CHAPITRE XX
De Buffalo à Cleveland, -- Cleveland. -- Progrès de la ville. -- Chicago. -- Mademoiselle Lydia Thompson.
Me voici sur le Pacific Railway! le train ne marche pas, il vole; nous dévorons nos seize lieues à l'heure; pas mal, n'est-ce pas, pour ‘un omnibus ? La raison de cette rapidité, c'est que, sur le parcours de la ligne, les villes qui méritent qu'on s’y arrète sont rares, et que le mécanicien neut impunément nous mener à fond de vapeur.
J'essaie de sortir du wagon, impossible! L'air est si violent, que pour pouvoir rester sur la terrasse il faudrait se faire attacher, Me voilà obligé de renoncer au plaisir de voir la machine faire sauter les buflles qui viennent immanquablement faire leur promenade sur le railway. Entre nous, je crois que certains de ces voyageurs qui ont la manie d'écrire leurs impressions, auront pris des vaches pour des bufles, car un Américain, à qui je demande des renseignements, me répond qu’effectivement il y a une soixantaine d'années, on trouvait encore des troupeaux de buffalos dans cette partie de l'Ohio prononcez Aohaio), mais que ces bêtes, en voyant
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la civilisation s'approcher, ont été prises d’une telle peur, qu'elles ont fui jusqu'aux confins du Far-West. Encore une illusion perdue! L’éperon qui se trouve à la tête de la machine, et que, dans mes rêves, je voyais déjà, comme le vaisseau qui fend l'onde, faire sa sanglante trouée dans les troupeaux sauvages, n'est qu'un modeste chasse-neige ! Décidément la civilisation a gâté bien des choses, et c'est encore elle qui m'empêche de savoir ce qu'est véritablement une forêt vierge. Jusqu'à maintenant, j'ai vu et je vois encore des arbres, bien des arbres; ‘ils sont beaux, ils sont puissants, mais iis n’appartiennent pas à une forêt vierge ! Je me console un peu, en entendant dire que, près du Lac-Supérieur, il en existe une que l’on peut visiter moyennant une rétribution minime, Attendons. En fait de choses vierges, j'aperçois, à travers la glace, des champs bien cultivés, des choux d’une taille colossale, la fleur des pommes de terre, du colza, du maïs, des blés superbes. Nous sommes dans la Beauce américaine, Le terrain, peu accidenté, rend la vue monotone.
J'ai toujours remarqué que les pays les plus riches étaient toujours les plus ennuyeux à contempler. La charrue n'aime pas la vallée, le coteau, elle préfère la plaine unie et déboisée. Mais voilà du nouveau: c'est Cleveland, dont nous voyons les cheminées fumer à l’aorizon.
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Cleveland, ville importante de l'Etat d’Ohio, est situé dans le comté de Cuyahoga; c'était le chef-lieu des Iroquois, qui en firent involontairement la cession aux Etats-Unis, en 1795. Depuis ce moment, la ville a pris une grande extension, elle n'est plus sauvage, et l’on trouve même des habitants qui se rendent à la salle de concerts, sans qu’on soit obligé d'employer à leur égard des moyens coërcitifs. Ils paient en vrais dollars, et ont parfaitement l'air de connaître la valeur de cette matière fiduciaire. Peu de personnes ont conservé la mode des anneaux passés dans le nez, et si les femmes portent des plumes, c’est sur leurs chapeaux. Les huttes sont remplacées par de fort belles maisons, la case du grand chef à pris le nom d’Hôtel-de-Ville, et les trophées guerrières se vendent sous forme de chignons et de nattes chez le premier Hair-dresser (coiffeur) que l’on rencontre. IL faut dire que ces sauvages sont bien intelligents! En moins de soixante ans, de 10,000 qu'ils étaient, ils ont atteint le chiffre de 100,000, et, à la place de se livrer aux plaisirs de la guerre, ils construisent maintenant les plus beres machines à vapeur. C'est dans les ateliers de Cleveland que se fabrique la plus grande part du matériel des chemins de fer de cette région, les machines aratoires, l'outillage pour l’agriculture, etc. Mon Dieu! encore une fois, que ces sauvages se sont donc perfectionnés !