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A travers l'Amérique [microforme]

Le voyager me semble un exe une continuelle exercitation et nouvelles; et je ne sache

rcice proufitable : l'âme x à rémarquer les choses; incogneues

point de meilleure eschole. comme , à façonner la v ie, que Samment la diversité de tant d’ et lui faire gouster une notre nature

i'ay dict souvent de lui proposer incesaultres vies, fantasies et usances, Si perpetuelle variété de formes FA

MOXTAIGNE.

s f * Sa à ; \ .

La Sirène. — Les glaçons flottants. — Maitre Siméon. — Le Groënland. Corteréal. — Un sauvetage, — Ouanga.

— Barre à bâbord, garçon ! cria le capitaine.

Le matelot qui tenait la roue du gouvernail exécuta rapidement la manœuvre commandée ; alors la Sirène, docile comme un cheval bien dressé, s’inclina vers la gauche, trempa sa proue dans les flots, et glissa le long de la montagne de glace contre laquelle elle avait failli se heurter.

Depuis l'apparition du jour, c'est-à-dire depuis deux heures environ, C'était la troisième fois que la petite goëlette, baptisée du gracieux nom de Sirène, frôlait un de ces immenses blocs de glace que les courants, surtout aux approches de l'été, entraînent de la baie Baffin jusqu'à Terre-Neuve, souvent même bien au delà. Il y avait un mois que nous étions partis de Québec, et nous longions en ce moment — 20 mai 1851 — la côte nue et désolée du Labrador.

Le ciel bas, gris, semblait être de plomb; la bise soufflait sans violence, la mer était assez calme. A notre gauche se dressaient de gigantesques falaises couvertes d'un épais manteau de glace.

— Bonne température, monsieur, me dit d’un ton joyeux le

à me

capitaine en se rapprochant de la dunette, sur laquelle j'étais posté; bonne température!

Le thermomètre, je venais de m'en assurer quelques minutes auparavant, marquait 15 degrés au-dessous de zéro. Aussi l'exclamation du capitaine : « Bonne température! » me semblait-elle un peu hasardée. J'étais depuis un quart d'heure à peine sur le pont, et, en dépit de mon double vêtement de peau d'ours, je commençais à grelotter et à douter sérieusement de la présence de mon nez au milieu de mon visage. Les huit matelots composant notre équipage, affublés comme moi de vêtements de peau, la tête encapuchonnée jusqu'aux yeux, allaient, venaient, soulevaient des cordages roidis par la gelée et changés en véritables barres de fer. Depuis notre sortie du Saint-Laurent, je n'avais pas assez d’admiration pour ces hommes qui, de nuit comme de jour — et nos jours se composaient alors de quatre heures à peine — arpentaient le pont glacé de la Sirène, toujours prêts à exécuter les pénibles et périlleuses manœuvres ordonnées par le capitaine ou par le contre-maître.

Je me disposais à redescendre dans la cabine de la goëlette, chambre étroite où ronflait sans interruption un poêle de fonte maintenu au rouge blanc, lorsque mon hôte et compagnon de voyage, maître Siméon (c'est ainsi que chacun le nommait à bord), apparut sur le pont.

— Bonne température! s’écria-t-il à son tour en frottant l'un contre l’autre ses gants fourrés.

Puis, après avoir soigneusement examiné l'horizon, il vint se placer près de moi.

Maître Siméon, Canadien d'origine française, était un peu cause de ma présence sur les côtes du Labrador le 20 mai 1851 :

. avions fait ensemble la traversée de Liverpool à Boston, et, durant ce voyage, j'avais plus d’une fois entretenu mon

compagnon du vague désir que je nourrissais de visiter les régions polaires. Tout en fumant son éternelle pipe en bois

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de bruyère, maître Siméon m'écoutait en souriant. Un beau jour, il m'offrit soudain de réaliser mon rêve. Depuis dix ans il faisait le commerce des fourrures, et possédait un établissement sur les côtes du Labrador. Une fois débarqué, il devait se rendre à Québec, embrasser sa famille, et se rembarquer presque aussitôt sur la Sirène pour aller chercher les peaux d'ours, de lièvre, de renaïd, les barils d'huile de poisson et les défenses de morse que ses associés, campés dans la neige par une latitude de 50 degrés, devaient avoir échangés durant l'hiveravec les Esquimaux. Maître Siméon m'offrit généreusement un lit à bord de sa g'oëlette, me promettant de me conduire à la chasse des phoques, des morses et des ours blancs. J’eus l’imprudence d'accepter, et, au moment où mon compagnon me rejoignit sur le pont, je n’en étais pas à mon premier regret,

— Je vois avec plaisir que vous commencez à vous accoutumer à nos brises, me dit le négociant, dont la bonnc humeur était inaltérable. Voilà plus de vingt minutes que vous êtes sur le pont, ce dont je vous fais compliment.

— Je ne m'accoutumerai jamais, répondis-je, à me sentir perpétuellement transformé en glacon, et encore moins à me voir le visage orné d'un nez bleu chaque fois que j'ose me regarder dans un miroir.

— Mais vous, si grand amateur du pittoresque, n’admirezvous pas ces immenses falaises blanches, ce ciel gris, ces flots couverts de glacons flottants ?

— Je songe avec regret, maître Siméon, que là-bas, entre Saint-Domingue et la Havane, le ciel est bleu, la mer vermeille, et qu'au lieu d’une côte n'1e, aride, blanche, uniforme, l'œil se repose sur des collines couronnées de palmiers.

— Je ne vous ai promis, dit mon compagnon avec son bon rire, que des phoques, des morses et des ours blancs, et, Dieu aidant, je vous tiendrai parole. Avant quarante-huit heures, à moins que le vent ne change, nous serons au campement, et vous vous délasserez alors de votre longue captivité.

— Où sommes-nous, en réalité ?: demandai-je.

— Si mes yeux avaient la portée de ceux de l’eider qui fuit là-bas, nous découvririons, en regardant à notre droite, un pays que je visiterai l’année prochaine, car j'y possède aussi un établissement. Si vous voulez m'accompagner…

— Non! m'écriai-je; pour cette fois, merci, et merci non, comme disent les Anglais. Si je reviens de ce voyage, je ne le recommencerai certes pas, et j'irai sans désemparer me dégeler sous les tropiques. Mais de quelle contrée me parliezvous ?

— De la Terre verte, ou Groënland.

— La vraie patrie des Esquimaux?

— Et aussi des rennes, des renards rouges et des lièvres blancs. C’est un curieux pays, un peu froid, qui vaut cependant la peine d’être visité. Encore une fois, pour peu que cela vous tente...

— Je vous répondrai dans six mois du golfe du Mexique. En attendant, le Groënland m'intéresse. Sur quel point possédez-vous un comptoir ?

— À Julianeshaab, jolie petite ville où résident quelquesuns de vos compatriotes.

— Quel commerce font-ils là, bon Dieu ?

— Il n’y a guère d'autre commerce, dans les régions où nous nous trouvons, que celui des peaux, de l'huile et des poissons secs. On m'a souvent affirmé, continua maître Siméon, que le Groënland est une île, et je veux bien le

croire. Cette terre, vous le savez sans doute, fut abordée

en 982 par l'Irlandais Eric Randa, qui s’y établit. La colonie, fondée par ce devancier de Colomb dans la découverte de l'Amérique, exista jusqu'en l'année 1436. Depuis lors les Danois, possesseurs du Groënland, y ont fondé deux établissements : l’un en 1720 sous l'impulsion du missionnaire EHgède ; l'autre en 1733 avec les frères Moreves, Mais vous grelottez, retournons près du poêle.

— Pas encore, dis-je ;,si le Groënland est à notre droite, nous avons devant nous la mer de Baffin.

— Précisément; nous sommes depuis plusieurs jours sur la grande route que suivent les explorateurs en quête du pôle nord, sur le chemin des Ross et des Franklin. La mer de Baffin, d'où viennent les glaçons contre lesquels nous avons à nous défendre, fut découverte en 1616 par le pilote anglais William Baffin, alors à la recherche d’un passage pour pénétrer dans le grand Océan. La mer de Baffin a près de quatre cents lieues de long sur vingt-cinq de large ; elle communique avec l'océan Atlantique par le détroit de Davis.

— Et la côte que nous longeons depuis trois jours est celle du Labrador ?

— Oui et non ; nous sommes en vue de nombreuses îles qui bordent les côtes de ce singulier pays. Mais si nul vent contraire ne vient retarder notre marche, nous verrons demain les véritables côtes du Labrador, et le but de notre voyage sera atteint.

Mon compagnon insista de nouveau pour me ramener près du poële, et cette fois je cédai à son invitation. L’horizon se dégageait peu à peu de ses nuages gris; çà et là se montraient dans le ciel des lambeaux d'azur. De nombreux oiseaux peuplaient l’air, mais ils se tenaient à une si grande distance de la goëlette, que je ne pouvais distinguer à quelle espèce ils appartenaient.

Une fois chaudement établi près du poêle dûment bourré de combustible, maître Siméon alluma sa pipe, s’étendit sur un fauteuil, et je l’interrogeai de nouveau sur le Labrador. Il m'apprit que cette vaste contrée, qui n’est en somme que la continuation du Canada, fut découverte en 1501 par le Portugais Corteréal. Frappé, dit-on, de la fertilité des terres qu'il. apercevait — ce qui me semble un peu paradoxal — Corteréal baptisa sa découverte du nom de Labrador, c'est-à-dire terre de labour. Or, bien que le Labrador dans sa partie méridionale

offre à l'agriculteur de misérables chances de récolte, il n'en est pas de même de sa partie nord, qui, presque perpétuellement ensevelie sous la neige, compte à peine deux mois d'été. Aussi, certains géographes affirment-ils que c’est l'industrie assez avancée des naturels qui a fait donner au pays le nom de Labrador, en prenant ce mot dans le sens d'atelier. C'est là une question qui n’a guère d'intérêt aujourd’hui, et, de même que maître Siméon, je laisse à d’autres le soin de la trancher. Au Labrador comme au Groënland, l'association des frères moraves a fondé des établissements destinés à civiliser les indigènes Indiens et Esquimaux.

