CHAPITRE XIV
L'Amérique pendant la dernière guerre. -- Les ventes d'armes. -- Une croisière française. -- Le navire l'Hermann. -- Les manifestations allemandes. -- Les Irlandais.
Je me suis très-bien rendu compte de l'impression .
que causa, en Amérique, la nouvelle de la déclaration de guerre avec la Prusse, Ce fut au premier abord de la stupeur, on ne pouvait croire que des motifs aussi peu sérieux occasionnâssent une guerre immédiate. Les Américains savent le prix de la guerre, et jugent les choses sans passion ni parti pris. Ils donnèrent tort à la France, parce qu’elle entrait la première dans la voie des hostilités. On aurait pu si bien, disaient-ils, faire appel à la médiation des puissances! Les Américains, persuadés que l’Empire voulait agir par surprise, se tinrent désormais sur la réserve et les sympathies qu'ils auraient peut-être eues pour les Français dans d’autres circonstances, firent place à une simple fièvre de curiosité, On ne se passionna pas pour le sang-froid du prince impérial à Saarbruck ; en revanche, on fût grandement étonné de la défaite et de la retraite de Mac-Manon, L'Amérique connaissait mieux que nous les forces
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des Allemands, mais elle ne s’imaginait pas que la victoire serait aussi peu disputée. Les dépèches étaient lues avec frénésie, le peuple croyait à une revanche prochaine de la France; mais quand il: vit notre mouvement de recul se prolonger, il comprit notre désorganisation.
Tous les journaux publiaient des cartes du théâtre de Ja gucrre ct donnaient les positions des corps d'armée. Un écrivain spécial du journal la Tribune commentait tous les jours, dans un article trèsremarqué, les mouvements des armées. Il fit preuve d’une grande sagacité. En effet, dès qu’il sût que Mac-Mahon marchait vers Bazaine, il annonça que l'acte final aurait lieu à Mézières. On pouvait se tromper de cela. Aucun regret ne salua l’effrondement de l’Empire. On ne plaignait que nos soldats dont on admirait la bravoure.
La guerre fut considérée comme terminée et les Américains fixaient les conditions de paix à un milliard d’indemnité de guerre et à la cession de l'Alsace. Le peuple, pratique par dessus tout, pou-. vait-il supposer que Paris, la ville aux surprises, ne voudrait pas l'arrêt des hostilités, et que M. Jules Favre prononcerait ce mot: « Pas une pierre de nos forteresses, pas un pouce de notre territoire? »
Après tout, ces paroles ne sont devenues sinistres qu'à la suite de nouveaux insuccès, et, en toute justice, on peut dire que, dans le moment où elles
furent prononcées, elles ne faisaient que traduire les sentiments d’un peuple qui ne voulait pas s’avouer vaincu.
La République proclamée, la France tourna les yeux vers la République américaine. Les Parisiens acclamèrent l’ambassadeur des Etats-Unis et firent appel à la solidarité des Etats libres. On s’illusionnait encore, comme on s'était illusionné au début de la guerre, comme on devait le faire encore plus d’une fois avant les angoisses de la dernière bataille.
L'Amérique de 1870 n'était plus la généreuse Amérique du temps des Lafayette et des Rochambeau. Des générations positives avaient pris la place des générations aventureuses, les nouveaux citoyens des Etats-Unis n'avaient plus le temps et les moyens de faire de la politique de sentiment. .
L'Amérique, l’eût-elle voulu, ne pouvait nous aider matériellement. qu'en nous assurant la liberté des mers et en ouvrant ses marchés à nos administrations militaires.
Quand on vit la France soulevée au nom des principes républicains, pour la défense de son territoire, il y eût chez quelques-uns une sorte d'émotion nationale qui se traduisit en démarches auprès du Président, pour l’amencr à proposer aux puissances une médiation commune. Ais-je besoin de dire que M. Grant sût se retrancher derrière les obligations qu'impose la neutralité, pour se refuser à prendre
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l'initiative d’une semblable mesure? Lorsque le miuistre de France demanda des armes de guerre, on lui répondit d’une manière évasive. On crut concilier les choses en autorisant l'arsenal de New-York à faire vendre aux enchères un immense stock de fusils et de canons provenant de la dernière guerre, La plupart de ces armes étaient hors de service, à pari quelques Remington. IL fallait à la France des fusils ct M. Place, notre consul, eut le tort d'accepter trop facilement les marchés que les spéculateurs américains, qui s'étaient constitués acheteurs de ce stock, vinrent lui offrir. A partir du mois de septembre, les navires de la Compagnie transatlantique, chargés jusqu'à la ligne de flottaison, commencèrent à transporter par voyage cinquante à soixante mille fusils, plusieurs millions de cartouches et un petit nombre de canons Enfield, Quand on songe que ce va-etvient dura quatre mois, et que plus de cent mille Français ne pürent être armés, on se demande où passèrent tous ces fusils ?
