supérieure, elle est devenue une zélée adepte de cette, religion. Voici comment elle m'a raconté sa conversion: «J'étais née dans la religion réformée, mais l'âge venant mûrir mes idées, moR esprit se préoccupa des choses de Vautre monde, de l'âme du Dieu créateur ; je songeais avec anxiété sur ce que nous trouverions après le tombeau... j'étudiais toutes les religions, leurs dogmes et croyances ; je sentais que j'étais dans le foux et que la religion dans laquelle ou m'avait élevée était une pure invention humaine.
« Mon intelligence étant troublée, et mon cœur mécontent, je me mis à la poursuite de la vérité, qui était devenue mon idéal, et je me jetai dans la philosophie... Moti esprit trouva dans ces brillantes doctrines un charme irrésistible : mais mon cœur
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y me disait tout bas : ce ne sont que phrases et paradoxes.
c( Enfin je devins l'amie de Fourier et une de ses plus ardentes adeptes. Sa doctrine me plaisait par Tesprit, mais je la repoussais par le cœur. J'avais toujours le sentiment d'être dans le faux : je voyais dans ce système bien plus une œuvre humaine qu'une inspiration divine.
« J'étais fiévreuse, surexcitée ; je voulais à toute force arriver à la compréhension du vrai ; et je ne parvenais à me fixer à rien, au milieu de toutes ces religions, de toutes ces sectes différentes. J^allai à Rome, pour y étudier le catholicisme, mais son intolérance sur tout ce qui n'est pas lui me choqua désagréablement. Je lus en frissonnant les récits sur l'inquisition et je me dis qu'une religion qui a pu inspirer de pareils actes ne saurait être la religion prêchée par le Christ, religion de paix et d'amour, de tolérance, de bons exemples et de persuasion.
« Je vis dans chaque prêtre romain l'ombre d'un
inquisiteur, et j'arrivai à cette conclusion que, si même le catholicisme était la seule vraie religion, les prêtres qui le représentent lui font un tort irréparable; car combien ils sont dégénérés de ces apôtres que le Christ avait chargés de prêcher sa doctrine dans le monde 1 1
« Je quittai Rome avec découragement, en rae disant que je ne serais jamais qu^une mauvaise catholique, ne pouvant croire aveuglément aux choses que je ne comprends pas,..
« Ma seule ambition n'a été toujours que de découvrir le vrai chemin du ciel, pour le suivre avec zèle, et ne plus songer qu'à la vie éternelle.
fi Toutes ces luttes, ajouta mademoiselle de La Harpe, m'usaient, me fatiguaient, j'étais mécontente de moi et des autres, et j'avais fini par me dire : a Attendons que la lumière se fasse d'elle-même dans mon esprit. » Je nie contentais de prier Dieu et de
nie remettre entre ses mains.
3fi2 A TRAVERS L'AMÉRIQUE
)/ « Un jour, étant à Genève, un ami vint me dire : « Il « est arrivé un Mormon qui va prêcher celte après- « midi dans une salle qu'il a louée à cette intention.»