L'intérieur du Labrador, entrevu par le voyageur français d’Anville,-est en réalité inconnu. On sait seulement qu'une chaîne de montagnes le traverse du nord au sud, et que de vastes nappes d’eau, véritables mers intérieures, continuent en quelque sorte la chaîne des lacs canadiens. Vers l'océan Pacifique le Labrador a pour frontière la mer d'Hudson, puis une suite de pays en partie inconnus jusqu'à l’ancienne Amérique russe, récemment acquise par les Américains et connue sous le nom d’Alaska.

Vers trois heures du soir, au moment où le soleil allait disparaître, j'endossai mon habit de peau d'ours et je grimpai sur la dunette. En avant de nous, toujours une suite de flots noirs se confondant avec l'horizon, et, à notre gauche, des montagnes de glace. Je m'aventurai vers la proue de la Sirène, où une vigie, relevée d'heure en heure, se tenait nuit et jour en observation, attentive à signaler les bancs de glace flottants, si redoutables dans ces parages. Vingt fois depuis notre départ nous avions failli nous heurter contre ces écueils mouvants, au choc desquels nous avions échappé grâce surtout à la protection de la Providence, car les habiles manœuvres de notre capitaine n'auraient pas suffi pour nous sauver. Les longues nuits septentrionales sont le plus souvent transparentes ; mais la négligence d’un matelot peut amener en un instant la perte

d'un navire. A dire vrai, et je le répète à dessein, je ne connais pas d'hommes plus dévoués, plus résolus, plus durs à la peine, en un mot doués à un plus haut degré de tous les courages, que les hardis pêcheurs des mers glaciales. Sous un climat tempéré, il n’est pas de condition, si pénible qu’elle soit, qui puisse se comparer à celle des marins dont le métier consisie à braver la neige, la pluie, les glaces, à vivre le plus souvent dans les ténèbres, et toujours entre la vie et la mort. ‘

Au lieu de se retourner à mon approche, le matelot en vigie, logé sur un des bossoirs de la Sirène, continua de regarder l'horizon avec attention.

— Y at-il du nouveau, Montbars ? lui demandai-je.

— Je ne sais pas trop, monsieur; depuis dix minutes je cherche à m'expliquer ce que je vois, ou plutôt ce que je voyais il n'y a encore qu'un instant.

— Et que voyiez-vous ?

— Une créature humaine qui, de la pointe de l'ilot que vous apercevez là-bas, tendait vers nous des bras suppliants.

Je me rapprochai du matelot, et, suivant les indications qu'il me donnait, j'examinai à mon tour le point indiqué. Bientôt il me sembla voir une forme humaine s’agiter.

— Sonnez la cloche, monsieur, me cria Montbars au moment où j'allais lui communiquer mon impression ; par le ciel! il y a là un naufragé.

Obéissant au matelot, j'agitai vigoureusement la cloche destinée à sonner les heures; maître Siméon, le capitaine et tous les matelots, celui qui tenait le gouvernail excepté, accoururent aussitôt vers la proue.

— Qu'avez-vous découvert? me demanda maître Siméon ; un écueil, un morse ou un phoque? L

— Rien de cela, monsieur, répondit Montbars, à moins que les phoques du Labrador ne possèdent des bras, ce qui est peu probable. Regardez à la pointe du dernier îlot qui

est sous le vent: il y a là une créature humaine, ou je suis myope.

Les longues-vues, rapidement braquées, furent dirigées vers le point que je désignais en même temps que le matelot.

— Bonté du ciel ! est-ce un naufragé ? s'écria maître Siméon.

— C'est plutôt un Esquimau ou quelque Indien dont la barque aura été endommagée, dit le capitaine. Cependant nous venons de nous engager dans le détroit d'Hudson, et cette côte est inhabitée.

— Ilne faut pas qu'une créature humaine nous ait appelés en vain, reprit l’armateur. Holà! les enfants, ajouta-t-il en se tournant vers les matelots, un canot à la mer, vite.

— Attendez, maître Siméon, dit le capitaine en étendant le bras pour arrêter les matelots déjà à l’œuvre ; nous allons d'abord nous rapprocher un peu de la côte, nous le pouvons sans danger.

— Soit, manœuvrez lestement,.

Chaque matelot, oubliant la terrible froidure, se multiplia ; en un instant les voiles eurent changé de direction, et la Sirène, faisant écumer l’eau, traça un sillon blanc sur la surface noire de la mer. Le soleil avait disparu et le crépuscule s’affaiblissait peu à peu. À mesure que nous avancions vers la côte, les hautes falaises prenaient un aspect plus imposant ; mais, en même temps, leurs lignes devenaient plus confuses, surtout à leur base.

— Il serait dangereux de nous avancer plus près, dit soudain le capitaine.

Il donna des ordres et le navire s'arrêta peu à peu.

— Maudite soit la nuit! s’écria maître Siméon. Qui sait si dans une heure d'ici nous retrouverons l'ilot ?

— Restons en panne; de cette façon nous ne risquons pas de perdre vingt-quatre heures, dit le capitaine.

— Et les courants, où nous conduiront-ils ? reprit maître Siméon. Par le Christ ! ajouta-t-il après un moment de silence,

voilà bien des hésitations alors qu'une créature humaine a peut-être besoin de nos secours immédiats. Dieu veille sur ceux qui font leur devoir, mes amis. Détachez vite le canot et que deux d’entre vous s'apprêtent à m'accompagner.

— Demeurez à bord, maître Siméon, dit le quartier-maître, ceci nous regarde.

— Cela me regarde aussi. J'ai été matelot avant d'être armateur, et je n’ai pas oublié mon-noble métier.

Je m'empressai d'offrir mes services.

— Quant à vous, monsieur le Parisien, riposta sans façon maître Siméon, je ne doute ni de votre bon vouloir, ni de votre courage, mais dans cette occasion vous pourriez nous gêner, au lieu de nous être utile. Restez, et ne laissez pas le poêle s'éteindre ; tout à l'heure, nous aurons à nous dég'ourdir les moustaches. Faites suspendre un fanal à bâbord, capitaine, et au besoin lancez quelques fusées pour nous éclairer. Doucement, les garçons ! Sommes-nous prêts ?

— Oui, répondirent les trois matelots qui avaient pris place dans le canot.

— Nagez, alors.

Les rames tombèrent dans l’eau et la petite barque s'éloigna. Pendant un quart d'heure, nous la vimes danser sur les flots, heureusement assez calmes. Tout à coup elle disparut; elle venait d'entrer dans l'ombre projetée par les falaises.

Près d’une heure — une des plus longues de ma vie, je crois — s'écoula dans une cruelle attente. Une nuit profonde nous entourait, et le ressac des flots contre les flancs de la Sirène était le seul bruit qui frappât nos oreilles. Nous étions tous pressés à bâbord et nos yeux cherchaient à percer l'obscurité. Parfois le vent, sifflant autour de nos cordages roides, faisait entendre une plainte sinistre.

— On appelle, dit un matelot.

Nous prêtâmes l'oreille avec anxiété : pas d’autre bruit que celui des flots et du vent.

— Sonnez la cloche, garçons, et promenez le fanal d'un mât à l'autre, dit le capitaine.

Bientôt la cloche tinta, tandis qu'une lanterne rouge montait et s’abaissait le long du grand mât.

— Ne faudrait-il pas mettre le second canot à la mer et aller à la recherche de maître Siméon ? dis-je au capitaine,

— Non, répondit-il brièvement ; il n'y a pas encore lieu d'être inquiet.

— À quelle distance croyez-vous donc que nous soyons de la terre?

— A plus d'une lieue,

Je fis un geste de surprise ; je me croyais beaucoup plus rapproché des falaises. Néanmoins, en dépit de son calme apparent, le capitaine se promenait de long en large avec une impatience qui ne lui était pas ordinaire. Il avait fait apporter des fusées : un de ces projectiles, qu’il lança soudain lui-même, ouvrit dans l'ombre une traînée lumineuse, mais elle n’éclaira que les flots. Une seconde fusée, lancée plus à droite, nous arracha à tous un cri de soulagement : juste dans la ligne éclairée par la fusée nous venions d’apercevoir le canot.

La cloche fut agitée de nouveau pour guider les rameurs ; bientôt nous entendimes le bruit de leurs voix et le son aigre du sifflet du quartier-maître. Les matelots, comprenant ce

signal, coururent à l'arrière du bâtiment, tenant plusieurs:

amarres qui, lancées avec précision, tombèrent dans le canot au moment où il arrivait près du bord.

— Attention, it la voix de maître Siméon, maintenez ferme le canot, garçons ; et vous, là-haut, tirez sur l'amarre de droite avec précaution, nous allons mettre une femme au bout.

Deux minutes plus tard, maître Siméon apparaissait soutenant entre ses bras une masse informe de fourrures. Une lanterne élevée à la hauteur de la tête de la nouvelle venue nous montra, au fond d’un capuchon, un visage pâle aux yeux doux et inquiets. Tandis que maître Siméon se dirigeait vers la ca-

bine, le capitaine multipliait les ordres et la Sirène reprenait sa marche dans la nuit.

