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CHAPITRE XIX

Buffalo. -- Le déboisement. -- Les ambitions allemandes, -- L'enthousiasme américain.

Est-ce une ville ou une rue que je vois? L'une et l’autre, car Buffalo n’a qu’une seule artère digne d'être mentionnée: Main-Street (principale rue) est son nom. Elle à trois lieucs de longueur. Commençant d’un bout au lac Erié, sur lequel Buffalo est construit, elle va, de l’autre, se perdre dans la campagne. Dans le bas de la ville, centre ordinaire des affaires, il n’y a que des boutiques, des magasins, des fabriques; mais, en remontant, l'on arrive sur une montagne, où sont construites les vraies maisons d'habitation des négociants. La vue est charmante et l'air très pur. L'œil embrasse une assez grande partie du lac Erié, l'embouchure de la rivière du même nom, la viile, et la campagne environnante qui est vraiment ravissante, On se croirait à Pausilippe, si le ciel était plus bleu, les maisons moins noires, et surtout s'il existait, dans tout ce paysage, une apparence plus marquée de dolce farniente, Maïs non! toujours le mouvement, l'activité ; du port entrent et sortent des navires, les rues sont

encombrées de charrettes et de gens dont le métier n’est certainement pas de rester en place. Quelle ruche d’abeilles ! Décidément rien d'italien dans ce tableau ; pas le moindre /azzarone couché sur le sable, pas le plus petit piferaro réveillant les échos de sa criarde musette. Les villes américaines sont loin’ d’être poétiques, et Buffalo ne gagne pas à être encadré de la sorte. En Amérique, la nature est prosaiquement belle, et, comme une fille ignorante, elle se donne telle qu’elle est. Son aspect est sauvage et, qu'on me permette cette figure, il y a dans ses forêts comme dans chacun de ses arbres séculaires, un air d’étonnement et de reproche. Les forêts paraissent dire : quels sont donc ces êtres qui osent porter la hache dans nos flancs respectés jusqu'à ce jour ? L’arbre soupire : d'où viennent ces hommes à figure blanche que mon ombre préserve du soleil? Antiques forèts, arbre naïf, qui ne connaissiez que le spectacle des combats de bisons et de buflles, le travail routinier des castors, et qui vous plaisiez dans le grand calme des solitudes, apprenez que ces hommes vous ont apporté le progrès. Ils ont chassé de vos antres l’Indien assez sanguinaire pour vouloir défendre son domaine; ils vous ont saccagé pour construire leurs maisons, leurs bateaux; ïls ont tué vos castors pour que leur tête soit garantie des injures de l'air, et enfin pour que vous n'ignoriez votre valeur, ils vous ont fait article

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d'exportation. Vous que les siècles avaient respectés, vous réchauffez maintenant, sous le nom de combustible, les sensibles humains des villes; votre majesté que le temps avait consacrée alimente les foyers de ce terrible Minos, qu'on appelle la vapeur !

Classés comme matière de construction, vous avez puissamment contribué aux perfectionnements du confortable, qui fait l’homme meilleur, et à l’établissement de son 4ome, de son chez soi, qui le rend moins égoiste. Vous disparaissez, mais pour faire place à quelque chose de plus profitable, et votre mort devient le point de départ des grandes fortunes de l'avenir ! Que les éminents services que vous rendez soient donc pour vous une consolation ! Pauvres forèts, je les plains quand mème, car les exploitants sont un peu rapaces dans leur manière d'agir. Ils ne considèrent la terre et ses productions que comme des choses de rapport. IL faut donc que les arbres soient sacrifiés. Le déboisement marche rapidement dans les provinces nouvellement colonisées, et quand les moyens de transport manquent, c'est l'incendie qui opère le défrichement. Mais revenons à Buffalo, pour dire que cette ville est l’entrepôt de grains d’une certaine zone de l'Ouest, Placée au point où le lac se jette dans la rivière de lErié, communiquant par le canal Welland avec le Canada et le Saint-Laurent, cette cité a un port d’où partent d'immenses cargaisons de céréales