« Je no savais même pas ce que c'était que le mormonisme ; j'interrogeai mon ami à ce sujet, qui me répondit : « Je ne sais pas grand'chose sur eux, sinon « qu'ils ont formé une colonie dans le grand désert a américain et qu'ils pratiquent la polygamie. — Cela « sera peut-être amusant, dis-je à mon ami; il vient c< sans doute faire de nouvelles recrues; je serais cu- »( rieuse de savoir l'accueil qu'on lui fera. Voulez-vous « m'y conduire? cela me distraira. »
« Mon ami vint me prendre et nous allâmes écouter ce Mormon, uniquement pour passer le temps et nous moquer de lui. »
Arrivée à ce moment de sa narration, mademoiselle de La Harpe s'anima et me dit, d'un air exalté et profondément convaincu :
« Eh bien, madame, cet homme parla d'une
manière qui me bouleversa. Les révélations faites à Joseph Srriilh par le Très-Haut me frappèrent vivement, et lorsqu'il se mit à expliquer à l'auditoire que toutes les religions, telles qu'on les pratiquait aujourd'hui, étaient bien loin de la pureté primitive de la doctrine que le Christ nous avait enseignée; lorsqu'il nous prouva, en termes éloquents, convaincus, la nécessité d'un Évangile restauré; j'entendis, je vous le jure, unevoixintérieurequime dit: «Tu veuxla vérité, la voilà! » Mon cœur se mit à battre de bonheur; comme un voile de ténèbres se déchira dans mon esprit, et la lumière éclatante m'apparut. Tous ces mystères divins, que je n'avais pu sonder jusque-là, me devinrent compréhensibles; je sortis de ce prêche tout émue, mais encore un peu indécise ; pendant la nuit j'eus aussi une révélation : Dieu me disait : « Qu'altends-tu? Ne vois-tu pas clairement, ne sens-tu pas que là est le droit chemin? »
« Dès le lendemain j'allai trouver ce prédicateur et je le priai d'achever mon instruction. Un mois après, il me donna le baptême mormon, et je fis acte d'adhésion à la polygamie.
ôeii A TRAVERS L'AMÉRIQUE
i «A présent, m'a dit encore coite dame, je suis heureuse ; une douce quiétude a fait place à cette pénible incertitude qui me dévorait ; voilà vingt-deux ans que je suis Mormone, et je vous jure que ce n'est que depuis que je le suis, que j*ai une idée exacte de notre mission terrestre, de notre vie future, et que je commence à comprendre la grandeur et la beauté éternelle de celui que nous nommons Dieu. »
Cette dame est une femme du meilleur monde; aile a vécu en Europe dans la meilleure société; en Russie elle avait même une grande position. Son intelligence est réellement supérieure; son cœur bon et affectueux.
Eh bien, est-ce par fanatisme ou par conviction? mais le fait est qu'elle a tout sacrifié : son mari, ses filles, sa position, pour mener une vie modeste et précaire à Salt-Lake, et se dévouer à sa nouvelle religion. Pour rejoindre les Mormons, elle a fait une marche forcée de deux mois dans le désert américain; sa famille l'a fait poursuivre; le ministre de France fut chargé de l'arrêter et de la renvoyer en Russie.
LE FAU-WEtJT 367
de leurs confrères d'Elurope ; ensuite, il faut bien le reconnaître, eux au moins ne parjurent pas leurs serments, ils ne jurent pas fidélité à leurs femmes; bien au contraire, ils leur disent : « Vous êtes bien prévenues que vous aurez des rivales ; réfléchissez, voyez si vous aurez le caractère assez bien fait pour supporter la polygamie. »
Les Européens jurent, eux, fidélité à leurs femmes, et les jeunes filles ne savent pas assez que les hommes ne font ces serments que ppur se donner le plaisir de ne pas les tenir ; elles ont la naïveté de prendre leurs promesses au sérieux... la désillusion est terrible.
Il faut encore rendre celte justice aux Mormons de Salt-Lake ; ils n'ont pas inventé un hospice pour y envoyer leurs enfants ; ils n'ont point inscrit dans leur code cette phrase immorale et inhumaine : « La recherche de la paternité est interdite. »
Phrase qui a pour trisle résultat de faire, que sur ^rois enfants qui viennent au monde, en Suède et en
^ Norwége, il y en a un de bâtard; en Aulriche, la moyenne est de un sur cinq ; en France, la moyenne est à peu près dans les mêmes proportions.
Tous ces enfants sont voués par leurs pères à la misère, à la honte : misère et honte conduisent les uns aux bagnes et.jeltent les autres dans la hideuse prostitution.
Le mormonisme des Européens, pour n être pas légal, est poutant fortement protégé par les lois, et ses résultats sont dix fois pire. Ainsi il a produit la dégradation de la femme, en créant le demi-monde, le tiers de monde, le quart de monde et le monde du trottoir. Mondes qui nous montrent des femmes tristes à voir, fort coupables sans doute, mais encore plus malheureuses; elles étaient presque toutes nées • honnêtes, elles ne sont que les infortunées victimes du mormonisme européen.
