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CHAPITRE XV

Philadelphie. -- Ses écoles. -- Les médecins. -- Les avocats. -- L'instruction publique.

Philadelphie est certainement une belle ville, mais triste et ennuyeuse. Les rues sont larges, bien percées ; mais dans quelques quartiers l'herbe pousse entre les pavés, et, s'il y a de beaux jardins, ils sont absolument dépourvus de promeneurs.

Philadelphie est la cité où l'indépendance des colonies américaines fut solennement proclamée en 1776, En dehors de la réputation que lui donnent ses annales, cette ville est un immense centre scientifique, où s'acquière la majeure partie des connaissances humaines, Je n'’essaicrai pas d'énumérer les nombreuses sociétés de chimie; physique, botanique, zoologique, ethnographique et autres finissant en « tiques », qui y fonctionnent. Les bibliothèques fourmillent et une des plus riches est la bibliothèque universelle, qui possède plus de cent vingt mille volumes, et qui fut fondée en 1735, par B. Frauklin. Et puis des Facultés de Droit, de Médecine, une quantité d'écoles du premier et du second degré,

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On calcule que plus de cent mille élèves suivent les cours de ces écoles et y reçoivent une instruction aussi solide que pratique, Si les langues mortes n'y sont pas tenues en grand honneur, en revanche, l'étude de la comptabilité commerciale, de la géographie, des langues modernes obtient les plus grands succès. |

Très-forts en histoire, les jeunes Américains n’éprouvent aucune crainte à montrer la haine qu'ils nourissent contre la vieille Angleterre, Ils savent aussi faire preuve de la plus grande sensibilité quand il s'agit de la guerre de sécession, cette nouvelle croisade, entreprise principalement pour rendre la libert$ aux nègres, à ces descendants si intéressants de l’oncle Tom,— et un peu pour empêcher les sudistes d'échapper à la despotique suprématie du Nord. Ces jeunes intelligences, si rebelles aux beautés littéraires, développent les plus grandes aptitudes, quand il est question de certains problèmes commerciaux. La règle un dollar et un dollar font deux dollars, a le don d’exciter leur admiration. Sur ce caleui si simple, sur cette addition, ils basent la multiplication, qui dans leurs tendances signifie la richess?, la puissance ! Aussi ont-ils hâte de mettre la théorie en pratique et en Amérique il est rare qu'un enfant de quatorze ans s'attarde encore à l’école; à cet âge, il brille déjà derrière le comptoir d’un détaillant, où dans les

bureaux d’un banquier. Il se fera à volonté l'employé d'un Broker (Courtier), ou le garçon d’un Butcher {Boucher).

Ces jeunes gens grillent de marcher sur les traces des grands Business-men (hommes d'affaires), dont ils voient les portraits et les biographies dans les journaux illustrés, Le mérite de ces individus est jaugé par le chiffre de leur fortune, Avec des appétits gi positifs, il ne faut pas s'étonner, si les carrières dites libérales sont un peu délaissées par la généralité d's s/udiosus, Pourquoi devenir médecin, avocat? Pourquoi songer à soulager, à aider la pauvre humanité, quand on peut si bien l’exploiter et s'enrichir à ses dépens ?

L'Américain a trop de logique pour ne pas raisonner ainsi,

Des écoles nous passons aux Facultés, et nous pouvons dire que ces asiles ne produisent rien de bien merveilleux. Les praticiens qui sortent de ces temples de la science, ou de l'éloquence, sont encore bien inexpérimentés. Les médecins ne seraient certainement pas de force à prendre leur quatrième inscription à la Faculté de Paris et les émules de Démosthènes auraient une fameuse peine à prouver qu'ils ont pratiqué leur Digeste. Ces docteurs sont proches parents des médecins de Molière, car leur mode d'action sur le malade réside dans Jes mêmes spécifiques.