Je suivis maître Siméon, l'aidant à.soutenir la jeune femme qu'il ramenait, et très-anxieux de connaître les détails de sa périlleuse expédition. A peine entré dans la cabine, l'armateur s'empara de la théière placée près du poêle, remplit deux tasses du breuvage chinois qu'elle contenait, et en offrit une à sa compagne. Celle-ci murmura quelques mots dans une langue gutturale, but avec avidité et se servit aussitôt une seconde tasse. Un jambon et des biscuits de mer furent apportés, et la copieuse tranche que j'offris à la naufrage disparut si rapidement, que je demeurai stupéfait.

— La malheureuse meurt de faim, dit maître Siméon, et peut-être devons-nous lui mesurer les bouchées.

— Ne l’avez-vous pas interrogée ? demandai-je.

— Je ne fais que cela depuis une heure, et elle me répond avec beaucoup de complaisance ; seulement il faudrait être son père ou sa mère pour comprendre la langue dans laquelle elle s'exprime. À chaque instant revient sur ses lèvres le mot : Ouanga. Je suppose que c'est son nom.

Comme pour donner raison à l’armateur, la jeune femme, les yeux brillants, montra le jambon, posa sur sa poitrine sa main droite qu'elle venait de tirer d’une espèce de moufle, et parmi d’autres mots prononça plusieurs fois celui d'Ouanga.

— Pour le coup, je comprends, s'écria maître Siméon. Ouanga a faim et veut encore du jambon ; mais Ouang'a pourrait s'étouffer, ce qui ne vaut pas mieux que de mourir de faim ; donnons-lui du thé, ce sera agir avec sagesse.

— Comment cette malheureuse se trouvait-elle sur la pointe de l'îlot où vous avez été la chercher? demandai-je à mon compagnon.

— Sur la pointe d'un îlot? répéta maître Siméon. On juge mal quand on juge de loin; la pauvre petite était bel et bien

échouée sur un glaçon; sans cela elle eût gagné la terre, car

elle est agile. Comment est-elle venue là? Depuis combien de temps y était-elle? Voilà ce qu’elle m'a longuement expliqué, ce qu'elle vous expliquera à votre tour, si vous l’interrogez, et nous saurons vite à quoi nous en tenir, pour peu que vous connaissiez l’esquimau.

Maître Siméon fit emporter les vivres, et Ouanga — nous lui donnâmes ce nom — s’assit près du poêle. Elle retira le capuchon qui lui couvrait la tête et les épaules, puis une espèce de veste de peau, et nous vîries alors apparaître une tête garnie de cheveux noirs tressés. Petite de taille, assez grosse, autant que l’épaisse cotte qui lui descendait jusqu'aux genoux nous permettait d'en juger, Ouanga possédait tous les traits caractéristiques de sa race ; son front était bas, ses yeux étaient grands et doux. Elle avait la peau orangée des métisses indiennes, le nez un peu aplati, la bouche large et garnie de dents éblouissantes de blancheur. Bien que notre présence ne parût lui causer aucun embarras, ses gestes étaient g'auches. Tout à coup elle se mit à parler, accoripagnant ses phrases de brusques mouvements. Je crus comprendre qu’elle nous expliquait sa mésaventure : postée sur la glace, elle s'était sentie entraînée, et avait fini par échouer près de l'ilot où maître Siméon l'avait recueillie. Je ne m'écartais pas trop de la vérité, ainsi que je l’appris trois jours plus tard.

La narration d'Ouanga fut longue ; mais, peu à peu, sa

langue s’embarrassa et ses yeux se fermèrent; je lui montrai le hamac qui lui était destiné ; elle s’étendit aussitôt sur le matelas et bientôt sa respiration bruyante, mesurée, nous apprit qu'elle dormait profondément.

Les petits Esquimaux. — Toilette d'une beauté sauvage. — Une enfant mal élevée. — Effets civilisateurs de l'accordéon, — M. et Mme Steward, — Une maison sous la neige, — Mme Oblouk-Kanik.

Ouang'a dormait depuis un instant, et maître Siméon achevait de bourrer sa pipe pour la troisième fois, lorsque le capitaine et les hommes de l'équipage que leur service ne retenait pas sur le pont vinrent se grouper autour du poêle. Chacun se taisait, espérant que l’armateur allait prendre la parole et raconter les péripéties de son expédition nocturne. Maître Siméon, étendu sur son fauteuil, les bras croisés, nous regardait avec malice sans souffler mot.

— Ne nous mettrez-vous pas au courant des incidents de votre promenade à terre ? lui dis-je enfin.

— Ils sont courts, me répondit aussitôt l’armateur, et vous les connaissez en partie. En quittant le bord, nous avons piqué droit vers la pointe que, de même que vous, j'avais prise pour celle d’un îlot; mais, soit que nous ayons mal gouverné notre barque, soit qu'un courant nous ait entraînés, nous avons heurté un banc de glace bien au-dessus de l'endroit que nous désirions atteindre. Mes braves rameurs ont eu du mal, je vous en réponds, car l'ombre est si noire sous les falaises, que nous avions peine à nous voir. De temps à autre, nous poussions des cris pour attirer l’attention de celui que nous voulions secourir ; puis nous cessions de ramer, prêtant l'oreille, afin de savoir si l’on répondait à nos appels. Nous avions négligé d'emporter un fanal, oubliant que la nuit allait venir, et je regrettais cette maladresse. Je commençais à craindre de m'ég'arer, car les bancs de glace qui, d'ici, semblent entassés de façon

à former une ligne droite, sont en réalité découpés en baies profondes et multiples. Nous venions de prendre le large, et je me demandais si la prudence ne nous ordonnait. pas de re-

joindre la Sirène et d'attendre le lever de la lune, lorsqu'un cri arriva jusqu’à nous. Moins de cinq minutes après, nous accostions un iceberg sur lequel, resserrée contre une paroi à pic, se tenait la pauvre Ouange. Ce ne fut pas une mince affaire que d'amener la malheureuse dans le canot; la neige craquait sous ses pieds, et, à chaque mouvement qu’elle faisait, le bloc qui la portait oscillait et menaçait de chavirer. Notre quartiermaître est un rude homme, capitaine ; c'est lui qui eut l’idée de former avec nos rames une sorte de pont, puis le courage de s'aventurer sur cette passerelle pour aller chercher la pauvre abandonnée.

— Abandonnée ! Croyez-vous done à un crime?

— Non, non, les Esquimaux sont doux, et, bien qu'ils ne fassent guère cas d'une femme, ils ne la condamnent pas volontairement à la mort. Il y a là un accident, rien de plus.

Nous nous perdimes en conjectures, et chacun raconta son histoire d'Esquimau emporté par les glaçons, fait assez commun, à ce qu'il paraît. Notre capitaine, dont le père avait parcouru toutes les mers polaires, nous assura qu'avant l'arrivée des frères moraves au Labrador, les indigènes, ou Petits Esquimaux, comme on les désigne vulgairement, avaient coutume d'étrangler les vieillards devenus impotents où incapables de pourvoir à leur subsistance. Ces actes de sauvagerie ont cessé, mais l’Esquimau a peine à se civiliser. Les rudes climats qu'il habite lui renclent nécessaires la chasse et la pêche, et le forcent à vivre en nomade. Les longs jeùnes amènent la gloutonnerie, et c'est de ce peuple que l’on peut dire qu'il vit pour manger et non qu'il mange pour vivre.

Avant le souper, je montai faire un tour sur le pont. Quelle ne fut pas ma surprise de me trouver dans une sorte de demijour. Au milieu du ciel, enfin nettoyé des nuages gris et chargés de neige qui le voilaient depuis une semaine, la lune brillait splendide, inondant la mer et les falaises de sa blanche lumière, Rien de plus grandiose que de voir ainsi éclairées

1] forma avec nos rames une sorte de port.

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TT EEE a ue ve

les montagnes de glace, tantôt taillées en arêtes vives, tantôt arrondies comme des coupoles ; mais je ne sais quelle vague tristesse s'emparait de moi devant ce paysage uniforme. Le vent me parut plus vif, plus piquant que le matin; le thermomètre avait, en effet, descendu de quelques degrés.

Notre repas du soir, invariablement composé de lard, de bœuf salé ou de mouton conservé, puis de riz, de fèves ou de lentilles, fut bien vite expédié. Sévère apôtre de la tempérance, vertu plus nécessaire encore sous ces climats rigoureux. que dans les pays chauds, maître Siméon ne permettait à l’équipage d'autre boisson que le thé. Il fallait un jour de fête ou quelque manœuvre périlleuse pour amener une distribution de grogs, distribution d'autant mieux accueillie qu’elle était plus rare. Les matelots, leur pipe fumée, s'étendirent sur des matelas rangés autour du poêle ; maître Siméon et le capitaine entreprirent une lutte au piquet, bataille pacifique qui dura jusqu’à neuf heures. À cette heure réglementaire les lumières furent éteintes, et je m'endormis au bruit des craquements du navire et du choc des flots contre sa coque.

Le lendemain matin, tandis que je procédais à ma toilette, Je vis soudain les grands yeux d’Ouanga se fixer sur moi avec une curiosité naïve. Elle se leva, vint me prendre la main, comme pour me saluer ; puis, retournant vers la cuvette pleine de l’eau savonneuse dont je venais de faire usage, elle enleva l'espèce de tunique qui lui servait de robe, et se montra simplement vêtue de son pantalon de fourrure. Alors, après un moment d'hésitation et une série de grimaces assez comiques, elle se lava le visage et les mains avec une gaucherie qui prouvait peu d'habitude de cette opération. Je m'empressai de lui offrir une serviette; elle la prit, l’'examina, la tourna et la re= tourna vingt fois; évidemment ce linge blanc finement tissé était pour elle une curiosité. Je lui présentai un déméloir ; elle dénoua aussitôt ses cheveux et commença à les peigner. Au

moment où elle se disposait à les natter, j'eus l'idée de lui

passer un pot de pommade ; elle le porta à son nez et détourna la tête avec un air de dégoût, comme si elle trouvait l'odeur du citron nauséabonde. En revanche, elle chercha à tremper ses doigts dans l'huile de la lampe qui nous éclairait, y réussit, et s’en oignit largement.

