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CHAPITRE XXI

De Chicago à Milwaukee. -- Le train. -- Agriculteurs et émigrants. -- Absence de paupérisme.

Nous quittons Chicago, pour nous rendre à Milwaukee; quel bon nom sauvage! Ces deux villes ne sont distantes, l'une de l’autre, que d’une soixantaine de lieues, une misère, et sont reliées par un chemin de fer. À ce propos, je dois dire que le matériel de cette petite ligne est merveilleux de richesse, Les wagons sont de véritables musées : ce n’est que tableaux sur miniatures, dorures, glaces, etc., tout cela encastré dans la boiserie.

Si un compartiment offre les traits des grands patriotes républicains, un second est à la pastorale : bergeries, houlettes, moutons, etc., et ainsi de suite dans toute la longueur du train. Tous les sentiments y trouvent leur compte.

Aujourd'hui, le train est rempli par dessus les bords. IL y a une grande foire à Milwaukee, et la province entière n'aurait garde de manquer à une aussi belle fète. Nous partons et le spectacle qui défile sous nos yeux, à travers la portière, est vraiment remarquable. Nous sommes en Wisconsin, C’est-à-

dire dans la province la plus renommée pour sa fertilité. Ce pays s’est trouvé peuplé avant bien d’autres, plus rapprochés des centres, La terre s’y dispute avec acharnement, et la spéculation y a gagné des fortunes. Les agriculteurs de talent aiment les bonnes terres, comme les pianistes apprécient les bons pianos ; et j'avoue qu'à en juger par l'aspect des champs, les cultivateurs de cette contrée connaissent joliment leur instrument. Dans la longueur d’un kilomètre, le sillon est droit, exactement espacé, les champs sont ameublés, hersés, et l’on devine combien l1 graine se trouvera à son aise, comme elle germera facilement, dans une terre si bien travaillée.

Les propriétaires du Wisconsin sont de gros fermiers, et l’on en cite, qui, en vingt ans, ont acquis des fortunes colossales,

Certaines exploitations comptent 150 chevaux, 400 vaches, des moutons à l'infini; tout ce bétail est logé dans de grandes fermes, construites en bois et parfaitement aménagées.

En voyant les immenses résultats obtenus par des colons, qui commencèrent leur établissement avec le simple capital d'une pioche, d’une pelle et de quelque semailles, on ne doit plus s'étonner si l’émigration en Amérique augmente chaque année. D'ailleurs le gouvernement encourage cette émigratio, en offrant aux colons plus que des espérances, des certi-

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tudes. Rappelons que d’après un acte du Congrès, passé en juillet 1862, Lincoln président, il est concédé un lot de 64 hectares 73 centiares à toute personne âgée de vingt-et-un ans, qui consent à l’occuper, avec la condition de devenir citoyen des Etats-Unis, de l’exploiter pendant cinq ans, et de payer dix dollars pour droits de cadastre et de transmission.

Parmi ces émigrants, les Allemands sont en majorité, et l’on est obligé de reconnaitre que ce sont de bons travailleurs, durs à la besogne, tenaces, ne se rebutant devant aucune difficulté. Cette terre qu'ils défrichent, ils l’aiment comme la terre de Chanaan fut aimée des Hébreux. Ils savent qu'elle finira par produire, et ils luttent sans trève et sans relèche. Les premières années sont dures, il faut acheter des instruments de travail, la famille mange des pommes de terre ou du maïs, mais ces temps d'épreuves passés, la vie devient plus donce, et souvent facile et aisée,

J'ai assisté quelquefois à l’arrivée des bateaux qui portaient des cargaisons d’émigrants; rien de triste comme ce spectacle. Les figures sont creuses et fatiguées. L'eau de mer a usé les pauvres habits des hommes, un troupeau d'enfants entoure les femmes, pauvres mères, qui n'ont pas toujours un morceau de pain à donner à leur famille. Les bagages, généralement composés de paquets noués, sont jetés

sur le port, jusqu'au moment où toute cette escouade, sur l'ordre de l'agent d’émigration, se mettra en marche pour le bureau chargé de distribuer à ces misérables les emplacements et les moyens de voyager.

La race américaine est une race forte, elle est pour ainsi dire née dans la souffrance, et l’on devine que l'énergie de cette nation a pris sa source dans les privations, dans les luttes qu’elle a eues à soutenir contre les nécessités de tous genres,

En Asnérique, l’homme valide ne peut compter que sur lui; s'il est malheureux, il ne pourra en accuser que ses vices,

En France, en 1869, on comptait 1,400,000 assistés. A Paris, la même année, 101,900 indigents étaient inscrits à l'assistance publique. En établissant ce tableau, je ne veux que faire une comparaison, Je ne chercherai pas les causes de cette situation, elles seraient trop longues à étudier. Je déplore seulement que, dans un pays aussi riche que la France, il y ait autant de paupérisme. Il est vrai qu'en Amérique, il y a moins de fonctionnaires, moins de bureaucratie, moins de gros traitements, moins de cumul, et surtout moins de guerres.

Le métier de pauvre existe en France, il est inconnu aux Etats-Unis. Il y a des hopitaux, des asiles pour les vicillards, des maisons d'invalides,

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il n'y à pas d’assistance publique ni de bureaux de bienfaisance,

J'allais me perdre dans des réflexions économiques; je reviens à mes moutons, du moins à la contemplation du paysage. Toujours de beaux champs ! Par la portière de droite, je vois le Lac Michigan et des bateaux qui se dirigent à pleines voiles dans différentes directions, Partout le travail! Etrange pays où toutes les forces sont toujours en mouvement, et où, pendant un séjour de dix-huit mois, je n'ai pu rencontrer un homme se promenant avec une canne! Verdier n'y ferait pas ses affaires,

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