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Le corps médical serait insuflisant, et ne pourrait répondre aux besoins du pays, s’il n'était augmenté de l’appoint que l'émigration lui apporte, Ce sont des docteurs de tous les pays, qui arrivent aux Etats-Unis, munis de certificats en règle, de diplômes incontestables, 11 y a des Italiens, hommes forts sur la matière et qui ne connaissent pas d'obstacles, ou encore des Allemands, chirurgiens calmes et à lunettes, qui savent vous extirper une jambe sans la moindre douleur. Quelques uns de ces arrivants ont apporté avec eux une spécialité qui donne de beaux bénéfices, à en juger par le nombre des annonces qu'ils font, C’est celle des faiseurs d'anges, Combien la femme doit-elle être faible et impradente, pour avoir besoin de ces dispensateurs du soulagement en une séance! Mais le métier commence à ètre difficile pour ces spéculateurs sur la gène publique, car le gouvernement, ému par certains faits scandaleux, à établi une surveillance et un contrôle trèssévères sur les oflicines douteuses ou soupçonnées, II était temps. Mais laissons les médecins, pour dire un mot des avocats.

Les lawyers (avocats) sont tenus de savoir les lois du pays, mais surtout celles de l'Etat qu'ils hobitent, L'application de la loi, selon la région, est si différente, qu'il faudrait posséder une fameuse cervelle pour pouvoir y loger le pourquoi de ces contradictions juridiques. En Amérique, l'avocat est à

la fois avoué, huissier, homme d’affaires, ete... Sa réputation se fonde plutôt sur le nombre et la qualité de ses relations, que sur son tasent oratoire, II faut avant tout qu'il soit adroit, rusé.

L'avocat est presque toujours membre influent d'un parti politique. C'est l’entraineur du club auquel il appartient. Le jour où son parti arrive au pouvoir, les dernières places ne sont pas pour lui. Ses sympathies le portent plus vers les emplois solides que brillants. Il préfèrera une bonne sinécure, qui ne sera pas trop éloignée du Trésor, à un poste d'ambassadeur. Les aspirations naturelles de l'avocat américain sont donc de saisir les rênes de l'Etat. C'est la meilleure cause qu'il pourra jamais défendre, c’est la meilleure thèse qu'il aura jamais à soutenir.

Avec les architectes, je terminerai wa promenade parmi les carrières tibéraler : ‘rchitectes, est-ce bien le nom qu'il s’agit de donner à tüuce cette classe de constructeurs que l'Amérique renferme? Mon opinion serait de les apneler les Génies de la nation. Cela serait bien dû à des esprits, qui, sans avoir passé d'examens ou avoir reçu de diplômes, possèdent une science assez étendue pour faire des routes, des ponts, des maisons, des monuments, en bois, en pierre, en fer. Ces hommes, sont-ce des hommes ? construisent des chemins de fer, établissent des écluses, se servent, comme moteurs, du vent, de l'air,

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de l’eau, de la vapeur, de l'électricité! Rien ne les arrête, rien ne les surprend. Confiants en leur encyclopédie, ils feront à volonté de l’hydrographie, de l'art militaire, de la photographie on de la chandelle ! Doit-on admirer ou blàmer ces puissants tempéraments? Pour moi, je préfère cette vitalité qui produit, malgré de grands défauts, à la science qu reste immobile dans la contemplation du passé. Certainement, ces maisons ne sont pas belles, ces ponts ne sont pas toujours solides, ces lignes de cheins de fer laissent à désirer; mais le but proposé est atteint à n'importe quel prix. Forward! (en avant!) s’écrie l'américain, et, avec ce mot, il crée des lignes qui n’ont pas moins de deux mille lieues de développement, des canaux qui en ont trois cents, conduit son fil télégraphique dans n'importe quelle bourgade et élève des villes là où s'étendaient les pamr. et les champs d’aloës! Dans tout ce mou.étient 1 arrive beaucoup d'accidents ; les trains tombent dans les rivières, déraillent sur le bord d’affreux précipices, les chaudières éclatent, le

lil télégraphique se détraque, les villes brûlent ; les digues se rompent; mais au milieu de ces écrasés, échaudés, brülés et noyés, l'Amérique pousse de plus belle son: cri Forward ! en avant !