Maître Siméon entra. Ouang courut aussitôt vers lui, et le frappa doucement sur l'épaule. Elle rajusta ses vêtements, à l'exception de son capuchon, et nous montra la théière et les tasses. De même que la veille, elle mangea avec une gloutonnerie déplaisante ; ce n'était pas seulement la faim, mais une habitude nationale qui la poussait à avaler sans les màcher les morceaux qu’on lui servait. J’eus l’idée de couper sa viande comme on le fait pour les enfants, et de lui offrir une fourchette ; tandis que je taillai le morceau que je lui destinai, la main leste de la jeune femme dévalisa mon assiette, et ma part de viande disparut avant que j'eusse eu le temps de me récrier.

En somme, Ouanga était une grande enfant mal'élevée. Elle prit sans façon la pipe de maître Siméon et en aspira la fumée avec une confiance qui nous prouva que ce n’était pas son coup d'essai. Les femmes des Esquimaux fument parfois, en effet, bien que cette coutume ne soit pas générale parmi elles.

Dès qu'elle fut rassasiée, c’est-à-dire lorsqu'on enleva les plats, Ouang'a rôda curieusement autour de la cabine, touchant à tout, fouillant partout, nous interrogeant du geste et du regard sur les objets dont elle ne connaissait pas l'usage. Ce qui semblait l’intéresser le plus, c'étaient mes effets, leur forme, les coutures, et surtout les boutons dont ils étaient garnis et qu'elle essayait d’arracher. J’eus la mauvaise inspiration de lui montrer une petite boîte où je gardais ma réserve de boutons ; la boîte disparut aussitôt et alla probablement se perdre dans une poche cachée du vêtement de la jeune femme, Mes réclamations impérieuses, mon air fâché ne purent me

faire rendre mon trésor ; ou Ouanga ne comprit rien à mes réclamations, ou bien elle feignit de ne pas les comprendre, et j'en fus pour ma boîte de boutons.

Quand nous montâmes sur le pont, la jeune femme nous suivit aussitôt. Elle redescendit rapidement s’affubler de son capuchon lorsqu'elle sentit le froid de l'air, puis elle revint se poster près de moi. Le temps était magnifique, et le soleil, qui chaque jour montait plus haut dans le ciel, faisait sentir, quoique faiblement, l'influence de ses pâles rayons. Les regards d'Ouanga se tournèrent vers la terre, dont nous étions en ce moment assez éloignés, et elle poussa une exclamation. Après avoir attentivement regardé le matelot qui tenait le gouvernail, elle lui montra les falaises et essaya de tourner la roue. Voyant que le navire suivait imperturbablement sa route, elle courut vers maître Siméon, lui saisit le bras, et, la main droite tantôt tournée vers la terre, tantôt vers le canot attaché à l'arrière, elle parla longuement. À n’en pas douter, la pauvre créature suppliait qu’on la reconduisit vers cette rive dont nous paraissions nous éloigner. Voyant que l’on ne tenait aucun compte de ses supplications, et que le navire suivait impitoyablement sa marche, Ouanga se mit à gémir, puis à pousser des cris. Ses larmes coulaient en abondance, et nous étions tous émus de son désespoir. Les matelots eux-mêmes essayèrent de faire comprendre à la jeune femme qu’elle serait à terre le lendemain, qu’on la reconduirait alors vers sa tribu, et qu'il ne fallait pas pleurer; tout fut vain. Elle sauta dans le canot, essayant de le détacher.

— En vérité, dit maître Siméon, je me demande si nous ne devons pas la conduire à terre. La tribu à laquelle elle appartient est peut-être campée en face de nous, et, en nous voyant nous éloigner, cette malheureuse est capable de se jeter à l’eau. Comment lui expliquer que c’est dans son intérêt que nous la gardons ?

— Ne pouvons-nous aller à la découverte? demandai-je.

— Il faudrait d'abord gravi: ces falaises, monsieur le Parisien, et la chose me semble inpossible. Laissons donc pleurer cette pauvre femme ; bien que ses plaintes fendent le cœur, l'humanité nous commande en ce moment de nous boucher les oreilles.

Comme une enfant qui, après une longue colère et une tempête de cris, sanglote, soupire, puis s'endort, Ouanga, énervée, vaincue, surveillée, redescendit dans la cabine, se jeta sur son lit et s'endormit. Elle ne se réveilla qu'au moment du dîner, vint tourner autour de nous et mang'ea de très-bon appétit. Elle refusa la pipe bourrée de tabac que lui offrit maître Siméon, s’accroupit près du poêle et, durant de longues heures, regarda tomber les cendres rouges du foyer. Je l'engageai à me suivre sur le pont ; elle résista d'abord, puis se décida. Elle se tourna du côté de la terre, se mit à pleurer de nouveau, et mes consolations, débitées en anglais, en français, en espagnol, furent aussi peu efficaces que celles du matin.

Tout à coup, les sons d'un accordéon retentirent dans la cabine; c'était un concert dont nous gratifiait un des matelots qui, de temps à autre, nous ég'ayait en nous jouant des airs canadiens. Ouang'a, surprise, promena autour d’elle des regards craintifs ; puis, comme attirée, elle descendit dans la cabine et s'arrêta stupéfaite devant le musicien. Lorsqu'il cessa de jouer, elle se rapprocha de lui, avança la main vers l'instrument, et la retira avec crainte. Le matelot commençant un nouvel air, la jeune femme s’assit tout près de lui, examinant avec curiosité le mouvement de ses doigts. Était-elle sensible à l’harmonie relative qui frappait ses oreilles, ou le bruit seul la séduisait-il? Ce qu'il y a de certain, c’est que, lorsque le musicien se retira après avoir placé l'instrument dans une boîte, Ouanga essaya de le retenir et le suivit sur le pont.

Le lendemain, aussitôt que le jour parut, je vis que nous

nous rapprochions de la terre. Nous passâmes entre deux îlots, puis, longeant un étroit chenal, nous débouchâmes à l’im-

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proviste dans une vaste baie. En face de nous une plage presque plate, et, à notre gauche, un promontoire surmonté d'un mât à l'extrémité duquel flottait le pavillon anglais. Je revenais à peine de ma surprise, que les matelots poussèrent des hourras répétés. Le but de notre pénible voyage était enfin atteint.

Bientôt, comme s'ils surg'issaient de la plaine de neige qui s'étendait devant nous, apparurent une vingtaine d'hommes qui tous nous faisaient des signaux. Une heure plus tard la Sirène, parfaitement abritée, laissait tomber son ancre le long d'un embarcadère construit sur pilotis. Nous étions dans une sorte d’entonnoir resserré que je ne puis mieux comparer qu’à celui au fond duquel est construite la ville de Saint-Thomas, dans l’île de ce nom. Seulement, au lieu de palmiers, d’orangers et de grenadiers couronnant les hauteurs, se dressaient autour de nous des blocs de glace aux pics aigus et aux formes fantastiques.

Ouanga, folle de joie, tournait sur le pont comme un écureuil en cage. Dans sa hâte de sortir du navire, elle serait infailliblement tombée à l’eau si je n'avais eu soin de la surveiller. Enfin les employés de maître Siméon purent monter à bord ; depuis un an ils étaient sans nouvelles d'Europe, aussi Dieu sait quelles embrassades et quelles avalanches de questions fondirent sur nous. La chasse et la pêche avaient été bonnes, et la Sirène repartirait abondamment lestée de barils d'huile, de peaux d'ours et de défenses de morse. Maître Siméon me présenta son principal associé, M. Steward; je dis principal, car tous les hommes employés sur l'établissement avaient une part dans les bénéfices réalisés. Ma qualité de touriste fit sourire ces laborieux travailleurs, mais j'eus à rendre de cordiales poignées de main.

Ouanga ne tarda guère à attirer l'attention, et ce que nous savions de son histoire fut vite raconté. Nous apprimes alors que la veille plusieurs Esquimaux, appartenant à un village

établi à une trentaine de lieues, étaient venus s'informer de la jeune femme. La tribu était dans la désolation et ne pouvait s'expliquer sa disparition. Son mari l'avait laissée en train de surveiller des lignes de pêche, et le bloc de glace sur lequel elle était établie avait dévié. On avait battu la côte, mais en vain, et l’on croyait Ouanga perdue.

Personne ne possédait suffisamment la langue des Esquimaux pour expliquer ces choses à Ouang'a, et il fallait attendre le retour de l'interprète, en ce moment en expédition. La jeune femme interrogeait chacun des travailleurs ; ils ne pouvaient lui répondre que par lambeaux de phrases qui ne semblaient nullement la satisfaire. Un des nouveaux venus essaya de lui expliquer qu’elle serait reconduite le lendemain à son village. Le comprit-elle ?

M. Steward nous entraîna vers sa demeure, alors complétement ensevelie sous six pieds de neig'e, comme toutes les constructions de l'établissement. Cet établissement — je lui laisse le nom que lui donnaient ses propriétaires — se composait de quatre vastes parallélogrammes, dont trois servaient de magasin et le quatrième d'habitation. Une seule entrée, communiquant avec un long corridor, donnait accès dans cette maison divisée en petites chambres. Les chambres n'avaient pour ameublement que le strict nécessaire ; mais ma surprise fut grande en me voyant présenter, sous le nom de M"° Steward, une gracieuse [rlandaise qui avait bravement suivi son mari dans ce désert. Deux autres femmes, Canadiennes celles-là, constituaient avec M*° Steward toute la population féminine de l'établissement,

M°° Steward, grâce à son rang, possédait un appartement complet, c’est-à-dire une chambre à coucher, un salon et une salle à manger, éclairée de nuit comme de jour par des lampes dont l'huile brute répandait une odeur à laquelle j'eus quelque peine à m'accoutumer. Un grand poêle, placé dans une salle commune, chauffait toute la petite colonie ; on y brülait une

espèce de tourbe recueillie dans les environs, et dont la puanteur acheva de m'écœurer.