A Salt'Lake, point de femmes dégradées; il n'y a que des femmes considérées de tous, portant le nom de l'homme avec uni elles vivent; leur position de
Elle a résisté à tout, aux prières comme aux menaces, et depuis vingt- deux ans elle vil au bord de ces grands lacs, n'ayant qu'un rêve, ne formant qu'un désir, c'est d'arriver par ses lettres à convertir ses filles au mormonisme.
Lorsqu'elle me fit part de ce souhait, je ne pus m'empêcher de lui dire : « Y pensez-vous? faire venir vos filles ici, leur faire quitter la Russie, où elles sont mariées et jouissent d'une belle position! mais c^est insensé I »
« Non, me répondit-elle; ce n'est pas aussi fou que vous le croyez; c'est au contraire 1res sage. J'aimerais mieux qu'elles fussent ici comme moi, les femmes d'un simple jardinier (car mademoiselle de La Harpe a épousé un modeste jardinier), et les voir faire leur salut, que de savoir qu'elles sont riches et heureuses en Russie, mais qu'elles marchent dans les ténèbres et n'arriveront pas^ comme moi, au ciel des Mormons I »
Ahl le fanatisme I de quoi ne rend-il pas capables ceux qui en sont atteints I . . .
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/ Du reste, celte dame est restée femme du monde; elle cause bien, toutes les littératures lui sont connues ; elle m'a charmée par son esprit, étonnée par sonardeur en cette religion, et par F assurance qu'elle m'a donnée avec un sérieux très-grand qu'elle aussi avait des révélations.
Si M. Bertrant a écrit en 1851 une longue lettre à Napoléon III pour le convertir au mormonisme, mademoiselle de La Harpe a tenté, elle, de faire la conversion de Victor Hugo; j'ai eu la copie de cette longue épîtreen main; elle ne manquait pas d'originalité 1
Enfin, pour en finir sur ce sujet, je dirai que, liélas lous les Mormons ne sont pas aux hords des lacs salés : l'Europe en compte un grand nombre ; compter ceux de Paris serait une tâche longue et décourageante. Mais entre les Mormons d'Europe et les adeptes de Brigliam-Young, il y a une immense différence, tout à l'avantage de ces derniers, du reste. D'abord les Mormons de Salt-Lake ont le courage de leur opinion; bravement ils s'exposent aux quolibets
quart d'épouse n'a rien d'humiliant, puisqii'elle est légale; l'homme qui les a épousées ne peut plus jam^s les abandonner; il est obligé de travailler pour les nourrir, jamais elles ne sont exposées à se trouver dans la misère; tous les enfants qu'elles mettent au monde ont une position régulière, le nom de leur père qui est forcé de les nourrir, de les élever; il y a des familles innombrables chez les Mormons; il n'est pas rare de voir un homme entouré de ses quarante enfants; si celui-là a* épousé plusieurs femmes par un entraînement de sens coupable, du moins il a subi en honnête homme les conséquences de son incontinence.
Brigham-Young a trente-six filles, toutes grandes, fortes et robustes, et, en plus, dix-sept garçons.
Chose curieuse à constater, tous les Mormons ont la moitié plus de filles que de fils.
Dieu, disent-ils, indique par là que tout homme doit épouser au moins deux femmes.
Conclusion intéressée.
Bref, mon avis est, que la polygamie est bien et dûment un cas pendable, une chose horrible qui assimile T homme à la brute, qui détruit cet amour pur, fort, divin, inspirateur de toutes les grandes et belles choses ; mais que polygamie pour polygamie, j'aime mieux la polygamie légale .des Mormons, que l'illégale, tolérée et prolégée des Mormons de Paris ; car, je le répèle, celte dernière a des conséquences bien plus fâcheuses encore.