Beaucoup de Français émigrés accouraient à New- York, de toutes les parties du pays, afin d'obtenir du consulat un passeport et le transport gratuit pour aller se ranger sous les drapeaux de leur pays. C'était un beau mouvement que la République américaine eût pu respecter. IL n’en fut rien, et sur la plainte du consul général allemand, le gouverneur
donna des ordres pour que les volontaires fussent retenus à terre.
Le jour où la police vint saisir, sur le pont d'un bateau transatlantique en partance, les Français volontaires, le spectacle fut singulièrement émouvant. Nos compatriotes pleuraient de rage et les Allemands, massés sur le quai, riaient, se moquaient de ces malheureux auxquels on refusait le droit d'aller se faire tuer pour leur pays. En même temps, ce gouvernement qui empèchait l'envoi en France de tout secours utile laissait s’embarquer les Allemands, qui, sous prétexte d’ambulances et de convention de Genève, rejoignaient les afmées prussiennes avec des passeports de chirurgiens.
C'est alors que la France envoya deux canonnières pour bloquer le port de New-York et se saisir des bâtiments qui oseraient sortir. L'arrivée de ces deux canonnières à Sandy-Hook causa dans le monde commercial une véritable révolution. Les compagnies maritimes allemandes demandèrent au Congrès de prescrire à la flotte américaine d'accompagner leurs navires à la sortic du port, ou que l'ordre fut donné aux canonnières de se tenir à une plus grande distance des côtes.
Un steamer de la Compagnie Hambourgeoise, l’Hermann, bâtiment de trois mille cinq cents tonneaux, très-bon marcheur, tenta plusieurs fois la sortie, de jour ek de nuit, sans réussir, l’un des bâtiments
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français l'Argus le surveillant de près. A force de chercher des moyens termes, le Congrès finit par décider que les bâtiments français devaient se tenir à sept milles des côtes; on voit que les eaux américaines allaient un peu loin. Grâce à cette protection, l'Hermann réussit à passer. La croisière n’eût donc pour résultat que de porter un préjudice d’argent au commerce allemand, préjudice que nous rembourserons dans le paiement des trois milliards d’indemnilé de guerre.
Les Allemands des grands centres se laissaient aller
a des manifestations délirantes. Ils pavoisaient les rues de drapeaux. A Chicago, j'ai vu trainer en grande pompe des canons de bois qui simulaient les canons français conquis par les Prussiens, On acclamait tellement le Fatherland que les brasseurs ne pouvaient suflire à remplir leurs caves aussitôt vidées. On improvisait des chants en honneur de l'apôtre-cuirassier Bismark, et, comme « la force prime le droit », nos malheureux compatriotes, trop peu
nombreux pour s'opposer à ces manifestations, étaient
obligés de les subir sans se plaindre. Les Irlandais
seuls se montrèrent généreux. Leurs clubs étaient
ouverts tous les soirs. On s’y occupait des moyens de venir en aide à la France; c'est ainsi que les comités purent organiser des souscriptions et transmettre des sommes assez importantes pour venir en aide à nos blessés.
Les fils de Ja verte Erin voulaient organiser un corps d'armée ct débarquer tout équipés à Brest ou au Havre. Mais les lois de la neutralité s'y opposaient. 11 y avait peut-être un moyen de recueillir ces forces et de les enregimenter : c'était d’engager les compagnies formées pour la pêche de Terre- Neuve, sol français, pour les transporter ensuite en France. Gambetta, au milieu des mille préoccupations qui l’assaillirent, n’y pensa même pas. Une autre fois on pourrait user de ce stratagème. Les Irlandais furent done nos amis.
Si nous n'eumes pas les sympathies des Américains, c’est que l’Empire les avait blessés à plaisir en essayant de fonder la monarchie au Mexique, et en négligeant de féliciter le gouvernement américain sur l’heureuse issue de la guerre de sécession. Le président Grant, en homme soigneux de sa réélection, ne pouvait laisser échapper une occasion de mettre les Allemands de son côté; c’est pourquoi il autorisa un assez grand nombre de généraux à suivre les opérations dans les états-majors prussiens, et n’oublia pas de complimenter chaudement dans son message le nouvel Empereur d'Allemagne.
Hélas! la France trop généreuse croit encore à la générosité des peuples. Elle prend ses espérances pour des réalités Les leçons de l’histoire ne lui ont pas encore appris que la reconnaissance, rare chez
les hommes, n'existe pas pour les gouvernements,
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Corrigeons-uous ; que les expériences si terribles que nous venons de faire nous apprennent au moins à ménager notre sang et notre argent! Nous ne nous relèverons, que si, devenant égoïstes à notre tour et restant indifférents aux malheurs des autres, nous
travaillons à régénérer notre pays et à payer toutes nos dettes.
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