Cependant, je m'habituai à ces odeurs plus vite que je n'avais osé l’espérer ; seulement, chaque fois que je venais du dehors, je me bouchais le nez durant quelques secondes, de façon à m'accoutumer graduellement à l'atmosphère lourde et pestilentielle — disons le mot — dans laquelle mes compagnons vivaient sans paraître même y songer.

On me dressa un lit dans la chambre de maître Siméon, et j'eus le droit d'occuper la moitié de la grande table sur laquelle il établissait ses comptes, opération qui commença le soir même de notre arrivée. On procéda sans retard au déchargement de la Sirène, et ce fut une grande joie pour M"° Steward d'avoir à déballer une demi-douzaine de caisses portant son nom. Maître Siméon avait songé au ménage et à la toilette de la femme de son associé, et lui apportait maints objets à la mode, A l'heure du dîner, au lieu de la longue robe de chambre en fourrure qu'elle avait portée tout le jour, M"° Steward apparut avec une crinoline dont le gonflement la faisait rire aux éclats, et qui stupéfia littéralement Ouanga.

En somme, je passai ma journée à visiter tous les magasins de l'établissement, admirant les barils d'huile, les sacs de plumes, les piles de peaux d'ours, de renne et de lièvre réunies par les laborieux ouvriers de maître Siméon. Ce qui réjouit davantage celui-ci, ce fut la vue d’un lot de défenses de morse acquis des Esquimaux; cet article était en hausse à New-York, et il y avait là, paraît-il, un bénéfice sùr de plusieurs milliers de dollars.

Ouanga nous avait accompagnés partout, et deux fois je m'étais laissé entraîner par elle vers le hangar où se démenaient, hurlant tristement, une trentaine de beaux chiens, dont cinq ou six terres-neuves de haute taille, destinés, me dit-on, à servir de chefs de file dans l’attelage des traîneaux.

J'admirai une espèce voisine, le chien du Labrador, au pelage

d'un noir de jais, aux formes fines, à la tête intelligente. Le reste du chenil se composait de ces chiens esquimaux, si semblables à des loups qu'il faut y regarder à deux fois pour les distinguer.

Je passai la soirée à causer avec M"° Steward et à l’interroger. La jeune femme ne s'ennuyait pas trop dans son isolement; elle accompagnait souvent son mari dans ses expéditions de chasse et de pêche. En ce moment, on marchait vers l'été aux jours interminables; on allait enfin sortir de cette obscurité qui forçait à rester au logis, et cette perspective réconfortait. Quant au froid, on ne pouvait guère se douter, dans la salle où nous nous tenions, que nous étions enfouis sous plusieurs pieds de neige et que ie thermomètre merquait au dehors près de 25 degrés au-dessous de zéro.

Je dormis profondément cette nuit-là, et si longtemps, que j'achevais à peine de m’habiller lorsqu'une voix m'appela pour déjeuner. Le repas terminé, j'allai respirer .au dehors, et Ouanga m'entraîna vers le promontoire où flottait le pavillon anglais. La neige, durcie, ne craquait même pas sous mes pieds ; mais j'admirai l'équilibre de ma compagne, qui gravit plusieurs pentes avec rapidité, tandis que je glissai assez maladroitement pour tomber à plusieurs reprises. Enfin je sortis de l'entonnoir qui abritait l'établissement, et, aux lueurs du soleil levant, je vis s'étendre devant moi une plaine unie, blanche, interminable, tandis qu'à ma gauche se dressaient des montagnes qui me semblaient transparentes.

Dans nos contrées, lorsque la terre est couverte de neige, surgissent çà et là des buissons, des arbres ; on sent la vie, la vie prête à renaître sous le grand manteau blanc dent l'éclat blesse les yeux. Mais la vaste étendue qui se déroulait sous mes regards était si morne, que je m'en détournai avec tristesse. Ouanga, au contraire, examinait l'horizon en riant ; elle me montra un point vers la montagne, et prononça un long discours. Sans nul doute, elle me parlait de son villag: ; je tentai

de nouveau de lui expliquer qu'on l'y conduirait le lendemain, et j'eus quelque peine à la ramener vers l'établissement.

Ma journée se passa à voir rouler les barils et transporter les ballots qui devaient former la cargaison de la Sirène ; je mis même la main à l'ouvrage autant pour tuer les heures, comme on le dit vulgairement, que pour échapper à l'atmosphère lourde, écœurante de l'habitation. Le soir, une partie de whist fut organisée, et M** Steward nous servit d'excellent thé dont Ouanga se montra très-friande. Vers neuf heures, tout le monde dormait dans ce coin ignoré du détroit d'Hudson, disputé par l'homme aux morses et aux ours blancs. *

Je fus réveillé le lendemain par un grand bruit de voix et, en pénétrant dans la salle à manger, je trouvai maître Siméon et M. Steward en compagnie d’un homme que je ne reconnus pas pour un des travailleurs que j'avais aidés la veille. C'était l'interprète, un Canadien presque élevé chez les Esquimaux. Il venait d'arriver de son expédition, et il nous apprit que toute la tribu à laquelle appartenait M"° Oblouk-Kanick (jour de neige) rôdait sur le bord de la mer à la recherche de la jeune femme: M"° Oblouk-Kanick n'était autre que celle que nous nommions Ouanga, mot qui signifie je ou moi, et que nous avions pris pour son nom. On appela la jeune femme, elle n'était point dans l'habitation, et nul ne l'avait vue de la matinée. Nous nous rendîmes au magasin, puis à bord de la Sirène, criant à tue-tête le nom que l'interprète nous avait appris ; vains appels, Ouanga ne parut pas et, après avoir fait vingt fois le tour des magasins, sondé toutes les chambres de l'habitation, gravi le promontoire pour examiner la plaine où je l'avais accompagnée la veille, il fallut nous rendre à l'évidence : la naufragée était partie. Mais où, comment, par quelle voie ? Nous nous perdimes en conjectures. Le soleil, qui se leva soudain, éclaira la vaste plaine de neige ; nos yeux son-

fi} di.

dérent en vain cette immense solitude dont aucun point noir ne tachait le blanc linceul.

QU

Course en traineau. — Souper rustique. — Le ménage Oblouk-Kanick. — Village de neige, — Origine des Esquimaux, — Nouvel emploi des boutons, — Retour au Canada.

Ouanga était partie, nous ne pouvions plus en douter. Faute d’avoir compris nos explications, la pauvre femme, ne voyant aucun préparatif pour la reconduire vers les siens et calculant mal les distances, avait dù se mettre en route durant la nuit. La veille, de même que le jour de notre arrivée, elle avait beaucoup rôdé autour des chiens et des traîneaux, circonstances dont je parlai à mes hôtes.

— Les harnais sont renfermés, me répondit M. Steward, et si l'on eût attelé quelques-uns des chiens, tous les autres eussent hurlé de façon à attirer notre attention. Néanmoins, allons voir.

Nous nous rendîmes au chenil, les chiens étaient au complet.

— La malheureuse va périr, dit l'interprète; il n’y a personne en ce moment dans la plaine, et ses forces la trahiront avant qu'elle puisse atteindre l'étape.

— Que l’on prépare un traîneau, s'écria M. Steward, bien qu'elle ait plusieurs heures d'avance, mes chiens l’auront vite rattrapée. Nous ne pouvons pas la laisser périr.

I y eut une courte délibération. L'interprète voulait repartir, mais M. Steward insista pour qu'il se reposât.

— Faites atteler les terres-neuves à votre grand traineau, Steward, dit tout à coup maître Siméon, car je vous accompagnerai certainement, Êtes-vous d'humeur à voyager? ajouta l’'armateur en se tournant vers moi.

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— En pouvez-vous douter? m'écriai-je. Je voudrais que “ous fussions déjà loin, tant le sort d'Ouanga m'inquiète et m'intéresse.

Une heure plus tard, deux grands traîneaux se trouvaient attelés. Je vris place dans l’un, près de M. Steward; maître Siméon et l'interprète s'accommodèrent dans l’autre. Tous les habitants de la petite colonie nous entouraient. Les chiens, impatients, se dressaient furieux, landis que leurs compagnons, restés au chenil, hurlaient lugubrement, A chaque instant, une dispute s’engageait dans les rangs de nos attelages ; on se montrait les dents, on grognait, on se mordait, on s’enchevêtrait dans les courroies. Enfin, le signal du départ fut donné, une violente secousse faillit me faire perdre l'équilibre, et je me sentis emporté avec une rapidité qui me surprit, tant elle dépassait ce que j'avais imaginé.

Notre traîneau, plus léger que celui qu’occupaient l’interprète et maître Siméon, était attelé de sept grands chiens indigènes, dont le pelage noir ressortait admirablement sur la piaine blanche ; il prit rapidement une grande avance. Le long fouet de mon compagnon servait plutôt d’excitant que d’instrument de correction, car il suffisait d'agiter,la mèche audessus de la tête de nos singuliers coursiers pour les faire bondir avec une folle ardeur.

— Au train dont nous marchons, dis-je à mon compagnon, nous aurons vite atteint la fugitive; mais je doute que vos chiens puissent garder longtemps cette allure enragée.