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et autres productions des provinces voisines; elle est aussi le point de jonction de plusieurs lignes de chemin de fer,

D'abord la ligne de l’Erié, qui se dirige sur New- York en passant par Philadelphie, le Grand-Central qui correspond avec l’Hudson, et enfin le chemin de fer du Pacifique, qui va à San-Franscico et traverse toute l'Amérique. La création de ces lignes à doublé l'importance de Buffalo, et amené une grande augmentation dans le chiffre de ses habitants, A voir le nombre de brasseries établies, il doit y avoir bien des Deutschen. Le sous-gouverneur de l'Etat de New-York et qui réside à Buffalo, est Allemand ; Kauffmann est son nom, quarante-cinq ans constituent son âge. Lui et le parti démocrate ont beaucoup lutté pour s'emparer de cette position. Ce succès n’est qu’un acheminement vers d’autres plus éclatants, car les Allemands veulent arriver aux affaires, et ils sont assez unis entr'eux, pour voir réussir leurs calculs. J'ai toujours pensé que ces Germains obéissaient à un mot d’ordre, et que leurs appétits gouvernementaux devaient voiler le véritable but de leur ambition. Pouvoir gérer ses affaires soi-même n’est pas un mal; surveiller le rendement des impôts n’a rien de repréhensible ; mais est-ce tout ce que les Allemands désirent? Je serais tenté de croire que non, car après avoir vu les avances sympathiques faites par l’élément germanique au

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président Grant, et oelui-ci venir complimenter Je roi de Prusse sur ses victoires, il m'a semblé que tout cela dépassait les formes d'une tactique seulement suivie en vue des élections, et que, derrière cet échange de politesses, on pouvait soupçonner une alliance germano-américaine, Dans quel cas cette alliance pourrait-elle s'effectuer ? Mon Dieu! dans celui d'une guerre entre la Prusse et l'Angleterre, La Prusse n’a pas assez de marine militaire, l'Amérique comblerait cette lacune, Mais pourquoi cette guerre? IL est très-aisé de répondre à cette question. La Prusse aime les nations opulentes, les villes qui peuvent payer des contributions, et l'Amérique a toujours eu, pour l’Augleterre, une haine que l'affaire de l'Alabama n'a fait que raviver, C’est donc la guerre que veulent les Allemands, et ils soutiendront tel Président dont les principes concorderont avec les leurs. Qui vivra, verra! Mais à force de digressions, je vais oublier de parler de nos concerts à Buffalo. À chacune de nos soirées, nous avons été sifflés, oui sifflés! et c’est avec bonheur que nous avons entendu retentir ce bruit à nos oreilles. C'est que, dans l'Ouest, quand le public en arrive au dernier degré de l'enthousiasme, quand ses mains et ses pieds n’en peuvent mais, il siffle avec fureur ! Heureux l'artiste qui est l’objet d’une pareille ovation! Quand il vient s’incliner devant Vauditoire, il entend le mot « encored ! encored ! »

PRÈS AS mar To

qui est le « bis » des Américains. S'il y répond, il faut qu'il ait soin de ne pas répéter le morceau qui lui a valu ce succès, mais d'en faire entendre un autre, triste et ennuyeux s'il se peut. Cela fera contraste et l'Américain aime ces oppositions,

Une chose me surprend après ces succès, c’est que jusqu'à maintenant aucun bracelet enrichi de diamants n'ait encore été jeté sur la scène, aux pieds d’un des artistes. J'avais pourtant lu, dans les journaux musicaux de Paris, des comptes-rendus de concerts en Amérique, et il était toujours question de scènes jonchées de fleurs, de bijoux, de diamants, elc.. Je n'ai plus rien à dire sur nos concerts, et pour pouvoir faire de la copie, il faut que j'attende notre départ pour Cleveland, qui a lieu demain matin...

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