Je ne m'appesantirai pas plus longtemps sur les bons où mauvais résultats qui naissent d'une trop erande liberté dans l'exercice de certaines profes-

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sions; je ne veux voir que les bienfaits qui découlent d'un vrai système d'instruction publique. Aux Etats-Unis, c'est à ce système que nous reportons la plus grande part des qualités àe l'esprit national : le peuple américain, apte à comprendre les vrais intérêts du pays et partant les siens, ne marchande jamais son appui à toute compagaie appelée à lancer une œuvre utile. Si toutes ces créations ne restent pas à l’élat d'idée, c’est que l'Amérique est de toutes les nations celle qui encourage davantage ce qui a rapport à l'éducation de l'homme. Quand le gouvernement crée des écoles, il sait qu’il assure la prospérité et l’avenir du pays. Avant de faire des élèves, le mandat des instituteurs est de faire de bons citoyens, des ennemis de la révolution.

Chaque Etat, dans la mesure de ses moyens, concourt à ce but. Chaque année, les Etats-Unis affectent à leurs écoles la modeste somme de quatre cents millions de francs. En France, dans le budget de 1869, il était alloué à peu près vingt-deux millions à l'instruction publique. Quelle immense disproportion! Au contraire de l'Amérique, la France ne cherche pas dans l'instruction publique son guide vers le progrès, son Palladium contre la guerre civile. En Amérique, c'est dans ces écoles, qui font la gloire et l'honneur du pays, qu'existe, entre les individus, la véritable égalité politique et sociale.

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L'enfant du riche comme celui du pauvre, reçoit la même instruction, d’après un système pratique qui permet à un professeur d'instruire trois cents élèves. Tout-à-l’heure, je parlais un peu en pessimiste, surtout en artiste, du côté positif que présentaient les études; mais peuvent-elles être différentes, * dans un pays où le commerce représente tout?

L'imagination cest l’ennemie des hommes d’affaires ei ce n’est peut-être pas avec les choses de sentiment qu'on fait des citoyens. Time is money, dit l’'Américain, et s’il apprend le français et l'allemand, ce n’est certainement pas pour lire Molière ou Schiller dans les textes originaux, mais seulement pour faciliter ses relations avec les deux pays.

Malgré notre civilisation, la statistique établit que, dans quelques-uns de nos départements, soixantequinze à quatre-vingts individus sur cent, ne savent ni lire ni écrire; aux Etats-Unis, la proportion est de un pour cent, Et pourtant la France se dit répupublicaine et elle considère comme une conquête l'exercice du suffrage universel! Est-il dificile de connaître, de ces deux pays, celui qui est le plus digne de cette arme du Self Government?

Depuis la proclamation de son indépendance, l Amérique n'a jamais eu de révolution; il y a pu avoir des luttes de partis, mais qui ne pouvaient amener que des troubles partiels. La Constitution américaine, arche sacro-sainte, n'a jamais connu Île

danger d'être escamotée radicalement, et si quelques-uns de ses articles fondamentaux ont été abrogés, cela s’est fait parlementairement, sans secousses et sans déchirements, Chez nous, le progrès des idées se manifeste par des convulsions qui menacent

de tout emporter, par des haut-le-corps qui font En tressauter le pays, et comme nous sommes le peuple e

ie plus spirituel, si nous élevons, ce n’est que pour avoir le plaisir de détruire. En chasseurs maladroits, nous tuons notre chien plutôt que de revenir bre-

douilie. Pauvre France, pauvre victime! promulgue 7 vite l'instruction gratuile el obligatoire, et que ta première école créée’ soit celle du bon sens! | rue mie

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