— [ls galoperont aussi longtemps que je le voudrai; car ce sont de nobles bêtes que les chiens du Labrador, me répondit M. Steward; cependant, je mettrai tout à l'heure mes soins à les contenir; si, comme je l'espère, nous rejoignons Ouanga, le poids dont nous serons alors chargés forcera bien ces démons à prendre le pas. +

En attendant, nous étions emportés comme ua tourbillon, et les chiens esquimaux de l'interprète restaient bien en arrière.

Nous suivions une sorte de route tracée sur la neige durcie, sillon laissé sans doute par les Esquimaux venus l’avant-veille à la recherche de leur compatriote.

Pendant une heure, nous galopâmes sans relâche sur l'immense étendue au milieu de laquelle nous semblions perdus. Les cahots et les chocs étaient rudes, les chiens tiraient souvent par saccades, et celui qui nous servait de chef de file décrivait parfois des zigzags inattendus. Du reste, sur ce sol glacé, nous avions des alternatives de bons et de mauvais chemins. Parfois, de dures secousses menaçaient de me jeter hors de notre véhicule ; je ne parle que de moi, car mon guide semblait prévoir ces secousses contre lesquelles je me roidissais, ce qui m'eut bientôt brisé les bras. Peu à peu, je me laissai aller au mouvement äu traîneau et me trouvai bien de cette confiance ; mais le froid me coupait si littéralement le visag'e que mes lèvres saignaient.

La plaine, si unie en apparence, s'élevait et s'abaissait en longues ondulations. Souvent nous descendions une pente avec une vélocité vertigineuse; puis, pour gravir le versant opposé, notre attelage était obligé de faire un effort. La

première fougue des chiens passée, leurs conducteurs devin-

rent plus maîtres d'eux. Les traîneaux se suivirent alors de si près, que nous pûmes échanger quelques paroles. Bientôt, devant une côte, il fallut mettre pied à terre pour soulager les chiens et réchauffer nos membres engourdis. Arrivés au sommet, nous nous trouvâmes de nouveau en face d'une plaine blanche, uniforme, interminable, où notre regard se perdait. Ce n'est pas aux savanes que devrait s'appliquer le mot de désert, mais bien à ces immensités où rien ne vit, où règne un silence effrayant.

— N'y a-t-il donc dans ce pays ni herbes, ni buissons, ni arbres ? demandai-je à mon compagnon.

— $i certes, me répondit-il ; à cinq ou six pieds au-dessous de notre traineau existe une belle prairie dont on aperçoit

les touffes réjouissantes durapi le mois de juillet. Il y a aussi des buissons, et nous en verrons surgir quelques-uns, à mesure que nous approcherons des montagnes ; quant aux arbres, tous les sommets qui sont en face de nous en sont couverts.

Il y avait près de deux heures que nous étions partis, et j'estimais que nous devions avoir parcouru une distance d'au moins dix lieues. L'interprète et maître Siméon avaient pris les devants à leur tour, et je voyais ce dernier promener à chaque instant sa long'ue-vue sur l'immense horizon. Tout à coup, un point noir apparut à notre gauche.

— Un renne! cria mon compagnon.

— Non, dit maître Siméon, un traîneau.

Les chiens, vigoureusement retenus, s’arrêtèrent net, puis se couchèrent haletants :ar la neige qu'ils se mirent à lécher. Le point noir grandit rapidement, et bientôt nous vimes paraître un Esquimau. Ses chiens arrivèrent furieux sur les nôtres, et, au risque de me faire mordre, je dus aider M. Steward à contenir nos coursiers, tout disposés à se jeter sur les nouveaux venus.

L'Esquimau était en chasse, et, sur les côtés de son traineau, je vis trois lièvres et une martre. Il poussa de véritables cris en apprenant que M"° Oblouk-Kanick était vivante, et, se mettant à notre suite, il chemina de conserve avec nous. Tout à coup, il excita ses chiens en nous montrant l'horizon, et, grâce à la légèreté de son véhicule, moins chargé que les nâtres, il nous dépassa rapidement. La longuevue, braquée dans la direction indiquée par l'indigène, fit pousser une exclamation de joie à maître Siméon : Ouanga courait devant nous.

Pour ma part, cette bonne nouvelle produisit chez moi une réaction qui me rendit un peu de chaleur; car, en dépit du luxe des peaux qui m'empaquetaient, je sentais, par moments, mes membres s’engourdir. Une véritable lutte

de vitesse s'établit entre les traîneaux, et l'Esquimau eût certainement gagné le prix si son attelage, en voulant barrer la route à celui de l'interprète, n'eût été brusquement mis en désarroi. Nous nous arrêtâmes un instant pour porter secours à l'Esquimau ; mais pendant ce temps l'interprète et maître Siméon rejoignirent la fugitive qui, épuisée ou peut-être effrayée de se voir poursuivie, venait de tomber évanouie sur le sol glacé.

Une gorgée de rhum suivie d'énergiques frictions ranima vite la pauvre Ouanga, dont le premier mouvement fut de fuir. Les paroles de l'interprète et de son compatriote, qui venait de nous rejoindre, rassurèrent la jeune femme. On tint conseil : à cinq lieues environ du point que nous avions atteint existait une hutte de neige construite de compte à demi par les Esquimaux et les travailleurs de l’établissement, hutte qui servait en quelque sorte d'étape. Il fut convenu que nous irions nous reposer sous cet abri, et que nous pousserions notre voyage jusqu'au lieu occupé par la tribu d'Ouanga. C'était à cause de moi que M. Steward et maître Siméon se décidaient à cette excursion, gracieuseté dont je les remerciai cordialement.

L'interprète, afin de laisser sa place à Ouanga, se hissa près de l'Esquimau, et nous reprimes notre marche en avant, Les chiens, fatigués et affamés, se montraient enfin dociles et d'humeur traitable, ce qui nous permit de cheminer côte à côte. Le soleil se couchait au moment où nous arrivâmes en vue de l'abri où nous devions passer la nuit, simple cabane de neige dans laquelle on ne pouvait pénétrer qu’en suivant un boyau à peine assez large pour livrer passage à un homme. Les chiens, aussitôt dételés, nous devancèrent dans ce sombre réduit. Bientôt Ouanga, guidée par l'interprète, put allumer une lampe, puis un feu de tourbe, et griller le gibier que l'Esquimau nous avait cédé de très- ‘bonne grâce.

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Ouanga venait de tomber sur le sol glaré.

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Construite, ainsi que je l'ai dit, de compte à demi par les Esquimaux et les travailleurs de l'établissement, la hutte qui nous abritait servait en quelque sorte d’hôtellerie. Elle était approvisionnée de combustible, de poissons secs, de vases et de menus objets de ménage. La chaleur devint bientôt si forte, dans cette pièce large au plus de trois mètres, que Ouanga et son compatriote mirent habits bas, sans façon que nous nous empressämes d’imiter. J’eus ainsi un avant-goût du confortable dont on jouit dans la demeure des Esquimaux, ou mangeurs de poissons crus.

Les chiens, dont on s’occupa d'abord, dévorèrent avec avidité les poissons secs qu’on leur jeta. Bien repus, ils furent relég'ués dans le corridor qui servait d’antichambre à la hutte, et tous s’endormirent en paix. Nous mang'eèmes avec appétit, car une course semblable à celle que nous avions accomplie, sous une température aussi rigoureuse, vaut tous les apéritifs possibles. Certes, je ne rercmmanderai pas aux estomacs délicats les grillades de lièvre à la fumée de tourbe, et moins encore les grillades de poisson accommodées de la même manière ; mais ce soir-là, je les trouvai aussi succulentes qu'un bifteck à la Chabriiland. Grâce à la prévoyance de M. Steward, nous pûmes boire, au dessert, d'excellent thé, et cette chaude boisson, bien que non sucrée, me parut aussi délicieuse que réconfortante.

Ouanga et son compatriote, s'étendant près du feu, ne tardèrent pas à s'endormir. L'atmosphère lourde que nous respirions nous fit bientôt sentir aussi le besoin du repos. Vers cinq heures du matin, je fus réveillé par les hurlements des chiens ; M. Steward, l'interprète et maître Siméon leur distribuaient à manger. J'appris que Ouanga et l'Esquimau avaient pris les devants, et que nous les retrouverions en route. On me chargea de préparer quelques grillades et le thé, déjeuner auquel vint s'ajouter une boîte de bœuf conservé. Ce ne fut qu’à sept heures du matin, par un splendide

clair de lune, qu'emportés par le galop de nos chiens, nous glissâmes vers Les collines au pied desquelles se dressait le village d'Ouanga.

Le soleil se levait au moment où, sans qu'aucun incident fùt venu retarder notre marche, nous pénétrâmes dans le campement. Qu'on se figure une trentaine de monticules, de forme irrégulière, abrités par une colline contre le vent du nord, colline couronnée de pins largement espacés et chargés de neige. Du sommet de plusieurs de ces monticules sortait une noire fumée ; de même qu’à l'établissement, les Esquimaux brûlaient de la tourbe.

Nous fûmes hélés par un petit homme au ventre proéminent, à la face réjouie, qui causait avec plusieurs de ses compatriotes, et semblait guetter notre arrivée. C'était M. Oblouk-Kanick ; il venait nous offrir l'hospitalité. Il ne nous remercia pas d’avoir sauvé sa femme, nous avions accompli en cela un devoir naturel. Le peiit homme nous précéda dans la longue galerie fangeuse qui conduisait au fond de sa demeure. Là, nous aperçûmes Ouanga qui, tout en s’occupant des soins de son ménage, causait avec une dizaine de femmes escortées d'autant d'enfants.

La jeune femme vint serrer la main de maître Siméon, et le fit asseoir sur une peau d'ours, près du foyer. Quant à moi, Je toussais à rendre l’âme, et j'étais aveuglé. Jamais, je crois, je n'avais pénétré dans un cloaque plus infect que celui dans lequel je me trouvais. La fumée d’une vaste lampe se mélait à celle de la tourbe, et l'odeur de l'huile rance, jointe à celle des détritus de toute espèce qui jonchaient le sol, m'asphyxiait. Je tentai de g'agner la porte, jugeant qu'il me serait impossible de reprendre haleine dans cette atmosphère suffocante, rendue plus insupportable par la présence de gens qui tous sentaient mauvais. Peu à peu, la hutte se vida, et il ne resta dans l’étroit espace que les proches parents d'Ouang'a, son père, sa sœur et deux de ses belles-sœurs ; c'était encore trop.

Ma quinte de toux apaisée, et mes yeux cessant de larmoyer, je pus enfin distinguer ce qui m’entourait. L'unique pièce de l'habitation d'hiver de M. Oblouk-Kanick avait la forme d’un ovale, long de cinq mètres et large de trois. Sur une petite soupénte étaient empilées des provisions de bouche, et un monceau de peaux servait à la fois de siége, de table et de lit. Ouanga, ses belles-sœurs et tous les assistants étaient nus jusqu'à la ceinture, et ne semblaient nullement gênés de cette simplicité de costume. Du reste, la chaleur devint si intense, que, suivant l'exemple de maître Siméon et de M. Steward, je réduisis bientôt mon costume à ma chemise et à mon pantalon.

Le ménage Oblouk-Kanick voulait nous faire honneur, et un gros poisson, sorte d’esturgeon pêché, me dit-on, dans un lac voisin, grilla bientôt sur la tourbe et recommença mon asphyxie. En somme, comme je pus m'en convaincre, l'habitation d'Ouang'a était une des plus confortables de la tribu. La hutte de feuillage de l'Indien est un palais à côté des caves étroites, puantes, où s’enferme l’Esquimau, pour lequel le dégoût semble ne pas exister.

Qu'il faut peu de chose à l'homme pour vivre, et pour vivre heureux, car tous les gens de la tribu me parurent heureux ! L'Esquimau n'a guère qu'une préoccupation, manger; aussi, lorsque la chasse et la pêche sont abondantes, tous ses vœux sont comblés. Le poisson, les morses, les phoques, les élans fournissent à tous ses besoins; leur chair le nourrit, leur peau l'habille, et leurs os lui servent de matière première pour la fabrication des objets dont il a besoin.

M°° Oblouk-Kanick voulut nous conduire à l'endroit où elle avait failli périr, et je fus bien surpris de voir que nous étions à peine à un mille de la mer. On nous fit visiter plusieurs tanières en tout semblables, sauf les dimensions, à celle que je connaissais. J'interrogeai, espérant qu'une de ces demeures serait inoccupée, et que nous pourrions y camper. Vain espoir,

il fallut passer la nuit dans l’espace mesuré de la cabane d'Ouanga, et, bien que je me fusse placé près du corridor, comptant qu’il viendrait un peu d'air par la porte d'entrée, ladite porte était si bien close, que je dus me résigner à une asphyxie que je considérai comme certaine.

Il n’en fut rien; mais, aussitôt réveillé, je me hâtai d'aller boire à longs traits l'air glacé du dehors. Maître Siméon et M. Steward visitèrent de nouveau les cabanes, faisant des échanges. Le soir venu, il fut convenu que nous nous mettrions en route pour regagner l'établissement aussitôt que la lune paraîtrait sur l'horizon.

J’eus un moment l'idée de passer quelques jours dans le village, afin d'étudier des mœurs qui me semblaient singulières, et savoir au juste ce qu'il fallait penser des Esquimaux. Ce désir à peine exprimé, je reçus vingt invitations. On voulait me conduire à la chasse, à la pêche, me faire assister à quelques fêtes. L'été venait, et la tribu devait changer de résidence, se porter sur les bords de la baie d'Hudson, d’où il me serait facile, me disait-on, de regagner le Canada. Tout cela était bien tentant ; mais l'atmosphère des huttes me causait de si violents maux de tête, et la nourriture à laquelle j'aurais été condamné me répugnait si fort, que, faisant taire ma curiosité et mon amour des aventures, je me décidai à repartir avec mes compagnons.

Pendant la route, j'appris de l'interprète que les Esquimaux racontent eux-mêmes qu'ils sont originaires de l'Asie. Dans des temps reculés, que de savants géographes font remonter au règne de Gengiskan, une émigration considérable de Tartares serait venue peupler les îles Aléoutiennes, l'Alaska et le Labrador. Les fugitifs, marchant droit devant eux, auraient atteint le Groënland, et peuplé ainsi les derniers confins de l'Amérique. Ce qu'il y a de certain, c’est que les Esquimaux que j'eus l’occasion de voir rappelaient incontestablement le type tartare. Petit de taille, cuivré de peau, solidement char-

penté, les yeux. placés obliquement, la bouche grande, la barbe rare et les cheveux plus souvent noirs que blonds, voilà l'Esquimau du Labrador. Au résumé, les hommes sont assez laids, mais les femmes ont-un air de vivacité et de grands veux dont l'expression pleine de douceur donne du charme à leur visage.

Bien que le’ chargement de la Sirène fût la grande préoccupation de tous les travailleurs, maître Siméon me fit faire plusieurs parties de chasse et de pêche. Je tuai des lièvres, un renard, un phoque, mais je ne vis de morses, d’élans et d'ours qu’en imagination. Je le regrette encore ; qui donc a voyagé dans les mers polaires sans avoir combattu les ours blancs ? Moi seul, je crois.

S'il faut avouer la vérité, ce fut un triste voyage que le mien, un voyage dont je ne tirai pas grand profit. Les grands paysages de neige, toujours les mêmes, toujours silencieux, m'attristent encore chaque fois que, fermant les yeux, je les revois par le souvenir. Pendant le mois que je passai sur les bords de la mer d'Hudson, je ne vis ni un insecte, ni un oiseau, ni une plante; aussi, quand sonna l'heure du départ, je la saluai avec gaieté.

M": Oblouk-Kanick vint nous dire adieu, et, sur le manteau de fourrure. dont elle s’enveloppait, je vis briller tous les boutons de cuivre qu'elle m'avait ravis. La jeune femme paraissait très-fière de ces ornements, et je regrettai vivement de n’en pas posséder une seconde boîte pour la lui offrir. En signe de bonne amitié, elle me fit don d’une peau de renard et de plusieurs petits objets en os qe je l'avais priée de me procurer. Voulant reconnaître ce servicéÿÿje la conduisis devant ma valise en l’engageant à choisir ce qui lui plairait. Elle ne se fit pas prier, s'empara de ma glace, d'une chemise, de deux serviettes, d’un faux col, et mit en somme beaucoup de discrétion dans son choix, ne prenant que les objets qu'elle voyait en double.

Le 20 juin, la Sirène s'éloignait du quai d'embarquement ; remorquée par nos matelots et les travailleurs de l'établissement, elle sortit de la petite baie qui l’abritait depuis un mois. Je fis mes adieux à mes hôtes, dont j'admirai le courage. [l est vrai que, après quatre ou cinq ans de ce dur exil, ils devaient rentrer au Canada assez riches pour vivre heureux. Je leur souhaitai à tous bonne chance, surtout à M. Steward et à sa gracieuse femme.

Bientôt le chenal fut franchi, la grande voile de la Sirène, à peine déployée, se gonfla aussitôt. Les hourras d'adieu retentirent, et notre proue fendit les flots. Les falaises, les montagnes de glace prirent peu à peu des teintes bleuâtres, et le lendemain, au lever du soleil, nous étions entre le ciel et l'eau.

Avec quelle joie, cinq semaines plus tard, je saluai les bords fleuris du Saint-Laurent ! Je voulus gagner Québec par terre, tant je me trouvais heureux de pouvoir toucher des herbes, des fleurs, et ‘de voir voltiger des oiseaux.

Honneur aux courageux pionniers qui cherchent la route encore inconnue du pôle ! Pour ma part, bien qu'un peu tardivement, j'ai juré qu'on ne me reprendrait plus à visiter les pays de l'ombre, de la glace et de la neige. Il n'y a de vrai que le soleil.

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Le gros-bee du Canada, — En chasse, — Une rencontre, — Ce que valent quelques arpents de neige. — Montcalm et Wolf, — Le Saint-Laurent. — Québec. — Les forèts, — L'orage, — Un chapeau américain. — Fausse route, — Autre rencontre,

Le gros-bec du Canada (loæia enucleator) est un moineau d'un plumage rouge orange, aux ailes bordées de blane, dont mon ami le professeur Sumichrast désirait vivement un spécimen pour sa collection. Lors de mon départ pour le Canada, le savant ornithologiste m'avait instamment prié de lui rapporter un ou deux échantillons de ces beaux oiseaux, que je devais trouver en abondance dans les bois qui entourent Québec. Mon ami avait pris la peine de rédiger à mon intention une longue note explicative afin de m'empêcher de confondre le véritable gros-bec avec les espèces voisines. Je savais donc que, dans l’âge adulte, l'oiseau en question est d'un rouge orange, la femelle brune, et les jeunes de couleur cendrée. Mais, dans la première année, le gros-bec a le plumage d'un rouge cramoisi, et c'est un moineau de cette livrée que désirait mon ami.

Huit jours après mon arrivée à Québec je m'armai d'un fusil de chasse, et, sortant par un des faubourgs de la ville, Je me lançai à la recherche du gros-bec que convoitait mon

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ami. Il aurait été très-simple de m’aboucher avec un des 4 chasseurs du pays, lequel m'eût conduit vers les bois de sapins, où les gros-becs aiment à vivre; mais c'est à une façon de procéder en dehors de mes habitudes. Il me sembla beaucoup plus ingénieux de marcher droit devant moi à l'aventure, jusqu’à ce qu'une bonne fortune me fit découvrir l'oiseau dont j'avais promis la peau. J'étais en pays civilisé; je ne m'exposais donc qu’à faire plus de chemin qu'il ne serait nécessaire, et, à cette époque, quelques lieues de plus : ou de moins n'étaient point de nature à m'effrayer. Me voilà donc en route sur un chemin bordé de belles moissons qu'achevait de dorer un soleil éclatant, un soleil de juillet et, qui plus est, du Canada.

Après un quart d'heure de marche, la grande route me parut fastidieuse à suivre, et je piquai droit sur une colline couronnée de bois, située vers ma gauche. Tout en avançant, j'examinais avec soin les buissons d’où s’envolaient des nuées de moineaux. Les gros-becs ne s’éloignent guère des forêts ; mais l’un d'eux, en dépit des ornithologistes, pouvait bien s'être aventuré dans les plaines. Tant d'oiseaux au plumage brun, orangé, cendré, prirent leur vol sous mes yeux, que je crus le Canada peuplé de gros-hecs, et j'eus un moment l'espoir de rapporter à mon ami une douzaine au moins de l'espèce canadienne.

Trois coups de fusil, tirés successivement, me mirent en | possession d’un passereau, d’un rouge-gorge, puis d’un beccroisé ; par surcroît de fortune, les détonations de mon arme amenèrent vers moi trois naturels du pays qui n'avaient | point de gros bec, mais de gros yeux avec lesquels ils me regardaient d’un air peu amical.

— Hé! vous, là-bas, me cria l’un d'eux en anglais, avez-

vous l'intention de tuer quelqu'un ?

| La question était faite d’un ton rogue, menaçant même, | et j'allais répondre avec la même amabilité lorsqu'un énorme

chien de Terre-Neuve s'avança l'œil brillant, le poil hérissé, la gueule ouverte, la queue basse, avec tout l'extérieur des animaux de son espèce quand ils veulent goûter à la nôtre.

— Rappelez votre chien, criai-je à mon interlocuteur ; je ne veux point me laisser mordre, et je serais désolé de le tuer.

— Ontario ne vous fera point de mal, n'ayez pas peur, me dit l’homme, qui néanmoins rappela son chien en me voyant armer mon fusil.

Le terre-neuve se rangea derrière son maître, qui s’avançait toujours vers moi.

Ma position était assez embarrassante ; délivré du chien, je ne voyais pas sans une certaine appréhension son maître et ses deux acolytes se rapprocher de moi. Je désarmai mon fusil et j'attendis de pied ferme. À ma grande surprise, les trois hommes me saluèrent courtoisement,.

— Maigre dîner, dit l’un d'eux en prenant sans façon les oiseaux que je tenais à la main pour les examiner.

J'expliquai que mon gibier devait être empaillé, et que j'étais à la recherche du loxia enucleator, dont je décrivis le plumage.

— Je ne crois pas que cet oiseau vive dans nos champs, reprit mon interlocuteur. Mais qui peut répondre de rien ? Cherchez. Cependant ne tirez plus en plein buisson comme vous venez de le faire ; vous pourriez tuer ou blesser quelqu'un, ce qui est toujours une coûteuse affaire.

J'appris que mes interlocuteurs étaient des Irlandais associés pour l'exploitation des terres au milieu desquelles je me trouvais. [ls m'indiquèrent très-obligeamment le sentier que je devais suivre pour gagner la forêt de pins dont J'apercevais au loin le noir feuillage, et je me remis en marche, salué par maints travailleurs, hommes ou femmes,

qui me regardaient passer avec curiosité, J'étais tout surpris de l’ardeur du soleil et de la verdure qui m'entourait. Deux ans auparavant, j'avais vu ce pays

couvert de plusieurs pieds de neige ; il m'avait alors paru stérile et désolé. Gà et là de maigres squelettes d'arbres, un ciel gris et des nuées de corbeaux tachant de points noirs le sol blanc. Je m'étais rappelé le mot de Voltaire en 1763,

lors du traité de Paris qui cédait à l'Angleterre nos pos-

sessions du Canada: « Nous venons de perdre quelques arpents de neige. » Ces quelques arpents de neige constituent en réalité un pays deux fois grand comme la France, couvert de forêts. vierges, riche en mines de fer, de mercure et de plomb, fertile en productions agricoles. Ce pays nous appartenait dépuis deux siècles ; il avait été illustré par Denys, Jacques Cartier, Raimbault, Lasalle, Charlevoix, héroïques explorateurs, et enfin par le marquis de Montcalm, qui, avec les seules ressources de son génie, l'avait défendu pendant plusieurs années contre les Anglais,

C'est une grande figure que celle de ce Montcalm, marquis de Saint-Véran, qui, chargé en 1756 du commandement en chef des troupes de l'Amérique septentrionale, battit vingt fois les Anglais avec une poignée de soldats. Forcé d'accepter un combat inégal sous les murs de Québec, il fut tué au commencement de l’action. Son rival, le général Wolf, succomba dans la même bataille. Une pyramide a été élevée sur l'emplacement où tombèrent les deux généraux ; elle porte leur nom pour toute inscription.

Ce fut en 1497 que le Vénitien Cabot, alors au service de l'Angleterre, fdécouvrit le Canada et en prit possession. Le Français Denys, envoyé par François [", visita le Saint- Laurent en 1506. Quelques années plus tard, les Espagnols parurent à leur tour dans cette contrée. On prétend que, n'ayant trouvé sur les côtes aucune trace des mines d'or qu'ils étaient venus chercher, les Castillans se retirèrent en répélant : Aca, nada (ici, rien). Ces deux mots, retenus par les indigènes et répétés plus tard aux Français, furent pris par ceux-ci pour le nom de la contrée,

UNE FAMILLE CANADIENNE. Al

Le Canada se divise en deux grandes parties : le haut et le bas Canada. Le haut Canada est séparé de l'Etat de New- York par la chaîne des lacs : Ontario, Erié, Huron, Supérieur et des Bois. Le bas Canada, borné à l’est par le Maine et le golfe de Saint-Laurent, a pour chef-lieu Québec, et pour villes principales : Montréal, Trois-Rivières, William-Henry et Saint-John's.

Québec, ancienne capitale du Canada, aujourd'hui cheflieu du bas Canada, fut fondée, en 1608, sur un vaste promontoire formé par le Saint-Laurent et le Saint-Charles. Toute française d'aspect, la ville de. Québec ne compte pas moins de soixante mille habitants et se divise en deux parties : la haute et la basse ville. La première, protégée par une citadelle et bâtie sur un rocher escarpé au sommet duquel on arrive par des escaliers taillés dans le roc, est en quelque sorte la vieille ville. Il y a là d’antiques constructions, des rues irrégulières, qui contrastent avec celles de la basse ville, droites, élégantes, coquettes et d’une architecture moderne.

Québec, où l’on remarque comme monuments : la cathédrale française, la cathédrale anglicane, le palais de justice, la place du marché et l'Hôtel-Dieu, voit s'étendre devant elle le fameux pont Victoria, construit par l'ingénieur Robert Stephenson. Le Saint-Laurent, large en cet endroit de près d'une lieue, fait du port de Québec l’entrepôt central des productions du pays. Cent navires viennent là s’approvisionner à la fois de grains, de farine, de bois. Les environs de Québec, très-pittoresques, sont semés d'habitations de plaisance du meilleur goût. Le froid et le chaud sont deux ennemis cruels à Québec, car le mercure y gèle en hiver, et, durant l'été, le soleil a des ardeurs tropicales.

Les étrangers que leur bonne fortune conduit dans cette ville hospitalière visitent volontiers deux cataractes qui méritent d'être vues, même après celles du Niagara. D'abord

la chute du fleuve Montmorency, qui se précipite d'une hauteur de cent vingt pieds, puis celle de la Chaudière, large de deux cent trente pieds. De la hauteur du fort Saint- Louis, où du promontoire du Diamant, élevé de trois cent cinquante pieds, rien de plus admirable que de voir le majestueux Saint-Laurent, dont Jacques Cartier explora le premier le cours, baigner de ses eaux jaunes une série de caps ou de baies dont les rives ont été transformées en magnifiques jardins.

Le Saint-Laurent, dont le cours est de mille kilomètres, sort du lac Ontario, sépare le haut Canada des Etats-Unis, traverse le bas Canada et se jette dans le golfe qui porte son nom. Ce fleuve, dont la largeur moyenne est de deux mille mètres, entraine vers la mer d'immenses quantités d’eau, car il est le déversoir naturel des lacs Supérieur, Huron, Michigan, Erié et Ontario.

Tout en songeant à ces choses, j'avais gravi la colline et je me trouvais sur la lisière du bois de pins où j'espérais rencontrer le gros-bec enucleator. Je jetai un dernier regard sur la campagne accidentée que je dominais, et Québec, couronnant un sommet de roches fortifiées, m'apparut comme une sœur de Brest.

Les forêts de la partie nord de l'Amérique n’ont rien de commun avec les forêts des régions tropicales. Plus de lianes, plus d'oiseaux, plus d'arbres au feuillage varié; partout de sombres rangées de sapins noirs, gigantesques, sévères. Dans les heureuses contrées éternellement chauffées par les ardeurs d'un soleil vertical, la vie se manifeste avec une intensité qui lient du prodige : oiseaux, quadrupèdes, reptiles, insectes, on ne fait guère un pas sans rencontrer un être animé. Le silence n'est jamais absolu dans les bois des tropiques; la nuit comme le jour, on entend des bruits

d'ailes dans les branches, des bourdonnements d'insectes dans l'air ou sous l'écorce des arbres, des bruissements de

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